‹ Réponse à une incroyable attaque de la Bibliothèque nationale touchant une lettre de Michel de Montaigne (volume 2)Chapitre 7 sur 32 · COUÏ · texte numérisé non relu

COUÏ

Ainsi, la calomnie marchait comme un incendie, et, tâchant à se jouer de la haute sagacité du magistrat, le sollicitait violemment d'une démarche dont sa dignité révoltée eût eu plus lard à gémir.

M. Lascoux , un des grands amateurs d'antiquités du Périgord , est aujourd'hui membre d'une commission des Catalogues près la Bibliothèque nationale, avec M. Taschereau, après l'avoir été encore à la Bibliothèque, d'une autre commission, en 1848, avec M. Ravenel du Cabinet des livres, et le même M. Taschereau. Soit à la société de i'Histoire de France, soit au palais Mazarin, il est souvent en contact avec des gens qui se sont faits mes ennemis; en un mot, lui qui ne m'a jamais ni vu ni entendu, vit dans un milieu qui m'est hostile. Eh bien! ces relations mômes furent pour lui un motif de plus de peser les faits avec une raison plus circonspecte et plus impartiale : tant il est vrai que l'amour de la justice et de l'équité n'est, en autres termes, que l'amour de l'ordre et de la vérité dans le cœur d'un vrai magistrat. Aussi, malgré la faveur qui s'attache tout naturellement, auprès du ministère public, à toute réclamation faite au nom de l'Etat, M. Lascoux trouva la demande exorbitante et ne voulut point s'y associer. Un magistrat éminent, à l'esprit juste et au cœur noble, M. le procureur général de Royer, aujourd'hui garde des sceaux, était malheureusement indisposé; ce fut M. Lascoux qui eut, comme c'était son devoir, à rendre compte de l'incident au garde des sceaux d'alors, M. Rouher. Celuici, esprit modérateur, ne trouva pas mieux justifiée l'audacieuse demande de l'administration de la Bibliothèque, et voulut en conférer avec son collègue du ministère des Affaires étrangères, M. le général de Lahitte, sous les ordres duquel j'étais alors placé. La prétendue fuite d'un homme qui laissait

derrière soi un établissement de quarante années, femme, enfants, amis, affaires : tout le passé et tout le présent, — parut d'abord, dans son entier ridicule, au Général qui savait mieux que personne ce qu'il m'avait envoyé faire en Allemagne. Mes agresseurs avaient oublié qu'en matière de plaisanterie, si le conte n'est pas vrai, encore faut-il qu'il soit bon ; celui-ci était par trop naïf. La nature de la première imputation prémunissant contre les autres, prévint l'indignité d'une mesure sommaire et draconienne dont l'application eût fait demander si la Justice est instituée pour la protection des honnêtes gens ou pour les menus plaisirs de quelques pédants, envieux ou ambitieux, à tout le moins vindicatifs.

Notez que la requête officielle présentée au parquet par M. Naudet, requête que j'ai lue, était une plainte contre inconnu, ayant seulement pour objet de demander que le libraire chargé delà vente de mars 1847, et dont l'administrateur reconnaissait la bonne foi, fût appelé à faire connaître les acquéreurs des pièces prétendues soustraites, afin que ces pièces fussent réintégrées à la Bibliothèque nationale. De mon nom pas une syllabe. Mais en même temps qu'il remettait cette plainte contre inconnu, lui et M. Hauréau portaient de vive voix, devant la Justice et semaient partout sous main une accusation directe contre moi. Ce n'est pas tout, ils appelaient à la rescousse pour les faire entendre à l'appui de leur réclamation, non pas de loyaux conservateurs ou employés titulaires de la Bibliothèque, connaissant, pour y avoir pris part, toutes les relations que j'ai pu avoir avec le Cabinet des manuscrits, — mais des étrangers à la Bibliothèque, mais ceux-là même qu'un jour, poussé à bout de patience, j'ai eu l'occasion de combattre sur leur propre terrain, touchant un écrit de Rabelais, et dont l'amour-propre ne m'a pas plus pardonné leur défaite que leur jalousie ne me pardonne mes collections, qu'ils n'ont jamais vues. Ce serait le cas de modifier en leur honneur le vers si fameux : « Tantœne animis cœlestibus irœ! »

Les rages envieuses, avides de démolition et de bruit, prirent ici le masque de l'intérêt général. On cria sur les toits au crime ; on commenta, augmenta, envenima.

Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage,

a dit Martine, le gros bon sens des Femmes savantes (act. v, se. 5).

Ce bourdonnement, dont une coterie et quelques oisifs de la grande ville

s'étaient faits les iVhos, parvint aux oreilles de plusieurs magistrats élevés de rocs amis. Dans leur indignation, ils se rendirent spontanément auprès du pro'ureur de la Uépubliquc, — non certes pour lui parler de l'allaire en elle-même : — des juges savent trop bien qu'une allaire appartient exclusivement aux juges appelés à en connaître), — mais pour lui parler de ma personne qu'on essayait de faire marquer si gratuitement du sceau de la réprobation publique; mais pour lui attester avec l'autorité de leur caractère, que, loin d'être en fuite, j'étais en mission spéciale, chose d'ailleurs si facile à vérifier à l'hôtel des Capucines, et que je serais toujours prêt à répondre devant la Justice, dès que je serais, ce qui ne tarderait pas, à portée de le faire.

Cependant, de mon côté, je continuais paisiblement mes travaux en Allemagne sans me douter de ces intrigues, que mon retour devait faire retomber de tout le poids de leur indignité sur mes agresseurs, habiles seulement à frapper par derrière et dans l'ombre, pour que leurs coups demeurent impunis. — Mais c'en est assez touchant ces ennemis sans pudeur qui me diffament avec une mitraille insaisissable d'absurdes on dit. Je me borne à rappeler la circonstance qui eiît dû les retenir, et qui sûrement les a décidés, c'est que j'étais absent ! 0 Molière ! ô Beaumarchais!

