RUE DE SAVOIE
Du mont Zion au mont des Oliviers, de
■la porte Sainte-Etienne à la porte de Da-
; mas, par la voie douloureuse et le dédale
\ du Saint Sépulchre, ils vont, butant aux
; murs et aux gens, d'un pas somnambulique,
les mains crispées sur un chapelet, la tête
5 rejetée en arrière, les yeux débordants de
vision, malades, déguenillés, sordides mais
sublimes, les pèlerins russes.
Rien n'arrête leur cortège extasié, ne trouble leur ardeur; ils ne voient ni leurs prêtres odieux ou ridicules, ni les brigands qui pullulent dans la ville sainte, vendeurs de reliques et d'indulgences, pouilleriesans nom qui grouille sur la place du Calvaire^
Du mont Zion au mont des Oliviers, de la porte Sainte-Etienne à la porte de Damas, par la voie douloureuse et le dédale -. , du Saint Sépulchre, ils vont, butant aux f| murs et aux gens, d'un pas somnambulique, les mains crispées sur un chapelet, la tête rejetée en arrière, les yeux débordants de vision, malades, déguenillés, sordides mais sublimes^ les pèlerins russes.
Rien n'arrête leur cortège extasié, ne trouble leur ardeur; ils ne voient ni leurs prêtres odieux ou ridicules, ni les brigands qui pullulent dans la ville sainte, vendeurs de reliques et d'indulgences, pouilleriesans nom qui grouille sur la place du Calvaire^
vermine qui se nourrit depuis les siècles de la mort du Sauveur.
Ils vont, chantant des cantiques, sans arrêt, sans fatigue apparente et ils emporteront, jusque dans leur steppe, le feu sacré qu'ils auront allumé a celui que le ciel même envoie à leur Pâques.
Tout peuple à ici des représentants, c'est un rendez-vous complet des races, le pandémonium des espèces. Malgré soi, on se demande où sont les maîtres de demain :
ni les épaules carrées de TAllemand, ni la férocité fjoîde de l'Anglais, n'arrêtent la pensée; mais voici une troupe de moujicks qui vient sans hâte, vous pousse sans violence, s'agennouille, prie, baise les pierres vénérables et passe.
Eh bien 1 ces loqueteux mystiques, seront demain les maîtres du monde.
Ils sont cent trente millions, croyants, obéissants et bons.
La foi, la discipline, sous le croissant, a pensé submerger l'occident.
La foi, la discipline, sous la croix, submergera et Torient et Foccident. -
Selon les lois évolutives, ce peuple, seul jeune, parmi les peuples, seul mystique, a le nombre et TEvangile: qu'on lui mette le glaive en main et ce sera Tlslam d'Occident.
Epouvantable évocation, terrifiante fatalité ; le moindre mouvement du colosse russe produira l'écrasement de la latinité ; la civilisation va de nouveau se trouver en présence d'une invasion formidable, mais chrétienne et d'autant plus dangereuse.
Ils viendront, avec une morale supérieure, le cœur simple et pur, et quand ils seront vainqueurs, ils deviendront vraiment, sincèrement fraternels. Le vieil occident ne pourra pas garder ses sentiments de vaincu envers des maîtres si magnanimes et la conquête sera définitive, parce que le fusil de l'envahisseur posé, le moujick partagera son pain avec l'ennemi de tout à l'heure.
Le Journal des Débats du 3o octobre 1896 a publié en feuilleton sous le titre Les temps sont proches les pages les plus révolutionnaires de cette fin de siècle.
Un M. Van der Weer ayant refusé le service dans la garde civique de Middleburg, déclare ne pas vouloir tuer par ordre, et surtout pour le maintien de Tordre social actuel. Le comte Léon Tolstoï a commenté la lettre de M. Van der Weer, d'une telle façon, que ni socialiste, ni nihiliste ne saurait y rien ajouter : et ce commentaire vraiment chrétien sera un jour un titre plus sûr de durée que le roman de Anna Karénine.
«Je ne vois pas pourquoi le gouvernement qui poursuit les réfractaires ne punirait pas en moi l'instigateur avoué de leur crime.
