Loco citato
serait souverainement injuste de ne pas admirer le courage, la ténacité de l’homme qui l’a entrepris. Un volume presque tout entier est consacré à la lettre E qui a environ 10,000 mots. Nous t l’avons lu avec le plus vif intérêt, fascicule par fascicule, et nous
le répétons, nous avons été émerveillé, c’est le mot juste, des découvertes qu’il renferme. C’est pourquoi, si nous signalons à l’auteur un certain nombre de mots absents, ce sera moins pour le f critiquer que pour l’encourager à mieux faire encore, à s’efforcer
d’être plus complet, puisque c’est possible. »
Il signalait l’omission d’un certain nombre de mots ou d’acceptions, et relevait trois fautes véritables.
A. Jacques regrette l’absence d ’estrcingleliepard, d 'espessisseure, d' exceptivement , d ''ensanglanteriez d’ enj arteler , d'exornement. Si nous avions admis ces mots du xvie s., l’insertion nous en eut probablement été reprochée.
A. Jacques est aussi bienveillant dans son second article (xx, 185) sur la lettre F que dans le premier :
« Ce qu’il y a de plus délicat et de plus difficile à faire dans un tel dictionnaire, dit-il, c’est de distinguer les significations multiples des mots, leurs emplois variés, les rôles divers qu’ils ont joués à travers les âges. M. G. y met toute son attention, y emploie toute son expérience, et beaucoup d’articles ne laissent rien à désirer, mais nécessairement quelques-uns sont incomplets. »
Dans la lettre F, comme dans la lettre E, A. Jacques ne relève que trois fautes véritables.
Parmi les mots omis il signale : flamusse , espèce de pâtisserie. C’est une forme de flamiche , mot inscrit au Dictionnaire et qui sera repris, avec toutes ses formes, dans l’historique.
A. Jacques termine sa critique par ces mots :
« Ces quelques erreurs et omissions que nous signalons à M. Godefroy ne nous empêchent aucunement de reconnaître toute la valeur et toute l’importance de son travail. Il nous eût même été beaucoup plus facile de faire sur ce Dictionnaire un article tout admiratif ; mais il n’aurait profité ni à l’auteur ni au public. »
Même ton dans le troisième article, lettres G et H (xx,426, 2e semestre 1885). Cinq fautes y sont relevées. Sur grole 4,
A. Jacques n’a pas compris que « exemples détruits » signifiait simplement que mes exemples avaient été détruits pendant la Commune. J’ai parlé plusieurs fois des ravages qu’ont subis, à cette époque néfaste, mes travaux lexicographiques et littéraires.
L’article suivant, lettres I, J (xxi,271, 1er semestre 1886), commence à être agressif. A. Jacques y dit :
« Il me semble qu’il y a des mots qui s’appellent pour ainsi dire les uns les autres, dont le lexicographe peut comme deviner l’existence, et qu’il doit s’acharner à poursuivre comme le chasseur le gibier. »
N’est-ce pas une étrange naïveté pour quelqu’un qui se pique de lexicographie, de prétendre que l’on peut chercher un mot ? Je n’ai rencontré dans cet article qu’une seule correction vraisemblable : jvquet — échalas.
L’article sur la lettre L (xxii,10, 2e semestre 1886) est en somme bienveillant. Il commence ainsi :
« A mesure que paraît un fascicule du Dictionnaire de M. G., je le lis et relis avec la plus grande attention et avec un intérêt toujours croissant. Le courage, la persévérance de l’auteur, les imménses lectures qu’il a faites m’étonnent, mais l’admiration ne me ferme pas les yeux sur les défectuosités de son œuvre. En les signalant, j’ai cru et je crois être utile à M. G., et surtout à ceux qui plus tard essaieront sans aucun doute de compléter son travail.»
Et il finit par des félicitations :
« In magnis voluisse sat est. »
Huit corrections m’ont paru justes et je me suis empressé d’en faire mon profit. Les remarques sur liot, lamage et lardier ne. me semblent pas s’imposer.
