Réponse a L'homme-femme de M. A. Dumas
Ces quelques pages formaient mon feuilleton de lundi dernier, dans le BIEN PUBLIC, feuilleton où, pour quelques semaines de vacances, la musique cède le pas à la littérature. C’est ce quiexplique la brièveté de ma réponse au livre de M. A. Dumas, réponse que je
ne destinais pas à une autre publicité
que celle du journal.
Des amis m'ayant félicité sur cet article, je le leur envoie sous forme de brochure, en souvenir d’une conformité d'idées et de sentiments.
Paris, le 6 août 1872.
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L'Homme-Femmel quel titre empanaché, provoquant, alléchant, sentant son théâtre forain, la femme à barbe, le phénomène
dontonvérifiera de près, derrièrele rideau, devisu et de manu l'authenticité, pour deux
sous de supplément ! Quel coup de grosse caisse retentissant et bien frappé! En- trez, entrez, messieurs et mesdames! Mais non, je me trompe; ce que l'on voit ici
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n'est pas fait pour les femmes !. L’affiche le: proclame. Pends-toi, Barnum, tu es dépassé. |
La réclame a réussi, tout le monde à voulu voir le phénomène, et les femmes.
aussi sont entrées. La recette est énorme, | Mais pensez donc : un homme-femme !
M. Dumas ayant pour père un artiste d'imagination, et ne voulant pas lui faire concurrence, s'établit photographe dans un monde nouveau, inconnu de la génération précédente, monde de princesses sans principautés, de femmes sans maris, de banquiers sans comptoirs, de gentilshommes sans parchemins, d'intendants.
enrichis,d'amiraux suisses et de ministres exotiques ayant «sauvé la caisse! »
Les photographies de cette société cosmopolite de déclassés, qu'il appela le demimonde, firent croire que M. Dumas fils avait « inventé un genre », quand, en réalité, il n'avait fait que montrer au public une:
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nouvelle varieté de champignons, nés sur le fumier parisien. Plus tard, le commerce allant bien, si bien qu'il donna naissance à une infinité d’autres petites industries analogues, toutes fort prospères, — tréteaux et panoramas avec musique. Il adjoignit à son atelier une salle de clinique, où il manie le scalpel, mettant à nu et «sans douleur » les plaies sociales.
Enfin, l'entreprise possède aujourd’hui un confessionnal et une chaire où M. Dumas catéchise et goupillonne dans les entr'actes. N'est-ce pas admirable et tout à fait dans l'esprit du siècle?
L'auteur du Demi-Monde est un ‘observateur sagace, et quand il veut analyser une femme, la seule d’ailleurs qu’il connaisse bien, la demi-mondaine, il y a merveilleusement réussi. Il nous a présenté de son salon, de son boudoir, de sou cabinet de toilette, de ses amis, de ses soupirants, de son esprit, de ses manœuvres, de ses ajustements, une série de photographies si agréables à l'œil et au goût que
les épreuves se sont multipliées à l'infini, à la demande générale. La ressemblance étaitsi fraprante que la vie demi-mondaine est, depuis, devenue une carrière, un idéal poursuivi à travers mille obstacles par une infinité de jolis pieds, trop mignons pour ne pas glisser là où ils étaient destinés à marcher. Cette femme a trouvé dans M. Dumas un peintre fidèle que nul n’a dépassé, ni même égalé en talent d’observation et de mise en scène. |
Les peintures étaient vivantes, spirituelles, colorées, d’un réalisme achevé, traitées con amore, couronnées enfin par un succès fou. Ceux qui allaient chez la baronne d’Ange se retrouvaient, au Gymnase, dans son salon, et ceux qui ne la connaissaient pas se disaient, en voyant son portrait : Cela doit être elle ! Ce n'était point la peinture ou la photographie de l'humanité, ou mème d’un type, choisi dansune société; la visée n'allait nisihaut, ni si loin. Il ne s'agissait pas de passer à la postérité, mais d'amuser un instant
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le public le plus avide de plaisir qui fut jamais. D'ailleurs, n’avait-on pas le Tarluffe, le Misanthrope, les Femmes savantes, les Précieuses ridicules ?
Aujourd-hui, M. Dumas, fatigué d’encenser les demi-mondaines un peu rebattues, exigeantes, ingrates, modèles qui ne posent plus que pour des tas d’or, s’est imaginé que l'étude de ces accidents lui avait ouvert le cœur féminin, l'âme féminine, qu'il allait pouvoir y plonger son regard scrutateur, comme il avait mis la main dans « la gamelle aux tentations, »
dans « la tirelire aux compliments. » Il a cru que la connaissance parfaite d’une femme lui avait donné celle de La femme.
Il s’est étrangement trompé, et son cerveau n'a donné le jour qu’à un monstre, nommé par son père lui-même : l'Homme- Femme !
