‹ Réponse à une incroyable attaque de la Bibliothèque Nationale touchant une lettre de Michel deChapitre 2 sur 18 · TROUVAIT ALORS · texte numérisé non relu

TROUVAIT ALORS

« Le récit qui suit est arrangé de même pour les besoins, de la cause; il est vrai au fond , mais il est teint par If. Jubinal ; ainsi : Je n'ai ni rêvé ni imaginé; on n'invente pas ces choses-là; tenez! je me vois encore à ce moment. . . Il me demanda cinq minutes... Se levant alors courtoisement... avec une obligeance dont je lui sus gré, U s'empressa d'aller chercher /« volume be dupw : «^ toutes phrases que M. Jubinal me prête, qu'il imprime comme si elles étaient citées textuellement et que je n'ai pas dites. Erreur! erreur f Étrange déCdut de mémoire au moins, si ce n'est mensonge ou traîtrise; jamais jte n'ai rien dit de tout cela, et par use botae raiaott,. c'bsv wb cel4 M'siT pasI

— ib —

« De même, dans l'alméa suivant, il est dit que nous âemanddme$ h volume du FONDS DupuT, que nous nous aidâmes des deux catalogues de la COLLECTioii DOTfT. Cela est bui» affreasement faai! Esl-ee que je n'aarais pas nommé la colIecUon Dapny dans ce que j'ai écrii si Googel me l'avait nommé lui-même? EsUce que, dans ma fièvre d'iovesligaiion, et avec cette rigueur d*ex8ctilude scrupuleuse que je mets à tout ce que je fab. je n'au*rais pas, plus jeune de quatorze ans que j'élais alors» dépouillé la collection Dupuy au risque d'aller jusqu'au 970^ volume ! ! ! )>

Après ces paroles de M. le docteur Payen, que reste*4«-il des assertions de M. Jubinal?

Maintenant; qu'on veuille bien continuer la lecture, et Ton aura peut-être le secret de la visite que ce dernier avait faite à mon Mon* taigne. C'est toujours M. le docteur Payen qui va parler :

« Je dois dire que je n'ai vu qu'une fois chez moi M. Jubinal, que je ne connaissais pas; qu'il m'avait écrit pour m'annoncer sa visite (1); qu'il vint un soir, — je crois pouvoir préciser le 13 novembre 1849 (parce que c'était jour de Société de médecine, et que j'ai failli manquer à la séance); il me trouva avec M. Rochebillière, amateur de livres, qui assista à toute sa visite. Il ne dit pas nettement, simplement: « J'ai trouvé l'onglet; » mais à travers une foule d'exclamations, de phrasea pompeuses, de promesses de surprises inoiues, de réticences indiscrètes, cela se comprenait parfaitement bien.

« La preuve du reste que telle était sa pensée ce jour-là^ c'est que» quelques jours après, ayant été, comme démarche de politesse, lui rendre la visite qu'il m'avait faite, je le trouvai au coio de son feu, un peu enrhumé, et en compagnie de M. de Saint-Albin fils; qu'il nous lut en épreuve le récit qu'il fait dans son Avertissement dé sa conversation avec M. Ravenel, et qu'amené à parler de la lettre nouvelle de Montaigne, il me dit qu'il avait vu M. Feuillet, et qu'il avait eu un bonheur indicible qu'il n'avait pu dissimuler en co^txiaat que la leUre qu'il croyait simple était double, et que par

(l) Q Tenait, dteit'il, pe«r me faire contttitre la découYerte qu'il avait faite (daûi j'élais instruit depuis plus d^un mois) et surtout pour a'édifier sur récriture de Moataîgnc qu'il ne connaissait que par la lettre, et dont je hii montrai des autographes et des fac^tïmle. (Note de M. Payen.)

eanséquerUses $oupçon$ étaient évanouis. J'ai mémei à ce sujet, des lettres de H. Jubinal qui sont curieuses. x>

Rapprochons les dates. — Le 13 novembre, M. Jubinal est chez M. le docteur Payen, où il annonce le fameux onglet; le 15, il est chez moi, et, sans dire mot de sa prétendue découverte d'onglet, il parle d'un arrachement comme de chose manifestement impossible. A quelque vingt-quatre heures de là, il reçoit la visite du docteur, et lui lit en épreuve la première feuille de sa brochure : à ce moment, il déclare forrtiellement évanouies ses conjectures sur l'onglet. Quelle moralité induire de ce rapprochement? Je le laisse à plus habile. Pour mon compte, j'en suis réduit à supposer que la brochure était déjà chez l'imprimeur avant que l'auteur fit visite à mon autographe. J'en suis réduit à supposer que, son échafaudage une fois renversé à la vue de la pièce, il n'a pas eu le courage de sacriBer son siège à ses convictions, et qu'il s'est dit alors, les yeux fermés : Aleajacta est!

L'honnêteté sévère de M. le docteur Payen a été, en qualifiant le procédé, plus loin que je n'irais moi-même. Je l'avoue en effet, la lecture que je fis de la brochure de M. Jubinal, qu'il eut, je lui dois cette justice, la pudeur de ne me point envoyer à son apparition , et que j'ai connue alors par un tiers, m'a causé moins de colère que d'étonnement et de dédain. L'étrange usage fait de mon hospitalité ne me déniaisera cependant pas ni ne me portera à changer de conduite : il n'est point dans mon humeur de garder sous le boisseau la poussière historique que le temps a tamisée chez moi. Que si, dans le nombre des allants et venants, il s'en trouve un qui prenne l'empreinte du fermoir de ma cassette à autographes, je m'en soucie peu: je suis assez fort des lettres patentes données par les ventes publiques ou amiables à mes collections pour ne point m'en alarmer.

En définitive, quel pouvait être, en agissant comme il l'a fait, le dessein de M. Jubinal? M'était-il personnellement hostile? Je n'en soupçonne aucun motif. Il proclame ma bonne foi et cherche à dorer de son mieux l'espièglerie perfide de sa mémoire. Je ne suis nulle

part sur son chemin, nec beneficio nec injuria : je ne saurais donc voir en lui ni un ennemi ni un adversaire. A tout prendre, il y a plus de légèreté dans son imaginative que de méchanceté. De même qu'il est des intempérances de langue, ceci est une intempérance de plume qui manque à f Étourdi de Molière. M. Jubinal a sans façon usé de mon nom, parce que mon nom pouvait lui être bon à quelque chose dans la thèse qui faisait Fobjet réel de sa brochure : il me jetait comme une arme de guerre à la face de Tennemi. L'ennemi, c'était la Bibliothèque nationale qu'il attaquait avec vivacité sur sa mauvaise administration, sur les soustractions et mutilations subies, depuis un certain nombre d'années, par le département des Livres et celui des manuscrits. Défenseur officieux dans une cause aujourd'hui jugée par contumace à la Cour d'assises de Paris, M. Jubinal parait avoir voulu démontrer par des exemples ce que le gros bon sens établit de reste, à savoir que des pièces autographes non estampillées, dérobées à des dépôts publics, ont pu de main en main arriver à des possesseurs de bonne foi sans qu'on soit fondé à en imputer à délit ou à crime la légitime possession. — Timbrez vos pièces, voulait-il dire, on les reconnaîtra, et on ne les achètera pas. Voyez plutôt M. F. de C; il possède un Montaigne qui vient bien de la Bibliothèque, — je vous le prouve, — inculperez- vous sa bonne foi? Non : eh bien ! comment pour des faits analogues inculperiez-vous l'honnêteté d'un autre? — Et là-dessus M. Jubinal s'enivre d'encre, et publie le factura que vous savez. Le raisonnement était bon sans doute en logique; par cela même, il pouvait se passer de commérage et de scandale.

Antres faits aDtérieurs aa procès. — Interrenlioii de la Bibliothèque nationale.

A peine le pamphlet, puisqu'il faut l'appeler par son nom, eut-*li été lancé par M. Jubinal, que l'émotion fut au Conservatoire de la

Bibliothèque, dont il défraya deux séances. On en discuta les dires et attaques. Et d abord, vidant les questions de personnes, on entendit Fun des conservateurs accusé de mensonge par Fauteur, sur un point de service, à propos du refus d'un catalogue annoté de la vente La Vallière, catalogue que le conservateur avait déclaré ne point exister à la Bibliothèque, tandis qu'il le mettait soigneusement de côlé pour empêcher qu'on ne le communiquât. Le récit, dont je doutais fort, était cependant vrai en grande partie : le fait qu'il faut lire dans M. Jubinal (avertissement, pages vm-xii) fut reconnu et avoué en plein Conservatoire; il fut même approuvé par un des membres.

Je ne relèverais point ce détail, si de la discussion ne fût sortie cette doctrine illégale et dangereuse, à savoir qu'il peut appartenir à tel conservateur de faire acception de personnes dans ses communications, de refuser à celui-ci ce qu'il donnerait à celui-là, de se faire ainsi l'arbitre des recherches d'un travailleur, quel qu'il soit. Cette doctrine devait m'être appliquée, plus tard, d'une façon plus étrange encore,

On passa ensuite à ma lettre de Montaigne. « Il faut attaquer M. Feuillet, dit un des conservateurs : il s'est déjà montré l'ennemi delà Bibliothèque dans l'affaire du Molière, étant de ces gens-là qui se font sur les autographes un chimérique empire. » J'avais différé, en effet, d'avis, comme j'en diffère encore, avec M. Naudel sur cette question, et, appelé en témoignage, j'avais déclaré dans le temps, en une lettre à M* Chaix d'Est-Ange, rendue publique par son client, que la pièce avait été vendue ostensiblement par M. Dacier, dans le département des manuscrits. Je disais vrai : j'en avais la certitude personnelle, ainsi que dix autres témoins, dont quelques-uns avaient acheté eux-mêmes. J'avais, du reste, exprimé mon témoignage avec une extrême modération, ce qui aurait dû exclure à mon endroit la qualification d'ennemi d'une Bibliothèque où je compte de «i nombreuses amitiés. Mais quoi! les attaques violentes du pamphlet contre la Bibliothèque avaient fait prendre de l'humeur aux puissances, et il

&11ait une victime pour expier le Forfait de Tautcur qui ne donnait point prise à une action judiciaire. Je n'avais pas^ que je sache, « tondu d*un pré la largeur de ma langue. » €*e nonobstant, on cria haro! et finalement un conservateur^ ce quelque peu clerc, » M. Hauréau, reçut mission de faire un rapport sur la question en revendication de cet autographe de Montaigne, d'où venait tout le mal.

Le bruit de la délibération (tout se sait) ayant transpiré, j'examinai la question et pris un parti sur-le-champ. Homme d'administration depuis trente-cinq ans, il m'élait particulièrement odieux d'avoir à lutter contre des agents, même indiscrets, de l'État. En toute autre circonstance, il ne m'eût rien coûté de faire le sacrifice en pur don de ma lettre (ce n'eût pas été le premier présent que j'eusse fait à la Bibliothèque); mais ce sacrifice, qui d'ailleurs n'était , dans aucun cas, obligatoire; ne m'était plus permis alors que mon nom, livré à la publicité, avait été mis en question et que s'annonçait bruyamment une réclamation impérieuse, une véritable injonction. Le mérite d'un généreux sacrifice n'eût pas même été reconnu, et Ion n'eût pas manqué de le qualifier de restitution. Dans les petites comme dans les grandes choses, la liberté de détermination d'un homme qui se respecte relève de sa conscience, non d'une menace. L'une des premières conditions de la dignité de tout membre d'une société est de respecter le droit dans les autres et de le faire respecter en sa personne. Si, au lieu d'abdiquer sa dignité en le désertant, quand il est délicat à soutenir, chacun avait assez de cœur pour défendre le droit général et absolu dans son droit particulier, il se commettrait moins d'abus et de mal. Je résolus donc de faire tout ce qui, dans ces limites, — rien de plus, rien de moins, — serait humainement possible pour vider la question sans le scandale d'une dispute publique: j'allai amiablement au devant de l'attaque, et j'écrivis à M. Naudet une lettre où, après lui avoir rappelé les faits cités plus haut, j'ajoutais :

a Un pamphlet récent qai m'a élé communiqué, sorte de roman historique où le fatix se heurte contre le vrdi, revient sur l'origine présumée de ma lettre. Je veux en Gnir avec cette question interminable. Peut-6lrc votre

aAmiDislration a-t-elle f ris poor ce qu'elles Talent les preuves apparente» et les preuves apocryphes apportées par le factvm que je viens de citer. S'il en est ainsi, pardonnez-moi celle lettre et prenez que je n'aie rien dit. S'il eu est autrement» ce que j'ai déclaré une première fois à la Bibliothèque, je viens vous le répéter; et, laissant de côté le fait de la possession trenlenaire, je vous offre de vous remettre l'autographe de Moataigne, si vous me démontrez nettement» catégoriquement, par des preuves écrites et de date certaine^ qu'il ait appartenu à la Bibliothèque nationale. Notez bien, monsieur, que ma lettre ne porte pas la moindre trace ni de cachet ni de numéro d'ordre, et que jamais elle n'a été touchée par l'aiguille du relieur, fait facile à vérifier. Le texte vous est connu. Quant aux assertions du factum, je ne les discuterai pas ici; mais je le ferai, si vous le jugez convenable, soit par écrit, soit de vive voix. J'attendrai d'abord les preuves qui , dans votre bouche ou sous votre plume, emprunteraient de votre caractère un degré de sérieuK que je ne saurais rencontrer dans le pamphlet...

a Je me résume. Il ne m'est pas prouvé que ma lettre ait jamais fait partie de la collection Dupuy; mais, cela fût-il démontré, je demande à qiielle époque? Ces papiers n'ont pas toujours appartenu à la Bibliothèque* Quand , des mains de M. Joly de Fleury, le fonds passa sur vos rayons» un recollement des pièces indiquées dans le catalogue par volumes a dû être fait : on n'achète pas, on ne prend pas livraison sans vérification constatée. Veuillez me montrer dans cet inventaire la mention nominale de ma pièce, et je vous la remets sur-le-champ. »

Ma lettre était du 18 février; onze jours après, je reçus de M. Naudet la réponse suivante :

« Monsieur, j'ai dû appeler rattention du Conservatoire sur la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 18 courant, relativement à un autographe de Montaigne que vous possédez^ et demander préalablement à MM. les conservateurs du déparlement des manuscrits les éclaircissements nécessaires pour former une opinion assurée. Après avoir entendu votre lettre et le rapport de MM. les conservateurs des manuscrits dont j'ai l'honneur de vous transmettre la copie ci-jointe, et dont il adopte la teneur et les conclusions; le Conservatoire ne doute pas que la question ne soit péremptoirement résolue pour vous comme pour lui, et que la Bibliothèque nationale ne doive bientôt à voire loyauté la restitution volontaire d'un autographe précieux qui n'aurait jamais dû cesser de lui appartenir. »

On le voît^ M. Naudet n'est pas de l'avis de Bayle, qui avait pour maxime de garder toujours une oreille pour F occupé. J'avais proposé de discuter la question de vive voix ou par écrit : il n'en tient compte ; sa lettre exclut péremptoirement toute discussion, décide et tranche à jonbn; car enfin un rapport de M. Hauréau, rapport fait en famille, n'est qu'une opinion, non un examen contradictoire; c'est encore moins un jugement. Toutefois, puisque j'avais engagé TafFaîre à l'amiable, je préparai une réplique réfutant, article par article, le mémoire de la Bibliothèque. Ce mémoire argumentant des catalogues de la collection Dupuy, je commençai par vérifier ces catalogues, qui étaient communiqués à tout venant à la Bibliothèque. Je jetai même un coup d'œil rapide sur ceux qui sont réservés, dit-on, à titre de documents d'administration. Je consultai également ou fis consulter des doubles de ces catalogues qui sont à l'Assemblée nationale, à Grenoble, à Londres, et entre les mains d'un employé de nos archives générales. Cela prit du temps. Enfin, six jours après que j'avais reçu le mémoire de la Bibliothèque, j'allais envoyer ma réponse, qui, suivant moi, eût convaincu les esprits les plus prévenus, quand, dans son impatience de jouir, M. Naudet, surpris, à ce qu'il paraît, de n'avoir pas reçu, poste pour poste, mon autographe, vint arrêter l'envoi de mon contre-mémoire en m'adressant Vultimaium suivant, qui m'intimait au plus deux Jours de délai pour m'exécuter :

ce Paris, le 7 mars 1850.

« Monsieur, j'ai eu l'hoaneur de vous transmettre, le 28 février dernier, la copie du rapport de MM. les conservateurs des manuscrits relatif à l'autographe de Montaigne, ancienne propriété de la Bibliothèque nationale, maintenant en votre possession , et de vous donner connaissance de la déli-* bération qui s'en est suivie.

