KCE DE LA PAIX
r. JAWET, SUCCESSEUR DE SaVESTRE TÉCnEXEB
-28, RIE DU BOXt-ENFANTS
POTIEB
9, QDAI VOLTAIRE
90, FLACB DV LOUVRE
'ai à répondre devant le tribunal civil àM. Naudet, administrateur général de la Bibliothèque nationale, qui m'intente un procès en revendication d'une lettre autographe de iMichel de Montaigne que je possède depuis trente ans, dont l'indication nominale et descriptive n'existe sur aucun catalogue, sur aucune note du dépôt, une lettre qu'on suppose avoir été arrachée, au temps jadis, d'un volume de la collection Dupuy, et que cependant aucun de ses caractères extérieurs ne rattache à une propriété de l'Etat.
Ici M. Naudet soutient deux thèses : une de principe et une de fait, à savoir, la première : qu'on ne peut prescrire contre la Bibliothèque, et qu'elle a le droit de reprendre partout où elle le trouve, entre les mains d'un possesseur de bonne foi, tout manuscrit ou lettre entré dans son dépôt et qui en serait sorti, n'importe à quelle époque, même non estampillé, même vendu par elle; car elle a vendu. Et, par suite de cet axiome à son usage, subversif de toute possession ancienne et de bonne foi, mais dont, il est vrai, aucun arrêt de la cour suprême n'a consacré la jurisprudence, M. Naudet établit en fait que mon au-
tographe de Montaigne doit revenir à la Bibliothèque comme ayant appartenu autrefois à cet établissement.
Les preuves dont il s'appuie ne sont point des preuves, ce ne sont que des allégations fondées sur les assertions irréfléchies d'une brochure récente, dont l'échafaudage tombe à l'examen ; car la brochure elle-même n'a d'autre fondement que l'erreur d'un témoignage ancien auquel des témoignages vivants viennent formellement donner un démenti. En pareille matière, ce qui n'est point palpable équivaut à ce qui n'existe pas.
Avant d'entrer dans le cœur de la discussion, et de démontrer combien il est fâcheux qu'une administration publique se commette à intenter une action si peu justifiée, je vais, pour plus de clarté, exposer les antécédents de l'alTaire. Qu'il soit bien enfendu toutefois, avant d'aller plus loin, que je ne combats point contre la Bibliothèque tout entière, je veux dire contre tous les hommes qui en composent le Conservatoire : il est parmi eux tels personnages distingués par le savoir et par le caractère contre lesquels je n'accepterais pas une lutte. Mes adversaires sont M. Naudet, l'administrateur général de cet établissement pubhc, et M. Barthélémy Hauréau, conservateur des manuscrits depuis la révolution de février. J'aperçois bien aussi dans la coulisse quelques ombres qui tiennent les fils de la scène où l'on tente à faire de moi une victime; celles-là, nous les prendrons en flagrant délit dans le cours de cette note ; chacune, sans exception, aura son tour. En résumé, je m'étudierai soigneusement à ne laisser échapper de ma plume rien de hasardé; je ne veux ici d'autre ornement ni d'autre force que l'exactitude et la vérité.
De la lettre de Uontaigne ayant le procès.
n y a trente ans, disais-je, que je possède l'autographe de Michel de Montaigne, et, comme aussi bien faut-il nettement connaître l'objet en litige, je vais ici en transcrire le texte et en donner le fac-similé.
« Monsieur l'action du S' de lierres prisonnier qui m'est tresbien conue mérite qu'a son iugemant vous aportes uostre douceur naturelle si en cause du monde nous la pouues justemant aporter. Il a faict chose non sulemât excusable selon les loix militeras de ce siècle mais necessere et come nous iuiôs (jugeons) louable et l'a faict sans double fort presse et enuis (1). Le reste du cours de sa uie n'a rien de reprochable. Je uous supplie monsieur y êploier uostre attantion. Uous trouuerres lair de ce faict tel que ie uous le represante qui est poursuiui par une uoie plus malitieuse que n'est lacté mesmes. Si cela y peut aussi seruir ie vous ueus dire que c'est vn home nourri en ma maisô apparâte (apparenté) de plusieurs honestes familles et surtout qui a tousjours uescu honorablemât et innoçamât qui m'est fort ami. En le sauuant uous me charges d'une extrême obligatiô ie
(1) Malgré lui, xnvituM.
vous supplie treshùblemât l'auoir pour recôande (recommandé) et
après uous auoir baise les meins prie Dieu vous doner
« Môsieur lôgue et heureuse vie
« Votre affeclione
« seritur * Du Castera, ce 23 dauril.
« ]MÔTAIGNE. »
Au dos est écrit : A monsieur monsieur du Puy, Conseillier du Roy en sa Co de Parlement de Paris a Xaintes (1).
J'avais fait beaucoup de recherches, d'analyses, de copies aux archives des Affaires étrangères, dans ma jeunesse, pour Pierre Lémontey, de l'Académie française, que Napoléon avait, dès 1808, chargé d'écrire l'histoire de France durant le xviii' siècle, et qui ne commença à tenir parole que sous la Restauration. Quand il eut publié comme introduction à son entreprise \ Essai sur rEtablisse-
(1) La lettre ne porte point de millésime, et il faut quelques recherches pour le trouver avec précision. Il paraît évident que Fépître est adressée à Claude Dupuy, conseiller au parlement de Paris en 1576, mort en 1394, père de deux frères à qui l'on doit les belles collections de manuscrits qui sont à la Bibliothèque nationale, et dont nous aurons si souvent l'occasion de parler dans le cours de cet écrit. Quand Montaigne écrivit cette lettre, il est probable que Claude finissait la troisième et dernière année de sa mission pour la pacification des choses de la religion dans les provinces d'Aquitaine et de Saintonge, où il avait été envoyé, lui quatorzième, avec son beau-frère Jacques-Auguste c'e Thou, le grand historien, sous la pi'ésidence de Pierre Séguier. La commission avait été créée dans les premiers mois de 1581, en suite des articles signés à Fleix, près de Sainte- Foix, dans le château du marquis de Trans, le 26 novembre 1380, par le duc d'Anjou et Henri de Navarre en personnes; ratifiés à Blois par Henri HI, le 26 décembre suivant, et enfin registres en parlement le 26 janvier 1381. (Voir Benoît, Histoire de ledit de Nantes, dans les preuves du tome I", page 54, et le Corps diplomatique de Dumont, tome V, page 381.) La commission siégea d'abord, dit le livre de Riault {Viri amplissimi Pelri Puteani Vita, p. H et 12), à Bordeaux (Burdigalœ); ensuite à Agen (Aginni Nitiobrigum), où elle était encore le 5 décembre 1382; de là elle passa à Périgueux {Vesunœ Petrocoriorum), et en dernier lieu à Xaintes (Mediolani Santonim). On peut donc en inférer que la lettre est du 23 avrU 1384, puisqu'elle est adressée au dernier siège de la commission.
meni jnouavchiqiie de Louis XIV, il chercha le moyen de reconnaître mes bons olTices gratuits. Sachant que je n'eusse pas accepté de l'argent et que j'étais amateur de curiosités autographiques, il me fit cadeau de la loltre de Montaigne et de quelques autres pièces (1). Ce Montaigne devint mon plus cher autographe, parce que ce fut longtemps le seul réellement important que j'aie possédé.
Peu expéiimenté alors à reconnaître l'authenticité des écritures, n'ayant d'ailleurs jamais vu d'autographes de Montaigne, je me renseignai auprès de l'auteur du livre de /a Troade, M. Lechevalier, attaché jadis aux Affaires étrangères sous M. de Talleyrand, puis nommé par M. de Champagny conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Lechevalier me donna un mot pour l'abbé de Lespine, alors employé au département des manuscrits à la Bibliothèque royale, homme d'étude et de vieille expérience. C'était en
M. de Lespine me parut hre la pièce avec un intérêt tout particulier. 11 la baisa. Il me déclara ensuite qu'en sa qualité de Périgourdin, il avait beaucoup cherché des lettres de Montaigne; qu'il n'en avait
(1) Les hommes qui ont joui de quelque célébrité ont presque toujours deux réputations. Pour savoir au juste sur eux la vorilé, il faut avoir consulté ceux qui les ont vus de plus près et en déshabillé. Léniontey en est la preuve entre cent autres. On a mené grand bruit de l'avarice de ce littérateur excellent, à raffétcrie près. J'accorderai, si l'on veut, qu'il laissa à sa mort une fortune considérable dont il avait paru faire bien peu d'usage. Mais pour moi, qui Tai vu souvent et qui ai connu beaucoup de détails de son intimité, c'est un devoir de déclarer que cet homme dur à lui-même se donnait le plaisir de distribuer de l'argent à de pauvres gens de lettres ou à des compatriotes malheureux. Son seul soin était de cacher sa main timidement et délicatement généreuse. Combien de fois ne m'a-t-il pas chargé de la distribution de sommes très-fortes! 11 m'avait même demandé de lui découvrir des misères intéressantes, et , en me faisant cette prière, il me dit un jour ce mot dont je suis encore touché : « C'est un secret que je vous confie pour vous rembourser du temps que vous m'avancez. »
Cet homme, qui paraissait froid, avait une sensibilité profonde dans les questions d'humanité. Membre de l'Assemblée législative en 1791, il avait eu mission de faire un rapport sur les horreurs commises à Avignon par Jourdan coupe-tête et son acolyte; sa voix fut clourfée dans ses larmes, et il fut forcé de descendre de la tribune sans pouvoir achever.
jamais vu l'écriture, la Bibliothèque n'en possédant pas; qu'il ne pouvait dès lors par la comparaison élablir l'authenticité de ma lettre, mais que tous les caractères extérieurs et paléographiques de la pièce la lui faisaient considérer comme autographe et de bon aloi. Sur ce, je me relirai, ne soupçonnant guère qu'au bout de trente ans la douane de la rue de Richelieu s'aviserait de me demander pour cette même pièce un acquit-à-caulion.
Quatorze ans après, en 1834, M°" veuve Delpech avait fait lithographier pour son bel ouvrage de Y Iconographie française (1) une lettre de Montaigne empruntée au cabinet de M"' la comtesse Boni de Gastellane. La feuille allait paraître, quand le scrupuleux éditeur, ayant appris par M"" de Gastellane elle-même que l'autographe avait été argué de faux à la vente de la collection de celte dame, supprima la planche et me demanda de lui confier mon Montaigne pour en substituer le fac-similé à la feuille répudiée. Je prêtai ma lettre, et le fac-similé nouveau parut dans \ Iconographie avec cette indication : « Tiré de la collection de M. Feuillet. »
Ainsi, ma possession était déjà connue à la Bibliothèque depuis 1820. Elle va être de notoriété publique en 1837.
En effet, à cette époque, M. le docteur Payen, qui professe un culte particulier pour l'auteur des Essais, et qui a publié d'excellentes recherches sur ce grand sceptique (2), me fut adressé par un de mes confrères, et vint voir mon autographe. Ce fut alors que, de sa bouche et par la lecture de son travail bibliographique, j'appris ce que j'avais ignoré jusque-là, ce que le docteur lui-même n'avait appris que cette même année, à savoir, que ma lettre avait déjà paru
(1) Iconographie française, ou portraits des personnages les plus illustres qui ont paru en France depuis François /«' jusqu'à la fin du règne de Louis XVI, grand in-folio. Paris, veuve Delpech; 1828 et années suivantes.
(2) Notice bibliographique sur Montaigne, par J.-F. Payen, D, M., parue d'abord en tête de l'édition des Essais de Montaigne donnée en 1836, par Buchon, dans le Panthéon littéraire, et publiée séparément, en 1837; Paris, imprimerie de Duverger, in-8'.
Documents inédits ou peu connus sur Montaigne, recueillis et publics par le même. Paris, J. Téchcner, 1347, in-8».
lilhographiée, dix-sept ans auparavant, au premier volume d'un livre intitulé Galerie française (i).
Técliener me procura ce livre dans lequel des notices sur nos illustrations nationales sont accompagnées de leurs portraits en lithographie, et le plus souvent de fac-similé de leur écriture. Je trouvai, en effet, vis-à-vis de la page 138 du premier volume, à la suite d'une étude sur Montaigne par M. Villemain, le fac-similé de ma lettre. Dans les notes rejelées à la fin du tome, et qui commencent à la page 277, l'éditeur, pour faciliter la lecture des autographes dont le déchifTrement est difacile (l'autographe de Montaigne est de ce nombre) à cause des abréviations, en donne la traduction (2). Il fait précéder celle de Montaigne par ces mots : La lettre suivante est la seule de Montaigne que possède la Bibliothèque royale; elle fait partie du volume OT/ant pour titre : Lettres françaises de divers GRANDS HOMMES, €t €st adrcsséc « M. Dupuy, conseiller du roi en sa cour et parlement de Paris.
Tel est le témoignage fondamental sur lequel repose tout le procès et qui, en dépit de l'adage de droit, vaudrait titre à la Bibliothèque nationale. Nous verrons en son temps quelle est la valeur de ce témoignage.
Une fois le mot donné par la Galerie française, le premier éditeur qui vint à publier les Essais de Montaigne (ce fut Amaury Duval, de l'académie des Inscriptions), ne manqua pas de reproduire le texte de la lettre avec cette note : « Dans la copie, on a suivi l'orthographe de l'auteur, dont l'original existe à la Bibliothèque royale. » Interpellé ensuite par M. Payen sur quelle autorité il avait donné cette mention d'origine, il le renvoya candidement à la Galerie
{!) Trois volumes in-4". Paris, Lefort, 1821-1823. C'est un livre aujourd'hui au rabais qui devait avoir un volume de plus et n'a été achevé qu'en 1830.
(2) a l'escris mes lettres tousiours en poste, et si precipiteusement, que, quoyque ie
« peigne insupportablcmcnt mal, i'aime mieulï escrirc de ma main que d'y en em-
a ployer une aultrc; car ie n'en treuve point qui me puisse suyvre, et ne les transcris
« jamais... »
{fissais, I, 39.)
française, qu'il avait, disait-il, copiée sans remonter plus haut (1). II y paraissait d'ailleurs à l'orthographe inexacte de son texte, qui était littéralement celle de la transcription imprimée dans les notes de la Galerie, nullement celle de l'original.
Duval avait copié en 1823; il fut copié à son tour, en 1826, par M. Joseph-Victor Le Clerc, de l'Institut, qui donna sa belle et bonnej^ édition des Essais dans la collection des classiques de M. Lefèvre. Même mention d'origine, même orthographe inexacte d'auteur. M. Le Clerc s'était borné à citer Duval et n'était pas plus que lui remonté à l'original.
Ce fut seulement en 1836 que, pour la rédaction de sa Notice bibliographique'mskéQ au Panthéon littéraire, M. le docteur Payen songea le premier à vérifier de visu, de concert avec Buchon, à la Bibliothèque royale, l'assertion de la Galerie française, Buchon consigna dans ses ?iotes le mauvais succès de ses démarches, et renvoya à la notice de son collaborateur. Voilà, du moins, un éditeur qui fait prudemment ses réserves; mais pour un qui veut être exact cent n'ont souci de l'être. Ainsi, cette note de Duval devenue traditionnelle, bien que réfutée par le Panthéon littéraire : « On a suivi l'orthographe de l'auteur, dont Xoriginal existe à la Bibliothèque royale, » s'obstine et se reproduit encore en 1830, dans l'édition à deux colonnes de Furne et L. Debure. Il y a mieux, les éditeurs
(1) « Il m'avoua qu'il s'était peu occupé de son Montaigne, et il enviait ce qu'il appelait mon bonheur de pouvoir m'occuper à fond, avec amour, d'un auteur de mon goût. Il me raconta que c'était par hasard et non par direction de ses études qu'il avait été amené à donner un Montaigne et un Charon. Il avait marié sa fille à M. Chasseriau, le libraire, lequel l'avait engagé à lui fournir quelques publications; il imagina de donner une collection des Moralistes français. Pour Montaigne, il fit, ou fit faire, un choix des notes des éditeurs qui l'avaient précédé; il choisit dans l'exemplaire des Essais annoté par Naigeon, qu'il venait d'acquérir récemment, les notes qui lui convinrent; il fit faire la table par Lourmand, et son travail fut censé terminé. Comme il avait eu connaissance de la lettre de Montaigne insérée dans la Galerie française, il l'y fit prendre, il la fit copier, c'est lui qui me l'a dit, et il la plaça dans son VI^ volume. — Ceci, paiconséquent, répond à ce qu'on pourrait dire si on invoquait l'autorité d'Amaury Duval, laquelle, d'après ce qui précède, est radicalement nulle dans le cas présent. »
(Écrit de M. le D'' Payen, cité in extenso plus loin.)
annoncent alors que la lettre en question a paru pour la première fois dans le Montaigne de M. Le Clerc. Or, l'on vient de voir ce qu'il en est. La bibliographie est pavée de pareils exemples, et rien n'est plus propre à démontrer le peu de tonds que peuvent faire les esprits sérieux sur ces prétendus renseignements et autorités à grand orchestre de renvois d'éditeurs à éditeurs, et de citations, la plupart du temps apocryphes. — Tout s'en va, même les glossateurs et les philologues; c'est un mal. Cts, preux de pédanterie y comme disait Gabriel Naudé, ont leur place dans les bonnes et saines lettres; il n'est pas jusqu'au savant en us qui n'ait son prix. Non que je ne conseille de mettre les antipodes entre soi et le pédant, dont parle notre Montaigne, qui ne cherche pas parmi ses livres comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage, mais qui y mourra ou apprendra à la postérité la mesure d'un vers de Piaule, et la vraie orthographe d'un mot latin {Essais, 1 , 38). L'homme réellement docte, chez qui la science est loin d'exclure le savoir-vivre et l'urbanité, se reconnaît à un signe d'avec le cuistre de Molière, espèce grossière, jalouse, malfaisante, bouffie de morgue de collège et qui ne sait pas vivre avec les hommes.
Revenons aux recherches de M. Payen, l'érudit poli et consciencieux. En définitive, qu'y avait-il de vrai dans la note de la Galerie française, origine commune de tous les échos menteurs, tout à l'heure cités? M. Payen voulut en avoir le cœur net. Comme il ne me connaissait pas et ignorait encore que la pièce fût entre mes mains, il alla droit à la Bibliothèque et demanda le volume manuscrit cité par la note de la Galerie : « Lettres françaises de divers grands hommes. » Le volume, lui répondit-on, n'y existait point, les catalogues ne faisaient mention d'aucune lettre de Montaigne. Le docteur s'enquit alors auprès de M. Villemain, l'auteur de l'article; M. Villemain ne s'était occupé que du travail littéraire et ne savait rien au sujet de l'autographe. Et cependant l'auteur du fac-similé de la Galerie française, un M. Gouget, affirmait à M. Payen avoir vu, touche', calqué lui-même la lettre originale au département des
manuscrits. Ferme dans son propos, le docteur conduisit son homme à ce dépôt de la Bibliothèque pour en tirer sur place plus de lumières. Mêmes résultats négatifs. Ce fut vers ce temps, dans la même année i837, avons-nous dit, que je connus pour la première fois M. le docteur Payen ; et quand alors je voulus, à mon tour, voir de ma personne, ce M. Gouget, ce dessinateur de fac-similé si sûr de lui, et dont cependant les affirmations ne rencontraient qu'incré' dulité chez les conservateurs, le pauvre homme, tristement célèbre dans les annales judiciaires, avait été reconnu fou, et était relégué dans une maison de santé (1).
Impatienté d'entendre dire, de voir imprimer, sur un pareil témoignage, qu'une pièce de la collection que je possède en tout honneur avait pu sortir d'un dépôt public sans l'aveu de ce dépôt, je me déterminai à porter mon autographe au directeur de la Bibliothèque royale, M. Letronne, de l'Institut :
« Voici, lui dis-je, cette lettre discutée qui frappe à vos portes. Prenez votre temps, cherchez dans vos répertoires, et si réellement elle vous a jamais appartenu, à quelque époque que ce soit, gardez-la; je ne veux rien avoir à vous. »
La Bibliothèque se mit à l'œuvre, et se cotisa pour découvrir la vérité; mais tous les catalogues étaient muets. MM. Champollion- Figeac et M. Paulin-Paris ne firent que d'inutiles recherches. Ma pièce me fut rendue avec celte déclaration que je recueillis de la bouche même de M. Letronne: « La Bibliothèque n'a jamais trouvé « d'autographe de Montaigne; rien n'en parle, ni dans les dépouiile- « ments anciens, ni dans les relevés nouveaux. Le volume qu'in- « dique M. Gouget n'existe pas; les assertions de ce lithographe ne « signifient rien. »
(1) Gouget, longtemps avoué à la cour royale, avait vendu sa charge et était devenu commissaire de police dans le quartier des Tournelles. Il parait que l'ébranlement de son cerveau datait de l'époque où, appelé à constater des décès, lors de la première irruption du choléra, il avait trouvé, dans son arrondissement à rues étroites et populeuses, des maisons entières dont tous les habitants étaient morts.
Je repris ma pièce, la fis rentrer dans son cadre, et, pendant treize ans. je tins la discussion pour épuisée, quand tout à coup une brochure publiée, il y a quelques mois, parM. Jubinal, vint raviver celte
question éteinte (1).