Je ne suis pas tellement vieux que je sois,
de par mon âge même, à Tabri de persécutions et des châtiments de toute nature. »
Un chambellan du Tzar de toutes les Russies, qui ainsi s'exprime, tourne au héros et lorsque à cette vaillance s'ajoute un sentiment chrétien d'une ardeur admirable, et le prestige d'écrivain de la Guerre et la Paix, tout cela devient considérable et aucune parole n'est indifférente sous une semblable plume.
Quelque jugement que Ton porte sur ses doctrines religieuses, Tolstoï est une des grandes âmes de cette fin de siècle. Il incarne, avec une impériosité singulière, la véritable idée chrétienne : il est le grand moujick, il s'est croisé avant son peuple et déjà il marche contre les mécréants de la vieille civilisation.
Il vient, avec une moralité supérieure, un cœur simple et pur, renouveler l'incendie du Musée : oui, ce Savonorale a écrit contre l'art le plus insensé des réquisitoires. Les revues l'ont analysé, plusieurs l'on donné in-extenso, deux traductions simultanément ont été publiées : le scandale
est à son comble, et à peine de pâles protestations et incidentelles I
Un homme grave, presque un pontife, a pu, dans une œuvre qu'il a porté, dit-il, quinze ans en son esprit, bafouer Michel Ange et Bach et Beethoven et Wagner, sans soulever aucune colère.
L'alliance franco-russe, fantaisie militaire^ à mis le petit poucet latin sous le protectorat de l'ogre slave : on ne prévoyait pas qu'avec les ordres pour M. Hanotaux, viendrait de la Newa une réforme de l'Art, tel qu'un musulman, c'est-à-dire un homme sans culture, peut seul la concevoir.
Le génie slave est essentiellement impérieux quoique bien intentionné ; et cette invasion russe dans le domaine sacré de Ta tradition me semble d'une audace sans précédent.
Il importe à l'honneur du génie latin, à la bonne discipline des esprits qu*une démonstration soit faite qui renvoie les moujicks, fussent-ils saints, s'agenouiller aux iconostases et non laisser leurs mains im-
polies, faire h tri infiniment subtil des idées.
Ce chambellan russe qui traite Tceuvre d'Eschyle et de Sophocle de production grossière ; pour qui le Jugement dernier est absurde, la Neuvième symphonie du mauvais art, et le second acte de Siegfried sans valeur musicale ; qui pousse la mauvaise foi jusqu'à juger les lettres françaises, sur MM. Mallarmé et Maenerlinck ; devant qui les Misérables de Victor Hugo et les romans de Dickens sont tout Tart religieux avec la Case de V oncle Tom: qui ignore Balzac, d'Aurevilly, s'extasie sur V Homme à la houe de Millet, et préfère les romans de Dumas père aux deux Faust ; qui daigne retenir une dizaine de morceaux, non pas entiers, de Haydn, Mozart, Beethoven, Weber et Chopin, qiiî prône le tableau de genre et veut ravaler l'œuvre d'art au niveau de la cervelle moujickque.
Oui, cela a été écrit, impunément. « Les grandes œuvres d'art ne sont grandes que parce qu'elles sont accessibles et compréhensibles à tous, » Si vous doutez de cette as-
sertion, il vous dira encore : € une devinette qui amusera, c'est bien plus important que d'écrire une symphonie. »
Il faut se souvenir du livre de Proudhon la destination social de Vartf et des éloges décernés aux Casseurs de pierre de Courbet pour trouver des analogies avec les assertions du comte Tolstoi.
Ce Qu'est-ce que Vartl serait Tceuvre d'un Danois ou d'un Hollandais, il faudrait passer et se taire : mais, à Tinsu de l'auteur, c'est une main mise de sa race sur la nôtre, et intellectuellement, la Russie s'appelle encore néant.
Il ne s'agit pas seulement de rejeter ce pédagogue qui ignore même la matière de son discours mais d'éclairer les Russes sur les dangers de toucher à la métaphysique avant d'être civilisé.
Dans un demi-siècle, on ne pourra pas s'expliquer sur cette matière, avec la même liberté que je prends; l'urgence slmpose donc de faire rentrer ces étrangers dans leur rôle, d'Arabes chrétiens et du nord.
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mais qui esthétiquement n^ont pas même un Averroës.
