VAINS ARGUMENTS POUR PROUVER LA NÉCESSITÉ D’UNE DÉFINITION
Mais c'est peu pour vous, Monseigneur, de supprimer la question d’opportunité; de nier les périls , de nier les difficultés historiques et théologiques ; vous allez plus loin, et posez, sans la moindre hésitation, comme sans la moindre preuve sérieuse, la thèse de la nécessité : ces affirmations imperturbables sont une dos choses qui frappent le plus dans vos polémiques; mais si cela prouve , Cher Seigneur, votre grande bonne foi , cela ne suffit pas à démontrer vos thèses. Je ne connais rien en vérité de moins solide quo tout ce que vous alléguez ici.
Vous commencez par un historique de la question, à vo-
tre insu assurément , bien incomplet et bien partial. En face des difficultés que vous êtes forcé de voir , sinon de confesser, vous sentez aujourd’hui de quel poids pèse sur ceux qui l’ont assumée la responsabilité de ces polémiques, et vous essayez de renvoyer cette responsabilité à d’autres ; mais c’ est impossible absolument ; les faits et les dates s’ y opposent. Vous dites que « tout le monde connaît cette histoire. » Non, cher et vénéré Seigneur, et vous même paraissez l'ignorer étrangement. L’ayant donc ainsi méconnue et faussée, vous m'obligez à la refaire.
Qui a tout commencé ici ? Tout le monde le sait , la Civiltà et l ’ Univers ; et leurs violents échos dans le monde. Ce sont ces journaux qui ont appris tout à coup au monde Catholique que le Concile œcuménique s'occuperait de questions dont le Pape, dans le programme qu’il traçait au Concile, ne disait pas un seul mot. Ce sont eux qui ont annoncé à l’Eglise que cette définition se ferait, et se ferait par acclamation: thèse soutenue jusqu'à ces derniers jours par VUnivers. Aujourd'hui, l' acclamation, ce journal ne la réclame-t-il pas encore, quand il repousse la discussion T De plus, ces journaux disaient que le Concile définirait un autre dogme, celui de l’Assomption, et que tout le Concile, se réduisant à peu près à ces deux définitions, serait très court; que « la minorité éloquente » serait réduite au silence par la majorité. Cher et vénéré Seigneur, vous dites, vous, que « ces choses là étaient dans l’air, c’est à dire dans la nature « même des choses et des grandes circonstances qui s’ap- « prochaient». Mais on est vraiment surpris d’entendre parler de la sorte en cette grave conjoncture.
Avez-vous donc oublié T étonnement qui saisit les esp rits , en France et dans toute l’Europe , quand on en-
tendit parler de ces deux définitions, que la Bulle d'indiction du Concile ne faisait en rien pressentir? Quel étonnement à Rome même, parmi ceux qui n'étaient pas dans le secret , c’ est à dire parmi tout le monde à peu près ! Voilà comment, trahissant trop têt un plan habilement caché jusque là, la Civillà révéla ce qci était dans l’air. Et voilà ce qui ne permet à personne le moindre doute sur les véritables initiateurs du mouvement.
Pour vous, Monseigneur, vous n’êtes venu, je le dois reconnaître, qu’après ces témérités étranges, que vous avez pourtant cru pouvoir excuser; mais vous êtes venu le premier, avec Monseigneur Manning , parmi les Evêques; ot après une première brochure, il y a huit mois, vous avez traité expressément , dans un écrit spécial, à la date du 8 Juillet, la question même de l'opportunité.
Et je le dois ajouter , puisque vous avez provoqué ces explications, il n'est pasplus généreux qu’équitable, dans une question d’initiative, de s’autoriser d’un livre qui n’existait pas encore, et de se disculper en accusant de cette sorte un de nos Collègues, que la polémique naguère ménagé. Il y a ici, cher et vénéré Seigneur, des dates qu'il n’est au pouvoir de personne d’effacer. Il faut avoir chacun le courage de ses actes.
