LETTRES FRANÇAISES DE DIVERS GRANDS HOMMES
Non, assurément. Notez bien que les Dupuy sont explicites, quand il se trouve des lettres qui sont adressées soit à eux, soit à leurs auteurs : ils le mentionnent. Ainsi, dans le tome suivant, n" 713, le titre porte :
Lettres de M. de Saumaise à MM. Dupuy.
En présence de pareilles dissemblances de titres, mes adversaires ne sentent-ils pas que leur fausse logique vient se briser contre les faits et les foule dans un cercle sans issue? Il n'est simple apprenti amateur d'autographes, soit en France, soit à l'étranger, qui ne sache que ce genre de titres : Lettres françaises, Lettres latines, Lettres anglaises, Lettres italiennes de divers grands hommes, eu l'intitulé banal des recueils de miscellanées autographiques. J'en ai trente de cette espèce, et j'ai emprunté ce lieu commun à deux volumes que possédait Lémontey, l'une de Lettres françaises, l'autre de Lettres latines : deux livres de fort mince apparence et où chaque lettre était passée sous un mauvais ruban qui la retenait, mais où se trouvaient quelques documents de grand prix. On se trémousse bien fort pour fausser la source de ma lettre de Montaigne, quand un mot d'explication avec moi l'eût si facilement rendue manifeste. Mais ce mot, mes adversaires n'ont pas daigné l'écouter. Lémontey, qui avait donné les notices de Marguerite de Valois, de Jeanne d'Albret, de François de Guise et de Coligny dans le premier volume de la Galerie française, était tout naturellement connu de Gouget, et celui-ci a copié le Montaigne dans le volume des Lettres françaises de Lémontey, et s'est trompé en indiquant la source de son emprunt, comme s'est trompée l' Isographie de M. Duchesne, comme s'est trompée l'Iconographie de M°" Delpech, comme se sont trompés tous ces
livres à citations niiiltiplices et minutieuses. Comment d'aillours s'étonnerait-on d'un écart de mémoire de la part d'un homme (|ui plus lard, de laiblesse en faiblesse, arriva jusi^u'à la perte totale de la raison? Et qui sait, si ce n'est Dieu, la limite fatale où la raison finit, où la folie commence?
Lémontey n'était point de ces amateurs ardents, à l'afrût, je ne dis pas des ventes d'autographes (on n'en faisait guère alors), mais des occasions. 11 se bornait à garder le peu qu'il avait. Fils d'une trèsriche beurrière-épicière, marchande de fruits, de Lyon, heureusement douée, et qui, entre le beurre et la cannelle, barbouillait secrètement d'assez jolis vers, ce qu'elle appelait « faire du papier pour la boutique, » il avait commencé presque enfant une collection d'autographes, en triant, au magasin, les papiers achetés à la livre. L'autographe, n'en déplaise au\ grands hommes, a de l'affinité avec la beurrière. Aussi l'enfant fit-il assez belle moisson; et cela, joint à des débris de papiers de famille, car on se vantait d'avoir la sienne, composa les deux cahiers en question. Lémontey descendait, par sa mère, de ce petit paysan deMirebeau, en Bourgogne, Hugues Picardet, qui, par la protection des princes de Bauffremont, reçut une belle éducation, et s'éleva à un tel degré de savoir, de doctrine et de considération, que, dans cette vieille société, qui, bien qu'on en dise, ne repoussait personne, il parvint au poste de conseiller procureur général au parlement de Bourgogne, à la fin du xvi' siècle, et maria sa fille ainée à Jacques-Auguste de Thon, non le grand historien de ce nom, mais le président aux enquêtes, ambassadeur en Hollande. C'est à la seconde fille de Picardet, mariée à un avocat fort occupé alors, que Lémontey faisait remonter sa généalogie. Eh bien ! cette descendance même me fournit un puissant argument. La lettre de Montaigne n'est pas la seule que Gouget ait empruntée de Lémontey; il tint de lui encore Le Sueur et La Bruyère, et une lettre plus anciennne, celle d'Etienne Pasquier. Or, cette dernière lettre, c'est la Galerie française qui le dit, est adressée au procureur général Picardet. C'était un de ces papiers de famille dont Lémontey était
si fier. La beurrière de Lyon eût fait quelques jolis vers sur l'incident (1).