Ibsen est applaudi toutes les semaines dans le pays de Jean Racine : le théâtre français joue^ sans cesser, des polissonneries de garnison: cela n'est que déplorable.
Si Tétroit piétisme de l'ancien chambellan faisait des prosélytes, la tradition gréco-latine serait à jamais perdue et remplacée par de la littérature de paysan.
Un peuple avait jusqu'ici le privilège de manquer de toute métaphysique, le peuple des courses de taureaux et des auto-da-fé, le peuple qui ne pensa jamais ; la Russie, va conquérir le singulier prestige de Tincapacité en matière esthétique.
Le jeune Nicolas a certainement lu Télucubration du comte Tolstoï et la moindre modification de ses idées a de l'importance, d'autant qu'élevé par des militaires, il doit pencher pour l'esthétique napoléonienne.
M. Doumic a vu un spectacle plein de grandeur dans la diatribe de Tolstoï parce
que l'écrivain russe se discipline en même temps qu'il frappe les autres et renie ses œuvres, au nom de ses nouvelles idées.
Mais quand Tolstoï se couvrirait encore plus d'une ignomineuse cendre, cela ne me consolerait pas des injures aux plus divins maîtres, des insultes aux plus radieux ouvrages.
Il y a vraiment des paroles qui ne devraient pas pouvoir être écrites.
L'utilitarisme, même inspiré du sentiment religieux, ne légitime pas des icono* clastries si radicales qu'il ne reste plus qu'Homère, Dickens et Dumas père dans la bibliothèque de l'avenir.
Défendre l'intégrité du patrimoine classique serait déjà un mobile suffisant ; la charité y ajoute, celui d'empêcher des ignorants de s'égarer. Que l'appui moral de la Russie aide les impolitiques français à éviter la guerre, cela est bien, mais la Russie n'est qu'une force, non une intelligence :
et il faut rejeter les déformations d'idées qu'elle nous envoie comme des réformes salvatrices. "
RÉPONSE A TOLSTOÏ l5
11 importe aussi de ne pas oublier que le moujick est l'obéissance incarnée et relire le testament de Pierre le Grand, menace formidable qui d'heure en heure s'accomplit.
« Au nom de la très sainte et indivisible trinité, à tous nos descendants et successeurs au trône et gouvernement de la nation russe.
« Le grand Dieu, de qui nous tenons notre existence et notre couronne, nous ayant constamment éclairé de ses lumières et soutenu de son divin appui, me permet de regarder le peuple russe appelé, dans ' ^
l'avenir, à la domination générale de l'Europe. Je fonde cette pensée sur ce que les nations européennes sont arrivées, pour la plupart, à un état de vieillesse voisin de la caducité, ou qu'elles y marchent à grands pas ; il s'ensuit donc qu'elles doivent être facilement et indubitablement conquises par un peuple Jeune et neuf, quand ce dernier aura atteint toute sa force et toute sa croissance. Je regarde l'invasion future des
pays de TOccident et de l'Orient par le Nord, comme un mouvement périodique arrêté dans les desseins de la Providence, qui a ainsi régénéré le peuple romain par l'invasion des barbares. Ces émigrations des hommes polaires sont comme le flux du Nil, qui, à certaines époques, vient engraisser de son limon les terres amaigries de l'Egypte. J'ai trouvé la Russie rivièrey je la \b\ss^ fleuve ; mes successeurs en feront une grande mei" destinée à fertiliser TEurope appauvrie-, et ses flots déborderont malgré toutes les digues que des mains affaiblies pourront leur opposer, si mes descendants savent en diriger le cours.
C'est pourquoi je leur laisse les enseignements suivants, je les recommande à leur attention et à leur observation constante :
« Entretenir la nation russienne dans un état de guerre continuelle, pour tenir le soldat aguerri et toujours en haleine ; ne le laisser reposer que pour améliorer les
l8 LA DÉCADENCE LATINE
finances de l'Etat ; refaire les armées et choisir les moments opportuns pour l'attaque ; faire ainsi servir la paix à la guerre et la guerre à la paix, dans l'intérêt de l'agrandissement et de la prospérité croissante de la Russie.