Quant â moi, mes Observations sont du onze novembre. Elles no sont venues qu’après les adresses présentées à des Evêques; après les provocations faites du haut de la chaire par des Vicaires Généraux dans les Cathédrales mêmes; après les articles deY Univers contre les Catholiques du Correspondant ; après la première et la deuxième lettre de Monseigneur Manning; après les homélies et les lettres de quelques Evêques contre le livre alors connu de Monseigneur Maret; après tant d’articles publiés tous les jours
par certains journaux religieux ; enfin, après vos propres écrits, cher Seigneur. Je ne me suis décidé, avant le Concile, en face des violences croissantes de la polémique et des démonstrations organisées, à me mêler un moment aux luttes du dehors, et le dernier, que pour les prévenir au dedans.
Ma détermination n’ était pas faite pour plaire ; et les conséquences en étaient faciles à prévoir. Ce que j’ ai fait vous a causé un profond étonnement; vous ne vous l’expliquez pas. — Il faut avouer en effet que les ordinaires calculs qui conduisent les hommes y ont été bien étrangers.
Qu’est-ce donc qui m’a déterminé? Ce qui se passait au dehors, et ce que j’ai senti dans mon Ame; la situation que je voyais et le cri impérieux de ma conscience.
Au moment le plus inattendu, et du côté où sont mes affections les plus chères, sur une question tout à coup soulevée au sujet des prérogatives pontificales et d’une définition dogmatique à demander au Concile, une agitation se fait, toute d’amour en apparence pour le Saint-Père. On veut d'abord que la chose arrive par acclamation. Lo bon sons public s’y refuse. Les journaux se passionnent: sous leur pression quotidienne un violent courant est produit dans l’opinion; ceux qui résistent sont des suspects; un torrent d’ injures et de calomnies tombe sur eux, et les foules passionnées dont on égare et exploite les meilleurs sentiments, accueillent tout aveuglément.
Mais d’un autre côté, un grand nombre de fidèles se troublent et s’alarment. Sans parler de certaines manifestations où il faut voir à tout le moins de graves symptômes, je me suis trouvé pour ma part le confident d’ une multitude d’ Ames inquiètes, émues, et depuis que j' ai écrit, combien de catholiques, et des meilleurs, prêtres
et laïques, des plus dévoués au Saint Siège , des plus éminents par la position sociale et par l’ intelligence, des plus au courant de l’état des choses en Europe et dans le monde, m’ont écrit et remercié avec un sentiment profoud de soulagement et avec des accents auxquels moi-méme je ne m’attendais pas. Non, ce n’etait pas 1’ unanimité sur la question débattue entre nous, cher Seigneur, qui régnait avant que j’eusse parlé; c’était d'un côté la violence, et de l’autre un étonnement silencieux et attristé ; ou si quelque voix s' élevait, elle était aussitôt couverte de clameurs et d'injures. Cette situation pesait sur une foule de consciences : voilà ce que révèle cette correspondance spontanée, venue à moi de tant de pays à la fois, et qui se continue à Rome même, si multipliée, que dès l’origine j’ai dû renoncer à répondre. Si c’était le moment de tout publier, vous verriez, cher et vénéré Seigneur, s’il y a, ou non, dans l’Eglise sur cette grave question d’ opportunité , sur les délicatesses de cette grande affaire, l’accord et la certitude que vous pensez.
Ce qu’il y a, c’ est tout autre chose.
A côté et en avant de vues et de convictions que je respecte, il y a , Monseigneur , en France et ailleurs , une presse passionnée, une agitation bruyante et factice , une offuscation violente des esprits, des entraînements trop souvent irréfléchis et impétueux; mais tout cela dans un cercle relativement très étroit, tout cela en dehors d’une immense multitude d’hommes, qui sont de vrais et sérieux chrétiens, mais qui, dans des questions de cette nature, n’ ont pas le goût d’afficher leur nom ; et aussi tout à fait en dehors de la partie influente et dirigeante de la socié" té. Et en définitive, le déplorable résultat de tout cela, c’est, je n’ai sur ce point aucun doute, de créer une pro-
fonde illusion touchant l' état réel de l' opinion catholique, et de préparer peut-être des désastres, inévitables suites , dans la politique ecclésiastique, comme dans la politique séculière, des illusions et des erreurs de fait sur le véritable état des esprits.