M. Jubinal était venu assez souvent chez moi voir des autographes et des pièces historiques. Un soir, le 1 5 novembre de Tannée dernière (une circonstance particulière fixe pour moi la date), d tomba dans mon cabinet, tout rayonnant de la découverte qu'il me dit avoir faite d'une lettre de Montaigne, à la Bibliothèque nationale, dans un volume de la collection Dupuy. 11 ajouta qu'il y avait également trouvé des autographes de Ronsarl, d'Etienne Dolel, de Du Bartas, d'Élienne Pasquier, tous noms qui me frappèrent, Dolet surtout, dont je n'ai jamais vu l'écriture. D'arrachements opérés, d'aucune soustraction de lettre dans ce volume, pas mot. H tira de sa poche une copie de la lettre de Montaigne qu'il me lut. C'est l'Épltre au roi Henri IV, qu'il a publiée, et qui est toute dans le grand style des belles pages des Essais. Afin, me dit-il, de mieux constater l'authenticité de l'autographe, il me demanda à voir le mien. Je le fis apporter dans son cadre. L'apparence de la lettre sembla l'étonner tout d'abord. Je n'avais nul motif de me tenir en garde contre lui, et j'allai même, sur le désir qu'il m'exprima de voir l'adresse qui n'est pas de la main de Montaigne, suivant l'usage du philosophe (2), jusqu'à tirer la pièce du cadre pour qu'il la pût examiner à son aise. Sitôt
(1) Uke letthe isédite de Montaigne, accompagnée de quelques recherches à ce sujet, précédée d'un avertissement, suivie de plusieurs fac-similé et de l'indication détaillée d'un grand nombre de soustractions et mutilations qua subies, depuis un certain nombre d'années, le département des manuscrits de la Bibliothèque nationale; par A. Jubinal, cx-pro- Tesseurdc faculté. Paris, chez Didron, 1850.
M. Jubinal a, depuis, public et republié son travail sous toutes les formes : en brochure, dans le journal le Voleur, et jusque sur l'enveloppe du Musée des familles. On en a mis partout.
(2) «Comme j'aime mieulx composer deux lettres que d'en clore et plier une, le « resigne tousiours cette commission a quelque aultre....» (Essais, I, 39.)
Sciilemcnl, Montaigne avait eu le soin d'ccriie au second verso le mot Puy, afin d'indiquer au secrélaii-c le nom qu'il aurait à mettre sur l'adresse.
qu'il l'eut tournée et retournée dans tous les sens, il manifesta une satisfaction des plus extraordinaires, il s'écria et se récria, m'accabla des dernières tendresses, n'ayant pas assez d'accents circonflexes, de points d'exclamation, pour charger la fureur de sa joie sur ce que, me dit-il, ma lettre avait ses deux feuilles, ne portait aucune timce de reliure, n'avait point de coupure pouvant se rapporter à un onglet de souche resté dans quelque volume de la Bibliothèque nationale.
« Question depuis longtemps jugée, lui fis-je observer; cette pièce n'est jamais entrée à la Bibliothèque que quand je l'y ai portée moimême. »
Certes, après ce que M. Jubinal avait vu et dit chez moi, avec de telles démonstrations, je n'aurais pu m'attendre à ce qu'il fut sorti gardant la pensée (on verra plus loin qu'en effet il ne l'avait pas) que mon autographe eût pour origine la Bibliothèque. Encore moins me serais-je attendu à ce qu'il fit un livre pour prouver cette prétendue origine. Il est bizarre, mais il est vrai cependant, que quelques semaines après, sans que je l'eusse revu, sans qu'il se fût davantage renseigné auprès de moi, sans qu'il m'eût rien communiqué ni directement ni indirectement, il avait publié sa brochure, où il traduisait mon nom à la barre du public, et particulièrement de la Bibliothèque nationale, indiquant, en termes exprès, l'idée d'un procès en revendication analogue à celui du Molière; s'abusant, à force de chercher finesse, et battant les buissons pour établir, à grand renfort de catalogues récusables, de pâtés d'encre apocryphes, de conversations interpolées, de raisonnements captieux, que ma lettre avait été arr«c^ei? jadis d'un certain volume relié, n° 712, de la collection Dupuy. Or, c'était cette même lettre qu'il avait déclarée n'avoir « jamais été touchée par l'aiguille du relieur! »
« Moi à cette heure et moi tantôt, sommes bien deux, » a dit Montaigne de lui-même.
Dans son écrit, M. Jubinal prête à M. le docteur Payen, à l'endroit du pauvre Gouget, le lithographe de fac-similé, un langage que le
docteur n'a jamais tenu. 11 dit notamment, — ce qui tendrait à donner de la signillcation au témoignage, — que Gougeta indiqué nommément la collection Dupuy comme ayant renfermé mon Montaigne, tandis que Gougel n'en a pas dit un mot (1). Écoutez plutôt le docteur lui-même, dont je vais transcrire sur ce point un écrit en date du 19 avril 1850, et intitulé :
« Renseignements relatifs à ce que fat dit au sujet de la lettre de Montaigne qui appartient à M. Feuillet.
« (2) Les rcnseignemcnls de M. Gouget ne m'ayanl rien fait obtenir à la Bibliothèque, je retournai vers lui et le priai de ra'accompagner à cet 6lablissemenl, aGn de le mettre en face des conservateurs.
« Nous allâmes donc ensemble à la Bibliothèque, et M. Gougel répéta à (oos et à chacun ce que j'ai dit précédemment. Ce fut là qu'en quelque sorte inspiré par les lieuï, il raconta qu'étant venu, un certain jour, pour demander si on avait des autographes de Montaigne, il avait trouvé Méon et l'abbé Lespine dans la salle où se tient aujourd'hui M. Lacibane; qu'à sa demande ces messieurs avaient échangé un regard d'intelligence que lui, Gougel, avait interprété en supposant que ces messieurs avaient récemment trouvé une pièce de ce genre, et qu'ils pensaient l'un et l'autre que c'était un sin-
(I) La collection de pièces manuscrites qui porte le nom de Dupuy à la Bibliothèque nationale, et qui se compose de 938 volumes, avait clé formée par Pierre Dupuy, mort en le."!), et Jacques, son frère, mort en 1656. Tous deux avaient été gardes de la Bibliotlièque du roi. Si la reconnaissance des établissements publics n'était pas un vain mot, Jacques aurait (comme Gabriel Naudet à la Mazarine) un beau buste en marbre à la Bibliothèque nationale où il n'a pas même un plâtre, lui à qui cette dernière est redevable du généreux legs de neuf mille volumes imprimés et d'environ trois cents volumes d'anciens manuscrits rassemblés à grands frais par lui et par son frère Pierre. La grande collection des 938 volumes manuscrits, dont il est question plus haut, est tout à fait indépendante de ce legs et n'entra à la Bibliothèque de la rue Çichclicu qu'en 1734, près de quatre-vingts ans après l'acquisition, et après avoir passé par plusieurs mains.
(•2) Ce qui précède dans l'écrit du docteur a été en partie analysé plus haut. Le reste est relatif aux diverses phases des travaux de M. Payen sur Montaigne et à l'ouverture, dans l'été de 1837, de ses relations avec Gouget qui, alors qu'il le connut, était encore commissaire de police et avait le goût des curiosités des livres, des autographes, surtout des fac-similé qu'il se plaisait à exécuter lui-même.
gulier hasard qu'on vînt si tôl la leur demander. Sur ce , un de ces messieurs partit et rapporta bientôt un volume in-folio intitulé comme je l'ai dit (Lellres françaises de divers grands hommes)', et pour compléter son récit, M. Gouget passa dans la salle qui précède celle où nous étions, et là, dans cette salle où se tiennent aujourd'hui M. Paulin-Paris, et à l'angle diagonalement opposé M. Reynaud , il me montra près du bureau de ce dernier l'angle de table sur lequel il s'était placé pour être plus près du jour [c'est le bout de table où se lient M. Stanislas Julien) .
« Dans tout ceci , pas un mot de la collection Dupuy qui nous enserrait, devant laquelle nous avions passé ensemble, et ce lait est d'autant plus remarquable, que le nom de Dupuy fut prononcé par nous tous, puisque la lettre est adressée à un personnage de ce nom. Il n'y a point le moindre doute que M. Gouget ne connût cette belle collection; son silence, à cet égard, est un point très-important en face même de huit ou neuf cents volumes qui la composent.
« C'est donc gratuitement, sans preuves, par induction et môme contre toute vraisemblance que M. Jubinal, pages 25 et 26, dit qu'il ressort émdemmcnt, des paroles qu'il cite de Gouget, que la lettre devait faire partie de la collection de manuscrits dite fonds DUPUY.
« De même, je n'ai jamais dit à M. Jubinal ce qu'il raconte, page 27, de la demande que j'aurais faite à M. Gouget s'il ne s'était pas trompe', s'il n'avait pas attribué à l'un ce qui appartenait à l'autre; je ne lui ai pas dit que M. Gouget fûtalors un homme âgé, et je n'ai pas dit surtout queM. Gouget m'eût répondu à cette objection supposée qu'il avait calqué lui-même l'autographe de Montaigne dans le volume de la collection Dcpdy, ou il se
TROUVAIT ALOKS...
« Le récit qui suit est arrangé de même pour les besoins de la cause; il est vrai au fond, mais il est teint par M. Jubinal; ainsi : Je n'ai ni rêvé ni imaginé; on n'invente pas ces choses-là; tenez! je me vois encore à ce moment... IL me demanda cinq minutes... Se levant alors courtoisement... avec une obligeance dont je lui sus gré, il s'empressa d'aller chercher /e volume de dupuy : — toutes phrases que M. Jubinal me prêle, qu'il imprime comme si elles étaient citées textuellement et que je n'ai pas dites. Erreur! erreur! Étrange défaut de mémoire au moins, si ce n'est mensonge ou traîtrise; jamais je n'ai rien dit de tout cela, et par une bonne raison, c'est que cela n'est pas!
« De raôrae, dons l'alinéa suivant, il esl dil que nous demandâmes le t)olume du fonds Dupcy, que nous nous aidâmes des deux catalogues de la COLLECTION DCPUY. Cela esl faux, aiïrcuscmeril faux ! Esl-ce que je n'aurais pas nommé la colleclion Du|)uy dans ce que j'ai écril si Gougcl me l'avait nommé lui-môme? E!st-ce que, dans ma fièvre d'invesligaiion, et avec celle rigueur d'exaclilude scrupuleuse que je mels à tout ce que je fais, je n'aurais pas, plus jeune de quatorze ans que j'élais alors, dépouillé la colleclion Dupuy au risque d'aller jusqu'au 970° volume! !! »
Après ces paroles de M. le docteur Payen, que reste-t-il des assertions de M. Jubinal?
Maintenant, qu'on veuille bien continuer la lecture, et l'on aura peut-être le secret de la visite que ce dernier avait faite à mon Monlaigiie. C'est toujours M. le docteur Payen qui va parler :
« Je dois dire que je n'ai vu qu'une fois chez moi M. Jubinal, que je ne connaissais pas; qu'il m'avait écrit pour m'annoncer sa visite (1); qu'il vint un soir, — je crois pouvoir préciser le 13 novembre 18i9 (parce que c'était jour de Société de médecine, et que j'ai failli manquer à la séance); il me trouva avec M. Rochebillière, amateur de livres, qui assista à toute sa visite. Il ne dit pas nellement, simplement: « J'ai trouvé l' onglet; » mais à travers une foule d'exclamalions, de phrases pompeuses, de promesses de surprises inouïes, de rélicences indiscrètes, cela se comprenait parfaitement bien.
« La preuve du reste que telle était sa pensée ce jour-là, c'est que, quelques jours après, ayant élé, comme démarche de politesse, lui rendre la visilc qu'il m'avail faite, je le trouvai au coin de son feu, un peu enrhumé, et en compagnie de M. de Sainl-Albin fils; qu'il nous lui en épreuve le récil qu'il fait dans son Avertissement de sa conversation avec M. Ravenel, et qu'amené à parler de la lettre nouvelle de Montaigne, il me dil qu'il avait vu M. Feuillet, et qu'il avait eu un bonheur indicible qu'il n'avait pu dissimuler en constatant que la lettre qu'il croyait simple était double, et que par
(1) n venait, disait-il, pour me faire connaître la ddcouverle qu'il avait faite (dont i'ëlais instruit depuis plus d'un mois) et surtout pour s'ëdificr sur récriture de Montaigne qu'il ne connaissait que par la lettre, et dont je lui montrai des autographes et des fac-rimile. (Note de M. Payen.)
conséquent ses soupçons étaient évanouis. J'ai même, à ce sujel, des lettres de M. Jubinal qui sont curieuses. »
Rapprochons les dates. — Le 13 novembre, M. Jubinal est chez M. le docteur Payen, où il annonce le fameux onglet; le 15, il est chez moi, et, sans dire mot de sa prétendue découverte d'onglet, il parle d'un arrachement comme de chose manifestement impossible. A quelque vingt-quatre heures de là, il reçoit la visite du docteur, et lui lit en épreuve la première feuille de sa brochure : à ce moment, il déclare formellement évanouies ses conjectures sur l'onglet. Quelle moralité induire de ce rapprochement? Je le laisse à plus habile. Pour mon compte, j'en suis réduit à supposer que la brochure était déjà chez l'imprimeur avant que l'auteur fit visite à mon autographe. J'en suis réduit à supposer que, son échafaudage une fois renversé à la vue de la pièce, il n'a pas eu le courage de sacrifier son siège à ses convictions, et qu'il s'est dit alors, les yeux fermés : Aleajacta est!
L'honnêteté sévère de M. le docteur Payen a été, en qualifiant le procédé, plus loin que je n'irais moi-même. Je l'avoue en efTet, la lecture que je fis de la brochure de M. Jubinal, qu'il eut, je lui dois cette justice, la pudeur de ne me point envoyer à son apparition, et que j'ai connue alors par un tiers, m'a causé moins de colère que d'étonnement et de dédain. L'étrange usage fait de mon hospitalité ne me déniaisera cependant pas ni ne me portera à changer de conduite : il n'est point dans mon humeur de garder sous le boisseau la poussière historique que le temps a tamisée chez moi. Que si, dans le nombre des allants et venants, il s'en trouve un qui prenne l'empreinte du fermoir de ma cassette à autographes, je m'en soucie peu: je suis assez fort des lettres patentes données par les ventes publiques ou amiables à mes collections pour ne point m'en alarmer.
En définitive, quel pouvait être, en agissant comme il l'a fait, le dessein de M. Jubinal? M'était-il personnellement hostile? Je n'en soupçonne aucun motif. 11 proclame ma bonne foi et cherche à dorer de son mieux l'espièglerie perfide de sa mémoire. Je ne suis nulle
part sur son chemin, nec bencficio nec injuria : je ne saurais donc voir en lui ni un ennemi ni un adversaire. A tout prendre, il y a plus de légèreté dans son imaginative que de mécliancelé. De même qu'il est des intempérances de langue, ceci est une intempérance de plume qui manque à r Etourdi de Molière. M. Jubinal a sans façon usé de mon nom, parce que mon nom pouvait lui être bon à quelque chose dans la thèse qui faisait l'objet réel de sa brochure : il me jetait comme une arme de guerre à la face de l'ennemi. L'ennemi, c'était la Bibliothèque nationale qu'il attaquait avec vivacité sur sa mauvaise administration, sur les soustractions et mutilations subies, depuis un certain nombre d'années, par le département des livres et celui des manuscrits. Défenseur officieux dans une cause aujourd'hui jugée par contumace à la Cour d'assises de Paris, M. Jubinal paraît avoir voulu démontrer par des exemples ce que le gros bon sens établit de reste, à savoir que des pièces autographes non estampillées, dérobées à des dépôts publics, ont pu de main en main arriver à des possesseurs de bonne foi sans qu'on soit fondé à en imputer à délit ou à crime la légitime possession. — Timbrez vos pièces, voulait-il dire, on les reconnaîtra, et on ne les achètera pas. Voyez plutôt iM. F. de C; il possède un Montaigne qui vient bien de la Bibliothèque, — je vous le prouve, — inculperez-vous sa bonne foi? Non : eh bien! comment pour des faits analogues inculperiez-vous l'honnêteté d'un autre? — Et là-dessus M. Jubinal s'enivre d'encre, et publie le factura que vous savez. Le raisonnement était bon sans doute en logique; par cela même, il pouvait se passer de commérage et de scandale.
Aotres faits aiiléiienrs ao procès. — Intervention de la Bibliollièque nationale.
A peine le pamphlet, puisqu'il faut l'appeler par son nom, eut-li été lancé par M. Jubinal, que l'émotion fut au Conservatoire de la
Bibliothèque, dont il défraya deux séances. On en discuta les dires et attaques. El d'abord, vidant les questions de personnes, on entendit l'un des conservateurs accusé de mensonge par l'auteur, sur un point de service, à propos du refus d'un catalogue annoté de la vente La Vallière, catalogue que le conservateur avait déclaré ne point exister à la Bibliothèque, tandis qu'il le mettait soigneusement de côté pour empêcher qu'on ne le communiquât. Le récit, dont je doutais fort, était cependant vrai en grande partie : le fait qu'il faut lire dans M. Jubinal (avertissement, pages viii-xii) fut reconnu et avoué en plein Conservatoire; il fut même approuvé par un des membres.
Je ne relèverais point ce détail, si de la discussion ne fût sortie celte doctrine illégale et dangereuse, à savoir qu'il peut appartenir à tel conservateur de faire acception de personnes dans ses communications, de refuser à celui-ci ce qu'il donnerait à celui-là, de se faire ainsi l'arbitre des recherches d'un travailleur, quel qu'il soit. Celle doctrine devait m'élre appliquée, plus lard, d'une façon plus étrange encore,
On passa ensuite à ma lettre de Montaigne. « Il faut attaquer M. Feuillet, dit un des conservateurs : il s'est déjà montré l'ennemi delà Bibliothèque dans l'affaire du Molière, étant de ces gens-là qui se font sur les autographes un chimérique empire. » J'avais différé, en effet, d'avis, -comme j'en diffère encore, avec M. Naudet sur celte question, et, appelé en témoignage, j'avais déclaré dans le temps, en une lettre àM° Chaix d'Est-Ange, rendue publique par son client, que la pièce avait élé vendue ostensiblement par M. Dacier, dans le département des manuscrits. Je disais vrai : j'en avais la certitude personnelle, ainsi que dix autres témoins, dont quelques-uns avaient acheté eux-mêmes. J'avais, du reste, exprimé mon témoignage avec une extrême modération, ce qui aurait dû exclure à mon endroit la qualification d'ennemi d'une Bibliothèque où je compte de si nombreuses amiliés. Mais quoi! les attaques violentes du pamphlet contre !a Bibliothèque avaient fait prendre de l'humeur aux puissances, et il
fallait une victime pour expier le forfait de l'auteur qui ne donnait point prise à une action judiciaire. Je n'avais pas, que je sache, « tondu d'un pré la largeur de ma langue. » Ce nonobstant, on cria haro! et finalement un conservateur, « quelque peu clerc, » M. Hauréau, reçut mission de faire un rapport sur la question en revendication de cet autographe de Montaigne, d'où venait tout le mai.
Le bruit de la delibéralion (lout se sait) ayant transpiré, j'examinai la question et pris un parti sur-le-champ. Homme d'administration depuis trente-cinq ans, il m'élait particulièrement odieux d'avoir à lutter contre des agents, même indiscrets, de l'Etat. En toute autre circonstance, il ne m'eût rien coûté de faire le sacrifice en pur don de ma lettre (ce n'eût pas été le premier présent que j'eusse fait à la Bibliothèque); mais ce sacrifice, qui d'ailleurs n'était, dans aucun cas, obligatoire, ne m'était plus permis alors que mon nom , livré à la publicité, avait été mis en question et que s'annonçait bruyamment une réclamation impérieuse, une véritable injonction. Le mérite d'un généreux sacrifice n'eût pas même élé reconnu, et l'on n'eût pas manqué de le qualifier de restitution. Dans les petites comme dans les grandes choses, la liberté de détermination d'un homme qui se respecte relève de sa conscience, non d'une menace. L'une des premières conditions de la dignité de tout membre d'une société est de respecter le droit dans les autres et de le faire respecter en sa personne. Si, au lieu d'abdiquer sa dignité en le désertant, quand il est délicat à soutenir, chacun avait assez de cœur pour défendre le droit général et absolu dans'son droit particulier, il se commettrait moins d'abus et de mal. Je résolus donc de faire tout ce qui, dans ces limites, — rien de plus, rien de moins, — serait humainement possible pour vider la question sans le scandale d'unedispute publique: j'allai amiablement au devant de l'atlaque, et j'écrivis à M. Naudet une lettre où, après lui avoir rappelé les faits cités plus haut, j'ajoutais :
« Un pnmplilcl récent qui m'a élé communiijué, sorlc de romnn liisloriquc où le fa'jx se heurte contre le vrai, revient sur l'origine présuméo de ma Icllrc. Je veux en unir avec celle question inlcrminablc. Pcul-ôlrcvolro
adminislralion a-l-elio | ris pour ce qu'elles valent les preuves apparentes et les preuves apocryphes apportées par le faclum que je viens de citer. S'il en est ainsi, pardonnez-moi cette lettre et prenez que je n'aie rien dit. S'il en est autrement, ce que j'ai déclaré une première fois à la Bibliothèque, je viens vous le répéter; et, laissant de côté le fait de la possession Irentenaire, je vous offre de vous remettre l'autographe de Montaigne, si vous me démontrez nettement, catégoriquement, par des preuves écrites et de date certaine, qu'il ait appartenu à la Bibliothèque nationale. Notez bien, monsieur, que ma lettre ne porte pas la moindre trace ni de cachet ni de numéro d'ordre, et que jamais elle n'a été touchée par l'aiguille du relieur, fait facile à vérifier. Le texte vous est connu. Quant aux assertions du faclum, je ne les discuterai pas ici; mais je le ferai, si vous le jugez convenable, soit par écrit, soit de vive voix. J'attendrai d'abord les preuves qui, dans votre bouche ou sous votre plume, emprunteraient de votre caractère un degré de sérieux que je ne saurais rencontrer dans le pamphlet...
