Quelques mots sur les hors-d'œuvre
I. Le P. Le Jeune a-t-il été au Canada en 1660? Cette question est fort peu importante dans une histoire générale, où l'historien n’a pas l'intention de suivre par le menu les faits et gestes de chaque personnage. Toutefois, comme M. Gosselin y attache une grande importance, il faut bien y répondre.
Or, il affirme que le P. Le Jeune a fait ce voyage, et moi, je l'ai nié (T. IE, p. 311). Voici, en effet, ce que j'ai dit : « Marie de l’Incarnation écrivait le 2 septembre 1660 (3) : Plusieurs des plus honnêtes gens de ce pays sont partis pour aller en France, et particulièrement le R. P. Le Jeune y va pour demander du secours au Roi contre nos ennemis. Il y a une erreur au sujet du P. Le Jeune, qui n'alla pas en France en 1660, mais en 1649. Parti de Québec le 31 octobre 1649, il fut nommé procureur de la mission du Canada en 1650, et ne quitta plus la France. »
(1) P. 35 du Mémoire.
(2) Ibid.
(3) Lisez : Novembre. Erreur typographique.
En faveur de sa thèse, l'abbé commence par établir assez longuement — suivant ses habitudes — que la Mère Marie de l'Incarnation est un témoin historique de premier ordre pour les événements qui se sont passés de son temps au Canada. Assurément personne ne le nie, et l'abbé ne fait qu'enfoncer une porte ouverte. Tout le monde admire les vertus, la belle intelligence, les nobles sentiments de la Thérèse de la Nouvelle-France; et nousmême, nous n'avons jamais jeté une uote discordante dans ce concert général d’admiration.
Après avoir amplement constaté, même prouvé, ce que personne n'ignore, que ‘a vénérable Mère est un témoin historique de premier ordre, l'abbé rappelle, pour la troisiéme fois (p. 37), qu’elle écri à son fils, le 2 novembre, que {e P. Le Jeune va en France pour demander du secours au Roë; et il ajoute d’un ton irioinphant : « Y a-t-il rien de plus elair (1)? »
Rien de plus clair, en effet, et il aurait pu, dans l'intérêt de sa thèse, s’en tenir là. Mais il avait des documents inédits à placer, et il n’a pu résister au plaisir de le faire. Il a eu tort, à notre avis, car, si ses documents ont le mérite d’être inédits, ils n’ont pas celui de lui être favorables.
Ces documents sont deux lettres inédites, l'une de M. Toussaint Guenet, l'autre de M. Cramoisy (2).
(1) P. 37 du Mémoire.
(2) M. Gosselin cite (p. 38) une troisième leltre, celle-là imprimée dans les Lettres spirituelles du P. Paul Le Jeune, Paris, 1875, p. 412, Il serait sans doute surpris de nous voir prendre au sérieux les conclusions qu'il en tire, mollement du reste, Aussi, qu'il nous suflise de la mentionner.
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La première, adressée de Tours, le 19 mars 1660, au P. Vimoüt, alors à Blois, lui annonce que le P. Le Jeune est allé en cour. Et M. l'abbé de conclure : « Le P. Le Jeune était donc allé en cour avant le 19 mars 1660 : il avait vu le Roi, et surtout la reine-mère, Anne d'Autriche, au sujet des affaires du Canada. C'est probablement à leur demande pressante qu'il entreprit le voyage de Ja Nouvelle-France (1). » Le lecteur se dira sans doute — mais le lecteur a l'esprit si obtus, si peu pénétrant ! — : dans tout ce passage, il n’y à qu'un fait certain, c’est que le P. Le Jeune est allé en cour avant le 19 mars. Qu’y a-t-il d'exact dans le reste? Le P. Le Jeune a-t-il vu le roi seulement, ou la reine seulement ”?... A-t-il vu le roi et la reine? De quoi ont-ils parlé? A-t-on demandé au P. Le Jeune, et d’une façon pressante, d’entreprendre le voyage de la Nouvelle-France ? Mystère! M. Toussaint Guenet n'en dit mot. Le commentaire, agrémenté de passablement d'imagination (2), est de M. Gosselin. Un fait certain, c’est que le P. Le Jeune était à Paris avant le 19 mars 1660.
La seconde lettre, celle de M. Cramoisy, datée de Paris, le 22 mai 1660, et adressée à la Supérieure de l'Hôtel- Dieu de Québec, lui apprend, entre autres choses en dehors de notre sujet, d'abord que le P. Le Jeune l’a chargé des deniers qu'il avait de la méme Supérieure
(1) P. 40 du Mémoire.
(2) M. Gosselin a une prédilection marquée pour cette sorte de commentaire, Voir les passages suivants : N’es{-ce pas vraisemblablement... (p. 38). Qui sait s’il n'était pas. (p. 45). C’est probablement sur la recommandation. (p. 46), C’est probablement lui qui l'engagea.…. (p. 46). IL est donc
vraisemblable que... (p. 47). etc... La Vie de Mgr de Laval, par le même auteur, est pleine de ces commentaires, qui ne prouvent rien en histoire.
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