‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 65 sur 320 · DESERTS DE LA SIBERIE · texte numérisé non relu

DESERTS DE LA SIBERIE

La ville de Tobolsk, capitale de la Sibérie, est située sur les rives de l'Irtish; au nord, elle est entourée d'immenses forêts qui s'étendent jusqu'à la mer Glaciale^. Dans cet espace de onze cents verstes^ on rencontre des montagnes arides, rocailleuses^ et couvertes de neiges éternelles ; des plaines incultes, dépouillées, oti, dans les jours les plus chauds de l'année, la terre ne dégèle pas à un pied; de tristes et larges fleuves dont les eaux glacées n'ont jamais arrosé une prairie, ni vu épanouir une fleur. En avançant davantage vers le pôle, les cèdres, les sapins, tous les grands arbres disparaissent ; des broussailles de mélèzes rampants^ et de bouleaux^ nains deviennent le seul ornement de ces misérables contrées ; enfin, des marais chargés de mousse se montrent comme le dernier efi"ort d'ime nature expirante ; après quoi toute trace de végétation disparaît. Néanmoins c'est là qu'au milieu des horreurs d'un éternel hiver, la nature a encore des pompes magnifiques ; c'est là que les aurores boréales^ sont fréquentes et majestueuses, et qu'embrassant l'horizon en forme d'arc très-clair d'où partent des colonnes de lumière mobile, elles donnent à ces régions hyperborées'^ des spectacles dont les merveilles sont inconnues aux peuples du midi. Au sud de Tobolsk s'étend le cercle d'Ischim^; des landes, parsemées de tombeaxix et entrecoupées de lacs amers, le séparent des Kirguis, peuple nomade^ et idolâtre. À gauche il est borné par l'Irtish, qui va se perdre, après de nombreux détours, sur la frontière de la Chine, et à droite par le Tobol. Les rives de ce fleuve sont nues et stériles; elles ne présentent à l'œil que des fragments de

" La mer Glaciale ou Septentrionale borne la frontière de tout le nord de la Russie ; c'est-à-dire, depuis le 50*^ degré, jusqu'au 205* de longitude est, du méridien de Paris.

•> Verste, mesure en Russie. Une verste et demie est à peu près égale au mille d'Angleterre.

■^ Aurore boréale, phénomène lumineux, qui paraît quelquefois, la nuit, dans le ciel du côté du nord.

'' Le cercle à'Isckim prend son nom de la rivière de ce nom. C'est un désert immense de la Sibérie.

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rocs brisés, entassés les uns sur les autres, et siormontés de quelques sapins ; à leur pied, dans un angle du Tobol, on trouve le village domanial^ de Saïmka ; sa distance de Tobolsk est de plus de cinq cents verstes. Placé jusqu'à la dernière limite du cercle, au milieu d'un pays désert, tout ce qui l'entoure est sombre comme son soleil, et triste comme son climat.

Cependant le cercle d'Iscbim est surnommé l'Italie de la Sibérie, parce qu'il a quelques jours d'été, et que l'hiver n'y dure que huit mois : mais il y est d'une rigueur extrême. Le vent du nord qui souffle alors continuellement, arrive chargé des glaces des déserts arctiques, et en apporte un froid si pénétrant et si \'if, que, dès le mois de septembre, le Tobol charrie^ des glaces. Une neige épaisse tombe sur la terre, et ne la quitte plus qu'à la fin de mai. n est vrai qu'alors, quand le soleil commence à la fondre, c'est une chose merveilleuse que la promptitude avec laquelle les arbres se couvrent de feuilles et les champs de verdure; deux ou trois jours suffisent à la nature pour faire épanouir toutes ses fleurs. On croirait presque entendre le bniit de la végétation ; les chatons^ des bouleaux exhalent une odeur de rose : le cytise veîu^^ s'empare de tous les endroits humides ; des troupes de cigognes, de canards tigrés, d'oies du nord, se jouent à la surface des lacs ; la grue blanche s'enfonce dans les roseaux des marais solitaires pour y faire son nid, qu'elle natte industrieusement avec de petits joncs; et dans les bois, l'écureuil volant, sautant d'un arbre à l'autre, et fendant l'air à l'aide de ses pattes et de sa queue chargée de laine, va ronger les bourgeons^*' des pins et le tendre feuillage des bouleaux. Ainsi, pour les êtres animés qui peuplent ces froides contrées, il est encore d'heureux jours : mais pour les exilés qui les habitent, il n'eu est point.

La plupart de ces infortunés demeurent dans les villages

qui bordent le fleuve, depuis Tobolsk jusqu'aux limites du

cercle d'Ischim; d'autres sont relégués dans des cabanes

au miheu des c'.amps. Le gouvernement fournit à la

• Le cytise est un arbrisseau originaire des Alpes.

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