A mon retour, après avoir rendu compte à M. le ministre des Affaires étrangères de mon voyage, j'appris de sa bouclic ce qui s'était passé pendant mon absence. J'appris les inventions sur lesquelles MM. Hauréau et Naudet avaient appuyé leur demande de descente dans mon domicile. Je remis au juge d'instruction, M. Legonidec, chargé de la suite de la réclamation de la Bibliothèque concernant la vente de mon ami de Chûteaugiron, des pièces trouvées dans ses papiers et constatant d'une façon péremploire, irréfragable, l'origine des documents vendus. Le ridicule fantôme si maladroitement évoqué contre un absent était évanoui. — Un souffle, et la torche était éteinte. — Mais quoi ! sans l'intervention du procureur de la République et des ministres de la Justice et des Affaires étrangères, le jeu ténébreux d'une intrigue pouvait donc provoquer la mesure sommaire d'une perquisition de Justice chez un citoyen inoffensif absent! Quoi! sur la seule dénonciation sans preuves, sur les seules suggestions sans base de l'auteur de la Montagne, on pouvait donc impunément infliger le scandale d'une pareille aranie à mon nom! On pouvait chasser du foyer domestique ma femme et

mes enfants, pour faire place à de soi-disant experts (à la fois experts et dénonciateurs) dont l'insigne étourderie prend le nom d'un port pour un nom d'homme, un faux autographe pour un vrai, un vrai pour un faux, un fac-similé banal pour un original volé à la Bibliothèque nationale! Et ma plume ne brûlerait pas le papier de paroles indignées! Quoi! il n'a pas tenu au funeste auteur du plus atroce des livres, qui se croit tout permis pour faire du zèle et conserver la place que ce livre lui a value en 1848, que je ne fusse écrasé, absent, sous le poids de la plus incroyable accusation criminelle! Quoi! pour faire les affaires d'un nouveau venu à la Bibliothèque, il y a combat à outrance contre les honnêtes gens qui possèdent des cabinets ; il faut que, dans le combat, une des deux parties périsse; il faut qu'à la voix d'un pédagogue, un amateur paie pour tous, et que ce soit moi qui prenne aujourd'hui la place de cet enfant chargé de recevoir les punitions pour le compte de M. le dauphin! — Eh bien! je ne suis pas de ces hommes qui se laissent fouetter et égorger avec une résignation musulmane : je relève le gant. Honte ! honte ! Je serais devant cette guillotine dont M. Hauréau glorifie la sagesse [la Montagne, p. 41), que je ne saurais m'en taire!

Quelque subalternes et méprisables que soient les suggestions, \esondit, les manèges, les cabales, les plates intrigues; tout cela, je le sais, finit par former un bourdonnement qui devient clameur, surtout contre un absent : « Calomniez, il en restera toujours quelque chose. » Néanmoins, j'ai dit le point de fait; il est élucidé : que cela suffise, — car, je le déclare, les imputations soulèvent en moi trop de dégoût et de dédain pour que j'y réponde. Si j'étais le premier venu, on aurait pu m'intimider avec ces grands mots de procureur de la République et de juge d'instruction. Depuis trente-cinq ans que je suis homme d'administration, j'ai appris combien il est d'un bon citoyen de respecter les pouvoirs établis; à plus forte raison respecté-je la magistrature, celte grande et austère institution seule restée debout au milieu de toutes nos ruines, et que partout j'ai vu l'étranger nous envier. Mon respect pour elle est au niveau de ma confiance. Je la vénère, mais ne la crains pas. Au contraire, je suis de ceux qui cherchent le grand soleil ; les voleurs seuls craignent jusqu'aux réverbères.

Revenons à la vente de mars 1847, qui est le grand cheval de bataille

de mes agresseurs et l'objel de rinslruclion anonyme dont j'ai parlé (1). Que si c'eût iHé une vente octulle, à la bonne heure, on comprendrait que, venant par hasard à la dépister aujourd'hui, et soupçonnant que des pièces réellement dérobées au dépôt qui lui est confié s'y fussent glissées, M. Naudet Ht maintenant du bruit. Mais nulle vente n'a reçu, en son temps, plus de publicité. Le catalogue, distribué à cinq cents exemplaires, a été envoyé, longtemps avant la vente, à la Bibliothèque nationale, et nommément à M. Naudel. De plus, des affiches placardées sur toutes les murailles, sur celles même de la Bibliothèque, ont dit et redit la vente. Celle-ci s'est effectuée dans un lieu public, où, suivant l'usage, présidait un officier public. D'où vient donc qu'en 18i7, la Bibliothèque, si bien avertie, n'a dit mol? M. Naudet, cependant, était directeur à cette époque, et depuis longtemps, — d'où vient donc qu'il a attendu que le vendeur eût quitté cette terre? que les papiers qui se rattachent à la vente eussent pu être détruits? Il est vrai que M. Ilauréau, le démon de ce nouveau Socrale, n'était pas encore là pour l'inspirer. Il y a un plaisant mot que jettent en avant les adhérents de M. Naudet :

« Met-on la main, disent-ils, sur un autographe qui a appartenu à la Bibliothèque, le possesseur vous renvoie tout de suite pour l'origine à un mort : il n'y a plus moyen de poursuivre. C'est comme dans l'affaire de la quittance de Molière, où l'on renvoya à feu Campcnon et à feu Dacier! »

Permettez, l'acquéreur avait cent fois raison pour le Molière, au point de vue de la bonne foi, parce que M. Dacier, autorisé par une lettre générale

(1) Par piété pour mon pauvre ami de Cliàteaugiron, j'avais donné à cette vente un soin particulier. Les pièces qu'il m'avait remises au mois de décembre 184G, à mon retour d'Italie, n'étaient pas toutes eu très-bon état; je les fis restaurer, rbabiller. Sur la demande du libraire charfic de la vente, j'y joignis, de mon propre fonds, pour la rehausser, quelques pièces de grande curiosité historique, sauf à les racheter moi-même aux enchères, et Châteaugiron me sut de ces petits détails plus de gré qu'ils ne méritaient. Que dirait-il s'il pouvait connaître les tracasseries que mon intervention bénévole m'a suscitées aujourd'hui? Bien entendu, pas une seule des pièces revendiquées, pas une seule ne m'appartenait, ainsi que le prouve la liste des pièces données par Châteaugiron pour être vendues. Quant à ce qui concerne mon vieil ami, si réellement quelqu'une de ses pièces provenait du Cabinet des manuscrits, la bonne foi du vendeur, en cette occasion, ne peut faire l'ombre d'un doute. Dans tous les cas, je ne saurais, sur la provenance, accepter les dires de M. Ilauréau que sous bénéfice d'inventaire.