Je savais, je voyais ces choses; et en même temps j’étendais plus loin mes regards’, sur nos frères séparés, et le monde entier. Me défendant à la fois de tout enthousiasme, comme de toute préoccupation de parti pris ou de système, je cherchais à me rendre un compte exact de la situation générale, de la société contemporaine ; et c’est alors surtout que, descendant en ma conscience, j'ai compris qu' un grand devoir m'était imposé, et plus ce devoir m’ apparaissait douloureux , plus il le pouvait devenir, et moins je devais hésiter.
Voilà, sur l'histoire de cette polémique, et sur mon intervention dans ce débat, la vérité complète. Il ne faut donc plus nous dire, comme vous le faites dans la phrase plus qu’ étrange de votre narration, que la définition était dans l’aik. Nous connaissons les souffles violents et téméraires qui 1’ y ont apportée. Et plaise à Dieu qu’on ne soit pas un jour condamné à so rappeler cette grave parole de l’Ecriture: Ceux qui sèment le vent, font moissonner les tempêtes.
Et maintenant, comment prouvez vous la prétendue nécessité de cette définition? Car c’est jusque là, Monseigneur, que vous allez. Ce n'est pas assez pour vous que la définition soit opportune ; il faut qu' elle soit nécessaire. Et pour le prouver , vous avez quatre arguments : à savoir, que la question n'est pas libre; puis la déclaration de 108‘2; puis la sit uation présente; et enfin les conséquences du silence. Examinons ce que valent ces quatre arguments.
La question n’est pas libre. Vous le disiez dans votre lettre sur l'opportunité, et vous le prouviez en particulier par l’autorité de Melchior Cano. Il s’en suivait que dès le temps de ce théologien, la question , selon vous, n’était pas libre. C’est là, Monseigneur, une étrange assertion !
La question n’est pas libre , dites-vous : la Théologie est unanime. C’ est avec une parfaite bonne foi que vous dites ces choses. Je me bornerai à vous citer ici une partie des théologiens, car je ne puis les énumérer tous, qui, sur cette question ont été d’une opinion contraire à la vôtre (1).
(1) Voici une liste bien incomplète: je la donne simplement telle qu’elle m’est communiquée par un des plus savants théologiens d’un des ordres religieux les plus illustres.
Alphonse Tostat , un des plus célébrés Docteurs espagnols do l’Université de Salamanque ( 15 e siècle ) , et que Bellarmiu appellait stupor mundi.
Adrien Florent, savant théologien de l’Université do Louvain qui fut depuis le Pape Adrien VI ( 16 e siècle): Certum est quod
Papa possit «rare in re quas langit /idem... per suam De-
cretalem ( Hadrian. comment, in 4 lib. sententiarum ).
Jacques Almain professeur au collège de Navarre (15 e siècle), De Potestate ecclesiastica et laicali C ■ 3.
Jean Gerson , lo célébré chaneellier de 1’ Université do Paris ( 15 e siècle ).
Nicolas de Cusa , cardinal et Evêque de Brixen , Allemand , ( 15® siècle ).
Jean Drieho, uno des gloires de l'Université de Louvain (1(1® siècle), Lib. 4 de Dogmatibus Ecclesiast. c. 4\ et Lib. II De christiana libertate. Cap. 11.
Alphonse de Castro théologien espagnol, de l’ordre do S. François ( IC® siècle ).
Devant de telles autorités, Monseigneur il y a lieu, vraiment de s’ étonner que votro Postulalum ait cru pouvoir parler ici de tradition unanime, unanimis traditio: com-
Pierre d' Ailly , Chancellior do 1* Université de Paris , Cardinal, surnommé le Marteau des hérétiques (15 e siècle).