§ X. « Celte interminable question, comme dit M. Feuillet, c'est l'inventaire de la collection Dupuy qui l'a résolue pour nous. Il ne nous reste plus qu'à faire accepter cette solution par la bonne volonté de M. Feuillet. »
Cet inventaire me conduit précisément à une solution diamétralement opposée. Le temps ne fait rien à l'affaire : c'est la vérité qui importe, et si l'on m'eût démontré, quelque tardivement que ce fût, la vérité des assertions soi-disant nouvelles de la Bibliothèque, j'aurais sur-le-champ fait présent de ma pièce. Mais, en vérité, est-ce se montrer difficile sur les preuves que de ne point accepter de pareilles pauvretés et obscurités ? Car, enfin, ma pièce, feuille pure et vierge, ne porte nul signe quelconque de repère : ni cote, ni estampille, ni trace de couture. D'un côté, tous les catalogues disent uniformément Montagu; de l'autre, en supposant que le répertoire dît Montaigne, ce serait tout au plus Montaigne tout court, Montaigne en général, sans nulle spécification. Or, il y a deux lettres de Montaigne égarées dans d'autres volumes, et qui, en toute rigueur, peuvent aussi bien et même de préférence avoir appartenu à ce volume 712. Enfin, aucun des deux fitres de ce volume duquel vous voulez à toute force que ma lettre, qui n'a jamais été cousue, ait été arrachée, n'est idenfiquement celui qu'a donné Gouget, et vous avez le courage de vous inscrire contre la déclaration de M. Letronne! Et vous supposez que gens qui ont passé les dents de sept ans ne verront point à mordre en tout cela !
§ XI. « M. Jubinal, qui disserte à grand bruit sur toute cette affaire et sur plusieurs autres, ne nous a pas révélé l'existence de la tache d'encre
(1) Pour y ajouter un trait, je lui aurais dit que la veuve du dernier de ces Valois auxquels appartenait la comtesse de La Motte qui s'est rendue si honteusement cclcLrc par l'affaire du collier, mais, qui n'en descendait pas moins de Henri II p^i- une Nicole de Savigny, est en ce moment portière ù l'église et couvent des Missions étrangères, au faubourg Saint-Germain.
apposée dans le volume dont nous l'avons autorisé à prendre connaissance. Ce délit nous était connu quelques mois avant que M. Jubinal ait cru devoir en faire au public l'indiscrète confidence. Mais si, comme on doit le supposer, celte tache d'encre a été faite sur l'exemplaire de l'inventaire communiqué à M. Jubinal pour dissimuler un vol accompli, l'auteur de celte dissimulation a bien mal réussi dans son entreprise. En elTet, la rature n'a été faite que sur une des plus mauvaises copies de l'inventaire de la collection Dupuy, et nous avons en outre 1** l'original de cet inventaire rédigé en 1720, et signé, paraphé, à la première et à la dernière page, par les héritiers indirects de Dupuy et par le premier acquéreur de la collection, le procureur général Joly de Fleury; 2° une copie sur papier timbré du même inventaire, faisant partie des manuscrits et papiers acquis à M. Joly de Fleury, le 51 juillet 1756 [sic; mais il y a erreur de copiste sans doute : il faut 175i); 5° une troisième copie faite pour le président Bouhier. Or, sur tous ces exemplaires, dont l'auteur de la rature ignorait l'existence, la description du volume qui porte le n** 712 commence par ces mo!s :
« Lettres de plusieurs personnes de qualité : Ronsard, Henry Eslienne, Coquelay, Cl. Dupuy, de Montagne, Audebert, d'Albain, etc. H n'y a donc pas à rechercher si la rature cache le nom de Monlagu ou celui de Montaigne. »
