PREFACE
Ces lettres ont paru Tété dernier dans la Gazette du Midi, Je ne les avais pas signées , dans la pensée que les noms honorables sous le patronage de qui elles paraissaient, pourraient leur donner quelque valeur.
C'est à Rome que j'ai étudié la question. M. About s'est contenté de quelques mois d'étude et d'examen. Il m'a fallu plusieurs années. Mais je n'ai eu que trois mois pour répondre à M. About.- S'il y a dans mes lettres des répétitions et des longueurs , c'est que, dirai-je avec Pascal, je n'ai pas eu le temps de les faire plus courtes. On m'a reproché quelque exagération. Qu'on examine bien , l'exagération, s'il y en a, est moins dans le fond que dans la forme. Ce défaut, je ne pouvais l'éviter en écrivant si vite. Mais je défie les lecteurs impartiaux de relever des inexactitudes dans mon travail.
Je n'ai pas besoin d'aller faire imprimer mon livre à
Bruxelles. Il m'est permis d'écrire en France contre un pamphlet que le Pouvoir à proscrit. GuesHée ainsi que Bergier purent autrefois réfuter les ouvrages brûlés par la main du bourreau en place de Grève. L'ancienne législation n'a pas changé et rien que je sache n'est vetiu la modifier, ni loi, ni décret, ni ordonnance. .
31 Octobre 1859,
ÏNTRODUCTION.
Rome, 24 juillet.
Monsieur ,
Vous m'avez prié , il y a deux mois , de vous dire mon avis sur le livre de M, Edmond About : la Question Romaine, J'ai tardé de vbus répondre, espérant voir une plume plus exercée que moi entreprendre la réfutation de ce libelle. Mon attente a été vaine. Les journaux catholiques ont publié des articles isolés sur h Question Romaine, Aucun n'a refuté M. About. On s'est contenté de crier au mensong'e et à la calomnie. On a excité l'indignation des honnêtes gens ; mais on n'a pas répondu.
Après deux mois d'attente, je ne crois pas empiéter sur les droits des grands écrivains catholiques en venant réfuter l'ennemi de Rome. J'ai lu et relu son livre , vérifié ses chiffres , pris une à une ses propositions, consulté les pièces authentiques et les personnages officiels Un long séjour à Rome m'a rendu cette tâche
facile , et je crois pouvoir démontrer jusqu'à révidence que Rome a été méconnue , travestie, calomniée.
Le livre de M. About est un long tissu d'ignorances et de perfidies. Les faussetés y sont accumulées avec cette audace de l'homme qui non-seulement ne doute de rien, mais qui ment et qui le sait. On trouve, il est vrai, par intervalle, quelques vérités semées ça et là. Ce sont de ces vérités menteuses , plus dangereuses que la calomnie elle-même , par les conséquences qu'on en tire et l'art avec lequel on a su les placer. M. About ne croit pas , avec Voltaire , qu'il faille mentir et mentir toujours. Non , il dit quelquefois la vérité dans, les petites choses pour mentir dans les grandes. Aussi, comme on le pense bien , son livre n'est pas l'examen sérieux et impartial d'une grave question, c'est une longue diatribe et un ignoble pamphlet contre le gouvernement pontifical.
M. About n'est pas riche , comme il l'avoue. Il vit de ses livres. Le produit de la vente de la Grèce contemporaine s'était écoulé. Il fallait trouver une mine d'or nouvelle. On jeta les yeux sur Rome et on vint s'installer à l'Académie de France. Là, M. About se demanda sous quelle face il envisagerait Rome. Les uns y viennent pour s'édifier et visiter pieusement les saints tombeaux , les autres pour étudier les grandes scènes de l'histoire romaine , les artistes pour admirer les chef-d'œuvres de la peinture moderne et de la sculpture antique. Enfin , quelques âmes lassées du monde se réfugient à Rome pour y goûter le calme de la solitude, contempler ses montagnes , ses horisons , ses beaux couchers de soleil qui inspiraient Chateaubriand. Il
fallait donc se placer à lun de ces points de vue et décrire la Rome chrétienne , la Rome antique , la Rome artistique ou la Rome de la nature. Mais il fallait être chrétien, savant, artiste ou poète, et M. About n'est rien de tout cela. D'un autre côté , M. About n'aurait pas trouvé son compte à décrire les monuments de Rome, ses tableaux, ses statues, sa campagne , son ciel. Comme tout a été dit depuis longtemps , il était difficile de faire du nouveau , d'attacher le lecteur et surtout d'intéresser à la partie quelque riche éditeur.