du rainisire de l'Intérieur, M. de Corbière, en dale du 20 janvier 1828, avait vendu 5 francs celte quittance en pleine salle publique de la Bibliothèque, à M. Campenon. La petite somme qui résultait de ces ventes était appliquée à la dépense de reliure des manuscrits pour laquelle le fonds était fort restreint à celte époque. Et, ici, je suis d'autant plus désintéressé, que je n'ai jamais acheté moi-même à ce genre de ventes; mais plusieurs de mes amis, hommes sérieux et justement respectés, y ont puisé, l'affirment et doivent être crus. Il y aurait, d'ailleurs, à soutenir le contraire une insigne mauvaise foi et une notable maladresse, car MM. Duchesne aîné, Paulin- Paris et Guérard, de la Bibliothèque, qui tenaient à tour de rôle le livre de ces ventes, sont là pour en attester, contre les assertions de M. Naudet, la réalité. N'admirez-vous pas ensuite ces gens qui vous attaquent dans votre propriété, qui, de plus, vous diffament, et qui s'étonnent qu'on ne se laisse pas faire? Cependant, de ce qu'on a le malheur d'être vivant, ce n'est peutêlre pas un motif pour qu'on soit criminel, sans bonnes raisons. Cela me rappelle ce Kayserlich fouillant les hommes gisant sur le champ de bataille, et qui, entendant les plaintes des mourants : « Si l'on en croyait ces genslà, s'écria-t-il, il n'y aurait personne de mort. » Eh bien! s'il vous faut absolument des coupables, comme à celui-là il fallait des morts, déterrez alors de vrais coupables, vivants ou morts; ne dépouillez pas arbitrairement les honnêtes gens, fussent-ils si malavisés ou malicieux que d'être vivants. Estampillez, cataloguez, c'est votre devoir et notre droit. Ne laissez pas tout à l'abandon.

Pour revendiquer ce que vous prétendez avoir appartenu à l'État, faites vos diligences en temps utile ; veillez au lieu de dormir, ou, qui pis est, de tourmenter et calomnier les honnêtes gens ; rappelez-vous que la prescription, que je n'invoque pas pour moi, mais par laquelle le législateur a prévu la disparition ou l'oblitération des preuves pour ou contre, est un principe de morale et de sécurité publique acquis à tous; n'attendez pas qu'une pièce ait reçu la sanction de la publicité d'une ou deux ventes à l'encan ; n'attendez j)as quatre ans comme pour la vente Châteaugiron , dix-huit ans comme dans l'affaire du Molière, trente ans comme dans l'affaire du Montaigne, et l'on ne sera pas forcé de vous renvoyer à des morts.

C'est folie De compter sur dix ans de vie,

n dit maître Jean, notre maître à tous. Il avait dit, deux vers plus haut :

Avnnt l'affaire, Le roi, l'âne, ou moi, nous mourrons.

Celle fois c'est l'Ane qui n survécu, et voilà pour(|uoi une lettre vraie est une lettre fausse, une lettre fausse est une lettre vraie, un fac simtle est un original volé à la Bibliothèque nationale, comme on l'a vu pages 53, 54. — E sempre bene !

Pourquoi donc M. Naudel a-l-il altemlu? Eh ! mon Dieu, que l'on consulte l'étrange coïncidence qui existe entre les poursuites et notre affaire civile aujourd'hui pendante ! que l'on consulte la coïncidence entre les bruits diffamatoires et mon absence! là esl la réponse. Quand je dis que M. Naudel n'a point réclamé, je me trompe, il avait réclamé en 1849, comme nous l'avons déjà rapporté p. 104, à propos de l'autographe de Gabriel Naudé à Peiresc, qui figurait au catalogue de la vente de 1847, aujourd'hui incriminé, que le libraire Téchener y avait acheté et qu'il avait mis dans une autre vente. J'avais eu alors l'occasion de m'expliquer avec M. Naudet devant témoin (1), touchant le nom du véritable vendeur des pièces portées à ce catalogue de 1847; j'avais eu l'occasion de donner également à ce sujet des renseignements à un juge d'instruction commis ad hoc, et procès-verbal en avait été dressé. Le catalogue était entre les mains de ce magistrat, qui me l'a montré. Par ainsi, M. Naudel savait à merveille à quoi s'en tenir sur la ven'e Châteaugiron, sans que nulle équivoque fût désormais possible. Aujourd'hui, néanmoins, que vient-on nous brouiller de celle vieille histoire, et que veulent dire tant de voix qui s'essoufflent à l'unisson louchant un fail dont on connaît la fausseté ?

Ce n'est pas tout, la passion étourdit à tel point l'adrainislralion de la Bibliothèque, que celle-ci en perd la mémoire. Le croirait-on? parmi les pièces qu'elle revendique aujourd'hui, figure encore cette éternelle letlre de Gabriel Naudé qui a déjà été l'objet d'une instruction en blanc, avortée en 1849; que la Bibliothèque, sans y faire de façons, a insérée dans un de ses

(1) Il avait même imposé silence devant moi, dans son cabinet, à un employé de la Bibliothèque, qui m'attribuait la propriété de la lettre : « I^s pièces de la vente où celle-ci se trouvait, lui dit-il, n'apparteuaicut point ù M. F. »

volumes avec la note d'infamie qu'on a vue page 115. Celte lettre de Gabriel Naudé à Peiresc, c'est leur épée de chevet. M. Naudet (ne confondons pas), M. Naudet en rêve tout éveillé. Sur la plainte nouvelle, Téchenerfut appelé de nouveau, et s'il n'eût été malade à ce moment, ce qui l'empêcha de répondre à l'appel, il eût été quelque peu étonné qu'on le fît venir pour autre chose que pour lui rendre la pièce confisquée. Voici une lettre de M. Téchener à ce sujet ;

« Paris, ce 12 janvier 1851.

« Monsieur,

« Vous me faites l'honneur de me demander ce qui s'est passé au sujet de la lettre de Gabriel Naudé, achetée par moi à la vente de Charavay, qui était, disait-on, celle de feu de Chàteaugiron. Voici, monsieur, les faits tels qu'ils se sont passés : cette pièce a été réclamée à la vente de M. Laverdet, et déposée par le commissaire-priseur entre les mains de M. Hatton, juge d'instruction, qui s'est borné à me demander d'où je tenais la pièce.

