‹ Réponse à une incroyable attaque de la Bibliothèque Nationale touchant une lettre de Michel deChapitre 1 sur 18 · RUE DE LA PAIX * 9, QUAI VOLTAIRE · texte numérisé non relu

RUE DE LA PAIX * 9, QUAI VOLTAIRE

P. JAMUET» SUCCESSEUR DB SlLYESTRB 7 TÉCHBBiBB

18,RUBDBt B0M8HiMFik9TS { 10, VLACB DU LOBVRB

'ai à répondre devant le tribunal civil à M. Naudet,

administrateur général de la Bibliothèque natio-

^ nale, qui m'intente un procès en revendication

^ d'une lettre autographe de Michel de Montaigne

que je possède depuis trente ans, dont l'indication

nominale et descriptive n'existe sur aucun cala-

togue, sur aucune note du dépôt, une lettre qu'on

suppose avoir été arrachée, au temps jadis, d'un

volume de la collection Dupuy, et que cependant

aucun de ses caractères extérieurs ne rattache à

une propriété de l'Etat.

Ici M. Naudet soutient deux thèses : une de principe et une de l^it,

à savoir, la première : qu'en ne peut prescrire contre .la Bibliothèque,

<t qu'elle a le droit de reprendre partout où elle le trouve, entre les

mains d'un possesseur de bonne foi , tout manuscrit ou lettre entré

dans son dépôt et qui en serait sorti, n'importe à quelle époque, même

non estampillé, même vendu par elle; car elle a vendu. Et, par suite

de cet axiome à son usage, subversif de toute possession ancienne et

de bonne foi, mais dont, il est vrai, aucun arrêt de la cour suprême

n'a consacré la jurisprudence, M. Naudet établit en fait que mon au-

tographe de Montaigne doit revenir à la Bibliothèque comme ayant appartenu autrefois à cet établissement.

Les preuves dont il s'appuie ne sont point des preuves, ce ne sont que des allégations fondées sur les assertions irréfléchies d'une brochure récente, dont l'échafaudage tombe à l'examen ; car la brochure elle-même n'a d'autre fondement que l'erreur d'un témoignage ancien auquel des témoignages vivants viennent formellement donner un démenti. En pareille matière, ce qui n'est point palpable équivaut à ce qui n'existe pas.

Avant d'entrer dans le cœur de la discussion, et de démontrer combien il est fâcheux qu'une administration publique se commette à intenter une action si peu justifiée, je vais, pour plus de clarté, exposer les antécédents de l'affaire. Qu'il soit bien entendu toutefois, avant d'aller plus loin, que je ne combats point contre la Bibliothèque tout entière, je veux dire contre tous les hommes qui en composent le Conservatoire : il est parmi eux tels personnages distingués par le savoir et par le caractère contre lesquels je n'accepterais pas une lutte. Mes adversaires sont M. Naudet, l'administrateur général de cet établissement public, et M. Barthélémy Hauréau, conservateur des manuscrits depuis la révolution de février. J'aperçois bien aussi dans la coulisse quelques ombres qui tiennent les fils de la scène où Von tente à faire de moi une victime; celles-là, nous les prendrons en, flagrant délit dans le cours de cette note ; chacune, sans exception, aura sou tour. En résumé, je m'étudierai soigneusement à ne laisser échapper de ma plume rien de hasardé; je ne veux ici d'autre ornement ni d'autre force que l'exactitude et la vérité.

De la lettre de lontaigiie AytaA le \fn^.

n y a trente arts, dîsaîs-je, que je possède l'autographe de Michel de Montaigne, et, comme aussi bien faut-il nettement connaître l'objet en litige, je vais ici en transcrire le texte et en donner le fdo-simile.