« Le Conservatoire ne doutait pas que votre conviction ne s'accordât avec la sienne; mais il a été trompé hier dans son attente (1). Votre silence équi-

(1) Assertion inexacte. Il est de fait, comme il constedes procès<-verbaux des séances du Conservatoire, qu'on n'a dit mot officiellement de mon aflaire à la séance du 6 mars.

valant à une dénégation ne pourrait se prolofiger sans que M. le ministre, & qui l'affaire est soumise, m'aulorisAt à recourir au tiers arbitre appelé naturellement à prononcer entre vous et la Bibliothèque.

a Je vous prie» monsieur, de me faire savoir votre décision avant la fin de la semaine. »

Cette menace de me traduire devant le Tribunal, que, par une figure de rhétorique, M. Naudet appelait un tiers arbitre, était datée d'un jeudi; la lettre décrétait donc un délaide moins de quarantehuit heures, — Et j'aurais fait cadeau de ma lettre à la Bibliothèque, quand il s'y trouvait une plume pour m'adresser un pareil langagel

Je l'avoue, cette seconde lettre de M, Naudet, bien inattendue, me causa la plus étrange surprise et m'indigna. Les lettres de jussion du roi Louis XIV étaient plus polies ; les parties de M. Fleurant, plus civiles. Et de fait, un ton aussi acerbe blessait toute convenance. Quoi ! il y a trente ans que je possède, au su et connu de la Bibliothèque ; on a été trente ans à s'éveiller, en admettant, ce qui n'est pas, que la pièce lui ait appartenu à cette époque éloignée ; — on a été onze jours à répondre à mon ouverture, et on ne m'en laisse pas au moins sept pour répliquer ! Une impatience si agressive envers un homme qui, par respect pour l'administration même, avait voulu traiter la question à l'amiable; qui, pour la seconde fois, avait été si loyalement au-devant des réclamations et ne demandait pas mieux que de remettre la pièce en litige, si on lui eût donné de bonnes raisons; un tel langage, dis-je, qu'on eût pu tout au plus se permettre envers un maquignon d'autographes, envers un voleur estampillé, était bien fait pour blesser 1 Certes, après tout ce qui s'était passé, j'avais l'intime conviction que ce qui convenait le mieux à ma cause était la lutte en plein soleil, en pleine publicité. En dépit de cette conviction, je voulus cependant, par une dernière proposition con-

n n'a été question de la présente lettre qu'à la séance suivante, en même temps que des deux dernières lettres qui furent échangées. M. Naudet seul avait pris sur lui d'écrire cette lettre provoquante. M. Naudet n'est pas, que je sache, tout le Conservatoire : il n'en est que le président.

ciliatrice, faire un dernier sacrifice à ma position officielle. J'étais néanmoins déterminé à dévoiler nettement, si j'y étais contraint, les déplorables motife personnels que font mouvoir mes adversaires, sous le manteau des intérêts généraux. Du moins, ne serait-ce point ma faute si du choc de la discussion publique sortaient des lumières qu'ils eussent mieux fait de retenir sous le boisseau. — Je m'abstins donc d'envoyer ma réfutation du mémoire officiel, et je répondis :

«c Paris, 17 mars 1850.

<c Monsieur, à la proposition loyale et spontanée qae je m'étais fait l'honneor d'adresser à la Bibliothèque nationale, votre administration a répondu au bout de onze jours, et elle était assurément dans son droit en prenant son temps. Je n'ai reçu votre réponse que le premier de ce mois; nous sommes au 7; il y a donc seulement six jours que j'ai sous les yeux votre mémoire, auquel vous avez la prétention d'attribuer l'autorité de la chose jugée, tandis qu'il n'a fait que me confirmer plus pleinement dans la conviction de mon droit. J'étais, ce semble, parfaitement autorisé à prendre mon temps, à votre exemple, pour réunir des documents et vous faire une réponse. Mes occupations me laissent peu de loisirs, et j'ai à remplir des devoirs publics. Néanmoins, je m'occupais de cette réponse qui aurait coupé court à toute discussion ultérieure, quand votre lettre de ce matin, gratuitement désobligeante, a dû changer mes résolutions et arrêter ma note écrite que vous vous refusez à attendre comme j'avais attendu la vôtre. J'aime à croire que, mieux éclairé par la réflexion, vous ne donnerez pas légèrement suite aux menaces que semble contenir votre lettre , menaces dont , sachezle bien, la certitude de mon bon droit m'empêche de redouter en aucune façon l'effet. Ce que je me plais plutôt à attendre, c'est que la question sera de nouveau étudiée à la Bibliothèque, et que, laissant de côté les hypothèses et les erreurs matérielles (à coup sûr involontaires), vous me donnerez les preuves positives et légales que je vous ai demandées et que j'attends encore »

Je conclus en proposant un arbitrage amiable.

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Refas de commanieation des catalogues de la Bibliothèqoe.

Le Conservatoire de la Bibliothèque s'assemble tous les mercredis. Lie jeudi 14 mars, je n'avais pas encore reçu de réponse à ma lettre du 7. Je me rendis le matin de ce même jeudi au département des manuscrits, pour vérifier, sur les catalogues de la collection Dupuy, quelques points essentiels à ma défense. Un employé m'en remit trois qui étaient journellement communiqués, savoir : IMe catalogue alphabétique par ordre de matières; 2* le répertoire par ordre de volumes; 3* une copie de ce dernier provenant du fonds Bouhier. Je demandai ensuite à revoir un des répertoires réservés que je n'avais fait qu'apercevoir une fois entre les mains de M. Hauréau, et qui sont paraphés sur la première feuille par les vendeurs de la collection. Je dus pour cela m'adresser à M. Hauréau lui-même, et j'eus avec lui le dialogue suivant :

« — Veuillez être assez bon pour me communiquer un des catalogues de Dupuy, que vous m'avez communiqué particulièrement il y a une dizaine de jours.

« — Lequel? je vous en ai montré plusieurs.

« — N'importe lequel des catalogues réservés ; tous les deux, si vous le voulez : j'ai quelques lignes à y relever.

« — Ma position vis-à-vis de vous n'est plus la même que lorsque nous avions ensemble des explications. Je ne puis plus aujourd'hui vous communiquer un catalogue qui est une pièce d'administration.

« — D'abord, monsieur, nous n'avons jamais eu ensemble aucune explication. Je vous voyais pour la première fois l'autre jour; je me suis borné à vous demander les catalogues cités dans le rapport dont

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M. Naadet m'a envoyé copie ; j'ai jeté un coup d'œil rapide sur le titre et sur une feuille de ces catalogues, je vous ai remercié, et là se sont bornées toutes nos explications. J'ai besoin de revoir les répertoires : ceux de la salle de lecture sont insuffisants.

« — Cela est vrai. M. Jubinal argumente de ces catalogues, et il a tort : je trouve tous les catalogues de la Bibliothèque ridicules, et je les fais recommencer. Voici (me montrant un jeune et habile érudit, M. Michelant, qui était dans le fond de la pièce) une personne qui catalogue de nouveau les manuscrits français.

« — Laissons M. Jubinal : il s'agit des catalogues. Si vous les reconnaissez tous pour ridicules, comment les remet-on au public quand, pour Dupuy, par exemple, vous en possédez de bons? La Bibliothèque est une propriété essentiellement publique. Que les conservateurs prennent les précautions les plus sévères à l'égard des communications, rien de mieux, tout le monde sait que c'est leur devoir; mais ils ne peuvent rien celer au public de ce qui est sur leurs rayons. Moi personnellement je dois d'autant moins m'attendre à un refus, que les catalogues que je demande sont précisément ceux dont vous avez argumenté contre moi. Il y a là pour vous question de convenance, de loyauté, quand il n'y en aurait pas une de devoir.

« — Je ne puis votes fournir des moyens contre nous.

a — Qu'est*ce à dire? les catalogues en fourniraient donc? Je ne cherche pas de moyens contre vous, mais la vérité pour tous; chercheriez-vous autre chose? D'ailleurs j'ai proposé un arrangement en conciliation par arbitres; nous ne sommes point en procès, que je sache, et, le fussions-nous, raison de plus pour communiquer.

« — On ne pouvait foire résoudre la question par arbitres, il n'y a que les tribunaux pour décider ; on va vous y citer.

« — Je l'ignorais. J'avais offert de discuter verbalement ou par écrit, et je crois que je me serais facilement entendu, même avec vous, bien que vous soyez l'auteur du mémoire. On préfère le bruit, à la bonne heure; j'accepte de grand cœur la lutte. Du moins, il de-

meurera établi que je me suis tenu en to^t^ cetti? affaire dans la plus stricte mesure; je n'y ai en définitive gagné qu'une lettre offensante, et qui ne me laissait pas même le temps de répondre.

c< — II nous avait paru que vous aviez assez de deux jours pour nous faire réponse.

« — Quoi! deux jours pour répondre, quand vous en aviez mis onze à m'écrire I

ce — 11 avait fallu le temps qu'il y eût séance du Conservatoire.

ce — 11 me fallait à moi celui de réfuter votre mémoire. Je n'ai point que cela à faire, et, si vous aviez été dans votre droit en prenant votre temps, j'étais, je vous l'ai dit, dans mon droit en prenant le mien; mais ce n'est pas la question. Je vous demande de vouloir bien me communiquer les catalogues réservés ; me les refusez-vous, oui ou non?

ce — Je suis forcé de les refuser; j'ai été sur le point de les envoyer tous chez l'avoué; je ne sais comment ils sont encore ici.

et — Les tribunaux apprécieront un pareil refus. »

Après cette étrange conversation, que je m'empressai d'écrire surle-champ dans la Bibliothèque même, en quittant le conservateur, qui, du reste, avait été aussi convenable de ton qu'à lui appartient, je devais m'attendre à une troisième lettre de M. Naudet. Je reçus, en effet, le lendemain matin ce qui suit, sous la date du 14 :

« Monsieur, j'ai reçu sealement le 9 de ce mois, vers deax heures après midi, votre lettre datée da 7. Je l'ai communiquée au Conservatoire dans la séance d'hier.

« A la proposition que vous aviez faite loyalement et spontanément après l'apparition de la brochure de M. Jubinal, j'ai eu l'honneur de vous répondre au nom du Conservatoire par des explications aussi loyales, et qui lui paraissaient et lui paraissent encore très-concluantes.

<x II n'a pas, comme vous semblez le croire» la prétention de leur donner l'autorité de la chose jugée; car il sait qu'elle n'appartient qu'aux arrêts des tribunaux. Mais vous ne pouvez pas non plus avoir la prétention de nous prescrire la nature des preuves et les moyens de revendication que nous devons employer dans l'intérêt de la propriété de l'État.

«t Quant à la forme du jugement arbitral que vous proposez dans votre lettre du 7, il n'est pas permis à l'administration de la Bibliothèque, agissant pour le compte de l'État et non pour le sien , de nommer des arbitres qui disposent de la propriété qu'elle réclame.

a Nous ne pouvons donc attendre que d'une remise volontaire de votre part, ou d'une sentence judiciaire, la réintégration de l'autographe de Montaigne dans le département des manuscrits.

« Le Conservatoire vous offre le choix, et je vous prie de me faire connaître votre décision d'ici à trois jours. )>

La paille était désormais rompue. Je ne répondis pas, j'attendis : je n'attendis pas longtemps ; je reçus bientôt une assignation â comparaître, à bref délai, devant la première chambre du Tribunal civil, contenant, après le grimoire habituel, la clause comminatoire de vingt mille francs de dommages et intérêts, si la pièce n'était point représentée !

De ce moment, la Bibliothèque nationale continua son mauvais jeu à l'endroit des catalogues, et, en cela, on est allé aussi loin que possible. J'y demandai un jour (le 9 avril), non plus les catalogues dits réservés, mais les catalogues ordinaires et banals de Dupuy. L'employé qui fait le service de la salle de lecture, le même qui me les avait remis précédemment, comme à tous les autres travailleurs, me renvoya cette fois, pour ceux-là même, à M. Hauréau, et M. Hauréau me répondit : La Bibliothèque n^a point de catalogues. Moi qui n'entends point finesse, je lui fis alors une distinction : Je ne demande, lui dis-je, que les catalogues ordinaires qui, depuis trente ans, sont communiqués au public, qui m'ont été communiqués, il y a trois semaines, le jour même où vous m'avez refusé les catalogues d'administration ; ceux, en un mot, qui sont restés si longtemps aux mains de M. Jubinal pour son travail et ses fac-similé. Même réponse : La Bibliothèque nationale n^ a point de catalogues. J'insistai, ^ant venu pour travailler, non pour faire assaut de plaisanteries, et je le sommai, en ma qualité de membre du public, de me communiquer ce qu'on communique à d'autres, ce que je F avais vu, la

veille mémey communiquer à une autre personne. Il me répliqua : « A vous, comme public, je vous réponds encore une fois : La Bibliothèque nationale n'a point de catalogues; à M. Feuillet de Conches, je les refuse en lui montrant notre règlement, qui en prohibe la communication. » Et tout cela fut dit, cette fois, par le conservateur, avec une grossièreté de ton intolérable.

Il y avait parti pris : ce n'étaient plus seulement les catalogues dits réservés qu'on me refusait, c'étaient tous les répertoires indifféremment, qui étaient comme s'ils n'existaient pas, et l'on s'appuyait sur la lettre d'un article mort-né de règlement, lequel article n a jamais été, n'a jamais pu être appliqué. Les règlements ministériels qui se sont succédé ont bien pu dire uniformément, comme le dernier, en date de septembre 1839, signé Villemain : Dans aucun dé-portement y les catalogues ne sont communiqués au public ; il n'en est pas moins vrai que jamais, de mémoire d'employé et d'habitué un peu sérieux de la Bibhothèque, jamais, depuis trente-cinq ans, les catalogues n'ont été refusés, au cabinet des manuscrits. Je n'eutends pas les cartes volantes, les feuilles détachées, les éléments de catalogues en cours d'exécution, qui pourraient se brouiller ou s'égarer, — et encore les a-t-on communiqués souvent pour des travaux importants et pressés, — mais les catalogues reliés, imprimés ou à la main. Dans le règlement mal interprété, la lettre tue l'esprit. Évidemment il n'en peut être des catalogues comme de tous autres manuscrits que les premiers occupants gardent, à la salle de lecture, pendant toute une séance. Destinés au service général et public, les catalogues doivent toujours être à la disposition des employés pour répondre aux demandes éventuelles, et nul ne saurait les accaparer à l'exclusion d'autres travailleurs ; mais il y a loin de cet en cas^ de* cette réserve à l'interdit absolu. Du reste, il est peu à craindre de voir accaparer des catalogues qui se consultent et se parcourent comme des di(^onnaires, et ne se lisent pas d'arrache-pied, ainsi qu'un discours suivi. Ce serait merveille encore que plusieurs à la fois eussent impérieusement affaire du même. Il en est des lecteurs

comme des trois conviés d'Horace : Poscentes nimium diversa palato; et Gabriel Naudé, qui se connaissait mieux que personne du monde aux bibliothèques, dit bien que rien ne saurait être plus justement comparé à ce pré de Sénèque (Epist. 1 1 8) où chaque animal trouve ce qui lui est propre : Bas herbamy canis leporemy cicania lacertum. Pris dans son esprit, le règlement n'a donc eu en vue que la réserve du droit des employés, non pas Tinterdiction au public sérieux de l'accès de répertoires qui sauvent le temps dont la vie est faite. Sans catalogues, nombre de travaux ne sont plus possibles* Qu'est-ce qu'un livre sans table des matières? Et ce qui se dit des livres, à plus forte raison se dira des recueils de pièces manuscrites; car, pour les imprimés, encore a-t-on la bibliographie qui renseigne. En effet, on sent à merveille que tous ceux qui, gardant au cœur le culte des chos^ de l'intelligence, s'en vont consulter des manuscrits entre les innombrables volumes de la Bibliothèque et les myriades de pièces qui y fourmiUent, ne sauraient sans fils conducteurs rien découvrir dans cette grande mêlée de l'esprit humain. Que chacun demande chaque chose par le menu aux plus anciens, aux plus complaisants et actifs employés du département des manuscrits, ceux-ci, étourdis de demandes, n'y sufQront pas. Et puis, la plupart du temps, le travailleur sait-il où il va? Gonnait-il le fonds, la collection, le volume, la page où se cache la révélation à laquelle il aspire? Non : il marche à la découverte, et la sagacité que Dieu lui a donnée fait le reste. Les employés eux-mêmes ne connaissent pas, ne peuvent pas connaître tout ce que renferment tant de volumes : Qiu)s fama obscura recondit : — témoin les lettres de Michel de Montaigne découvertes par MM. Macé et Jubinal, et dont la Bibliothèque ne soupçonnait pas l'existence. En outre, à eux , dont l'attention s'éparpille pour répondre à tous, les catalogues, quand il y en a, ne parlent pas de la même façon qu'ils parlent aux travailleurs poursuivant chacun sa pensée unique.

Mais à quoi bon discuter? tout cela évidemment les conservateurs le savent mieux que personne. La consigne, imaginée pour les be-

soins de la cause, pour ne pas fournir de moyens, comme dit M. Hauréau , n'est rigoureuse qu'à mon endroit , qu'à lendroit de quelques béats non présentés. Celle Bibliothèque, qui a ses préjugés, ses hauteurs et ses tempêtes, a aussi ses privilèges, et aujourd'hui l'interdit se lève en telle arrière-salle ou même en pleine salle de lecture. Ainsi, le 1 8 avril dernier, — c'était le jour où M. Hase présidait au département des manuscrits, — des catalogues étaient sur la table devant des travailleurs, et le bon M. Hase, à qui M. Hauréau avait fait la leçon, me refusa le catalogue du fonds de Béthune. En vain lui montrai-je du doigt, hic et nunc, là, sous ses yeux, un catalogue en lecture que je venais d'apercevoir : « Ahl c'est un catalogue imprimé de l'ancien fonds, me dit-il; cela se prête : on va vous en remettre un volume, si vous le voulez.» En vain lui répondis-je que je n'en avais que faire, qu'il m'offrait Paris quand je lui demandais Hélène. L'article du règlement, ajoulai-je, ne distingue pas. Imprimés ou manuscrits [imprimés ne veut pas dire publiés), français, latins, grecs ou orientaux, tous les catalogues sont au même titre à la Bibliothèque nationale, et, si les uns se prêtent, il n'y a nul motif logique pour dénier les autres. Et, de fait, en sortant, je vis aux mains d'un autre lecteur le catalogue manuscrit des petits fonds français parmi lesquels se trouve celui de de Lamarre. En vain encore invoquai-je auprès de M. Hase celte éternelle justice que son ami Pindare appelle le plus solide fondement des républiques,

BàO^oy 7ro^£wy aff^aXéç, A£xa (1),

mon grec même ne lui fit point fermer la porte des mauvais songes. Et lui, un des doyens de l'Institut, lui a le patriarche de la Grèce savante, et partout révéré de ce qui sait lire alpha et oméga, » se retranche, plus tremblant que le jeune chevreau en peine de sa mère, derrière le nom de M. Hauréau, le dernier-né des conservateurs, que, disait-il, les manuscrits français concernent seul : — M. Hauréau, entré révolutionnairement à la Bibliolhèque en violation de Fart. 10

(i) Olympique xni, 7.

