PAR L. MANOUVRIER
Dans une première étude sur le Pithecanthropus, j'ai essayé de montrer la légitimité de l'hypothèse de M. Dubois : que les pièces trouvées par lui représentaient une race intermédiaire entre les anthropoïdes et les races humaines les plus inférieures. Cette étude, communiquée à la Société d’Anthropologie le 3 janvier 1895, ne fut publiée que le 18 juillet 1895 !.
Je pus ainsi la faire suivre d’un P.$. dans lequel j’exposai que malgré les opinions contradictoires émises par Kraüse, Waldeyer,
. Virchow, W. Turner, Cunningham etc., l’opinion de M. Dubois n’était pas réfutée et la question restait ouverte. Ce premier travail parut in extenso dans le Bulletin de la Société un mois avant le Congrès zoologique international de Leyde, où la solution parut indécise.
Dans une deuxième étude ?, plus approfondie, faite après avoir examiné les pièces originales du procès et étant en possession
1 Un résumé a paru dans la Revue de l’École d'Anthropologie, le 45 février
2 Communiquée à la Société d'Anthropologie en plusieurs portions, du 7 novembre 1895 au 5 mars 1896. Elle a été attribuée par erreur à la séance du 17 octobre 1895 au lieu du 7 novembre. Elle a été publiée dans deux fascicules du Bulletin distribués l’un le 7 mai, l’autre le 26 juin 1896. Mais elle à paru au complet le 7 mai 1896 en tirage à part, résumée auparavant dans un article de la Revue scientifique, n° du 7 mars 1896 : le P. E. et la théorie transformiste.
M. Houzé n'ayant pas attendu la publication in extenso de la seconde partie de ma 2° étude, a rédigé sa critique seulement d’après la 1° étude, d’après la première partie de la 2° et d’après l’article de la Revue scientifique.
Son travail m'est parvenu le 9 juin 1896.
d’un moulage du crâne, j'ai conclu en accentuant mes premières conclusions et j’acceptai, après avoir cherché à la renforcer, l’'hypothèse d’une race précurseur et ancestrale inférieure aux races humaines connues.
J'avais pris soin de prévenir, par des considérations diverses, certaines objections faciles à prévoir; mais je n’ai point réussi à éviter, de cette manière, une perte de temps. Les objections prévues avec d’autres très imprévues ont été faites par M. le professeur Houzé, de Bruxelles, et je crois nécessaire d’y répondre en raison de leur grande diffusion, en raison aussi du mérite de leur auteur !.
Le terrain était déjà déblayé par les premiers travaux parus en 1895, lorsque M. Houzé eut a émettre son opinion devant la Société de Géologie de Bruxelles (fin d’octobre1895). Malgré lexamenrapide, dit-il, de chaque pièce, il conclut qu’il s'agissait de restes humains d’une race fort inférieure, mais se rapprochant très nettément de la race quaternaire de Cannstadt et de Spy. Jusque là Son opinion ne présentait rien de bien particulier et ne s’écartait nettement que de l’opinion émise par les anatomistes de la Société d’Anthrologie de Berlin qui avaient considéré le crâne de Trinil comme étant celui d’un anthropoïde. Car pour les anatomistes anglais qui avaient déclaré le crâne humain et pour moi qui, avec M. Dubois, le considérais comme un intermédiaire, le rapprochement des races humaines inférieures allait de soi. Le degré seul du rapprochement et son interprétation pouvaient être à discuter :
Sur ces deux points, l’opinion de M. Houzé s’est formée, semble-t-il, à la suite de la rencontre intéressante faite par lui, à l’autopsie d’un sujet tuberculeux, d’excroissances fémorales analogues à celles du fémur de Trinil et accompagnées de quelques irrégularités craniennes. Cette observation tendrait à expliquer la formation de la crête métopique du crâne de Trinil, erête anormale dont j'ai parlé dans la 2 partie de ma 2° étude en y attachant, je crois, l’importance convenable. M. Houzé, sans autrement approfondir et sans même considérer l’anomalie frontale, a exagéré la portée de sa découverte jusqu’à rattacher tout simplement le crâne de Trinil à la race quaternaire de Spy.
Pour donner plus de poids à sa manière de voir, le distingué
! D'E. Houzé. Pithecanthropus ereclus. Discussion. Extrait de la Revue de l'Université de Bruxelles, t. I, 1895-1896. — Mai.