« Monsieur Faction du S'' de Uerres prisonnier qui m*est tresbien conue mérite qu'a son iugemant vous aportes uostre douceur naturelle si en cause du monde nous la pouues justemant aporter. Il a feîcf chose non sulemât excusable selon les loix miliferes de ce siecfe Biaîs necessere et corne nous iuiôs (jugeons) louaUe et l'a &ict sans doubte fort presse et enuis (1). Le reste du cours de sa uîe n'a rien de teprochable. Je nous supplie monsieur y êpïôier uostre attantîon. Uous trouuerres lair de ce faict tel que ie uous le represante qui est poursuiui par une uoie plus malitieuse que n'est lacté mesmes. Si cela y peut aussi seruir ie vous ueus dire que c'est vn home ndiirri en ma maiso apparâte (apparenté) de plusieurs honestes familles et jBurtout qui a tousjours uescu honorablemât et innoçamât qui m'est fort amk En le sauuant uous me charges d'une eifareme obligatid ie

(1) Malgré lui, invittu.

VOUS supplie treshûblemât l'auoir pour recôande (recommandé) et après uous auoir baise les meins prie Dieu vous doner

c< Môsieur lôgue et heureuse vie

« Votre afFeclione « seritur

« Du Gastera, ce 23 dauril.

c< MÔTAIGNE. »

Au dos est écrit : A monsieur monsieur du Puy, Conseillier du Roy en sa Cô de Parlement de Paris a Xaintes (1).

J'avais fait beaucoup de recherches, d'analyses, de copies aux archives des Affaires étrangères, dans ma jeunesse, pour Pierre Lémontey, de l'Académie française, que Napoléon avait, dès 1808, chargé d'écrire l'histoire de France durant le xvm* siècle, et qui ne commença à tenir parole que sous la Restauration. Quand il eut publié comme introduction à son entreprise X Essai sur F Etablisse--

(1) La lettre ne porte point de millésime, et il faut quelques recherches pour le trouver avec précision. Il paraît évident que Tépître est adressée à Claude Dupuy, conseiller au parlement de Paris en 1576, mort en 1594, père de deux frères à qui Ton doit les belles collections de manuscrits qui sont à la Bibliothèque nationale, et dont nous aurons si souvent Toccasion de parler dans le cours de cet écrit. Quand Montaigne écrivit cette lettre, il est probable que Claude finissait la troisième et deitiière année de sa mission pour la pacification des choses de la religion dans les provinces d'Aquitaine et de Saintonge, où il avait été envoyé, lui quatorzième, avec son beau-frère Jacques-Auguste <^e Thou, le grand historien, sous la présidence de Pierre Séguier» La commission avait été créée dans les premiers mois de 1581, en suite des articles signés à Fleix, près de Sainte- Foix, dans le château du marquis de Trans, le 26 novembre 1580, par le duc d'Anjou et Henri de Navarre en personnes; ratifiés à Blois par Henri HI, le 26 décembre suivant, et enfin registres en parlement le 26 janvier 1581. (Voir Benoît, Histoire de redit de Nantes^ dans les preuves du tome I*', page 54, et le Corps diplomatique de Dumont, tome V, page 381.) La commission siégea d'abord, dit le livre de Riault {Viri amplissimi Pétri Puteani Vita, p. il et 12), à Bordeaux (Burdigalœ); ensuite à Agen {Aginni Niliobrigum), où elle était encore le 5 décembre 1582; de là elle passa à Périgueux {Vesunœ Petrocoriorum), et en dernier lieu à Xaintes {Mediolani Santonum)» On peut donc en inférer que la lettre est du 23 avril 1584, puisqu'elle est adressée au dernier siège de la commission.

ment monarchique de Louis XIV, il chercha le moyen de reconnaître mes bons offices gratuits. Sachant que je n'eusse pas accepté de largent et que j'étais amateur de curiosités autographiques, il me fît cadeau de la lettre de Montaigne et de quelques autres pièces (1). Ce Montaigne devint mon plus cher autographe, parce que ce fut longtemps le seul réellement important que j'aie possédé.

