L ORAGE, ET LA CAVERNE DES SERPENTS AU PEROU
Un murmure profond donne le signal de la guerre que les vents vont se déclarer. Tout à coup leur fureur s'annonce par d'eflroyables sifflements. Une épaisse nuit enveloppe le ciel et le confond avec la terre ; la foudre, en. déchirant ce voile ténébreux, en redouble encore la noirceur ; cent tonnerres qui roulent et semblent rebondir sur ime chaîne de montagnes, en se succédant l'un à l'autre, ne forment qu'un mugissement qui s'abaisse, et qui se renfle comme celui des vagues". Aux secousses que la montagne reçoit du tonnerre et des vents, elle s'ébranle, elle s'entr'ouvre ; et de ses flancs, avec im bruit horrible, tombent de rapides torrents. Les animaux épouvantés s'élançaient des bois dans la plaine ; et, à la clarté de la foudre, les trois voyageurs pâlissant, voyaient passer à côté d'eux le lion, le tigre, le lynx, le léopard, aussi tremblants qu'eux-mêmes : dans ce péril universel de la natm-e, il n'y a plus de férocité, et la crainte a tout adouci.
L'un des guides d'Alonzo'^ avait, dans sa frayeur, gagné la cime d'une roche. Un torrent qui se précipite eu bondissant la déracine et l'entraîne, et le sauvage qui 1" embrasse roule avec elle dans les flots. L'autre Indien croyait avoir trouvé son salut dans le creux d'un arbre ; mais
* On dérive le mot alizé de l'italien alito, fait du latin hâlitus, souffle, vent doui et favorable. Ou appelle vents alizés des vents réglés qui régnent sur certaines mers, principalement dans la zôue torride.
'• Uharmonie imitative du langage se fait sentir ici dans toute sa force et dans toute sa beauté.
Alorao de Molina était un des espagnols qui se joignirent à Pizarre, chef de l'expédition célèbre qui causa la destruction de l'empire du Pérou.
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tine colonne de feu, dont le sommet touclie à la nue, des- -cend sur l'arbre et le consume avec le malheureux qui s'y était sauve'.
Cependant Molina s'épuisait à lutter contre la violence des eaux ; il gravissait dans les ténèbres, saisissant tour à tour les branches, les racines des bois qu'il rencontrait, sans songer à ses guides, sans autre sentiment que le soin de sa propre vie ; car il est des moments d'effroi où toute compassion cesse, où l'homme, absorbé en lui-même, rH est plus sensible que pour lui^.
Enfin il arrive, en rampant, au bas d'une roche escarpée, et, à la lueur des éclairs, il voit une caverne dont la profonde et ténébreuse horreur l'aurait glacé dans tout aiftre moment. Meurtri, épuisé de fatigue, il se jette' au fond de cet antre ; et là, rendant grâces au ciel, il tombe dans V accablement^.
L'orage enfin s'apaise ; les tonnerres, les vents cessent d'ébranler la montagne ; les eaux des torrents, moins rapides, ne mugissent plus à l'entour, et Molina sent couler dans ses veines le baume du sommeil. Mais un bruit, plus terrible que celui des tempêtes, le frappe au moment même qu'il allait s'endormir.
Ce bruit, pareil au broiement'' des cailloux, est celui d'ime multitude de serpents'"'^, dont la caverne est le refuge. La voûte en est revêtue^ ; et entrelacés l'im à l'autre, ils forment, dans lem's mouvements, ce bruit qu'Alonzo reconnaît. Il sait que le venin de ces serpents est le plus subtil des poisons ; qu'il allume soudain, et dans toutes les veines, un feu qui dévore et consume, au milieu des douleurs les plus intolérables, le malheureux qui en est atteint. Il les entend, il croit les voir rampant autour de lui, ou pendus sur sa tête, ou roulés sur eux-mêmes, et prêts à s'élancer sur lui. Son courage épuisé succombe, son sang se glace de frayeur ; à peine il ose respirer. S'il veut se tramer hors de l'antre, sous ses mains, sous ses pas, il tremble de presser un de ces dangereux reptiles. Transi^^ fnssonnant^, immobile, environné de mille morts, il passe la plus longue nuit dans ime pénible agonie, désirant, fré' * Les serpents à sonnettes.