Le sixième article, lettre M (xxiv,54, 2e semestre 1887), tourne à l’aigre ; cependant A. J. reconnaît que « les définitions sont généralement exactes, sauf quelques-unes. » Il propose nombre de corrections dont six seulement nous ont paru exactes. Il note beaucoup de mots qui n’auraient pas dû être insérés, comme étant suffisamment justifiés par Littré.
Parmi ces mots se trouvent : morlepaye : 1 ex. dans Littré (s. v. paye), 7 dans God. ; musaraigne , qui n’a pas d’hist. I dans Littré ; minerai , Littré xvi, God. xm ; miraculeux , qui
n’a pas d’hist. dans Littré ; myrtille , item ; maléfice , qui ne se dirait plus au sens de méfait ; monopole , qui ne se dirait t plus au sens de conspiration, conjuration ; malfaiteur , qui ne
s’emploierait plus comme adj. (si cet emploi avait été omis, . A. J. n’aurait pas manqué de le signaler); mandibule qui n’a pas d’hist. dans Littré, lequel ne cite qu’un ex. de mandible ; mere perle , qui n’a pas d’hist. dans Littré.
L’article sur la lettre N (xxiv,299, 2a semestre 1887) est moins sévère que le précédent. A. Jacques y dit :
« Ces quelques critiques ôtent peu de chose à la valeur et au mérite du Dictionnaire de M. G., qui laisse bien loin derrière lui le Glossaire de La Curne que M. Brunetière, dans un article sur le dictionnaire historique de l’Académie (Rev. des Deux-Mondes, 1er avril 1887) a qualifié d’excellent, d’admirable, en oubliant la valeur des épithètes. »
Nous avons à remercier l’auteur de cinq corrections certaines dont nos errata ont immédiatement profité ; mais nous ne pouvons pas regarder comme inutile l’insertion d’un mot comme netloieur , qui n’a pas d’historique dans Littré, et que nous justifions par des exemples et des formes multiples depuis le xme s. jusqu’à la fin du xvi®.
L’article sur la lettre O (xxv,327, 1er semestre 1888) est amer, quoiqu’on y reconnaisse que le Dictionnaire est une œuvre « très laborieuse, très méritante, admirable même ». Au milieu d’assertions plus que douteuses, j’y ai encore trouvé cinq corrections exactes.
A. Jacques propose de fondre achaison avec ochaison. Pourquoi n’y aurait-il pas eu un type latin accasionem à côté doccasionem ? Cf. accident. Je ne comprends pas quel sens A. J. donne à ostiere 2, ni comment osterine peut être considéré comme un adjectif.
Ce huitième article s’ouvre par cette phrase :
« M. G., dans l’errata du IV0 et du Ve vol. de son Dict., a rectifié quelques erreurs indiquées ici dans les articles précédents : je l’en remercierais s’il avait cité mon nom, ou s’il avait au moins renvoyé à la Revue critique. »
Il est impossible d’indiquer d où vient chaque erratum ; cela importe fort peu aux lecteurs du Dictionnaire et ne sert à rien. De plus si l’on indiquait d’où proviennent les corrections qu’on adopte, il faudrait discuter celles qu’on rejette.
Parmi les articles qu’il est « absolument inutile, selon A. J., de donner avec les exemples mêmes de Littré », je remarque : onctuosité (l’ex. du Dict. n’est pas celui de Littré) ; oppilation (item); offreur, qui, quoique se trouvant dans Littré, est inusité ; opter , qui ne se dit plus au sens de souhaiter.
J’arrive à l’article sur la lettre P (xxvn, 445, 1er semestre 1889), celui qui m'a surtout déterminé à entreprendre une réplique toujours désagréable. A. J. y est devenu acrimonieux et sarcastique, comme il avait commencé de se montrer dans son partial examen de la brochure de M. Millet, écrit quelques mois auparavant.