« Je me résume. ïl ne m'est pas prouvé que ma lettre ait jamais fait partie de la collection Dupuy; mais, cela fût-il démontré, je demande à quelle époque? Ces papiers n'ont pas toujours appartenu à la Bibliothèque. Quand , des mains de M. Joly de Fleury, le fonds passa sur vos rayons, un recollement des pièces indiquées dans le catalogue par volumes a dû être fait : on n'achète pas, on ne prend pas livraison sans vérification constatée. Veuillez me montrer dans cet inventaire la mention nominale de ma pièce» et je vous la remets sur-le-champ. »
Ma lettre était du 18 février; onze jours après, je reçus de M. Naudet la réponse suivante :
« Monsieur, j'ai dû appeler l'attention du Conservatoire sur la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire , le 18 courant, relativement à un autographe de Montaigne que vous possédez, et demander préalablement à MM. les conservateurs du département des manuscrits les éclaircissements nécessaires pour former une opinion assurée. Après avoir entendu votre lettre et le rapport de MM. les conservateurs des manuscrits dont j'ai l'honneur de vous transmettre la copie ci-jointe, et dont il adopte la teneur et les conclusions; le Conservatoire ne doute pas que la question ne soit péremptoirement résolue pour vous comme pour lui, et que la Bibliothèque nationale ne doive bientôt à votre loyauté la restitution volontaire d'un autographe précieux qui n'aurait jamais dû cesser de lui appartenir. »
On le voit, M. Naudel n'est pas de l'avis do Bayle, qui avait pour niaxinie de garder toujours une oreille pour r accuse. J'avais pro- |>osé de discuter la question de vive voix ou par écrit : il n'en tient compte; sa lettre exclut péremptoirement toute discussion, décide et tranche «/);vo;*/; car enfin un rapport de M. Ilauréau, rapport fait en famille, n'est qu'une opinion, non un examen contradictoire; c'est encore moins un jugement. Toutefois, puisque j'avais engagé l'afTaire à l'amiable, je préparai une réplique réfutant, article par article, le mémoire de la Bibliothèque. Ce mémoire argumentant des catalogues de la collection Dupuy, je commençai par vérifier ces catalogues, qui étaient communiqués à tout venant à la Bibliothèque. Je jetai même un coup d'œil rapide sur ceux qui sont réservés, dit-on, à titre de documents d'administration. Je consultai également ou fis consulter des doubles de ces catalogues qui sont à l'Assemblée nationale, à Grenoble, à Londres, et entre les mains d'un employé de nos archives générales. Cela prit du temps. Enfin, six jours après que j'avais reçu le mémoire de la Bibliothèque, j'allais envoyer ma réponse, qui, suivant moi, eût convaincu les esprits les plus prévenus, quand, dans son impatience de jouir, M. Naudet, surpris, à ce qu'il paraît, de n'avoir pas reçu, poste pour poste, mon autographe, vint arrêter l'envoi de mon contre-mémoire en m'adressant Xultimatum suivant, qui m'intimait au plus deux jours de délai pour m'exécuter :
0 Paris, le 7 mars 1850.
« Monsieur, j'ai eu l'honneur de vous Iransmetlrc, le 28 février dernier, la copie du rapport de MM. les conservateurs des manuscrits relatif à l'autof:raplie de Montaigne, ancienne propriété de la Bibliothèque nationale, maintenant en votre possession , et de vous donner connaissance de la délibération qui s'en est suivie.
« Le Conservatoire ne doutait pas que votre conviction ne s'accordât avec la sienne; mais il a été trompé hier dans son attente (1). Votre silence équi-
(I) AuerlioD inexacte. 11 est de fait, comme il constedcs procès- verbaux des séances du Ck)n8crvaloirc, qu'on n'a dit mot ofiiciellcment de mon allaire à la séance du 6 mars.
valant à une dénégation ne pourrait se prolonger sans que M. le minisire, à qui l'affaire est soumise, m'autorisât à recourir au tiers arbitre appelé naturellement à prononcer entre vous et la Bibliothèque.
ft Je vous prie, monsieur, de me faire savoir votre décision avant la fin de la semaine. »
Cette menace de me traduire devant le Tribunal, que, par une figure de rhétorique, M. Naudet appelait un tiers arbitre, était datée d'un jeudi; la lettre décrétait donc un délaide moins de quarantehuit heures. — Et j'aurais fait cadeau de ma lettre à la Bibliothèque, quand il s'y trouvait une plume pour m'adresser un pareil langage!
Je l'avoue, cette seconde lettre de M. Naudet, bien inattendue, me causa la plus étrange surprise et m'indigna. Les lettres de jussion du roi Louis XIV étaient plus polies; les parties de M. Fleurant, plus civiles. Et de fait, un ton aussi acerbe blessait toute convenance. Quoi ! il y a trente ans que je possède, au su et connu de la Bibliothèque; on a été trente ans à s'éveiller, en admettant, ce qui n'est pas, que la pièce lui ait appartenu à cette époque éloignée ; — on a été onze jours à répondre à mon ouverture, et on ne m'en laisse pas au moins sept pour répliquer ! Une impatience si agressive envers un homme qui, par respect pour l'administration même, avait voulu traiter la question à l'amiable; qui, pour la seconde fois, avait été si loyalement au-devant des réclamations et ne demandait pas mieux que de remettre la pièce en litige, si on lui eût donné de bonnes raisons ; un tel langage, dis-je, qu'on eût pu tout au plus se permettre envers un maquignon d'autographes, envers un voleur estampille', était bien fait pour blesser! Certes, après tout ce qui s'était passé, j'avais l'intime conviction que ce qui convenait le mieux à ma cause était la lutte en plein soleil, en pleine publicité. En dépit de cette conviction, je voulus cependant, par une dernière proposition con-
II n'a été question de la présente lettre qu'à la séance suivante, en même temps que des deux dernières lettres qui furent échangées. M. Naudet seul avait pris sur lui d'écrire cette lettre provoquiinte. M. Naudet n'est pas, que je sache, tout le Conservatoire : il n'en est que le président.
ciliatriee. (iiire un dernier sacrilice à ma position officielle. J'étais néanmoins déterminé à dévoiler nettement, si j'y étais contraint, les déplorables motifs personnels que font mouvoir mes adversaires, sous le manteau des intérêts généraux. Du moins, ne serait-ce point ma faute si du choc de la discussion publique sortaient des lumières qu'ils eussent mieux fait do retenir sous le boisseau. — Je m'abstins donc d'envoyer ma réfutation du mémoire officiel, et je répondis :
« Paris, 17 mars 1850.
«( Monsieur, à l.i proposition loyale et spontanée que je m'étais fait l'honneur d'adresser à la Bibliothèque nationale, voire administration a répondu au bout de onze jours, et elle était assurément dans son droit en prenant son temps. Je n'ai reçu votre réponse que le premier de ce mois; nous sommes au 7; il y a donc seulement six jours que j'ai sous les yeux votre mémoire, auquel vous avez la prétention d'attribuer l'autorité de la chose jugée, tandis qu'il n'a fait que me confirmer plus pleinement dans la conviction de mon droit. J'étais, ce semble, parfaitement autorisé à prendie mon temps, à votre exemple, pour réunir des documents et vous faire une réponse. Mes occupations me laissent peu do loisirs, cl j'ai h remplir des devoirs publics. Néanmoins, je m'occupais de cette réponse qui aurait coupé court à toute discussion ultérieure, quand votre lettre de ce malin, gratuitement désobligeante, a dû changer mes résolutions et arrêter ma noie écrite que vous vous refusez à attendre comme j'avais attendu la vôtre. J'aime à croire que, mieux éclairé par la réflexion, vous ne donnerez pas légèrement suite aux menaces que semble contenir votre lettre, menaces dont, sachezle bien, la certitude de mon bon droit m'empôche de redouter en aucune façon l'effet. Ce que je me plais plutôt à attendre, c'est que la question sera de nouveau étudiée à la Bibliothèque, et que, laissant de côté les hypothèses el les erreurs matérielles (à coup sur involontaires), vous me donnerez les preuves positives el légales que je vous ai demandées el que j'attends encore »
Je conclus en proposant un arbitrage amiable.
Refus de communication des catalogues de la Bibliotlièque.
Le Conservatoire de la Bibliothèque s'assemble tous les mercredis. Le jeudi 14 mars, je n'avais pas encore reçu de réponse à ma lettre du 7. Je me rendis le matin de ce même jeudi au département des manuscrits, pour vérifier, sur les catalogues de la collection Dupuy, quelques points essentiels à ma défense. Un employé m'en remit trois qui étaient journellement communiqués, savoir : 1° le catalogue alphabétique par ordre de matières; 2° le répertoire par ordre de volumes; 3° une copie de ce dernier provenant du fonds Bouhier. Je demandai ensuite à revoir un des répertoires réservés que je n'avais fait qu'apercevoir une fois entre les mains de M. Hauréau, el qui sont paraphés sur la première feuille par les vendeurs de la collection. Je dus pour cela m' adresser à M. Hauréau lui-même, et j'eus avec lui le dialogue suivant :
« — Veuillez être assez bon pour me communiquer un des catalogues de Dupuy, que vous m'avez communiqué particulièrement il y a une dizaine de jours.
« — Lequel? je vous en ai montré plusieurs.
« — N'importe lequel des catalogues réservés; tous les deux, si vous le voulez : j'ai quelques lignes à y relever.
« — Ma position vis-à-vis de vous n'est plus la même que lorsque nous avions ensemble des explications. Je ne puis plus aujourd'hui vous communiquer un catalogue qui est une pièce d'administration.
« — D'abord, monsieur, nous n'avons jamais eu ensemble aucune explication. Je vous voyais pour la première fois l'autre jour; je me suis borné à vous demander les catalogues cités dans le rapport dont
M. iNaudet m'a envoyé copie; j'ai jeté un coup dœil rapide sur le titre et sur une feuille de ces catalogues, je vous ai remercié, et là se sont bornées toutes nos explicatioFis. J'ai besoin de revoir les répertoires : ceux de la salie de lecture sont insuffisants.
« — Cela est vrai. M. Jubinal argumente ^e ces catalogues, et il a tort : je trouve tous les catalogues de la Bibliothèque tudicules, et Je les fais recommencer. Voici (me montrant un jeune et habile érudit, M. Michelant, qui était dans le fond de la pièce) une personne qui catalogue de nouveau les manuscrits français.
« — Laissons M. Jubinal : il s'agit des catalogues. Si vous les reconnaissez tous pour ridicules, comment les remet-on au public quand, pour Dupuy, par exemple, vous en possédez de bons? La Bii>liothèque est une propriété essentiellement publique. Que les conservateurs prennent les précautions les plus sévères à l'égard des communications, rien de mieux, tout le monde sait que c'est leur devoir; mais ils ne peuvent rien celer au public de ce qui est sur leurs rayons. Moi personnellement je dois d'autant moins m'allendre à un refus, que les catalogues que je demande sont précisément ceux dont vous avez argumenté contre moi. II y a là pour vous question de convenance, de loyauté, quand il n'y en aurait pas une de devoir.
« — Je ne puis vous fournir des moyens contre nous.
« — Qu'est-ce à dire? les catalogues en fourniraient donc? Je ne cherche pas de moyens contre vous, mais la vérité pour tous; chercheriez-vous autre chose? D'ailleurs j'ai proposé un arrangement en conciliation par arbitres; nous ne sommes point en procès, que je sache, et, le fussions-nous, raison de plus pour communiquer.
« — On ne pouvait faire résoudre la question par arbitres, il n'y a que les tribunaux pour décider; on va vous y citer.
« — Je l'ignorais. J'avais offert de discuter verbalement ou par écrit, et je crois que je me serais facilement entendu, même avec vous, bien que vous soyez l'auteur du mémoire. On préfère le bruit, à la bonne heure; j'accepte de grand cœur la lutte. Du moins, il de-
meurera établi que je me suis tenu en toute cette affaire dans la plus stricte mesure; je n'y ai en définitive gagné qu'une lettre offensante, et qui ne me laissait pas même le temps de répondre.
« — Il nous avait paru que vous aviez assez de deux jours pour nous faire réponse.
« — Quoi! deux jours pour répondre, quand vous en aviez mis onze à m'écrire!
« — Il avait fallu le temps qu'il y eût séance du Conservatoire.
« — Il me fallait à moi celui de réfuter votre mémoire. Je n'ai point que cela à faire, et, si vous aviez été dans votre droit en prenant votre temps, j'étais, je vous l'ai dit, dans mon droit en prenant le mien; mais ce n'est pas la question. Je vous demande de vouloir bien me communiquer les catalogues réservés ; me les refusez-vous, oui ou non?
« — Je suis forcé de les refuser; j'ai été sur le point de les envoyer tous chez l'avoué; je ne sais comment ils sont encore ici.
« -— Les tribunaux apprécieront un pareil refus. »
Après cette étrange conversation, que je m'empressai d'écrire surle-champ dans la Bibliothèque même, en quittant le conservateur, qui, du reste, avait été aussi convenable de ton qu'à lui appartient, je devais m'attendre à une troisième lettre de M. Naudet. Je reçus, en effet, le lendemain matin ce qui suit, sous la date du 14 :
« Monsieur, j'ai reçu seulement le 9 de ce mois, vers deux heures après raidi, votre lettre datée du 7. Je l'ai communiquée au Conservatoire dans la séance d'hier.
« A la proposition que vous aviez faite loyalement et spontanément après l'apparition de la brochure de M. Jubinal, j'ai eu l'honneur de vous répondre au nom du Conservatoire par des explications aussi loyales, et qui lui paraissaient et lui paraissent encore très-concluantes.
« Il n'a pas, comme vous semblez le croire, la prétention de leur donner l'autorité de la chose jugée; car il sait qu'elle n'appartient qu'aux arrêts des tribunaux. Mais vous ne pouvez pas non plus avoir la prétention de nous prescrire la nature des preuves et les moyens de revendication que nous devons employer dans l'intérêt de la propriété de l'État.
rt Quani h la forme du jugement arhilral que vous proposez dans votre lettre du 7, il n'est pas permis à l'adminislralion de la liihliolhèquc, agissant pour le compte de l'Étal et non pour le sien, de nommer des arbitres qui disposent de la propriété qu'elle réclame.
« Nous ne pouvons donc attendre que d'une remise volontaire de votre part, ou d'une sentence judiciaire, la réinlégralion de l'autographe de Montaigne dans le département des manuscrits.
« Le Conservatoire vous offre le choix, et je vous prie de me faire connaître votre décision d'ici à trois jours. »
La paille était désormais rompue. Je ne répondis pas, j'attendis ; je n'attendis pas longtemps; je reçus bientôt une assignation à com- {•arailre, à bref délai, devant la première chambre du Tribunal civil, contenant, après le grimoire habituel, la clause comminatoire de vingt mille francs de dommages et intérêts, si la pièce n'était point représentée!
De ce moment, la Bibliothèque nationale continua son mauvais jeu à l'endroit des catalogues, et, en cela, on est allé aussi loin que possible. J'y demandai un jour (le 9 avril), non plus les catalogues dits réservés, mais les catalogues ordinaires et banals de Dupuy. L'employé qui fait le service de la salle de lecture, le même qui me les avait remis précédemment, comme à tous les autres travailleurs, me renvoya cette fois, pour ceux-là même, à M. Hauréau, et M. Hauréau me répondit : La Bibliothèque n'a point de catalogues. Moi qui n'entends point finesse, je lui fis alors une distinction : Je ne demande, lui dis-je, que les catalogues ordinaires qui, depuis trente ans, sont communiqués au public, qui m'ont été communiqués, il y a trois semaines, le jour même oii vous m'avez refusé les catalogues d'administration ; ceux, en un mot, qui sont restés si longtemps aux mains de M. Jubinal pour son travail et ses fac-similé. IMême réponse : La Bibliothèque nationale n'a point de catalogues. J'insistai, étant venu pour travailler, non pour faire assaut de plaisanteries, et je le sommai, en ma qualité de membre du public, de me communiquer ce qu'on communique à d'autres, ce que je Pavais vu, la
veille même, communiquer à une autre personne. Il me répliqua : « A vous, comme public, je vous réponds encore une fois : La Bibliothèque nationale n'a point de catalogues; à M. Feuillet de Conches, je les refuse en lui montrant notre règlement, qui en prohibe la communication. » Et tout cela fut dit, cette fois, par le conservateur, avec une grossièreté de ton intolérable.
Il y avait parti pris : ce n'étaient plus seulement les catalogues dits réservés qu'on me refusait, c'étaient tous les répertoires indififéremment, qui étaient comme s'ils n'existaient pas, et l'on s'appuyait sur la lettre d'un article mort-né de règlement, lequel article n'a jamais été, n'a jamais pu être appliqué. Les règlements ministériels qui se sont succédé ont bien pu dire uniformément, comme le dernier, en date de septembre 1839, signé Villemain : Dans aucun département, les catalogues ne sont communiqués au public ; il n'en est pas moins vrai que jamais, de mémoire d'employé et d'habitué un peu sérieux de la Bibliothèque, jamais, depuis trente-cinq ans, les catalogues n'ont été refusés, au cabinet des manuscrits. Je n'entends pas les cartes volantes, les feuilles détachées, les éléments de catalogues en cours d'exécution, qui pourraient se brouiller ou s'égarer, — et encore les a-t-on communiqués souvent pour des travaux importants et pressés, — mais les catalogues reliés, imprimés ou à la main. Dans le règlement mal interprété, la lettre tue l'esprit. Évidemment il n'en peut être des catalogues comme de tous autres manuscrits que les premiers occupants gardent, à la salle de lecture, pendant toute une séance. Destinés au service général et public, les . catalogues doivent toujours être à la disposition des employés pour répondre aux demandes éventuelles, et nul ne saurait les accaparer à l'exclusion d'autres travailleurs ; mais il y a loin de cet en cas, de cette réserve à l'interdit absolu. Du reste, il est peu à craindre de voir accaparer des catalogues qui se consultent et se parcourent comme des dictionnaires, et ne se lisent pas d'arrache-pied, ainsi qu'un discours suivi. Ce serait merveille encore que plusieurs à la fois eussent impérieusement affaire du môme. Il en est des lecteurs
comme des trois conviés d'Horace : Poscentcs nn/aum diveraa palato: et Gabriel Naiidé, qui se connaissait mieux que personne du monde au\ bibliollièques, dit bien que rien ne saurait être plus justement comparé à ce pré de Senèque (t]pist. 1 1 8) où chaque animal trouve ce qui lui est propre : Bos herbam, canis leporem, ciconia lacei^tum. Pris dans son esprit, le règlement n'a donc eu en vue que la réserve du droit des employés, non pas l'interdiction au public sérieux de l'accès de répertoires qui sauvent le temps dont la vie est faile. Sans catalogues, nombre de travaux ne sont plus possibles* Qu'est-ce qu'un livre sans table des matières? Et ce qui se dit des livres, à plus forte raison se dira des recueils de pièces manuscrites; car, pour les imprimés, encore a-t-on la bibliographie qui renseigne. En ctTet, on sent à merveille que tous ceux qui, gardant au cœur le culte des choses de lintelligence, s'en vont consulter des manuscrits entre les innombrables volumes de la Bibliothèque et les myriades de pièces qui y fourmillent, ne sauraient sans fils conducteurs rien découvrir dans cette grande mêlée de l'esprit humain. Que chacun demande chaque chose par le menu aux plus anciens, aux plus complaisants et actifs employés du déparlement des manuscrits, ceux-ci, étourdis de demandes, n'y suffiront pas. Et puis, la plupart du temps, le travailleur sait-il où il va? Connait-il le fonds, la collection, le volume, la page où se cache la révélation à laquelle il aspire? Non : il marche à la découverte, et la sagacité (jue Dieu lui a donnée fait le reste. Les employés eux-mêmes ne connaissent pas, ne peuvent pas connaître tout ce que renferment tant de volumes : Quos fama ohscura recondit : — témoin les lettres de Michel de Montaigne découvertes par MM. Macé et Jubinal, et dont la Bibliothèque ne soup- (jonnait pas l'existence. En outre, à eux, dont l'attention s'éparpille pour répondre à tous, les catalogues, quand il y en a, ne parlent pas de la même façon qu'ils parlent aux travailleurs poursuivant chacun sa pensée unique.
Mais à quoi bon discuter? tout cela évidemment les conservateurs le savent mieux que personne. La consigne, imaginée pour les be-
soins de la cause, pour ne pas fournir de moyens, comme dit M. Hauréau, n'est rigoureuse qu'à mon endroit, qu'à l'endroit de quelques béats non présentés. Celte Bibliothèque, qui a ses préjugés, ses hauteurs et ses tempêtes, a aussi ses privilèges, et aujourd'hui l'interdit se lève en telle arrière-salle ou même en pleine salle de lecture. Ainsi, le 1 8 avril dernier, — c'était le jour où M. Hase présidait au département des manuscrits, — des catalogues étaient sur la table devant des travailleurs, et le bon M. Hase, à qui M. Hauréau avait fait la leçon, me refusa le catalogue du fonds de Béthune. En vain lui montrai-je du doigt, hic et nunc, là, sous ses yeux, un catalogue en lecture que je venais d'apercevoir : « Ah! c'est un catalogue imprimé de l'ancien fonds, me dit-il ; cela se prête : on va vous en remettre un volume, si vous le voulez.» En vain lui répondis-je que je n'en avais que faire, qu'il m'offrait Paris quand je lui demandais Hélène. L'article du règlement, ajoutai-je, ne distingue pas. Imprimés ou manuscrits [imprimés ne veut pas dire publiés), kdx\(^\i\^, latins, grecs ou orientaux, tous les catalogues sont au même titre à la Bibliothèque nationale, et, si les uns se prêtent, il n'y a nul motif logique pour dénier les autres. Et, de fait, en sortant, je vis aux mains d'un autre lecteur le catalogue manuscrit des petits fonds français parmi lesquels se trouve celui de de Lamarre. En vain encore invoquai-je auprès de M. Hase celte éternelle justice que son ami Pindare appelle le plus solide fondement des républiques,
mon grec même ne lui fît point fermer la porte des mauvais songes. El lui, un des doyens de l'Institut, lui « le patriarche de la Grèce savante, et partout révéré de ce qui sait lire alpha et oméga, » se retranche, plus tremblant que le jeune chevreau en peine de sa mère, derrière le nom de M. Hauréau, le dernier-né des conservateurs, que, disait-il, les manuscrits français concernent seul : — M. Hauréau, entré révolutionnairement à la Bibliothèque en violation de l'arl. 10
(1) Olympique xiii, 7.
