‹ Réponse à une incroyable attaque de la Bibliothèque Nationale touchant une lettre de Michel deChapitre 11 sur 18 · PRÉSOMPTIONS · texte numérisé non relu

PRÉSOMPTIONS

, Uoutmm d« la IHbli^thèqae énoneés A l'aadlenee h propo* de la remise de la lettre de Il^iitaigne aux direetenr et eonservatenr*

de la mHmm^Mqpm en ««SVb

C'est un piège tendu à la religion des Juges, mais il est grossier, et le douite vieat bien tard, car les adversaires eux-mêmes, dans le Méjwôir^ m minute^ envoyé sous le seing de M. Naudet à M. Feuillet, et remis par ce dernier à M. le Substitut, a reconnu formellement le ^.dcila reii|i^ de la pièce par M. Feuillet en 1837^£9it qui cbi reste

est de notoriété à la Bibliothèque et qu'atteste encort notre ennemi lui-même, Fauteur du procès, M. Jubinal, qui était présent à la remise. (Voir le Bulletin de Paris du 19 janvier-février 1881 signé Achille Juhinaly et dont un exemplaire a été remis à M. le préâdent de Belleyme.)

De plus, dans ce même Mémoire, la Bibliothèque recommît solennellement l'entière bonne foi de M. Feuillet contre lequel, pai? ua étrange contraste, elle vient aujourd'hui accumuler les accusations les plus graves.

Ilnaniiiiké da Conserrafoire pour les panniiltei»

La Bibliothèque prétend que la délibération du Conserraloiie autorisant la revendication du Montaigne a été prise à l'unansmîté et signée par M. Duchesne, conservateur des Estampes; de là elle tire la conséquence qu'il est en opposition avec lui-même et qm la lettre qu'il a écrite à M. Feuillet n'est qu'un acte de complaisance ins(Âré par l'amitié. --* Et d'abord les délibéraiions du Conservatoire ne sont jamais signées; puis, de ce que tous les membre& auraient signée U ne s'ensuivrait pas que tous fussent d'avis d'intenter le procès. Est-il besoin de dire que là comme dans une chambre du^ conseil, comme à la cour d'as^ses, dans une commissiou, dans un conseil général ou municipal, la majorité fait loi, et que la minorité signe l'ordonnance ou la délibération, alors même qu'elle serait contraire à son opinion? Mais, sans examiner s'il n'y a pas eu, à ce moment, contradiction et même une protestation à laquelle nous pourrions ajouter un nom propre, nous dirons que la qnesti<m n'aurait pu être discutée au fond, puisque nul catalogue, nulle pièce à l'appui n'avait été apportée au Conservatoire. On s'est borné à entendre la lecture du rapport du conservateur des Manuscrits, rien de plus.

Or, le rapport lu par M. Hauréau (le même dont copie m minute est en ce moment aux mains de M. le substitut de la république) était de nature à égarer la conscience du Cooeervaloire, quelles^ que fiis^ sent les données antérieures de tel ou iel meiabI»^ puisqu^il fendt^A

la réclamation sur ce double fait annoncé comme prouvé^ à savoir : l"" que Gouget avait dit la pièce sortie du fonds de Dupuy, fait reconnu plus tard inexact; %"" que les catalogues énonçaient une lettre de Montaigne a Claude Duput, ce qui était faux.

Le témoignage de M. Duchesne^ dans sa lettre, conserve donc toute son autorité, et il a pu, sans se contredire, rapporter le témoignage si net et si accablant de l'abbé Lespine.

Il est vrai que la Bibliothèque présente M. Duchesne comme l'ami de M. Feuillet. Celui-ci s'honorerait de cette amitié si elle existait; mais il n'a eu avec le respectable conservateur des Estampes que des relations polies de public à conservateur, et jamais intimes. Il fallait donc tout l'empire de la vérité pour déterminer M. Duchesne à s'exposer ainsi en contradiction avec un supérieur et des collègues aussi vindicatifs et aussi dangereux que le sont les adversaires de M. Feuillet.

Au surplus, cet argument banal, si commode, d'une complaisance coupable, produit contre M. Duchesne, homme honorable s'il en fut, la Bibliothèque ne s'en est pas fait faute contre M. le docteur Payen, contre M. Delarue, estimés de tous, et, sans doute, n'en ferat-elle pas grâce à MM. Paulin-Paris, Laverdet et Genty de Bussy, au sujet du Malherbe dont leurs lettres ont rétabli la véritable histoire, si scandaleusement et calomnieusement altérée par M. Naudet, inspiré par M. Hauréau.