Nous pensions, avec de bons juges, qu’au fur et à mesure de son développement notre œuvre n’avait pas cessé de gagner et de s’améliorer. Telle n’est point l’opinion d’A. Jacques seconde manière.
Au moins donne-t-il de bonnes raisons de son changement d’avis ? Apporte-t-il de forts arguments contre cette pauvre lettre P qui a eu le malheur de lui déplaire? On en jugera quand, rapidement et avec calme, nous aurons examiné quelques-unes de ses critiques.
A. J. nous reproche d’abord les omissions de mots. Cette critique nous touche peu. S’il nous avait fallu attendre d’avoir tous les mots, l’impression ne serait pas encore commencée. Mais, dit A. J., le nombre des mots omis est « incalculable ». Voyons, n’est-il pas bien évident qu’on ne peut pas calculer ce qu’on ne connaît point ?
Un second reproche est relatif aux « articles q . e l’on peut appeler inutiles parce qu’ils « sont empruntés sens beaucoup de gêne à l’historique de Littré». Surprenante affirmation ! Les mots que, d’après A. J., nous aurions pillés, — car c’est ce qu’il veut dire — dans Littré, sont au nombre de dixneuf.
Or, Yoici, pour chacun de ces mots, les ressemblances et les différences :
Pacificateur , un ex. commun avec Littré, deux différents. Pacification. L’ex. commun avec Littré porte en plus l’indication de la date et du lieu.
Papelarder , un ex. commun avec Littré, un différent. Parlementer , pas d’ex, commun avec Littré.
Part 1. L’ex. commun avec Littré provient de Ducange et porte en plus l’indication de la date.
Passionner , 2 ex. communs, 20 différents.
Peccatile est un s. m. dont l’omission aurait certainement été relevée par A. J. si nous l’avions négligé. Un lexicographe ne peut pas omettre un mot par la simple raison qu’un de ses devanciers l’a inséré et qu’il n’en a pas rencontré d’autre exemple.
Pedagogisme , a été revu sur une éd. ancienne.
Perception, un ex. commun avec Littré, 1 différent. Perissement, 1 ex. commun, 2 différents.
Perlé, 2 ex. communs, 3 différents.
Perpetualité , le même ex. que Littré, mais c’est Littré qui a eu tort d’inscrire un mot absolument inusité.
Philosopherie , dans Littré le mot seul, dans Godefroy phrase tirée d’une éd. ancienne.
Piot , un ex. commun avec Littré, quatre différents.
Pistole, 1 ex. commun, 2 différents.
Plateforme, 1 ex. commun, 1 différent.
Poissement, le même exemple que Littré. Littré cite la p. de l’éd. 1605, God. le livre et le chapitre de l’éd. 1805. 11 y a donc eu rencontre, mais non pillage.
Poitrail. L’ex. cite dans Littré et dans God. a été emprunté
par eux à Ste-Pal., comme ils l’indiquent tous deux.
Ponce , le même ex. Littré cite une édition, God. le ms.
Que le lecteur impartial prononce si nous sommes coupable de plagiat.
A la démonstration que nous venons de présenter nous ajoutons que, sans copier Littré, on peut tomber sur les mêmes exemples que lui, et que les exemples de Ducange, par exemple, n’appartiennent pas en propre à Littré par le fait qu’il les a reproduits.
A. J. propose de véritables corrections. Nous les avons examinées avec une attention scrupuleuse. Il y en a douze en tout. 11 ne faut pas oublier qu’elles portent sur 580 pages ; et encore ne s’imposent-elles pas toutes. Ainsi, pourquoi platelier que A. J. traduit par gourmand — déjà dans la phrase — ne signifierait-il pas mendiant, quand on a plateler , demander l’aumône, et platelet , petit plat servant à quêter?