J'avoue qu'au point de vue de la cause, je ne saurais prendre au sérieux cette histoire de tache d'encre, pour laquelle M. Jubinal, épuisant Yit/ios et \e pathos, avait promis la célébrité du pâté d'encre de Paul-Louis Courier, et qui n'a eu que la célébrité de M. Jubinal. — Une chose me frappe, c'est ce mot curieux du Mémoire: « M. Jubinal ne nous a pas révélé ce pâté; le délit nous était connu plusieurs mois avant qu'il n'en fit au pubhc l'indiscrète confidence. » Vrai ! vous connaissiez cette tête de Méduse avant que M. Jubinal ne la montrât au public? vous la connaissiez, et vous avez été discret à ce point que vous n'en ayez n'en dit à personne, pas même à vos collègues du département des manuscrits! Vous la connaissiez, et vous, si ardent de zèle, que vous recommenciez en sous-œuvre tout ce qui est bien fait, que vous lanciez votre acolyte pour m'attaquer extra-judiciairenient, quand nous avons un procès engagé, vous n'avez pas jeté les
hauts cris, vous n'avez pas mis sur pied le ban et l'arrière-ban de la Bibliothèque pour découvrir le coupable! vous n'avez trouvé nul usage à faire de cette noire découverte! Quoi! celte révélation met, suivant vous, le Cabinet des manuscrits sur la trace d'une étoile filante, d'une lettre fugitive : quelle occasion de se faire place et de se montrer au grand jour! N'importe, cette vigilante mais discrète Bibliothèque attend, l'arme au bras, pour exercer ses droits et ses devoirs, que les temps soient accomplis! Elle attend que M Jubinal ait fait scandale, qu'il la prenne par l'épaule et la pousse au combat. Elle n'a rien soupçonné, rien imaginé, rien découvert par elle-même (car, entre nous, si elle dit le contraire, m'est avis qu'elle se vante un petit : la découverte est vaine, il est vrai, mais enfin elle l'accepte); elle est à la remorque d'un étranger qu'elle traite de haut, à qui néanmoins elle devrait remettre ses clefs, puisqu'il a fait sa besogne. Lui, en votre lieu, a dit votre messe; à lui donc la mense et la place; car serait-ce chose de république, qu'à l'exemple de cette maison d'un grand d'autrefois que rappelle Paul-Louis, tous, dans la grasse Bibliothèque, eussent bénéfices, hormis l'aumônier?
De deux choses l'une : ou le pâté est ancien, ou il est nouveau. Ancien, pourquoi ne serait-il pas d'un conservateur, de l'abbé de Lespine, par exemple, qui eût mis le catalogue d'accord avec le volume? Récent, il y a autre chose à dire. Quand j'en appris l'existence par la brochure de M. Jubinal, j'allai au Cabinet des manuscrits, et j'examinai la rature en société de M. le docteur Payen et de l'un des conservateurs; — nous ne fîmes qu'un cri tous trois : « C'est de l'encre presque fraîche; cette rature n'a pas plus de trois mois! » Ce fut au point que le docteur tacha d'encre un morceau de papier, rien qu'en humectant, non la rature même à laquelle nous ne voulions point toucher, mais une maculature qu'elle avait laissée sur la feuille en regard. Le docteur est là pour déclarer le fait. De bon compte, est-ce qu'une pareille rature n'est pas plutôt pour appeler les regards que pour les détourner? Aussi je n'accuse personne, mais je déclare qu'il ne m'est nullement prouvé, comme à vous, que le
pâté ait eu pour objet plulùt de dissimuler un vol que d'en faire supposer un. En ces temps de zèle, la fureur de faire parler de soi, la rage d'avoir raison à tout prix, sont bien ingénieuses. 11 sert de peu do jeter, en glissant et quasi par manière d'acquit, ce mol équivoque : « On doit supposer que cette tache a été faite pour dissimuler un vol accompli. » Ce n'est pas là raisonner, fouiller une question et l'éclaircir. Votre devoir, messieurs les conservateurs, puisque vous faites tant que de prendre la plume, est d'être nets et explicites, et non pas énigmatiques. Examinez le oui bono ? Dites-nous à qui la rature, s'il y a eu délit, a pu profiter. Ce sera apparemment, dans votre système, au voleur de mon Montaigne ; mais, prenez-y garde, il faudra la faire remonter à plus de trente ans. Trente ans !