Peu expérimenté alors à reconnaître l'aulhenticilé des écritures, n'ayant d'ailleurs jamais vu d'autographes de Montaigne, je me renseignai auprès de l'auteur du hvre de la Troade, M. Lechevalier, attaché jadis aux Affaires étrangères sous M. de Talleyrand, puis nommé par M. de Champagny conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Lechevalier me donna un mot pour l'abbé de Lespine, alors employé au département des manuscrits à la Bibliothèque royale^ homme d'étude et de vieille expérience. C'était en

M. de Lespine me parut lire la pièce avec un intérêt tout particulier. II la baisa. 11 me déclara ensuite qu'en sa qualité de Périgourdin, il avait beaucoup cherché des lettres de Montaigne; qu'il n'en avait

(1) Les hommes qui ont joui de quelque célébrité ont presque toujours deux réputations. Pour saToir au juste sur eux la vérité, il faut avoir consulté ceux qui les ont vus de plus près et en déshabillé. Lémontey en est la preuve entre cent autres. On a mené grand bruit de Tavarice de ce littérateur excellent, à Tafféterie près. J'accorderai, si Ton veut, qu'il laissa à sa mort une fortune considérable dont il avait paru faire bien peu d'usage. Mais pour moi, qui Tai vu souvent et qui ai connu beaucoup de détails de son intimité, c'est un devoir de déclarer que cet homme dur à lui-même se donnait le plaisir de distribuer de Fargent à de pauvres gens de lettres ou à des compatriotes malheureux. Son seul soin était de cacher sa main timidement et délicatement généreuse. Combien de fois ne m'a-t-il pas chargé de la distribution de sommes très-fortes I U m^avait même demandé de lui découvrir des misères intéressantes, et , en me faisant cette prière, il me dit un jour ce mot dont je suis encore touché : « C'est un secret que je vous confie pour vous rembourser du temps que vous m'avancez. »

Cet homme, qui paraissait froid, avait une sensibilité profonde dans les questions d'humanité. Membre de l'Assemblée législative en 1791, il avait eu mission de faire un rapport sur les horreurs commises à Avignon par Jourdan coupe-tête et son acolyte; sa voix fut étouffée dans ses larmes, et.il fut forcé de descendre de la tribune sans pouvoir achever.

jamais vu récriture, la Bibliothèque n'en possédant pas; qu'il ne pouvait dès lors par la comparaison établir Fauthenticité de ma lettre, mais que tous les caractères extérieurs et paléographiques de la pièce la lui faisaient considérer comme autographe et de bon aloi. Sur ce, je me retirai, ne soupçonnant guère qu'au bout de trente ans la douane de la rue de Richelieu s'aviserait de me demander pour cette même pièce un acquit-à-caulion.

Quatorze ans après, en 1834, M"" veuve Delpech avait fait lithographier pour son bel ouvrage de V Iconographie française (1) une lettre de Montaigne empruntée au cabinet de M"* la comtesse Boni de Caslellane. La feuille allait paraître, quand le scrupuleux éditeur, ayant appris par M*' de Castellane elle-même que l'autographe avait été argué de faux à la vente de la collection de cette dame, supprima la planche et me demanda de lui confier mon Montaigne pour en substituer le fac-similé à la feuille répudiée. Je prêtai ma lettre, et le fac-similé nouveau parut dans \ Iconographie avec cette indication : « Tiré de la collection de M. Feuillet. »

Ainsi, ma possession était déjà connue à la Bibliothèque depuis 1820. Elle va être de notoriété publique en 1837.

En effet, à cette époque, M. le docteur Payen, qui professe un culte particulier pour l'auteur des Essais, et qui a publié d'excellentes recherches sur ce grand sceptique (2), i»e fut adressé par un de mes confrères, et vint voir mon autographe. Ce fut alors que, de sa bouche et par la lecture de son travail bibliographique, j'appris ce que j'avais ignoré jusque-là, ce que le docteur lui-même n'avait appris que cette même année, à savoir, que ma lettre avait déjà paru

(i) |cK)iiQ«iup^iB friunçiiSK, ouporlrotl^ A» ftriimiMge^ les plus ilkai^is qtri Witptnu en Pramie defms Françàia i^ jusqu'à la fin du règne de Loum XVI, graxid in^fQlio. Paris, veuve Delpech; 1828 et aimées suWantei^.