« Appeler par tous les moyens possibles, de chez les peuples les plus instruits de l'Europe, des capitaines pendant la guerre €t des savants pendant la paix, pour faire profiter la nation russe des avantages des autres pays, sans lui faire rien perdre des siens propres.
« Prendre part, en toute occasion, aux affaires et démêlés quelconques de l'Europe, et surtout à ceux de TAllemagne, qui, plus rapprochée, intéresse plus directement.
« Diviser la Pologne en y entretenant le trouble et les jalousies continuelles ; gagner les puissants à prix d'or ; influencer les tièdes ; les corrompre, afin d'avoir action sur les élections des rois ; y faire nommer ses partisans, les protéger, y faire entrer les troupes russiennes ety séjourner jusqu'à l'occasion d'y demeurer tout à fait. Si les puissances voisines opposent des difficultés, les apaiser momentanément, jusqu'à ce qu'on puisse reprendre ce qui aura été donné.
4c Prendre le plus qu'on pourra à la Suède, et savoir se faire attaquer par elle pour avoir prétexte de la subjuguer. Pour cela, risoler du Danemark, et le Danemark de la Suède, et entretenir avec soin leurs rivalités.
« Prendre toujours les épouses des princes russes parmi les princesses d'Allemagne pour multiplier les alliances de famille, rapprocher les intérêts et unir d'ellemême l'Allemagne à notre cause en y multipliant notre influence.
« Rechercher de préférence Palliance de l'Angleterre pour le commerce, comme étant la puissance qui a le plus besoin de nous par sa marine, et qui peut être le plus utile au développement de la nôtre. Echanger nos bois et autres productions contre son or, et établir entre ses marchands, ses matelots et les nôtres, des rapports continuels qui formeront ceux de ce pays à la navigation et au commerce.
« S'étendre sans relâche vers le nord, le long de la Baltique, ainsi que vers le sud, le long de la mer Noire.
« Approcher le plus possible de Constantinople et des Indes. Celui qui y régnera sera le vrai souverain du monde. En conséquence, susciter des guerres continuelles tantôt au Turc, tantôt à la Perse ; établir des chantiers sur la mer Noire ; s'emparer peu à peu de cette mer, ainsi que de la Baltique, ce qui est un double point nécessaire à la réussite du projet ; hâter la décadence de la Perse ; pénétrer jusqu'au golfe Persique; rétablir, si c'est possible, par la Syrie, l'ancien commerce du Caucase, et avancer jusqu'aux Indes, qui sont l'entrepôt du monde.
« Une fois là, on pourra se passer de l'or de l'Angleterre.
< Rechercher et entretenir avec soin l'alliance de l'Autriche ; appuyer en apparence ses idées de royauté future sur l'Allemagne, et exciter contre elle, par-dessous
main, la jalousie des princes. Tâcher de faire réclanier des secours de la Russie par les uns ou par les autres, et exercer sur le pays une espèce de protection qui prépare la domination future.
« Intéresser la maison d'Autriche à chasser le Turc de l'Europe et neutraliser ses jalousies lors de la conquête de Constantinople^ soit en lui suscitant une guerre avec les anciens Etats de l'Europe, soit en lui donnant une portion de la conquête, qu'on lui reprendra plus tard.
« S'attacher à réunir autour de soi tous les Grecs-unis ou schismatiques qui sont répandus soit dans la Hongrie, soit dans le midi de la Pologne ; se faire leur centre, leur appui, et établir d'avance une prédominance universelle par une sorte de royauté ou de suprématie sacerdotale : ce seront autant d'amis qu'on aura chez chacun de ses ennemis.
« La Suède démembrée, la Perse vaincue, la Pologne subjuguée, la Turquie conquise, nos armées réunies, la mer Noire et la mer Baltique gardées par nos vaisseaux, il faut alors proposer séparément et très secrètement, d'abord à la cour de Versailles, puis à celle de Vienne, de partager avec elles l'empire de l'univers.
« Si Tune des deux accepte, ce qui est immanquable en flattant leur opinion et leur amour-propre, se servir d'elle pour écraser l'autre ; puis écraser à son tour celle qui demeurera, en engageant avec elle une lutte qui ne saurait être douteuse, la Russie possédant déjà en propre tout l'Orient et une grande partie de TEurope.