Convenez-en : pendant l'intervalle écoulé, La Parque à la sourdine a diablement filé!
Alors, comment expliquerait-on que ce fameux pâté n'eût frappé personne depuis cette lointaine époque? Ce répertoire est cependant un de ceux qui ont été le plus remués par les conservateurs et par le public pour les travaux historiques officiels comme pour les travaux privés. Vous avez, dites-vous, découvert la rature un peu avant la publication de M. Jubinal, — et vos prédécesseurs n'auraient pas eu ce mérite en vingt-huit années ! La tache leur eût échappé même à cette époque où, sous M. Letronne, l'attention de toute la Bibliothèque avait été éveillée par mon initiative ! Allons donc ! Qui veut trop prouver ne prouve rien.
Et puis, le public de la salle de lecture n'a pas ses coudées tellement franches sur les tables du Cabinet des manuscrits qu'on pût prendre tranquillement son temps pour exécuter, en échappant à tous les regards, une rature de cette force. Impossible, en un mot, de l'expliquer d'une autre façon qu'exécutée paisiblement et à loisir. Qui donc l'a faite? Vous rejetterez-vous sur un conservateur ou sur quelque affilié ? Vous avez fait autant d'ignorants de vos prédécesseurs dont vous recommencez en sous-œuvre la besogne ; il n'en coûte pas davantage de trouver parmi eux un voleur.
La table sommaire du répertoire fait elle-même le procès à votre système. Elle s'exprime ainsi littéralement :
Volume 712. Lettres de plusieurs persorines de qualité.
Ronsard, Henry Estienne, Coquelay, Cl. Dupuy (ici le pâté, laissant percer encore les lettres Mo et des jambages confondus dans des ratures multipliées), Audebert, d'Albain, CL Dupuy, Du Bartas, Corhinelli, Bongaret (pour Bongars), Van de Chas, Guillemier, Renaut, Dolot (pour Dolet), S. Jovi da Favo (Dufaur de Saint-Jory), Contius, Pasquier, Linguelheim (Lingelsbem, de Heidelberg), Worneren, Th. Beza, C. Dumouli?i (Du Molin), Plantin, Vinet, Savaron, Sponde, Dony, d'Aviron, du Haillan, Gueffîer, Rivet. Vient ensuite un etc.
Ouvrez maintenant le volume 712; ne manque-t-il que le Montaigne dont on mène tant de bruit? Non, il manque également Ronsard, Henry Estienne, Coquelay, Claude et Clément (les deux Cl. désignant probablement ces deux prénoms) Dupuy, Albain, Du Bartas, Dolet, Etienne Pasquier, Worneren, — en un mot, un cahier tout entier. S'il y a eu vol et non transposition, qui a volé une pièce a volé les douze : tout le cahier y a passé en même temps. Alors, supposerezvous que le voleur ait été assez bête pour rayer un seul nom quand il aurait eu intérêt à faire également disparaître le tout ? Un voleur est plus habile, quand surtout il est de loisir comme l'aurait été celui-là. Est-ce que les autographes de Ronsard, d'Henry Estienne, de Du Bartas, de Dolet, d'Etienne Pasquier n'étaient pas des raretés littéraires de collection aussi bien que celui de Montaigne, et dont il aurait fallu de même masquer la disparition ? En outre, il y avait là une lettre de Théodore de Besze, l'un des pères du beau langage français; — comment le voleur, s'il y eût eu voleur, l'eût-il laissée? Comment, d'une autre part, eût-il enlevé des autographes de nulle valeur, tels que ceux des deux Dupuy? Mêmement des chiffons insignifiants qui n'auraient point trouvé acheteur dans les ventes, tels que des épîlres
des A /bain, Coque/ni/ (1), Wnrneren{2), gens aussi complètement ignorés que le seront un jour les plus renonnnés de nos adversaires? En Un de compte, tout cela est absurde, et ce pà-âté de Brid'oison, beaucoup moins « probable » que le fameux soufflet de jésuite de la xiv' Provinciale, n'est, à tout prendre, qu'une légèreté de plus à reléguer aux divagations des sottisiers du temps, si mieux n'est d'y voir, comme je l'ai sou[)Çonné (je ne suis pas le seul), un pâté postiche et ajX)cryphe, une infamie moderne destine^; à faire supposer une soustraction. Dans l'un comme dans l'autre cas, la cause s'en est trop préoccupée. Passons.
