CHAPITRE PREMIER La Question
Un jour je me rendais de Paris à Boulognesur-Mer, en compagnie d'un officier français et de quatre ou cinq autres voyageurs de différentes couches sociales. Bien entendu on causait politique. L'officier paraissait très fort sur ce point. Il savait à merveille ses théories. . , républicaines : t Voyez- vous, messieurs, disaitil, rien ne pourra marcher en France tant que notre République n'imitera pas celle des Etats- Unis d'Amérique. Là, tout va bien, parce qu'on
a expulsé les prêtres, confisqué leurs propriétés, fermé leurs Ecoles!!! Mais en France le gouvernement tolère trop ces ignorantins, et c'est ce qui nous réduit à l'impuissance. *
Je sentais mon sang canadien bouillonner dans les veines en écoutant cette tirade absurde et mensongère ; mais le reste de l'auditoire était convaincu que : Brigadier avait raison. N'y tenant plus, je regarde à la portière en disant : « Tiens! en Amérique, dans mon pays, les locomotives ne sont pas comme cellesci! Ebahissement général. — Monsieur est d'Amérique ? me demande le militaire un peu saisi. — Oui, monsieur, et voisin de la grande République.
« N'est-ce pas, comme je le disais à ces messieurs, que tout prospère dans votre glorieux pays?
— Certes, vous avez raison, monsieur Tofficier ; au siècle dernier il n'y avait pas un demimillion de catholiques, maintenant il y en a plus de huit millions; vous n'aviez pas une centaine de prêtres résidents, aujourd'hui on
les compte par milliers, ajoutez à cela 40 évêques et même un cardinal ; les institutions cléricales sont dans toutes les grandes villes, et la République Américaine les a en grand honneur ! ! ! d
Jamais bombe tombant au milieu d'un bataillon serré ne fit tant d'effet ; tous les yeux se braquèrent comme des pistolets sur l'infortuné brigadier. . .
« Bien! voyez-vous, monsieur, bégaya-t-il, l'Amérique c'est si loin.., on ne peut pas tout savoir!.,.
— Alors, moiisieur, on n'en parle pas ! »
Ce dernier coup acheva mon homme, qui se replongea dans la lecture de X Intransigeant,
M. le Baron, l'Irlande c'est bien loin! et dans un court séjour de deux ou trois mois on ne peut pas tout savoir.
Le parti le plus sage pour vous aurait été d'étudier et d'attendre avant d'écrire, car dans votre « chez Paddy » vous nous en avez dit d'aussi fortes que mon militaire en question.
Pour approfondir la crise irlandaise, il faut un long séjour dans le pays même, et une étude sérieuse de la politique anglaise dans cette malheureuse contrée.
Avec nos moyens rapides de locomotion, les appréciations premières d'un touriste sont en général incomplètes, exagérées, partiales. Il écrit ses observations sous l'impression de ses préjugés nationaux, de son entourage, de ses difficultés, de sa fatigue... et de son appétit. Souvent il ignore l'histoire du pays qu'il visite, il l'apprend en route de narrateurs peu scrupuleux et ne peut connaître la question du inilieit avant d'étudier les faits extraordinaires qu'il a recueillis à la volée. Il ne peut donc se rendre compte de mille usages créés par des nécessités locales, il n'oublie pas assez comment on fait dans son pays !
Mais si le touriste en général est exposé à ne recueillir que la moitié de la vérité avec beaucoup d'erreurs, le touriste en Irlande, surtout s'il appartient à l'aristocratie, est presque sûr d'être trompé. On se le passera de
château en château, de main en main; Tagent lui montrera les cas les plus véreux de son administration, il lui débitera avec un sangfroid magnifique les anecdotes les plus invraisemblables, les assertions les plus discutées; et le malheureux y sera pris.
Lors de ma première arrivée à Belfast, je rencontrai un parfait gentleman, descendant de huguenot et parlant le français à ravir.
« Comment! monsieur, vous venez en Irlande? Mais tout y est à feu et à sang ; mais il n'est pas prudent pour un étranger de s'y aventurer. Tenez, moi à votre place, je serais allé en Suisse !» Si le monsieur huguenot voulait parler des orangistes du Nord, il avait raison pour la saison de juillet. (i)Mais c'est du Sud qu'il voulait parler.