H. Payen mia en eentradletton nvee Inl-mème.

Ici encore on veut donner le change au Tribunal, et faire passer M. le docteur Payen pour un ami complaisant de M. Feuillet, au profit duquel il viendrait faire un mensonge. M. Feuillet n'a jamais eu avec ce savant d'autres relations qu'à propos de la question bibliographique et paléographique du Montaigne. M. Payen, dit-on, a écrit, en 1837, une brochure sur Montaigne, dans laquelle il est loin de dire tout ce qu'il a révélé, depuis, dans un écrit postérieur à la publication deM.Jubinal. Dans la brochure, a-t-on ajouté, M. Payen avait reconnu l'ejustence de la lettre de Montaigne à la Bibliothèque»

Mais d'abord, quel est donc pour MM. Naudet et Hauréau cet indispensable besoin de mettre en suspicion la bonne foi et l'honnêteté de tout le monde? Tout à l'heure, c'était un vieillard respectable, que quatre-vingts ans d'une vie irréprochable, utile, entourée du respect de tous , n'ont pu mettre à l'abri de leurs calomnies, car rien n'est sacré pour eux; — maintenant, c'est le docteur Payen qui est en butte à leurs défiances. M, Payen, membre de la Société de Médecine, homme aussi honoré parmi ses confrères pour son caractère et ses talents, que considéré parmi les érudits pour son savoir bibUographique.

Mais examinons la prétendue contradiction entre les brochures.

Il suffit de les lire pour se convaincre qu'elles sont en parfait accord. Dans la première, les détails de la seconde eussent été oiseux et înexpUcables, et M. Payen n'a été naturellement amené à en parler plus tard que pour rectifier les propos complètement inexacts que M. Jubinal lui avait attribués dans son factum.

En effet, dans son premier écrit, M. Payen n'a pas dit ce que M* Marie lui fait dire ; il s'est borné à donner son avis sur la réalité et l'authenticité de la pièce ; mais cela sans la moindre indication touchant un fonds d'où elle aurait été tirée, ni sur la manière dont le calque avait été fait : — par la raison bien simple que cela n'était point la question alors, et qu'il lui suffisait, pour sa notice sur Montaigne, d'être convaincu de l'existence de la pièce, où qu'elle fut.

M. Payen s'en serait probablement tenu à son premier écrit, sans le récit dramatique et quelque peu imaginaire dans lequel M. Jubinal le faisait parler en 1 850, lui faisant dire entre autres choses inexactes que Gouget avait affirmé que la lettre avait été empruntée au fonds Dupuy. C'est pour répondre à ce récit que M. Payen rédigea, le 19 avril de l'année dernière, quelques jours après l'ouverture du procès civil qui s'annonçait alors si amiablement, tout procès que ce fut, — le contre-récit dans lequel Gouget a été constitué en flagrant délit d'inexactitude, non volontaire, hâtons-nous de le dire, car, depuis 1 831 , l'esprit affaibli de ce personnage marchait vers une com-

tx.

plète décadence, dont les tribunaux ont eu te triste spectacle. 11 est éndent que Gouget n'arait nul intérêt à mentir ; mais mentir et se tromper wm\ deux. Il s'était trompé en 1820; il se trompait à plus forte raison en 1837, quand sa mémoire, la première faculté qui s'é- (agne, était oblitérée.

Les brochures de M. Payen et son récit manuscrit sont joints aux pièces.

Lettre de Sf . Delarve détruisant le témoignage de Gonget.

Le témoignage de Gouget n'existe donc plus, a II a calqué luimême. » Et voilà qu'un lithographe de fac-similé, qui reproduit des autographes depuis sa première jeunesse, M. Delarue, qui a exécuté tous les fac-similé de la Galerie française, affirme qu'il a tracé l^articulièrenient celui dont Gouget s'est attribué l'exécution, ce qu'il jwouve dans sa lettre (voir page 1 27 du Mémoire imprimé de M. Feuillet) par les quelques, mots de son écriture cursive personneUe, tracés au bas du fac-similé trentenaire; lesquels mots on ne |)6ut dire avoir été mis là pour la cause.

Cependant Gouget aurait calqué dans une salle qui n'existait

pas; il aurait reçu le volume où se serait trouvée la pièce, des mains d'iaii homme qui, peu d'années après, a déclaré à un de ses collègues, AL Duchesne, qu'il n'avait jamais trouvé de lettre de Montaigne à la Bibliâthèqi^ akurs royale.

