‹ Réponse de Mgr [i.e. Monseigneur] l'Évêque d'OrléansChapitre 5 sur 5 · NIONS · texte numérisé non relu

NIONS

Il s’agissait de la grave question de savoir si « la ju- « ridiction épiscopale est toute tntiere dans la personne « du Vicaire de Jésus-Crist, d’oil elle émane, comme de sa * source , pour se répandre sur tous les Prélats infé- « rieurs » (2).

On voit l'analogie , ou plutôt l' identité de cette question avec la question actuelle , surtout posée dans les termes où vous la posez, cher seigneur.

Les ardents obtinrent souvent , raconte Pallavicini , qu'elle fi)t mise en délibération ; elle agita profondément le Concile. Eh bien ! qu’arriva-t-il ?

« On ne put jamais s'accorder sur cet article » (3).

On chercha beaucoup, longtemps, mais en vain: on ne put pas tomber d’accord.

C’est alors qu’ il y en eut qui prirent le rêle de con-

(1) Pallavicini L. XXIV. C XIV. n. 14.

(2) Ibid.

(3) Ibid.

ciliateurs ; ils cherchèrent des formules mitigées , mitoyennes ; mais le Pape Pie IV, ni le Concile ne voulurent pas de ces habiletés, pas d’équivoques, pas de germes de discordes futures ; la volonté du Pape fut « qu'on « ne louchât pas aux articles sur lesquels il y avait dissi- « dences d'opinions » (1).

Voilà une vraie sagesse et une vraie grandeur ; voilà, comme dit excellement Pallavieini , un amour bien entendu de la paix.

Je suis, quant à moi, pleinement dans ces pensées. Si je vois à une définition formelle les inconvénients que les savants auteurs du Postulatum plusieurs fois cité par moi ont énumérés avec tant d'autorité , je pense aussi que les formules mitigées, mitoyennes, loin de rien terminer , réveilleraient avec plus d’ardeur que jamais les vieilles querelles, et j’ajouterai qu’elles n’ honoreraient pas le Concile.

L’Europe et le monde nous regardent ; et nous ne sommes pas rassemblés ici sous leurs yeux pour aboutir à des habiletés théologiques ; pour faire une définition que l’ istoire pourrait ranger un jour parmi les équivoques célébrés.

(1) Ibid. — Voyez aussi Histoire du Concile de Trente par le P. Prat. L. V. p. 283. Dans une des discussions soulevées sur cette affaire, le Pere Laynez , dans un discours resté célébré , eut des conclusions semblables : « Il conclut en disant qu'il fallait définir « que les evêques sont institués de droit divin, quant à l’ordre , « mais ne rien dire de la juridiction , sur lequetle les docteurs « étaient si partagés ; que le Concilo n'était point rassemblé pour « décider les questions agitées dans l'école, mais pour condamner « les hérésies, et opérer la réforme des meeurs » — Le P. Prat, Ibid. p. 209.

Je pense, quant à moi, que les délicatesses de 1’ honneur pour l’ épiscopat catholique sont plus hautes que des expédients habiles , et des triomphes d’ école ou do parti. Il ne s’ agit pour personne dans un Concile do vaincre on d’étre vaincu ; il ne s'agit pas de satisfaction à obtenir ; mais de la grande œuvre pour laquelle nous sommes réunis ; or ce n' est pas pour statuer plus ou moins périlleusement sur son infaillibilité , que le Pape nous a fait venir à Rome; il nous a posé d’autres et plus urgentes questions.

Non, cher et vénéré Seigneur, la prétendue nécessité que vous invoquez n' existe pas ; pas plus après les écrits que vous incriminez qu’avant ces écrits, et lorsque déjà vous-même proclamiez que cette nécessité était dans l’air ; et aujourd’hui comme hier, comme à Trente, comme toujours, le Pape est pleinement libre, et le Concile aussi, de ne pas poser une question dont le seul bruit soulève déjà des tempêtes que vous entendez gronder , et qui effraient des âmes non moins fortes que la vôtre, et qui ne vous le cèdent en rien , cher Seigneur , pour le dévouement à l’Eglise.