($i) Notice mBuoGHàFHiQUE sua MoNTiaGm^ par J.-F. Fayen^D. M., parue d*abord en tète de rédition des Es$($is de Montaigne donnée en 1836, par Buchon, dans le Pan-tUm iméraire, et publiée séparément, en 1837; Paris, imprimerie de Duverger, in-8^.

Documents inédits ou peu connus sur Montaigne, recueillis et publiés par le m£m(u Paris,!. Téchener, 1847, in-8^

lithographiéd, tdix^^eept ans auparavant^ au ptemier Tolume d'uA livre intitulé Galerie française (1).

Tëchener me procura ce livre dans lequel des notices sur nos iliu^ trations nationales sont accompagnées de leurs portraits en lithographie, et le plus souvent de fac-similé de leur écriture. Je trouvai, en effet, vis-à-vis de la page 138 du premier volume, à la suite d'une étude sur Montaigne par M. Villemain, le fac-similé de ma lettre. Dans les notes rejetées à la fin du tome, et qui commencent à la page 277, Téditeur, pour faciliter la lecture des autographes dont le déchiffrement est difacile (Fautographe de Montaigne est de ce nombre) à cause des abréviations, en donne la traduction (2)* Il fait précéder celle de Montaigne par ces mots : La lettre suivante est la seule de Montaigne que possède la Bibliothèque royale; elle fait partie du volume ayant pour titre : Lettres françaises de divbrs GRANDS HOMMES, ct cst adrcsséc à M. Dupuy, conseiller du roi en sa cour et parlement de Paris.

Tel est le témoignage fondamental sur lequel repose tout le procèe et qui, en dépit de Fadage de droit, vaudrait titre à la Bibliothèque nationale. Nous verrons en son temps quelle est la valeur de ce té*moignage.

Une fois le mot donné par la Galerie française, le premier éditeur qui vint à publier les Essais de Montaigne (ce fut Amaury Duval, de Facadémie des Inscriptions), ne manqua pas de reproduire le texte de la lettre avec cette note : « Dans la copie, on a suivi Forthographe de Fauteur, dont Foriginal existe à la Bibliothèque royale. » Interpellé ensuite par M. Payen sur quelle autorité il avait donné cette mention d'origine, il le renvoya candidement à la Galerie

{{) Trois volumes iû-4*. Paris, Lefort, 1821-i823. C'est un livré aujourd'hui au rabais qui devait avoir un volume de plus et n'a été achevé qu'en 1 830.

(2) c( l'escris mes lettres tousiours en poste, et si precipiteusement, que, quoyque ie

« peigne insupportablement mal, i'aime mieulx escrire de ma main que d'y en em-

<( ployer une aultre; car ie n'en treuve point qui me puisse suyvre, et ne les transcris

«jamais... V

{Essais, I, 39.)

française f qu'il avait, disait-il, copiée sans remonter plus haut (1). Il y paraissait d'ailleurs à l'orthographe inexacte de son texte, qui était littéralement celle de la transcription imprimée dans les notes dt la Galerie, nullement celle de l'original.

Duval avait copié en 1823; il fut copié à son tour, en 1826, par M. Joseph-Victor Le Clerc, de l'Institut, qui donna sa belle et bonne édition des Essais dans la collection des classiques de M. Lefèvre. Même mention d'origine, même orthographe inexacte d'auteur. M. Le Clerc s'était borné à citer Duval et n'était pas plus que lui remonté à l'original.