§ Xn. a Voilà un fait bien posilif, dégagé de toute équivoque : suivant rinvenlaire original, el suivant loules les copies de cet inventaire, une leUre autographe de Montaigne à Claude Dupuy existait autrefois dans le volume de la collection Dupuy cjui porte le n" 712.
« Qu'on ouvre ensuite le n" 712, el qu'on y cherche la lettre mentionnée dans l'inventaire, elle n'y est plus : c'est un second fait aussi incontestable que le premier. »
Comme dans ce que vous venez de dire, monsieur le rédacteur du Mémoire, on voit la prévention qui vous aveugle et vous empêche d'être bon juge ! En elTet, ce qui est « positif et dégagé de toute équivoque, » ce n'est point votre assertion, c'est le contraire de votre assertion. Ce qu'il y a de positif et d'incontestable, c'est que l'inventaire original ne fait nulle mention d'une lettre de Montaigne à Claude Dupuy au volume 712; c'est qu'aucune copie de cet
(1) Coquclcy et non Coquclay. C'était une famille de robe.
(2) M. Jubinal suppose que ce pourrait être Vertunen; sans doute a-t-il voulu imprimer Verlunien, c'est-à-dire Vcrtunien-Lavau, docteur en médecine à Poitiers. Mais les Icllres de ce bibliophile sont à leur ordre dans le volume. 11 parle aussi d'un Vcrsamont, compris dans Veto, du catalogue : lisez Verlluunont, nom fort connu. Il cite encore parmi ces tic. des lettres de Chastclet , il veut dire Hay du Chastelet , l'avocat au parlement d'Aix, qui fut le premier secrétaire pcrpélucl de l'Académie française. II. Laisnc d'.Vix et Jacques Séguicr, l'envoyé à Rome, sont aussi dans les limbes des etc.
inventaire n'en dit le moindre mot. Cela est faux, archifaux; c'est vous qui commentez et interpolez. Et cette assertion est grave, car, à l'admettre, il y aurait déjà commencement d'indication de ma pièce, tandis que, dans la réalité, il n'y en a aucune. Encore une fois, des catalogues les uns disent Montagu, les autres Montagne; pas une syllabe, pas un iota de plus. Le reste est invention ou lapsus, si l'on veut; mais ce lapsus, sous votre plume et en pareille matière, est une inadvertance répréhensible et sans excuse. Ah ! c'est donc là le secret motif pourquoi vous vous êtes évertué à me cacher les catalogues, inventaires et répertoires que l'on remet aujourd'hui encore au premier venu à la salle de lecture I ce sont donc là les « moyens que, suivant votre expression, vous ne vouliez pas me fournir contre vous! » Ainsi, voilà deux choses : celle-ci et cette date obstinée de 1821, dont vous vous êtes servi à l'étourdie et à l'insu de votre raison pour enchevêtrer une dialectique spécieuse I voilà comme vous avez trompé la religion de l'administrateur général et du Conservatoire de la Bibhothèque, qui, sur un faux exposé, ont provoqué les poursuites en revendication ! voilà comme le ministre de l'Instruction publique a été induit à les autoriser! Pour la date, un facile argument, tiré d'un de vos propres ouvrages, en a fait rudement justice. Le moindre examen de vos répertoires, que vous citez si mal, suffira pour faire tomber votre légèreté nouvelle.
§ Xin. « Puisque cette lettre était dans la collection Dupuy et n'y est plus, elle en a donc été distraite par un larcin. C'est une conclusion contre laquelle on serait bien empêché de s'inscrire. »
La conclusion serait admissible, si elle venait après des preuves. La réfuter ferait redite. Passons encore :
§ XIV. « Mais à quelle date ce larcin a-t-il été commis?