— aide Fordonnance du 2 juillet 1839 (1), et au mépris de tous les droits de MM. Guérard, Paulin Paris, Lacabane, Reynaud, Stanislas Julien, savants hommes qui, depuis nombre d'années, remplissent les conditions de la loi et font un long apprentissage des manuscrits que le nouveau* venu, d'ailleurs sans titres scientifiques, ne connaît pasi — Et quand finalement j'en appelle de M. Hase lui-même à l'autorité de son nom et de son initiative, sa timidité met au supplice sa bienveillance et son équité, et il ne trouve, au moment délicat et difficile, que ces dernières paroles dilatoires : ce L'affaire est trop compliquée pour que je puisse prendre sur moi la communication que vous demandez. » Ainsi, le débonnaire Prusias criait à Nicomède :

Âh! ne me brouillez pas avec la Répablique!

Tous ces biais, toutes ces complications de finesse, tous ces enchérissements de dénis de justice, ces déplorables équivoques, si indignes d'un grand établissement public, étaient assez clairs. M. Hauréau avait pensé juste : les catalogues donnaient des armes pour battre en brèche le mémoire du Cabinet des manuscrits et les déloyales attaques de la Bibliothèque de F École des Chartes, donl je parlerai tout à l'heure : il fallait à tout prix me celer les catalogues. On m'offrait donc ceux dont je n'avais pas besoin, et l'on me disait qu'il n'y en avait pas. Je m'abstins forcément d'en plus demander, puisque j'en étais réduit à ne pas croire un mot de ce qu'on me répondait : il est plus poli de ne pas causer avec les gens que de leur parler seulement pour les démentir.

(1) a Article 10. En cas de vacance dans les places actuellement existantes^ les conservateurs et conservateurs-adjoints seront nommés par nous, savoir :

Les conservateurs, parmi les conservateurs-adjoints et les membres titulaires do rinstitut, etc. )>

M. Hauréau n'était ni run ni Tautre. U n'en est pas moins porté, sur YAlmanach na» tional^ comme le premier de tous les conservateurs, au-dessus de M. Magoin, la science argent comptant et la politesse en personne; au-dessus du savant doyen M. Jomard, homme de grand cœur, s'il en fut; au-dessus de M. Hase, le plus timide, mais le plus savant des hommes, le plus fin, sinon par le sentiment littéraire et artiste, du moins par la sagacité qui pénètre, Férudition qui possède et classe les détails de Tantiquité.

Ces paroles de M. Hauréau : « La Bibliothèque n'a point de catalogueS; » ou « tous les catalogues sont ridicules y » étaient^ ce semble, en même temps que des réponses dilatoires une prétention révélée par ce mot : « Je les fais refaire. » Dans une note solennelle, adressée au ministre de l'Instruction publique, au nom du Conservatoire de la Bibliothèque nationale, mais qui fut rédigée sans la participation du Conservatoire et insérée au Moniteur du 28 mars dernier, la même pensée est exprimée sur l'insuffisance des catalogues du département des manuscrits, a Le conservatoire, dit la note, sait que les conservateurs actuels du département des manuscrits ont plusieurs fois déclaré toute la vérité à cet égard ; ils travaillent, en ce moment, à la rédaction de véritables catalogues, qui auront pour base des dépouillements sérieux. » ' Ainsi, d'un trait on efface les travaux des deux Dupuy, des Clément, des Colbert, des Louvois, des Bignon, des Laporte du Theil, des Capperonnier, des Dacier, des Méon, des Abel de Rémusat, de MM. Hase, Guérard, Paris, Miller. Ainsi, tous les catalogues dirigés ou exécutés par ces hommes, plus amis du succès que du bruit, sont ridicules-^ il n'y a pas eu de dépouillements sérieux. — Vite, qu'on marque ce jour d'une pierre blanche : seul, M. Hauréau va donner au monde savant cette joie encyclopédique de feuilleter de véritables catalogicesl — Et voilà comme on éblouit les ministres les plus éminents, qui, emportés dans le torrent des intérêts et des idées, ne peuvent s'arrêter aux détails administratifs I

Un peu de modestie ne messied cependant à personne, pas plus aux auteurs de catalogues qu'aux auteurs de livres, pas plus aux conservatoires qu'aux individus. Quels seront donc ces catalogues sérieux dont M. Hauréau doit être le créateur et le père?

Serout-ce les catalogues des manuscrits hébreux, arabes, coptes, persans, turcs, chinois, thibétains, sanscrits, hindoustanis, tamouls, et le reste? Non, ces catalogues existent, excellents. Anquetil, Fourmont, l'immortel Silvestre de Sàcy, Abel de Rémusat, Loiseleur des Longchamps, Valanguani-Arokium, MM. Mûnk, Stanislas Julien et

Reynaud y ont mis la main. C'est dire assez. Quatre volumes sont imprimés; un seul est encore manuscrit,

Seront-ce les catalogues des manuscrits grecs ou des manuscrits latins? Pas davantage. Les anciens fonds et les fonds intermédiaires, de même que les acquisitions nouvelles, tout en est catalogué et répertorié. Pour la confection des catalogues grecs, on retrouve Tintervention de Montfaucon, de MM. Hase et Miller; pour la rédaction du supplément latin, on rencontre M. Guérard. Six volumes encore excellents dont la moitié est imprimée.

Ce seront peut-être les catalogues des manuscrits italiens? Non, apparemment, M. Marsan a fait la besogne en deux volumes. — Des manuscrits espagnols? Non, elle a été faite par Ochoa en un volume. — Des manuscrits historiques du Portugal? Non, M. le vicomte de Santarem n'a rien laissé à désirer ; il a fait un volume d'une correction irréprochable.

Ah ! ce sera donc le catalogue des manuscrits français proprement dits? Ici la besogne est immense, écrasante pour l'esprit le plus actif. Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, le plus riche de tous les cabinets du monde, possède environ quatre-vingt mille maimscrits et vingt mille volumes de pièces en toutes langues et de toute époque. Les manuscrits français entrent dans ce nombre pour vingt-cinq mille volumes; mais, prenons-y garde, tant s'en faut que tout soit à faire en ces derniers, et que les catalogues exécutés soient sans mérite. Il y a à distinguer entre les manuscrits et les recueils de pièces. Voyons d'abord les manuscrits.

Le fonds qu'on appelle V ancien fonds du roiy et auquel on ajoute, avec les quelques acquisitions faîtes de 1730 à 1790, les fonds de Béthune, de Mesme, Brienne, Lancelot, Baluze, Colbert,etc.,etc.,etc., ce fonds ancien et ses nombreuses annexes ont été relevés sur un catalogue dont un double plus maniable pour le service a été dressé.

Quarante-quatre volumes in-4'* forment le catalogue, par ordre de numéros, des manuscrits provenant des couvents et abbayes ou cabi-

nets particuliers entrés à la Bibliothèque depuis 1790, U y en a un double par ordre de matières.

Quinze volumes complètent le catalogue des acquisitions nouTOHes^ catalogue sous triple forme et parfaitement à jour.

Enfin, notez ce point-ci : trois catalogues généraux des manuscrits français, espagnols, portugais, italiens, anglais, allemands, hollandais, dlaves, résumant en un corps tout l'ensemble des divers fonds en langues de l'Occident,- et qu'on appelle du nom générique de fonds français;

Savoir : le premier, par ordre de matières : théologie, jurisprudence, philosophie, histoire, beaux-arts, belles-lettres, dressé par Audiffret sur les buUetins de Mouchet; il embrasse quatorze volumes;

Le second, formé, en six gros volumes, des éléments du premier;

Le troisième, en trente-quatre volumes . répertoire par noms d'auteurs, traducteurs et noms d'ouvrages, avec l'indication des fonds et du numéro de chacun des manuscrits.

Faites l'addition. Ajoutez-y quatre volumes in-folio d'un catalogue moderne des manuscrits français des fonds nouveaux, exécuté dans l'ordre des numéros, et vous aurez une colonne imposante sur laquelle repose assez solidement la considération des prédécesseurs de M. Hauréau (1). Ce sont de bons travaux exécutés irèsnsérieusemeot, très-efficacement, et^ si tous ne sont point pourvus de tables de matières, rien de plus simple que d^ les compléter. Le temps seul fait les catalogues excellents, et réciproquement les bons catalogues seuls survivent. Or, quels services ceux-ci n'ont-ils pas cessé de rendre aux personnes studieuses qui ont vécu dans ce commerce du

(i) A tout cela on t>6i!iiTait ajouter encore 200,000 cartes exécutées par ordre de M. Guizot, alors ministre de rinstruction publique, et qui toutes sont relevées et transcrites par ordre chronologique jusques et y compris le m" siècle. Ce travail a été suspendu, et cela est fâcheux : on eût pu Taméliorer et le compléter; mais, conmie c^est le trataM dMn prédécesseur, i est de mode de dire qu^il ii*Qst bon à rioi.

passé ! Avee de tels éléments, on eût pu^ ainsi qu'on l'a murmuré aux oreilles du public, depuis tantôt huit années, imprimer un catalogue général et définitif des manuscrits français, et en langues vivantes, de r ancien fonds, y compris toutes les acquisitions intermédiaires et nouvelles jusqu'à l'année 1790. C'eût été un beau monument de nos richesses historiques et littéraires, bien digne du dépôt qui les conserve. L'Assemblée nationale, toujours si généreuse pour les lettres au milieu de nos détresses publiques, l'Assemblée nationale, qui sent la valeur des catalogues et qui, à chaque vote de budget, les demande avec autorité, sera toujours prête à ouvrir la main, quand on viendra devant elle avec la perspective assurée et prochaine d'un résultat.

Ohl que si encore l'activité du réformateur s'exerçait sur les collections de^ pièces, à la bonne heure. C'est là que les dépouillements présentent des lacunes; c'est là qu'il y a insuffisance de catalogues; mais, avant tout, il fallait commencer par finir quelque chose. Commencer donc par imprimer les catalogues des manuscrits de l'ancien fonds, lequel, bien entendu, est clos; en dresser ensuite de sérieux des petits fonds ou des nouveaux, qui restent à dépouiller; après cela compléter, quand il y aurait lieu, pièce à pièce, ceux qui sont entrés avec les collections elles-mêmes des Dupuy, de Brienne, de Gaignières, de Joly de Fleury, telle était la marche naturelle à suivre. — Nulles nouvelles. — Que fait-on donc? — ^Au moins entame-t-on résolument ce qui n'est pas fait du tout? Non, non. — La montagne en travail poussé la clameur des grands enfantements. A soi seul et armé de deux plumes auxiliaires, rien que deux, on va convaincre deux siècles et vingt savants d'insuffisance et d'errear. On s'occupe sérieusement à refaire ce qui déjà est sérieusement fait. Exécuter tout bonnement sa partie dans le grand concert, c'est trop banal. M. Paulin-Paris, par exemple, avait déjà dépouillé, en sept volumes in-8* d'un catalogue raisonné, les vieux manuscrits français : on ne continue pas ce travail excellent, on le recommence; on fait table rase; pour ajouter une aile, on abat la maison; on reprend ab ovo l'œuvre

de Pénélope; et si un successeur de M. Hauréau arrive avec un autre système, comme de juste, — le testament scientiGque laissé, Fhéritier le déchirera, ainsi que celui-ci déchire le testament de ses devanciers; — ce seront à nouveau table rase, temps, peines, dépenses perdues; le gouvernement continuera à payer sans songer à s'enquérir à quoi ont passé ces énormes dépenses; somme toute, jamais on ne finira de catalogues, puisqu'on les recommence toujours, et^ dès qu'on affiche la prétention de les tenir tels quels sous le boisseau, ce sera le cas d'inscrire, à l'encontre de Pic de la Mirandole, sur les portes du Cabinet des manuscrits, la grande thèse de Sanchez : QiLod nihil sdtur.

En attendant, M. Hauréau refait les catalogues des manuscrits français; mais, franchement, ces'manuscrits qu'il catalogue, oserait-il bien soutenir en public qu'il sait les lire? L'autre jour, il préparait la publication de minutes de Malherbe distraites du fonds deBaluze et retrouvées dans un autre fonds; il s'escrimait en vain pour les déchiffrer, et fut forcé de recourir à l'assistance d'un employé pour lequel rien n'est lettre close. Que serait-ce si M. Hauréau était aux prises avec un manuscrit du xu" ou du xui* siècle? On nepeut savoir que ce qu'on a appris. Leçon qui nous enseigne comme quoi l'on n'improvise point par décret des bibliographes et paléographes, comme quoi les intérêts publics paient l'apprentissage des hommes nouveaux à l'œuvre d'un si grand établissement que la Bibliothèque nationale! Tout leur est éteuf , merveille et découverte. Ainsi, l'autre jour, on fait bruit au Cabinet des manuscrits d'une trouvaille qui n'avait point été, avant M. Hauréau, signalée dans le petit fonds dit Résidu de Saint'-Germain , dont le dépouillement était presque achevé à la révolution de février : c'étaient des lettres adressées à la mère supérieure de cette immortelle abbaye, qui fut une puissance par la doctrine et encore plus par la vertu, Port-Royal, et signées Févéque de Meaux. Donc, se dit-on, ce sont des lettres du grand Bossuet. On les porte sur-le-champ, sous ce nom, aux bulletins du catalogue. Vient du dehors un fin connaisseur, qui, tout du premier

coup d'œil, reconnaît; ce qu'eût de même reconnu un simple disciple en autographes, que ce n'est nullement de la main de Bossuet, mais de son prédécesseur immédiat, Dominique de Ligny, neveu de Dominique Séguier, anté-prédécesseur du grand Bénigne sur le siège épiscopal de Meauxl — Accordez avec cela la prétention de. faire mieux que ses devanciers 1 — L'impatience du mieux, dit l'histoire à ses premières pages, est souvent l'impuissance. Que si elle se donne le nom de progrès, qu'on se rappelle qu'en matière de catalogues, le progrès est d'achever, d'améliorer, d'entreprendre savamment ce qui est à faire, non pas vainement ce qui déjà est bien fait. Tous ces petits coups d'Etat par catalogues seraient-ils une forme de ce socialisme pompeux et menteur qui conGsque tout, même la liberté, pour tout niveler, et en définitive ne mettre qu'anarchie et chaos sur les débris de ce qui est? Qu'on cesse, dans tous les cas, de se jouer du public en répétant que tout est ridicule et factice dans les anciens catalogues du Cabinet des manuscrits, et qu'on refait aujourd'hui ces cata* logues, comme dit Gabriel IVaudé, « à pur et à plein ^ » sur nouveaux frais. La théorie de toutes les révolutions est la désobéissance aux traditions qu'on n'a pas faites ; c'est aussi presque partout la théorie des nouveaux venus. Aussi bien cette théorie n'est pas tellement admirée du public qu'elle n'ait forcé le Conservatoire à s'abriter des défiances de l'Assemblée nationale sous le manteau d'une commission prise dans le sein de l'Assemblée même. Ainsi , après tous les fonds dévorés depuis tant d'années, on en est encore à se consulter sur la façon dont on s'y prendra pour ces catalogues que les derniers siècles et la moitié du nôtre n'ont pas achevés (1 ).

(1) La Chambre des députés avait accordé, en 1837, pour la confection des catalogues des livres, un crédit extraordinaire de cent cinquante mille francs divisé en huit annuités. A la suite de huit ans, le catalogue devait être rédigé et imprimé. L'engagement était pris.

Au bout des huit années, la chambre demanda compte de remploi de Targent. Bien entendu, il était dépensé, c'est une chose qu'on ne néglige jamais. Quant aux travaux, ils n'étaient point encore arrivés à leur terme, et la Bibliothèque demanda quatre ans encore pour dernier délai, et quatre annuités nouvelles pour dernière allocation.

Aujourd'hui, les quatre ans sont^écoulés : Fœuvre est-elle accomplie? On va en ju-

En résumé, des catalogues^ il en coule à pleins bords au départ&ipent des manuscrits de la Bibliothèque nationale : je Fai prouvé. Je demandais; bien entendu, ceux qui sont, non ceux qui ne sont pas. On communique à d'autres. Le prétendu interdit général n'est qu'une moquerie, un tour de passe-passe : depuis lors jusqu'à ce jour, on n'a cessé de les donner au premier venu. L'atîaire qu'on m'a intentée est descendue aux mesquines proportions d'une lutte personnelle. On m'a refusé arbitrairement, injustement, déloyalement ce qui était propre à éclairer. Retranchez les catalogues; ce que vous ne retrancherez point, c'est la justice. Non, quelques agents indiscrets qui,

par leurs procédés, calomnient l'Etat, ne sont point l'Etat. Toujours élevé, paternel, impartial, l'État ne s'obstine pas, comme le plaideur privé, à ne voir qu'une seule face des questions. 11 cherche la vérité (ouf entière et en plein jour; il va au-devant de ceux-là même contre lesquels il lutte, il ne les sacrifie pas à des intérêts individuels, à de petites passions taquines ou à de subalternes ambitions.

La Bibliothèque m'attaqae dans un jonrnal après qne l'affaire

est engagée devant les tribananx.

Malgré tout mon désir d'entrer sur-le-champ dans la discussion du mémoire de la Bibliothèque nationale, force m'est (car il faut tout dire) d'ajouter ici au déni des catalogues le récit d'un autre fait, également anormal, survenu à travers tout ce dont nous venons de parler. L'affaire avait été remise par M. Naudet aux mains de l'avoué,

ger. Une coramission de représentants et de savants vient d'être nommée pour examiner les catalogues, et Fadministration de la Bibliothèque, au lieu de lui offrir un résultat, lui présente des projets et lui déclare que, si Ton daignait accorder encore douze annuités j on pourrait espérer de voir enfin le travail aboutir. — Et voilà Fusage qu'on fait des fonds de l'État sous la direction inhabile de M. Naudet!

et j'avais le droit de m'attendre à ce que mes adversaires suspen*** dissent l'attaque jusqu'à l'ouverture des débats. A défaut de l'équité, la dignité le leur commandait. Eh bien! dans une revue binmensuelle d'érudition, intitulée Bibliothèque de f École des Chartes, et où n'écrivent que d'anciens élèves de cette école et des membres de l'Institut, parut un article agressif contre moi à propos de ma lettre de Montaigne. Sous prétexte de rendre compte de la brochure de M. Jubinal, on abondait à priori dans son sens, on acceptait ses élourderies comme de bonnes raisons; puis, par une surprise ingénieuse, on y rattachait deux autres pièces, qui, disait-on, seraient sorties des papiers du Cabinet des manuscrits et figureraient aujour^ d'hui dans mes collections. Le but de l'article était évident. On n'a* vait pas même pris la peine d'y dissimuler la main de la Bibliothèque nationale, et il était signé Lud. L., c'est-à-dire Ludovic Lalanne, nom d'un jeune homme récemment chargé d'un travail officiel à crt établissement (le même numéro avait soin de l'annoncer). Pour m'attaquer et abriter en même temps la Bibliothèque que je n'attaquais point, l'auteur argumentait bravement de ces fameux catalogues réservés qui m'étaient refusés, voire de procès-verbaux d'acquisition : documents intimes d'administration s'il en fut, et dont le public, si dédaigné parfois là où il ne devrait trouver qu'empressement et respect, ne saurait, en aucun cas ordinaire, avoir communication. Ce zèle indiscret, qui commettait la Bibliothèque dans la personne d'un de ses confidents, n'avait point été désavoué; le numéro qui la con-« tenait avait même été passé, avec une complaisance empressée toute particulière entre certains membres du Conservatoire, en pleine séance. Les premiers instigateurs de l'attaque se trahissaient dès l'abord.