Jean Major, Écossais, Docteur do 1’ Université de Pari» (15* siècle ).
Nicolas Tedeschi, dit le Panormitain, célèbre canoniste, Archevêque de Palermo ot Cardinal (15 e siècle). Son opinion est attestée par Martin Navarre , qui s ’ y montre lui môme très favorable.
Dominique Soto, espagnol , théologien do Salamanque, do l’ordre des Frères Prêcheurs ( 16 e siècle ).
François Zararella, Cardinal ot Archevêque de Florence, qui fut maitre du Panormitain. (15 e siècle) De Concil Basil. 1 . Parte, N* 18.
Nicolas Aimeric, théologien espagnol (11 e siècle). Falsum est quod in his qua pertinent ad (idem vel mores determinatum semel per Summum Pontificem , non possit per alium rétracta i et il cite plusieurs faits à 1’ appui.
rierre Ortiz ( 10 e siècle ).
Jodoc Clictovéb , théologien de Paris ( 16 e siècle ). Dans son Compend. veritatum ad (idem pertinentium.
Jean Arboreus, théologien de Lyon (16 e siècle) Lib. 1, Thoosophiæ C. 33.
François Victoria, théologien do Salamanque, do l’Ordre des Frères Prêcheurs, (16 e siècle) Lib. de potestate Papae cl Concil. propos, 11.
Claude de Saintes, théologien do 1’ Université de Paris (Apo« logiæ l’heodori Bezte responsio ).
Jean Cochlée , théologien allemand, ( 16 e siècle ) dans son livre intitulé Æ<jvi/atis discussio.
Pierre Albin Tretius , théologien italien ( Tract, de Pontificia potestate , ad Clement. VII. )
me si tous ces hommes-là n’existaient pas ou n' étaient rien ; et il faut avoir une bien grande assurance , pour écrire qu’une thèse niée, ou réduite à l’etat de simple opi-
Pierre de Monte célèbre canoniste, Evêque de Brescia (15 e siècle ) Tract, de I\>tcstate Pontif. sub initio.
Thomas CAurÉOE, Evêque de Fellro ( 16' siècle): De Concilia e. 11.
Clément Montilian , Cardinal de l’ordre des Frères-Mineurs. (Compcnd. Instilutionum théologie, c. 19).
Jerome Albani , Cardinal ( 16' siècle) de Poteslatc Papae. i. port. n. 126.
Nicolas Clemengis, Recteur de l'Université de Paris (H' siècle).
Van Espen. Lo célèbre canoniste Belge (17 e siècle).
Thomas Charmas (de Eicles.)
Frédéric Nausba, Archevêque de Vienne, un des Pères du Concile de Trente.
Noël Alexandre, théologien, historien ecclésiastique célèbre (18 e siècle).
On peut citer pour la même opinion des Facultés do Théologie qui remplirent le monde do leurs disciples, telles que celles de Paris , d’Angers, de Toulouse, de Cologne, d’ Erfurt, de Vienne, de Crucovie ; etc. en Italie même , celles de Pavie , de Bologno ; et d’autres, citées par Tournely, de Ecclesiâ, t. II, p. 182.
C’était, on le s lit, l’enseignement de l’ancienne Sorbonne, dont la doctrine fut suivie par la pluspart non seulement de nos théologiens , mais aussi de nos canonistes français, comme 1’ atteste Navarre (Cap. novit. not. 3. )
Duval lui-même, qui le premier s’ écarta du sentiment de ses confrères, n’ en reconnaît pas moins que l’infaillibilité du Pontife Romain n’ est pas do foi : Responsiunes Pontifiais non esse de fide, donec unicersalis Ecclesiâ, ijuam de dde est errare non passe, cas acceplaverit. ( Elcnch. q. 2. p. 265. Edit. Rom. 1611 ).