Ce fut seulement en 1836 que, pour la rédaction de sa Notice bibliographique insérée au Panthéon littéraire^ M. le docteur Payen songea le premier à vérifier de visu, de concert avec Buchon, à la Bibliothèque royale, l'assertion de la Galerie française. Buchon consigna dans ses notes le mauvais succès de ses démarches, et renvoya à la notice de son collaborateur. Voilà, du moins, un éditeur qui fait prudemment ses réserves; mais pour un qui veut être exact cent n'ont souci de l'être. Ainsi, cette note de Duval devenue traditionnelle, bien que réfutée par le Panthéon littéraire : « On a suivi l'orthographe de l'auteur, dont Y original existe à la Bibliothèque royale, » s'obstine et se reproduit encore en 1830, dans l'édition à deux colonnes de Furne et L. Debure. Il y a mieux, les éditeurs

(i) (c II m'avoua qu'il s'était peu occupé de son Montaigne, et il enviait ce qu'il appelait mon bonheur de pouvoir m'occuper à fond, avec amour, d'un auteur de mon goût. Il me raconta que c'était par hasard et non par direction de ses études qu'il avait été amené à donner un Montaigne et un Charon, U avait marié sa fille à M. Chasseriau, le libraire, lequel Tavait engagé à lui fournir quelques publications; il imagina de donner une collection des Moralistes français. Pour Montaigne, il fit, ou fit faire^ un choix des notes des éditeurs qui l'avaient précédé; il choisit dans l'exemplaire des Essais annoté par Naigeon, qu'il venait d'acquérir récemment, les notes qui lui convinrent; il fit faire la table par Lourmand, et son travail fut censé terminé. Comme il avait eu connaissance de la lettre de Montaigne insérée dans la Galerie française^ U Ty fît prendre^ t7 la fit copier, c'est lui qui me l'a dit, et il la plaça dans son VP volume. — Ceci, par conséquent, répond à ce qu'on pourrait dire si on invoquait Tautoritéd'Âmaury Duval, laquelle, d'après ce qui précède, est radicalement nulle dans le cas présent, d

(Écrit de M. le D' Payen, cité in extenso plus loin.)

annoncent alors que la lettre en question a paru pour la première fois dans le Montaigne de M. Le Clerc. Or, Ton vient de voir ce qu'il en est. La bibliographie est pavée de pareils exemples, et rien n'est plus propre à démontrer le peu de fonds que peuvent faire les esprits sérieux sur ces prétendus renseignements et autorités à grand orchestre de renvois d'éditeurs à éditeurs, et de citations, la plupart du temps apocryphes. — Tout s'en va, même les glossaleurs et les philologues ; c'est un mal. Ces preux de pédanterie^ comme disait Gabriel Naudé, ont leur place dans les bonnes et saines lettres; il n'est pas jusqu'au savant en us qui n'ait son prix. Non que je né conseille de mettre les antipodes entre soi et le pédant, dont parle notre Montaigne, qui ne cherche pas parmi ses livres comme il se rendra plus homme de bien, plus content et plus sage, mais qui y mourra ou apprendra à la postérité la mesure d'un vers de Plante, et la vraie orthographe d'un mot latin {Essais, 1 , 38). L'homme réellement docte, chez qui la science est loin d'exclure le savoir-vivre et l'urbanité, se reconnaît à un signe d'avec lé cuistre de Molière, espèce grossière, jalouse, malfaisante, bouffie de morgue de collège et qui ne sait pas vivre avec les hommes.

Revenons aux recherches de M. Payen, l'érudit poli et consciencieux. En définitive, qu'y avait-il de vrai dans la note de la Galerie française, origine commune de tous les échos menteurs, tout à l'heure cités? M. Payen voulut en avoir le cœur net. Comme il ne me connaissait pas et ignorait encore que la pièce fût entre mes mains, il alla droit à la Bibliothèque et demanda le volume manuscrit cité par la note de la Galerie : « Lettres françaises de divers grands hommes. » Le volume, lui répondit-on, n'y existait point, les catalogues ne faisaient mention d'aucune lettre de Montaigne. Le docteur s'enquit alors auprès de M. Villemain, l'auteur de l'article; M. Villemain ne s'était occupé que du travail littéraire et ne savait rien au sujet de l'autographe. Et cependant l'auteur du fac-similé de la Galerie française, un M. Gouget, affirmait à M. Payen avoir vu, touché, calqué lui-^méme la letlre originale au département des