A ma première visite chez un magistrat pro-
I, Cest le 12 juillet, anniversaire de la bataille de la Boyne, que les orangistes célèbrent par des démonstrations toujours insultantes, sanglantes parfois, « Thégire » de la suprématie protestante et britannique dans la catholique Irlande.
testant, j'entendis toute une série d'accusations contre le quartier catholique de ma petite ville ; il se plaignait surtout de ce que les gendarmes y étaient toujours attaqués — et de fait le lendemain j'y vis une rixe entre polie emen et civils. Mais au bout d'un mois je découvris tout le mystère.
Je remarquai que le quartier orangiste était le moins moral, le plus tapageur et le plus fanatique des deux ; mais qu'il était laissé sans surveillance de la police, tandis que le quartier catholique était sous le contrôle d'une foule d'hommes de police qui, parfois ivres, abusaient de leur autorité. De là, l'exaspération des catholiques et leurs rancunes... Un touriste n'aurait pu découvrir cela.
Quelques mois après, j'étais grossièrement insulté dans le quartier protestant ; je vais me plaindre à ce même magistrat, qui me dit : «Ah! c'est impossible... ces gens-là doivent être de vos catholiques ! »
Monsieur, vous avez été l'hôte fêté de ces
hommes, vous avez fait une visite à vol d'oiseau chez les nationalistes de Dublin, puis vous êtes tombé entre les mains des Trench, des Thompson, et en buvant à leur table, vous avez aussi bu et cru les anedoctes amusantes qu'ils vous ont racontées. Comme eux vous avez vu la misère irlandaise sans la plaindre ; elle vous a même amusé, le choix de vos caricatures le prouve.
Parmi tant de sujets honorables et héroïques que vous auriez pu choisir pour illustrer votre ouvrage, tout votre génie s'est borné à faire rire d'un prêtre dans l'administration du plus redoutable des sacrements, à vous peindre vous-même embrassant une jeune Irlandaise, à représenter Limerick par un jour de foire et à donner ce dessin exagéré, cette situation exceptionnelle comme l'état habituel de cette ville ; puis vous nous mettez une jeune Irlandaise comme à l'Hippodrome, vous vous représentez de nouveau presque victime d'une fantaisie de M. Trench, et vous nous servez une scène d'éviction accompagnée de cette
théorie que si ces gens-là meurent de faim... c'est leur faute.
Et vous saviez, Monsieur, que vous écriviez ces choses pour un public fort peu au courant de la situation de l'Irlande et de sa cause ! Je puis donc dire de votre thèse ce que le père de famille de l'Évangile dit de l'ivraie semée dans son champ à la dérobée, la nuit, par une main inconnue : « Inimicus homo hoc fecit. L'homme ennemi a fait cela. »
Monsieur, ma thèse n'est pas la vôtre, et si elle est fausse, elle a au "moins le mérite d'être charitable.
L'Irlande veut deux choses : l'indépendance législative, et la solution de la crise agraire au moyen de l'achat des propriétés par le gouvernement anglais.
Expliquons ces deux théories que M. de Mandat-Grancey a très bien exposées d'ailleurs.
L'indépendance législative comprend la création d'un parlement irlandais siégeant à Dublin
et investi des pouvoirs législatifs, les plus étendus en ce qui concerne les questions locales. Cette administration, semblable à celle du Canada, réglerait les questions de propriété, de justice, de police et de commerce. Mais l'Angleterre conserverait une autorité absolue sur le droit de faire la guerre, V armée re£-ii' Itère et la flotte. Toutes les dépenses impériales seraient couvertes au moyen d'une contribution perçue avant toute autre sur les impôts de l'Irlande, et la rentrée de cette contribution serait assurée par les soins de fonctionnaires de la couronne.
M. de Mandat-Grancey est très curieux de savoir si le nouveau Parlement irlandais se composera d'une Chambre de Lords, s'il y aura Sénat, si etc., si etc. Il ajoute finement que les Irlandais eux-mêmes ne le savent pas !