« Depuis, j'ai appris qu'elle avait été remise à la Bibliothèque nationale ; mais cela a

eu lieu sans ma participation et sans que j'aie été consulté en rien par la Justice sur la

question de savoir si je voulais contester cette propriété.

« J'ai l'honneur d'être, etc.

« J. Techeneb,

« 20, place du Louvre. »

En vérité, où en sommes-nous? Je m'étais jusqu'ici laissé dire que le bon sens d'accord avec la loi voulait que le sort d'un objet déposé en justice ne fût décidé que par un jugement ou par le libre abandon du propriétaire ; aurait-on changé tout cela ? Je suis décidé à n'être curieux qu'avec réserve ; mais en ma qualité de possesseur de collections qui m'ont coûté fort cher, j'ai besoin de savoir s'il est entendu qu'à l'avenir les simples assertions de l'administration envahissante de la Bibliothèque nationale suffiront à faire jurisprudence, et pourront jeter un démenti aux traditions de la loi; si, comme l'a plaidé hardiment M'' Marie, possession équivaut désormais légalement à soustraction; en un mot, si la propriété c'est le vol.

Ainsi donc, d'une part, M. Naudet, qui pour le Montaigne s'était mis à la remorque de M. Jubinal, qui aujourd'hui s'est fait l'adjoint de M. Hauréau, savait que la vente n'était point mienne, et il la donne comme mienne! De l'autre, il tient l'autographe de Gabriel Naudé, il le tient depuis plus d'un an, lui-même me l'a montré alors glissé en un volume de la collection Pei-

resc, et par sa première demande, que j'ai lue, il fourvoie la Justice dans une revendication dt^risoire! M""* Dacicr faillit, dit-on, à s'empoisonner, en se passant la fantaisie du fameux broucl noir antique, je crains que mes érudils de Bibliothèque, en faisant comme elle quelque exp(''rience m aniinavili, n'aient goûté du miel de ce rhododendron, qui, au rapport de Xénoplion et de Pline, donnait le vertige. En ell'et, l'administration de la Bibliothèque nationale n'est plus dans son assiette. Sera-l-il donc permis à M. Naudet d'exhumer à plaisir une affaire avortée, chaque fois que le mouvement politique el le roulement judiciaire amèneront un nouveau procureur de la République, un nouveau juge d'instruction? Faudra-t-il donc renoncer à voir jamais vider le fond du sac? M. Naudcl pourra-l-il donc toujours nous verser la même coupe, nous menacer du même coup de poignard? Cela finit par devenir fastidieux. Gare en6n aux sifflets du parterre !

La pièce de Gabriel Naudé, à Fabri de Peiresc, celte pièce qui vaut un écu, et qui a amené tant d'écritures, ne portait ni timbre ni numéro d'ordre; mais il y est question de l'envoi d'un imprimé qui se trouve dans un volume des papiers de Peiresc. C'est là-dessus qu'on s'appuie pour justifier la revendication. Mais tant s'en faut que cela prouve péremptoirement que la lettre en question soit la lettre d'envoi, car cet imprimé est encore envoyé par une autre lettre, el se retrouvait dans le volume du président Agier, d'où Châleaugiron avait lire l'autographe. Si j'avais le loisir de passer une à une en revue les dix ou douze pièces que la Bibliothèque nationale a réclamées dans la vente de Châleaugiron, qui n'a jamais rien volé à personne, et achetait en tout bien tout honneur, peul-êlre arriverais-je à ébranler sur ses prétentions le Cabinet des manuscrits lui-même. Dans tous les cas, toutes les pièces composant sa vente ont passé sous mes yeux, et je déclare que pas une seule ne portait le moindre caractère public ; estampille, cote ou pagination spéciale, propre à soulever les scrupules. Quand, à la vente de Laverùet, parut la lettre de Malherbe dont j'ai parlé (p. 112, llô), celle-là même qui a été l'objet d'une insinuation si audacieuse el si maladroite, à la réplique de mes adversaires, dans l'affaire du Montaigne, — je la reconnus sur-le-champ comme ayant appartenu à la Bibliothèque, parce qu'elle avait été indiquée comme manquante dans les volumes sur lesquels j'avais préparé une édition nouvelle, si nécessaire, de la curieuse correspondance de Malherbe, dont on a eu un échantillon, p. 45-53.

Je !a reconnus, parce qu'elle porlait encore un numéro d'ordre de la main de M. Paulin-Pâris, qui a coté ces volumes en 1858. Or, rien de tout cela ne s'appliquait à la lettre de Malherbe que fil vendre Châteaugiron en 1847. Si elle provenait primitivement des papiers de Peiresc, il est indubitable qu'elle en avait été tirée avant la pagination faite par M. Paris, antérieurement à mon travail, et à celui de M. Bazin sur ces précieux papiers (1).

Poursuivons. Je donnerais en cent à deviner ce dont M. Hauréau et M. Naudet se sont encore avisés pour l'usage de procès faits ou à faire. On sait que les manuscrits se sont prêtés de tout temps, au dehors, à la Bibliothèque nationale; ils se prêtent seulement à des personnes très-connues, sur un reçu inscrit au livre de prêt. Examen est fiiit avant la sortie, vérification au retour. On raie au livre le nom de l'emprunteur, et cette radiation tient, comme de juste, lieu de quitus. Aujourd'hui, l'administration de la Bibliothèque prétendrait instituer une responsabilité rétroactive pesant à perpétuité sur l'un des emprunteurs, à son choix, après qu'il aurait rempli les formalités de la restitution. Depuis dix, quinze, vingt ans, vous avez rendu un manuscrit, elle découvre, ou elle suppose le détournement d'un feuillet qui a pu être enlevé derrière vous par une main infidèle, au moment même où vous rendiez le volume, — alors elle vous montre du doigt, et elle dit à un juge d'instruction ; « Voilà mon voleur! » — Supplément au Code criminel , ou plutôt vrai guet-apens. Décidément il faut en revenir au mol si connu : Credo quia absurdum. — En vérité, pour gens si habiles et qui en général n'aiment point à faire le mal à leurs dépens, c'est prêter à rire de soi, et s'avouer bien à court d'inventions. En effet, une fois qu'un volume avait été rétabli par un emprunteur au Cabinet des manuscrits, il rentrait dans la circulation commune, il était prêté de nouveau au dehors, il passait de mains en mains dans la salle publique de lecture pour l'usage des lecteurs transeunles inconnus ; il y a mieux, il était livré sans nul contrôle à certains privilégiés placés dans des salles réservées du Cabinet des manuscrits, notamment la salle Frérel. Comment le pauvre emprunteur d'il y a treize ou vingt ans, même d'il y a un an, aurait-il à répondre de tout ce que l'incurie des préposés pourrait avoir amené de soustractions.