M. About se demanda si on ne pouvait pas inventer une nouvelle Rome , une Rome contemporaine , comme il l'avait déjà fait pour Athènes et pour la Grèce. Il parcourut le Ghetto , et il eut avec les juifs de ce charmant quartier de longs entretiens, il alla boire l'orviéto dans les verres crasseux des plus humbles Osterie , il étudia le Trastevere , il fréquenta les Decani des maisons princières pour en tirer quelque histoire graveleuse , il examina avec soin comment on rasait et on chaussait , tous les dimanches , sur la place Montanara, les pauvres habitants de la^ campagne romaine. Enfin , il prit une béquille et un bâton , et , traînant la jambe , il parcourut , pour son instruction , le Corso en mendiant de la place du Peuple à celle de Venise. La découverte était faite. M. About venait, comme l'empereur Constantin , de créer une nouvelle Rome.
Il mit aussitôt la main à la plume, écrivit ses impressions de voyage et , pendant trois mois, il égaya la France et l'Europe aux dépens de Rome , et même un peu à ses propres dépens ; car, ainsi que le fait remarquer avec beaucoup de sagesse Gil-Blas , il est difficile
de faire rire le public, sans que le public, ingrat, comme on sait, ne rie aussi un peu de vous. Les Romains, qui sont malins comme des singes , en lisant les feuilletons de M. About, faisaient un geste des épaules, contractaient lég'èrement la lèvre et poussaient cette exclamation intraduisible dans notre langue : Buffom ! * Au reste , M. About était si impartial dans ses feuilletons, quil serait facile, comme il Tavoue , d'y relever des contradictions et des inconséquences. On ne peut lui en faire un reproche. Il était dans son droit. Tout homme peut déraisonner et aucune loi ne punît de Tamende ou de la prison celui qui parle d'une manière et d'une autre. Mais, par malheur, M. About fît des incursions sur le terrain de la politique. Il critiqua le gouvernement romain.
Je ne veux pas dire du mal des gouvernements italiens , l'mais ils sont tous susceptibles. Le cardinal Antonelli endura quelque temps les gais propos de M. About. A la fin , il perdit patience et fit insérer dans le journal de Rome , contre Tauteur des feuilletons, une petite note pleine de sens , d'esprit et de malignité. Cette note égaya la bonne société romaine, le haut clergé et les frati, puis, elle fit le tour du monde. Bientôt cet avis charitable fut suivi d'une note diplomatique demandant officiellement le prompt départ de M.' About. IKfallut s'exécuter, faire bien vite ses malles, résilier le bail d'un appartement que M. About avait loué pour lui et pour d'autres, et prendre en fugitif le vapeur direct qui va de Civita-Vecchia à Marseille.
Ce n'est pas tout. A mesure que M. About s'éloignait, la médisance et la calomnie , je le pense du moins , se
déchaînèrent contre lui. Les Romains, qui n'épargnent personne , ne lui firent pas grâce de leurs vilains propos. On dit des choses grosses comme des montagnes. M. About est sensible et irritable : Genus irritabile vatum. Il fut piqué au vif , il médita une horrible vengeance. Comme Annibal , il jura une haine immortelle au nom romain. Pendant un an, il aiguisa ses armes. Enfin, au printemps dernier, il publia un livre tout chaud de colère où. la bile et la passion se montrent à chaque ligne. M. About appelle cet horrible produit d'une plume envenimée, le fruit d'une année de réflexion. C'est une année d'irréflexion qu'il fallait dire.
