XVI ET XVII
«Il sera toujours très -difficile de comprendre comment » cette Ame des Brutes , quelle qu'elle soit , peut suffire seule » aux doubles Fonctions Vitales et Instinctives ; et comment » l'Ame Humaine d'une nature supérieure , et d'une espèce » plus parfaite , ne suffit pas seule , dans l'Homme , aux actes » de la Vie et aux opérations de l'Intelligence. »
Cette difficulté m'étonne singulièrement. En Philosophie Expérimentale , quand il s'agit de distinguer et de caractériser les causes invisibles, qu'est-ce qu'il y a de plus difficile? Est-ce de multiplier les causes d'après les groupes des effets , ou bien est-ce de faire la réduction de ces causes suivant la Raison ?
L'art de grouper les effets d'après leurs ressemblances et leurs dissemblances est l'œuvre du Bon Sens. — L'art d'arrêter les causes d'après la classification des faits est du ressort d'une Logique rigoureuse.
Pour l'une et pour l'autre de ces Fonctions Mentales, il a fallu de la justesse, une grande attention , des réflexions prolongées; il a fallu beaucoup de tout cela pour grouper convenablement les faits de l'Intelligence et pour signaler les caractères du Principe d'où ces faits découlent. On a suffisamment réfléchi sur la nature de l'Imagination , sur celle de la Raison et de la Croyance, pour que les Médecins Hippocratiques soient en état de se défendre contre les Helmontiens , qui ont voulu séparer la Raison d'avec l'Ame Pensante. Les Fonctions Instinctives, les Fonctions Naturelles, les Fonctions Vitales ou immanentes, ont été groupées en une seule catégorie et rapportées à l'Ordre des Causes par nous appelées Vitales, depuis plus de mille ans distingué d'avec l'Ordre Intellectuel et d'avec l'Ordre Physique. L'Ordre Vital, exclu par Descartes de sa secte, a été réhabilité dès que la Philosophie Expérimentale a été comprise et mise en honneur.
Un des soins les plus attentifs a été de faire les signa-
lements respectifs de l'Ame Inlellective et de la Force Vitale considérée dans les diverses espèces des Êtres Vivants, et surtout des Animaux. Dans noire École, on s'est mis en état de démontrer combien l'Instinct et les Phénomènes Naturels de la Force Vitale diffèrent de l'Intelligence ; combien l'épopée de la Puissance Biologique est éloignée de celle de l'Ame Pensante.
Est-ce qu'on ne s'aperçoit pas que les Fonctions Vitales et Instinctives n'ont pour effets que des résultats de l'Ordre Physique , des mouvements , des mutations chimiques , des humeurs , des impondérables ; et que ceux du Principe de l'Intelligence sont des idées concrètes et abstraites, des pensées, des raisonnements, des vérités, des fictions, des sciences, des contes? Je ne pense pas qu'un homme bien portant croie voir un rapport commensurable entre ces deux sortes d'effets. Nous savons bien que Locke a demandé si Dieu ne pourrait pas donner à la Matière le pouvoir de penser. Nous savons aussi que Cabanis a comparé la sécrétion de la bile par le foie avec la sécrétion des pensées par le cerveau. Les hommes de sens ont vu la question assez baroque pour l'avoir jugée très-voisine de l'absurdité, et je me garderai bien de répéter le jugement que l'acrimonieux Le Maistre a porté sur l'Auteur. Quant à la similitude Cabanisienne , elle a pu être répétée par deux ou trois jeunes Écrivains de l'époque, qui prenaient toute excentricité pour un progrès ; mais, depuis long-temps, les Organiciens eux-mêmes se gardent bien de la reproduire.
Deux Candidats au Doctorat en Médecine disputaient sur la valeur de la similitude de Cabanis. L'un en faisait l'apologie : Un Instinct , — disait-il — , quelque aveugle qu'il soit , peut bien être assimile à une Idée. ■ — Oui , lui dit l'autre d'un ton ironique , je conviens que V envie de mordre d'un Enragé peut être comparée à l'Idée Cabanisienne , au moins par leur extravagance.
Le Homo Duplex de Buffox- est une pensée déduite de la considération d'un fait incontestable digne de la plus grande attention : du conflit élevé entre des instincts vicieux , brutaux ou criminels , qui naissent dans un individu humain , et de l'horreur qu'en éprouve la Raison développée et éclairée du même individu : dans la Bête, on n'observe jamais un pareil malheur.
Il est inconcevable que, d'après le ton religieux de cette collection d'objections, l'Aristarque ait l'air de défendre des idées incompatibles avec la Théologie Positive. Après avoir rappelé ce que Moïse a dit sur la Nature de l'Ame Humaine ; après avoir dit que cette Ame est à l'image de Dieu, au lieu de considérer cette Ame comme un Sens Intime qui se connaît , qui n'agit que volontairement et qui ne veut que par des motifs raisonnes , qui sait tout ce qu'il doit faire pour mettre une harmonie complète dans tout ce qui se passe en son existence intellectuelle : il nous présente cette Ame comme une Puissance Bestiale supérieure, d'une espèce plus parfaite , chez qui sans doute il y a plus d'Intelligence qu'il n'y en a chez les Animaux : en un mot, une Ame Stahlienne. Si celle-là est à l'image de
Dieu, ce ne peut être qu'à limage du Dieu de Spinosa. Pour moi , je ne veux de cette Ame ni comme Chrétien , ni comme Anthropologue Médecin attaché à la Philosophie Expérimentale.