Et si le Saint Pere prenant en considération les motifs quo nous lui alléguons, et ceux que le désir de la bonne issue du Concile peut aussi lui fournir, écartait par sa souveraine initiative cette question, et fixait le Concile dans la voie qu'il lui a lui-même tracée, personne certes ne se méprendrait sur cette conduite du Saint Père.

Je citais tout à l’heure Pallavicini; je le citerai encore. Il défend, contre Fra Paolo, la liberté du Concile de Trente; et voulez- vous savoir un de ses arguments? Lisez:

« La nature des décrets rédigés dans le Concile est bien « capable de faire tomber toute espèce de soupçon: on n’a

« pas fait une seule décision dogmatique, pas un seul statut « de discipline, au profit des Papes (I). »

Ce qui n’empécha pas, comme le même Pallavicini l’établit ailleurs , que les résultats définitifs du Concile do Trente ont été très favorables à la puissance Pontificale.

S’il m’est permis en finissant de dire toute ma pensée , est-ce qu’il n’y aurait pas ici , au contraire , Monseigneur , pour le Saint Père , une intervention pleine de magnanimité et de noblesse? Il n’est pas, comme vous le dites, sous le coup de la nécessité. Il n’a pas posé la question ; elle n’est pas le but du Concile ; elle n’est pas dans le programme, elle ne fait que troubler les esprits et retarder les travaux utiles. Elle ne peut d’ailleurs arriver au Concile, si ce n’est par la commission que le Saint Père a lui-même instituée et nommée, c’est à dire après tout par Lui-même. Il est le maître, pleinement le maître, seul le maître, de l'accueillir ou de l’écarter. Et si, dans sa haute sagesse, purement et simplement il l’écarte, comme fit le Pape Pie IV, au Concile de Trente, la vérité est que jamais Pape n’aura donné un plus haut exemple de prudence consommée, de modération dans la force, et n’aura plus efficacement grandi son autorité dans l’admiration universelle.

C’est alors qu’avec toute la catholicité, l’Europe, le monde entier applaudirait; c’est alors que le Concile ne serait plus qu’un cœur et qu’une àme, et que ces evêques, qui sont tous, tous, si dévoués au successeur de Pierre , et qui souffrent si protondément de la lutte engagée, se sentiraient soulagés, et reprendraient , en bénissant la haute sagesse du Père commun , les travaux du concile avec un nouveau courage et une joie immense.

On demande que le Concile du Vatican soit a son ponti- (1) Livre XXIV, Ch. XIV, N. 9.

ficat un couronnement glorieux. Oui, sans doute, et c’est bien à tous notre désir et notre espérance. Mais, si dans l’oubli de toutes les questions irritantes, et avec l’assistance de l’Esprit de Paix et de Lumière, nous faisons, comme il doit l'ètre enfin , ce grand Concile que lo Saint Père a voulu et que le monde attend : quelle couronne plus belle pourrions-nous déposer sur le front vénéré du Successeur de Saint-Pierre I

C’est assez , cher et vénéré Seigneur , et je m’arrête. Je n'ajoute plus qu' un seul mot.

Il y a une éloquente invitation que, mêlant mon nom à. des noms saints et illustres, ceux de Saint Augustin et de Fénelon, par deux fois vous m’adressez.

A cela, je répondrai simplement deux choses : je no mérite pas un tel rapprochement ; et il n'y avait pas lieu d’ailleurs à me citer ces grands exemples , qu’il n’ya pas lieu de suivre ici. Je ne puis acheter au prix de mes convictions persistantes et de ma sincérité l' incomparable honneur de les imiter.

Monseigneur, j’ oserai le dire simplement à votre Grandeur, puis qu'elle m'a interpellé sur ce point: Je ne peux regretter ce que j’ai fait. Je sais sous quelle impulsion j'ai agi, et avec quelle conscience du service pressant qu’il s'agissait de" rendre. Tcstis in coelo fùlelis! Et dans le peu que j’ai pu faire pour Dieu et pour l’Eglise en toute ma vie, je no vois pas un seul acte où mon intention ait été plus droite, ma résolution plus pure, ma conduite plus parfaitement désintéressée , et du côté où, quelles que soient les amèrtumes qui parfois s’ y rencontrent , sera toujours , avec tout mon dévouement, mon invincible amour.