Parmi les théologiens plus récents et que tout le monde con-
nion par tous ces théologiens , et tant d' autres , « a la « splendeur d’ une vérité confessée par les plus grands « noms de la théologie dans tous les siècles. »
naft , on peut citer, outre notre grand Bossuet , Veron , Fleury, Tournely , Lahogue , Reynier , les frères W.illemburcli , le Cardinal de la Luzerne, le Cardinal de Bausset, Mgr. Frayssinous, Mgr. Bouvier, Jean Moehler , etc. etc.
Nommons encore: le controversiste Irlandais Thomas Maguire,
L’ Evêque do Kildaer, Jacques Doyle, et Murreay Archevêque de Dublin, dans leur déclaration au Parlement.
Le grand historien Lingard.
Arthur O' Leary, célèbre controversiste.
Le Rev. Doct. O’ Connor bibliothécaire de Stowe.
Le Rev. Doct. Lanignan , qui professa le droit canon A l’Université de Pnvio.
Le Doct. Baines , Evêque de Bath.
Béringlon et Kirke. controversistes anglais. (Voir l’édition revue et augmentée par le Rev. J.tVaterworth Londres, 1810. T. 2. p. III.)
Le Rev. J. Waterworth (Préfacé to Verûns Rulo of failli, translated 1 y Him. )
Le Rev. Manning , célèbre controversiste du siècle dernier : « L’Infaillibilité ne réside pas dans le Pape seul , parce quo ce mot seul exclut tant les Conciles généraux, quo lo corps do 1' Eglise dispersée. « (Réponse au cas proposé par M. Lesleys, Edit de Dublin 1884 dédiée à tous les Evêques d’Irlande , avec 1’ approbation du R. Murray. Archcv. de Dublin ).
François Kenrick, Archevêque de Baltimore : Agnoscunt omnes conlroversias , si quce forsan exciUlœ fuerint, sopiendas et suprrmo judicio diri/nendas ab Episcoporum Collegio , sive congregentil r in unum , praesidente sibi Episcopo Raina no, sive in suis sedibus maneant. » Thcologiae cursus. T. 1, C. VII. de tma Etclesia.
Wetzer et Welto dans leur lexique ecclésiastique traduit en français, par Qoscbler. V. Pape.
Voyez du reste Tournely, De Eoclesiâ, t. 2, p. 200 et seq.
Un mot maintenant dire de la déclaration de 1682. Vous pensez qu’ elle met le Concile dans 1’ obligation de faire la définition; « Et c’est là, dites vous expressément, ce que « tous ceux qui sont au courant de l’histoire de l'Eglise « pressentirent, dés qu'il fut question du Concile général.»
Ce pressentiment, Monseigneur, vous l’avez eu sans aucun doute. Mais cela, permettez-moi de vous le dire, n’a vraiment que la valeur d’une impression personnelle. Toutefois, dans votre facilité d'affirmation, cela vous suffit pour avancer que « tous ceux qui sont au courant de T histoire « de l’ Eglise » , l'ont eu comme vous. Je crois être un peu au courant de l’histoire de l’Eglise. Je l'ai du moins beaucoup étudiée; et ni moi, ni d’autres qui l'ont étudiée encore plus que moi , n’ont eu en rien ce pressentiment. Il me semble au contraire que ce passé fournit un argument puissant contre la nécessité même que vous invoquez.
Car enfin , vous no pouvez disconvenir que 1’ opinion contraire à la vôtre ne date pas de 1082: on la connaissait, on 1’ avait assez débattue, et fort librement, et avec assez d’éclat, dès avant le Concile de Trente; beaucoup des noms que je viens de mett re sous vos yeux le prouvent: et vous n’ ignorez pas qu’ à Trente même la question que vous voulez définir fut agitée sous uuo autre forme, avec quelle vivacité, on le sait. « Je pousserai , s’ il le faut , mes cris «jusqu'aux cieux, » disait le Cardinal de Lorraine. Eh bien, le Concile de Trente crut-il qu’il y avait nécessité de faire sur ce pointunedéfinition? Non. Contre les négations protestantes, hérétiques, il sauvegarda ce qui était nécessaire, les dogmes attaqués ; mais il n’alla pas plus loin : et sur la question même qui nous occupe , diversement posée, je le répété, mais bien autrement controversée alors
qu' aujourd’hui, non seulement à la porte du Concile, comme en ce moment, mais dans le Concile même, il se refusa à faire un décret de foi; et la question fut retirée.