— aide l'ordonnance du 2 juillet 1 839 (I), et au mépris de tous les droits de MiM. Guérard, Paulin Paris, Lacabane, Reynaud, Stanislas Julien, savants hommes qui, depuis nombre d'années, remplissent les conditions de la loi et font un long apprentissage des manuscrits que le nouveau-venu, d'ailleurs sans litres scientifiques, ne connaît pasl — Et quand finalement j'en appelle de M. Hase lui-même à l'autorité de son nom et de son initiative, sa timidité met au supplice sa bienveillance et son équité, et il ne trouve, au moment délicat et difficile, que ces dernières paroles dilatoires : « L'affaire est trop compliquée pour que je puisse prendre sur moi la communication que vous demandez. » Ainsi, le débonnaire Prusias criait à Nicomède :
Ah! ne me brouillez pas avec la République!
Tous ces biais, toutes ces complications de finesse, tous ces enchérissements de dénis de justice, ces déplorables équivoques, si indignes d'un grand établissement public, étaient assez clairs. M. Hauréau avait pensé juste : les catalogues donnaient des armes pour battre en brèche le mémoire du Cabinet des manuscrits et les déloyales attaques de la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, dont je parlerai tout à l'heure : il fallait à tout prix me celer les catalogues. On m'offrait donc ceux dont je n'avais pas besoin, et l'on me disait qu'il n'y en avait pas. Je m'abstins forcément d'en plus demander, puisque j'en étais réduit à ne pas croire un mot de ce qu'on me répondait : il est plus poli de ne pas causer avec les gens que de leur parler seulement pour les démentir.
{\) a Article 10. En cas de vacance dans les places actuellement existantes, les conservateurs et conservateurs-adjoints seront nommes par nous, savoir :
Les conservateurs, parmi les conscr^'ateurs-adJOints et les membres titulaires do l'Institut, etc. »
M. Haunîau n'était ni l'un ni l'autre. Il n'en est pas moins porté, sur YAlmanach naiional, comme le premier de tous les conservateurs, au-dessus de M. Magnin, la science argent comptant et la politesse en personne; au-dessus du savant doyen .M. Jomard, homme de grand cœur, s'il en fut; au-dessus de M. Hase, le plus timide, mais le plus savant des hommes, le plus fin, sinon par le sentiment lillérairc et artiste, du moins par la sagacité qui pénètre, l'érudition qui possède et classe les détails du l'antiquité.
Ces paroles de M. Hauréau : « La Bibliothèque n'a point de catalogues, » ou « tous les catalogues sont ridicules, » étaient, ce semble, en même temps que des réponses dilatoires une prétention révélée par ce mot : « Je les fais refaire. » Dans une note solennelle, adressée au ministre de l'Instruction publique, au nom du Conservatoire de la Bibliothèque nationale, mais qui fut rédigée sans la participation du Conservatoire et insérée au Mo72iteur du 28 mars dernier, la même pensée est exprimée sur l'insuffisance des catalogues du département des manuscrits. « Le conservatoire, dit la note, sait que les conservateurs actuels du département des manuscrits ont plusieurs fois déclaré toute la vérité à cet égard ; ils travaillent, en ce moment, à la rédaction de véritables catalogues, qui auront pour base des dépouillements sérieux. » Ainsi, d'un trait on efface les travaux des deux Dupuy, des Clément, des Colbert, des Louvois, des Bignon, des Laporte du Theil, des Capperonnier, des Dacier, des Méon, des Abel de Rémusat, de MM. Hase, Guérard, Paris, Miller. Ainsi, tous les catalogues dirigés ou exécutés par ces hommes, plus amis du succès que du bruit, sont ridicules; il n'y a pas eu de dépouillements sérieux. — Vite, qu'on marque ce jour d'une pierre blanche : seul, M. Hauréau va donner au monde savant cette joie encyclopédique de feuilleter de véritables catalogues! — Et voilà comme on éblouit les ministres les plus éminents, qui, emportés dans le torrent des intérêts et des idées, ne peuvent s'arrêter aux détails administratifs 1
Un peu de modestie ne messied cependant à personne, pas plus aux auteurs de catalogues qu'aux auteurs de livres, pas plus aux conservatoires qu'aux individus. Quels seront donc ces catalogues sérieux dont M. Hauréau doit être le créateur et le père?
Seront-ce les catalogues des manuscrits hébreux, arabes, coptes, persans, turcs, chinois, thibétains, sanscrits, hindoustanis, tamouls, et le reste? Non, ces catalogues existent, excellents. Anquetil, Fourmont, l'immortel Silvestre de Sacy, Abel de Rémusat, Loiseleur des Longchamps, Valanguani-Arokium, MM. Mûnk, Stanislas Julien et
Reynaud y ont mis la main. C'est dire assez. Quatre volumes sont imprimés; un seul est encore manuscrit.
Seronl-ce les catalogues des manuscrits grecs ou des manuscrits latins? Pas davantage. Les anciens fonds et les fonds intermédiaires, de même que les acquisitions nouvelles, tout en est catalogué et répertorié. Pour la confection des catalogues grecs, on retrouve l'intervention de Monlfaucon, de MM. Hase et Miller; pour la rédaction du supplément latin, on rencontre M. Guérard. Six volumes encore excellents dont la moitié est imprimée.
Ce seront peut-être les catalogues des manuscrits italiens? Non, apparemment, M. Marsan a fait la besogne en deux volumes. — Des manuscrits espagnols? Non, elle a été faite par Oclioa en un volume. — Des manuscrits historiques du Portugal? Non, M. le vicomte de Sanlarem n'a rien laissé à désirer; il a fait un volume d'une correction irréprochable.
Ah! ce sera donc le catalogue des manuscrits français proprement dits? Ici la besogne est immense, écrasante pour l'esprit le plus actif. Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, le plus riche de tous les cabinets du monde, possède environ quatre-vingt mille manuscrits et vingt mille volumes de pièces en toutes langues et de toute époque. Les manuscrits français entrent dans ce nombre pour vingt-cinq mille volumes; mais, prenons-y garde, tant s en faut que tout soit à faire en ces derniers, et que les catalogues exécutés soient sans mérite. Il y a à distinguer entre les manuscrits et les recueils de pièces. Voyons d'abord les manuscrits.
Le fonds qu'on appelle l'ancien fonds du roi, et auquel on ajoute, avec les quelques acquisitions faites de 1730 à 1790, les fonds de Bélhune, de Mesme, Brienne, Lancelot, Baluze, Colbert, etc., etc., etc., ce fonds ancien et ses nombreuses annexes ont été relevés sur un catalogue dont un double plus maniable pour le service a été dressé.
Quarante-quatre volumes in-4'' forment le catalogue, par ordre de numéros, des manuscrits provenant des couvents et abbayes ou cabi-
nets particuliers entrés à la Bibliothèque depuis 1790. Il y en a un double par ordre de matières.
Quinze volumes complètent le catalogue des acquisitions nouvelles, catalogue sous triple forme et parfaitement à jour.
Enfin, notez ce point-ci : trois catalogues généraux des manuscrits français, espagnols, portugais, italiens, anglais, allemands, hollandais, slaves, résumant en un corps tout l'ensemble des divers fonds en langues de l'Occident, et qu'on appelle du nom générique de fonds français;
Savoir : le premier, par ordre de matières : théologie, jurisprudence, philosophie, histoire, beaux-arts, belles-lettres, dressé par Audiffret sur les bulletins de Mouchet; il embrasse quatorze volumes;
Le second, formé, en six gros volumes, des éléments du premier;
Le troisième, en trente-quatre volumes . répertoire par noms d'auteurs, traducteurs et noms d'ouvrages, avec l'indication des fonds et du numéro de chacun des manuscrits.
Faites l'addition. Ajoutez-y quatre volumes in-folio d'un catalogue moderne des manuscrits français des fonds nouveaux, exécuté dans l'ordre des numéros, et vous aurez une colonne imposante sur laquelle repose assez solidement la considération des prédécesseurs de M. Hauréau (1). Ce sont de bons travaux exécutés très-sérieusement, très-efficacement, et, si tous ne sont point pourvus de tables de matières, rien de plus simple que de les compléter. Le temps seul fait les catalogues excellents, et réciproquement les bons catalogues seuls survivent. Or, quels services ceux-ci n'ont-ils pas cessé de rendre aux personnes studieuses qui ont vécu dans ce commerce du
(1) A tout cela on pourrait ajouter encore 200,000 cartes exécutées par ordre de M. Guizot, alors ministre de rinslruction publique, et qui toutes sont relevées et transcrites par ordre chronologique jusques et y compris le xn« siècle. Ce travail a été suspendu, et cela est fâclieux : on eût pu raméliorer et le compléter; mais, comme c'est le travail d'un prédécesseur, il est de mode de dire qu'il n'est boa à rien.
passé 1 Avec de tels éléments, on eût pu, ainsi qu'on Ta murmuré aux oreilles du public, dopuis tantôt huit années, imprimer un catalogue général et délinilif des manuscrits franc^^ais, et en langues vivantes, de rancien fonds, y compris toutes les acquisitions intermédiaires et nouvelles jusqu'à l'année 1790. C'eut été un beau monument de nos richesses historiques et littéraires, bien digne du dépôt qui les conserve. L'Assemblée nationale, toujours si généreuse pour les lettres au milieu de nos détresses publiques, l'Assemblée nationale, qui sent la valeur des catalogues et qui, à chaque vote de budget, les demande avec autorité, sera toujours prête à ouvrir la main, quand on viendra devant elle avec la perspective assurée et prochaine d'un résultat.
Oh! que si encore l'activité du réformateur s'exerçait sur les collections de pièces, à la bonne heure. C'est là que les dépouillements présentent des lacunes; c'est là qu'il y a insuffisance de catalogues; mais, avant tout, il fallait commencer par finir quelque chose. Commencer donc par imprimer les catalogues des manuscrits de l'ancien fonds, lequel, bien entendu, est clos; en dresser ensuite de sérieux des petits fonds ou des nouveaux, qui restent à dépouiller; après cela compléter, quand il y aurait lieu, pièce à pièce, ceux qui sont entrés avec les collections elles-mêmes des Dupuy, de Brienne, de Gaignières, de Joly de Fleury, telle était la marche naturelle à suivre. — Nulles nouvelles. — Que fait-on donc? — Au moins entame-t-on résolument ce qui n'est pas fait du tout? Non, non. — La montagne en travail pousse la clameur des grands enfinlements. A soi seul et armé de deux plumes auxiliaires, rien que deux, on va convaincre deux siècles et vingt savants d'insuffisance et d'erreur. On s'occupe sérieusement à refaire ce qui déjà est sérieusement fait. Exécuter tout bonnement sa partie dans le grand concert, c'est trop banal. M. Paulin-Paris, par exemple, avait déjà dépouillé, en sept volumes in-8° d'un catalogue raisonné, les vieux manuscrits français : on ne continue pas ce travad excellent, on le recommence; on fait table rase; pour ajouter une aile, on abat la maison; on reprend ab ovo l'œuvre
de Pénélope; et si un successeur de M. Hauréau arrive avec un autre système, comme de juste, — le testament scientifique laissé, l'héritier le déchirera, ainsi que celui-ci déchire le testament de ses devanciers;— ce seront à nouveau table rase, temps, peines, dépenses perdues; le gouvernement continuera à payer sans songer à s'enquérir à quoi ont passé ces énormes dépenses; somme toute, jamais on ne finira de catalogues, puisqu'on les recommence toujours, et, dès qu'on affiche la prétention de les tenir tels quels sous le boisseau, ce sera le cas d'inscrire, à l'encontre de Pic de la Mirandole, sur les portes du Cabinet des manuscrits, la grande thèse de Sanchez : Quod
nihil scitur.
En attendant, M. Hauréau refait les catalogues des manuscrits français; mais, franchement, ces^anuscrits qu'il catalogue, oserait-il bien soutenir en public qu'il sait les lire? L'autre jour, il préparait la publication de minutes de Malherbe distraites du fonds deBaluze et retrouvées dans un autre fonds; il s'escrimait en vain pour les déchiffrer, et fut forcé de recourir à l'assistance d'un employé pour lequel rien n'est lettre close. Que serait-ce si M. Hauréau était aux prises avec un manuscrit du xii'' ou du xiii* siècle? On ne peut savoir que ce qu'on a appris. Leçon qui nous enseigne comme quoi l'on n'improvise point par décret des bibliographes et paléographes, comme quoi les intérêts pubfics paient l'apprentissage des hommes nouveaux à l'œuvre d'un si grand établissement que la Bibliothèque nationalel Tout leur est éleuf, merveille et découverte. Ainsi, l'autre jour, on fait bruit au Cabinet des manuscrits d'une trouvaille qui n'avait point été, avant M, Hauréau, signalée dans le petit fonds dit Résidu de Saint-Germain, dont le dépouillement était presque achevé à la révolution de février : c'étaient des lettres adressées à la mère supérieure de cette immortelle abbaye, qui fut une puissance par la doctrine et encore plus par la vertu, Port-Royal, et signées Févêque de Meaux. Donc, se dit-on, ce sont des lettres du grand Bossuet. On les porte sur-le-champ, sous ce nom, aux bulletins du catalogue. Vient du dehors un fin connaisseur, qui, tout du premier
coupd'œil, recoiiiiaîl, ce qu'eût de même reconnu un simple disciple en autographes, que ce n'est nullement de la main de Bossuet, mais de son prédécesseur immédiat, Dominique de Ligny, neveu de Dominique Séguier, an té-prédécesseur du grand Bénigne sur le siège épiscopal de Meaux! — Accordez avec cela la prétention de faire mieux que ses devanciers! — L'impatience du mieux, dit l'histoire à ses premières pages, est souvent l'impuissance. Que si elle se donne le nom de progrès, qu'on se rappelle qu'en matière de catalogues , le progrès est d'achever, d'améliorer, d'entreprendre savamment ce qui est à faire, non pas vainement ce qui déjà est bien fait. Tous ces petits coups d'Etat par catalogues seraient-ils une forme de ce socialisme pompeux et menteur qui confisque tout, même la liberté, pour tout niveler, et en définitive ne mettre qu'anarchie et chaos sur les débris de ce qui est? Qu'on cesse, dans tous les cas, de se jouer du public en répétant que tout est ridicule et factice dans les anciens catalogues du Cabinet des manuscrits, et qu'on refait aujourd'hui ces catalogues, comme dit Gabriel Naudé, « à pur et à plein, » sur nouveaux frais. La théorie de toutes les révolutions est la désobéissance aux traditions qu'on n'a pas faites; c'est aussi presque partout la théorie des nouveaux venus. Aussi bien celle théorie n'est pas tellement admirée du public qu'elle n'ait forcé le Conservatoire à s'abriter des défiances de l'Assemblée nationale sous le manteau d'une commission prise dans le sein de l'Assemblée même. Ainsi , après tous les fonds dévorés depuis tant d'années, on en est encore à se consulter sur la façon dont on s'y prendra pour ces catalogues que les derniers siècles et la moitié du nôtre n'ont pas achevés (1).
(1) La Chambre des députés avait accordé, en 1837, pour la confection des catalogues des li\Tes, un crédit extraordinaire de cent cinquante mille francs divisé en huit annuités. A la suite de huit ans, le catalogue devait être rédigé et imprimé. L'engagement était pris.
Au bout des huit années, la chambre demanda compte de l'emploi de l'argent. Bien entendu, il était dépensé, c'est une chose qu'on ne néglige jamais. Quant aux travaux, ils n'étaient point encore arrivés à leur terme, et la Bibliothèque demanda quatre ans encore pour dernier délai, et quatre annuités nouvelles pour dernière allocation.
Aujourd'hui, les quatre ans sont^ccoulés : l'œuvre est-elle accomplie? On va ea ju-
En résumé, des catalogues, il en coule à pleins bords au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale : je l'ai prouvé. Je demandais, bien entendu, ceux qui sont, non ceux qui ne sont pas. On communique à d'autres. Le prétendu interdit général n'est qu'une moquerie, un tour de passe-passe : depuis lors jusqu'à ce jour, on n'a cessé de les donner au premier venu. L'aflfaire qu'on m'a intentée est descendue aux mesquines proportions d'une lutte personnelle. On m'a refusé arbitrairement, injustement, déloyale ment ce qui était propre à éclairer. Retranchez les catalogues; ce que vous ne retrancherez point, c'est la justice. Non, quelques agents indiscrets qui, par leurs procédés, calomnient l'Etat, ne sont point l'Etat. Toujours élevé, paternel, impartial, l'État ne s'obstine pas, comme le plaideur privé, à ne voir qu'une seule face des questions. 11 cherche la vérité tout entière et en plein jour; il va au-devant de ceux-là même contre lesquels il lutte, il ne les sacrifie pas à des intérêts individuels, à de petites passions taquines ou à de subalternes ambitions.
La Bibliothèque m'attaque dans un journal après que l'affaire est engagée devant les tribunaux.
Malgré tout mon désir d'entrer sur-le-champ dans la discussion du mémoire de la Bibliothèque nationale, force m'est (car il faut tout dire) d'ajouter ici au déni des catalogues le récit d'un autre fait, également anormal, survenu à travers tout ce dont nous venons de parler. L'affaire avait été remise par M. Naudetaux mains de l'avoué.
ger. Une commission de représentants et de savants vient d'être nommée pour examiner les catalogues", et l'administration de la Bibliothèque, au lieu de lui offrir un résultat, lui présente des projets et lui déclare que, si l'on daignait accorder encore douze annuités, on pourrait espérer de voir enfin le travail aboutir. — Et voilà l'usage qu'on fait des fonds de l'État sous la direction inhabile de M. Naudcl!
et j'avais le droit de m'atlendre à ce que mes adversaires suspendissent l'attaque jusqu'à l'ouverture des débats. A défaut de l'équilé, la diiîiiile le leur comiiiandait. Eh bien! dans une revue bi-mensuelle d'érudition, intitulée Bibliothèque de i École des Chartes, et où n'écrivent que d'anciens élèves de celte école et des membres de l'Institut, parut un article agressif contre moi à propos de ma lettre de Montaigne. Sous prétexte de rendre compte de la brochure de M. Jubinal, on abondait à priori dans son sens, on accei-tait ses élourderies comme de bonnes raisons; puis, par une surprise ingénieuse, on y rattachait deux autres pièces, qui, disait-on, seraient sorties des papiers du Cabinet des manuscrits et figureraient aujourd'hui dans mes collections. Le but de l'article était évident. On n'avait pas même pris la peine d'y dissimuler la main de la Bibliothèque nationale, et il était signé Lud. L., c'est-à-dire Ludovic Lalanne, nom d'un jeune homme récemment chargé d'un travail officiel à cet établissetuenl ( le même numéro avait soin de l'annoncer). Pour m'attaquer et abriter en même temps la Bibliothèque que je n'attaquais point, l'auteur argumentait bravement de ces fameux catalogues réservés qui m'étaient refusés, voire de procès-verbaux d'acquisition : documents intimes d'administration s'il en fut, et dont le public, si dédaigné parfois là où il ne devrait trouver qu'empressement et respect, ne saurait, en aucun cas ordinaire, avoir communication. Ce zèle indiscret, qui commettait la Bibliothèque dans la personne d'un de ses confidents, n'avait point été désavoué; le numéro qui la contenait avait même été passé, avec une complaisance empressée toute particulière entre certains membres du Conservatoire, en pleine séance. Les premiers instigateurs de l'attaque se trahissaient dès l'abord.
Je recevais autrefois cette Revue où j'avais trouvé souvent de bons articles spéciaux, et où l'un des écrivains de ce temps-ci, ou plutôt du siècle de Louis XIV, M. Victor Cousin, de l'Académie française, n'avait pas dédaigné, non plus que le savant M. de Monmerqué, de l'Académie des Inscriptions, d'insérer quelques pages. J'y avais re-
nonce, lors de la révolution de Février, depuis qu'une coterie s'était emparée de la feuille et l'avait transformée en officine de malveillance provoquante et de scandale.
Je ne me serais pas aperçu, je l'avoue, d'une telle attaque, et je n'aurais pas pris la peine de lire l'article, si un ami ne m'en eût avec insistance fait connaître le caractère semi-officiel. Je le lus donc, puisqu'à tout prendre c'était une nouvelle tentative de la Bibliothèque nationale à mon endroit : façon insolite de plaider avant les plaidoiries, et, quand on n'a pas de bonnes raisons, de préparer à son aise contre un adversaire l'opinion publique. J'avais eu peine à croire à la réalité du fait : il fallut bien me rendre à l'évidence; et, je le déclare, l'article ne fût-il point un acte extra-judiciaire injustifiable, il n'aurait pas l'aveu de la saine et décente critique. Quels que soient, en effet, les droits de la polémique littéraire, il n'est permis à personne de faire aussi bon marché du nom d'autrui, et de soulever, sans preuves ni documents, des questions délicates de propriété, d'un Ion aussi singulièrement léger. Car, en fin de compte, si Ton n'accuse pas directement le possesseur d'une pièce de favoir dérobée, à tout le moins le présente-t-on comme un receleur, ce qui ne vaut guère mieux.
Laissons le point du Montaigne, nous y reviendrons assez tout à fheure; abordons les autres insinuations, non pas à coup sûr pour nous défendre, mais ne fût-ce que pour déblayer le terrain et pour démontrer à la Bibliothèque elle-même combien tous ces petits brouillons, en qui elle se fie si imprudemment, se laissent entraîner par leurs ardeurs à des hallucinations qui troublent l'équiUbre de leurs facultés.