Le bou sens et la bonne foi le faisaient sentir ainsi

à uu vénérable Evêque: < Il faut, me disait-il, pour avoir « fait ce que vous avez fait , que vous soyez bieu con- « vaincu! » Cet Evêque disait vrai : ne le penserez-vous pas comme lui?

Non, ma conviction, cher Seigneur , n' a pas été ce que vous dites dans votro lettre ; elle s' est trouvée puisée à d’ autres lumières; elle est venue d’une plus haute inspiration. Ma conviction a été celle des malheurs où l’on pouvait jeter l’Eglise, du péril que l’on ferait courir aux âmes, et de la suprême nécessité , dans la crise religieuse de ce siècle, de prévoir les conséquences de nos actes, de ne pas aigrir les maux du temps , de no pas nous tromper sur la nature des remèdes.

Certes, je puis le redire, Monseigneur: dans la contention d’amour pour le saint Père, je ne me suis jamais laissé vaincre par personne : ou m' a vu assez souvent sur la brèche; et si d'autres luttes pour la religion ont occupé ma vie, aucune, vous me forcez à le rappeler, n’ y a tenu une plus grande place.

J’ai combattu de même et toujours, sans jamais regarder au nombre, l'impiété, et ses doctrines subversives, et ses ligues funestes.

C’est l'honneur de ma vie militante d'avoir été insulté, autant que le fut jamais un Evêque, par les adversaires de la religion et de la société.

Il n’ y avait qu’ un dernier sacrifice , dont je n’avais pas encore rencontré l'honneur; mais il s'est offert à moi: je no l’ai pas fui. Je me suis donc exposé pour ce que j’ai cru le salut do l’Eglise aux injures d’ une partie de ceux-là mêmes qui autrefois m’ applaudissaient: et aucune no m’a été épargnée.

J’ai brisé cette popularité, telle quelle, que je n’avais

pas cherchée , et qui pour tant de gens est une idole ; uon sans savoir ce que je faisais , mais sans hésiter, je 1 ai sacrifiée à ce que je croyais, et crois toujours, plus que jamais, avoir été un grand devoir. Ce devoir, je l’accomplirai jusqu’au bout.

Les injures d’ ailleurs me touchent peu; je sais les souffrir; et je m’en console facilement lors surtout que je les vois adressées', en même tems qu’ à moi , à de grands et vénérables prélats, Evêques, Archevêques, Cardinaux même, de toute nation, plus dignes que moi de tout respect, et livrés comme moi, chaque jour, aux libres insultes, qui partent d’ ici même, des portes du Concile.

Quant à l’adjuration et aux réflexions que vous m'adressez, chacun de nous n’a-t-il pas le devoir de se les adresser à soi-même ? Les hommes exposés aux luttes publiques, quelles qu’elles soient , ont toujours un péril à craindre; ou peut se trouver à la fin amené, sans s’ en être aperçu, à ce point redoutable , où l’on ne veut pas revenir, ni céder; où l* impatience gagne, où l'on se précipite, où l’on dit qu'il faut en finir; où la raison n’est rien, où les arguments ne sont rien, où les partis-pris sont tout. La vertu même et la douceur du caractère ne préservent pas toujours de cette exaltation de l’esprit.

Certes, en écrivant ces choses, je dois plus que personne, comme dit admirablement notre Pontifical , me souvenir de mon infirmité : Memor conditionis meœ. Mais enfin nul de nous n’est de meilleure condition que ses frères, et ne doit oublier qu’il y a des immolations de nous-mêmes, de nos vues, de nos engagements, que nous pouvons être appelés à faire au bien général , moi comme vous, vous comme moi, nous tous.

Mais il est temps, cher et vénéré Seigneur, de finir et j’achève. s

Sans doute, il est pénible de se trouver en dissentiment public sur de telles questions avec des hommes , avec des Evêques qu'on vénère et qu’on aime. Mais il est doux de savoir qu'il y a une région supérieure où l'on se rencontre, dans la sincérité du dévouement pour l'Eglise, et dans la sérénité de l’amour pour le Père commun.

Veuillez agréer , Monseigneur , le fidèle hommage de tous mes biens dévoués respects.

V FÉLIX, Ecêtjue d'OrUam.

Rome, I er Mars 1870.

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