Eh! mon Dieu! les emprunteurs du dehors sont les derniers à qui attri-

(1) Voir à la fin, page 151, une note sur les papiers laissés par Fabri de Peiresc.

bucr les détournemenls. N'y a-t-il pas la garantie des vériflcalions immédiates, qui les menaçait d'être saisis en llagrant d(Mit de liirpilude, s'ils eussent été assez malheureux pour s'y exposer? — On dira peul-ôlre, car que ne dit-on pas? que les vérilicalions n'avaient point lieu au retour. Dans ce cas, à qui donc aurait-on le droit d'imputer un délournement, s'il y a eu détournement? Serait-il bienséant que la Bibliothèque se fît contre le public qui la paye un titre de l'oubli de ses propres devoirs? El puisque le môme soupçon, vraie selle à tous chevaux, planerait sur tous les emprunteurs et lecteurs à la fois, M. Naudel, pour être plus sûr de son fait, n'aurait plus qu'à faire arrêter la ville et les faubourgs, pour intenter à tous et à chacun un même procès à mêmes fins, comme il infligeait naguère un pensum comman à toute sa classe, quand il n'avait pu distinguer le vrai coupable de quelque méfait de collège. Une telle prétention, qui blesse le bon sens, ne fait pas moins injure à tous les employés du Cabinet des manuscrits; — car, enfin, l'auteur de la Montagne est le seul nouveau titulaire à ce Cabinet; les employés supérieurs chargés, il y a quinze ans, de la remise et de la vérification des manuscrits, sont tous là, gens de devoir alors comme aujourd'hui : M. Paulin-Paris, de l'Institut; M. Lacabane^ professeur à l'École des Chartes; M. Miller, passé bibliothécaire à l'Assemblée nationale, et nombre d'autres. Ils seraient fort surpris sans doute qu'on fît devant la Justice aussi bon marché de leur zèle et de leur probité. El cependant, tout absurde et odieux en môme temps que soit un pareil système, la Bibliothèque s'en vo-<-en guerre n\ec son drapeau de parchemin, sur lequel est écrit Argumenlabor. M. Naudel porte l'épée et M. Hauréau la cuirasse, dont heureusement le défaut n'est pas difficile à trouver.

La Bibliothèque nationale n'en était pas encore venue aux grands coups d'estoc et de taille judiciaires contre les pauvres collecteurs d'autographes et de documents historiques, que déjà les lettres anonymes, les attaques insidieuses, les calomnies souterraines avaient peu coûté, en dehors de la Bibliothèque, à je ne sais quels limiers et recors de la fausse science, pour essayer de les exterminer. Oie de fois n'a-l-on pas renouvelé à leur propos cette fameuse histoire de la dent d'or poussée, comme chacun sait, à un enfant silésien , en 1593. J'en ai eu des exemples personnels d'un haut comique. Un jour enlre autres, un legs heureux fait tomber entre mes mains un dossier de cent vingt lettres, la plupart inédites, de Henri IV, les ménaes

que j'ai depuis communiquées au ministère de l'Instruction publique pour être publiées dans la grande collection des Documents sur l'histoire de France, et que le Gouvernement, qui les tenait dans ses mains, ne s'est pas avisé de revendiquer, parce qu'elles n'appartenaient pas à l'Etat ; ces autographes, dis-je, du bon Henri, m'échoient de fortune, — vile une lettre anonyme, dont l'auteur a mal écouté aux portes, avertit le ministre de l'Intérieur qu'il faut que les Archives générales avisent, attendu qu'il vient de me tomber un carton d'AUXOGRAPHES de Henri I", sans doute enlevées à ces Archives. — Des autographes de Henri I", le fils du roi Robert et de la reine Constance, monté sur le trône en 1031 !!! Plût à Dieu! m'écriai-je avec les Archives, sur l'annonce d'une ânerie si miraculeuse! — La même lettre donnait ensuite l'éveil sur mon entrée en possession d'un énorme dossier de lettres de Louis XVI et de Marie-Antoinette, qui devaient provenir également des Archives générales, insinuation aussi fondée que la première, car les lettres que je possède de ces augustes victimes de la Montagne, lettres devenues publiques à force d'avoir été vues chez moi, ne font défaut dans aucun dépôt national, ne sont réclamées par aucun.

A quelque temps de là, mon argent, « en bons louis d'or et pistoles bien trébuchantes , » découvre en Hongrie l'exemplaire du Testament de Louis XVI, envoyé par ce prince à Monsieur, depuis Louis XVIII (comment de Mittau il s'était égaré là, je le sais ; mais ce n'est pas ici la question : il suffisait à moi. Français, que la pièce fût authentique). — L'existence de ce document à Pesth avait transpiré jusqu'à l'ambassade de] France à Vienne; c'est de compagnie avec le premier secrétaire de cette ambassade que je l'avais enlevé des mains du possesseur et que j'avais gagné de vitesse un grand ministre de l'Empire, qui délibérait pour le faire acheter. Certes, on aurait dû me louer d'avoir fait cette précieuse conquête : eh bien! le bruit n'en est pas plutôt répandu à Paris qu'il se trouve quelqu'un pour proclamer partout, à celte époque d'effervescence où éclata l'affaire Libri, où M. Taschereau mettait les hommes de l'ancienne administration au pilori de sa Revue rétrospective, — que ma conquête ne peut être que le fruit d'une soustraction dans un dépôt public français, et que c'est chose à me revendiquer ! Il m'est revenu même qu'on en a touché quelque chose devant la Justice, à l'appui de la dernière tentative avortée de la Biblio-

thèque! Or, mon ikMalour csl un délateur puromeni officieux, car nulles archives quelconques ne revendiquent ni ne prolestenl. Sur quoi donc croit-il ce qu'il avance? Sur quoi? Comme maîlre Jac((ues, il vous répondrait : « Je le crois... sur ce que je le crois. »