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professeur de Bruxelles a pourtant senti la nécessité d’amoindrir par des critiques la valeur de l'opinion contraire. Leur multitude rappelle un peu la profusion des médicaments administrés par le médecin quand un bon remède fait défaut. Néanmoins, émanant d’une haute compétence, elles auront l'avantage scientifique de constituer, pour le travail de M. Dubois et pour le mien, pour le Pithecanthropus aussi, une épreuve dont nous devons plutôt nous féliciter.
Je ne m’occuperai pas des critiques adressées à M. Dubois, cet investigateur émérite pouvant fort bien les réfuter sans aucune aide s’il le juge à propos.
J’ai failli reculer, je l'avoue, devant la longueur nécessaire d’une réponse complète ; mais je me suis décidé parce qu’il s’agit d’une question importante qui ne doit pas être enterrée sans discussion suffisante. Mon savant adversaire a présenté sa critique avec une franchise un peu rude dont je suis loin de lui savoir mauvais gré et qu’il ne me déplaît pas d’imiter. On saura mieux ainsi à quoi s’en tenir, et le temps passé dans cette trop longue discussion ne sera pas totalement perdu si la question en litige y gagne un peu plus de lumière.
L. — DIVERGENCE DES CONCLUSIONS. —— QUESTIONS DE CLASSEMENT ET D£ DÉNOMINATION.
Précisons d’abord la divergence des opinions afin de ne pas discuter sur de simples mots.
« On pourrait croire, dit M. Houzé, en suivant la discussion à laquelle je viens de me livrer, qu’il y a divergence profonde entre l’opinion de M. Dubois, de M. Manouvrier et la mienne. Au fond nous ne différons que sur un point essentiel : je considère l'individu de Java comme un homme très inférieur que je rattache sans faire aucune hypothèse à la race quaternaire de Spy; celle-ci est pithecoïde par beaucoup de caractères.
M. Dubois et M. Manouvrier trouvent l'homme de Trinil plus pithecoide encore et le font rester à un échelon inférieur, intermédiaire ; c'est un être qu'ils ne jugent pas encore digne d’être appelé homme.
Ce qui me fait dire ce qui précède, c’est la phrase suivante que je trouve, p. 294, de la Revue Scientifique. « Du reste, dit M. Manouvrier, un anthropoide bipède et marcheur possédant un tel crâne n’est autre chose qu'un homme inférieur, car il a perdu les traits essentiels qui différencient l’homme des anthropoiïdes grimpeurs. »
Cette phrase était précédée, de la suivante : « Ce fait est nettement en faveur de lattribution du crâne à l’espèce humaine sous la réserve qu’il occupe un rang morphologique intermédiaire entre celui des anthropoïdes adultes et celui des races humaines les plus arriérées. »
Il n’est donc pas douteux que j'aie considéré comme un homme inférieur l'individu du Trinil. Sur ce point, d’ailleurs, je me suis longuement étendu dans la seconde partie de ma 2€ étude (p. 633 à 636). J’ai refusé de ranger le P. E. hors de la famille des Hominiens parce qu’il possède les caractères essentiels de cette famille depuis longtemps définie. J’ai seulement reconnu à M. Dubois le droit conquis par lui de choisir dans le cadre libre des genres et des espèces des appellations conformes à l'importance attachée par lui aux caractères différentiels. Sur ce point la complaisance des zoologistes est si grande, ordinairement, et l’individu de Trinil nous est si incomplétement connu, que la débaptisation du P. E. me semblerait être un excès d’autorité dépassant celui que l’on reproche à M. Dubois. Il est vrai que le genre pithecanthropus est encore à l’état d’hypothèse puisqu'il s’agit d’un seul individu, présentant quelques irrégularités et très incomplet. Mais il n’y a aucun inconvénient à laisser à cette hypothèse le nom qui la représente jusqu’à ce que l’on puisse opposer à cette hypothèse des faits et non d’autres hypothèses.