Nous ne reviendrons pas sur les éternelles attaques relatives au plan et à la manière dont le plan a été suivi. Nous avons plusieurs fois répondu. Nous avons avoué, en les expliquant, nos fluctuations. Tout ce que nous pouvons faire maintenant, c’est de prier les vrais amis de la lexicographie française d’attendre la publication de notre abrégé en deux volumes, de nos compléments et suppléments, du volume qui contiendra la langue particulière à la dernière partie du xv® siècle, au xvie siècle et au commencement du xvne, enfin de notre erratum général, qu’accompagnera un vaste relevé, approuvé par M. Arsène Darmesteter, des mauvaises lectures que présentent les principales publications d’anciens textes. Si les circonstances ne sont pas trop défavorables, un petit nombre d’années suffira pour la mise au jour de toutes ces parties de mon immense entreprise lexicographique. Quand j’aurai tout livré, peut-être A. J. ne s’étonnera-t-il plus que le long temps que j’ai dit avoir employé à la préparation du Dictionnaire,
scindé pour des motifs connus de tous mes lecteurs, n’ait pas produit davantage.
A. J. a donné sur la lettre Q un dernier article, très court, moins acerbe que le précédent, dans lequel il n’instruit guère et où il prête lui-même grandement à la critique.
Quaterne , dit-il, est mal défini par « cahier, registre ». « C’est simplement, affirme-t-il, un cahier de quatre feuilles. » Ce ton tranchant étonne quand le texte porte : « ung quaterne de papier contenant 19 feuillets. » Quaterne , mot savant, dont cahier est la forme populaire, s’employait donc comme cahier pour désigner un registre d’un nombre indéterminé de feuilles.
Il rivalise avec M. Millet en proposant une correction pour Quartel , qui ne se trouve point au Q, mais au C. Il signale parmi les mots absents Quacheul , médaille ou jeton : or le Dict. donne Quacuel , sorte de monnaie de cuivre.
A. Jacques s’élève contre l’admission de Quinlaine ; mais le mot et la chose ne sont-ils pas essentiellement moyen âge ? Quant aux pronoms que et qui , aux conjonctions quand et que , c’est conformément à l’avis des philologues les plus sûrs qu’ils ont été introduits, ainsi que la plupart des pronoms, prépositions, adverbes et conjonctions. Et malgré l’assertion de A. J., le lecteur attentif trouvera dans ces articles un nombre respectable d’emplois qui ne sont pas dans Littré.
En somme le nouvel article d’A. J. n’apporte qu’une seule indication utile, quibibe = cubèbe.
Il y a quelques mois, un homme d’une autorité considérable, au courant de tout ce qui regarde la lexicographie, écrivait à un de mes plus dévoués zélateurs :
« M. Godefroy a de nombreux amis inconnus. Ils l’invitent à ne se laisser détourner ni décourager par rien... Qu’il poursuive, qu’il achève son œuvre gigantesque, voilà ce qu’ils réclament. Les défauts et les erreurs disparaîtront dans la
majesté, dans l’immensité de l’ensemble, et personne ne songera certes à lui en faire un crime. »
Que mes amis connus et inconnus soient remerciés.
Avec le concours persévérant de ceux que j’ai appelés'mon bataillon sacré, MM. J. Bonnard, L. Taulier, C. Royer, A. Delboulle, P. Maquest, avec l’aide de beaucoup d’autres dévoués, Français et étrangers, que le caractère d’utilité générale de mon œuvre m’a gagnés et attachés cordialement, rien ne me déconcertera et rien ne me sera impossible pour tâcher de justifier leurs sympathies et de répondre à leur attente flatteuse, et aussi pour mériter de plus en plus les éloges des maîtres de la philologie qui, dans leurs livres, dans leurs leçons, dans leurs entretiens se font un devoir de proclamer les services exceptionnels que le Dictionnaire de l’ancienne langue française, malgré ses défauts et ses lacunes, a rendus aux études romanes.
Chartres. — Imprimerie Durand.