« Le tome 1" de V Isographie contient, dit l'article, le fac-similé d'une lettre de Louis XI que l'on donne comme appartenant à la Bibliothèque royale. A la fin d'un ouvrage publié en 1841 et intitulé : Louis XI et le Plessis-les-Tours (1), on remarque deux planches contenant des fac-similé de
({) Par le clievalier G. H. de Louyette el le comte R. de Croy. Tours, Fidel Chevrier, 1841. Grand in-S».
récriture de Louis XI; la seconde de ces planches reproduit le fac-similé de \'Isographie, et on lit au bas : Tiré de la collection de M. Feuillet de Couches. — // manque deux leltres originales de Louis XI datis le volume 761 de la collection Dupuy. »
L'article poursuit et ajoute :
ff Au tome I" de V Iconographie , on indique encore M. Feuillet comme le possesseur d'une lettre originale de Malherbe datée du mois de juillet 1614, et qui commence ainsi : Monsieur, ce n'est point icy pour vous donner des nouvelles... C'est la même lettre qui se lit à la page 592 dans l'édition des lettres de Malherbe publiée en 1822, comme tirée de la correspondance manuscrite de Peiresc conservée à la Bibliothèque royale. »
Avant tout, une question : — Les pièces dont on parle étaientelles, oui ou non, revêtues de l'estampille qui constitue le droit de propriété des meubles de l'Etat, représenté par la Bibliothèque? Non; la thèse del\I. Lalanne n'est donc pas solide au point de vue du droit. En fait de meubles, possession vaut titre pour tout le monde, — Etat et particuliers, — sans qu'il soit besoin de prescription. L'Etat ne saurais par privilège posséder des meubles à titre de domaine public, c'est-à-dire inaliénables et imprescriptibles. Le domaine public est la chose qui, même possédée par un particulier, ne peut être vendue ni prescrite : ainsi un rivage, une route, tant qu'elle est route, etc. Les meubles de l'Etat ne sauraient encore une fois revêtir ce caractère. L'Etat et les établissements publics sont soumis aux mêmes prescriptions que les particuliers. M. Naudet, qui soutient la doctrine contraire, se retranche derrière l'arrêt prononcé par la Cour royale de Paris sous la présidence de M. Séguier, dans l'afTaire de la signature de Molière vendue par la Bibliothèque, à l'époque où M. Dacier était conservateur. Mais c'est là un arrêt unique qui, tout respectable qu'il soit, en tant qu'arrêt, ne fait pas jurisprudence suffisante, et n'a point été confirmé en principe par la Cour de cassation. En effet, bien que la cause lui eût été présentée à ce point de vue, la Cour a évité à dessein de la résoudre par un arrêt de doctrine, elle n'a rendu
qu'un arrêt d'espèce, et la question de droit reste encore entière devant elle. Je pourrais donc m'arrèter là préjudiciellement; mais je veux épuiser la question, et faire à de simples présomptions morales les honneurs de preuves légales. Poursuivons donc.
Et d'abord, la lettre de Louis XI, qui ne m'appartient plus depuis longtemps, et que j'ai échangée avec M. Chambry, venait des collections de M. le vicomte F. de Villeneuve-Bargemont, à qui je ne ferai pas l'injure de le défendre. « Il manque, » dit l'organe de la Bibhothèque nationale, « deux lettres originales de Louis XI dans un vo^ lume de la collection Dupuy. » L'insinuation est mieux que transparente, elle est directe. « H manque; » mais depuis quand? et qui prouve que ces lettres soient jamais entrées à la Bibliothèque, fussent-elles portées sur les catalogues rédigés avant leur entrée? Où est la preuve, le commencement de preuve que la pièce en question soit l'une des pièces dont on signale la lacune? Eh bien! moi, je sais d'où vient primitivement l'autographe, et je mets la Bibliothèque au défi d'en justifier la mention la plus succinctement descriptive dans l'un de ses catalogues. Louis XI qui se piquait de belles-lettres, Louis XI qu'une critique assurée déshériterait difficilement de sa part dans les Cent Nouvelles nouvelles, est un des rois de France qui ont le plus écrit. S'il ne remontait chronologiquement très-loin de notre Henri IV, ce rival souvent heureux de Montaigne en finesse et couleur de style, peut-être trouverait-on de lui autant d'épilres que du bOn Henri. Ses autographes ne sont pas rares; ses signatures sont communes. Or, à lire l'insinuation : « 11 manque... » on eût dit qu'il s'agit d'un de ces joyaux notoirement uniques sur lesquels il n'y a point d'équivoque possible. On eût dit qu'il s'agit au moins de cet autographe de Sarpédon à Priam, qui, au temps de PUne fancien, faisait le charme de TÉcole des Chartes de la Nouvelle-Troie.
V Isographie (1), objecte-t-on, a donné la lettre à la Bibliothèque :
(1) IsocRAPHiE DES HOMMES CÉLÈBRES OU Colkction de fac-simik de lettres autographes et de signatures, publiée par MM. L. Bcrard, receveur gênerai, le marquis de Chàleaugiron, membre du conseil -général de la Seine, Duchcsneaîiié.conser^falcuràlaBibJip-
belle raison ! la Bibliothèque accepte le présent, c'est tout simple; mais le don de la chose d'autrui est nul, a dit, ce semble, le Code civil. Llso(jrap/iie abonde en dons de celte nature, en mentions erronées, comme tous les livres à citations, cl j'en pourrais fournn- ici des traits assez piquants. Que dirait, par exemple, M. Tadministraleur général si, un jour, M. de Villeneuve lui tenait ce discours: — « Vous avez, dans un des volumes de la Bibliothèque, une lettre originale, mi-partie autographe, de Charles-le-Téméraire (je l'y ai vue) : je viens la revendiquer. — Votre titre? — Celui que vous invoquez vous-même pour le Louis XI: I'Isogiuphie, qui indique l'original du Charles-le-Téméraire comme m'appartenant. »
Sur un pareil titre de propriété, iM. Hase rirait tout d'abord à ventre déboutonné dans son jardin des racines grecques, et M. l'administrateur général aurait avec raison quelque peine à garder son sérieux. Opcndant, pour être conséquent avec lui-même, le Cabinet des manuscrits devrait incontinent remettre la pièce au réclamant; sinon qu'il en finisse avec ces misérables insinuations, et qu'il nous permette de lui rappeler, au nom de l'égalité devant le bon sens et devant le rire, ce mot d'Horace : De te fabula narratur.
La vérité est qu'ici, dans \ Isographie, les cartes ont été brouillées : on a attribué à la Bd)liolhèque ce qui était à M. de Villeneuve, à AL de Villeneuve ce qui était à la Bibliothèque.
Comment s'étonner qu'en une si grande accumulation de noticules sur un millier de fac-similé, l'ouvrier lithographe se soit trompé et ait mis parfois un nom pour un autre? On s'étonnerait plutôt du contraire; et c'est précisément ce que nous écrit, en date du i 3 mai dernier, l'un des éditeurs de X Isographie, l'honorable ■\I. Ducbesne aîné, conservateur des estampes à la Bibholhèque na-
Ihèque royale, et Trémisot, chef de division à la prcfccture de la Seine. Trois volumes grand in-4*. Paris, 1828-1830. C'est un bon recueil, sauf quelques erreurs d'attributions dont plusieurs ont été réparées en un qualricme volume donné plus tard chez Téchener par M. Berthier, ancien sous-préfcl, avec l'aide du lithographe Dclarue, qui avait di\jà exécute les trois premiers volumes, et est un des plus grands connaisseurs en cciilurcs.
tionale. Tout le monde sait aujourd'hui d'ailleurs qu'au temps où se fit le recueil de \ Isographie, on attachait assez peu d'importance à l'exactitude rigoureuse de ces attributions d'origine. Fort souvent même un éditeur, encore bien qu'il n'eût puisé que dans une collection particulière, renvoyait sciemment à la Bibliothèque royale, soit pour rehausser l'authenticité de la pièce et donner plus de relief à sa publication, soit pour dissimuler le nom du possesseur et lui sauver les curiosités importunes. On ne savait pas prévoir de si loin que c'était créer autant de titres aux prétentions tardives duCabinet des manuscrits. Ainsi X Isographie, par une erreur commise à dessein, sur la demande expresse du détenteur de l'original de la lettre de Raphaël qu'elle a reproduite, attribua cet original à la Bibliothèque (c'est un fait dont M. Duchesne lui-même témoigne); celle-ci, sur un pareil titre, aurait-elle porté sérieusement la merveilleuse rareté à ses catalogues?
Le continuateur ([qX Isographie di puisé à pleines mains, pour son quatrième volume, dans les collections des amateurs, dans la mienne particulièrement. Je ne m'amusai guère à contrôler la façon dont il indiquait les provenances. Je n'ai même connu son volume qu'un an après. Des pièces m'appartenant avaient été attribuées au comte d'Hauterive et à M. Lalande; à moi, on avait donné la propriété de MM. de Châteaugiron et Chambry. La Diane de Poitiers, le Mathieu Mole, le Joseph 11 étaient à moi; le Gabriel Naudé à Châteaugiron, Nous sommes-nous fait titres authentiques de ces erreurs les uns contre les autres? Encore une fois, les titres à propos de Louis XI n'ont pas plus de consistance.
A se laisser aller au rapide courant d'une pareille légèreté, il est peu de généreuses communications d'autographes qui ne devinssent des armes contre les collections particulières. Spéculation nouvelle à ouvrir que celle des catégories de suspects, des procès de tendance, des inductions captieuses, des pâtés d'encre postiches, pour racoler contre la propriété privée! Si les condoltiers littéraires ne sont pas encore à raiîùl, il en surgira des bas fonds, gardez-vous d'en douter,
pour peu qu'il y ait profit; — esprits déguenillés, auxquels pendent des lambeaux de chartes, ergoteurs acariâtres qui s'admirent à travers les trous de leur amour-propre et de leur souquenille de parchemin, et que ronge incessamment le triste génie de la délation.
Le premier chef, celui du Louis XI, élant écarté, voyons si le fait du Malherbe est mieux justifié. On va en juger. D'une dizaine de lettres ou poésies de Malherbe que je possédais, quand M°" Delpech m'en demanda une pour son Iconographie frajiçaise,]^ n'en avais pas qui lui sur u!ie seule page, et répondit au désir de l'habile éditeur. Le bon Villenave, de si regrettable mémoire, prêta celle qui fut lithographiée, et mon nom fut inscrit parmégarde au bas, parce que c'était moi qui l'avais remise au lithographe. L'original, suivant la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, aurait fait partie des volumes de la Correspondance de Peiresc, qui sont au Cabinet des manuscrits. La raison, la seule qu'elle donne, c'est que la lettre figure à ce titre dans la Correspondance de Malherbe publiée en \ 822 par Biaise le libraire. Des preuves légales, pas plus que pour le Louis XI. Ainsi, point d'estampille, celte preuve parlante qui imprime le caractère public à une pièce, point d'inscription nominale sur une table, sur un catalogue authentique quelconque. Si les volumes manuscrits de Malherbe à Peiresc étaient bien classés, si chaque lettre en était reliée à sa date, on irait droit à la place qu'aurait dû occuper l'épitre en question, qui est du 4 juillet 1614, et l'on jugerait sur-le-champ s'il y a lacune. Malheureusement les pièces sont fort mal rangées; si mal, qu'on y est en un vrai labyrinthe, et que les stances célèbres :
Qae d'épines, amour, Accompagnent (es roses!
composées, en 1609, par Malherbe, à l'intention de Henri IV, amoureux de la princesse de Condé, sont placées à trente-deux numéros de distance de lu lettre qui les renfermait : disjecti membra poetœ. Néanmoins, on trouverait çà et là des lacunes accusatrices qui mettraient sur la voie. Eh bien! dans le premier volume, place naturelle de la lettre, pas la moindre lacune ni de numéro d'ordre, ni de pagi-
nation. Dans le second, il manque trois pièces autres que celles du 4 juillet. A part ces trois numéros, tout est au complet, et la numération remonte de 1828 à 1830, époque où les volumes sont rentrés de la reliure. Car, par parenthèse, pour un si grand établissement, la Bibliothèque nationale n'a point chez elle, comme la bibliothèque du Louvre, ses ateliers de reliure. Le croirait-on ! elle envoie en ville, — autre chance de pertes, — ses recueils les plus précieux de pièces, même avant de les avoir numérotés et estampillés (cela est incontestable pour ceux dont nous parlons, et pour bien d'autres que je nommerais au besoin) ! — Ainsi donc, à défaut d'estampille et d'enregifetrement, nous en sommes réduits au seul et unique témoignage de Biaise; mais il n'est personne, tel peu versé fût-il en bibliographie, qui n'objectât sur-le-champ : Méfiez-vous des dires de cet homme sur toute question Uttéraire ou historique. Et de fait, il porte la lettre dont il s'agit comme adressée à Fabri de Peiresc : erreur matérielle et démontrée, pièce en main : la lettre est écrite au poète gentilhomme. Honorât de Breuil, marquis de Racan. Or, les volumes en question se composent exclusivement des papiers littéraires et de famille de Peiresc. Racan, qui n'appartenait point au courant de la même société, n'y est pour rien. Qu'on y trouve des lettres et notes de et à Reynaud de Calas, le père de Peiresc, de et à Palamède de Valavez, qui était son frère; qu'on trouve même quelques papiers primitivement adressés à l'illustre Du Vair, alors premier président du parlement de Provence, et à M. de Lacépède, président au même parlement, — deux personnages aux côtés desquels siégeait le conseiller Fabri de Peiresc, rien de plus naturel. De et à Racan, pas une ligne. Je ne sache même point que son simple nom figure jamais dans ces papiers ni dans les autres correspondances de Peiresc, bien plus nombreuses à Carpentras.
Racan, jeune encore, avait fait connaissance, depuis 1605, à la cour, avec Malherbe vieillissant, et les lettres de Malherbe, devenu son maître, le suivaient dans ses garnisons. Il était à Lyon en juillet 1614, date de la lettre du maître, aujourd'hui en discussion. J'ai la
réponse Je la main du jeune poëte. Malherbe avait annoncé un M. de La Verdière, qui depuis longtemps devait passer par Lyon pour se rendre à Marseille. Racan répond que, ce jour-là, les officiers de la garnison donnaient aux dames de la ville un cadeau sur la Saône, qu'il y a convié M. de La Verdière, lequel s'est montré bon compagnon, a fait bonne chère, et a joui d'un superbe divertissement de musique où lui, Racan, avait de son mieux fait sa partie (1).
D'où vient donc l'erreur? Tout va s'expliquer, si l'on me permet, ne fût-ce que pour jeter quelque variété en ces fastidieux détails, un mot encore de digression sur les lettres de Malherbe, qui en valent bien la peine littérairement et historiquement parlant.
Ces lellres constituent de véritables mémoires du temps, à partir du mois de février 1G06 au mois d'avril IG28. Alors qu'on n'avait point encore de journaux littéraires et politiques, chacun avait dans les grands centres son informateur : Malherbe en servait à Peiresc. Il voyait et disait bien. L'homme de France qui a le mieux étudié le fond et les détails de l'histoire du siècle de Louis XIII, M. Bazin, dont tout le monde a lu l'excellent livre couronné par l'Académie française, a tiré grand parti de cette précieuse correspondance, si vivante de faits et d'authenticité. Elle sommeillait, connue seulement de quelques curieux, au Cabinet des manuscrits, lorsqu'en. 1822, Biaise, qui était de Caen, voulut élever un monument à son grand compatriote Malherbe, en donnant une magnifique édition de ses ouvrages. Les conservateurs de la Bibliothèque royale indiquèrent la correspondance inédite. Biaise la fit sur-le-champ copier, malheureusement par un copiste inintelligent. L'édition devait être révisée littérairement par M. De Lamalle, puis, sur son refus, par M. Villenave; finalement, elle n'eut d'autres soins littéraires que ceux du pauvre Biaise, le meilleur des hommes, mais un puits
(1) Parmi les brouillons de vers que je possède de Racan, se sont glissées des rimes do rcrxc par trop gauloise du maître, copiées par l'élève. Rien ne justifie mieux le surnom de père Uiiure qu'avait reçu Malherbe à l'hôtel de Bdlogarde. Cet homme, qui • réduisit la Muse aux règles du dcToir, » l'eût à coup sûr traitée comme Daphné s'il eût été Apollon. '
d'ignorance (nous-mêmes que savons-nous?), et, comme cet ancien , Biaise la fit belle, ne pouvant la faire bonne. Biaise est le même qui, imprimant, en 1820, l'édition des lettres de M"* de Sévigné, donnée par M. de Monmerqué, voulut, à l'insu de ce savant, y mettre du sien, et fit graver à grands frais, par Masquelier, en tête du premier volume, avec le nom de la vraie marquise de Sévigné, le portrait de sa bru. 11 était de la même force en belles-lettres qu'en iconographie. Quand il annonça, dans l'Avertissement des poésies de Malherbe, la publication prochaine de la correspondance qui venait de lui être signalée, il dit que cette correspondance est adressée à un sieur de Peyresq, comme s'il était permis d'ignorer, quand on se mêle de publication , ce que c'est que Nicolas-Claude de Peiresc, ce procureur général de la littérature, comme l'appelait Bayle; une pièce de naufrage de l'antiquité, comme l'appelait Balzac, et qui entretenait dans tous les pays des rapports épistolaires avec l'élite des lumières de son siècle dans les sciences, les lettres et les beaux-arts :
Omnes cœlicolas, omnes supera alla lenenles.
[JEneid., 1. vi, v. 788.)
Cependant, de son côté, Villenave possédait deux lettres autographes de Malherbe à ce Du Périer, célèbre par les Consolations de Malherbe, sur la mort de sa fille (1599) :
Ta douleur, Du Périer, sera donc éternelle?
El, rose, elle a vécu ce que vivent les roses.
Il en possédait aussi vingt-neuf autres adressées à Racan, desquelles sept seulement étaient connues par l'édition de Barbou. Quand il dut être chargé de l'édition des lettres à Peiresc, il projeta d'y joindre ses lettres à Racan et à Du Périer. On les copia, comme le reste, sur feuilles séparées; mais l'arrangement ayant été rompu entre l'éditeur et le libraire, les copies furent rendues, sauf une ou deux à l'adresse de Racan, qui se confondirent avec celles de Peiresc, et furent
mises à son adresse. Villenave troqua avec moi deux de ces lettres- il en céda deux autres à M. Lalande, en garda une qui s'est vendue dernièrement à sa vente, et céda les vingt-six restantes au comte Orloff, à Saint-Pétersbourg, où elles dorment inédites. Quand parut avec sa ùusse attribution la lettre du 4 juillet, dans l'édition de Biaise, \illenave se lâcha; il n'était plus temps. Cette fausse attribution n'est pas la seule dans l'édition de Biaise : le n" 20 (iO août 1607), bien réellement adressé à Peiresc,.est mis sur le compte de Du Périer, conseiller du roi au parlement de Provence (\), et, par contre le n' 7i (sans date, mais de juillet 10 10), donné comme écrit à Peiresc, doit être rendu au président de Lacépède. De tout cela, l'auteur de l'article de la Bibliothèque de l'Kcole des Chartes, qui ne voit qu'un seul côté de la question, et, par malheur, le côté faux, ne se met point en peine. Une chose cependant aurait dû l'avertir à l'endroit du n° 57 (4 juillet 1614) qu'il a cru, sur la foi de Biaise, avoir appartenu au Cabinet des manuscrits; — c'eét la date même de cette lettre. S'est-il demandé pourquoi ce numéro, qui est bien du '^juillet (voir le facsimilé), porte à l'édition la date du 5? C'est que, pareil aux autruches qui cachent leur tête et croient qu'on ne les voit pas, l'éditeur, qui avait déjà une très-longue lettre sous la date du 4, et ne comprenait pas comment deux épîtres adressées à la même personne, et ne se référant pas l'une à l'autre, pouvaient avoir été écrites le même jour, changea tout bonnement la date de la seconde, et se crut quitte envers son auteur.
M. Lud. L. n'a pas vu cela, A quoi bon, je vous prie, être élève de
(i) Double erreur. François, flls aîné de Laurens Du Périer, était de famille établie depuis le xve siècle en Provence; mais il n'y exerça point la charge de conseiller au parlement. Malherbe, qui paile souvent de Du Périer dans ses lettres, y fait une fois < aUus.on au t.tre de genliUiommc de la chambre dont il était revêtu auprès de Henri IV et dont, en effet, il exerça la charge depuis 1607. Il demande comment il a gouverné le roi, ce qui, dans le langage de cour, voulait dire avoir entretenu le roi.
Du Périer eut un fils nommé Scipion, qui fut un des jurisconsultes les plus éminenls de son temps, et excella en doctrine et en éloquence. Mais le plus clair de la répalAUon de François, c'est l'honneur d'avoir eu une fille chantée par Malherbe.
l'École des Chartes et expert patenté avec paraphe? Ce n'était pas cependant chose à faire de léger et sans réflexion que de toucher à si délicat sujet que les lettres de Malherbe. Il y fallait regarder, peser, comparer, faire en conscience son métier de paléographe et philologue, et prendre possession du véritable terrain de la critique. Beaucoup était à apprendre dans cette correspondance, beaucoup à reprendre dans l'édition. Plutôt que de perdre son temps à glisser le feu grégeois sous les collections d'autographes et déshonorer la science, que n'a-t-on tiré l'or du fumier de Biaise en préparant une édition nouvelle qui traduisît la lettre et restituât l'esprit de Malherbe? Ce travail, utile à l'histoire et aux belles-lettres, eût eu en même temps cet avantage de conduire comme par la main l'auteur de l'article à des conclusions diamétralement opposées aux siennes.