« Nous accordons très-volontiers à M. Feuillet que, dans le pamphlet de M. Jubinal, le faux se choque contre le vrai. » Ainsi, l'auteur du pamphlet s'efforce d'établir sur des indices recueillis, dit-il, sur l'observation attentive
(lu volume, que la lettre de Montaigne, celle de Ronsard et plusieurs autres oralement portées à l'inventaire, également ravies au n" 712, ont disparu depuis que les pages de ce volume ont été rapprochées el unies par le fil et la colle du relieur. Cette assertion doit sembler chimérique à M. Feuillet, du moins en ce qui regarde la lettre de Montaigne; elle l'est en effet. C'est vers 1851 que les derniers volumes de la collection Dupuy, auparavant cartonnés, sont revenus de chez le relieur, cl M. Feuillet sait,. parfaitement qu'avant celte date il avait entre les mains la lettre dont M"'" Delpech a publié le fac-stmtle. La Bibliothèque nationale, nous le reconnaissons, avait élé dépouillée, avant l'année 1851, des lettres de Montaigne, de Ronsard, etc., etc., que contenait le n" 712 de la collection Dupuy.
« Mais, pour que nous ne soyons pas autorisés à rechercher chez autrui la lettre de Montaigne qui nous manque, il faut que celte lettre ait été enlevée à la collection Dupuy avant l'année 1754, date du transport de la collection dans le cabinet du roi. Or, en 1820 ou 1821 , M. Gougcl copiait, calquait lui-même, à la Bibliothèque nationale, la lettre qui se voit aujourd'hui chez M. Feuillet; il ne serait donc pas aisé de faire remonter la soustraction de cette lettre jusqu'à l'année 1754.
« Voilà plus de détails qu'il n'était peul-étre besoin d'en donner pour répondre à la question posée par M. Feuillet , et rendre clair ce qui lui semblait obscur. Surpris, alarmé, en 1857, par la révélation de M. le docteur Payen, il demandait alors aux conservateurs de la Bibliothèque de lui prouver qu'une lettre de Montaigne avait été soustraite du trésor de l'État. Maintenant cette preuve est fournie. Nous avons donc lieu de croire que M. Feuillet s'empressera de terminer, pour sa part, une contestation qui pourrait durer quelque temps encore, en restituant à la Bibliothèque un autographe de grande valeur dont elle n'a pu être dépouillée que par uo
larcin.
« Pour copie conforme,
« Signé : Naudet. »
Quand la pièce aurait-elle disparu, si jamais elle a fait partie du fonds de Dupuy? Cette collection n'a pas toujours appartenu à la Bibliothèque. Des mains des frères Dupuy, elle a passé par succession à des collatéraux; ceux-ci l'ont vendue, en 1720, au procureur général Joly de Heury, et le procureur général l'a rétrocédée, en 1734,
à la Bibliothèque. Voilà bien des migrations pendant lesquelles la collection Dupuy, pareille à la fiancée du roi de Garbe, a pu laisser chaque fois quelque trésor de virginité sur les ronces du chemin. Et, de fait, elle y a laissé de nombreux débris; car, en 1720, lors de la vente à Joly de Fleury, dix à douze volumes manquaient à l'appel, dont l'absence fut constatée au procès-verbal de vente. Ces volumes ne reparurent jamais durant la possession de M. Joly de Fleury, et par conséquent n'entrèrent point, en 1734, à la Bibliothèque. Ils n'ont donc jamais été la propriété de la Bibliothèque, pas plus que ne le seraient des cahiers, des pièces séparées, qui auraient été extraits volontairement par les précédents propriétaires, se seraient égarés, ou même leur auraient été dérobés ; car, en définitive, la Bibhothèque ne peut être propriétaire que de ce qu'elle a réellement acquis, de ce qui lui a été