Certitude «ne la lettre de Hf ontaigne mfm |paa été reliée et a été ealqnée A plat sur une feoiUe détaeliée.

Ce n'est pas tout ce que rapporte M. Delanie. Le Tribund n'a pas oublié que, s'il a calqué un grand nombre de pièces à la Bibliothèque, il en a calqué aussi chez phweurs académiciens, notamment chez MM. de Monmerqué, Z<^oft%, Catnpenow, Auger et autres. Le Tribunal ne se souviendra pas moins que l'âfâtographe revu f)ar M. Delarue^ qui s'y connaît comme «ajpw^if, hria paru nWoîr jamais été cousu, et que le fac^simiie « tM pour lui, ee «ont ses «pressions^

toute \ apparence d!im travail fait à plat mr une pièce isolée. Ceux qui sont pris, ajoute-t-il, dans des collections reliées, présentent des imperfections du côté du dos qui ne sont pojs sur ce^ Im-'Ci. Ces imper fections provenaient de difficultés qu'il éprouvait à calquer de ce côté, à raison du bombement produit par Tiniver^ ture du volume, qui permettait bien de tout lirCj mais non de totAt facrsimiler convenablement. C'est désormais un argument à écarter de la cause. Que reste-t-il? Le témoignage des catalogues. Examinons.

l<e« catalogues.

L'un de ces catalogues^ au lieu de dire Montaigne, dit Montagu, Fautre dit Montagne. Le nom de Montagu est un nom illustre; il y a, entre autres, un Montagu, surintendant des finances sous Charles VI, et qui a eu la tête tranchée : personnage important dont on peut, dont on doit avoir des lettres à la Bibliothèque.

L'autre catalogue dit Montagne; mais Montagu ou Montagne, ce n'est point Montaigne. Si on lit Montagne, pourquoi ne serait-ce pas Montagne, contemporain de Montaigne et auteur connu? Veut-on que ce soit Montaigne? Alors pourquoi ne serait-ce pas Guillaume Montaigne, autre auteur encore contemporain de Michel. Car enfin est-ce que les catalogues disent Michel de Montagu, Michel de Montagne? Si on concède que ce qui est si peu Michel de Montaigne veuille dire ce nom et ce prénom, pourquoi s'en prendre à ma Lettre plutôt qu'à une autre? Vous cherchez une lettre de Fauteur des Essais; mais pourquoi s'en prendre à la mienne? Vous avez uiji original, vous avez deux originaux de lui dans cette même collection Dupuy, et dont vos catalogues ne font pas la moindre mention à la lettre de laquelle vous puissiez aider complaisamment, comme dans Fespèce, en faisant Michel de Montaigne, de Montagne et de Montagu. C'est là un point important. Voyons, dites-nous donc comment vous expliquez Fexistence de ces deux lettres dans deux volumes distincts de la collection Dupuy ; par une erreur des catalogues sans

doute. Alors vous ferez-vous un titre inexpugnable de catalogues qui ne disent pas ce qui est, et seraient censés dire ce qu'ils ne disent pas? Vous aviez trompé la religion du Conservatoire et celle du MinistrC; quand, pour obtenir leur. assentiment aux poursuites, vous avez déclaré, sur le prétendu témoignage de Gouget, que la lettre était tirée du fonds Dupuy, mais c^est faux. La note de la Galerie française et la déclaration de M. Payen le prouvent Gouget avait dit qu'elle est adressée à Dupuy, voilà tout, ce qui est fort différent.

n 7 a dc« lettres A Dapny allleiirs que dans les papiers Dopay.

— Exemple.

Mais, dites-vous, dès qu'elle était adressée à Dupuy, il était tout simple qu'elle fût tirée des papiers Dupuy. Erreur, car il y a partout des lettres aux trois Dupuy. 11 y en a à Carpentras la valeur de volumes. Le catalogue des quatorze volumes de manuscrits de Peiresc existant à la bibliothèque d' Aix, catalogue publié par M. Giraud, de l'Institut, ministre actuel de l'Instruction publique, à la suite de sa notice sur le jurisconsulte provençal Fabrot, le prouve. Depuis les plaidoiries, vous avez objecté, pour infirmer ce puissant argument, que ces quatorze volumes ne sont que des copies et des copies des manuscrits de la Bibliothèque de Paris. Des copies, on le sait bien, et M. Feuillet n'a pas dit le contraire; mais des copies à^s papiers de Paris y cela est faux. Si vous ne nous croyez pas sur parole, ouvrez, à la page 48, l'ouvrage du Ministre, et vous lirez, note 2, le tout provient du cabinet de M. de Saint- Vincens; les originaux sont à la bibliothèque de Carpentras. Or, si vous avez dix volumes de la correspondance de Peiresc, Carpentras en a quatre-vingt-six, ce qui lui donne de la latitude pour posséder un peu de tout. Aussi voit-on aux volumes : Lettres de Gabriel Naudé à Dupuy y Muret à Dupuy y Pithou à Dupuy y Reneaulme et Saumaise à Dupuy y etc. (Voir page 1 54 du Mémoire imprimé de M. Feuillet.)

