‹ Répertoires des prosateurs françaisChapitre 83 sur 320 · MADAME GUIZOT · texte numérisé non relu

MADAME GUIZOT

Alors il se retraça dans sa pensée tous les hommes de son âge qui avaient été jeunes avec lui ; qui, maintenant répandus sur la terre, s'y conduisaient en bons pères de famille, en amis de la vérité, de la vertu, et qui passaient doucement, et sans verser de larmes, cette première nuit de l'année. Le son de la clociie, qui célèbre ce nouveau pas du temps, vint, du haut de la tour de l'église, retentir à son oreille comme un chant pieux ; ce son lui rappela ses parents, les vœux qu'ils formaient pour lui dans ce jom* solennel, les leçons qu'ils lui répétaient ; vœux que leur malheureux fils n'avait jamais accompUs, leçons dont il n'avait jamais profité. Accablé de douleur et de honte, il ne put regarder plus longtemps ce ciel oii demeurait son père ; il rabaissa sur la terre ses yeux abattus, des larmes amères coulèrent de ses yeux et tombèrent sur la neige qui couvrait le sol ; il soupira, et ne voyant rien qui le pût consoler, "Ah! reviens, jeunesse!" s'écria-t-il encore, "reviens!"

Et sa jeunesse revint : car tout cela n'était qu'im rêve qui avait agité pour lui la première nuit de l'année ; il était jeune encore ; ses fautes seules étaient réelles. Il remercia Dieu de ce que sa jeunesse n'était point passée, et de ce qu'il pouvait quitter la route du vice pour reprendre celle de la vertu, pour rentrer dans le pays tranquille, couvert d'abondantes moissons.

Revenez avec lui, mes jeunes lecteurs, si, comme lui, vous vous êtes égarés : ce songe terrible sera désormais votre juge. Si, un jour, accablés de douleur, vous êtes forcés de vous écrier: "Reviens, belle jeunesse!" la belle jeunesse ne reviendra point.

Madame GuizoT. Traduction de V allemand de Jean Paul.

Madame Guizot {Pauline de Meulan),

Née en 1773, morte en 1827; auteur de plusieurs ouvrages de littérature et de morale.

11, s'en allait errant sur la terre. Que Dieu guide le pauvre exilé!

J'ai passé à travers les peuples, et ils m'ont regardé, et je les ai regardés, et nous ne nous sommes pas reconnus. L'exilé partout est seul.

Lorsque je voyais, au déclin du jour, s'élever du creux d'un vallon la fumée de quelque chaumière, je me disais : " Heureux celui qm retrouve, le soir, le foyer domestique et s'y assied au milieu des siens^!" L'exilé partout est seul.

Où vont ces nuages que chasse la tempête ? elle me chasse comme eux, et qu'importe où ! L'exilé partout est seul.

Ces arbres sont beaux, ces fleurs sont belles ; mais ce ne sont pas les fleurs ni les arbres de mon pays : ils ne me disent rien. L'exilé partout est seul.

Ce ruisseau coule mollement dans la plaine ; mais son murmure n'est pas celui qu'entendit mon enfance : il ne rappelle auc\m souvenir à mon âme. L'exilé partout est seul.

Ces chants sont doux ; mais les tristesses et les joies qu'ils réveillent ne sont ni mes tristesses ni mes joies. L'exilé partout est seul.

On m'a demandé: " Pourquoi pleurez-vous ? " et quand je l'ai dit, nul n'a pleuré, parce qu'on ne me comprenait point. L'exilé partout est seul.

J'ai vu des vieillards entourés d'enfants, comme l'oUv-ier de ses rejetons'' ; mais aucun de ces vieillards ne m'appe-

* Réflexion touchante et heureusement amenée. Le fond de cette idée est emprunté à ces vers de la première églogue de Virgile : " Et jam summa procul villarum culmina fumant ; Majoresque cadunt altis de montibus umbrœ."

La nuit approche : on voit déjà fumer les chaumières des prochains hameaux, et l'ombre des montagnes s'allonger dons la plaine.

^ Charmante comparaison empruntée à la Bible. " Votre épouse sera comme une vigne fertile appuyée sur le mur de votre maison ; vos enfants seront autour de votre table comme de jeunes oliviers." — Psaume cxxviii. i.

130 l'aBBE de LAMENNAIS.

lait son fils, aucun de ces enfants ne m'appelait son frère. L'exilé partout est seul.

Il n'y a d'amis, d'épouses, de pères et de frères que dans la patrie. L'exilé partout est seul.

Pauvre exilé ! cesse de gémir ; tous sont bannis comme toi, tous voient passer et s' évanouir pères, frères, épouses, ami^.

La patrie n'est point ici-bas ; l'homme vainement l'y cherche ; ce qu'il prend pour elle n'est qu'un gîte d'une nuit.

II s'en va errant sur ta terre. Que Dieu guide le pauvre exrîé !^ Lamennais.

Lamennais {Félicité-Robert abbé de),

Iffé à Saint-Malo, en 1782. Mort en 1854. Principaux ouvrages : Mssai sur l' Indifférence et Paroles d'wn croyant. Le merveilleux talent de style qui éclate dans les pages de cet écrivain n'est pa» fiioins remarquable que les profondes méditations qu'elles révèlent. Aussi le retentissement prodigieux que M. de Lamennais a produit dans le monde savant l'a placé au rang des premiers génies du siècle.

' Ce style appartient au genre biblique. Le poëte a donné à sa description, remplie d^images simples et gracieuses, le ton d'im chant plaintif avec ses couplets à l'imitation des versets de l'Écriture.

Quelle touchante peinture il nous présente des maux de l'exilé ! Que âe force dans cette exclamation douloureuse qui tombe à la fin de chaque période comme une larme échappée aux yeux de l'exilé ! Mais quelle pensée grande et consolatrice succède à ces plaintes touchantes ! La patrie est dans le ciel ; la terre est un exil poœ- tous, et les exilés reverront tous la patrie !

En yérlté, cette page peut être mise en parallèle avec les psaumes ?e3 plus magnifiques de la littérature hébraïque.

Ce charmant tableau des malheurs de l'exilé nous rappelle la louchante élégie que l'académicien Arnault composa pendant sou exil. Fidèle à l'empereur Napoléon, il avait été contraint, en 1816, de se ré fogier dans le royaume des Pays-Bas :

Page 1