Relisez, cher et vénéré Seigneur, je vous y invite, cette page instructive de Pallavicini {Liv. XIX Cap. XV), et cette admirable lettre de Pie IV, où je ne puis m’empêcher, pour ma part, de sentir l’influence de St. Charles Borromée, et vous conviendrez de bonne foi que la déclaration de 1682 ne peut pas créer pour le Concile du Vatican une nécessité que les débats antérieurs au Concile de Trente n’ont pas le moins du monde imposée à ce Concile.
Etes-vous plus heureux , Monseigneur , en invoquant ce qui se passé aujourd’hui?
Vous écrivez: « Le prem'ier bien qui sortira de ce qui « se passe, c’est donc pour le Concile, la nécessité de parler. » Mais tout homme, non engagé aussi vivement que vous dans la question, cher Seigneur , tout appréciateur calme et impartial de la situation actuelle, vous dira d’abord que ce qui se passe ne se serait point passé, si vous et vos amis n’ aviez pas soulevé et jeté au travers du Concile , prétendant qu’elle était dans l’air, cette question de la définition.
Il ne faut pas invoquer ici le bénéfice de faits accessoires et passagers dont on est soi-même la cause. Vraiment la tactique serait trop facile: « Nous allons soulever la plus délicate des questions. Naturellement il surgira une opposition, une résistance; et alors nous dirons: le silence oecuménique n’est plus possible! » — Non vous n’ êtes pas admissible, cher Seigneur, à venir argumenter de cette sorte dans une affaire si sérieuse.
Parlons ici avec la gravité nécessaire. Non, il n’est pas
au pouvoir d'un livre, d’un écrit quelconque, pour ou contre, publié plus ou moins opportunément, de rien changer à l’état des choses, à une situation générale, de créer l’opportunité, d’imposer la nécessité. Ce ne sont là que des incidents de polémique qui passent avec les causes qui les ont amenés, et que n’ont pas le droit d’invoquer ceux-là mêmes qui les ont provoqués. Des raisons supérieures dominent ces faibles arguments de circonstance ; et pour dire ici simplement la vérité, sans manquer d'égards à personne, il n’y aurait là une raison que pour ceux auxquels il ne faut qu’ un prétexte.
Tout au contraire encore , cher Seigneur , « ce qui se passe », non moins que le lointain passé que vous invoquiez, se retourne contre vous.
Il m’est douloureux d’en parler; mais enfin, le monde le sait, les choses ne se sont guère passées secrètement.
On a donc été chercher des signatures , pour introduire comme de vive force la question au Concile. Je no veux pas dire qu'il y ait eu une pression morale exercée sur personne; mais il nous a bien été permis dans notre prière au Saint Père de nous étonner qu’il ait été demandé à des juges de la foi de prononcer et de signer leur j ugement avant d’avoir entendu les débats de la cause. — Je demeure d’ailleurs certain que la liberté do nos vénérés collègues n’en sera pas moins complète au moment du vote, si la question, ce qu'à Dieu ne plaise, n'est pas écartée.
Eh bien! qu’est-il arrivé? Devant cet acte extraconciliaire, un grand nombre d'Evôques, convaincus des grands périls au devant desquels on courait, ont dû se lever à leur tour, et signer, eux aussi, une pétition, pour conjurer le Saint Père d'écarter ces périls en écartant la question.
Et voilà une division profonde étalée aux yeux du monde entier ! Estce pour cela , Monseigneur , que nous sommos venus ici? Est ce là l’œuvre do paix que nous avions à faire?