Colneldenee entre la provenanee da Hoataigae et dv Pasqnier.

Reste la coïncidence entre la provenance du Montaigne et celle d'une lettre de Pasquier à Picardet, suivant renonciation de Gouget dans la Galerie française. Les adversaires de M. Feuillet en tirent argument, tandis que ce fait dépose pour ce dernier et sert à établir l'origine du Montaigne. Le procureur-général au parlement de Bourgogne, Picardet, était ancêtre maternel de Lémontey, qui avait deux portefeuilles d'autographes, qui a donné le Montaigne à M. Feuillet, et à qui restaient quelques papiers Picardet. La lettre de Pasquier était du nombre de ces papiers de famille. Mais, objectera-t-on , la même coïncidence existe dans les mentions du catalogue (en admettant que les désignations si différentes de Montaigne (Montagu et Montagne) veuillent dire Michel de Montaigne). Qu'y a-t-il de surprenant qu'il se trouve là l'indication d'une lettre de Pasquier? Ce sont tous contemporains célèbres réunis en faisceau. Ce qui eût été étonnant, c'est que Pasquier n'y fût pas, d'autant qu'il n'est point rare, et que plusieurs autres volumes de cette même collection Dupuy en contiennent en nombre. Le fait est qu'à cet endroit du volume 71 2, volume que la Bibliothèque, dans son mémoire en minute , déclare être resté parfaitement intact de 1828 à 1831 jusqu'à l'année dernière, il manque un cahier entier qui a été enlevé ou plutôt transposé avant la première ou la seconde reliure.

Le pAté d'enere. — Le ffae-simne anraehé.

Reste encore un certain pâté d'encre et l'arrachement, dans l'exemplaire de la Galerie française de la Bibliothèque , du fac-simile de Montaigne exécuté par M. Delarue.

Pour le fac-similé on a insinué (car quelles insinuations ne s'eston pas permises?) que ce pourrait bien être M. Feuillet qui l'eût enlevé. Il n'y a pas même apparence à cette absurdité, car le facsimilé de Delarue était un des moyens du défendeur, puisque l'inscription de l'écriture naturelle de cet habile lithographe au bas

du f(w^mile de Montaigne donnait un formel démenti au témoignage de Gougett A supposer d'ailleurs que M. Feuillet eût intérêt à lacérer l'exemplaire de la Galerie française^ ce qui répugne au bon sens, au moins faut-il admettre qu'il eût eu le soin de faire disparaître la trace de la lacération ; la maladresse avec laquelle la feuille a été arrachée n'aurait pu servir qu'à attirer l'attention et à dénoncer le détournement dont on l'accuse. Et puis, quand aurait-il commis cette lacération? Est-ce avant 1837? Mais alors eût-il été, par l'offre spontanée de sa pièce, appeler lui-même l'attention sur la Galerie française et sur la note de Gouget? Est-ce d^uis 1837? Mais alors dans quel intérêt , puisque tout le monde, par cette même offre, connaissait l'existence de la lettre et savait qu'elle était entre ses mains?

Quant au large pâté d'un des catalogues, l'artifice n'eût été ni moins grossier ni moins bête , d'autant que le pâté désignait plutôt qu'il ne cachait le nom qu'il recouvre. M. Feuillet n'accuse personne et trouve là un mystère sur lequel il aime mieux ne pas s'appesantir. Pour que ce pâté vint du côté de M. Feuillet, il faudrait que ledit pâté eût trente ans ou du moins vingt. Or, il est tout récent. On n'a pu le vieillir, ce qui est regrettable pour nos adversaires. M. Feuillet le répète : il n'accuse personne, mais le déchaînement de violence dont il a été l'objet, à l'audience, de la part des chefe de la Bibliothèque, prouve assez jusqu'à quels excès a pu se porter le zèle malhonnête et maladroit des subalternes.

SECONDE PABTIE.

PBISUV&B MATÉRnSLLlSS.