Ce livre était destiné à prouver que le gouvernement pontifical est le plus mauvais de tous les gouvernements, que les chefs sont ou de malhonnêtes gens ou des imbécilles, et qu'il faut, pour le bien de l'Italie et de l'humanité, ôter au Pape son temporel. Telles sont les conclusions de ce violent réquisitoire. On croira peut-être que M. About a étudié à fond la question romaine, pour oser dire son opinion si carrément. Erreur. Il a 'fait à Rome un séjour de quatre mois seulement, y compris le temps qu'il a mis à parcourir les Légations et les Marches. Quatre mois , certes , c'est bien peu pour étudier une législation aussi compliquée que celle des Etats-Romains , mélange admirable de droit civil et de droit canon , où le progrès des temps modernes s'allie à la sagesse des temps antiques. Il faudrait quatre ans pour effleurer seulement la surface de cette admirable législation, et en quatre mois, M. About Ta examinée, jugée, réprouvée. Une grande maxime de Montesquieu, la seule , au reste , qu'il ait retenue de Y Esprit des Ims ,
et qu'il cite souvent , sert de base à tous ses raisonnements. Le gouvernement du Pape est , d'après lui , le pire de tous les gouvernements, par la raison que les pouvoirs législatif, judiciaire et administratif sont concentrés dans une seule main, comme si ce n'était pas le propre de toutes les monarchies. Mais si la vengeance et la colère n'avaient pas aveuglé M. About, il aurait pris Yk peine d'examiner les institutions civiles et politiques de l'Etat pontifical , les commissions diverses instituées par les Papes pour le gouvernement de l'Etat , les franchises municipales , le contrôle du Sacré-CoUége , dont les membres sont obligés de dire au Pape, sous les peines spirituelles les plus graves, ce qu'ils pensent de ses actes administratifs. M. About se serait ainsi convaincu que la monarchie du Pape était peut-être la plus tempérée de toutes les monarchies.
Mais il n'a pas eu le temps de'voir les choses par luimême. Il a pris à droite et à gauche ses renseignements et voici les témoins qu'il cite dans l'intérêt de la cause. C'est d'abord un gamin de Rimini qui , pour lui faire plaisir et peut-être pour avoir une mancia un peu plus forte , vomissait d'affreux blasphèmes. Ce petit garçon était, suivant lui , la fidèle expression de la pensée {du peuple sur le gouvernement des prêtres. S'agit-il de finances , c'est le marquis Pepoli , de Bologne , qui est consulté. Ce marquis a fait sur les finances de l'Etat pontifical une brochure pitoyable. Il ne pensait pas que tout le monde allait lui crier : « Signor marchese , laissez de côté les finances du Pape , occupez-vous des vôtres. Payez vos dettes. Relevez la fortune des Pepoli , que votre père a gaspillée , et nous vous entendrons ensuite
avec plaisir discourir à votre aise des dépenses et des revenus de l'Etat. » Le marquis Pepoli est cependant un oracle pour M. About quand il s'agit des finances du Pape , et sa brochure , réfutée victorieusement un millier de fois , est toujours pour lui l'expression fidèle de la vérité. Faut-il examiner si les chefs du gouvernement sont ou non d'honnêtes gens , M. About va consulter une honnête dame qui , sacrifiant sans doute son honneur à l'intérêt général , n'a pas rougi , dans sa pudeur, de se mettre en cause et a raconté des histoires dignes des temps fabuleux , histoires qui feraient rire si l'impudence de l'héroïne ne faisait frémir. C'est sur ce témoignage honorable que M. About a osé ternir la réputation d'un premier ministre.
Il y a d* autres Italiens illustres, ajoute M. About, qui ont bien voulu Véclairer de leur conversation et de leur correspondance y il ne les cite pas, craignant de les exposer à des dangers imaginaires. Ces Italiens illustres , on les connaît à Rome ^et M. About sait mieux que personne s'ils méritent le nom d'illustres , car il n'a pas oublié combien on lui a fait payer cher les chiffres , les histoires scandaleuses et les autres renseignements qu'on a bien voulu lui communiquer.
Il était difficile avec de pareils témoins d'un côté et tant de passion de l'autre , d'être dans le vrai et d'étudier avec impartialité la question romaine. Aussi le livre de M. About foisonne d'erreurs , de faussetés , de calomnies , comme je me propose de vous le démontrer. Je suivrai pas à pas M. About , je relèverai toutes ses fausses assertions dans une série de lettres que je vous
enverrai de Rome une fois la semaine. Je serai heureux si je puis éclairer quelques esprits trompés par le livre de «M. About et prouver que le gouvernement romain n*est pas aussi mauvais qu'on veut le faire croire.
Ag'réez les sentiments , etc.