I.es catalojîiies
L'un de ces catalogues, au lieu de dire Montaigne, dit Montagu, l'autre dit Montagne. Le nom de iMontagu est un nom illustre; il y a, entre autres, un Montagu, surintendant des finances sous Charles VI, et qui a eu la tête tranchée : personnage important dont on peut, dont on doit avoir des lettres à la Bibliothèque.
L'autre catalogue dit Montagne; mais Montagu ou Montagne, ce n'est point Montaigne. Si on lit Montagne, pourquoi ne serait-ce pas Montagne, contemporain de Montaigne et auteur connu? Veut-on que ce soit Montaigne? Alors pourquoi ne serait-ce pas Guillaume Montaigne, autre auteur encore contemporain de Michel. Car enfin est-ce que les catalogues disent Michel de Montagu, Michel de Montagne? Si on concède que ce qui est si peu Michel de Montaigne veuille dire ce nom et ce prénom, pourquoi s'en prendre à ma Lettre plutôt qu'à une autre? \'ous cherchez une lettre de l'auteur des Essais; mais pourquoi s'en prendre à la mienne? Vous avez un original, vous avez deux originaux de lui dans cette même collection Dupuy, et dont vos catalogues ne font pas la moindre mention à la lettre de laquelle vous puissiez aider complaisamment, comme dans l'espèce, en faisant Michel de Montaigne, de Montagne et de Montagu. C'est là un point important. Voyons, dites-nous donc comment vous expliquez l'existence de ces deux lettres dans deux volumes distincts de la collection Dupuy; par une erreur des catalogues sans
doute. Alors vous ferez-vous un titre inexpugnable de catalogues qui ne disent pas ce qui est, et seraient censés dire ce qu'ils ne disent pas? Vous aviez trompé la religion du Conservatoire et celle du Ministre, quand, pour obtenir leur assentiment aux poursuites, vous avez déclaré, sur le prétendu témoignage de Gouget, que la lettre était tirée du fonds Dupuy, mais c'est faux. La note de la Galerie française et la déclaration de M. Payen le prouvent. Gouget avait dit qu'elle est adressée à Dupuy, voilà tout, ce qui est fort différent.
II y a des lettres & Dnpuy ailleurs que dans les papiers Dupuy.
— Exemple.
Mais, dites- vous, dès qu'elle était adressée à Dupuy, il était tout simple qu'elle fût tirée des papiers Dupuy. Erreur, car il y a partout des lettres aux trois Dupuy. H y en a à Carpentras la valeur de volumes. Le catalogue des quatorze volumes de manuscrits de Peiresc existant à la bibliothèque d'Aix, catalogue publié par M. Giraud, de l'Institut, ministre actuel de l'Instruction publique, à la suite de sa notice sur le jurisconsulte provençal Fabrot, le prouve. Depuis les plaidoiries, vous avez objecté, pour infirmer ce puissant argument, que ces quatorze volumes ne sont que des copies et des copies des manuscrits de la Bibliothèque de Paris. Des copies, on le sait bien, et M. Feuillet n'a pas dit le contraire; mais des copies des papiers de Paris, cela est faux. Si vous ne nous croyez pas sur parole, ouvrez, à la page 48, l'ouvrage du Ministre, et vous lirez, note 2, le tout provient du cabinet de M. de Saint- Vincens; les originaux sont à la bibliothèque de Carpentras. Or, si vous avez dix volumes de la correspondance de Peiresc, Carpentras en a quatre-vingt-six, ce qui lui donne de la latitude pour posséder un peu de tout. Aussi voit-on aux volumes : Lettres de Gabriel Naudé à Dupuy, Muret à Dupuy, Pithou à Dupuy, Reneaulme et Saumaise à Dupuy, etc. (Voir page 1S4 du Mémoire imprimé de M. Feuillet.)
Coïncidence entre la provenance du ITIontalKnc et du Pnsqiiler.
Hesle la coïncidence enlie la provenance du Montaigne et celle d'une lettre de l'ascjuier à IMcardet, suivant renonciation de Gouget dans la Galerie française. Les adversaires de iM. Feuillet en tirent argument, tandis que ce fait dépose pour ce dernier et sert à établir l'origine du Montaigne. Le procureur-général au parlement de Bourgogne, Picardet, était ancêtre maternel de Lémontey, qui avait deux portefeuilles d'autographes, qui a donné le Montaigne à M. Feuillet, et à qui restaient quelques papiers Picardet. La lettre de Pasquier était du nombre de ces papiers de famille. Mais, objectera-t-on , la même coïncidence existe dans les mentions du catalogue (en admetlaul (jue les désignations si différentes de Montaigne (Montagu et Montagne) veuillent dire Michel de Montaigne). Qu'y a-t-il de surprenant qu'il se trouve là l'indication d'une lettre de Pasquier? Ce sont tous contemporains célèbres réunis en faisceau. Ce qui eût été étonnant, c'est que Pasquier n'y fût pas, d'autant qu'il n'est point rare, et que plusieurs autres volumes de cette même collection Dupuy en contiennent en nombre. Le fait est qu'à cet endroit du volume?! 2, volume que la Bibliothèque, dans son mémoire en minute, déclare être resté parfaitement intact de 1828 à 1831 jusqu'à l'année dernière, il manque un cahier entier qui a été enlevé ou plutôt transposé avant la première ou la seconde reliure.
Le pâté d'encre, — Le fac-similé arraché.
Reste encore un certain pâté d'encre et l'arrachement, dans l'exemplaire de la Galerie française de la Bibliothèque, du fac-similé de Montaigne exécuté par M. Delarue.
Pour le fac-similé on a insinué (car quelles insinuations ne s'eston pas permises?) que ce pourrait bien être M. Feuillet qui l'eût enlevé. Il n'y a pas même apparence à cette absurdité, car le facsimilé de Delarue était un des moyens du défendeur, puisque l'inscription de l'écriture naturelle de cet habile lithographe au bas
du fac-similé de Montaigne donnait un formel démenti au témoignage de Gouget. A supposer d'ailleurs que M. Feuillet eût intérêt à lacérer l'exemplaire de la Galerie française, ce qui répugne au bon sens, au moins faut-il admettre qu'il eût eu le soin de faire disparaître la trace de la lacération; la maladresse avec laquelle la feuille a été arrachée n'aurait pu servir qu'à attirer l'attention et à dénoncer le détournement dont on l'accuse. Et puis, quand aurait-il commis cette lacération? Est-ce avant 1837? Mais alors eût-il été, par l'offre spontanée de sa pièce, appeler lui-même l'attention sur la Galerie française et sur la note de Gouget? Est-ce depuis 1837? Mais alors dans quel intérêt, puisque tout le monde, par cette même offre, connaissait l'existence de la lettre et savait qu'elle était entre ses mains?
Quant au large pâté d'un des catalogues, l'artifice n'eût été ni moins grossier ni moins bête, d'autant que le pâté désignait plutôt qu'il ne cachait le nom qu'il recouvre. M. Feuillet n'accuse personne et trouve là un mystère sur lequel il aime mieux ne pas s'appesantir. Pour que ce pâté vint du côté de M. Feuillet, il faudrait que ledit pâté eût trente ans ou du moins vingt. Or, il est tout récent. On n'a pu le vieillir, ce qui est regrettable pour nos adversaires. M. Feuillet le répète: il n'accuse personne, mais le déchaînement de violence dont il a été l'objet, à l'audience, de la part des chefs de la Bibliothèque, prouve assez jusqu'à quels excès a pu se porter le zèle malhonnête et maladroit des subalternes.