Mais laisdOQs là ce combat d'inductions où, certes, l'avantage ne reste pas aux adversaires, et {laçons-nous sur un t^rain bien autrement solide, où leur défaite est inévitable»

S'il est un principe non contesté on matière judiciaire, c'est que

les preuves morales, c'est«à-dire les prësomptîoDS nombreuses, » puissantes soient^lles , doivent céder devant la preuve matérielle. C'est à cette occasion qu'on a dit avec grande raison que rien n'était brutal comme un fait. En effet, que peuvent contre un fait l'expression d'une conviction plus ou mdns sincère, le témoignage d'un souvenir plus ou moins fidèle, l'ensemble de rapprochements plus ou moins perfides ou exacts, et d'appréciations plus ou moins justes? Que le Tribunal ne perde pas de vue un instant ce point capital, unique^ du procès, qu'il s'agit d'une lettre autographe de Montaigne dont la BibUothèque doit prouver qu'elle a eu la propriété à une époque quelconque. Or, non-seulement la Bibliothèque n'établit pas cette propriété, mais M. Feuillet de Couches, sans se prévaloir de la près-cription trentenaire, va au-delà de son rôle de défendeur qui le di&" penserait de rien prouver, et démontre aussi clair que le jour, par des signes matériels et saisissants, que jamais le Montaigne n'a pu appartenir à la Bibliothèque.

Si le nontaigne a appartoam A la mbliothèqve, il fant qu'il

ait été relié I il ne Ta pas été.

Si la lettre en question a été la propriété de la Bibliothèque, elle a été reliée dans un des volumes autrefois cartonnés de la collection Dupuy, car pas une des pièces de cette collection n'était à l'état de feuille volante. C'est d'ailleurs un point non-seulement concédé, mais soutenu avec grande insistance par les adversaires pour appuyer cette odieuse et indirecte accusation d'arrachement adressée à M. Feuillet dans le plaidoyer de M' Marie, encore une fois si peu d'accord avec le ton du Mémoire en minute de la Bibliothèque, oii la bonne foi de M. Feuillet est proclamée presque à chaque ligne.

Or, de quelque façon qu'une feuille double reliée sorte du sein d'un livre, elle portera toujours avec elle le témoignage de son aacien état, qu'elle fût cousue ou collée sur onglet. Laissons ce dernier mode, nous y reviendrons en terminant.

Quant à l'autre mode, et c'est l'hypothèse adoptée par nos adver-

saires, la pièce qui aura été cousue danè le fond d'un énorme volume à dos non brisé comme Tétait la reliure à couverture de papier de cette époque, sera inévitablement percée dans le pli vertical du milieu, de trous très-sensibles et d'autant plus faciles à découvrir qu'elle aurait été arrachée de sa place, et cela sans préjudice des déchirures de trou à trou, dans ce dernier cas, à cause des fils de la reliure. Qu'on essaie d'arracher d'un livre relié quelconque une feuille, on jugera de l'état de lacération où sera la feuille arrachée, telle précaution que l'on prenne. Si le volume est épais, si le dos est bombé, on ne pourra atteindre dans le fond sans briser complètement le dos, ou bien on laissera une portion considérable de la pièce, et cet inévitable débris sera un témoin du dol, une sorte de souche qui déposera contre le voleur en s'adaptant à la feuille arrachée. Dans l'hypothèse la plus favorable au voleur, il enlèvera la pièce retenue par les fils et par la colle; mais la pièce séparée en deux, comment en rassembler les deux tronçons? Examinons.

M. Feuillet pourrait objecter d'abord que la Bibliothèque n'articule même pas que, lors de la substitution, en 1 83 1 , de la reliure en peau à l'ancienne reliure en papier marbré, le relieur qu'une lacune aurait dû frapper, car une lacune laisse un vide quand elle ne laisserait pas une lacération, ait révélé l'absence d'aucune pièce. Non, ce serait encore une présomption, et M. Feuillet ne veut plus combattre qu'avec des preuves matérielles. Venons donc à ces preuves : Que messieurs les membres du Tribunal veuillent bien prendre la peine d'appliquer au grand jour, sur un carreau, la pièce contestée; ils reconnaîtront au premier coup d'oeil qu'elle ne porte aucune trace de l'aiguille du relieur. Les ouvertures imperceptibles qu'elle présente en divers endroits et dans le dos sont manifestement l'effet naturel de ses plis, de l'usure produite par le temps depuis près de trois cents ans, et surtout, il faut le dire, par les épreuves fi'équentes et peu ménagées du procès actuel, soit à l'audience, soit ailleurs.