Une autre fois, je retrouve à Naples une collection de documents impériaux, collection rivale des célèbres album du musée Sainsbury. Le catalogue imprimé de celte vente a couru tout Paris; la masse des pièces a été pendant six ans en vente publique chez un libraire, place de la Bourse; elle a même été oiïerte aux Archives de l'Étal, et, à celle occasion, M. Lelronne, directeur alors, l'a conservée durant plus d'un mois dans son cabinet et en a refusé l'acquisition faute de fonds. — (A la Bibliolhôque nationale, on n'a presque jamais de fonds pour faire de bonnes acquisitions; on en a toujours pour intenter de mauvais procès à nos frais, car c'est l'argent de l'Étal qui y passe.) — A peine la collection est-elle entre mes mains que le même personnage qui m'a\ait dénoncé pour le Testament de Louis XVI s'en va presser le garde actuel des Archives générales, M. de Chabrier, de la revendiquer, comme si l'Etat y avait le moindre droit! Ab uno disce omnes.

Ce qui s'est passé [)Our quelques parties de mes modestes collections est le cas de toute grande collection existant entre les mains d'un particulier : elle excite l'élonnement ou l'envie. Devant les cabinets de portraits ou de curiosités de M. Crawfurd, du général d'Espinoys, de M. de Bruges, de M. du Sommerard, de M. Sauvageot, de M. le marquis de Biencourl; devant les collections considérables d'autographes de sir Thomas Pliilipps, du marquis de Villeneuve-Trans, du comte d'Hunolslein, le premier mot de tout spectateur a été presque toujours : Où a-t-on eu tout cela? On a eu tout cela avec le temps qui, s'il détruit, sait aussi édifier ; on a eu tout cela par la puissance attractive d'une idée fixe, par la persistance de la volonté pendant trente à quarante années; ce qui n'implique pas, ce semble, qu'on soit un voleur; on a eu tout cela comme la fourmi meuble son grenier d'hiver ; on a eu tout cela sou à sou, comme ces gens à vie économe et sévère qui laissent des sommes fabuleuses après leur mort. Où y a-t-il en tout ceci place pour les prétentions de l'Etat?

Avant que la recrudescence des études historiques ne poussât, depuis vingt-cinq à trente ans, un si grand nombre d'écrivains à remonter aux source indigènes ou étrangères; avant qu'autour de ces hommes studieux

ne vinssent se grouper à l'envi les collecteurs d'antiquités, de chartes, d'autographes, de documents de tout genre, la Bibliothèque nationale était conservée par des hommes éminents dont j'ai déjà relevé les noms honorés. Ceux-là savaient ce que c'était que livres et manuscrits. Mais ils n'avaient point à devancer le mouvement de l'esprit public et de la mode, et leur attention spéciale ne se portait pas sur les autographes proprement dits. De qui la Bibliothèque a-t-elle reçu l'impulsion et l'émulation sur ce point? de qui a-t-elle appris à s'inquiéter de ce genre de richesses? de qui à les classer? à les faire valoir? De ces mômes collecteurs d'autographes qu'aujourd'hui elle poursuit avec la flamme et le fer, mais à qui le Gouvernement n'en emprunte pas moins des documents pour ses publications. Procès, insultes, calomnies, rien ne coûte à l'Administration actuelle de la Bibliothèque. Pour les procès, l'État (c'est-à-dire vous et moi, nous tous, le pays en un mot) est là qui paie ; quant aux insinuations calomnieuses, elle est en

fonds.

Lurida praeterca fiunt quœcunque tuentur

Arquati. (Lucret., IV, 333.)

11 y a là une injustice révoltante. La Bibliothèque nationale est comme ce fou d'Alhènes qui s'était mis dans la fantaisie que tous les vaisseaux abordant au Pirée étaient à lui. Cependant aux causes de dissémination des autographes que j'ai énumérées plus haut, il y en aurait cent autres à ajouter encore. Ainsi, par exemple, les archives du déparlement des Affaires étrangères, si riches et si bien classées, et dont je puis parler, parce que je les connais bien, ne datent guère dans leurs suites régulières qu'à partir des dernières années du règne de Louis XIV, parce qu'avant le marquis de Torcy, qui réglementa cette partie du service, les ministres et tous les agents du roi à l'extérieur gardaient par devers eux les originaux des lettres qu'ils avaient reçues. Il en était de même dans tous les autres départements de l'administration française. De là ces archives de famille, qui, à différentes époques, ont versé tant de papiers publics dans la circulation. Que sont les collections précieuses de Béthune, acquises par la Bibliothèque nationale, et dont les premières bases furent les papiers du célèbre négociateur Philippe de Béthune, frère de Sully? Que sont-elles, sinon une correspondance diplomatique autour de laquelle sont venues se grouper des lettres de tous les héros et des dieux du temps? Comment tant de lettres de

souverains se sont-elles égarées dans les collections de Daurat et des Dupoy, si ce n'est à la faveur de l'insouciance alors régnante de l'État en matière d'archives? Sans ces collecteurs, qui sont les vrais conservnleurs, il ne faut pas se dissimuler que presque tous ces documents, aujourd'hui si précieux, seraient détruits et « auraient fondu comme beurre, » suivant l'expression de Montaigne.