Après tout certäins caractères du crâne et l’aspect étrange des dents de Trinil autorisaient M. Dubois à supposer que son P. E. était un être assez éloigné morphologiquement du genre Homo tel que nous le connaissons. Il à rapproché ce P. E. du genre Hylobates sans pouvoir le faire entrer dans ce genre à cause des caractères attestant la locomotion bipède. En ce qui me concerne, j'ai cru devoir suivre M. Dubois dans la question de classement engagée par lui, estimant qu’il y avait déjà des faits propres à soulever cette question. J’ai présenté, en conséquence, diverses considérations à l’appui de la manière de voir de cet observateur distingué. Je persiste à croire avec lui que l’espèce ancestrale d’où est issu le P.E. se rapprochait du genre Hylobates plus probablement que de tout autre genre connu d’anthropoïdes.
M. Houzé ne partage pas cette opinion. Il dit que Broca considérait « somme toute » les autres anthropoïdes comme supérieurs au gibbon. Il énumère ensuite un certain nombre de caractères par lesquels les gibbons s’éloignent de l’homme. Nous connais-
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sons ces caractères, mais nous ne prétendons pas que l’homme ressemble au gibbon. Nous pensons que si quelque race à pu passer graduellement à l’état de Pithecanthropus, ce devait être, parmi les races hylobatoïdes, la moins éloignée de l’homme, et qu’en outre elle ne s’est pas transformée sans perdre ses différences évidemment.
Parmi les caractères des gibbons j'ai fait observer, dans la 2e partie de ma 2 étude, non lue par M. Houzé (p. 629 et suiv.), que certains de ces caractères rendaient plus faciles au gibbon qu’à tout autre anthropoïde l'adoption de la marche bipède d’où ont pu dériver, directement ou indirectement, de très nombreuses modifications morphologiques.
Parmi les caractères du genre gibbon cités par M. Houzé comme défavorables à hypothèse de M. Dubois, je trouve la forme des arcades sourcilières, la longueur énorme des membres supérieurs, la petitesse de la taille, la faible obliquité des fémurs, et la faible obliquité du cœur, tous caractères dont la modification sous l’influence du changement du mode de locomotion et de ses conséquences n’est vraiment pas inexplicable.
Pour ce qui est des objections tirées des caractères fémoraux, -elles seront réfulées plus loin (chapitre FÉMUR).
Pour les caractères cérébraux, je renvoie à ma 2€ étude et je maintiens que le cerveau des gibbons, tout au moins celui de l'A. lenciscus que j'ai pu examiner, présente nettement le type humain. C’est aussi l’avis de mon très compétent collègue Chudzinski. Il ne s’en éloigne que par des caractères secondaires les plus certainement modifiables sous l'influence du seul accroissement de la taille, surtoui si cet accroissement est accompagné de la transformation locomotrice supposée (V. 2e étude p. 636 et suiv.).
Cela dit, la question me semble encore trop peu documentée pour mériter de longues discussions. Elle me paraît tellement secondaire, pour le moment, qu'après avoir réservé le droit de M. Dubois, approuvé son hypothèse et désapprouvé le triple nom proposé par M. Houzé, je déclare que ma propre opinion se fût accommodée et s’accommoderait encore d’une débaptisation complète. L’homme quaternaire de Spy est désigné sous ce simple nom. Qu’on en fasse autant, si M. Dubois le veut, pour l’homme pliocène de Trinil ; et ce n’est pas moi qui réclamerai.
Ce qui importe, c’est la constatation de ce fait : que l’infériorité craniologique des races humaines fossiles, d’après les spécimens
que nous en connaissons, croit en raison de leur antiquité. Voilà ce que la découverte de M Dubois contribue à établir et ce n’est pas un fait de médiocre importance.
Il ne faudrait pas faire dégénérer cette question en une querelle de mots, ni entraîner la question principale dans l’obseurité qui enveloppe la question ultérieure d’origine du Pithecanthropus, ni rattacher tout simplement à la race quaternaire de Spy, une race pliocène de Java, représentée par un individu aussi inférieur que celui de Trinil.