livré. Or, à l'exemple du célèbre bibliophile Grolier, qui inscrivait sur tous ses livres : lo. Grolerii et amicorum, les collecteurs d'autrefois, qui n'avaient guère de recueils d'autographes que pour l'usage de la science, les mettaient sans scrupule à la disposition de leurs amis. Le goût des collections, en tant que pures curiosités, était alors fort restreint à cette époque. Quand celui-ci ou celui-là venait à être enlevé, le mort saisissait le plus souvent le vif, et les restitutions ne suivaient pas toujours le décès. De son côté, on possédait des recueils ou des lettres qui appartenaient au défunt et qu'on ne rendait pas; cela faisait compensation. C'est ainsi que les Dupuy avaient incessamment, dans la circulation savante, des volumes de leur grande collection qu'ils prêtaient pour l'élude ou pour la copie. Cela résulte du témoignage de l'Estoile, qui le dit dès le début de son Journal, et le répète fort souvent ailleurs; car il leur faisait de fréquents emprunts. On voit même, en un lieu de ce même Journal, que Pierre Dupuy possédait plusieurs lettres autographes de Babelais, qu'il prêta, un jour, à l'Estoile. La collection Dupuy n'en contient plus que des copies. Par contre, elle s'est enrichie de plusieurs volumes et dossiers amicorum. — Que si encore on avait eu l'attention de relever et constater successivement aux répertoires et catalogues
de la collection Dupiiy les lacunes de volumes, de cahiers et de pièces non rentrés, on pourrait faire (juelque iond sur le témoignage de ces catalogues et répertoires, pour constater les soustractions commises depuis l'acquisition; mais la Bibliothèque ne se donne pas le tracas de pareilles précautions; elle est trop grande dame. Et quand, en 1734, elle acheta des deniers de l'Etat cette collection célèbre, elle n'eut pas même le scrupule qu'avait eu, en 1720, le procureur général, un particulier, de faire un récolement exact et minutieux par volumes et par pièces de ce dont elle prenait livraison. Que vientelle aujourd'hui, après toutes ses négligences, s'appuyer sur de semblables catalogues 1 — Encore une fois, fùt-il prouvé, — et le contraire est patent, — que mon autographe de Montaigne eût jamais fait partie des papiers Dupuy, qui prouverait qu'il fut jamais entré à la Bibliothèque avant que je l'y portasse moi-même? C'est comme si le propriétaire d'un hôtel que vous auriez habité venait ex abrupto, trente ans après votre sortie, vous réclamer des réparations et dommages, alors que vous auriez eu déjà dix successeurs.
Quand la collection Dupuy entra à la Bibliothèque, elle n'était (jue cartonnée, c'est-à-dire cousue, collée et couverte seulement de papier. On ne l'a revêtue d'une demi-reliure définitive en veau que de 1 828 à 1 83 1 , — reliure , par parenthèse, fort médiocre, mais moins mauvaise encore que les reliures misérables, sortes d'emboîtages sans solidité, dont on afTuble aujourd'hui, sous M. Hauréau, dans un si grand établissement public, les manuscrits qui devraient être rendus solides et durables à jamais. — Vous reconnaissez que le volume 71 2 n'a subi aucune mutilation depuis sa reliure en peau, par conséquent, à partir de 1828 à 1831 jusqu'à ce jour. Vous réfutez en cela M. Jubinal, que, pour mon compte, je n'aurais point pris la peine de réfuter, si vous ne fussiez descendu à ses arguments. Alors il vous faut prouver que le prétendu larcin est antérieur à 1 820, et pour cela vous revenez encore sur le témoignage M. de Gouget . un dernier mot donc sur ce témoignage.