Comment, en effet, ne pas broncher en s'appuyant sur un document où s'est exercée la Minerve de Biaise? 11 est pitoyable de voir tomber aux mains du premier venu la publication d'un si précieux Hvre, quand , pour le bien faire, il eût fallu science et amour. Aussi, sur les fautes que les usages de prononciation du temps, soit à la cour, soit en sa province de Normandie, faisaient commettre à Malherbe lui-même, en matière d'orthographe de noms propres, à une époque où l'orthographe n'était guère fixée sur rien (fautes bonnes à noter littérairement), Biaise renchérit par les plus étranges bévues, et en outre il défigure le texte de non-sens ridicules. Rien de plus variable que la façon dont il plaît à Malherbe lui-même de signer son propre nom. Il écrit successivement Maleherbe, Malerble, Malerbe, Malherbe, Demalherbe, Fr. de Malherbe. Ce Peiresc auquel il écrit si souvent, dont il reçoit de si nombreuses lettres, il estropie son nom de toutes les manières ; il l'écrit indifféremment sur ses adresses : Peresq, Peyresq, Ferez, Feiretz, Feyres. Il varie également à l'aventure l'orthographe du nom du président de Lacépède. Il écrit Desdiguières pour de Lesdiguières, Suilly pour Sully, Fisieu pour Puysieulx, de Valves pour de Valavez, Mont lors pour Montlaur,
Mercttre pour Mercœur, Burgos pour Burgaw, Rebicz pour Ribier. Disputez donc sur l'orlliographe des noms propres avec ce qu'on appelle les monuments! Mais sur tout cela Biaise triomphe : il imprime (je cite au hasard) : le siège de Mons au lieu du siège de Meurs (p. G); de Dieimes pour de Bresves (p. 1 5) ; de Saùit-Paul pour de Sault (p. 22); Camolix pour Corriolis, nom de la femme de Malherbe, son héros (p. 30) ; M. le Grand, c'est-à-dire le grand-écuyer M. deBellegarde, au lieu de M"' La Grand (p. 39); St-Non au lieu de Sl-Avon (p. A\)\de Dressure pour de Bressuire (p. 42); Deys pour Rys (p. 44); encore Beijs pour Boyer (p. 47); M°" de Thernas au lieu de M"" de Nemours (p. 52); W de Nevers pour M°" de Rohan, et le duc de Nevers pour le duc de Retz (p, 78); le comte de Canoo pour le comte de Garces (p. 82); M"° de Temille pour M"' de Leuville (p. 88); de Brosso pour de Boësse (p. 100) ; de Sommeray pour de Souvré, et le père Boutrye au lieu du père Gonlhier (p. 111). Je m'arrête; j'en aurais des pages. Mais, Dieu juste! que de faux sens (1)1 Je ne parle pas des transpositions de lettres, des fausses dates : le libraire-éditeur n'a pas été en cela plus soigneux et plus intelligent que le classiiicateur des manuscrits à la Bibliothèque nationale.
« M. Du Périer, avec votre congé, trouvera ici une très-affectionnée prière; » il y a dans l'édition : « M. Du Périer, ainsi que votre ami, trouvera (p. 11). »
Au lieu de « intercessants, » Biaise imprime intéressants
« Je ne suis capable de mériter l'un et de témoigner l'autre, » il met « de mentir l'un et de témoigner l'autre (p. 34). »
« M"' de Sault s'en va en Provence « pleine de larmes, » lisez
(I) On ne peut objecter que ce soient des fautes d'impression. L'édition est sortie des presses correctes de Jules Didot, et de plus toutes les fautes se retrouvent avec les mômes notes dans une copie des lettres exécutée sur la copie primitive qui a servi à l'impression. Cette seconde copie, faite pour feu le marquis de Forlia d'L'rban, de l'Institut, a été achetée à la vente de cet académicien par M. Bazin. C'est la même dont M. Quérard a parlé dans sa France littéraire comme d'un manuscrit composé de lettres inédites.
« pleine de lauriers (p. 38). w — Cet homme est « fin, souple, » lisez « est fort simple, (p. 40.) »
« M. le Connétable et M°" d'Angoulême y ont renoué-^ » il faut « dansé (p, 69). » Voyez l'horreur d'un pareil changement, qui calomnie, avec le pauvre Connétable, Charlotte de Montmorency, sa fille, duchesse d'Angoulême, cette femme charmante qui dansait fîlialement en tout bien tout honneur, et n'avait jamais fait parler d'elle!
Ailleurs, il y a «enfants, «Biaise me\ a éléphants; y) u la couronne ducale, » il met la couronne du coté (p. 76). Il écrit « Je fis voir au roi récriture » au lieu de « l'inscription (p. 81); » « j'y trouvai une requête au roi, qui semble faite chez le chancelier, » au lieu de « contre le chancelier (p. 90) ; » — « on prend une tenture, » lisez o une lanterne (p. 94); » qui disent uqu'ïls font su avec le dedans,» lisez « que l'on s'en moque là dedans [ibid.). » Une autre fois il y a : « Hors d'hypocrisie, » Biaise imprime « hors d'y penser (p. 97); » «j'écris en la présence, » il imprime « en F absence (p. 101). » On lit à l'édition : « L'archiduc lui donne et à madame sa femme de l'exercice, » substituez « de l'Excellence » (p. 107); « 11 s'est baillé des repos de reste, » écrivez « des copies de cette lettre (p. 108). »
J'en passe, et des meilleures. Aussi bien, au temps de la moisson et des vendanges, faut-il laisser des épis aux glaneuses et des raisins aux grapilleurs. On en a vu assez pour juger combien le bon Biaise élait peu propre à sa tâche, et peu digne d'être cité sans un sévère examen, d'autant qu'il ajoutait à son ignorance la manie des notes. Il en fait de grammaticales qui sont souverainement saugrenues; il en fait d'une autre nature qui ne le sont pas moins : ne sutor ultra crepidam. Ainsi, Malherbe (p. 281) raconte comme quoi son compère et celui de Peiresc, du Monstier, le célèbre dessinateur de crayons, qui avait des livres et de la lecture, et était encore plus spirituel deviseur que peintre habile, a fait, à la maison de la Vieille-Monnaie, le croquis d'une ancienne verrière, représentant quatre ou cinq renards qui mangent des images, tendant à un monde qui est au-des-
sus, que quelques-uns d'entre eux tiennent déjà, et égratignent des pieds de devant. Au-dessous était l'inseription suivante :
Souliz renards el grands mangeurs d'images, Pour liaul monter contrefont les bigols; Puis, quand ils sont montés sur les ergots. Au monde ils font iiiervcillicux dommages.
Biaise met en note ; « Soutiz pour ceux-ci ou ces. Il est encore dans le patois franc-comtois, dans le même sens. » Etrange bévue de l'annotateur, qui n'a pas vu que ce mot signifie tout bonnement subtils. Tel est, encore une fois, l'habile homme dont un paléographe de profession invoque le secours pour troubler la propriélé particulière; voilà comme, à l'ouverture d'un procès entamé par la Bibliothèque nationale, un des affihés à cet établissement a le courage d'attaquer en dehors du prétoire. Les insinuations qui me sont personnelles ne sont pas les seules qui parent l'article de la Bibliothèque de l'École des Chartes; les pauvres amateurs d'autographes en général défraient la triste gaieté de l'auteur. Malheureusement pour lui, l'arme se brise entre ses mains, et le ridicule vient le disputer à l'odieux. Lisez plutôt ce qui suit sur les prétendus vols commis au Cabinet des manuscrits; car on en met, par système, plus qu'il n'y en a eu .
Œ Le fait suivant, dit M. Lalanne, pourra donner une idée de la hardiesse avec laquelle on se livre au commerce des autographes volés à la Bibliothèque nationale.
« Dans le catalogue de la vente opérée le 4 février 1847, sous le nom du baron de L. L., nous lisons l'article suivant : « N" 241 . Estrées (Ga- « brielle d'j, fragment ou fin d'une lettre, six lignes autographes et signées « à Madame *"; une page petit in-folio (pièce de V Iconographie) . » Or, en nous reportant à V Iconographie, publiée en 1840, nous trouvons la môme pièce indiquée comme tirée des manuscrits de la Bibliothèque royale de France. »
Voilà qui est poussé dans le dernier galant, et vaut ia h/ne tout entière du vicomte de Jodelet. Faute d'avoir suffisamment « attaché
sur la chose la réflexion de son odorat, » l'auteur n'a pas reconnu que ce prétendu autographe de la belle Gabrielle, si méchamment volé à la Bibliothèque, et livré aux enchères, au soleil du quinquet de la salle Silvestre, par mon digne ami le baron de Laroche-Lacarelle, était en définitive, quoi? Un fac-similé lithographie mis comme tel sur table. L'original n'a pas quitté sa place. Le fac-similé avait été imprimé avec un rare bonheur sur papier du temps par M""" Delpech, non certes pour tromper, mais pour montrer jusqu'où pouvait aller son talent d'imitation. C'est un fait dont le procès-verbal du commissaire-priseur ferait foi, si le premier balayeur de la salle
ne le savait de reste.
Troisième fait conséquent aux autres, comme la petite oie du marquis de Mascarille était congruente à son habit.
En vérité, en vérité, que gagnent les hommes à chercher ainsi à se diminuer les uns les autres? On a dérobé, depuis longues années, des manuscrits à la Bibliothèque nationale, témoin un de ses employés, le Dauphinois Aymon, qui, en 1707, s'enfuit en Hollande; on a dérobé aux archives du ministère de la Marine, alors qu'elles étaient encore à Versailles, témoin un employé qui mutilait, pour en enlever les armoiries peintes qu'il plaçait dans la collection de son fils, les états manuscrits de la marine dressés sur peau véUn pour le roi Louis XIV par les soins de Colbert et de Seignelay. Est-ce une raison pour rendre les amateurs responsables de tous ces méfaits et se permettre un mot comme celui-ci (même arUcle de la Bibliothèque de l'École des Chartes) : « Fort heureusement la pièce de Montaigne découverte par M. Juhinal dans la collection Dupuy était restée ignorée du public et des mKiEm^. » Ou cela ne veut rien dire, ou cela signifie que les amateurs l'auraient volée, variante de la thèse déjà plusieurs fois émise par les sieurs Lalanne et Bordier : « que tous les amateurs sont des voleurs, » ce qui est ni plus ni moins une grossièreté calomnieuse. Est-ce que, par hasard, les amateurs prives auraient à rendre compte au premier quidam venu de leurs jouissances littéraires et historiques?
Dès le moment où éclata la révolution de Février, surgirent du sein de ri'eole des ('hartes trois ou quatre petits brouillons, parfaitement ignort^, qui eurent la prétention de s'instituer révolutionnairemenl et d'otTice les ganliens et vengeui-s de la Bibliothèque nationale, et, pareils à ces autres qui, parlant d'eux seuls, diseiit « le Peuple, » ils s'arrogèrent le droit dinsulte à tort et à travers, au nom de l'Ecole tout entière, que, sans mission, ils faisaient parler.
Pas un n'avait eu l'honneur de mettre les pieds dans le cabinet d'un collecteur, et ils parlent et tranchent sur ces cabinets comme s'ils en eussent fait l'inventaire par première et dernière, comme s'ils eussent acquis la preuve légale que c'est la Bibliothè(|ue nationale qui fait les frais des plaisirs des amateurs. 11 n'est sorte d'insiimations malveillantes et odieuses qu'ils n'aient, — non pas publiées (ils n'ont pas osé, s'atlendant bien à être châtiés par la loi s'ils y eussent donné prise), — mais dites anonymement et à l'oreille, par le procédé dont Beaumarchais a indiqué le secret. Ils ont remué des gardes d'archives, tourné autour de ministres et de magistrats pour arriver à faire parler d'eux et à faire servir leur érudition au triomphe de haines de commande, en compromettant quelque nom honoré. A quoi ont-ils réussi? A se faire débouter, à indigner les honnêtes gens, à se faire éliminer unanimement par leurs collègues du bureau d'administration de cette Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, rendue aujourd'hui à des gens de cœur, à des plumes dignes et mesurées. Et de fait, après deux ans de cris impuissants, queUe a donc été la formule vengeresse, si bruyamment prédite, de ces Jupiters tonnants de la paléographie? quel a donc été leur acte d'accusation foudroyant et définitif? On l'a vu ; ce furent ces naïves attaques à propos de lettres de Louis XI, de Malherbe et de Gabrielle d'Eslrées! C'était pourtant ce qu'ijs avaient de mieux contre les amateurs d'autographes; c'était le fruit condensé de leurs sueurs malignes. Quelle pitié! De pareilles insinuations étaient trop aisées à détruire, une fois produites; mais comment discuter les impostures plus subtiles qu'on ne produit pas, oîi l'on ne particularise rien, afin, comme dit Pascal, d'ôter toute prise et tout moyen d'y répondre. « Ces gens-là, dont on sait les histoires par
«tout le monde, sont si évidemment injustes, et si insolents dans « leur impunité, qu'il faudroitque j'eusse renoncé à Jésus-Christ et à « son Eglise, si je ne détestois leur conduite, et même publiquement, « autant pour me justifier que pour empêcher les simples d'en être « séduits. »
Ces dernières paroles sont de la xv^ Provinciale aux jésuites. Cela est dit notable et vient au propos de nos calomniateurs. Allons, mes révérends pères : A une autre cuvée! De celle-là rien ne reste.
Les imprudents ! De quoi se mêlent-ils? Quelle mouche les pique? quelle rage les possède? Est-ce qu'ils avaient été en rien provoqués? Est-ce qu'on songeait seulement à leur personne? Us oublient qu'on donne à ses adversaires des libertés égales à celles qu'on se permet avec eux, et que ceux-ci pourraient en prendre de grandes à leur égard, placés qu'ils sont dans le cas de légitime défense. Heureusement que les amateurs paraissent n'en avoir souci. On consent bien à sortir de ses préoccupations et de ses affaires pour sentir un quart d'heure, pour se reposer dans le passé, pour renaître en quelque sorte par les autographes aux sociétés qui ne sont plus, et renouer avec elles les conversations familières au fil rompu par les siècles; — mais, à quelque ordre de curieux qu'on appartienne, studieux ou frivole, savant ou léger antiquaire de boudoir, on ne consent point à profaner ce paisible et innocent plaisir au contact de luttes pédantes, de disputes vulgaires, de plates ergoteries. — Moi, qui depuis trente-quatre ans me plais aux choses de collections et d'autographes, je n'ai trouvé nul crime à cette façon de m'instruire en butinant discrètement les secrets des grands hommes en déshabillé. J'ai vu les personnages les plus éminents dans la politique et dans les lettres, les Guizot, les prince de Metternich, les sir Robert Peel, les Victor Cousin, les baron de Verstolck de Zoelen, les Radowilz, etc., se distraire à ramasser ainsi ce qui est une preuve ou un ornement de la vérité, ce qui peint quelque coin de l'âme humaine, ce qui se présente comme la science rendue sensible. Je les ai imités de loin :
AVhcre ihe bee sucks, lliere suck 1 ;
(Où liuliue l'abeille, U je buiiue.)
.le n'avais pas cru que l'abeille eût un jour à se souvenir de son dard pour se défendre, ni qu'il fallût ajouter avec Shakspeare :
There I coucli wlieti owls do cry.
(li je repose aux beores où les liiboax poussent lears cris.)
Voyons un peu cependant, puisque nous voulons en finir une bonne fois pour toutes, ce que sont au vrai ces attaques contre la propriété des amateurs. Qu'est-ce que cette fureur de représenter par toutes les voies malbonnêtes ces pauvres bonnes gens comme mettant à mal la Bibliothèque et suant le vol et le recel? Je n'accuse ni ne dénonce, car je ne demande rien : je suis de la faction des contents et n'ai de haine (je ne dis pas de mépris) pour personne; mais ce qu'il en est, je le vais dire, puisqu'on m'en a donné le droit : « Tell truth and shame the demi (dis la vérité et moque-toi du diable), » a dit Shakspeare; « Wahrheit gecjen Freund und Feind (vérité pour ami comme pour ennemi), » a dit Schiller. — Eh bien! toute cette paléographie enfiellée n'est que le fruit de la décadence du sentiment moral; elle n'est autre chose qu'une des formes, un des symptômes morbides de la jalousie, de l'envie, qui travaillent une portion de la société dans ces temps de bouleversement, et qui ont attendu à point nommé une révolution pour éclater. Toute propriété, grande ou petite, est un crime aux yeux de qui n'a pas : « Nous n'aurons point, mais du moins d'autres non plus n'auront point à eux seuls. Nous ferons rendre à la communauté, rentrer à l'Ktat. » Sur cela, on essaie de troubler l'eau transparente, de crever les outres des mauvaises passions, et, grâce à la facilité de ce temps à se payer de mots, il se trouve toujours quehjues esprits faux et superficiels qui suivent ces fougues, comme le poisson fait la marée.
« La Croix du Maine, s'écriait un jour Jo.-eph Scaliger, un des preux de Gabriel Naudé, et poli comme le sont parfois ces preux bardés de grec et de latin , La Croix du Maine est un fou ! Il a une
chambre toute pleine de lettres de divers personnages mises dans des armoires, in nidis; j'y allai, et, en sortant, Aurat me dit : Oscura diligentia! (car il ne prononçait point les b)\ telles gens sont les erocheteurs des hommes doctes, qui nous amassent tout! »
Ainsi , voilà qu'un des princes du savoir au xvi° siècle traite les pauvres amateurs d'innocents qui ne voient guère que du bois à brûler dans un bois sacré : ut lucum ligna. Encore passe : celui-là est un cuistre de forte race; mais, de nos jours, être traités de voleurs, ni plus ni moins, par de petits brouillons blêmes de jalousie, « minutos quosdam et lividos, des roquets qui ne savent pas même mordre, «ainsi que l'indulgent et savant Huet, évêque d'Avranches, appelle cette espèce d'indignes héritiers de la vieille science, « ah! c'est trop! c'est mourir deux fois!... » Pourtant, ne point tuer, ne convoiter la femme ni l'âne, honorer père et mère et les directeurs de bibliothèques, les amateurs pratiquent tout cela. Voleraient-ils par hasard « sans le savoir, » en achetant à beaux deniers comptants, dans les mystères de pleines ventes publiques auxquelles l'Etat prépose des officiers et demande des droits, de ventes affichées à tous les coins de rues, de ventes dont les catalogues inondent le pavé de la ville et sont toujours envoyés directement à la Bibliothèque nationale? Wi\\ per Bacco! une pièce qui porterait une estampille de bibliothèque publique ne serait point livrée aux enchères, et d'ailleurs ne trouverait point acheteur (1), par la raison simple que, scrupules d'honnêteté à part, les amateurs qui ne possèdent que pour montrer, comme les poètes écrivent leurs vers, ne voudraient pas d'une pièce qu'ils ne pussent faire voir à plaisir.
On a cependant volé à la Bibliothèque nationale; qu'est-ce que cela prouve contre les amateurs? Cela prouve seulement contre les conservateurs qui ne conservent pas. Belle excuse assurément , et noble et généreuse, que celle qui consiste à alléguer, pour tout se permettre envers le public, que les faits de dol remontent à la res-
(1) On relira, je le crois, de la vente de !«■»« la marquise de Dolomieu une lettre de Descartes qui portait l'estampille de l'Institut et provenait du grand Cuvier.
ponsabilité de ses prédécesseurs! On a volé avant M. Naiidet, beaii- (\iiip moins, toutefois, nous l'avons déjà dit, beaucoup moins qu'on n'en a fait de bruit. On a volé pendant M. IVaudet; on volera après M. Naudet : les fripons sont de tous les temps. Mais les conservateurs qui font mal leur devoir sont de tous les temps aussi. Estampillez; l'estampille est votre devoir, l'estampille est le seul titre de propriété des biens meubles de l'Ktat. En ce temps si fécond en promesses de réformes, tous vos recueils de pièces manuscrites reliés sont-ils estampillés? Non. Sont-ils catalogués, paraphés par première et dernière? Non. Sont-ils au moins paginés et cotés? Non, non. N'allez donc point au Capitole: vous faites tout juste ce qu'ont fait vos devanciers. Cessez donc de chercher à donner le change en vous en prenant un peu à tout le monde, et surtout aux bibliophiles et aux amateurs d'autographes. Estampillez, vous dis-je; l'estampille sera votre salut. Ce n'est point parmi les amateurs qu'il faut chercher vos voleurs. On ne vole guère que pour vendre, et encore vendre sous le manteau et à l'étranger. Les amateurs achètent au clair soleil, ils échangent entre eux : ils ne font pas le commerce pubhc ; ils conservent. Ils consenent ! un beau mot, messieurs les conservateurs ! Leur goût a sauvé une infinité de documents grandement rares et curieux qui, pour la plupart, quand ils les ont recueillis, semblaient bagatelles et pièces de nulle conséquence; et si, depuis deux cents ans, il n'y avait point eu de cette espèce de béats, que serait, je vous prie, le Cabinet des manuscrits? Que serait-il sans les fonds de Béthune, Dupuy, Baluze, Colbert et tutti'^. Que serait-il sans cet immense fonds de de Gaignières qui a ouvert de si nobles et si nombreuses sources de l'esprit, qui a pour ainsi dire prélevé, en chaque genre, comme dirait Pline l'ancien, la fleur des mortels? Et tous ces gens, qu'étaientils? Ni plus ni moins que des amateurs d'autographes « qui vous imassaient tout, » qui vous ont faits ce que vous êtes. Insigne ingratitude! Au moins, Ihypercritique Scaliger avait sa façon de rendre justice. Eh ! plût à Dieu que les « crocheteurs w de ce genre eussent fourmillé aux temps de nos discordes civiles! ils eussent arraché aux
flammes et aux agents de l'étranger beaucoup plus de ces cartulaires d'abbayes, de ces archives de famille, de ces trésors littéraires ou historiques ramassés à l'envi par les Anglais, les Allemands et les Russes, sous nos stupides pavés révolutionnés. Le Muséum britannique regorge de ces papiers précieux (collections Egerton , etc.), qui composent aussi une belle portion des cabinets publics et privés de Pétersbourg, de Berlin et de Dresde. Est-ce vous, conservateurs du Cabinet des manuscrits, qui avez enlevé à prix d'or en la ville dePeslh et rendu à notre pays le testament de Louis XVI, titre de famille pour la France, et dont l'armoire de fer, aux archives générales de l'Etat, conserve religieusement le double? Non, c'est moi, et non pas vous. Est-ce vous qui avez ravi à Naples ces précieux papiers de Napoléon, pages arrachées par l'étranger à notre histoire, et qui allaient être perdues pour notre pays? Non, encore une fois; c'est moi et non pas vous. Mon Dieu ! laissez faire à ces curiosités solitaires, à ces passions de retraite et de cabinet : les choses se font toujours mieux que nous ne les faisons. 11 n'est point mal que quelques grandes collections se conservent ; il n'est point mal que quelques-unes se décomposent et se vendent : cela ravive le feu sacré, cela renouvelle la face des collections, et en fin finale, tôt ou tard, ce que les fourmis ont amassé vous revient. L'autre jour encore un de ces collecteurs qui n'ont jamais volé qu'avec leur argent, M. le baron de Trémond, vous faisait présent d'une portion de ses trésors longuement recueillis. A quoi devez-vous cette ofi'rande? A l'influence personnelle, à la bonne grâce de l'un de vos conservateurs, M. Paulin-Paris, dont le nom eût dû être inscrit en vos procès-verbaux. Que produiraient au contraire de hargneuses ergoteries? Elles fermeraient les cabinets et rejetteraient en Angleterre un commerce qui de toute l'Europe tendait chaque jour à se centraliser en France.