Je recevais autrefois cette Revue où j'avais trouvé souvent de bons articles spéciaux, et où l'un des écrivains de ce temps-ci, ou plutôt du siècle de Louis XIV, M. Victor Cousin, de l'Académie française, n'avait pas dédaigné, non plus que le savant M. de Monmerqué, de l'Académie des Inscriptions, d'insérer quelques pages. J'y avais re-

nonce, lors de la révolution de Février^ depuis qu'une coterie s'était emparée de la feuille et l'avait transformée en ofQcine de malveillance provoquante et de scandale.

Je ne me serais pas aperçu, je l'avoue, d'une telle attaque, et je n'aurais pas pris la peine de lire l'article, si un ami ne m'en eût avec insistance fait connaître le caractère semi-officiel Je le lus donc, puisqu'à tout prendre c'était une nouvelle tentative de la Biblio-* thèque nationale à mon endroit : façon insolite de plaider avant les plaidoiries, et, quand on n'a pas de bonnes raisons^ de préparer à son aise contre un adversaire l'opinion publique. J'avais eu peine à croire à la réalité du fait : il fallut bien me rendre à l'évidence; et, je le déclare, l'article ne fût-il point un acte extra-judiciaire injustifiable, il n'aurait pas l'aveu de la saine et décente critique. Quels que soient, en effet, les droits de la polémique littéraire, il n'est permis à personne de faire aussi bon marché du nom d'autrui, et de soulever, sans preuves ni documents, des questions délicates de propriété, d'un ton aussi singulièrement léger. Car, en fin de compte, si l'on n'accuse pas directement le possesseur d'une pièce de l'avoir dérobée, à tout le moins le présente-t-on comme un receleur, ce qui ne vaut guère mieux.

Laissons le point du Montaigne, nous y reviendrons assez tout à l'heure; abordons les autres insinuations, non pas à coup sûr pour nous défendre, mais ne fût-ce que pour déblayer le terrain et pour démontrer à la Bibliothèque elle-même combien tous ces petits brouillons, en qui elle se fie si imprudemment, se laissent entraîner par leurs ardeurs à des hallucinations qui troublent l'équilibre de leurs facultés.

« Le tome P' de V Isographie contient, dit l'article, le fac-smûe d*ane lettre de Louis XI que l'on donne comme appartenant à la Bibliothèque royale. Â la fin d'un ouvrage publié en 1841 et intitulé : Louis XI et le Plessis-leS'Tours (1)» on remarque deux planches contenant des fac^sùnUede

(\) Par le chevalier G. H. de Louyette et le comte R. de Croy. Tours, Fidel Chevrier, 1841. Grand in-8^

récriture de Louis XI; la seconde de ces planches reproduit le fac^simUe de VIsograpkief et on lit au bas : Tiré de la collection de M. Feuillet de Conches. — • // manqw deux lettres originaleê de Louis XI dans le volume 76t

de la collection Dupuy. »

L'article poursuit et ajoute :

a Au tome P' de V Iconographie , on indique encore M. Feuillet comme le possesseur d'une lettre originale de Malherbe datée du mois de juillet 1614» et qui commence ainsi : Monsieur, ce n'est point icy pour vous donner des nouvelles... C'est la même lettre qui se lit a la page 592 dans l'édition des lettres de Malherbe publiée en 1822, comme tirée de la correspondance manuscrite de Peiresc conservée à la Bibliothèque royale. »

Avant tout, une question : — Les pièces dont on parle étaientelles, oui ou non, revêtues de Festampille qui constitue le droit de propriété des meubles de l'Etat, représenté par la Bibliothèque? Non; la thèse de M. Lalanne n'est donc pas solide au point de vue du droit. En fait de meubles, possession vaut titre pour tout le monde, — Elat et particuliers, — sans qu'il soit besoin de prescription. L'Etat ne saurait par privilège posséder des meubles à titre de domaine public, c'est-à-dire inaliénables et imprescriptibles. Le domaine public est la chose qui, même possédée par un particulier, ne peut être vendue ni prescrite : ainsi un rivage, une route, tant qu'elle est route, etc. Les meubles de l'Etat ne sauraient encore une fois revêtir ce caractère. L'Etat et les établissements publics sont soumis aux mêmes prescriptions que les particuliers. M. Naudet, qui soutient la doctrine contraire, se retranche derrière l'arrêt prononcé par la Cour royale de Paris sous la présidence de M. Séguier, dans l'affaire de la signature de Molière vendue par la Bibliothèque, à l'époque où M. Dacier était conservateur. Mais c'est là un arrêt unique qui, tout respectable qu'il soit, en tant qu'arrêt, ne fait pas jurisprudence suffisante, et n'a point été confirmé en principe par la Cour de cassation. En effet, bien que la cause lui eût été présentée à ce point de vue, la Cour a évité à dessein de la résoudre par un arrêt de doctrine^ elle n'a rendu

qu'ua arrêt d'espèce, et la question de droit reste encore entière devant elle. Je pourrais donc m'arrêter là préjudiciellement; mais je veuy épuiser la question, et faire à de simples présomptions morales les honneurs de preuves légales. Poursuivons donc.

Et d'abord, la lettre de Louis XI, qui ne m'appartient plus depuis longtemps, et que j'ai échangée avec M. Chambry, venait des collections de M. le vicomte F. de Villeneuve-Bargemont, à qui je ne ferai pas l'injure de le défendre. « Il manque, » dit l'organe de la Bibliothèque nationale, « deux lettres originales de Louis XI dans un volume de la collection Dupuy. » L'insinuation est mieux que transparente, elle est directe. « Il manque; » mais depuis quand? et qui prouve que ces lettres soient jamais entrées à la Bibliothèque, fussent-elles portées sur les catalogues rédigés avant leur entrée? Où est la preuve, le commencement de preuve que la pièce en question soit l'une des pièces dont on signale la lacune? Eh bien! moi, je sais d'où vient primitivement l'autographe, et je mets la Bibliothèque au défi d'en justifier la mention la plus succinctement descriptive dans l'un de ses catalogues. Louis XI qui se piquait de belles-lettres, Louis XI qu'une critique assurée déshériterait difficilement de sa part dans les Cent Nouvelles nouvelles, est un des rois de France qui ont le plus écrit. S'il ne remontait chronologiquement très-loin de notre Henri IV, ce rival souvent heureux de Montaigne en finesse et couleur de style, peut-être trouverait-on de lui autant d'épi très que du bon Henri. Ses autographes ne sont pas rares; ses signatures sont communes. Or, à lire l'insinuation : « Il manque... » on eût dit qu'il s'agît d'un de ces joyaux notoirement uniques sur lesquels il n'y a point d'équivoque possible. On eût dit qu'il s'agît au moins de cet autographe de Sarpédon à Priam, qui, au temps de Pline l'ancien, faisait le charme de l'École des Chartes de la Nouvelle-Troie.

]l! Isographie (1), objecte-t-on, a donné la lettre à la Bibliothèque :

(1) Isographie des hommes célèbres ou Collection de fac-similé de lettres autographes et de signatures, publiée par MM. L. Bérard, receveur gënéral, le marquis de GhàtcaugixflO» racmbra du conscâ-généial de la Scioe, Duchcsneainé, con^cnraicur àlaBibUp*-

belle raison I la Bibliothèque accepte le présent, c'est tout simple; mais le don de la chose d'autrui est nul^ a dil, ce semble, le Code civil. \J Isographie abonde en dons de cette nature, en mentions erronées, comme tous les livres à citations, et j'en pourrais fournir ici des traits assez piquants. Que dirait, par exemple, M. l'administrateur général si, un jour, M. de Villeneuve lui tenait ce discours : — « Vous avez, dans un des volumes de la Bibliothèque, une lettre originale, mi-partie autographe, de Charles-le-Tém&aire (je l'y ai vue) : je viens la revendiquer. — Votre titre? — Celui que vous invoquez vous-même pour le Louis XI : I'Isographie, qui indique loriginal du Charles-le-Téméraire comme m'appartenant. »

Sur un pareil titre de propriété, M. Hase rirait tout d'abord à ventre déboutonné dans son jardin des iracines grecques, et M. l'administrateur général aurait avec raison quelque peine à garder son sérieux. Cependant, pour être conséquent avec lui-même, le Cabinet des manuscrits devrait incontinent remettre la pièce au réclamant; sinon qu'il en finisse avec ces misérables insinuations, et qu'il nous permette de lui rappeler, au nom de l'égalité devant le bon sens et devant le rire, ce mot d'Horace : De te fabula narratur.

La vérité est qu'ici, dans Xlsographiey les cartes ont été brouillées : on a attribué à la Bibliothèque ce qui était à M. de Villeneuve, à M. de Villeneuve ce qui était à la Bibliothèque.

Comment s'élonner qu'en une si grande accumulation de noticules sur un millier de fac-similé , l'ouvrier lithographe se soit trompé et ait mis parfois un nom pour un autre? On s'étonnerait plutôt du contraire; et c'est précisément ce que nous écrit, en date du 13 mai dernier, l'un des éditeurs de Y Isographie, l'honorable M. Duchesne aîné, conservateur des estampes à la Bibliothèque na-

Ihèque royale, et Trémisot, chef de divis|on à la préfecture de la Seine. Trois Tolumes grand in-4®. Paris, 1828-1830. C'est un bon recueil, sauf quelques erreurs d'attributions dont plusieurs ont été réparées en un quatrième volume donné plus tard chez Téchener par M. Berthier, ancien sous-préfet, avec Taî^e du lithographe Delarue, qui avait déjà exécuté les trois premiers volumes, et est un des plus grands connaisseurs en écritures.

tionale. Tout le monde sait aujourd'hui d'ailleurs qu'au temps où se fit le recueil de X Isographie, on attachait assez peu d'importance à l'exactitude rigoureuse de ces attributions d'origine. Fort souvent même un éditeur, encore bien qu'il n'eût puisé que dans une collection particulière, renvoyait sciemment à la Bibliothèque royale, soit pour rehausser l'authenticité de la pièce et donner plus de relief à sa publication, soit pour dissimuler le nom du possesseur et lui sauver les curiosités importunes. On ne savait pas prévoir de si loin que c'était créer autant de titres aux prétentions tardives du Cabinet des manuscrits. Ainsi X Isographie, par une erreur commise à dessein, sur la demande expresse du délenteup de l'original de la lettre de Raphaël qu'elle a reproduite, attribua cet original à la Bibliothèque (c'est un fait dont M. Duchesne lui-même témoigne); celle-ci, sur un pareil titre, aurait-elle porté sérieusement la merveilleuse rareté à ses catalogues?

Le continuateur deX Isographie a, puisé à pleines mains, pour son quatrième volume, dans les collections des amateurs, dans la mienne particulièrement. Je ne m'amusai guère à contrôler la façon dont il indiquait les provenances. Je n'ai même connu son volume qu'un an après. Des pièces m'appartenant avaient été attribuées au comte d'Hauterive et à M. Lalande; à moi, on avait donné la propriété de MM. de Châteaugiron et Chambry. La Diane de Poitiei-s, le Mathieu Mole, le Joseph il étaient à moi; le Gabriel Naudé à Châteaugiron, Nous sommes-nous fait titres authentiques de ces erreurs les uns contre les autres? Encore une fois, les titres à propos de Louis XI n'ont pas plus de consistance.

A se laisser aller au rapide courant d'une pareille légèreté, il est peu de généreuses communications d'autographes qui ne devinssent des armes contre les collections particulières. Spéculation nouvelle à ouvrir que celle des catégories de suspects, des procès de tendance, des inductions captieuses, des pâtés d'encre postiches, pour racoler contre la propriété privée! Si les condottiers littéraires ne sont .pas encore à ralTùt, il en surgira des bas fonds, gardez-vous d'çn douter.

pour peu qu'il y ait profit; — esprits déguenillés, auxquels pendent des lambeaux de chartes, ergoteurs acariâtres qui s'admirent à travers les trous de leur amour-propre et de leur souquenille de parchemin, et que ronge incessamment le triste génie de la délation.

Le premier chef, celui du Louis XI, étant écarté, voyons si le fait du Malherbe est mieux justifié. On va en juger. D'une dizaine de lettres ou poésies de Malherbe que je possédais, quand M"' Delpech m'en demanda une pour son Iconographie française, je n'en avais pas qui fût sur une seule page, et répondît au désir de l'habile éditeur. Le bon Villenave, de si regrettable mémoire, prêta celle qui fut lithographiée, et mon nom fut inscrit par mégarde au bas, parce que c'était moi qui l'avais remise au lithographe. L'original, suivant la Bibliothèque de l'École des Chartes, aurait fait partie des volumes de la Correspondance de Peiresc, qui sont au Cabinet des manuscrits. La raison, la seule qu'elle donne, c'est que la lettre figure à ce titre dans la Correspondance de Malherbe publiée en 1 822 par Biaise le libraire. Des preuves légales, pas plus que pour le Louis XL Ainsi, point d'estampille, cette preuve parlante qui imprime le caractère public à une pièce, point d'inscription nominale sur une table, sur un catalogue authentique quelconque. Si les volumes manuscrits de Malherbe à Peiresc étaient bien classés, si chaque lettre en était reliée à sa date, on irait droit à la place qu'aurait dû occuper l'épitre en question, qui est du 4 juillet 1614, et Ton jugerait sur-le-champ s'il y a lacune. Malheureusement les pièces sont fort mal rangées; si mal^ qu'on y est en un vrai labyrinthe, et que les stances célèbres :

Qde d*épines» amour. Accompagnent tes roses!

composées, en 1 609, par Malherbe, à l'intention de Henri IV, amoureux de la princesse de Condé, sont placées à trente-deux numéros de distance de la lettre qui les renfermait : disjecti memhra poetœ. Néanmoins, on trouverait çà et là des lacunes accusatrices qui mettraient sur la voie. Eh bien! dans le premier volume, place naturelle de la lettre, pas la moindre lacune ni de numéro d'ordre, ni de pagi-

nation. Dans le second, il manque trois pièces autres que celles du 4 juillet. A pari ces trois numéros, tout est au complet, et la numération remonte de 1828 à 1830, époque où les volumes sont rentrés de la reliure. Car, par parenthèse, pour un si grand établissement, la Bibliothèque nationale n'a point chez elle, comme la bibliothèque du Louvre, ses ateliers de reliure. Le croirait-on I elle envoie en ville, — autre chance de pertes, — ses recueils les plus précieux de pièces, même avant de les avoir numérotés et estampillés (cela est incontestable pour ceux dont nous parlons, et pour bien d'autres que je nommerais au besoin) 1 — Ainsi donc, à défaut d'estampille et d'enregistrement, nous en sommes réduits au seul et unique témoignage de Biaise; mais il n'est personne, tel peu versé fût-il en bibliographie, qui n'objectât sur-le-champ : Méfiez-vous des dires de cet homme sur toute question littéraire ou historique. Et de fait, il porte la lettre dont il s'agit comme adressée à Fabri de Peiresc : erreur matérielle et démontrée, pièce en main : la lettre est écrite au poète gentilhomme. Honorât de Breuil, marquis de Racan. Or, les volumes en question se composent exclusivement des papiers littéraires et de famille de Peiresc. Racan, qui n'appartenait point au courant de la même société, n'y est pour rien. Qu'on y trouve des lettres et notes de et à Reynaud de Calas, le père de Peiresc, de et à Palamède de Valavez, qui était son frère; qu'on trouve même quelques papiers primitivement adressés à l'illustre Du Vair, alors premier président du parlement de Provence, et à M. de Lacépède, président au même parlement, — deux personnages aux côtés desquels siégeait le conseiller Fabri de Peiresc, rien de plus naturel. De et à Racan, pas une Hgne. Je ne sache même point que son simple nom figure jamais dans ces papiers ni dans les autres correspondances de Peiresc, bien plus nombreuses à Carpentras.

Racan, jeune encore, avait fait connaissance, depuis 1605, à la cour, avec Malherbe vieillissant, et les lettres de Malherbe, devenu son maître, le suivaient dans ses garnisons. Il était à Lyon en juillet 1614, date de la lettre du maître, aujourd'hui en discussion. J'ai la

réponse de la main du jeune poète. Malherbe avait annoncé un M. de La Verdîère, qui depuis longtemps devait passer par Lyon pour se rendre à Marseille. Racan répond que, ce jour-là, les officiers de la garnison donnaient aux dames de la ville un cadeau sur la Saône, qu'il y a convié M. de La Verdière, lequel s'est montré bon compagnon, a fait bonne chère, et a joui d'un superbe divertissement de musique où lui, Racan, avait de son mieux fait sa partie (1).

D'où vient donc l'erreur? Tout va s'expliquer, si l'on me permet, ne fût-ce que pour jeter quelque variété en ces fastidieux détails, un mol encore de digression sur les lettres de Malherbe, qui en valent bien la peine littérairement et historiquement parlant.

