DE SAUSSURE
s'avancer au moins jusqu'à trois ou quatre cents pas pour se faire une ide'e de ces grandes vallées de glace. En effet, si l'on se contente de voir celle-ci de loin, du Montanvert, par exemple, on n'en distingue point les détails; ses inégalités ne semblent être que les ondulations arrondies de la mer après l'orage ; mais, quand on est au milieu du glacier, ces ondes paraissent des montagnes, et leurs intervalles semblent être des vallées entre ces montagnes. Il faut d'ailleurs parcourir un peu le glacier pour voir ses beaux accidents, ses larges et profondes crevasses» ses grandes cavernes, ses lacs remplis de la plus belle eau renfermée dans des murs transparents de coiileur à' aiffue-marine^ ; ses ruisseaux d'une eau vive et claire, qui coulent dans des canaux de glaces, et qui viennent se précipiter et former des cascades dans des abîmes de glace. Je ne conseillerais cependant pas d'entreprendre de le traverser vis-à-vis du Montanvert, à moins que les guides ne pussent assurer qu'ils connaissent l'état actuel des glaces, et que l'on peut y passer sans trop de difficulté. J'en courus les risques dans mon premier voyage en 1/60, et j'eus bien de la peine à en sortir : le glacier, dans ce moment-là, était presque impraticable du côté opposé au Montanvert. Je franchissais les fentes qui n'étaient pas trop larges ; mais il se présenta des vallons de glace très-profonds, dans lesquels il fallait se laisser couler pour remonter ensuite du côté op-' posé avec une fatigue extrême : d'autres fois, pour traverser des crevasses extrêmement larges et profondes, il me fallait passer comme un danseur de corde sur des arêtes de glace, très-étroites, qui s'étendaient de l'un des bords à l'autre. Le bon Pierre Simon, mon premier guide sur les hautes-Alpes, se repentait bien de m' avoir laissé engager dans cette entreprise ; U allait, venait, cherchait les passages les moins dangereux, taillait des escaliers dans la glace, me tendait la main lorsque cela était possible, et me donnait en même temps les premières leçons de l'art, car c'en est un de poser convenablement les pieds, de poster
' L'aiffue-marine est une espèce de pierre précieuse, ainsi appelée, parce que sa couleur a quelque ressemblance avec celle de l'eau de mer.