En résumé, je répugne à croire que l'administrateur général de la Bibliothèque nationale, dans les circonstances où nous place visà-vis l'un de l'autre le procès qu'il m'a intenté, ait pu avouer les lâches et malhabiles insinuations qui, au sein même de l'établisse-
ment qu'il dirige, onl été laborieusement compilées contre moi par la vanité de faire et l'ambition de parvenir. Dans tous les cas, je doute fort que sa dignité s'accommodât de partager avec le sieur Lalanne les honneurs du dcnoùment.
Je l'avoue, à tout cela le dégoût prend au cœur. A-t-on seulement effleuré le côté sérieux et critique de la question? Non ; on a procédé, comme toujours, par assertions, rapetassant et ressemelant le même caquelage sans preuves, au mépris de ces lois sacrées de probité littéraire qui repoussent toute attaque enveloppant les personnes, sans que des démonstrations irrécusables soient au bout de la plume. La Bibliothèque est demanderesse, c'est à elle à établir la preuve des faits sur lesquels reposent ses conclusions. Que si elle ne saurait justifier de sa prétendue propriété autrement que par des suppositions appuytM3s d'insinuations en dehors des faits, qu'elle ait, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire à M. Naudet lui-même, le bon goût et la probité de se taire. Il est de l'honneur d'un établissement public de ne point se lancer dans la carrière des hasards et des aventures, d'être plus que personne sérieux et circonspect dans ses réclamalions, en matière surtout où la légèreté est si voisine de la calomnie.
Réfutation du Mémoire de la Bibliothèque.
Je vais reproduire ici mot à mot le Mémoire de la Bibliothèque. Pour plus de clarté, j'en diviserai le texte en paragraphes numérotés; je ferai suivre chaque paragraphe de mes observations, et de la sorte rien ne sera omis des moyens de mes adversaires, et rien ne restera sans réponse.
« BIBLlOTnÈQUE NATIONALE. »
S I. « Dans un ouvrage inlilulé Galerie française, Paris, 1821, 1823, eu Irois volumes in-4% M. Gougel a publié le fac-similé d'une lettre de Mon-
taigne à Claude Dupuy, et, dans une note jointe à celte pièce, M. Gouget a déclaré l'avoir reproduite d'après le manuscrit de la Bibliothèque du roi. Quelques années après, la même lettre fut de nouveau calquée sur l'original pour V Iconographie de M"^ Delpech, et parut dans ce recueil, mais avec celte autre indication d'origine ; Tiré de la collection de M. Feuillet.
« La parfaite similitude des deux calques n'est ni contestable ni contestée. C'est, on le reconnaît, le même autographe qui a tour à tour été reproduit suivant le même procédé dans la publication de M. Gouget et dans celle de M"^ Delpech.
« Quelle est donc la question?
« Puisque M. Feuillet nous écrit qu'on voit encore dans son cabinet l'original de la lettre publiée par M""® Delpech, il est certain par cela même qu'on ne voit plus à la Bibliothèque l'original de la lettre publiée par M. Gouget.
« Mais est-il bien vrai que celte lettre ait jamais figuré dans nos collections? La déclaration faite à cet égard par M. Gouget peut-elle être acceptée comme une preuve suffisante?
L'exposé des faits bruts n'est point contesté; mais nous difTérons totalement dans la manière d'en tirer les conséquences. Posons nettement le point en litige. Suivant vous, ma lettre a appartenu à la Bibliothèque nationale. Votre base d'attaque est le témoignage Gouget. Or, pour le faire admettre, il faut en prouver la valeur, que je conteste. Moi, je pose en fait que la pièce qui est chez moi depuis trente ans n'a jamais appartenu à la Bibliothèque nationale, qu'elle n'y est entrée que quand je l'y ai portée à M. Letronne; que Gouget s'est trompé et que son témoignage, comme l'a dit, il y a treize ans, le même M. Letronne, ne signifie rien. La preuve de tout cela va ressortir de mon argumentation. C'est à vous, demandeur, à prouver d'abord. Voyons si vous y réussissez.
§ IL « Nous sommes en l'année 1850, et M. Feuillet nous écrit qu'il y a trente ans environ, Lémontey lui faisait don de ce précieux autographe. C'est donc vers 1820. Or, M. Gouget affirme de la manière la plus positive qu'il a vu, touché, calqué lui-même cet autographe à la Bibliothèque natio-
nale, vers Tannée 1821 . On peut consuller à ce sujet la Notice biographique sur Montaigne, publiée on 1857 par M. le docteur Payeii. »
Je remarque une chose : celle nolice, qui, par païen Ihèse, est bibluhjraphiqiœ, et non biographique, est-il bien sûr que l'auteur du mémoire l'ait lue? S'il l'a lue, c'est à la fenêtre, et, ma foi, je commence à le croire un petit, comme dit Sosie, car elle ne dit mot de celte année 1821, que l'on oppose d'une façon si affirmative à la date de mon entrée en possession. 11 serait par trop commode de se faire des textes pour les besoins de la cause à la façon de M. Jubinal, et d'en argumenter ensuite. Qu'on veuille bien, sur tous ces préliminaires, se reporter à notre historique, p. 4 et suiv. M. le docteur Payen, p. 42 de sa nolice, se borne à raconter que Gouget lui a affirmé avoir vu et calqué la lettre originale à la Bibliothèque royale; il ne dit point du tout qu'il ait exécuté ce calque en 1 82 1 . Or,s'il ne le dit pas, c'est que Goujet ne l'a pas dit, car, dans l'écrit spécial que j'ai déjà cité plus haut, le docteur affirme que, pendant que Gouget parlait, il avait, lui docteur, un crayon à la main, et qu'il peut dire avoir écrit sous sa dictée. Les détails qu'il cite ensuite touchant ses rapports avec Gouget ne conduisent pas davantage à cette prétendue date du calque de la lettre. Du reste, le mémoire essaierait en pure perte, par une citation interpolée, à me mettre en contradiction avec moimême sur ce point; car Gouget, qui n'a pas soufflé mot de cette année 1821, l'eùl-il citée, le fait n'en serait pas moins une erreur, puisqu'on aura tout à l'heure une preuve matérielle, irréfragable que le fac-similé avait été exécuté l'année précédente. Mais n'anticipons pas.
§ m. « N'ayant pu retrouver à la Bibliothèque nationale la lettre publiée dans la Galerie française, ce curieux et scrupuleux bibliographe se rend 1 liez M. Gouget, l'interroge, lui demande s'il n'a pas commis une erreur, fait une sorte d'enquête sur l'exactitude des souvenirs, et celui-ci, ferme, inébranlable dans son afGrmalion, précis dans toutes ses réponses, donna sur la communication qui lui a été faite, en 1821, à la Bibliothèque nationale,
les renseignements les plus circonslanciés. Voilà ce qu'on peut lire dans la nolice de M. Payen. »
Pour l'y lire, il faudrait l'y mettre; car cela n'y est pas. Décidément, l'auteur du Mémoire n'avait point cette Notice sous les yeux en écrivant. Il s'en est tenu au récit imaginaire de M. Jubinal, que nous avons suffisamment réfuté par les paroles mêmes du docteur. Il y met aussi du sien, par exemple cette date de 1821, qui va à son raisonnement, et que la vérité des faits contredit.
§ IV. « Nous n'attribuons à personne l'intention d'altérer la vérité. M. Gouget n'avait d'ailleurs, en cette affaire, aucun intérêt à fabriquer une histoire dont tous les détails pouvaient être sur-le-champ démentis. »
D'accord, mais alors ne rapportez donc vous-même que ce que cet homme a dit; ne faites point un récit à votre usage. Encore une fois, cette date ^e 1821, cette prétendue insistance textuelle du docteur à demander à Gouget s'il n'aurait pas commis une erreur; ces renseignements les plus circonstanciés, qui ne vont à autre chose qu'à la mention précise des manuscrits Dupuy, par cet homme qui pourtant n'en a pas parlé, tout cela, je le crains, n'est qu'un plagiat des tristes aberrations du commentaire Jubinal.
§ V. « Mais la mémoire de M. Feuillet ne serait-elle pas aujourd'hui légèrement infidèle? Une date est une chose qui demeure toujours un peu confuse dans l'esprit, surtout après un laps de temps considérable; el si, par exemple, Lémontey, mort en 1825, n'avait offert l'autographe de Montaigne à M. Feuillet que vers les années 1822 ou 1823, tout s'éclaircirait, il ne subsisterait plus aucune contradiction entre des témoignages qui semblent, au premier abord, s'accuser réciproquement de men-
songe.
« Que M. Feuillet ne s'étonne pas de nous voir ici poser el discuter une hypolhèse. Nous n'avons à faire valoir dans notre cause aucun argument de ce genre; il l'apprendra loul à l'heure. Nous ne cherchons qu'à mettre M. Feuillet d'accord avec lui-même. En effet, s'il persiste à soutenir que le don de Lémontey est de l'année 1820, comment ne se rappelle-l-il pas
avoir lui-môme, en 1821, conGé cette lellre de Montaigne à M. Gougel pour qu'elle fût reproduite dans la Galerie française? Car enfin, puisque M. Gougel l'a publiée, il faut qu'il l'ail vue el calquée en quelque lieu; et si ce n'est à la Bibliothèque nationale, c'est dans le cabinet de M. Feuillet. Cependant, M. Feuillel ne s'esl jamais rappelé celle circonstance. Il faut qu'il y ail dans ses souvenirs ou quelque trouble ou une étrange lacune. C'est donc, qu'on nous permette l'emploi de ce terme, c'est donc une accusation que nous portons contre la mémoire de M. Feuillet, el celte accusation, hâtons-nous de le dire, prouve quelle confiance nous plaçons ici dans sa bonne foi. »
Est-ce naïveté? est-ce ironie? — Dans tous les cas, voilà ce que c'est que de se livrer, en sujet si sérieux, aux témérités de l'hypothèse. On part d'un exposé imaginaire, de prémisses erronées, alors on va droit à de fausses conséquences, et la vérité travestie prend l'air du mensonge. En fin de compte, qu'est-ce que ces inventions de témoignages qui se donnent des démentis, de mémoire tombée en défaillance? Frivole abus de rhétorique! pures chimères! puériles divinations ! L'esprit a beau vouloir devancer le bon sens, le bon sens vous rattrape, et, en passant, vous donne puissamment du coude. Tout ce jeu desprit pivote sur la pointe d'une aiguille, à savoir : celte date de 1821 où l'auteur s'opiniâtre. La vérité est, — la vérité sans phrase, — que je possède le Montaigne depuis 1 820 : les circonstances que j'ai énumérées dans mon historique fixent pour moi la date. Je n'ai fait ni pu faire aucune communicafion personnelle à Gouget, que je n'ai jamais ni va ni connu. Le calque était exécuté avant ma possession. Mais, objectez-vous, « si ce n'est à la Bibhothèque qu'il a été exécuté, c'est donc chez M. Feuillet? » Qu'est-ce à dire? N'y avait-il donc au monde que le Cabinet des manuscrits et ma collecfion naissante où Gouget pût copier la lettre? N'y avait-il pas la collection de Lémontey, c(îtte collection dans laquelle, pour me faire un présent, cet excellent homme prit une pincée d'autographes où se trouvait le Montaigne en litige?
Ah! j'y suis! Une chose vous fait obstiner à cette date de 1821,
c'est qu'elle est celle du titre du premier volume de la Galerie française, où parut le calque de Montaigne. Le titre porte le millésime de 1821, donc le calque est de 1821. Eh bien! je ne voulais point insister sur cette question incidente; mais, puisque vous l'avez tellement à cœur, que vous y reveniez si souvent, vidons-la sur l'heure une bonne fois.
De ce que le titre d'un volume porte tel millésime, s'ensuit-il rigoureusement que les annexes n'en soient pas d'une exécution antérieure. A coup sûr, non. Notre grande Bibliothèque nationale, où la science bibliographique devrait se respirer avec l'air, aurait fait sagement de ne point tirer avantage d'une semblable induction. L'A. B. C de cette science enseigne que tout ouvrage de longue haleine, destiné à contenir des gravures et des lithographies, -se prépare longuement à l'avance. Tel livre est en cours d'exécution pendant des années avant qu'aucune feuille n'en ait vu le jour. Par exemple, quand parut, en 1 828, le premier cahier de \ Isographie, il y avait déjà deux ans qu'on en amassait les éléments, et que M. Duchesne avait fait exécuter, sous ses yeux, les calques de l'écrilure des célébrités allemandes aux musées de Berlin, de Dresde et de Vienne. Il y a mieux : la date d'un livre n'est pas toujours la date réelle de sa mise au jour. Si les peintres ont leur façon de rajeunir leurs modèles, les libraires ont la leur de rajeunir leurs livres, et tout le monde sait qu'en librairie les trois derniers mois d'une année appartiennent à l'année suivante. Hier encore, je lisais, dans le Journal des Savants, un article d'un ancien employé du Cabinet des manuscrits, M. Miller, aujourd'hui bibliothécaire de l'Assemblée nationale, rendant compte en 1 849 d'un ouvrage daté par anticipation de 1 850. Le titre d'un livre est généralement la dernière chose qui s'en imprime. L'ouvrage a-t-il paru par livraisons, il peut arriver que déjà ces livraisons soient vieilles de deux années quand les feuilles complémentaires viennent, avec le titre, résumer la publication sous une date trompeuse. Les exemples fameux ne me manqueraient pas : je n'ai que l'embarras du choix. Un seul suffira, celui-là irrécusable pour
la Bibliollu'qiie, irrécusable apparemment pour rautcur du Mémoire, M. Hauréau lui-même, puisqu'il s'agit d'un de ses propres livres intitule la Montagne. Qu'on ouvre ce livre tel que le vend aujourd'hui le libraire Bréauté, passage Colhcrt, on trouve au titre le millésime de 1834, et sur la couverture la date de 1832, parce que cette couverture est faite avec les chemises des anciennes livraisons de l'ouvrage, qui fut doux ans à se compléter. On n'improvise pas un livre de celte force. J'avais voulu consulter l'exemplaire de la Bibliothèque nationale : le croirait-on? le livre n'y est pas complet; on n'en trouve que trois livraisons (sous la rubrique L* 1900, 123 E), reliées sous leurs enveloppes primitives, datées de 1832.
Certes, ni M. Hauréau, ni son menin M. Hase, ni ses collègues ne sauraient avoir perdu de vue ce mémorable ouvrage que, dans sa dédicace et son introduction, l'auteur nomme son martyrologe, Voraison funèbre des prédécesseurs de son œuvre, lesquels plus loin il appelle les Saints de la Montagne. Ces martyrs, ces saints, ces précurseurs de l'œuvre sont les honnêtes gens que chacun sait : Danton, Camille Desmoulins, Collot d'Herbois, Billaud-Varennes, Babeuf, Fouquier-Thinville, Joseph Lebon, Couthon, Robespierre, Marat, etc. On n'oublie point un livre qui sanctifie de pareils hommes et où se trouvent des beautés comme celles qui suivent : Et d'abord cette glorification des massacres de septembre :
« Alors, les ofDciers municipaux partent et vont proclamer dans la ville l'imminence des périls qui menacent la république, et on enlend le fameux canon d'alarme qui annonce ces journées si sublimes et si terribles, si néceS" saires. si belles qu'on en tressaille encore, malgré les déclamations éternelles de la Gironde et malgré quelques crimes malheureux; car, comme il fut dit plus tard aux Jacobins, les crimes des patriotes ne sont autre chose que l'amour du pays (p. 7-8). »
Et ce coup de pinceau sur Danton accompagné de la béatification de Robespierre, Saint-Just et Couthon :
« Il (Danton) fut grand entre les montagnards comme Jourdan Coupe- THe entre les patriotes de la rue (p. 14). »
« C'était encore une branche qui tombait de l'arbre pourri de la contrerévolution. Robespierre, Sainl-Just, Coulhon , semblaient avoir désormais sous leur tutelle la grande famille des sans-culottes; et ceux-là n'étaient pas les Caïns, malgré le dire de Danton, mais les justes (p. J5). »
« Nous ne sommes en vérité que des gamins à côté de ces hommes à la pensée ferme qui venaient, forts de leur conscience, doter le monde d'une vie nouvelle et le régénérer par la terreur (p. 30). »
Il ne manque plus que la guillotine: la voici à travers des insultes à Napoléon :
« Reverchon annonçait à la Convention la mort de seize cent quatrevingt-deux rebelles, la détention jusqu'à la paix de seize cent quatre-vingtquatre suspects. Je dis qu'il n'y a pas là de quoi frémir, de quoi accuser môme. — Et c'est plaisant de voir vraiment comment les grands admirateurs de Buonaparte, les grands praticiens du sabre, qui balancent tout le jour l'encensoir à l'égorgeur renégat, dont tous les meurtres avaient pour fin lui et son despotisme, osent crier si fort et si impudemment contre les exécutions de guillotine qui purgeaient la terre d'aristocrates et de négociants trafiqueurs de remuements politiques pour asseoir définitivement le règne de la morale et de l'égalité (p. 41). »
« Collol d'Herbois n'eut pas de peine à vaincre. La guillotine fit plus tard justice de ces poètes courtisans et modérés qui n'avaient pas seulement tout ce qu'il faut de tête pour comprendre le peuple (p. 37-58). »
Et cette apologie des massacres ;
« Il y avait dans ce temps-là des idées qu'il fallait tuer, des hommes représentants d'idées qu'il fallait détruire (p. 116). »
Citons encore cette lyrique improvisation socialiste contre les vertus privées et contre la conscience.
« Je n'aime pas qu'on parle tant de vertus privées. Malesherbes
aussi, et Louis XVI peut-être, eurent des vertus privées et de la conscience. Je n'aime pas qu'on parle de conscience, car en politique la conscience des niais est souvent pire que l'intrigue habile, et qui sait qu'on ne parvient qu'en défendant le peuple. Du reste, morale et vertus privées sont souvent
tics mois viJcs de sens; il n'y a de crimes que ceux qui conlredisenl la sociélc el lesalul du peuple (p. 42). »
El ces tableaux dans le style d'un Doucher pris de vin :
« Après ihermidor revient la fille de joie. — Non plus la rourlisancric do Louis XVI, imj)U(lique de naissance el portant des paniers : quelque chose de plus puanl, de plus près <lu Iripot. Après l'auslt^rilé prave cl morne, après Ion âme de chaslelé, Saiiil-Jusl! c'est la Cabarus et sonTaliion.ol les dt^bauihes de nuit... El la Vénus grecque, ressuscitant si à propos dans cel âge; les femmes de Paris, race de prosli'.uées qu'on revoit tout à coup nvec les sandales, les bandelelles, avec la robe dégagée, el surtout l'impudence des banches el les baisers à tout venant... Allons donc! faites après cela des révolutions, grands bommes, défaites des rois, bouleversez loul un siède, marchez sur tout : rien n'est fait, si vous ne tranchez la lélc à celle race paillarde, non d'amours, mais de débauches, mais de modes, mais de bals, mais de boissons; à cette bourgeoisie bétc el laide, avec l'orgueil d'une harcngère en souliers de satin (p. 45-44;. »
El, après l'apolliéosc du « grand Robespierre (p. 02), » Marat :
« Robespierre n'avait pu même loul pardonner à Marat : il blûmait en lui celte veiTc de guillotine, que nous ne pouvons cependant appeler qu'une sainte colère, bien excusable sans doute, à cause de ses entourages, à cause de ses amis et de ses ennemis fp. 244). »
« Je lancerai de mes deux mains le bliimc coritre ceux qui l'ont gAlé par l'excès du malheur, tandis que je le louerai, lui qui n'erra jamais que par excès de vertu... et je répète que Marat. . . mc'rila bien de la patrie, et que tous nous devons avoir pour lui de l'estime, sinon de l'amour (p. 91-96'. »
Parlez pour vouS; monsieur le conservaleiir Ilauréau; permcKeznous de garder notre amour pour la vertu el notre exécration poinle crime, notre respect pour les victimes et non pour les scélérats et les bourreaux.