Il suffit d'examiner la Galerie française pour se convaincre que,
si M. Gouget n'eût point fait confusion primitivement, en 1 820, dans son indication d'origine, il eût désigné le fonds où il aurait puisé la pièce à la Bibliothèque nationale, si c'eût été à la Bibliothèque qu'il l'eût trouvée. Il ne manque jamais à cette louable minutie d'éditeur; il pousse même le scrupule jusqu'à indiquer le folio, quand les folio sont marqués. Comment, pour le Montaigne , se fût-il écarté de sa constante méthode? L'indication d'un fonds aussi célèbre que le fonds Dupuy, qui étale sa richesse sur tant de rayons, se fût forcément placée sous sa plume. Il y a mieux : il donne deux pièces comme tirées de ce même volume ; — s'il se fût trompé une fois dans sa mention d'origine, il ne se fût pas trompé deux. D'après son énoncé, il me paraît évident, à en juger par ses habitudes de travail, qu'il a voulu désigner un volume distinct, sui generis, un tout et non la partie d'un tout. Se borne-t-il à écrire Bibliothèque royale tout court, c'est qu'il s'agit de lettres séparées qui n'appartiennent pas à des fonds connus. S'il ne donne aucune indication d'origine pour une pièce, c'est que l'original appartient à une collection privée. Rarement il nomme une de ces collections. Il n'en était guère alors qui fussent assez généralement célèbres pour faire autorité. Mais une chose remarquable et dont il faut tenir compte, c'est qu'en tête des notes spéciales du premier volume de la Galerie française, où se trouve le fac-similé du Montaigne, est une sorte d'avertissement dans lequel Gouget annonce qu'il a puisé presque tous ses autographes au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque royale, presque tous, et non pas tous; et cependant quand, dans ces notes mêmes, il en vient à indiquer pièce à pièce la source de ses fac-similé, il n'en est pas un seul qu'il ne porte comme émanant de la Bibliothèque. Ou le bonhomme Gouget était un insigne étourdi et commençait l'aliénation mentale dont il a été traité plus tard, ou cette réticence a presque tous » avait dans son esprit une signification, et s'appliquait au Montaigne et à quelque autre pièce.
Quand le docteur Payen interroge Gouget, en 4837, sur ses souvenirs à propos des origines du Montaigne, celui-ci répond au doc-
teur qu'il a reij'u, à la Bibliothèque royale, des mains de feu l'abbé de Lespine, le volume où se trouvait la pièce. Or, à cùlé de ce témoignage de Gouget vient précisément se dresser le témoignage réitéré de ce même abbé, employé fort entendu du Cabinet des manuscrits^ En 1820, il voit mon autographe, tout frais sortant des mains de Lémonley; il l'examine avec une attention particulière, je puis même dire passionnée, et me déclare que la Bibliothèque, qui ne possède point de lettres de Montaigne, ne peut établir par la comparaison l'authenticité de la mienne. Notez que cet abbé Lcspine est un Périgourdin, chercheur infatigable de documents sur les illustrations de sa province; qui professait, comme aujourd'hui M. le docteur Payen, un culte pour Montaigne, la grande gloire du Pérignrd, à telles enseignes qu'il a rempli plusieurs cartons de ses travaux sur son sujet favori, lesquels il a légués à la Bibliothèque. Si jamais il eût vu une lettre de Montaigne au Cabinet des manuscrits, est-ce qu'il l'eût oublié? est-ce que lui, le minutieux annotateur, n'eût pas sur-lechamp coté celte lettre au grand répertoire alphabétique français? Il y a mieux, quand, de 1827 à 1830, l'un des conservateurs actuels de la Bibliothèque nationab% l'honorable M. Duchesne aine, travaillant à recueillir des pièces pour les calques de \ Isographie, dépouilla les fonds de Béthune, de Colbert, de Nicaise, de Germain Garnier, et même celui des Dupuy, il chercha en vain une pièce de Montaigne, et Gnalement l'abbé Lespine arrêta toutes ses recherches en lui affirmant que la Bibliothèque n'avait jamais rien trouvé de la main de cet écrivain. Voici les propres paroles qu'a écrites, à ce sujet. M. Duchesne, sous la date du 13 mai dernier :
a Lors (lu voyage que je fis, en 1827, en Allemagne, je fis faire quelques calques à Munich, à Vienne, à Dresde, à Prague et ù Berlin; ils furent acceplés à mon relour, el notre travail avançai! beaucoup. Cependant nous regrcllions quelques lacunes; une, entre autres, que nous aurions désiré remplir, était celle de Michel de Montaigne, dont le nom m'avait ému un instant en l'apercevant au bas d'une lettre; mais elle n'était pas du philosophe périgourdin; elle était d'un homonyme, entrepreneur de travaux publics
à Dunkerque, el était adressée au ministre Colberl. Il nous fallut donc renoncer à donner celte célébrité. M. Lespine, d'ailleurs, dont plusieurs fois j'avais exercé la complaisance, m'assura qu'il n'avait jamais trouvé a