manuscrits. Ferme dans son propos, le docteur conduisit son homme à ce dépôt de la Bibliothèque pour en tirer sur place plus de lumières. Mêmes résultats négatifs. Ce fut vers ce temps, dans la même année 1 837, avons-nous dit, que je connus pour la première fois M. le docteur Payen ; et quand alors je voulus, à mon tour, voir de ma personne, ce M. Gouget, ce dessinateur de /kosimiie si sûr de lui, et dont cependant les affirmations ne rencontraieut qu'incrédulité chez les conservateurs, le pauvre homme, tristement célèbre dans les annales judiciaires, avait été reconnu fou, et était relégué dans une maison de santé (i).

Impatienté d'entendre dire^ de voir imprimer, sur un pareil témoignage, qu'une pièce de la collection que je possède en tout hon-* neur av&it pu sortir d'un dépôt public sans l'aveu de ce dépôt, je me déterminai à porter mon autographe au directeur de la Bibliothèque royale, M. Letronne, de l'Institut :

ce Voici, lui dis-je, cette lettre discutée qui frappe à vos portes. Prenez votre temps, cherchez dans vos répertoires, et si réellement elle vous a jamais appartenu, à quelque époque que ce soit, gardez-la; je ne veux rien avoir à vous. »

La Bibliothèque se mit à l'œuvre, et se cotisa pour découvrir la vérité ; mais tous les catalogues étaient muets. MM. ChampoUion- Figeac et M. Paulin-Paris ne firent que d'inutiles recherches. Ma pièce me fut rendue avec cette déclaration que je recueillis de la bouche même de M. Letronne: « La Bibliothèque n'a jamais trouvé « d'autographe de Montaigne; rien n'en parle, ni dans les dépouillece ments anciens, ni dans les relevés nouveaux. Le volume qu incc dique M. Gouget n'existe pas; les assertions de ce lithographe ne ce signifient rien. »

(1) Gouget, longtemps aTOuë à la cour royale, aTait yendu sa charge et était deTenu commissaire de police dans le quartier des Toumelles. 11 paraît que Tébranlement de son cerveau datait de Tépoque où, appelé à constater des décès, lors de la première irruption du choldra, il avait trouvé, dans son arrondissement à rues étroites et populeuses, des maisons entières dont tous les habitants étaient morts.

Je repris ma pièce^ la fis rentrer dans son cadre, et, pendant treize ans, je tins la discussion pour épuisée, quand tout à coup une bro* chure publiée, il y a quelques mois, par M. Jubinal, vint raviver cette question éteinte (1).

M. Jubinal était venu assez souvent chez moi voir des autographes et des pièces historiques. Un soir, le 1 5 novembre de Tannée dernière (une circonstance particulière fixe pour moi la date), il tomba dans mon cabinet, tout rayonnant de la découverte qu'il me dit avoir faite d une lettre de Montaigne, à la Bibliothèque nationale, dans un volume de la collection Dupuy. 11 ajouta qu il y avait également trouvé des autographes de Ronsart, d'Etienne Dolet, de Du Bartas, d'Etienne Pasquier, tous noms qui me frappèrent, Dolet surtout, dont je n'ai jamais vu l'écriture. D'arrachements opérés, d'aucune sous^ traction de lettre dans ce volume, pas mot 11 tira de sa poche une copie de la lettre de Montaigne qu'il me lut. C'est l'Épitre au rai Henri IV, qu'il a publiée, et qui est toute dans le grand style des belles pages des Essais. Afin, me dit«il, de mieux constater l'authenticité de l'autographe, il me demanda à voir le mien. Je le fis apporter dans son cadre. L'apparence de la lettre sembla l'étonner tout d'abord. Je n'avais nul motif de me tenir en garde contre lui, et j'allai même, sur le désir qu'il m'exprima de voir l'adresse qui n'est pas de la main de Montaigne, suivant l'usage du philosophe (2), jusqu'à tirer la pièce du cadre pour qu'il la pût examiner à son aise* Sitôt

(1) Une lettre itiédhe de MoutaignBv accon^pagnée de ffmlquês reoAerehé« à ce #mj>I, Recédée d'un avertissement^ suivie de plusieurs faosimile et de l'indication détaillée d^un grand nombre de soustractions et mutilations qu'a subies^ depuis un certain nomlyre d^an^ nées, le département des manuscrits de la Bibliothèque nationale; par Â. Jubinal, ex-professeur de flEu^ulté. Paria, chez Didron, 1850.