Ces lettres constituent de véritables mémoires du temps, à partir du mois de février 1 606 au mois d'avril 1 628. Alors qu'on n'avait point encore de journaux littéraires et politiques, chacun avait dans les grands centres son informateur : Malherbe en servait à Peiresc. Il voyait et disait bien. L'homme de France qui a le mieux étudié le fond et les détails de l'histoire du siècle de Louis XllI, M. Bazin, dont tout le monde a lu l'excellent livre couronné par l'Académie française, a tiré grand parti de cette précieuse correspondance, si vivante de faits et d'authenticité. Elle sommeillait, connue seulement de quelques curieux, au Cabinet des manuscrits, l<M*9q«i*en 1822, Biaise, qui était de Caen, voulut élever un monument à son grand compatriote Malherbe, en donnant une magnifique édition de ses ouvrages. Les conservateurs de la Bibliothèque royale indiquèrent la correspondance inédite. Biaise la fit sur-le-champ copier, malheureusement par un copiste inintelligent. L'édition devait être révisée littérairement par M. De Lamalle, puis, sur son refus, par M. YiUeoave; finalement, elle n'eut d'autres soins littéraires <qae ceux du pauvre Biaise , le meîilenr des hommes, mak un puits

(1) Parmi les brouillons de Ters que je possède de Racan, se sont glissées des rimes ^e verve par trop gauloise du maître, copiées par Télève. Rien nejusliûe mieux le surnom de père Luxure qu'avait reçu M«fiierbe \ lliéld de BeHegarde. Cet homme, qui M réduisit la liuse aux règles du devoir, » reut à a^up sûr traitée cooime dap^kmé, s'il eût été Apollon.

d'ignorance (nous-mêmes que savons-nous?), et, comme cet ancien j Biaise la fit belle, ne pouvant la faire bonne. Biaise est le même qui, imprimant, en 4820, Tédition des lettres de M"* de Sévigné, donnée par M. de Monmerqué, voulut, à l'insu de ce savant, y mettre du sien, et fît graver à grands frais, par Masquelier, en tête du premier volume, avec le nom de la vraie marquise de Sévigné, le portrait de sa bru. Il était de la même force en belles-lettres qu'en iconographie. Quand il annonça, dans l'Avertissement des poésies de Malherbe, la publication prochaine de la correspondance qui venait de lui être signalée, il dit que cette correspondance est adressée à un sieur de Peyresq, comme s'il était permis d'ignorer, quand on se mêle de publication , ce que c'est que Nicolas-Claude de Peiresc, ce procureur général de la littérature, comme l'appelait Bayle; une pièce de naufrage de F antiquité, comme l'appelait Balzac , et qui entretenait dans tous les pays des rapports épistolaires avec l'élite des lumières de son siècle dans les sciences, les lettres et les beaux-arts :

OmDes cœlicolas» omnes supera alla (enenles.

[^neid.^ I. vi, v. 788.)

Cependant, de son côté, Villenave possédait deux lettres autographes de Malherbe à ce Du Périer, célèbre par les Consolations de Malherbe, sur la mort de sa fille (1 599) :

Ta douleur» Du Périer» sera doue élernelle?

El, rose, elle a vécu ce que yiyent les roses.

Il en possédait aussi vingt-neuf autres adressées à Racan, desqueHes sept seulement étaient connues par l'édition de Barbou. Quand il dut être chargé de l'édition des lettres à Peiresc, il projeta d'y joindre ses lettres à Racan et à Du Périer. On les copia, comme le reste, sur feuilles séparées; mais l'arrangement ayant été rompu entre l'éditeur et le libraire, les copies furent rendues, sauf une ou deux à l'adresse de Racan, qui se confondirent avec celles de Peiresc, et furent

mises à son adresse. VîHenave troqua avec moî deux de ces lettre; il en céda deux autres à M. Lalaude^ en garda une qui s'est vendue dernièrement à sa vente, et céda les vingtrsix restantes au comte Or- \oSf à Saint-Pétersbourg, où elles dorment inédites. Quand parut avec sa fausse attribution la lettre du 4 juillet, dans l'édition de Biaise, ViUenave se fâcha; il o'était plus temps. Cette fausse attribution n'est pas la seule dans l'édition de Biaise : le n" 20 (10 août 1607), bien réellement adressé à Peiresc, est mis sur le compte de Du Périer, conseiller du roi au parlement de Provence (1), et, par contre, le n*' 71 (sans date, mais de juillet 1610), donné comme écrit à Pdresc, doit être rendu au président de Lacépède* De tout cela, l'auteur de l'article de la Bibliothèque de l'École des Chartes, qui ne voit qu'un seul côté de la question, €t, par malheur, le côté faux, ne se m^ point * en peine. Une chose cependant aurait dû l'avertir à l'endroit du n"" 57 (4 juillet 1614) qu'il a cru, sur la foi de Biaise, avoir a|)partenu au Cabinet des manuscrits; — c'est la date même de cette lettre. S'est-il demandé pourquoi ce numéro, qui est bien du 4 juillet (vcm* le /aosimile), porte à l'édition la date du 5? C'est que, pareil aux autruches qui cachent leur tête et croient qu'on ne les voit pas, l'éditeur, qui avait déjà une très-longue lettre sous la date du 4, et ne com* prenait pas comment deux épttres adressées à la même personne, et ne se ré£érant pas l'une à l'autre, pouvaient avoir été écrites le même jour, changea tout bonnement la date de la seconde, et se crut quitte envers sou auteur.

M« haà. L. n'a pas vu cela. A auoi bon, ie vous orie, être élève de

(I) Double errenr. François, fîls aîné de Lanrens 'Du Périer, était de famille éiaMie i^uis le XT" siècle en Provence; mais il n'y exarça point la charge de conseiller an parlement. Malherbe, qui parle souvent de Du Périer dans ses lettres, y fait une fois allusion au titre de gentilhomme de la chambre dont il était revêtu auprès de Henri IV, et dont, en effet, il exerça la charge depui» 4607. Il demande comment il a gouverné le roi, ce qui, dans le langage de cour, voulait dire avoir entretenu le roi.

Du Périer eut un fils nommé Scipion, qui fut un des jurisconsultes les plus éminents de son temps, et excella en doctrine et en âoquence. Mais le plus clair de la réputatioft de Français, c'«st rbonneur d'avoir eu une flUe chantée par Malherbe.

l'École des Chartes et expert patenté avec paraphe? Ce n'était pas cependant chose à faire de léger et sans réflexion que de toucher à si délicat sujet que les lettres de Malherbe. Il y fallait regarder, peser, comparer, faire en conscience son métier de paléographe et philologue, et prendre possession du véritable terrain de la critique. Beaucoup était à apprendre dans cette correspondance, beaucoup à reprendre dans l'édition. Plutôt que de perdre son temps à glisser le feu grégeois sous les collections d'autographes et déshonorer la science , que n'a-t-on tiré l'or du fumier de Biaise en préparant une édition nouvelle qui traduisît la lettre et restituât l'esprit de Malherbe? Ce travail, utile à l'histoire et aux belles-lettres, eût eu en même temps cet avantage de conduire comme par la main l'auteur de l'article à des conclusions diamétralement opposées aux siennes.

Comment, en effet, ne pas broncher en s'appuyant sur un document où s'est exercée la Minerve de Biaise? Il est pitoyable de voir tomber aux mains du premier venu la publication d'un si précieux Uvre, quand, pour le bien faire, il eût fallu science et amour. Aussi, sur les fautes que les usages de prononciation du temps, soit à la cour, soit en sa province de Normandie, faisaient commettre à Malherbe lui-même, en matière d'orthographe de noms propres, à une époque où l'orthographe n'était guère fixée sur rien (fautes bonnes à noter littérairement), Biaise renchérit par les plus étranges bévues, et en outre il défigure le texte de non-sens ridicules. Rien de plus variable que la façon dont il plaît à Malherbe lui-même de signer son propre nom. Il écrit successivement Maieherbe, Malerble, Malerhe, Mal-herbe, Demalherbe, Fr. de Malherbe. Ce Peiresc auquel il écrit si souvent, dont il reçoit de si nombreuses lettres, il estropie son nom de toutes les manières ; il l'écrit indifféremment sur ses adresses : Peresq, Peyresq, Ferez, Peiretz, Peyres. Il varie également à l'aventure l'orthographe du nom du président de Lacépède. Il écrit Desdiguières pour de Lesdiguières, Suilly pour Sully, Pisieu pour Puysieulx, de Valves pour deValavez, Mont lors pour Montlaur,

Mercure pour Mercœur, Burgos pour Burgaw, Rebiez pour Ribiêr. Disputez donc sur Forlbographe des noms propres avec ce qu'on appelle les monuments ! Mais sur tout cela Biaise triomphe : il imprime (je cite au hasard) : le siège de Mons au Heu du siège de Meurs (p. 6); de Siennes pour de Bresves (p. 15) ; rf^ Saint-Paul pour de Sault (p. 22); Camolix pour Corriolis, nom de la femme de Malherbe, son héros (p. 36) ; M. le Grande c'est-à-dire le grand-écuyer M. de Bellegarde, au lieu de M""" La Grand (p. 39); St-Non au lieu de St-Avon (p. 41); rfe Bressure pour de Bressuire (p. 42); Beys pour Rys (p. 44); encore uB^y^ pour Boyer (p. 47); M"' de Themas au lieu de M"* de Nemours (p. 52); M"* de Nevers pour M"' de Rohan, et le duc de Nevers pour le duc de Retz (p. 78); le comte de Canoo pour le comte de Garces (p. 82); M"* de Tenville pour M"' de Leuville (p. 88) ; de Brosso pour de Boésse (p. 1 00) ; de Sommeray pour de Souvré, et le père Boutrye au lieu du père Gonthier (p. 111), Je m'arrête; j'en aurais des pages. Mais, Dieu juste! que de faux sens (1)1 Je ne parle pas des transpositions de lettres, des fausses dates : le libraire-éditeur n'a pas ètè en cela plus soigneux et plus intelligent que le classificateur des manuscrits à la Bibliothèque nationale.

« M. Du Périer, avec votre congé, trouvera ici une très-affectionnée prière; » il y a dans l'édition : c< M. Du Périer, ainsi que votre ami, trouvera (p. 11). »

Au Ueu de « intercessants, » Biaise imprime intéressants (p. 31).

c< Je ne suis capable de mériter l'un et de témoigner l'autre, » il met « de mentir l'un et de témoigner l'autre (p. 34). »

« M"* de Sault s'en va en Provence « pleine de larmes, » Usez

(1) On ne peut objecter que ce soient des fautes d'impression. L'édition est sortie des presses correctes de Jules Didot, et de plus toutes les fautes se retrouvent avec les mêmes notes dans une copie des lettres exécutée sur la copie primitive qui a servi k l'impression. Cette seconde copie, faite pour feu le marquis de Fortia d'Urban, de Ftnstitut, a été achetée à la vente de cet académicien par M. Bazin. C'est la même dont M. Quérard a parlé dans sa France littéraire comme d'un manuscrit composé de lettres inédites.

« pleine de lauriers (p. 38). » — ^ Cet homme est a fin y souple, » lisez ^ est fort simple, (p. 40.) »

« M. le Connétable et M"* d'Angouléme y ont renoué; y il feut « dansé (p. 69). » Voyez l'horreur d'un pareil changement, qui calomnie, avec le pauvre Connétable, Charlotte de Montmorency, sa fille, duchesse d'Angouléme, cette femme charmante qui dansait finalement en tout bien tout honneur, et n'avait jamais fait parler d'elle I

Ailleurs, il y a «enfants, » Biaise mei a éléphants; y) « la couronne ducale, » il met la couronne du côté (p. 76), Il écrit « Je fis voir au roi récriture » au lieu de « l'inscription (p. 81); » <^ j'y trouvai une requête au roi, qui semble faite chez le chancelier, » au lieu de w contre le chancelier (p. 90) ; » — « on prend une tenture^ » lises <i une lanterne (p. 94); » qui disent aqu'ils font su avec le dedans,y> Usez c( que l'on s'en moque là dedans {ibid.). » Une autre fois il y a : « Hors d'hypocrisie, » Biaise imprime « hors d'y penser (p. 97); » a j'écris en la présence, » il imprime « en f absence (p. 101). » On lit à l'édition : « L'archiduc lui donne et à madame sa femme de rexerdce^ » substituez « de l'Excellence » (p. 107); a lU'est baillé des repos de reste, » écrivez « des copies de cette lettre (p. 1 08), x>

J'en passe, et des meilleures. Aussi bien, au temps de la moisson et des vendanges, faut-il laisser des épis aux glaneuses et des raisins aux grapilleurs. On en a vu assez pour juger combien le bon Biaise était peu propre à sa tâche , et peu digcte d'^re cité sans un sévère examen, d'autant qu'il ajoutait à son ignorance la manie des notes. Il en fait de grammaticales qui sont souverainement saug^naes; il en fait d'une autre nature qui ne le sont pas moins : m mtw ultra çrepidam. Ainsi^ Malherbe (p. 281 ) rs^^nte oomme qmi son çcmipère et celui de Peiresc, du Monstier, le célèbre dessinateur de crayons, qui avait des livres et de la lecture, et était encore plus spirituel deviseur que peintre habile, a fait, à la maison de la Vieille-Monnaie, le croquis d'une ancienne verrière, représentant quatre ou cinq n^ nards qui mangent des images, tendant à un monde qui est au*des-

sus, que quelques-*unfi d'entre eux tiennent déjà, et égratigtient des pieds de devant. Au-dessous était l'inscripticm suivante :

SoxAit renards et grands mangeurs d^images^ Pour haut monter contrefont les bigots; Puis» quand ils sont montés sur les ergots»

Au monde ils font meryeillieux dommages.

Biaise met en note : a Souttz pour cetix-ci ou ces. Il est encore dans le patois franc-comtois, dans le même sens. ^ Étrange bévue de Tannotateur, qui n'a pas vu que ce mot signiGe tout bonnement subtils* Tel est, encore une fois, Thabile homme dont un paléographe de profession invoque le secours pour troubler la propriété particulière; voilà comme, à l'ouverture d'un procès entamé par la Bibliothèque nationale, un des affiliés à cet établissement a le courage d'attaquer en dehors du prétoire. Les insinuations qui me sont personnelles ne sont pas les seules qui parent l'article de la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes; les pauvres amateurs d'autographes en général défraient la triste gaieté de l'auteur. Malheureusement pour lui, l'arme se brise entre ses mains, et le ridicule vient le disputer à l'odieux. Lisez plutôt ce qui suit sur les prétendus vols commis au Cabinet des manuscrits; car on en met, par système, plus qu'il n'y en a eu ;

« Le fait suivant, dit H. Lalanne» pourra donner une idée de la hardiesse avec laquelle on se livre au commerce des autographes volés à la Biblio*» thëque nationale.

a Dans le catalogue de la vente opérée le 4 février 1847, sous le nom du baron de L. L., nous lisons Tarticle suivant : « N® 24L Estrées (Ga- « brielle d'), fragment ou fin d'une lettre» six lignes autographes et signées « à Madame **''; une page petit in-folio (pièce de V Iconographie) . » Or, en nous reportant à V Iconographie, publiée en 1840, nous trouvons la même pièce indiquée comme tirée des manuscrits de la Bibliothèqtie royale de France. »

Voilà qui est poussé dans le dernier galant, et vaut la lune tout entière du vicomte de Jodelet. Faute d'avoir suffisamment « attaché

sur la chose la réflexion de son odorat, » l'auteur n'a pas reconnu que ce prétendu autographe de la belle Gabrielle, si méchamment volé à la Bibliothèque, et livré aux enchères, au soleil du quinquet de la salle Silvestre, par mon digne ami le baron de Laroche-Lacarelie, était en définitive, quoi? Un fac-similé lithographie mis comme tel sur table. L'original n'a pas quitté sa place. Le fac-similé avait été imprimé avec un rare bonheur sur papier du temps par M"* Delpech, non certes pour tromper, mais pour montrer jusqu'où pouvait aller son talent d'imitation. C'est un fait dont le procès-verbal du commissaire-priseur ferait foi, si le premier balayeur de la salle ne le savait de reste.

Troisième fait conséquent aux autres, comme la petite oie du marquis de Mascarille était congruente à son habit.

En vérité, en vérité, que gagnent les hommes à chercher ainsi à se diminuer les uns les autres? On a dérobé, depuis longues années, des manuscrits à la Bibliothèque nationale, témoin un de ses employés, le Dauphinois Aymon, qui, en 1 707, s'enfuit en Hollande ; on a dérobé aux archives du ministère de la Marine, alors qu'elles étaient encore à Versailles, témoin un employé qui mutilait, pour en enlever les armoiries peintes qu'il plaçait dans la collection de son fils, les états manuscrits de la marine dressés sur peau vélin pour le roi Louis XIV par les soins de Colbert et de Seignelay. Est-ce une raison pour rendre les amateurs responsables de tous ces méfaits et se permettre un mot comme celui-ci (même article de la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes) : c< Fort heureusement la pièce de Montaigne découverte par M. Jubinal dans la collection Dupuy était restée ignorée du public et des amateurs. » Ou cela ne veut rien dire, ou cela signifie que les amateurs l'auraient volée, variante de la thèse déjà plusieurs fois émise par les sieurs Lalanne et Bordier : « que tous les amateurs sont des voleurs, » ce qui est ni plus ni moins une grossièreté calomnieuse. Est-ce que, par hasard, les amateurs privés auraient à rendre compte au premier quidam venu de leurs jouis^ sauces littéraires et historiques?

Dès le moment où éclata la révolution de Février, surgirent du sein de rÉcole des Chartes trois ou quatre petits brouillons, parfaitement ignorés, qui eurent la prétention de s'instituer révolutionnairemenl et d'office les gardiens et vengeurs de la Bibliothèque nationale, et, pareils à ces autres qui, parlant d'eux seuls, disent « le Peuple, » ils s'arrogèrent le droit d'insulte à tort et à travers, au nom de l'Ecole tout entière, que, sans mission, ils faisaient parler.

