‹ Réponse à une incroyable attaque de la Bibliothèque nationale touchant une lettre de Michel de Montaigne (volume 2)Chapitre 10 sur 32 · PRÉSOMPTIONS · texte numérisé non relu

PRÉSOMPTIONS

Doutes de la Bibliothèque énoncés à randiencc à propos de la remise

de la lettre de Montaigne aux directeur et conservateurs

de la Bibliothèque en 1889.

C'est un piège tendu à la religion des Juges, mais il est grossier, et le doute vient bien tard, car les adversaires eux-mêmes, dans le Mémoire en minute, envoyé sous le seing de M. Naudet à M. Feuillet, et remis par ce dernier à M. le Substitut, a reconnu formellement le fait de la remise de la pièce par M. Feuillet en 1 837, fait qui du reste

est de notoriété à la Bibliothèque et qu'atteste encore notre ennemi lui-même, l'auteur du procès, M. Jubinal, qui était présent à la remise. (Voir le Bulletin de Paris du 19 janvier-février 1851 signé Achille Jubinal, et dont un exemplaire a été remis à M. le président de Belleyme.)

De plus, dans ce même Mémoire, la Bibliothèque reconnaît solennellement l'entière bonne foi de M. Feuillet contre lequel, par un étrange contraste, elle vient aujourd'hui accumuler les accusations les plus graves.

L'aanimlté du Conservaloiro pour les poursuites.

La Bibliothèque prétend que la délibération du Conservatoire autorisant la revendication du Montaigne a été prise à l'unanimité et signée par M. Duchesne, conservateur des Estampes; de là elle tire la conséquence qu'il est en opposition avec lui-môme et que la lettre qu'il a écrite à M. Feuillet n'est qu'un acte de complaisance inspiré par l'amitié. — Et d'abord les délibérations du Conservatoire ne sont jamais signées; puis, de ce que tous les membres auraient signé, il ne s'ensuivrait pas que tous fussent d'avis d'intenter le procès. Est-il besoin de dire que là comme dans une chambre du conseil, comme à la cour d'assises, dans une commission, dans un conseil général ou municipal, la majorité fait loi, et que la minorité signe l'ordonnance ou la délibération, alors même qu'elle serait contraire à son opinion? Mais, sans examiner s'il n'y a pas eu, à ce moment, contradiction et même une protestation à laquelle nous pourrions ajouter un nom propre, nous dirons que la question n'aurait pu être discutée au fond, puisque nul catalogue, nulle pièce à l'appui n'avait été apportée au Conservatoire. On s'est borné à entendre la lecture du rapport du conservateur des Manuscrits, rien de plus.

Or, le rapport lu par M. Hauréau (le même dont copie en minute est en ce moment aux mains de M. le substitut de la république) était de nature à égarer la conscience du Conservatoire, quelles que fussent les données antérieures de tel ou tel membre, puisqu'il fondait

la réclamation sur ce double fait annoncé comme prouvé, à savoir : 1 ° que Gouget avait dit la pièce sortie du fonds de Dupuy, fait reconnu plus tard inexact; T que les catalogues énonçaient une lettre de Montaigne a Claude Dupuy, ce qui était faux.

Le témoignage de M. Duchesne, dans sa lettre, conserve donc toute son autorité, et il a pu, sans se contredire, rapporter le témoignage si net et si accablant de l'abbé Lespine.

Il est vrai que la Bibliothèque présente M. Duchesne comme l'ami de M. Feuillet. Celui-ci s'honorerait de cette amitié si elle existait; mais il n'a eu avec le respectable conservateur des Estampes que des relations polies de public à conservateur, et jamais intimes. 11 fallait donc tout l'empire de la vérité pour déterminer M. Duchesne à s'exposer ainsi en contradiction avec un supérieur et des collègues aussi vindicatifs et aussi dangereux que le sont les adversaires de M. Feuillet.

Au surplus, cet argument banal, si commode, d'une complaisance coupable, produit contre M. Duchesne, homme honorable s'il en fut, la Bibliothèque ne s'en est pas fait faute contre M. le docteur Payen, contre M. Delarue, estimés de tous, et, sans doute, n'en ferat-elle pas grâce à MM. Paulin-Pâris, Laverdet et Genty de Bussy, au sujet du Malherbe dont leurs lettres ont rétabli la véritable histoire, si scandaleusement et calomnieusement altérée par M. Naudet, inspiré par M. Hauréau.

M. Payen mis en contradiction avec lui-même.

Ici encore on veut donner le change au Tribunal, et faire passer M. le docteur Payen pour un ami complaisant de M. Feuillet, au profit duquel il viendrait faire un mensonge. M. Feuillet n'a jamais eu avec ce savant d'autres relations qu'à propos de la question bibliographique et paléographique du Montaigne. M. Payen, dit-on, a écrit, en 1837, une brochure sur Montaigne, dans laquelle il est loin de dire tout ce qu'il a révélé, depuis, dans un écrit postérieur à la publication de M. Jubinal. Dans la brochure, a-t-on ajouté, M. Payen avait reconnu l'existence de la lettre de Montaigne à la Bibliothèque.