En résumé, ainsi que je l'ai dit et redit, aucune des pièces que revendique, depuis trois ans, la Bibliothèque, ne porte le caractère public, et presque tous ses catalogues sont muets ou incomplets sur ces jjièces. Elle use du procédé que j'ai indiqué, page 115 : elle conGsque et se retire dans sa gloire sans rien prouver. Qui ignore cependant que le jour où un fonds nouveau est entré au Cabinet des manuscrits avec ses catalogues, le Cabinet n'en a jamais fait le récolement par le menu? Telle pièce, dont le propriétaire, usant de son droit, aura disposé ou qui se sera égarée avant la cession du fonds à la Bibliothèque, sera néanmoins demeurée indiquée au catalogue ; qu'elle paraisse dans une vente, dans deux ventes, M. Naudet la laissera passer sans rien dire : à une troisième vente, il fera saisir. Les amateurs qui achètent en ventes amiables, et le plus souvent en ventes publiques, ne sauraient connaître, quand leur collection est un peu considérable, l'acte de naissance de chacun de leurs autographes : ils ont acheté honnêtement, cela leur suffit. Que si ces autographes fussent revêtus d'estampilles comme le fameux exemplaire du Triumphe de irès-haute et irès-puissanle dame V., Royne du puy d'amours, composé par l'inventeur des menus plaisirs hotmest es (Lyon, Fr. Juste, 1539, petit in-S", fig. en bois), livret singulier, en prose et en vers, attribué à Jehan Lemaire de Belges, et plus vraisemblablement à Martin d'Orchesino, et dont il n'y a plus que deux exemplaires connus; acheté à la vente du comte d'Hoym pour la Bibliothèque du roi, volé à cet établissement au bon temps de la Montagne, vendu en Angleterre, et enfin tombé dans la possession du célèbre bibliophile anglais, sir Richard Hcber, à la vente duquel un amateur de Paris en a fait l'acquisition, malgré l'estampille, indiquant sans équivoque la propriété publique, oh ! alors, à la bonne heure, M. Naudet aurait le droit de se récrier. Que si encore ces autographes fussent revêtus d'estampilles grattées comme l'était ce fameux exemplaire des vingt volumes du Recueil des historiens des Gaules et de la France (un beau livre en vérité), par dom Mart.

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Bouquet, cédé en 1849, par M. Naudet lui-même, et assurément de trèsbonne foi, à notre intelligent libraire, M. Franck, comme il eût pu me le vendre à moi-même, M. Naudet pourrait de la main droite se saisir la main gauche comme V Avare, et il ferait justice. — Il n'en est pas ainsi, encore une fois, à l'exception du Descaries cité p. 58, des autographes qui ont paru jusqu'ici en vente publique, et que la Bibliothèque a prétendu ou prétendrait aujourd'hui revendiquer; ils n'étaient revêtus d'aucun soupçon d'estampille. De grâce, apprenez-nous donc à reconnaître, je ne dis pas un livre, — l'histoire du dom Bouquet me prouve que vous qui voyez si vite la paille estampillée dans l'œil de votre voisin, vous n'avez plus la même justesse de regard pour vous-même ; mais apprenez-nous donc à reconnaître entre mille un autographe suspect.

Maître Jean de La Fontaine disait, en pensant à M. Naudet :

Prenant tout, pour le faire court, En véritable homme de cour.

En effet, M. Naudet touche à tout, se substitue à tous. Il domine les couronnes et les trônes, comme autrefois il régnait sur les climats grammairiens. En veut-on un curieux exemple? Paulo majora canamus. Il s'en prend aujourd'hui à Louis XIV, le grand roi ! Ce prince avait fait présent à son grand-maître de la vénerie d'un beau manuscrit à vignettes du fameux livre en prose emphatique de Gaston Phœbus, comte de Foix, si connu sous le titre de ; Phébus des déduiz de la chasse des bestes sauvaiges et des oyseaux de proye. Le roi avait pris ce manuscrit des dernières années du xiv® siècle ou des premières du xv^dans sa bibliothèque, i. e. à la Bibliothèque royale, et y en avait mis un autre à la place. De mains en mains, le précieux ouvrage était arrivé dans la maison d'Orléans, et, après le sac du palais de Neuilly par la populace ivre, en février 1848, il s'est retrouvé, heureusement intact, parmi les débris de la Bibliothèque du roi Louis-Philippe. M. Naudet l'a fait saisir (il n'y avait plus de roi) sur le motif qu'il avait été volé par Louis XIV au préjudice de la Bibliothèque royale, comme si, à l'époque où régnait Louis XIV, il y avait distinction entre le domaine privé et le domaine de l'État, comme s'il y avait une liste civile réglée par des chambres ! M. Hauréau n'aurait pas mieux dit.

Louis XIV taxé de vol par M. Naudet! cela est fait pour consoler des

urbanilés dont j'ai pris ma part. Avant de crior liaro contre les honnêtes gens et de les mettre hors la loi sur le soûl chef qu'ils possèdent des autographes, comme en recueillaieiil jadis Montaigne (1) Iui-m<^me, Daurat, Peiresc, Dupuy, Colbert, Baluze, Bélhune.deLa Mare, Gaignières et tant d'autres béats que nous imitons de loin, la Bibliothèque nationale ferait sagement de se mieux renseigner. Elle ne s'exposerait pas à voir retomber sur elle la hotile des avanies que, dans sa marche tortueuse, elle a essayées contre un honorable possesseur de cabinet. El pourquoi tant de bruit, après avoir échoué dans sa demande en perquisition de justice? Pour l'unique satisfaction qu'elle n'a pas davantage obtenue, de faire mettre mon nom sur le dossier anonyme, de me placer, ne fût-ce que pour un jour, par l'effet d'un simple mandat de comparution, dans la position d'un inculpé, et d'en faire ensuite grand éclat à l'audience civile. La salle des Pas-Perdus, au Palais, était pleine du vacarme des révélations terribles que la Bibliothèque devait faire éclater à l'audience. A chaque remise de l'affaire, j'avais les oreilles étourdies des espérances des amateurs de scandale, et la clameur des mêmes projets me revenait de toute part, et dans le monde, et au Cabinet (les manuscrits, et au ministère de l'Instruction publique. Mais on avait compté sans la Justice. Mon retour ayant appelé l'examen, la production de la liste des autographes que Châteaugiron m'avait chargé de faire vendre, et sur laquelle ne manquait pas une seule des pièces revendiquées, fit balayer tout l'échafaudage des calomnies. Les adhérents de M. Naudet nous reprochaient de n'opposer à leurs revendications que des morts. Ici encore il y avait un mort, mais un mort qui avait parlé. Le coup était manqué celte fois. Mais le siège de mes adversaires était fait ; il leur fallait à toute force du scandale. Leur avocat, W Marie, s'en fil l'organe dans la discussion touchant le Montaigne. A la première audience, il prit un ton de modération qui , à l'audience des répliques, se démasqua tout à coup.