Pas un n'avait eu l'honneur de mettre les pieds dans le cabinet d'un collecteur, et ils parlent et tranchent sur ces cabinets comme s'ils en eussent fait l'inventaire par première et dernière, comme s'ils eussent acquis la preuve légale que c'est la Bibliothèque nationale qui fait les frais des plaisirs des amateurs. Il n'est sorte d'insinuations malveillantes et odieuses qu'ils n'aient, — non pas publiées (ils n'ont pas osé, s'attendant bien à être châtiés par la loi s'ils y eussent donné prise), — mais dites anonymement et à l'oreille, par le procédé dont Beaumarchais a indiqué le secret. Ils ont remué des gardes d'archives, tourné autour de ministres et de magistrats pour arriver à faire parler d'eux et à faire servir leur érudition au triomphe de haines de commande, en compromettant quelque nom honoré. A quoi ont-ils réussi ? A se faire débouter, à indigner les honnêtes gens, à se faire éliminer unanimement par leurs collègues du bureau d'administration de cette Bibliothèque de l'École des Chartes, rendue aujourd'hui à des gens de cœur, à des plumes dignes et mesurées. Et de fait, après deux ans de cris impuissants, quelle a donc été la formule vengeresse, si bruyamment prédite, de ces Jupiters tonnants de la paléogriaphie? quel a donc été leur acte d'accusation foudroyant et définitif? On l'a vu : ce furent ces naïves attaques à propos de lettres de Louis XI, de Malherbe et de Gabrielle d'Estrées ! C'était pourtant ce qu'ils avaient de mieux contre les amateurs d'autographes; c'était le fruit condensé de leurs sueurs malignes. Quelle pitié 1 De pareilles insinuations étaient trop aisées à détruire, une fois produites; mais comment discuter les impostures plus subtiles qu'on ne produit pas, où l'on ne particularise rien, afin, comme dit Pascal, d'ôter toute prise et tout moyen d'y répondre. « Ces gens-là, dont on sait les histoires par

a tout le monde; sont si évidemment injustes, et si insolents dans « leur impunité, qu'il faudroit que j'eusse renoncé à Jésus-Christ et à « son Église, si je ne détestois leur conduite, et même publiquement, c( autant pour me justifier que pour empêcher les simples d'en être c< séduits. »

Ces dernières paroles sont de la xv* Provinciale aux jésuites. Cela est dit notable et vient au propos de nos calomniateurs. Allons, mes révérends pères : A une autre cuvée 1 De celle-là rien ne reste.

Les imprudents ! De quoi se mêlent-ils? Quelle mouche les pique? quelle rage les possède? Est-ce qu'ils avaient été en rien provoqués? Est-ce qu'on songeait seulement à leur personne? Us oublient qu'on donne à ses adversaires des libertés égales à celles qu'on se permet avec eux, et que ceux-ci pourraient en prendre de grandes à leur égard, placés qu'ils sont dans le cas de légitime défense. Heureusement que les amateurs paraissent n'en avoir souci. On consent bien à sortir de ses préoccupations et de ses affaires pour sentir un quart d'heure, pour se reposer dans le passé, pour renaître en quelque sorte par les autographes aux sociétés qui ne sont plus, et renouer avec elles les conversations familières au fil rompu par les siècles; — mais, à quelque ordre de curieux qu'on appartienne, studieux ou frivole, savant ou léger antiquaire de boudoir, on ne consent point à profaner ce paisible et innocent plaisir au contact de luttes pédantes, de disputes vulgaires, de plates ergoteries. — Moi, qui depuis trente-quatre ans me plais aux choses de collections et d'autographes, je n'ai trouvé nul crime à cette façon de m'instruire en butinant discrètement les secrets des grands hommes en déshabillé. J'ai vu les personnages les plus éminents dans la politique et dans les lettres, les Guizot, les prince de Metternich, les sir Robert Peel, les Victor Cousin, les baron de Verstolck de Zoelen, les Radowilz, etc., se distraire à ramasser ainsi ce qui est une preuve ou un ornement de la vérité, ce qui peint quelque coin de l'âme hu^ maine, ce qui se présente comme la science rendue sensible. Je les ai imités de loin :

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Where tfae bee sncks» there sack I ;

(Où bntine rabeille, là je boUne.)

Je n'avais pas cru que l'abeille eût un jour à se souvenir de son dard pour se défendre, ni qu'il fallût ajouter avec Shakspeare :

There I couch when owls do cry.

(Là je repose anx benres oft les hiboux poussent leurs cris.)

Voyons un peu cependant, puisque nous voulons en finir une bonne fois pour toutes, ce que sont au vrai ces attaques contre la propriété des amateurs. Qu'est-ce que cette fureur de représenter par toutes les voies malhonnêtes ces pauvres bonnes gens comme mettant à mal la Bibliothèque et suant le vol et le recel? Je n'accuse ni ne dénonce, car je ne demande rien : je suis de la faction des contents et n'ai de haine (je ne dis pas de mépris) pour personne ; mais ce qu'il en est, je le vais dire, puisqu'on m'en a donné le droit ; « Tell truth and shame the devil (dis la vérité et moque- toi du diable), » a dit Shakspeare; « Wahrheit gegen Freund und Feind (vérité pour ami comme pour ennemi), » a dit Schiller. — Eh bien! toute cette paléographie enfiellée n'est que le fruit de la décadence du sentiment moral; elle n'est autre chose qu'une des formes, un des symptômes morbides de la jalousie, de l'envie, qui travaillent une portion de la société dans ces temps de bouleversement, et qui ont attendu à point nommé une révolution pour éclater. Toute propriété^ grande ou petite, est un crime aux yeux de qui n'a pas : « Nous n'aurons point , mais du moins d'autres non plus n'auront point à eux seuls* Nous ferons rendre à la communauté , rentrer à l'Etat. » Sur cela , on essaie de troubler l'eau transparente, de crever les outres des mauvaises passions^ et^ grâce à la facilité de ce temps à se payer de mots, il se trouve toujours quelques esprits faux et su^ perficiels qui suivent ces fougues, comme le poisson fait la marée.

« La Croix du Maine, s'écriait un jour Joseph Scaliger, un des preux de Gabriel Naudé, et poli comme le sont parfois ces preux bardés de grec et de latin, La Croix du Maine est un fou ! Il a une

chambre toute pleine de lettres de divers personnages mises dans des armoires, in nidis; j'y allai, et, en sortant, Aurat me dit : Oscura diligential (car il ne prononçait point lesè); telles gens sont les crocheteurs des hommes doctes, qui nous amassent tout! »

Ainsi , voilà qu'un des princes du savoir au xvi' siècle traite les pauvres amateurs d'innocents qui ne voient guère que du bois à brûler dans un bois sacré : ut lucum ligna. Encore passe : celui-là est un cuistre de forte race; mais, de nos jours, être traités de voleurs, ni plus ni moins, par de petits brouillons blêmes de jalousie, « minutos quosdam et lividos, des roquets qui ne savent pas mène mordre y » ainsi que l'indulgent et savant Huet, évêque d' Avranches, appelle cette espèce d'indignes héritiers de la vieille science, « ahl c'est trop! c'est mourir deux fois!... » Pourtant, ne point' tuer, ne convoiter la femme ni l'âne, honorer père et mère et les directeurs de bibliothèques, les amateurs pratiquent tout cela. Voleraient-ils par hasard « sans le savoir, » en achetant à beaux deniers comptants , dans les mystères de pleines ventes publiques auxquelles l'État prépose des ofBciers et demande des droits, de ventes affichées à tous les coins de rues, de ventes dont les catalogues inondent le pavé de la ville et sont toujours envoyés directement à la Bibliothèque nationale? Eh! per Bacco! une pièce qui porterait une estampille de bibUothèque publique ne serait point livrée aux enchères, et d'ailleurs ne trouverait point acheteur (1), par la raison simple que, scrupules d'honnêteté à part, les amateurs qui ne possèdent que pour montrer, comme les poètes écrivent leurs vers, ne voudraient pas d'une pièce qu'ils ne pussent faire voir à plaisir.

On a cependant volé à la Bibliothèque nationale; qu*est-ce que cela prouve contre les amateurs? Cela prouve seulement contre les conservateurs qui ne conservent pas. Belle excuse assurément , et noble et généreuse, que celle qui consiste à alléguer, pour tout se permettre envers le public, que les faits de dol remontent à la res-

(1) On retira, je le crois, de la vente de M™ la marquise de Dolomieu une lettre de Descartes qui portait Testampille de l'Institut et provenait du grand Cuvier.

ponsabilité de ses prédécesseurs ! On a volé avant M. Naudet, beaucoup moins, toutefois, nous l'avons déjà dit, beaucoup moins qu'on n'en a fait de bruit. On a volé pendant M. Naudet ; on volera après M. Naudet : les fripons sont de tous les temps. Mais les conservateurs qui font mal leur devoir sont de tous les temps aussi. Estampillez ; l'estampille est votre devoir, l'estampille est le seul titre de propriété des biens meubles de l'État. En ce temps si fécond en promesses de réformes, tous vos recueils de pièces manuscrites reliés sont-ils estampillés? Non. Sont-ils catalogués, paraphés par première et dernière? Non. Sont-ils au moins paginés et cotés? Non, non. N'allez donc point au Capitole: vous faites tout juste ce qu'ont fait vos devanciers. Cessez donc de chercher à donner le change en vous en prenant un peu à tout le monde, et surtout aux bibliophiles et aux amateurs d'autographes. Estampillez, vous dis-je; l'estampille sera votre salut. Ce n'est point parmi les amateurs qu'il faut chercher vos voleurs. On ne vole guère que pour vendre, et encore vendre sous le manteau et à l'étranger. Les amateurs achètent au clair soleil, ils échangent entre eux : ils ne font pas le commerce public ; ils conservent. Ils conservent 1 un beau mot, messieurs les conservateurs ! Leur goût a sauvé une infinité de documents grandement rares et curieux qui, pour la plupart, quand ils les ont recueillis, semblaient bagatelles et pièces de nulle conséquence; et si, depuis deux cents ans, il n'y avait point eu de cette espèce de béats, que serait, je vous prie, le Cabine t des manuscrits? Que serait-il sans les fonds de Béthune, Dupuy, Baluze, Colbert et tutti"^ Que serait-il sans cet immense fonds de de Gaignières qui a ouvert de si nobles et si nombreuses sources de l'esprit, qui a pour ainsi dire prélevé, en chaque genre, comme disait Pline l'ancien, la fleur des mortels? Et tous ces gens, qu'étaientils ? Ni plus ni moins que des amateurs d'autographes « qui vous amassaient tout, » qui vous ont faits ce que vous êtes. Insigne ingratitude 1 Au moins, l'hypercritique Scaliger avait sa façon de rendre justice. Eh ! plût à Dieu que les c< crocheteurs » de ce genre eussent fourmillé aux temps de nos discordes civiles I ils eussent arraché aux

flammeB et aux agents de l'étratiger beaucoup plus de ces cartuiaireâ d'abbayes, de ces archives de famille, de ces trésors littéraires ou historiques ramassés à l'envi par les Anglais, les Allemands et les Russes, sous nos stupides pavés rérolutionnés. Le Muséum britannique regorge de ces papiers précieux (collections Egerton, etc.), qui composent aussi une belle portion des cabinets publics et privés de Pétôrsbourg, de Berlin et de Dresde. Est-ce vous, conservateurs du Cabinet des manuscrits, qui avez enlevé à prix d'or en la ville de Pesth et rendu à notre pays le testament de Louis XVI, titre de famille pour la France, et dont Farmoire de fer, aux archives générales de rÉtat, conserve religieusement le double? Non, c'est moi, et non pas vous. Est-ce vous qui avez ravi à Naples ces précieux papiers de Napoléon, pages arrachées par l'étranger à notre histoire, et qui allaient être perdues pour notre pays? Non, encore une fois; c'est moi et non pas vous. Mon Dieu ! laissez faire à ces curiosités solitaires, à ces passions de retraite et de cabinet : les choses se font toujours mieux que nous ne les feisons. 11 n'est point mal que quelques grandes collections se conservent ; il n'est point mal que quelques-unes sô décomposent et se vendent : cela ravive le feu sacré, cela renouvelle la face des collections, et en fin finale, tôt ou tard, ce que les fourmis ont amassé vous revient. L'autre jour encore un de ces collecteurs qui n'ont jamais volé qu'avec leur argent, M. le baron de Trémond, vous faisait présent d'une portion de ses trésors longuement recueillis. A quoi devez-vous cette off^rande? A l'inûuence personnelle, à la bonne grâce de l'un de vos conservateurs, M. Paulin-Paris, dont le nom eût dû être inscrit en vos procès-verbaux. Que produiraient au contraire de hargneuses ergoterîes? Elles fermeraient les cabinets et rejetteraient en Angleterre un commerce qui de toute l'Europe tendait chaque jour à se centraliser en France.

En résumé, je répugne a croire que l'administrateur général de la Bibliothèque nationale, dans les circonstances oii nous place visà-vis l'un de l'autre le procès qu'il m'a intenté, ait pu avouer les lâches et malhabiles insinuations qui, au sein même de l'établisse-

di

ment qu'il dirige, <mt été laborieusement compilées contre moi par la vanité de faire et Tambilioa de parvenir. Dans tous les cas, je doute fort que sa dignité s'accommodât de partager avec le sieur Lalanne les honneurs du dënoùment.

Je l'avoue, à tout cela le dégoût prend au cœur. A-t-on seulement effleuré le côté sérieux et critique de la question? Non ; on a procédé, comme toujours, par assertions, rapetassant et ressemelant le même caquetage sans preuves, au mépris de ces lois sacrées de probité litté* rairequi repoussent toute attaque enveloppant les personnes, sans que des démonstrations irrécusables soient au bout de la plume. JLa Bibliothèque est demanderesse , c'est à elle à établir la preuve des faits sur lesquels reposent ses conclusions* Que si elle ne saurait justî-* fier de sa prétendue propriété autrement que par des suppositions appuyées d'insinuations en dehors des faits, qu'elle ait^ comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire à M. Naudet lui-même, le bon goût et la probité de se taire. Il est de l'honneur d'un établissement public de ne point se lancer dans la carrière des hasards et des aventures, d'être plus que personne sérieux et circonspect dans ses réclamations, en matière surtout où la légèreté est si voisine de la calomnie.

Réfatalion do Hémoire de la Bibliotiièqiie.

Je vais reproduire ici mot à mot le Mémoire de la Bibliothèque. Pour plus de clarté , j'en diviserai le texte en paragraphes numérotés; je ferai suivre chaque paragraphe de mes observations^ et de la sorte rien ne sera omis des moyens de mes adversaires, et rie» ne restera sans réponse.

c< BIBLIOTHÈQUE NATIONALE. »

S 1. <x Dau9 OA ouvrage intitulé €nakrù françane, 9ms, 1821, 1883, ço trois volttoies itt4f^y M* Gouget a publié le fiu>mmi^ ^'une kMre 4e iloii-r

taigne à Claude Dapoy, et, dans une note jointe à cette pièce, M. Googet a déclaré l'avoir reproduite d'après le manuscrù de la Bibliothèque du roi. Quelques années après» la même lettre fut de nouveau calquée sur Toriginal pour V Iconographie de M™® Delpech, et parut dans ce recueil, mais avec celte autre indication d'origine : Tiré de la collection de Jf. Feuillet.

a La parfaite similitude des deux calques n'est ni contestable ni contestée. C'est, on le reconnaît, le même autographe qui a tour à tour été reproduit suivant le même procédé dans la publication de M. Gouget et dans celle de M"* Delpech.

a Quelle est donc la question?

a Puisque M. Feuillet nous écrit qu'on voit encore dans son cabinet l'original de la lettre publiée par M"*® Delpech, il est certain par cela même qu'on ne voit plus à la Bibliothèque l'original de la lettre publiée par M. Gouget.

« Mais est-il bien vrai que cette lettre ait jamais figuré dans nos collections? La déclaration faite à cet égard par M. Gouget peut-elle être acceptée comme une preuve suffisante?

L'exposé des faits bruts n'est point contesté; mais nous différons totalement dans la manière d'en tirer les conséquences. Posons nettement le point en litige. Suivant vous, ma lettre a appartenu à la Bibliothèque nationale. Votre base d'attaque est le témoignage Gouget. Or, pour le faire admettre, il faut en prouver la valeur, que je conteste. Moi, je pose en fait que la pièce qui est chez moi depuis trente ans n'a jamais appartenu à la Bibliothèque nationale, qu'elle n'y est entrée que quand je l'y ai portée à M. Letronne ; que Gouget s'est trompé et que son témoignage, comme l'a dit, il y a treize ans, le même M. Letronne, ne signifie rien. La preuve de tout cela va ressortir de mon argumentation. C'est à vous, demandeur, à prouver d'abord. Voyons si vous y réussissez.

§ n. « Nous sommes en l'année 1850, et M. Feuillet nous écrit qu'il y a trente ans environ, Lémontey lui faisait don de ce précieux autographe. C'est donc vers 1820. Or, M. Gouget affirme de la manière la plus positive qu'il a vu, touché, calqué lui-biême cet autographe à la Bibliothèque natio-

nale, yers l'année 1821. On peul consulter à ce sajet la Notice biographique sur Montaigne, publiée en 1837 par M. le docteur Payeii. x>

Je remarque une chose : cette notice, qui, par parenthèse, est bibliographique, et non biographique, est-il bien sûr que Fauteur du mémoire Fait lue? S'il Fa lue, c'est à la fenêtre, et, ma foi, je commence à le croire un petit, comme dit Sosie, car elle ne dit mot de cette année 1821, que l'on oppose d'une façon si afBrmative à la date de mon entrée en possession. Il serait par trop commode de se faire des textes pour les besoins de la cause à la façon de M. Jubinal, et d'en argumenter ensuite. Qu'on veuille bien, sur tous ces préliminaires, se reporter à notre historique, p. 4 et suiv. M. le docteur Payen, p. 42 de sa notice, se borne à raconter quéGouget lui a affirmé avoir vu et calqué la lettre originale à la Bibliothèque royale; il ne dit point du tout qu'il ait exécuté ce calque en 1 821 . Or,s'il ne le dit pas, c'est que Goujet ne l'a pas dit, car, dans Fécrit spécial que j'ai déjà cité plus haut, le docteur affirme que, pendant que Gouget parlait, il avait, lui docteur, un crayon à la main, et qu^ il peut dire avoir écrit sous sa dictée. Les détails qu'il cite ensuite touchant ses rapports avec Gouget ne conduisent pas davantage à cette prétendue date du calque de la lettre. Du reste, le mémoire essaierait en pure perte, par une citation interpolée, à me mettre en contradiction avec moimême sur ce point; car Gouget, qui n'a pas soufflé mot de cette année 1821, Feût-il citée, le fait n'en serait pas moins une erreur, puisqu'on aura tout à Fheure une preuve matérielle, irréfragable que le fac-similé avait été exécuté Fannée précédente. Mais n'anticipons pas.