M. Jubinal a, depuis, publié et republié son travail sous toutes les formes : en brochure, dans le journal le Voleur^ et jusque sur Tenveloppe du Musée des familles. On en a mis partout.

(2) « Gomme j'aime mieulx composer deux lettres que d'en clore et i^er une» le « resigne tousiours cette commission a quelque aultre.... v> {Essais, I, 39.)

Seulement, Montaigne avait eu le soin d'écrire au second verso le mot Puy^ afin d'indiquer au secrétaire le nom qu'il aurait à mettre sur radi*esse.

qu'il Feut tournée et retournée dans tous les sens^ il manifesta une satisfaction des plus extraordinaires, il s'écria et se récria, m'accabla des dernières tendresses, n'ayant pas assez d'accents circonflexes, de points d'exclamation, pour charger la fureur de sa joie sur ce que, me dit-il, ma lettre avait ses deux feuilles ^ ne portait av^cune trace de reliure, n'avait point de coupure pouvant se rapporter à un onglet de souche resté dans quelque volume de la Bibliothèque nationale.

a Question depuis longtemps jugée, lui fîs-je observer; cette pièce n'est jamais entrée à la Bibliothèque que quand je l'y ai portée moimême. »

Certes, après ce que M. Jubinal avait vu et dit chez moi, avec de telles démonstrations, je n'aurais pu m'attendre à ce qu'il fût sorti gardant la pensée (on verra plus loin qu'en effet il ne l'avait pas) que mon autographe eût pour origine la Bibliothèque. Encore moins me serais-je attendu à ce qu'il fit un livre pour prouver cette prétendue origine. 11 est bizarre, mais il est vrai cependant, que quelques semaines après, sans que je l'eusse revu, sans qu'il se fut davantage renseigné auprès de moi, sans qu'il m'eût rien communiqué ni direc« tement ni indirectement, il avait publié sa brochure, où il traduisait mon nom à la barre du public, et particulièrement de la Bibliothèque nationale, indiquant, en termes exprès, l'idée d'un procès en revendication analogue à celui du Molière; s'abusant, à force de chercher finesse, et battant les buissons pour établir, à grand renfort de catalogues récusables, de pâtés d'encre apocryphes, de conversations interpolées, de raisonnements captieux, que ma lettre avait été arra-chée]Sid\s d'un certain volume relié, n** 712, de la collection Dupuy. Or, c'était celte même lettre qu'il avait déclarée n'avoir « jamais été touchée par l'aiguille du relieur! »

c( Moi à cette heure et moi tantôt, sommes bien deux, » a dit Montaigne de lui-même.

Dans son écrit, M. Jubinal prête à M. le docteur Payen, à l'endroit du pauvre Gougel, le lithographe de fac-similé, un langage que le

docteur n'a jamais tenu. 11 dit notamment, — ce qui tendrait à donner de la signiGcation au témoignage, — que Gouget a indiqué nomménnent la collection Dupuy comme ayant renfermé mon Montaigne, tandis que Gouget n'en a pas dit un mot (1). Ecoutez plutôt le docteur lui-même, dont je vais transcrire sur ce point un écrit en date du 19 avril 1850, el intitulé :

« Renseignements relatifs à ce que f ai dit au sujet de la lettre de Montaigne qui appartient à M. Feuillet.

« (2) Les renseignements de M. Gouget ne m'ayant rien fait obtenir à la Bibliothèque, je retournai vers lui et le priai de m'accompagner à cet établissement, afin de le mettre en face des conservateurs.