(1) « Vrayment cela partiroit d'une mauvaise nature d'avoir à mespris les pourtraicts mesmes de nos amis et prédécesseurs, la forme de leurs vestements et de leurs armes.

l'en conserve l'escriture, le seing » {Essais, 1. II, cli. xviii.) Montaigne, qui disait

deux lignes plus loin, qu'avec « son écriture, il empescberoit peut-estre que quelque coing de beurre ne se fonde au marché, « admirerait vraisemblablement avec quelle piété je dispute aujourd'hui, à la pointe d'un procès, une feuille de sa main, relique sauvée par le fils de la beurrière de Lyon. (Voir p. 81)

Affectant d'ignorer qu'on avait totalement échoué dans les poursuites, que, malgré toutes les délations acharnées, je n'avais jamais été un instant l'objet d'une instruction personnelle, et que les pièces par moi fournies avaient fait évanouir jusqu'au moindre prétexte d'action judiciaire, on jeta au Tribunal et au public le récit d'une action criminelle exercée contre moi à propos de cette vente de Châleaugiron qu'on m'attribua : — mensonge ! car M. Naudet lui-même n'avait pas osé prononcer mon nom dans sa plainte écrite, et n'avait présenté qu'une réclamation générale et contre inconnu; — on parla de revendications civiles, mensonge! car rien de pareil n'a été et ne peut être introduit ; — on isola de la vente Châleaugiron cette éternelle lettre de Gabriel Naudé pour en faire perfidement un chef à. part et me l'attribuer encore, pour se donner la joie d'une mise en scène scandaleuse, pour exploiter avec mauvaise foi l'affaire Libri contre un homme qui, ni de près ni de loin, n'a aucun rapport avec cette affaire ; — mensonge! — On battit les buissons pour répandre finalement sur moi l'opprobre des plus odieuses calomnies et mettre sur le compte des faits acquis à ma charge les rêveries de. l'imagination de l'auteur de la Montagne et les insolentes tentatives de ses amis et complices. — Une pièce de Malherbe a été dérobée, en pleine salle publique, au tome II des papiers de Peiresc, dans la première quinzaine de novembre 1838, M. Paulin-Pâris le constate par une note inscrite sur la pièce voisine de celle qui a été coupée avec brutalité aux dépens de plusieurs autres. Le 17 du même mois, ce même volume m'était confié pour la préparation d'une édition nouvelle des lettres de Malherbe; la note existait déjà. Je restituai le volume le 26. Eh bien ! on ose m'attribuer par insinuation directe le détournement de la pièce volée, quand elle n'y était déjà plus alors que le volume a passé par mes mains, — quand c'est moi qui plus tard, trouvant la pièce annoncée dans un catalogue de vente, en prévins le premier la Bibliothèque, et déterminai à restitution l'honorable possesseur, quand des lettres de ce possesseur, ancien député et conseiller d'État, de M. Paulin-Pâris et des autres intéressés, établissent ces faits d'une manière irréfragable ! En vérité, il serait par trop commode de souiller de fange les gens honnêtes et inoffensifs, de faire passer sur eux la roue d'une voiture, et, après les avoir écrasés, de s'esquiver adroitement, comme ce moine profanateur et assassin qui, après avoir donné son coup de poignard, s'en allait placidement chanter la sainte messe. « Nous avons pu

nous tromper, diront hvpocritcmenl mes agresseurs; nous sommes adminis- Iralcurs; nous n'agissons pas pour notre compte personnel. wEh bien! vous dirai-je, quand on a l'honneur et le bonheur d'ôlre à la tôte du premier dépôt littéraire et scientifique du monde, il faut savoir se respecter soi-même en respectant les autres. Il y a autre chose à conserver encore que les livres et les manuscrits.

Vous être réfugié sous le manteau de l'intérêt public pour diffamer et calomnier, voilà ce qui rend votre conduite plus odieuse et plus coupable. Si, pour violer à l'aise et impunément les réputations et flétrir l'honneur d'autrui, il ne s'agissait que d'être administrateur, on s'inscrirait exprès pour se faire nommer. Je dis diffamer et calomnier, parce qu'en effet vous avez commis tout cela ; parce que vous avez eu le triste courage de tromper, par un faux exposé, la religion du ministre pour être autorisé à poursuivre; parce que vous n'avez pas reculé devant la demande réitérée d'une descente de Justice chez la femme et les filles d'un absent, et que, pour obtenir cette incroyable mesure, vous avez osé alléguer que l'absent était en fuite, quand on pouvait si facilement s'assurer qu'il était en mission du gouvernement; parce que, pour obtenir la faculté de lui courir sus, vous avez allégué une vente faite par lui de pièces détournées de la Bibliothèque, alors que vous saviez pertinemment, pour en avoir parlé avec lui, pour l'avoir d'ailleurs appris d'une précédente instruction, que cette vente, anonyme comme le sont les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des ventes non après décès, était celle d'un autre dont vous connaissiez le nom.

Votre conduite a été plus coupable, parce que vous n'avez indiqué à la Justice, pour déposer contre l'absent sur des faits touchant la Bibliothèque, que des étrangers à la Bibliothèque, qui sont les ennemis personnels et déclarés de votre adversaire, et qu'en même temps vous avez soigneusement évité de faire entendre les titulaires, les hommes spéciaux, personnellement chargés de lui remettre des manuscrits, de les vérifier au départ, de les vérifier au retour. Tant d'assurance étonne chez des conservateurs payés pour conserver, et qui ne conservent pas. Ils laissent dépouiller l'État, et ils croient avoir gagné un bill d'indemnité quand, s'apercevant trop tard qu'on les a volés, ils s'élancent tout à coup dans la rue et prennent à la gorge le premier passant, lui redemandant leur cassette. Je mets ici décote mon ressentiment individuel : toute cette affaire que mes agresseurs ont essayé d'é-

lever à la hauteur d'une affaire criminelle, est devenue trop grave aujourd'Iiui pour la renfermer dans les bornes d'une question de personne; — mais comme ami des lettres, comme ami de l'honneur de notre grand dépôt national, je crois pouvoir le déclarer en toute conscience, tant de bruit n'est qu'un scandale insensé et intéressé. Ce scandale encore une fois tournera à la confusion de ceux qui ont la main si leste à intenter de mauvais procès, dont la charge ne retombe jamais sur eux. Trop heureux s'ils savent y trouver une leçon de circonspection pour l'avenir!

Maintenant, sat prata biberunt. Viennent de nouvelles attaques de mes agresseurs, aujourd'hui démasqués, ils me trouveront prêts à leur arracher les masques nouveaux qu'ils pourraient prendre.

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