M. Dumas, qui se fait ‘philosophe, rab-
bin, prêtre et frère prècheur, qui nous
parle d'Eve comme de la Dame aux camé-
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lias, de l’Ancien-Testament et du christianisme comme des choses du jour, ne woït dans la femme qu'une « éternelle Messaline, après comme avant le Christ! » HI lui dénie une âme, et ne trouve en elle que l'instinct, que la curiosité, qu'une forme, qu’une machine, dont l'homme est « le mouvement ! » Il ridiculise jusqu à la maternité, en comparant une femme grosse « à un petit tonneau à jambes !» IL la représente, non-seulement comme se faisant honte à elle-même, mais encore comme fuyant son mari, dont la présence « l'embarrasserait devant les étrangers !»
A ses yeux, le rôle du père n’estqu'une défaite après une lutte, où il succombe nécessairement , l'homme étant toujours «vaincu par l'éternel féminin qui s'est servi de lui pour l’œuvre qu'il a à faire,»
car la femme « ne prend jamais l’homme que pour elle ! > Etnotezbienque cette femme est la meilleure de toutes celles qu'il connaît, celle qu’il appelle de foyer et qui « meurt en équilibre.» Cette femme-là,
ajoute M. Dumas, en s'adressant à l’homme « qui ne sait pas, » (?) te supprime comme époux réel, elle te délimite comme père effectif, elle t’admet et t'utilise comme générateur...»
D'autres femmes, celles qui ont de l’imagination, montrent par-là, continue-t-il, qu'elles ont eu parmi leurs ancêtres des «sauvages! » Nous côtoyons donc chaque jour dans la vie des « Peaux-Rouges à teint rose, des négresses à mains blanches et potelées, véritables anthropophages qui, ne pouvant manger l’homme cru, se disposent et se préparent à grignoter de l'homme vivant, comme doivent faire des femmes civilisées, à la sauce du mariage ou du plaisir... »
… Mais ce sont là des « fatalités » ; et le catholicisme de M. Dumas lui permet sans doute d'être fataliste. Du reste, il ne faut point s'étonner de la société qu’il nous montre, puisque la femme n’y a pas d'âme et que l'homme n'en a pas encore! A l'heure présente, il ne compte pas plus de Cinq hommes sur cent qui aient une âme!
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Quant à la jeune fille qu’a rencontrée M. Dumas, « elle méprise absolument l'homme... » Elle est née vierge parce qu'elle n’a pas pu faire autrement, » bien qu’elle ait dû prendre déjà dans le sein de sa mère les poses de l’impudique Marion !... Mademoiselle a le nez au vent et flaire les quatre coins de l'horizon. Si elle est riche, elle achètera le masculin nécessaire ; si elle est pauvre, elle en sera : quitte pour un peu plus de patience et de malice, et elle se fera acheter par lui. Et d'ailleurs elle est décidée à tout. Il faut qu’elle brille, il faut qu’elle donne pâture et plaisir à sa chair. »
Je m'arrête ici, renoncant à suivre.
l’auteur dans l’alcôve de la jeune épouse, dans la chambre où elle enfantera et dans le monde où elle trompera son mari par curiosité ou par désœuvrement ! Voilà ce qu'a vu M. Dumas, voilà ce qu'il blâme, ce qu'il repousse, contre quoi il prèche dans un langage médiocrement littéraire, dans un pathos philosophique, physiolo-
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gique, psychologique et religieux; voilà comment il moralise dans une forme qui est elle-même la négation, l'opposé de cette chasteté à laquelle il rappelle la femme, agissant à la façon des brigands calabrais qui se signent et implorent la Madone en détroussant ou en assassinant les voyageurs.
Oh!qu'ilest à plaindre, l’homme qui, par métier, ne sonde, ne traite que les maux physiques ou moraux de l'humanité!
Combien est plus à plaindre encore celui qui, par goût, promène constamment son observation et son scalpel sur nos plaies sociales; celui qui, maître de son esprit, libre de son temps, arrivé à la renommée, à la fortune, dédaigne de contempler la vertu pour ne considérer que le vice; celui qui, négligeant les ombrages vivifiants, les sources pures et rafraichissantes, les belles fleurs agréables à la vue et à l’odorat, se plait dans les marais aux miasmes fétides!
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Qu'il est coupable, ajouterai-je, celui
qui, aidé par son talent de metteur en
scène et par les bonnes grâces de ses contemporains, les travestit à leurs propres
yeux, leur prètant des idées, des coutu-
mes, des mœurs qu'ils n’ont que Br exception, leur disant :
Vous voyez cette Princesse Georges,
eh bien, toutes vos duchesses s’habil-
lent, pensent et agissent comme elle!
Mais, croyez-le bien, ce n'est pas un
mauvais compliment que je leur adresse.
Regardez comme mes photographies sont
jolies, comme je laisse loin derrière moi
M. Daguerre. Ce sont des photographies
enluminées, s’il vous plait; rien ny manque : ni les faux cheveux, ni le rouge sur les joues, ni la poudre de riz sur l'épaule. Les robes sont du meilleur tailleur et ne cachent rien de ce que l'on doit admirer en vous! Sous tous ces mas ques, il y a bien quelque pourriture, mais la nature et la société le veulent ainsi, Donc passons et applaudissons!