‹ Réponse à une incroyable attaque de la Bibliothèque nationale touchant une lettre de Michel de Montaigne (volume 2)Chapitre 6 sur 32 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

12 février 1851.

Basile. — Bone Deusl se compromellrc; susciter une mi^chante affaire, à la bonne heure! et, pendant la fermentation, calomnier à dire d'experts; concedo.

Bartholo. — Singulier moyen de se défaire d'un homme! Basile. — La calomnie, monsieur ! vous ne savez guère ce que vous dédaignez. J'ai vu les plus honnêtes gens près d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a pas de plates méchancetés, pas d'horreurs, pas de contes absurdes, qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande ville en s'y prenant bien; et nous avons ici des

gens d'une adresse !

(Le Barbie!' de Séville, acte II, scène viii.)

'avais cru pouvoir m'en tenir à l'écrit qui précède et qui était imprimé, attendant l'heure de l'audience pour être mis en lumière. Ce qui va suivre expliquera comment j'ai dû reprendre la plume, et justifiera la vivacité de la première partie, rédigée sous l'impression de vagues rumeurs qui m'arrivaient déjà de tout côté, des dilîamations concertées contre moi par mes adversaires. Leurs déloyales attaques dans la Bibliothèque de l'École des Chartes étaient le bruit précurseur de ces diffamations (1). Tous les ellorts imaginables avaient été tentés pour me débarrasser promplement de l'affaire du Montaigne et pour la faire venir au grand jour de l'audience avant les vacances de 1850. Malheureusement, tantôt l'avocat de l'administration de la Bibliothèque avait à plaider devant une autre chambre quand l'affaire était

(1) Pour réparer une omission commise à la page 39, je donne ici l'indication du numéro de la Bibliothèque où se trouvent ces attaques : c'est le numéro de janvier et février 1850, p. 270-271.

appelée à la première; tantôt survenait un autre incident. Bref, de remises en remises, on fut acculé aux vacations, et, à mon grand désespoir, les plaidoiries furent rejelées à la session de 1851.

De sérieux intérêts m'appelaient en Allemagne : le procès seul m'avait jusque-là retenu. Je partis sur-le-champ pour Munich, Vienne, Dresde et Berlin, chargé de dépêches du ministre des Affaires étrangères. Ce fut alors que mes adversaires, qui sentaient la faiblesse de leur cause, s'ingénièrent pour venir au secours de leurs prétentions mal assises, s'efforçanl de mettre à profit mon absence et de faire diversion, en leur faveur, en me suscitant une méchante affaire, comme le conseille Basile, par voie de calomnie à dire d'experts.

Il ne s'agissait de rien moins que d'opérer une descente de Justice chez moi. L'enlèvement de mes papiers et de mes collections, le triage dans ces collections, toujours à dire d'experts, des pièces qu'on affirmerait à priori, avec l'autorité dont nous avons vu de curieux exemples (p. 40-54), pouvoir provenir de la Bibliothèque : tout cela eût été un coup de maître. On ne risquerait rien tant que je serais absent; on nagerait en pleine eau; on 1

pourrait à plaisir prendre, ôter, remettre. Dût-on ne rien trouver, l'avanie 1

du moins serait faite, mon nom serait adroitement compromis devant l'opinion publique. Certes, l'occasion était bonne, aujourd'hui que cette opinion est si vivement prévenue, en matière de soustractions, par l'affaire Libri ; occasion introuvable, en effet, pour ceux qui ont juré ([^exterminer les collecteurs quels qu'ils soient, comme on exterminait au bon temps ce qu'on appelait les accapareurs sous la Convention (1). Mes collections ont été

(1) M. Hauréau a dit plusieurs fois à un de mes amis qu'il travaillerait à exterminer tous les collecteurs, mot qui n'est pas à dédaigner dans la bouche de l'auteur de la Montagne. Voir, dans ce livre, les pages 7, 29, 37, 41, 44, 46, 244. Quelques-uns de ces passages sont cités dans notre écrit, pages 67 à 69. En voici qui ne le sont pas :

« N'importe, je dirai toujours qu'il n'en faut pas moins prononcer Vanathème de

la guillotine sur tous ceux qui, placés haut dans la République, auraient le crâne si bas et les dévouements si étroits qu'ils pussent oublier un instant le salut du peuple, pour quelques petites voluptés de famille, et le plaisir de se sentir à l'aise, tranquilles et bien heureux. » (P. 7.)

« Les amis de l'égalité avaient donc grande et pénible chose à faire pour en finir vite avec ces intrigants de second ordre, qui tous les jours relevaient plus fièrement la tête, à chaque fois plus hideuse, plus sale de bourbe et de fumier. Les proscriptions sanglantes

trop montrées par moi à loulvcnaiil, el Iropcilées pour ne pas avoir allumé la jalousie des délalours. Il faudrait abolir le cœur humain pour détruire l'envie. M"® Pernelle a raison :

Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.

(Tartufe, act. V, se. m.)