Avais-je tort, quand j’annonçais, moi, que cette question jetterait le trouble dans l’assemblée œcuménique ? Elle n’en a pas encore franchi le seuil, et combien déjà elle nous a entravés ! Tout le monde le sait, tout le monde le dit: que sera-ce donc si elle vient à y être introduite pour y subir cette discussion complète, qui est de rigueur, et qui sera , nul n’ en peut douter, poussée jusqu’ à ses dernières limites, dans toute la liberté necessaire a un grand Concile, lors surtout qu’il s’agit d’une définition de foi.
Nous avons, depuis bientôt trois mois que nous sommes ici, agité bien des questions, dogmatiques et disciplinaires: nous n’en avons encore décidé aucune. Eh bien, ce s questions, qui sont l'objet propre du Concile , allons-nous les laisser toutes, en arriére, et en suspens, pour entrer brusquement, illogiquement, dans une question étrangère au programme ? Non sans doute ; c’est impossible , et un Concile n’aurait jamais été mené de cette sorte. Ou bien, sera-ce après avoir porté quelques décrets, afin de paraître avoir fait quelque autre chose que la définition de l’infaillibilité, que l'on voudra se jeter tout à coup sur cette question, pour l’emporter dans une discussion sommaire ? Ce serait la stupeur du monde. Doit-on apprendre un jour que cette question, qui n’était pas l’objet du Concile, aura été tout le Concile ?
Mais laissons tout ce qu'il y aurait ici à dire, et qui un jour sera dit. Voilà donc 140 Evêques, qui conjurent sur cette question le Saint Père et le Concile de s'arrêter. Et vous, comme si cela était non avenu, vous criez au Concile: « Nous sommes sous le coup de la nécessité : mar- « chons, marchons 1 »
Mais que 1' on passe sur le corps , à tant d’Evèques, à tant de peuples, à tant et de si grandes Églises , cela ne serait donc à vos yeux que bagatelle?
Non , vous ne pouvez parler de nécessité, lorsque un si grand nombre de vos collègues parlent de périls. Surtout vous ne pouvez parler d’unanimité, ni invoquer k sentiment général de l'Episcopat et des fùlèks, eti Allemagne et en France, quand l’Épiscopat allemand presque tout entier est contre vous, quand ses plus gravos Evêques , après avoir , dès Fulda, exprimé leurs craintes, viennent de les renouveler avec tant d’éclat ; lorsque tant d’Evêques français, et tant d’Evêques américains, sans parler des autres, s’ associent hautement à leur acte, et marcheront avec eux dans la discussion, si vous faites tant que de nous y jeter.
L'unanimité! et nous voici déjà en présence de trois projets de définition, très différents les uns des autres : le votre, Monseigneur, celui que j’ai déjà cité, un troisième rédigé par des Evêques italiens. Et il on circule d’autres.
Ce n’est pas ici le lieu de discuter théologiquement les graves objections auxquelles ces divers projets prêtent le flanc. Je me contente pour le moment d’en prendre acte; et, en face de ces divergences qui commencent , en face de la pétition contraire qui conjure le Concile de ne s’engager ni dans une définition directe, si périlleuse, ni dans une définition indirecte, non moins difficulteuse aussi, à tant de titres , je le demande: avez-vous le droit do parler d’unanimité? Et cependant, l’unanimité, vous disent avec nous les Evêques signataires du second postulation, vous est nécessaire. Pnesertim in re tanti momenli, giure sanc nenune, si id fieri polcst, dissenliente, definiri deberet. (1).
(1) Rationes 6b quas, etc. n. 11.
Ils ne disent pas, veuillez le remarquer: il serait désirable, préférable; ils disent: il faut! deberet. Et encore: Non solum crpedit, sed omnino exposlulari videlur. Ils n’y voudraient presque aucun dissentiment: Nemine,si fieri polcst, dissentiente.