§ III. ce N'ayant pu retrouver à la Bibliothèque nationale la lettre publiée dans la Galerie française, ce curieux et scrupuleux bibliographe se rend chez M. Gouget» l'interroge, lui demande s'il n'a pas commis une erreur^ fait une sorte d'enquête sur l'exactitude des souvenirs » et celui-ci , ferme , inébranlable dans son affirmation, précis dans toutes ses réponses, donna sur la communication qui lui a été faite, en 1821, à la Bibliothèque nationale,

le$ rm$eignemmts les plus circonslanciés. Voilà ce qu'on peut lire dans la dolice de M. Payen. )»

Pour Ty lire, il faudrait Ty mettre; car cela n'y est pas. Décidément, l'auteur du Mémoire n'avait point cette Notice sous les yeux en écrivant. Il s'en est tenu au récit imaginaire de M. Jubinal^ que nous avons suffisamment réfuté par les paroles mêmes du docteur. Il y met aussi du sien, par exemple cette date de 1821, qui va à son raisonnement, et que la vérité des faits contredit.

$ IV. « Nous n'attribuons à personne l'intention d'altérer la vérité. M. Gouget n'avait d'ailleurs, en cette affaire» aucun intérêt à fabriquer une kîsloire dont tous les détails pouvaient être sur-le-champ démentis. »

D*accord, mais alors ne rapportez donc vous-même que ce que cet homme a dit; ne faites point un récit à votre usage. Encore une fois, cette date 6?^ 1821, cette prétendue insistance textuelle du docteur è demander à Gouge t s'il n'aurait pas commis une erreur; ces renseignements les plus circonstanciés, qui ne vont à autre chose qu'à la mentioç précise des manuscrits Dupuy, par cet homme qui pourtant n'en a pas parlé, tout cela, je le crains, n'est qu'un plagiat des tristes aberrations du commentaire Jubinal.

§ V. « Mais la mémoire de M. Feuillet ne serait-elle pas aujourd'hui légèrement infidèle î Une date est uae cbose qui demeure toujours un peu confuse dans l'esprit, sorlMit «près un laps it leaips considérable; et «i, par eiemple, Lémonlej» moit es 1825» n'avail olert l'autographe de Montaigne à M. Feiiillei que vers les annéet 1S23 ou 1825» loiit s'éclaircirail » il ne subsisterait plus aucune contradiction entre des témoi* gnages qui semblent» an premier abord, s'accuser réciproquement de mensonge.

« Que M. Feuillet oe s'étonne pas de oaus wtr kî pwetr «t discuter une hypothèse^ Nous n'avons à faire valoir dans notre cwsie aucun afgumeiit de ce genre; il l'apprendra toui k l'heure. Nous ne «herdhMS qu'à mettre M. Feuillet d'accord avec lui-mâme. En effet, s'il persiste k soutenir que le don de Lémonlej est de l'anaée 1820, «oaunent ne se rap{>eHM**il pas

avoir lui-même» en 1821, confié cette lettre de Montaigne à M. Gonget pour qu'elle fût reproduite dans la Galerie française? Car enfin , puisque H. Gouget Ta publiée, il faut qu'il Tait vue et calquée en quelque lieu; et si ce n'est à la Bibliothèque nationale, c'est dans le cabinet de M. Feuillet. Cependant, M. Feuillet ne s'est jamais rappelé cette circonstance. Il faut qu'il y ait dans ses souvenirs ou quelque trouble ou une étrange lacune. C'est donc, qu'on nous permette l'emploi de ce terme, c*est donc une accusation que nous portons contre la mémoire de M. Feuillet, et cette accusation, hàlons-nous de le dire, prouve quelle confiance nous plaçons ici dans sa bonne foi. »

Est-ce naïveté? est-ce ironie? — Dans tous les cas, voilà ce que c'est que de se livrer, en sujet si sérieux, aux témérités de l'hypothèse. On part d'un exposé imaginaire, de prémisses erronées, alors on va droit à de fausses conséquences, et la vérité travestie prend Fair du mensonge. En fin de compte, qu'est-ce que ces inventions de témoignages qui se donnent des démentis, de mémoire tombée en défaillance? Frivole abus de rhétorique 1 pures chimères 1 puériles divinations I L'esprit a beau vouloir devancer le bon sens, le bon sens vous rattrape, et, en passant, vous donne puissamment du coude. Tout ce jeu d'esprit pivote sur la pointe d'une aiguille, à savoir : cette date de 1821 où l'auteur s'opiniâlre. La vérité est, — la vérité sans phrase, — que je possède le Montaigne depuis 1 820 : les circonstances que j'ai énumérées dans mon historique fixent pour moi la date. Je n'ai fait ni pu faire aucune communication personnelle à Gouget, que je*n*ai jamais ni vu ni connu. Le calque était exécuté avant ma possession. Mais, objectez-vous, « si ce n'est à la Bibliothèque qu'il a été exécuté, c'est donc chez M. Feuillet? » Qu'est-ce à dire? N'y avait-il donc au monde que le Cabinet des manuscrits et ma collection naissante où Gouget pût copier la lettre? N'y avait-il pas la collection de Lémontey, cette collection dans laquelle, pour me faire un présent, cet excellent homme prit une pincée d'autographes où se trouvait le Montaigne en Utige?

Ah! j'y suis! Une chose vous fait obstiner à cette date de 1821,

c'est qu'elle est celle du titre du {dernier volume de la Galerie ftanftUse, où parut le calque de Montaigne. Le titre porte le millésime de 1821, donc le calque est de i 821* Eh bien! je ne voulais point insister sur cette question incidente; mais, puisque vous l'avez tellement à cœur, que vous y reveniez si souvent, vidons-la sur l'heure une bonne fois.

De ce que le titre d'un volume porte tel millésime, s'ensuit-il rigoureusement que les annexes n'en soient pas d'une exécution antérieure. A coup sûr, non. Notre grande Bibliothèque nationale, ou la science bibliographique devrait se respirer avec l'air, aurait fait sagement de ne point tirer avantage d'une semblable induction. L'A. B. G. de cette science enseigne que tout ouvrage de longue haleine, destiné à contenir des gravures et des lithographies, se prépare longue^ ment à l'avance. Tel livre est en cours d'exécution pendant des années avant qu'aucune feuille n'en ait vu le jour* Par exemple, quand parut, en 1828, le premier cahier de Ylsôgraphiey il y avait déjà deux ans qu'on en amassait les éléments, et que M. Duchesne avait fait exécuter, sous ses yeux, les calques de l'écrilare des célébrités allemandes aux musées de Berlin, de Dresde et de Vienne. Il y a mieux : la date d'un livre n'est pas toujours la date réelle de sa mise au jour. Si les peintres ont leur façon de rs^jeunir leurs modèles, les libraires ont la leur de rajeunir leurs livres; et tout le monde sait qu'en librairie les trois derniers mois d'une année appartiennent à l'année suivante. Hier encore, je Usais, dans le Journal des Savants, un article d'un ancien employé du Cabinet des manuscrits^ M, Miller, aujourd'hui bibliothécaire de l'Assemblée nationale, rendant compte en 1 849 d'un ouvrage daté par anticipation de 1850. Le titre d'un livre est généralement la dernière chose vqui s'en imprime. L'ottvrage a-t-il paru par livraisons, il peut arriver que d^à ôeô livraisons soient vieilles de deux années quand les feuilles complémentaires viennent, avec le titre, résumer la publication sous une date trompeuse. Les exemples fameux ne me manqueraient pas : je n'ai que l'embarras du choix. Un seul suffira, celui-là irrécusable pour

la Bibliothèque, irrécusable apparemment pour l'auteur du Mémoire, M. Hauréau lui-même, puisqu'il s'agit d'un de ses propres livres intitulé la Montagne. Qu'on ouvre ce livre tel que le vend aujourd'hui le libraire BréaiUé, passage Colbert, on trouve au titre le millésime de 1834, et sur la couverture la date de 1832, parce que cette couverture est faite avec les chemises des anciennes livraisons de l'ouvrage, qui fut deux ans à se compléter. On n'improvise pas un livre de cette force. J'avais voulu consulter l'exemplaire de la Bibliothèque nationale : le croirait-on? le livre n'y est pas complet; on n'en trouve que trois livraisons (sous la rubrique L* 1900, 123 E), reliées sous leurs enveloppes primitives, datées de 1832.

Certes, ni M. Hauréau, ni son menin M. Hase, ni ses collègues ne sauraient avoir perdu de vue ce mémorable ouvrage que, dans sa dédicace et son introduction, l'auteur nomme son martyrologe^ Voraison funèbre des prédécesseurs de son œuvre, lesquels plus loin il appelle les Saints de la Montagne. Ces martyrs, ces saints, ces précurseurs de l'œuvre sont les honnêtes gens que chacun sait : Danton, Camille Desmoulins^ Collot d'Herbois, Billaud-Varennes, Babeuf, Fouquier-Thin ville, Joseph Lebon, Couthon, Robespierre, Marait, etc. On n'oublie point un livre qui sanctifie de pareils hommes et où se trouvent des beautés comme celles qui suivent :

Et d'abord cette glorification des massacres de septembre :

« Alors, les oiBciers municipaux partent et vont proclamer daas la ville l'imminence des périls qui menacent la république, et on entend le fameux canon d'alarme qui annonce ces journées si sublimes et si terrMes, si nices» saires, si belles qu'on en tressaille encore, malgré les déclamations éternelles de la Gironde et malgré quelques crimes malheureux; car, comme il fut dit plus tard aux Jacobins, les crimes des patriotes ne sont autre chose que l'amour du pays (p. 7-8). »

Et ce coup de pinceau sur Danton accompagné de la béatification de Robespierre, Saint-Just et Couthon :

4K II (Danton) fut grand entre les montagnards comme Jourdan Coupe-- TUe entre les patriotes de la rue (p. 14). »

« C'était encore une branche qui tombait de l'arbre pourri de la contreréyolulion. Robespierre, Saint-Just, Coulhon, semblaient avoir désormais sous leur tutelle la grande famille des sans-culottes; et ceux-là n'étaient pas les Caïns, malgré le dire de Danton, mais les justes (p. 15). »

« Nous ne sommes en yérité que des gamins à c6té de ces hommes à la pensée ferme qui venaient, forts de leur conscience, doter le monde d'une vie nouvelle et le rigéiérerpar la terreur (p. 30). x>

Il ne manque plus que la guillotine: la voici à travers des insultes à Napoléon :

ff Reverchon annonçait a la Convention la mort de seize cent quatrevingt-deux rebelles, la détention jusqu'à la paix de seize cent quatre-vingtquatre suspects. Je dis qu'il n'y a pas là de quoi frémir, de quoi accuser même. — El c'est plaisant de voir vraiment comment les grands admirateurs de Buonaparte, les grands praticiens du sabre, qui balancent tout le jour l'encensoir à l'égorgeur renégat, dont tous les meurtres avaient pour fin lui et son despotisme, osent crier si fort et si impudemment contre les exécutions de guillotine qui purgeaient la terre d'aristocrates et de négociants trafiqueurs de remuements politiques pour asseoir définitivement le règne de la morale a de l'égalité (p. 41). »

<x Collot d'Herbois n'eut pas de peine à vaincre. La guiïlotiae fit plus tard justice de ces poètes courtisans et modérés qui n^avaient pas seulement tout ce qu'il faut de tête pour comprendre le peuple (p. 57-38). x>

Et cette apologie des massacres :

<x II y avait dans ce temps-là des idées qu'il fallait tuer^ des hommes représentants d'idées qu'il fallait détruire (p. 116). »

Citons encore cette lyrique improvisation socialiste contre les vertus privées et contre la conscience.

« Je n'aime pas qu'on parle tant de vertus privées. Malesherbes

aussi, et Louis XVI peut-être, eurent des vertus privées et de la conscience. Je n'aime pas qu'on parle de conscience, car en politique la conscience des niais est souvent pire que l'intrigue habile, et qui sait qu'on ne parvient qu'en défendant le peuple. Du reste, morale et vertus privées sont souvent

des mots vides de sens; ii n'y o de crimes qae ceux qai contredisent la société et le salât do peuple (p. 42). j>

Et ces tableaux dans le style d'un Boucher pris de vin :

« Après thermidor revient la fille de joie. — Non plas la courlisanerie de Louis XVI, impudique de naissance et portant des paniers: quelque chose de plus puant, de plus près du tripot. Après l'austérité grave et morne» après ton âme de chasteté, Saint-Just! c'est la Gabarus et son Tallien,et les débauches de nuit... Et la Vénus grecque, ressuscitant si à propos dans cet Age; les femmes de Paris, race de prosUluées qu'on revoit tout a coup avec les sandales, les bandelettes, avec la robe dégagée, et surtout l'impudence des hanches et les baisers à tout venant... Allons donc! faites après cela des révolutions, grands hommes, défaites des rois, bouleversez tout un siècle, marchez sur tout : rien n'est fait, si vous ne tranchez la lèle à cette race paillarde, non d'amdursr, mais de débauches, mais de modes, mais de bals, mais de boissons; a cette bourgeoisie béte et laide, avec l'orgueil d'une harengère en souliers de satin (p. 43-44). »

Et, après Tapothéose du a grand Robespierre (p. 62), » Marat :

« Robespierre n'avait pu môme tout pardonner à Marat : il blâmait en lui ceUe verve de guillotine, que nous ne pouvons cqpendani appeler qu*unê sainte colère, bien excusable jsans doute» à cause de ses entourages, à cause de ses amis et de ses ennemis (p* 244). »

<x Je lancerai de mes deux mains le bl&me contre ceux qui l'ont g&lé par l'excès du malheur, tandis que je le louerai» lui qui nerra jamais que par excès de vertu. • . et je répète que Marat. . • mérita tien de la patrie, et que tous nous devons avoir pour lui de l'estime, sinon de l'amour (p. 91-96). »

Pariez pour vous, monsieur le conservateur Hauréau ; permetteznous de garder notre amour pour la vertu et notre exécration pour le crime , notre respect pour les victimes et non pour les scélérats et les bourreaux.

Ici, je m'arrête, car tout est de cette force dans ce livre que je me serais abstenu de citer, s'il eût été retiré du commerce par l'auteur, et sur lequel je ne me suis étendu que parce qu'il en a paru ces

jours derniers des extraits dans plusieurs journaux, et que sa célébrité nouvelle en a fait tripler le prix. J'en ai dit assez pour le rendre présent à la pensée du Conservatoire de la Bibliothèque, s'il avait échappé à son souvenir. Mais cela, ce semble, n'est pas possible, et, tel indulgent fût-on pour un crime de jeunesse, le public, qui veut la dignité en ceux qui le représentent, se demandera si ce serait par hasard sur les principes du livre que M. Naudet, que M. Hase et leurs collègues se seraient fondés pour élever l'auteur à la vice-présidence du Conservatoire, Tout homme honnête et qui se respecte gémira à ridée que, par impossible, M. Hauréau ait, à son entrée, exercé jusque dans le sein même de la Bibliothèque un peu de cette terreur qui lui semble un si bon ressort de gouvernement.

Dans tous les cas, MM. de la Bibliothèque me rendront cette justice, que l'exemple de ce Uvre même de l'un desJeurs bat en brèche leur argumentation tirée de la date de 1 82 1 . A coup sûr, ils eussent fait que sage de s'abstenir, et •l'on pourra trouver extraordinaire que eux , qui sont à la source vive de toute information bibliographique, ne se soient pas donné la peine de prendre conseil de leur vade mecuniy le Journal de la Librairie; ils y eussent vu, année 1820, n"* 1932 et suivants, que la totalité du premier volume de la Galerie française n'est point une publication de 1821, mais que la première hvraison en a paru le 27 mai 1820, que le fac-similé de ma lettre de Montaigne était exécuté dans cette même année, et que si le titre porte le millésime de 1821, c'est que la publication de la longue introduction de l'ouvrage, remise de jour en jour, n'a été effectuée qu'en celte année , alors même que le second volume était depuis longtemps en cours de publication. Si même le Conservatoire daigne ouvrir le tome II du Manuel du Libraire^ livre qui donnerait de savantes leçons aux catalogueurs de la Bibliothèque, il y verra, page 354, qu'il arriva pour le troisième volume de cette même Galerie française tout juste le contraire de ce qui était arrivé pour le premier : « Quoique daté de 1 823 , ce volume lia été complété qu'en 1 830. » Preuve nouvelle du peu d'accord qui existe entre le

millésime du titjre d'an livre et la date réelle de la publication du texte.

Qu'en disent ces messieurs qui ont approuvé sans vérification?

Lia date fixée, reprenons la suite du Mémoire.

§ VL a En effet, la bonne foi de M. Feuillet est» en cette affaire, par-^ faitement établie. Avant Tannée 1837, il ne connaissait pas lUnsertion faite dans la Galerie française^ et il montrait à tous les regards, dans son riche cabinet, l'autographe précieux dont il ne supposait pas que la propriété pût jamais lui être contestée. En 1837, en lisant la brochure de M. le docteur Payen, il apprend que cet autographe n'est plus inédit, que c'est une pièce publiée dès 1821 par M. Gouget, et publiée comme extraite d^un volume appartenant à la Bibliothèque nationale. Aussitôt, il le confesse, il s'élève des doutes dans son esprit, et il se rend près des conservateurs du déparle*ment des manuscrits de la Bibliothèque pour leur communiquer ses alarmes et leur demander si, par aventure, un autographe de Montaigne n'aurait pas été soustrait au dépôt national. Aucun indice de cette soustraction n'étaat découvert, M. Feuillet se retire; il se retire pleinement convaincu quHI possède légitimement l'inestimable autographe. Mais son esprit est-il désormais affranchi de toute inquiétude? Non, sans doute, puisqu'il ne sait pas mieux qu'auparavant s'expliquer la publication faite en 1821 par M. Gouget. Cette explication, M. Feuillet l'aura trouvée quand il voudra reconnaître qu'on peut se tromper de deux années sur la date d'un présent fait à une époque déjà lointaine. »

Encore cette malencontreuse date de 1821 : argument mort-né. Passons.