Encore quelques examens, et hn pièce sera en deux morceaux.

La cause de M. Feuillet devrait donc être gagnée sur ce seul examen, qui suffît à démontrer sans réplique que la pièce n'ayant pas été reliée, n a jamais appartenu à la Bibliothèque.

Snlte des preuves. — Lettre de Gabriel Naiidé,

Mais MM. Naudet et Hauréau, qui ne sont jamais en reste d'inventions et de suppositions déshonnétes à la charge de leur adversaire (et en cela M. Feuillet serait-il bien téméraire de répéter ce mot du grand Gondé à Gondy, au sujet des commérages de leurs ennemis respectifs : Ces gens-là nom prêtent les turpitudes dont ils seraient capablesTj\ MM. Hauréau et Naudet, disons-nous, ont trouvé un ordre d'argumentation à eux pour se débarrasser d'une preuve qui les écrase.

« Cest vrai, disent-ils, les trous du fil de ta reliure ne sont pas très-sensibles. » — Autrement dit, il n'y en a pas. Il faut d'ailleurs qu'il n'y en ait pas, pour donner une apparence de vraisemblance à une nouvelle calomnie de ces messieurs. « Mais prenez garde, « M. Feuillet y que nous sommes loin d^ accuser de volj est un hcH « bile homme. Nul ne possède comme lui le talent de rejoindre t< deiu€ feuilles de papier après qv! elles ont été disjointes. Il en a « fait preuve surtout à F occasion d^un autographe de Gabriel « Naudéy volé à la Bibliothèque ^ mis depuis en vente par M. FemU c< lety et par lui réintégré à la Bibliothèque. »

Par parenthèse, il y a ici autant de mensonges que de mots. La lettre de Naudé faisait partie de la vente Gbâteaugîron. M. Feuillet n'a rien raccommodé; M. Feuillet n'a non plus rien restitué, et n'avait rien à restituer. Purs mensonges, encore une fois. (Voir là-dessus p. 104, 139 et 140 de l'écrit publié par M. Feuillet de Gonches.) Le Naudé a été rhabillé d'une double feuille et d'une façon assez grossière. Gette double feuille n'est pas de papier semblable. Qui ne sait d'ailleurs que tous les amateurs d'antiquités, de livres, d'autographes, font réparer tant bien que mal sur leurs curiosités c< du

temps l'irréparable outra^? y> Des gens qui font prof^œston d'archéologie ne devraient pas ignorer cela. On met de doubles feuilles à des feuilles simples^ non pour tromper les yeux, il n'y aurait pas moyen, mais pour étayer leur faiblesse et leur donner plus d'apparence : cela joue le rôle d'une garde à un livre. Les adversaires de M. Feuillet font donc ici beaucoup de bruit pour rien. Mais encore une fois, ce Naudé, feuille double ou simple, raccommodé ou non raccommodé, n'était point la propriété de M. Feuillet : c'était une des pièces de la vente prouvée de Châteaugiron. Toujours la même calomnie confondue par l'instruction; toujours cette même lettre de Naudé, dont la BiUic^èque est en possession, et que l'instruction reproche à M. Naudet de réclamer, quand il sait qu'il en est nanti ; toujours ce même Gabriel Naudé donné par feu M. le président Agier à son ami, le marquis de Châteaugiron I

Les adversaires de M. Feuillet, poursuivant, s'écrient : « Qne le tribunal remarque donc V inégalité choquante des deux pontur seaux ou vergeures transparentes en hauteur du fond ou pli principal de la lettre de Montaigne, et il comprendra comment M. Feuillet a réussi à faire disparaître les traces indélébiles de reliure que la pièce eût présentées, si elle n'eût pas été ainsi sophistiquée par lui. »

L'articulation est-elle assez nette? L'infamie est-elle assez doucereusement déversée sur M. Feuillet de Couches par l'organe de ce M. Hauréau,.qui se plaint d'être diffamé parce qu'on lui récite quelques phrases de la Montagne, ouvrage qu'il a composé à vingt-deux ans, qu'il n'a pas retiré du commerce, et dont il se glorifie encore aujourd'hui, ouvrage publié et dont la critique, par cela même, apparliait au public; --*- et les auditeurs qui ont recueilli ces perfides paroles de M* Marie n'ont-ils pas dû remporter de l'audience la conviction que M. Feuillet (déjà si impudemment accusé de la soustrac* tion du Malherbe et de la vente Châteaugiron) n'était qu'un misérable digne à peine qu'on écoutât sa défense?