Ils ajoutent: Dans le temps où nous sommes une telle unanimité parait au plus haut degré nécessaire; Hocautem tempore ejusmodi unanimitas summopere nccessaria vidctur. (I) Et qui ne comprend les graves motifs de cette nécessité?
Au reste en parlant de la sorte, ils ne font que se conformer à l’admirable exemple donné par le Pape Pie IV et le concile de Trente : ne definirentur, nisi en de quibus inter paires uhanimi consensu constaret. Ils se conforment à la graude règle catholique, quod u bique, quod semptr, quod ab omnibus. Ils proclament, comme Bellarmiu, que la force des dogmes vientex Ecclesiarum consensu.
Quand je relis, Monseigneur, l’adresse que nous avons signée, Evêques allemands, français, portugais, italiens , américains et autres, et que j’y vois le vrai et profond dévouement pour le Saint Siège qu'elle respire; et quand après cela je relis votre postulalum , et que j’ y rencontre , déduites avec tant dapreté des conséquences chimériques , celle-ci en particulier, que si le Concile du Vatican, provoqué, y est-il dit, ne définit pas, ce sera le triomphe de l’esprit novateur, et la ruine de l’autorité pontificale: Neoterici aulem gloriantes asserent concilium ob dilata ab ipsis argumenta siluisse, et lo reste, en vérité je ne puis m’empêcher d’être stupéfait!
Et de quoi donc après tout s’agit-il? Et qui a pu vous causer, Monseigueur, tant d’émotions et de mouvements ? S’il
(t) Ibid. n. III.
s'agissait dans le Concile, de définir contre l’infaillibilité, et pour la supériorité du Concile sur le Pape , je comprendrais vos inquiétudes. Mais il ne s’ agit , vous le savez bien, de rien de pareil. Il n'est question que de laisser les choses comme elles sont depuis 18 siècles, pendant lesquels l'Eglise s’ est toujours suffi à elle-même, et a pu , par l’organe du Pape et des Evêques, formuler toute la doctrine et condamner toutes les hérésies.
Comment voir à cela un inconvénient si grave qu’ il faille ne tenir aucun compte de ce que pensent et craignent avec moi et comme moi tant d’Evêques vénérables représentant de si nombreuses et de si grandes Eglises, chez les premières nations du monde , et qui, en contact avec tous les peuples, avec toutes les difficultés, ont une compétence incontestable pour apprécier cette grande question d’ opportunité, et éclairer sur les faits le saint Père.
Car enfin, si le Pape est infaillible, comme l’Episcopat, même dispersé, l’est aussi, en vertu des promesses, il ne se mettra jamais en contradiction avec le Pape, et les dédécrets dogmatiques du Saint Siège ressortiront toujours leur effet. Cela, encore une fois, a suffi pendant dix-huit siècles; et ne pas traiter la question au Concile n’ affaiblit en rien le Magistère infaillible dont les âmes ont besoin dans l’Eglise, et qu’elles y ont toujours trouvé. Rien, absolument rien n’ est en péril avec le silence sur cette question-
On parle de définition mitigée, de formules qui, satisfaisapt tout le monde , en apparence , sans contenter réellement au fond personne, rallieraient tous les suffrager et feraient la paix.
Je comprends et je respecte les intentione de ceux qui cherchent , dans ce but pacifique , do telles formules.
Mais, s’il faut parler eu toute franchise, je ne puis, je l'avoue , me rallier à cette tactique. Elle a en effet des difficultés et des périls de plus d'une sorte.
Au concile do trente, elle fut de même imaginée , et repoussée par le Concile et par le Pape Pie IV.
Le Pape, dit Pallavicini, empêcha qu’on ne portât « par un désir aveugle de la paix, » — qui en effet pouvait se faire et se fit autrement — « un décret équivoque, qui au- « rait renfermé un germe de dicorde et de guerre. Sa volonté « était que l’ on définit clairement et sans ambiguité ce « sur quoi l’on était d'accord, mais qu’on ne touchât point « aux articles sua lesquels il y avait dissidences d ’ opi -