Mais d'abord, quel est donc pour MiM. Naudet et llaurcau cet indispensable besoin de mettre en suspicion la bonne foi et l'honnêteté de tout le monde? Tout à l'heure, c'était un vieillard respectable, que ([ualre-vingls ans d'une vie irréprochable, utile, entourée du respect de lous, n'ont pu mettre à l'abri de leurs calomnies, car rien n'est siicre pour eux; — maintenant, c'est le docteur Payen qui est en bulle à leurs défiances, iM. Fayen, membre de la Société de Médecine, honnne aussi honoré parmi ses confrères pour son caractère et ses talents, ([ue considéré parmi les érudits pour son savoir bibliographique.

Mais examinons la prétendue contradiction entre les brochures.

il suffit de les lire pour se convaincre qu'elles sont en parfait accord. Dans la première, les détails de la seconde eussent été oiseux et inexplicables, et M. Payen n'a été naturellement amené à en parler plus tard que pour rectifier les propos complètement inexacts que M. Jubinal lui avait attribués dans son factum.

En effet, dans son premier écrit, M. Payen n'a pas dit ce que M' Marie lui fait dire ; il s'est borné à donner son avis sur la réalité et l'authenticité de la pièce; mais cela sans la moindre indication touchant un fonds d'où elle aurait été tirée, ni sur la manière dont le calque avait été fait : — par la raison bien simple que cela n'était point la question alors, et qu'il lui suffisait, pour sa notice sur Montaigne, d'être convaincu de l'existence de la pièce, où qu'elle fût.

M. Payen s'en serait probablement tenu à son premier écrit, sans le récit dramatique et quelque peu imaginaire dans lequel M. Jubinal le faisait parler en 1 850, lui faisant dire entre autres choses inexactes que Gouget avait affirmé que la lettre avait été empruntée au fonds Dupvy. C'est pour répondre à ce récit que M. Payen rédigea, le 19 avril de l'année dernière, quelques jours après l'ouverture du procès civil qui s'annonçait alors si amiablement, tout procès que ce fût, — le contre-récit dans lequel Gouget a été constitué en flagrant délit d'inexactitude, non volontaire, hâtons-nous de le dire, car, depuis 1 83 1 , l'esprit affaibli de ce personnage marchait vers une com-

plète décadence, dont les tribunaux ont eu le triste spectacle. 11 est évident que Gouget n'avait nul intérêt à mentir ; mais mentir et se tromper sont deux. Il s'était trompé en 1820; il se trompait à plus forte raison en 1837, quand sa mémoire, la première faculté qui s'éteigne, était oblitérée.

Les brochures de M. Payen et son récit manuscrit sont joints aux pièces.

Lettre de M. Delarue détruisant le témoignage de Gouget.

Le témoignage de Gouget n'existe donc plus. « 11 a calqué luimême. » Et voilà qu'un lithographe de fac-similé, qui reproduit des autographes depuis sa première jeunesse, M, Delarue, qui a exécuté tous les fac-similé de la Galerie française, affirme qu'il a tracé particulièrement celui dont Gouget s'est attribué l'exécution, ce qu'il prouve dans sa lettre (voir page 1 27 du Mémoire imprimé de M. Feuillet) par les quelques mots de son écriture cursive personnelle, tracés au bas du fac-similé trentenaire; lesquels mots on ne peut dire avoir été mis là pour la cause.

Cependant Gouget aurait calqué dans une salle qui n'existait

pas; il aurait reçu le volume oii se serait trouvée la pièce, des mains d'un homme qui, peu d'années après, a déclaré à un de ses collègues, M. Duchesne, qu'il VLdNoxi jamais trouvé de lettre de Montaigne à la Bibliothèque alors royale.

Certitude que la lettre de Montaigne n'a pas été reliée et a été calquée à. plat sur une feuille détachée.

Ce n'est pas tout ce que rapporte M. Delarue. Le Tribunal n'a pas oublié que, s'il a calqué un grand nombre de pièces à la Bibliothèque, il en a calqué aussi chez plusieurs académiciens, notamment chez MM.de Monmerqué, Lémoiitey, Campenon, Auger et autres. Le Tribunal ne se souviendra pas moins que l'autographe revu par M. Delarue, qui s'y connaît comme expert, lui a paru n'avoir jamaisété cousu, et que le fac-similé a eu pour lui, ce sont ses expressions.

toute y apparence d'un travail fait à plat sur une pièce isolée. Ceux qui sont pris, ajoule-t-il, dans des collections relices, présentent des imperfections du côté du dos qui ne sont pas sur celui-ci. Ces imperfections provenaient de difficultés qu'il éprouvait à calquer de ce côté, à raison du bond)ement pj^oduit par l'ouverture du volume, qui permettait bien de tout lire, mais non de tout fac-similer convenablement. C'est désormais un arguaient à écarter de la cause. Que resle-l-il? Le témoignage des catalogues. Examinons.

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