Malheur donc à ces collections modestes qui ont plus de renom que de valeur! M. Naudet, dans son ardeur bouillante attisée par M. Uauréau et ses petits alliés querelleurs, ne saurait attendre que je sois là pour lui en présenter les clefs sur un plat d'argent; il veut abattre la muraille el entrer fièrement par la brèche, à la façon du cardinal de Richelieu. Ainsi cette démarche odieuse d'une descente chez un abscfit, M. Fïauréau el M. Naudet (ces gens-là n'ont rien de sacré) osaient la réclamer formellement. Je les nomme tous deux, parce que je suis sûr de ce que j'avance ; mes renseignements viennent de source certaine et la plus élevée. — Il est bien entendu que la détermination tramée entre l'administrateur et consorts fut gardée secrète, et que le conseil d'administration, autrement dit le Conservatoire de la Bibliothèque, trop digne pour y donner son adhésion, n'en fut nullement avisé. — Battu de toute part aux vents de la clameur publique indignée, M. Ilauréan sentait qu'il fallait, pour se maintenir, gagner à tout prix le procès civil du Montaigne : guerre déloyale s'il en fut; mais tout semble autorisé envers les collecteurs d'autographes, rais hors la loi à la Bibliothèque nationale.

de cet âge purgèrent la France; elles vinrent détruire tous les vestiges du vieil homme pour faire place au nouveau. » CP- 29.)

« Sa vie (celle de Collot d'Herbois, qui se plaignait des lenteurs de la guillotine et inventa les boucheries de la place des Brotteaux), sa vie fut active et ferme; il ne recula jamais lorsqu'il fallut sévir... C'était un de ces maîtres-bougres, qui firent si grande épouvante à toute faction des accapareurs; colosses puissants de nerfs, terribles d'audace jusqu'à l'antique frénésie des temps romains, grands hommes pour démolir avec l'épieu lourd; d'ailleurs de cœur sensible et doux et de mœurs d'honnête homme. >> (P. 39-40.)

« Le lendemain, on le conduisit donc à l'échafaud. — Ainsi les Grarques moururent... Ainsi l'on immola Sidney, Baruevelt; ainsi finirent tous ceux qui se sont rendus redoutables par un courage incorruptible. Les grands liommes ne meurent point dans leur lit. . (P. 2.i3.)

Ce grand homme est Robespierre !

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés,

comme les animaux de La Fontaine : pauvres bonnes gens qu'une coterie étoufferait volontiers entre deux manuscrits, et qu'apparemment on songe à régénérer par la Terreur. (La Montagne, p. 30.) Mes adversaires voulaient donc faire de l'éclat avant le procès civil, et l'on se flattait qu'en versant à pleines mains l'avilissement sur un absent, le scandale d'une descente de Justice réagirait sur le succès du procès. Tel était le but. — Quels furent les moyens?

Comme je pouvais revenir d'un jour à l'autre, il fallait se hâter: on fut pressant dans ses démarches. Et d'abord, moi qui, en fait de collections, ai beaucoup acheté et échangé, et n'ai jamais fait de vente, on me transforma en une espèce de maquignon d'autographes. Revenant sur cette vente de mars 1847, dont j'ai parlé page 114, et sur laquelle tout avait été dit, M. Naudet, soufflé par M. Hauréau, répandit le bruit que c'était moi qui l'avais faite pour mon propre compte, bien qu'il fût de notoriété que le véritable vendeur était le célèbre bibliophile, éditeur, avec M. de Monmerqué, des Historiettes de Tallemant des Réaux, à savoir : le marquis de Châteaugiron, alors consul de France à Nice; bien que lui, M. Naudet, sût pertinemment, depuis 1849, quel était ce vendeur. Pour que la vente en question eût l'air suspect, on y signala une douzaine de lettres que l'on dit avoir été soustraites au Cabinet des manuscrits. On en désignait une douzaine pour faire nombre, mais on n'affirmait sur preuves par catalogues que pour quelques-unes, détournées, disait-on, en 1838 ou 1841, c'est-àdire il y a dix à treize ans. — Or, apparemment sur celles-là, comme sur les autres, on démontrait le détournement d'une façon aussi satisfaisante que le fameux vol des lettres de Louis XI, de Malherbe et de Gabrielle d'Estrées, détaillé pages 40 à 54. — Dès le moment qu'on m'attribuait la propriété des pièces de la vente, il en résultait, suivant la logique de mes agresseurs, qui n'est pas celle de Port-Royal, qu'à tout le moins j'avais été le receleur. En un mot, dans la langue de M. Hauréau et de son adjoint M. Naudet, possession et soustraction étaient synonymes. Que ne m'accusait-on tout de suite de m'être sauvé avec les tours de Notre-Dame dans mes poches ! En pareil cas, un fameux chancelier avait indiqué la conduite à tenir. Aussi ne manqua-t-on pas de dire que j'avais suivi son conseil, et,

pour appuyer la ilemande en perquisition judiciaire, déclara-l-on hardiment à la Justice que j'étais eti fuite!

Et le tintamarre de maintes cervelles paléographiques appela sur moi, comme sur un contumace célèbre, toutes les vengeances de la loi. — Voilà qui va bien. ,

GrAces à un magnifique attelage d'arguments empoisonnés et de preuves malhonnêtes et mensongères (je prouverai cela plus loin), M. Ilauréau et M. Naudel rattachèrent tant bien que mal une fraude collatérale à l'affaire civile, et tentèrent de circonvenir le procureur de la République, M. Las-

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