§ VIL «t Ainsi nous n'incriminons en aucune manière ni la conduite de M. Feuillet, ni les termes de la lettre qu'il a récemment adressée à M. l'administrateur général. Nous n'avons rien fait encore que chercher à dissiper ses doutes anciens et actuels. Nous allons maintenant répondre à la question qu'il adressait, en 1837, aux conservateurs du département des manuscrits. M. Feuillet semblait alors prêt à livrer l'autographe qu'il avait entre les mains, si l'on parvenait à lui prouver qu'une lettre de Montaigne avait été dérobée à la Bibliothèque nationale. Cette preuve, qu'où ue put

lai fournir, nous l'avons sous les yeux; nous allons la faire connaître à M. Feuillet. »

Vous n'incriminez ni la conduite ni la lettre de votre adversaire ; je le crois bien I Voilà un compliment qui a presque la gaucherie d'une offense. Ëtait-il possible de montrer plus de netteté que je ne Tai fait? En 1 837, pour tarir dans leur source les doutes indiscrets, je mets en demeure la Bibliothèque, pièce en main. M. Letronne, administrateur excellent, mais mesuré, me la rend avec la déclaration ofQcielle que l'on sait. Aujourd'hui , la Bibliothèque n'a pas plus de preuves qu'elle n'en avait alors; seulement, autre directeur, autre système. Les prétendues preuves nouvelles sont des bulles de savon dorées au soleil de M. Jubinal. Je le démontrerai sans peine. Jusqu'en 1 837, je n'avais nulle raison d'éplucher la légitimité de ma possession : je tenais d'un homme de bien mon autographe, cela devait suffire. Je ne me suis pas enquis, comme pour un immeuble, si le donateur possédait depuis trente ans. Mais plus tard, une fois que la réponse de M. Letronne fut pour moi un fait acquis; une fois que j'eus connu, par les récits de M. le docteur Payen, la valeur qu'on pouvait attacher au témoignage d'un débile esprit tel que celui du pauvre Gouget, je fus aussi tranquille sur la légitimité de ma propriété que personne le pût être sur la sienne. Et quand, dans ces derniers temps, je mis de nouveau la Bibliothèque en demeure, — tant s'en faut qu'il me restât le moindre doute, et que je me livrasse à la discrétion du Cabinet des manuscrits. J'allais loyalement au-devant de l'hostilité du langage tenu dans cette séance du Conservatoire où l'on s'était permis de discuter mon nom. En fait de meubles, possession vaut titre. Cet axiome de droit, et au besoin la première décision de la Bibliothèque, me couvraient; mais la publicité de l'attaque étourdie de M. Jubinal, qui avait fait écho dans les journaux, m'imposait la nécessité de pousser résolument au monstre et de vider officiellement la question. Examinons les prétendues preuves nouvelles du Mémoire.

§ Vni. « QDand, en 1837, M. Feuillet interrogea nos prédécessears, on fit sans donte ane recherche dans les répertoires alphabétiques du département des manuscrits, et comme» en effet, le nom de Montaigne ne s'y trouvait pas porté, on répondit qu'aucun larcin n'avait été commis. Cette déclaration n'attestait qu'une chose, l'insuffisance de nos répertoires alphabétiques. Depuis la recherche faite à la demande de M. Feuillet, deux let«- 1res originales de Montaigne ont été retrouvées dans une seule de nos collections, la collection Dupuy, Tune par M* Macé, l'autre par M. JubinaK

« Ces deux lettres ne sont point inscrites au répertoire alphabétique, mais elles se trouvent encore dans les volumes. »

Ajoutons, ce que vous négligez de dire, que non-seulement elles ne sont point portées au catalogue alphabétique , mais qu'il n'en est non plus aucunement question au répertoire, dans la table sommaire des volumes où sont reliées ces lettres. Cela n'autoriserait-il point à penser qu'elles n'y auraient été reliées que par mégarde , d'autant qu'elles n'y sont point à leur date, et que le grand écrivain Michel de Montaigne, maire de Bordeaux, le correspondant de Henri IV, et arbitre entre le roi et le duc de Guise pour le règlement de leurs différends , était un personnage trop considérable pour que les Dupuy négligeassent, à deux reprises, de porter à l'inventaire de leur collection des lettres de lui qu'ils y faisaient entrer? Ces leltres-là, d'ailleurs, sont toutes deux d'une bien autre importance que la mienne qui, suivant le Mémoire, aurait sa mention à l'inventaire. Ce sont pièces historiques, écrites dans le plus beau style des Essais, plus étudiées même, tandis que ma lettre n'est qu'une recommandation. Raison de plus de supposer qu'on aurait plutôt omis la mention de cette dernière que la mention des autres.

§ IX. « Pour ce qui regarde la lettre de Montaigne à Claude Dupuy publiée par M. Gouget et par M™® Delpech, elle est, il est vrai, désignée sur le répertoire alphabétique de la collection Dupuy (nous allons dire de quelle manière); mais elle ne se trouve plus dans le volume auquel renvoie la mention du répertoire, puisque M. Feuillet reconnaît qu'elle occupe actuellement une place d'honneur dans son cabinet.

« Goroméol nos prédéoeaseurs n^onUils pas eoostalé cette bcunâ ? Ce que raconte à ce sujet M. Jubinal ert parfaitement exact. Nous n'avons pas IV rîgiiial du répertoire alphabétique de la collection Dopuy; nous n'en posaé** dons qu'une transcription extrêmement fautive» faite à la hAte par le plus Ignorant et le plus maladroit des copistes. Et voici l'erreur qu'il a commise : oh l'inventaire portait le nom de Hontaigke, il a lu MoirrAGu; il a inscrit sous ce nom une lettre de Montaigne mentionnée dans l'inventaire au n® 712. Il était f nous le reconnaissons, peu facile à nos prédécesseurs de soupçon*ner que le nom de MofUag^ occupait la place de celui de Montaigne, et voilà pourquoi ils ont répondu d'une manière tout k fait inexacte à la question qui leur était posée par M. Feuillet. »

Nous allons voir qui de M. Letronne ou de M. Hauréau mérite le reproche d'inexactitude.

Le Mémoire va droit sans préambule à un volume delà collection Dupuy, et décide que la lettre en provient. Qu'est-ce qui a conduit à cette collection d'abord? à cette conclusion ensuite? Qu'est-ce qui autorise le demandeur à se vanter d'avoir sous les yeux des preuves nouvelles? C'est le Mémoire de M. Jubînal, rien de plus.

On voit, en effet, à l'inanité du Mémoire, qui a tout l'air d*un propos interrompu, que M. Jubinal bruit dans le cerveau du rédacteur. Celui-ci ne parle de la collection Dupuy que parce que M. Jubînal en a parlé. Le peu d'arguments qu'il parvient à dresser sur leurs jambes sont tirés textuellement du factura de cet écrivain. Quelle autorité ! Celui-ci avait fait dire à Gougel qu'il avait calqué la lettre dans l'un des volumes du fonds Dupuy ^ etc., etc. On a vu plus haut (chapitre 1 ") ce qu'il en est. Du moins, ces enjolivements d'imagination donnaient au roman du factum un certain ensemble spécieux auquel se sont laissé prendre ceux qui n'ont ni le temps ni la volonté d'aller au fond des choses. Réduit, par les dénégations du docteur Payen qui ont transpiré, à la déclaration toute nue de Gouget et aux équivoques indications des catalogues, le rédacteur du Mémoire qui, cela parait évident, avait fait son siège avec le travail au complet de M. Jubinal, ne sait plus où se prendre, il hésite entre

le regret de la surprise que le factura lui a faite et la fausse honte de revenir sur ses pas. De là , faiblesse et incohérence dans ses allégations et raisonnements.

A quoi, en fin de compte, se borne aujourd'hui le témoignage Gouget? A ce qu'il était en 1820, à ce qu'il était en 1837, avant comme après l'intervention de M. Payen, c'est-à-dire aux simples mots de la Galerie française: La lettre fait partie Hun volume de la Bibliothèque royale ayant pour titre : Lettres françaises de divers GRANDS hommes. Or, puisquc ce fait est acquis à la cause, que Gouget n'a ni imprimé, ni dit verbalement, ni laissé le plus légèrement pressentir à M. Payen que la collection Dupuy fût la source primitive de mon autographe de Montaigne, pourquoi cette collection est-elle le terrain où l'on porte la discussion? Pour que ce renvoi fût justifiable, il faudrait qu'il fût constant qu'il y a un volume identiquement pareil de titre dans cette collection Dupuy. Or, cela n'est pas, comme on va le voir.

11 existe à la Bibliothèque nationale deux sortes de catalogues des papiers Dupuy : le premier alphabétique et par ordre de matières, le second par ordre de volumes et indiquant sommairement les pièces qui s'y trouvent. Celui-ci est appelé communément Répertoire. Du Catalogue la Bibliothèque n'a qu'un exemplaire; du Répertoire elle en a quatre. Sur la table par ordre de matières, il y a Montagu^ dont la Bibliothèque, d'après M. Jubinal, fait Montaigne; sur trois des répertoires, il y a Montagne; sur le quatrième est une large rature à la place correspondante à ce nom. Ces catalogues des papiers Dupuy ne sont pas les seuls qui existent : il y en a, comme je l'ai déjà dit, un exemplaire de chacun à la bibliothèque de l'Assemblée nationale ; T à la bibliothèque des médailles et antiques de la ville de Grenoble (1); 3"* au Musée britannique de l^ndreà (2); V" aux mains d'un employé des archives générales de l'État, M. Lallemand. Dans

(1) Lettre du conservateur de cette bibliothèque.

(2) Lettre de M. John Holmes, senior assistant au Musée britannique, 8 avril 1860.

ces quatre exemplaires, la table alphabétique est complète et donne uniformément Montagu. Le répertoire du Musée britannique est le seul complet : au volume 712, il donne, comme le répertoire de la Bibliothèque nationale, Montagne. Les trois autres répertoires ne vont quau volume 606, partant ils sont muets sur la question.

Or, le Mémoire dit que la Bibliothèque nationale ne possède pas l'original du catalogue alphabétique ; qui le posséderait donc? Au surplus, si ce n'est elle, qui a dû cependant le recevoir avec les papiers à elle vendus en 1734, on n'a que Tembairas du choix entre les quatre exemplaires disséminés en France et à Londres. Eh bien! encore une fois, tous unanimement s'accordent à dire Montagu et mm Montagne, encore moins Montaigne. A prendre la réahté des faits, il est évident qu'il n'y a eu qu'un catalogue et un répertoire étalons et types; le reste n'a été que copies. Dès lors cela nous met en présence d'une négation et d'une affirmation, en présence du root Montagu et du mot Montagne. 11 y a autant de témoignages pour l'un que pour l'autre, ou plutôt il n'y en a qu'un de chaque côté. Il faut donc être bien hardi ou bien prévenu pour prononcer entre les deux sans autres éléments de discussion.

Ajoutez que, dans le catalogue, il n'y a point qu'un renvoi uni^ que au mot Montagu : il y aà la lettre M, entre le nom àùMonta/té et le mot de Montreuil, ce qui suit :

c< Mariage Montagu, v. 761 . »

a Lettres de Montagu, v. 712. »

« De la condamnation du sieur de Montagu, 1409. — V. 744. »

« Don de ses biens au Dauphin, 1 409. — M. »

« Contrat de mariage de la dame de Montagu. ^^ Ibid.y>

« Don de Montagu en Combraille à Pierre de Bourbon; v. Bourbon. »

Ainsi, le second renvoi, celui des lettres (le mot est au pluriel), que l'on veut à toute force rapporter à mon autographe, est enclavé en bonne compagnie d'autres mentions Montagu , qui toutes sont exactes. On aura beau s'agiter, toutes les fleurs de rhétorique ne fe-

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ront pas qu'il y ait là Montaigne. Notez même que ce mot n'est nulle part en toutes lettres dans les catalogues, que le répertoiretype dont le Mémoire argumente dit seulement Montagne. Le Mémoire, qui ne se fait pas scrupule d'interpolations pour aider à sa cause (on en verra plus loin une preuve à peine croyable), dit qu'il y a Montaigne; mais cela est inexact : il y a Montagne dans l'original, Montagne dans la copie de Londres, et, dans l'exemplaire raturé, il n'y a pas, à retracer lettre à lettre, place pour le nom entier de Montaigne avec Fi. Or, la maison et seigneurie de Montagu-lez-Combrailles , chef-lieu de canton de l'arrondissement de Riom , et qui a fourni plusieurs hommes célèbres, est une de ces maisons qui, comme celle des Biron, des d'Harcourt, des Richement, a fourni une branche à l'Angleterre, et ce nom s'écrit indiflFéremment , chez nos voisins comme chez nous, Montagu ou Montagne. Qui.prouve que le copiste du répertoire n'ait pas mis un n pour un t^, et, ayant réellement à écrire Montagne, n'ait pas écrit à la place Montagne ? car enfin il n'y a là ni ailleurs le nom de Montaigne en toutes lettres. Peut-être la question serait-elle résolue en ce sens, si les lettres qui font défaut au volume 712 étaient à leur place.

Une autre conjecture se présente encore pour résoudre la difficulté. 11 n'y a nulle part, avons-nous dit, Montaigne en toutes lettres, mais il y a Montagne. Eh bien! sans parler de l'historiographe Jean Sirmond, qui, sous le pseudonyme de Des Montagnes, publia quelques livres, notamment, en 1631, une Vie du cardinal d'Amboise, il y eut plusieurs auteurs contemporains de Michel de Montaigne, et amis des Dupuy, de Pasquier, de Du Barlas, qui ont porté ce nom même de Montagne, celui de La Montagne ou de Des Montagnes, voire le nom de Montaigne. Entre tous, le choix peut hésiter, car on a vu, par l'exemple de Malherbe, comme on estropiait les noms d'autrui et même le sien propre, à cette époque. Il y eut, par exemple, l'auteur d'une Histoire des Calvinistes, publiée en 1 560, et qui s'appelait DE Montagne, juste comme^à l'inscription des répertoires de Dupuy* Qu'on me prouve qu'ils n'ont pas voulu désigner celui-là.

11 y eut aussi un François Des Montagnes qui , en \ 595, presque à la même époque où Etienne Pasquier donnait son Catéchisme des Jésuites^ répondait au fameux plaidoyer d'Antoine Arnauld le père contre la Société.

11 y eut encore un Jean de la Montagne qui donna, en 1633, une traduction du livre anglais d'Alexandre Cooke sur la Papesse Jeanne y et, en 1640, une version également française du livre des Recherches sur la diversité des langues et religions, d'Edouard Brerewood.

Si Ton veut que par Montagne le répertoire ait entendu dire Montaigne , alors pourquoi serait-ce plutôt le nom de Michel de Montaigne que celui de Guillaume Montaigne, qui, en 1560, dédia au cardinal de Tournon son curieux et excellent livre sur la Police des pauvres de Paris?

MM. de la Bibliothèque trouveraient-ils la conjecture subtile? Je réponds qu'elle l'est moins que les leurs, que ce sont eux d'ailleurs qui y ont ouvert la voie , et que le champ est libre pour tout le monde. Pourtant, je serai généreux d facile, et j'admettrai, si l'on veut , que ce Montagne des catadogues veuille bien réellement dire Michel de Montaigne; alors Je ne pourrai m'empêcher de m'écrier : Quoi ! deux lettres de ce grand écrivain , deux lettres non portées aux catalogues de la collection Dupuy, ont âé découvertes dans cette collection, et là-dessus la plume ne vous tombe pas des mains ! Vous persistez à soutenir que la mention équivoque du répertoire désigne ma lettre et non Tune de celles qui ont été retrouvées et qui sont là présentes, comme si une transposition n'était pas la chose la plus simple et la plus naturelle à supposer! En vérité, c'est trop fort! Songez-y donc : pour que cette mention signifiât quelque chose à l'endroit de mon autographe , il faudrait qu'dle £àt notoirement nominale et descriptive ; il faudrait qu'elle dit : « Lettre de Montaigne à telle personne, de telle date et sur tel sujet. » 11 y aurait alors preuve ;Mithentique. Loin de là, ni adresse, ni date, m analyse quelconque; rien qu'un fmia sans {^us. Ce nom fàt-H saxa conteste le nom et

Montaigne 9 îi faut être Utn prévenu pour mer traiicher. {jm autXK rise à établir que la lettre indiquée soit plutôt celle-là que ceU^ci, celle-ci que ceUe*là? et quelle confiance accorder à des catalogues et répertoires qui, suivant vous-mêmes, auraient des renvois pour ce qui n'est pas aux volumes, et n'en auraient pas pour ce qui y est? Voiîà ûmx pièces qui vous tombent des nues. Demain peut-être cette miné féconde des papiers Dupuy en fera surgir d'autres encore non cataloguées , et cela ne vous satisfait pas 1 11 vous faut tout <se qu'a écrit Montaigne 1 Vous avez dans votre poche une poignée de pièces d'or dont vous ignorez le nombre, l'effigie et le millésime, et vous vous écriez : « On m'a volé une pièce d'or! Vous qui êtes là devant moi, TOUS en avez une : elle m'appartient, quelle qu'en soit l'effîgie; rendez-ia-moi. » Là--<lessuis , vous appelez à votre aidé la justice, à qui vous faites l'injure de croire que vous aurea bon marché de ses lu-^ mières« C'est révoltant.

On insiste, et l'on cite le tome 71 2 de la collection Dupuy comme étant la patrie primitive de ma lettre de Montaigne. Ëxaminone ce volume^

Ce n' 71^ est relié av^c les n'' 7il et 713. Il porte en tèie une feuille écrite de la main de Pierre Dupuy, avec les mots suivants et aa sigoatore en dessous :

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