M. Feuillet ne craint pas de le confessa, les adversaires s'exiui-

maîent à oet égard avec uo tel degré d'assurance, qu'il pouvait un instant cancevoir la crainte que quelque ancien possesseur de sa précieuse lettre n'eût pratiqué l'opération annoncée comme un fait certain par MM. Hauréau et Naudet« Un examen sur ce points dont il ne s'était pas même occupé, l'eut bientôt rassuré.

Preaves de Tlntégrlté de la lettre de Moataigne.

Mais que va penser le Tribunal lorsque la seule inspection de la pièce lui démontrera que ce n'était là qu'un indigne moyen de diffamation jeté en pâture à la foule et aux journaux, afin de continuer et de centupler l'action des abominaUes calomnies semées chaque jour contre M. Feuillet par ses adversaires, ou plutôt par ses ennemis jurés, soit dans ce public insaisissable, qui est partout et nulle part, si crédule, que pour lui toute imputation mauvaise équivaut à vérité, — soit dans la presse, soit dans cette instruction anonyme qu'ils ont provoquée contre lui, et qui a tourné à leur confusion. Tout cela n'avait d'autre but que d'amener la tirade extraite de l'acte d'accusation de M. Libri , et en assimilant M. Feuillet à une personne frappée par la Justice, de lui infliger une flétrissure publique. L'épreuve en ceci ne sera pas moins victorieuse que pour l'épreuve des trous de la reliure. D'abord à qui persuaderait-on que deux feuilles de papier puissent, après solution de continuité, se fondre, s'abouter etse souder ensemble par contact ou superposition, sans traces visibles^ ni plus ni moins que du plomb, de l'étain ou tout autre métal fusible? La supposition, qu'on nous permette de le dire, est tout bonnement absurde. Les plus habiles essais en ce genre n'ont jamais réussi qu'à réparer des avaries de déchirures, mais toujours en laissant apercevoir le travail de restauration. Que si, comme l'a soutenu M* Marie, on eût diminué de plusieurs millimètres la largeur du papier dans le fond pour opérer un raccommodage par superposition, la lettre, ainsi rétrécie, ne pourrait plus aujourd'hui se refermer carrément. Or, elle se referme avec une parfaite précision dans ses quatre plk séculaires, de sorte qu'on peut faire concorder ensemble les

quatre fentes qui servaient à recevoir^ suivant Tusage du temps, la languette de papier destinée à la fermeture. En un mot, dans la lettre de Montaigne en question, le papier a toute la largeur voulue, et conserve intacts les rapports entre toutes ses parties. Mais ce n'est pas tout, et M. Feuillet bénit ses ennemis de lui avoir fourni, dans leur rage aveugle, une arme qui va se retourner contre eux, et à laquelle il n'avait certes point pensé dans la sécurité où le laissait vivre la légitimité de sa possession.

Antres preuves de llntégrlté de la lettre de Hontalgoe.

Si, après avoir constaté l'intégrité évidente de la pièce contestée, messieurs les membres du Tribunal veulent bien prendre de nouveau la peine de la regarder en transparent, ils seront surpris tout d'abord de trouver, en effet, comme l'a annoncé M* Marie, que les deux lignes verticales du fond sont beaucoup plus rapprochées que celles du surplus de la pièce. Mais qu'ils veuillent bien aussi porter leur attention sur les deux dernières lignes verticales de chacun des bords extérieurs, à gauche et à droite, ils y remarqueront la même inégalité; — de façon qu'il demeurera constant pour eux que c'est une fantaisie de fabricant qui, en plaçant ces inégalités aux deux extrémités et dans le milieu de la feuille, a voulu former autour de chaque feuillet une sorte d'encadrement, et de cette irrégularité même a fait une régularité. Plusieurs autographes contemporains, notamment un autographe d'Amyot, parfaitement identique pour le papier, et que produira M. Feuillet, compléteront la conviction du Tribunal sur ce détail important. Voilà pour la couture. Encore un argument qui n'est plus debout.

système nonveav des demandears. Qm renonee an systéne de la eonpnre de la lettre. Qm Introduit eelnl de la monture sur onglet.