Ici, je m'arrête, car tout est de cette force dans ce livre que je me serais abstenu de citer, s'il eût été retiré du commerce par l'auletir, el sur lequel je ne me suis étendu que parce qu'il en a paru ces
jours derniers des extraits dans plusieurs journaux, et que sa célébrité nouvelle en a fait tripler le prix. J'en ai dit assez pour le rendre présent à la pensée du Conservatoire de la Bibliothèque, s'il avait échappé à son souvenir. Mais cela, ce semble, n'est pas possible, et, tel indulgent fût-on pour un crime de jeunesse, le public, qui veut la dignité en ceux qui le représentent, se demandera si ce serait par hasard sur les principes du livre que M. Naudet, que M. Hase et leurs collègues se seraient fondés pour élever l'auteur à la vice-présidence du Conservatoire. Tout homme honnête et qui se respecte gémira à ridée que, par impossible, M. Hauréau ait, à son entrée, exercé jusque dans le sein même de la Bibliothèque un peu de cette terreur qui lui semble un si bon ressort de gouvernement.
Dans tous les cas, MM. de la Bibliothèque me rendront celle justice, que l'exemple de ce livre même de l'un des leurs bat en brèche leur argumentation tirée de la date de 1821. A coup sûr, ils eussent fait que sage de s'abstenir, et l'on pourra trouver extraordinaire que eux, qui sont à la source vive de toute information bibliographique, ne se soient pas donné la peine de prendre conseil de leur vade mecum, le Journal de la Librairie; ils y eussent vu, année 1820, n" 1932 et suivants, que la totahté du premier volume de la Galerie française n'est point une publication de 1821, mais que la première livraison en a paru le 27 mai 1820, que le fac-similé de ma lettre de Montaigne était exécuté dans cette même année, et que si le titre porte le millésime de 1821, c'est que la publication de la longue introduction de l'ouvrage, remise de jour en jour, n'a été effecluée qu'en cette année, alors même que le second volume était depuis longtemps en cours de publication. Si même le Conservatoire daigne ouvrir le tome II du Manuel du Libraire, livre qui donnerait de savantes leçons aux catalogueurs de la Bibliothèque, il y verra, page 3oi, qu'il arriva pour le troisième volume de cette même Galerie française tout juste le contraire de ce qui était arrivé pour le premier : « Quoique daté de 1823, ce volume n'a été complété cju'cji 1830. » Preuve nouvelle du peu d'accord qui existe entre le
niniésime du litre d'un livre et la date réelle de la publication du texte.
Ou'en disent ces messieurs qui ont approuve sans vérification?
La date fixée, reprenons la suite du Mémoire.
§ VI. « En effet, la bonne foi de M. Feuillet est, en celte affaire, parfaitement établie. Avant l'année 1857, il ne connaissait pas l'insertion faite dans la Galène française, el il montrait à tous les regards, dans son riche cabinet, l'autographe précieux dont il ne supposait pas que la propriété pût jamais lui être contestée. En 1857, en lisant la brochure de M. le docteur Payen, il apprend que cet autographe n'est plus inédit, que c'est une pièce publiée dès 1821 par IM. Gouget, et publiée comme extraite d'un volume appartenant à la Bibliothèque nationale. Aussitôt, il le confesse, il s'élève des doutes dans son esprit, et il se rend près des conservateurs du département des manuscrits de la Bibliothèque pour leur communiquer ses alarmes et leur demander si, par aventure, un autographe de Montaigne n'aurait pas été soustrait au dépôt national. Aucun indice de cette soustraction n'étant découvert, M. Feuillet se retire; il se retire pleinement convaincu qu'il possède légitimement l'inestimable autographe. Mais son esprit est-il désormais affranchi de toute inquiétude? Non, sans doute, puisqu'il ne sait pas mieux qu'auparavant s'expliquer la publication faite en 1821 par M. Gouget. Cette explication, M. Feuillet l'aura trouvée quand il voudra reconnaître qu'on peut se tromper de deux années sur la date d'un présent fait à une époque déjà lointaine. »
Encore cette malencontreuse date de 1821 : argument mort-né. Passons.
§ Vil. « Ainsi nous n'incriminons en aucune manière ni la conduite de M. Feuillet, ni les termes de la lettre qu'il a récemment adressée à M. l'adroinislraleur général. Nous n'avons rien fait encore que chercher à dissiper ses doutes anciens et actuels. Nous allons maintenant répondre à la question qu'il adressait, en 1857, aux conservateurs du département des manuscrits. M. Feuillet semblait alors prêt à livrer l'autographe qu'il avait entre les mains, si l'on parvenait à lui prouver qu'une lettre de Montaigne avait été dérobée à la Bibliothèque nationale. Celle preuve, qu'on ne pat
lui fournir, nous l'avons sous les yeux; nous allons la faire connaître à M. Feuillet. »
Vous n'incriminez ni la conduite ni la lettre de votre adversaire ; je le crois bien 1 Voilà un compliment qui a presque la gaucherie d'une offense. Etait-il possible de montrer plus de netteté que je ne l'ai fait? En 1837, pour tarir dans leur source les doutes indiscrets, je mets en demeure la Bibliothèque, pièce en main. M.Letronne, administrateur excellent, mais mesuré, me la rend avec la déclaration officielle que l'on sait. Aujourd'hui , la Bibliothèque n'a pas plus de preuves qu'elle n'en avait alors; seulement, autre directeur, autre système. Les prétendues preuves nouvelles sont des bulles de savon dorées au soleil de M. Jubinal. Je le démontrerai sans peine. Jusqu'en 1837, je n'avais nulle raison d'éplucher la légitimité de ma possession : je tenais d'un homme de bien mon autographe, cela devait suffire. Je ne me suis pas enquis, comme pour un immeuble, si le donateur possédait depuis trente ans. Mais plus tard, une fois que la réponse de M. Letronne fut pour moi un fait acquis; une fois que j'eus connu , par les récits de M. le docteur Payen , la valeur qu'on pouvait attacher au témoignage d'un débile esprit tel que celui du pauvre Gouget, je fus aussi tranquille sur la légitimité de ma propriété que personne le pût être sur la sienne. Et quand, dans ces derniers temps, je mis de nouveau la Bibliothèque en demeure, — tant s'en faut qu'il me restât le moindre doute, et que je me livrasse à la discrétion du Cabinet des manuscrits. J'allais loyalement au-devant de l'hostilité du langage tenu dans cette séance du Conservatoire où l'on s'était permis de discuter mon nom. En fait de meubles, possession vaut titre. Cet axiome de droit, et au besoin la première décision de la Bibliothèque, me couvraient; mais la publicité de l'attaque étourdie de M. Jubinal, qui avait fait écho dans les journaux, m'imposait la nécessité de pousser résolument au monstre et de vider officiellement la question. Examinons les prétendues preuves nouvelles du Mémoire.
§ Vllf. « Ouan<l. en 1857, M. Feuillet inlerropca nos prédécesseurs, on 6l sans doute une recherche dans les répertoires alphabélitjuesdn département des manuscrits, et comme, en ciïol, le nom de Montaigne ne s'y trouvait pas porté, on répondit qu'aucun larcin n'avait été commis. Cette déclaration n'attestait qu'une chose, rinsuflisance de nos répertoires alphabétiques. Depuis la recherche faite à la demande de M. Feuillet, deux lettres originales de Montaigne ont été retrouvées dans une seule de nos collections, la collection Dupuy, l'une par M. Macé, l'autre par M. Jubinal.
« Ces deux lettres ne sont point inscrites au répertoire alphabétique, mais elles se trouvent encore dans les volumes. »
Ajoutons, ce que vous négligez de dire, que non-seulement elles ne sont point portées au catalogue alphabétique, mais qu'il n'en est non plus aucunement question au répertoire, dans la table sommaire des volumes où sont reliées ces lettres. Cela n'autoriserait-il point à penser qu'elles n'y auraient été reliées que par mégarde, d'autant qu'elles n'y sont point à leur date, et que le grand écrivain Michel de Montaigne, maire de Bordeaux, le correspondant de Henri IV, et arbitre entre le roi et le duc de Guise pour le règlement de leurs différends, était un personnage trop considérable pour que les Dupuy négligeassent, à deux reprises, de porter à l'inventaire de leur collection des lettres de lui qu'ils y faisaient entrer? Ces lettres-là, d'ailleurs, sont toutes deux d'une bien autre importance que la mienne qui, suivant le Mémoire, aurait sa mention à l'inventaire. Ce sont pièces historiques, écrites dans le plus beau style des Essais, plus étudiées même, tandis que ma lettre n'est qu'une recommandation. Raison de plus de supposer qu'on aurait plutôt omis la mention de cette dernière que la mention des autres.
§ IX. « Pour ce qui regarde la lettre de Montaigne à Claude Dupuy publiée par M. Gougel et par M'"*' Delpech, elle est, il est vrai, désignée sur le répertoire alphabétique de la collection Dupuy (nous allons dire de quelle manière); mais elle ne se trouve plus dans le volume auquel renvoie la mention du répertoire, puisque M. Feuillet reconnaît qu'elle occupe actuellement une place d'honucur dans son cabiuel.
« Comment nos prédécesseurs n'onl-ils pas constaté celte lacune? Ce que raconte à ce sujet M. Jubinal est parfaitement exact. Nous n'avons pas l'original du répertoire alphabétique de la collection Dupuy; nous n'en possédons qu'une transcription extrêmement fautive, faite à la hâte par le plus ignorant et le plus maladroit des copistes. Et voici l'erreur qu'il a commise : où l'inventaire portait le nom de Montaigne, il a lu Montagc; il a inscrit sous ce nom une lettre de Montaigne mentionnée dans l'inventaire au n" 712. Il était, nous le reconnaissons, peu facile à nos prédécesseurs de soupçonner que le nom de Monlagu occupait la place de celui de Montaigne, et voilà pourquoi ils ont répondu d'une manière tout à fait inexacte à la question qui leur était posée par M. Feuillet. »
Nous allons voir qui de M. Letronne ou de M. Hauréau mérite le reproche d'inexactitude.
Le Mémoire va droit sans préambule à un volume delà collection Dupuy, et décide que la lettre en provient. Qu'est-ce qui a conduit à cette collection d'abord? à cette conclusion ensuite? Qu'est-ce qui autorise le demandeur à se vanter d'avoir sous les yeux des preuves nouvelles? C'est le Mémoire de M. Jubinal, rien de plus.
On voit, en effet, à l'inanité du Mémoire, qui a tout l'air d'un propos interrompu, que M. Jubinal bruit dans le cerveau du rédacteur. Celui-ci ne parle de la collection Dupuy que parce que M. Jubinal en a parlé. Le peu d'arguments qu'il parvient à dresser sur leurs jambes sont tirés textuellement du factmn de cet écrivain. Quelle autorité! Celui-ci avait fait dire à Gouget qu'il avait calqué la lettre dans l'un des volumes du fonds Dupuy, etc., etc. On a vu plus haut (chapitre 1") ce qu'il en est. Du moins, ces enjolivements d'imagination donnaient au roman du factum un certain ensemble spécieux auquel se sont laissé prendre ceux qui n'ont ni le temps ni la volonté d'aller au fond des choses. Réduit, par les dénégations du docteur Payen qui ont transpiré, à la déclaration toute nue de Gouget et aux équivoques indications des catalogues, le rédacteur du Mémoire qui, cela paraît évident, avait fait son siège avec le travail au complet de M.. Jubinal, ne sait plus où se prendre, il hésite entre
le regret de la surprise que le factum lui a faite et la fausse honte de revenir sur ses pas. De là, faiblesse et incohérence dans ses allégations et raisonnements.
A quoi, en fin de compte, se borne aujourd'hui le témoignage Gougel? A ce qu'il était en 1820, à ce qu'il était en 1837, avant comme après l'intervention de M. Payen, c'est-à-dire aux simples mots de la Galerie française: La lettre fait partie d'im volume de la Bibliothèque royale ayant pour titre : Lettres fr.vnçaises de divers GRANDS HOMMES. Or, puisquc ce fait est acquis à la cause, que (louget n'a ni imprimé, ni dit verbalement, ni laissé le plus légèrement pressentir à M. Payen que la collection Dupuy fût la source primitive de mon autographe de Montaigne, pourquoi celte collection est-elle le terrain où l'on porte la discussion? Pour que ce renvoi fût justifiable, il faudrait qu'il fût constant qu'il y a un volume identiquement pareil de titre dans celte collection Dupuy. Or, cala n'est pas, comme on va le voir.
il existe à la Bibliothèque nationale deux sortes de catalogues des papiers Dupuy : le premier alphabétique et par ordre de matières, le second par ordre de volumes et indiquant sonnnairement les pièces qui s'y trouvent. Celui-ci est appelé communément Répertoire. Du Catalogue la Bibliothèque n'a qu'un exemplaire; du Béperloire elle en a quatre. Sur la table par ordre de matières, il y a Montagu, dont la Bibliothèque, d'après M. Jubinal, fait Montaigne; sur trois des répertoires, il y a Montag?ie; sur le quatrième est une large rature à la place corres[>ondante à ce nom. Ces catalogues des papiers Dupuy ne sont pas les seuls qui existent : il y en a, comme je l'ai déjà dit, un exemplaire de chacun à la bibliothèque de l'Assemblée nationale; 2° à la bibliothèque des médailles et antiques de la ville de Grenoble (1); 3' au Musée britannique de Londres (2); 4' aux mains d'un employé des archives générales de l'État, M. Lallemand. Dans
(1) Lettre du conservateur de cette bibliothèque.
(2) Lettre de M. John Holmes, nnior assistant au Musée britannique, 8 avril 1830.
ces quatre exemplaires, la table alphabétique est complète et donne uniformément Montagu. Le répertoire du Musée britannique est le seul complet : au volume 712, il donne, comme le répertoire de la Bibliothèque nationale, Montagne. Les trois autres répertoires ne vont qu'au volume 606, partant ils sont muets sur la question.
Or, le Mémoire dit que la Bibliothèque nationale ne possède pas l'original du catalogue alphabétique ; qui le posséderait donc? Au surplus, si ce n'est elle, qui a dû cependant le recevoir avec les papiers à elle vendus en 1734, on n'a que l'embarras du choix entre les quatre exemplaires disséminés en France et à Londres. Eh bien! encore une fois, tous unanimement s'accordent à dire Montagu et non Montagne, encore moins Montaigne. A prendre la réalité des faits, il est évident qu'il n'y a eu qu'un catalogue et un répertoire étalons et types; le reste n'a été que copies. Dès lors cela nous met en présence d'une négation et d'une affirmation, en présence du mot Montagu et du mot Montagne. II y a autant de témoignages pour l'un que pour l'autre, ou plutôt il n'y en a qu'un de chaque côté, 11 faut donc être bien hardi ou bien prévenu pour prononcer entre les deux sans autres éléments de discussion.
Ajoutez que, dans le catalogue, il n'y a point qu'un renvoi unique au mot Montagu : il y a à la lettre M, entre le nom de Montafié et le mot de Montreuil, ce qui suit :
« Mariage Motitagu, v. 761. »
« Lettres de Montagu, v. 7 1 2. »
« De la condamnation du sieur de Montagu, 1409. — V. 744.»
c( Don de ses biens au Dauphin, 1409. — Ici. »
« Contrat de mariage de la dame de Montagu. — Ibid. »
« Don de Mo?itagu en Combraille à Pierre de Bourbon; v. Bourbon. »
Ainsi, le second renvoi, celui des lettres (le mol est au pluriel), que l'on veut à toute force rapporter à mon autographe, est enclavé en bonne compagnie d'autres mentions Montagu, qui toutes sont exactes. On aura beau s'agiter, toutes les fleurs de rhétorique ne fc-
ronl pas qu'il y ail là Montaigne. Notez même que ce mot n'est nulle part en toutes lettres dans les catalogues, que le répertoiretype dont le Mémoire argumente dit seulement Montagne. Le Mémoire, qui ne se fait pas scrupule d'interpolations pour aider à sa cause (on en verra plus loin une preuve à peine croyable), dit qu'il y a Montaigne; mais cela est inexact : il y a Montagne dans l'original. Montagne dans la copie de Londres, et, dans l'exemplaire raturé, il n'y a pas, à retracer lettre à lettre, place pour le nom entier de Montaigne avec Vi. Or, la maison et seigneurie de Montagu-lez-Combraiiles, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Riom, et qui a fourni plusieurs hommes célèbres, est une de ces maisons qui, comme celle des Biron, des d'Harcourt, des Richemont, a fourni une branche à l'Angleterre, et ce nom s'écrit indifféremment, chez nos voisins comme chez nous, Montagu ou Montagne. Qui prouve que le copiste du répertoire n'ait pas mis un n pour un u, et, ayant réellement à écrire Montagne, n'ait pas écrit à la place Montagne? car enfin il n'y a là ni ailleurs le nom de Montaigne en toutes lettres. Peut-être la question serait-elle résolue en ce sens, si les lettres qui font défaut au volume 712 étaient à leur place.
Une autre conjecture se présente encore pour résoudre la difficulté. Il n'y a nulle part, avons-nous dit, Montaigne en toutes lettres, mais il y a Montagne. Eh bien! sans parler de Ihistoriographe Jean Sirmond, qui, sous le pseudonyme de Des Montagnes, publia quelques livres, notamment, en 1631, une Vie du cardinal d'Amboise, il y eut plusieurs auteurs contemporains de Michel de Montaigne, et amis des Dupuy, de Pasquier, de Du Bartas, qui ont porté ce nom même de Montagne, celui de La Montagne ou de Des Montagnes, voire le nom de Montaigne. Entre tous, le choix peut hésiter, car on a vu, par l'exemple de Malherbe, comme on estropiait les noms d'autrui et même le sien propre, à cette époque. Il y eut, par exemple, l'auteur d'une Histoire des Calvinistes, publiée en 1560, et qui s'appelait DE Montagne, juste comme à l'inscription des répertoires de Dupuy. Qu'on me prouve qu'ils n'ont pas voulu désigner celui-là.
Il y eut aussi un François Des Montagnes qui, en \ 595, presque à la même époque oii Etienne Pasquier donnait son Catéchisme des Jésuites, répondait au fameux plaidoyer d'Antoine Arnauld le père contre la Société.
Il y eut encore un Jean de la Montag?îe qui donna, en 1633, une traduction du livre anglais d'Alexandre Gooke sur la Papesse Jeanne, et, en 1640, une version également française du livre des Recherches sur la diversité des langues et religions, d'Edouard Brerewood.
Si l'on veut que par Montagne le répertoire ait entendu dire Montaigne , alors pourquoi serait-ce plutôt le nom de Michel de Montaigne que celui de Guillaume Montaigne, qui, en 1560, dédia au cardinal de Tournon son curieux et excellent livre sur la Police des pauvres de Paris?
MM. de la Bibliothèque trouveraient-ils la conjecture subtile? Je réponds qu'elle l'est moins que les leurs, que ce sont eux d'ailleurs qui y ont ouvert la voie, et que le champ est libre pour tout le monde. Pourtant, je serai généreux et facile, et j'admettrai, si l'on veut, que ce Montagne des catalogues veuille bien réellement dire Michel de Montaigne; alors je ne pourrai m'empêcher de m'écrier : Quoi! deux lettres de ce grand écrivain, deux lettres non portées aux catalogues de la collection Dupuy, ont été découvertes dans cette collection, et là-dessus la plume ne vous tombe pas des mains 1 Vous persistez à soutenir que la mention équivoque du répertoire désigne ma lettre et non l'une de celles qui ont été retrouvées et qui sont là présentes, comme si une transposition n'était pas la chose la plus simple et la plus naturelle à supposer! En vérité, c'est trop fort ! Songez-y donc : pour que cette mention signifiât quelque chose à l'endroit de mon autographe, il faudrait qu'elle fût notoirement nominale et descriptive; il faudrait qu'elle dit : «Lettre de Montaigne à telle personne, de telle date et sur tel sujet. » Il y aurait alors preuve authentique. Loin de là, ni adresse, ni date, ni analyse quelconque; rien qu'un nom sans plus. Ce nom fût-il sans conteste le nom de
Montaigne, il faut ètie bien prévenu pour oser trancher. Qui autorise à établir que la lettre iuJicjuce soit plutôt celle-là que celle-ci, celle-ci que celle-là? et quelle confiance accorder à des catalogues et répertoires qui, suivant vous-mêmes, auraient des renvois pour ce qui n'est pas aux volumes, et n'en auraient pas pour ce qui y est? Voilà deux pièces qui vous tombent des nues. Demain peut-être cette mine féconde des papiers Dupuy en fera surgir d'autres encore non cataloguées, et cela ne vous satisfait pas! Il vous faut tout ce qu'a écrit Montaigne! Vous avez dans votre poche une poignée de pièces d'or dont vous ignorez le nombre, l'effigie et le millésime, et vous vous écriez : « On m'a volé une pièce dor! Vous qui êtes là devant moi, vous en avez une : elle m'appartient, quelle qu'en soit l'effigie; rendez-la-moi. » Là-dessus, vous appelez à votre aide la justice, à qui vous faites l'injure de croire que vous aurez bon marché de ses lumières. C'est révoltant.
On insiste, et l'on cite le tome 712 de la collection Dupuy comme étant la patrie primitive de ma lettre de Montaigne. Examinons ce volume.
Ce n° 712 est rehé avec les n" 711 et 713. Il porte en tête une feuille écrite de la main de Pierre Dupuy, avec les mots suivants et. sa signature en dessous :
UETTRES DE PLUSIEDBS GRANDS PERSONNAGES.
MDCXLVI (1).
Au répertoire qui renvoie à ce volume, le titre n'est plus le même, il est transformé en
LETTRES DE PLUSIEURS PERSONNES DE QUALrTÉ.
Deux titres pour un. Mais en bonne conscience, est-ce qu'aucun des
(1) Cette date est celle de l'année où les lettres ont été réunies en volumes. Elles sont de toutes dates, placées à tort et à travers et sans ordre chronologique comme les lettres de Dupuy dans lacolleclion Peiresc : 1600 après 1627, etc.
deux est littéralement celui qu'a indiqué la Galerie française, à savoir :