Un peu de réflexion lui prouverait que jamais les grandes et fameuses constitutions d'un peuple ne se sont faites d'un bloc, elles sont l'œuvre du temps, de l'expérience, de tâtonnements*
Il lui suffirait d'étudier la constitution française pour se convaincre du fait. A voir nos législateurs français replâtrer leur gouvernement tous les ans, il se serait aperçu que plusieurs de ses compatriotes savent beaucoup moins ce qu'ils veulent, que les pauvres Irlandais qui allaient mourir pour la France sur les champs de bataille de Gravelotte, de Sedan, de Champigny. Non, un peuple doit être déclaré libre avant de rêver à une constitution complète dans ses détails. L'étude de l'antiquité prouverait qu'il en a été ainsi pour les Républiques de Grèce et de Rome.
Le Home Ride n'est donc pas la séparation d'avec l'Angleterre. Nous demandons simplement ce qu'ont déjà obtenu 23 colonies anglaises dont la population ou l'étendue sont généralement bien moins considérables. Je donne ici le tableau de ces dépendances britanniques.
Dépendances
Milles carrés.
Population
Canada
Newfoundland
Dépendances Milles carrés. Population
Cape Colony. . . , 199.406 811.450
New South Wales 310.700 921.260
NewZealand 104.027 572.132
South Australia 903.452 312.718
Tasmania 26.215 130.514
Victoria S"/. 88^ 973.403
IsleofMan , . 220 53-558
Jersey
Guernsey ,
Alderney ' '^ ' '
Sark
Bahamas - 5.450 43.521
Bermudas 20 14.888
Guiana 109.000 252.186
Leeward Islands 622 119.545
Windward Islands 794 3 11. 413
Natal 21.150 424.595
Ceylon 26.364 2.759.738
Cyprus , 3.584 186.173
Western Australia 1.057.250 33.000
MaltaandGozo 117 149.782
ÉTENDUE ET POPULATION DE L'iRLANDE
Ireland 32.000 5.174.836
Non seulement nous disons que l'Irlande a le droit de demander son autonomie législative, mais nous prouverons que l'administration anglaise actuelle en Irlande la nécessite.
L'Irlande veut aussi l'expropriation obliga-
toîre des propriétaires par l'Angleterre : acte par lequel ces messieurs seraient justement indemnisés pour leurs terres, et qui permettrait aux tenanciers actuels ou nouveaux d'acheter ces propriétés du gouvernement, (i)
Nous n'avançons pas cette proposition comme théorie, mais comme remède. Nous ne voulons pas appliquer notre système à la France ou à l'Allemagne ; mais nous croyons que cette mesure est l^unique remède à la crise irlandaise et que le salut du peuple est la lot suprême. Nous avons actuellement des tenanciers insolvables et des propriétaires en banqueroute. Nous prouverons que cet état de choses ne vient pas de la pauvreté du sol, de la paresse des habitants, du surcroît de population, mais d'un système odieux qui a ruiné la contrée; que toutes les 'autres lois par lesquelles on a semblé venir en aide aux propriétaires et tenanciers ont été éludées ou neutralisées par
I . Puisque le g-ouvernement a le droit d^oblig-er à vendre pour établir des lig-nes de chemin de fer, il peut aussi, croyons-nous, obliger à vendre pour sauver une nation.
radmînistration locale et n'ont eu que de très pauvres résultats.
Nous déclarons de plus que l'émigration, au lieu d'aider à la solution de la question agraire, la rend impossible, parce qu'elle prive l'Irlande de toute sa jeunesse, de toute sa virilité, de la fleur de son énergie et de son enthousiasme. Elle ne laisse au pays que les pauvres et les vieillards, les infirmes, les natures sans ressort, sans esprit d'entreprise. L'émigration, c'est le vampire qui boit à longs traits les forces vitales de la pauvre Erin, c'est le système qui peuple le monde d'ennemis acharnés contre l'Angleterre.
S'il y avait en Irlande encouragement pour l'industrie, sécurité pour la propriété, les millions d'Irlandais dispersés à travers l'univers viendraient s'installer avec leurs capitaux sur le sol de la vieille Irlande. Actuellement tout est livré à l'arbitraire et change avec les gouvernements, (i) Avec la même énergie que