Mais les adversaires de M. Feuillet, si l'on est bien renseigné, en introduiront un autre pour la première fois et après coup. « Vous triomphez, diront-ils, de notre prétention basée sur une reliure avec

fil et ficelles; mais que répondrez-vous si nous soutenons que la pièce était peut-être fixée sur onglet^ et si nous rendons oiseux votre raisonnement tiré de l'absence de trous de fil, de Timpossibilité du recollage des feuilles et de l'inégalité systématique des lignes du papier : — toutes preuves que nous abandonnons et dont nous sommes forcés de confesser l'absurdité?» — « Ohl en vérité, dira à son tour M. Feuillet, il serait par trop commode, alors qu'on est dans l'obligation de tout prouver jusqu'à l'évidence, de s'attribuer le privilège de ne procéder que sous bénéfice d'inventaire, par incertitudes et par hypothèses se succédant les unes aux autres à mesure qu'elles succombent et qu'on en a fait l'usage qu'on en voulait faire pour la diffamation et la calomnie I Le Tribunal ne saurait oublier, en effet, que dans leur attaque si développée et si riche en détails techniques, à propos de ce prétendu recollage imité des œuvres ténébreuses attribuées au cabinet noir de M. Libri, les adversaires de M. Feuillet n'ont soutenu d'autre thèse que la thèse de la reliure par fil et ficelle, et non par onglet. Le Tribunal ne saurait oublier la perfidie et la passion dont toutes les paroles de leur défenseur étaient empreintes pour mettre en relief ce qu'il appelait les preuves de la sophistication» Aujourd'hui que leur système est réduit en poussière, MM. Hauréau et Naùdet ne sauraient faire décemment et avec succès volte-face, et recourir à un système incompatible avec le premier, puisqu'il a pour base l'intégrité de la lettre contestée. A quelles fins ce changement de front? C'est pour faire planche pour l'avenir, c'est afin de pouvoir, si cette argumentation à double détente était accueillie, mettre la main sur toutes les pièces jadis reliées ou non reliées; car de tous les documents sortis des archives de famille et qui circulent par le monde autographique, il en est bien peu qui n'aient été ou reliés ou collés sur onglet, et que, dans les deux cas, ils porteraient avec eux, suivant la Bibliothèque, des traces révélatrices de soustraction.

BéflBtiill^ii Am mjmtémÊ^ de collage mmr «nglet

Mais, en résumé, le tardif argument croule comme le premier à l'examen du volume 712, d'où Ton prétend que le Montaigne de M. Feuillet aurait été tiré. Il y a des onglets, et encore fort courts, mais seulement pour porter les feuilles simplesy jamais pour les doubles. Pas une seule de ces dernières (et le Montaigne de M. Feuillet est double), pas une seule qui ne soit impitoyablement percée et cousue à grand renfort de fil et de colle-forte. Il y a mieux, tout prouve jusqu'à l'évidence qu'il a dû en être de même dans l'ancienne reliure brisée en 1 828 ; car les neuf dixièmes de ces pièces doubles sont soutenues d'un contrefort de papier dans le fond. Montées sur onglet, elles eussent été préservées intactes, tandis que, dès le moment que les fonds ont eu besoin d'être doublés et renforcés, c'est qu'ils avaient été déjà fatigués par l'aiguille et le fil, attendu que les feuilles d'un livre ne subissent pas impunément une double reliure en règle. Il faut le dire, ce volume 712, pour se borner à celui-là, est déshonoré par une reliure fort mauvaise. Des lettres importantes et de grands personnages contribuent comme leur» voisines à former le fond ou endossure du livre, et le relieur les a battaes directem«it et à nu, grattées, éreintées, baignées de colle-forte. M. Delarue, qui a beaucoup travaillé sur les manuscrits de la Bibliothèque nationale, disait que le bombement intérieur des volumes reliés empêchait d'exécuter commodément dans le fond les fac-similé. Il y a même telles pièces où l'écriture se perd dans le fond des volumes, et qu'on ne pourrait lire sans briser en deux le dos de ces livres. Ajoutez que les deux lettres de Montaigne, qui ont été retrouvées dans d'autres volumes de la même collection Dupuy, et qui sont sur feuilles doubles, n'ont pas été l'objet de plus de précautions. Elles ne sont pas ikhi plus montées sur onglets, mais cousues direct^iient comme le sont indistinctement toutes les pièces doubles du volume 712.

C'est ce dont MM. les membres du Tribunal pourront se convaincre, s'ils veulent bien se faire apporter ce volume 71 2 et les deux

autres volumes de la collection des frères Dopay. M. Feuillet de Couches attacherait un grand prix à ce que Messieurs roulussenl bien, en présence de ses adversaires, lui accorder cinq minutes dans la Chambre du Conseil pour leur faire la démonstration de tout ce qui concerne l'état matériel du Montaigne en litige. Il apporterait des pièces de comparaison de personnages contemporains du grand philosophe du Périgord.

Page 1