M. Houzé a qui appartient cette opinion essentiellement hypothétique fait observer « que la race de Spy est pithécoïde par beaucoup de caractères ». Mais le crâne de Trinii est beaucoup plus pithécoïde encore. Il est en même temps beaucoup plus complètement fossilisé ; il a été trouvé, comme le reconnaît M. Rutot, en position géologique indiscutable et il est contemporain, affirme M. Dubois, d’une faune néo pliocène bien caractérisée, affirmation aujourd’hui contrôlée par les paléontologistes les plus éminents. Dans ces conditions la question de baptème importe peu et la divergence qui existe entre l’opinion de M. Houzé et la mienne provient de ceci : que le crâne de Trinil ne lui semble pas être plus pithecoïde que l’un des crânes de Spy. |
Car pour la question de savoir si l'individu de Trinil était un homme, c’est pure affaire de mots. Je l’ai qualifié d'homme inférieur à diverses reprises et M. Houzé l’a qualifié d’homme très inférieur. Il reste à bien s’entendre sur ce que l’on entend par homme et par être intermédiaire afin qu'il ne reste aucune ambiguité possible.
Représentons par une ligne AD la famille entière des Homi- - niens qui, pour la théorie transformiste, comprend, outrele genre Homo dans son état connu CD, une portion inconnue fossile CA reliant la portion connue à un ancêtre anthropoïde quelconque A, Quand on dit que lindividu de Trinil appartient à l'espèce humaine cela signifie qu’il peut rentrer dans la portion CD en deçà d’une limite L que, pour les non-transformistes, l'espèce humaine ne saurait franchir.
T T L A C D Trinil Spy Australiens
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Quand on dit, au contraire, que la race de Trinil est inférieure à toutes les races humaines connues y compris la portion GC, on la considère par là même comme une de ces races intermédiaire TT? qui, selon la théorie transformiste, ont dû former la portion inconnue de la ligne AD. Qu'on range ou non cette race dans le genre Homo, ce qui importe peu pour les transformistes, on la considère comme un des intermédiaires fossiles théoriquement prévus. Contredire cette opinion et rattacher l’homme de Trinil à la race de Spy c'est admettre qu’il s’agit toujours de la portion CD représentant sans théorie l’espèce ou le genre Homo. Telle a été l’opinion primitive de sir W. Turner et de Cunningham; opinion qui s’est peut-être modifiée après l’examen direct des pièce du procès ; telle est celle de M. Houzé.
D’après l'opinion contraire, le P.E. représente une de ces races humaines fossiles que prévoyait la théorie, car elle est intermédiaire morphologiquement, par son crâne, entre les races humaines les plus inférieures et le type anthropoïde. Un partisan de la théorie transformiste n’a aucune répugnance à considérer cette race comme humaine et à dire « l’homme de Trinil » puisque, d’après la théorie, la chaîne AD est nécessairement ininterrompue. Quels que soient les noms que l’on jugera à propos de donner aux divers anneaux de cette chaîne il s’agira toujours d’hommes plus ou moins inférieurs Jusqu'au point où le type du bipède marcheur disparaissant, l’on sortira de la famille définie des Hominiens pour entrer dans une autre branche de l'arbre généalogique de l’homme.
Préfère-t-on trancher la question en disant que le crâne de Trinil recule simplement la limite L'au-delà de sa position actuelle, de même que les crânes de Spy ont reculé cette ligne L en ce qui concerne les races d'Europe? D’après ce que je viens de dire, Je n'y verrais aucun inconvénient, puisque cette limite L me paraît être destinée à reculer par degrés successifs jusqu’au niveau A.
La question aujourd'hui agitée se présente pour la deuxième fois, car elle s’est déjà présentée à propos du Néanderthal et de Spy.
Qu’objectait-on alors aux partisans d’une race humaine quaternaire et inférieure? Exactement ce que l’on objecte aujourd’hui aux partisans d'une race pliocène plus arriérée.
On prétendait : 1° que la question géologique était réservée; 2 qu'il s'agissait de crânes pathologiques ; 3° que, d’ailleurs, on
pouvait trouver encore aujourd’hui dans la rue des crânes sem-. blablement conformés. | VONT:
Telles sont, du moins, les objections reprochées à M. Virchow l'an dernier dans une communication faite à la Société d’Anthropologie de Bruxelles. Et M. Houzé de concert avec M. Fraipont, critiqua vertement à ce sujet M. Virchow *.
L’analogie avec la question actuelle n’est pas invoquée ici à titre d’argument, mais elle est frappante; car en laissant de côté les discussions d’ordre accessoire, on trouve dans la critique du P. E. par M. Houzé les trois mêmes objections fondamentales qui étaient dirigées par Virchow contre la race de Spy. Nous répondrons à toutes ces objections.