Nous allâmes donc ensemble à la Bibliothèque, et M. Gouget répéta à tous et à chacun ce que j'ai dit précédemment. Ce fut lu qu'en quelque sorte inspiré par les lieux, il raconta qu'étant venu, un certain jour, pour demander si on avait des autographes de Montaigne, il avait trouvé Méon et l'abbé Lespine dans la salle où se lient aujourd'hui M. Lacabane; qu'à sa demande ces messieurs avaient échangé un regard d'intelligence que lui, Gougel, avait interprété en supposant que ces messieurs avaient récemment trouvé une pièce de ce genre, et qu'ils pensaient l'un et l'autre que c'était un sin-

(1) La collection de pièces manuscrites qui porte le nom de Dupuy à la Bibliothèque nationale, et qui se compose de 958 volumes, avait été formée par Pierre Dupuy, mort en 1651, et Jacques, son frère, mort en 1656. Tous deux avaient été gardes de la Bibliothèque du roi. Si la reconnaissance des établissements publics n^était pas un vain mot, Jacques aurait (comme Gabriel Naudet à la Mazarine) un beau buste en marbre à la Bibliothèque nationale où il n'a pas même un plâtre, lui à qui cette dernière est redevable du généreux legs de neuf mille volumes imprimés et d^environ trois cents volumes d'anciens manuscrits rassemblés à grands frais par lui et par son frère Pierre. La grande collection des 958 volumes manuscrits, dont il est question plus haut, est tout à fait indépendante de ce legs et n'entra à la Bibliothèque de la rue Bichclicu qu'en 1734, près de quatre-vingts ans après l'acquisition, et après avoir passé par plusieurs mains.

(2) Ce qui précède dans l'écrit du docteur a été en partie analysé plus haut. Le reste est relatif aux diverses phases des travaux de M. Payen sur Montaigne et à l'ouverture, dans l'été de 1837, de ses relations avec Gouget qui, alors qu'il le connut, était encore commissaire de police et avait le goût des curiosités des livres, des autographes, surtout des fào-simiU qu'il se plaisait à exécuter lui-même.

mmÊmm^mmmmm^m

golîet hasard qu'on ttni si îU la leur demander. Sar ce » un de ces messieurs partit et rapporta bieatàt un volume in*folio intitulé comme je Tai dit {Litires françai$ê$ de divers grands hommes); et pour compléter son récit» M. Gouget passa dans la salle qui précède celle où nous étions» et là, dans cette salle où se tiennent aujourd'hui M. Paulin-Paris, et à l'angle diagonalement opposé M. Beynaud , il me montra près du bureau de ce dernier Fangle de table sur lequel il s'était placé pour être plus près du jour {c'est tt h&ui de taite oà se tient M. Stùm^as Julien).

c( Dans tout ceci, jpos trn mot de la €olleetian DiijNiy «pii nous enserrait, devant laquelle nous avions passé ensemble, et ce fait est d'autant plus remarquable, que le nom de Dupuy fut prononcé par nous tous, puisque la lettre est adressée & un personnage de ce nom. Il n'y a point le moindre doute que M. Gouget ne connût cette belle collection; son silence, à cet égard, est un point très-important en face même de huit ou neuf cents voulûmes qui la composent*

et C'est donc gratuitement, sans preuves, par induction et même contre toute vraisemblance que M» Jubinal, pages 25 et 26, dit qu'il ressort eWdemment, des paroles qu'il cite de Gouget, que la lettre devait faire partie de la collection de manuscrits dite fonds D UP UY.

a De même, je n'ai jamais dit h M. Jubinal ce qu'il raconte, page 27, de la demande que j'aurais fuite à M. Gouget s'il ne s'était pas trompé, s*il n'a-voit pas attribué à l'un ce qui appartenait à l'autre; je ne lui ai pas dit que H. Gouget fûtalors un homme âgé, et je n'ai pas dit surtout queSI.Gouget m'eût répondu à celte objection supposée qu'U avait calqué lui-même l'au^ lographe de Montaigne dans te iKiLiam m la C(«jLECTioif Dupuy, ou il se

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