Après avoir bien comparé les modes d'agir de l'Instinct et de l'Intelligence , et les histoires respectives de leur durée , il m'a été impossible de les considérer comme deux Facultés compatibles d'une même nature ; et , loin de trouver plus facile l'opinion d'une seule Puissance Humaine Stahlienne , comme le fait mon Aristarque , j'aurais besoin , pour ne pas la rejeter presque avec violence , d'une Révélation Divine aussi incontestable et munie de la même autorité que celle qui régit actuellement nos mœurs. Or, cette Piévélation n'est pas possible , puisque le grand Saint Grégoire deNysse, le Père des Pères, a enseigné une Anthropologie pareille à la nôtre.
« L'exercice actuel de l'Intelligence n'est pas essentiel à » l'Ame. Or, quand cet exercice est suspendu , comme dans les » Idiots ou dans l'enfant renfermé dans le sein de sa mère, » est-ce que l'Ame n'a alors aucune fonction à remplir? Elle » serait donc inutile ; elle pourrait donc être absente sans in- »convénient, et il serait possible que l'Homme vécût sans » Ame. Est-ce là la pensée de M. Lordat? Nous ne le croyons » pas ; cependant il a dit que le Majordome remplaçait queï- » quefois la Maîtresse de la maison. »
« \° L'exercice actuel de l'Intelligence n'est pas «essentiel à l'Ame. » — Personne ne sait cela mieux que nous ; c'est même un des caractères distinctifs de cette Puissance comparée à la Force Vitale , qui agit sans interruption depuis sa formation jusqu'à la mort. La suspension momentanée de ses fonctions immanentes est toujours un accident dangereux; il est même une de ces fonctions dont l'interruption est mortelle : c'est la Faculté Anti-septique Vitale qui maintient à l'abri de toute corruption un Agrégat éminemment corruptible sous le rapport chimique.
« 2° Quand cet exercice est suspendu , comme dans » les Idiots ou dans l'enfant renfermé dans le sein de »sa mère, est-ce que l'Ame n'a alors aucune fonction »à remplir? » — Nous ne connaissons aucune fonction que l'Ame Pensante exerce dans ces circonstances. Il faut ne pas perdre de vue que l'Ame Pensante ne nous est connue que par notre Sens Intime. Elle n'est telle pour nous qu'en tant qu'elle peut rendre compte de tout ce qui se passe en elle , et qu'elle est responsable de ce qui se fait en elle. Je puis dire à M. l'Aristarque : « Je n'attribue au Principe de l'Intelligence que les actes y> qui le rendent fait a l'image de Dieu. » Ce caractère tiré de la Genèse ne convient pas à une Chaire de Médecine.
D'après cela , si l'Homme n'avait pas d'autre destination que d'exister dans la vie intra-utérine , il n'aurait pas besoin d'autre fonction. L'expérience nous le confirme assez , comme nous le voyons dans les Monstres
Àneneéphales , et même dans les Acéphaies. Il est vrai que les Animaux n'ont pas besoin d'autre chose que de leur instinct pour toute leur vie extra -utérine; mais l'Homme ne peut pas se passer de l'Intelligence ; à cause de l'incomplément de sa Force Vitale.
« Elle serait donc inutile. » C'est ce que nous venons de voir, si nous ne demandons pour l'individu que de vivre jusqu'à sa naissance.
En passant , je dois énoncer un soupçon que j'ai plusieurs fois communiqué à mes Auditeurs, il y a bien des années, et dont j'ai trouvé presque l'équivalent dans un Mémoire de M. Lélut, dont j'ai tiré quelques extraits dans mon Introduction. Cette conjecture est que la présence de l'Ame Pensante peut avoir de l'utilité pendant la vie intra-utérine \ et surtout dans les premiers temps. L'utilité ne provient pas d'une action directe de cette Puissance, puisque son ignorance la rend incapable de toute volonté; mais son absence coïncide fréquemment avec des difformités choquantes. La conclusion qu'on est tenté d'en tirer, est que la présence de l'Ame Pensante, quoique latente, suffirait pour que la Force Vitale se conduise plus normalement dans la construction des parties.
Mais, pour que l'Homme opère sa Vie Humaine, l'Intelligence est indispensable, parce que l'Instinct de la Force Vitale Humaine est incomplet et incapable de constituer une viabilité propre.
« Elle pourrait donc être absente sans inconvénient. » Encore une fois, cela se passe ainsi pour la vie anté-
rieure à la naissance, dans les Monstres privés d'encéphale et de tête , et dans les Jumeaux-inclus appelés Fœtus de fœtus. Mais s'il s'agit de la Yie Humaine postérieure à la naissance , l'Homme ne peut pas se passer d'une Intelligence ou interne ou externe. Il faut, ou que l'Ame Pensante de l'individu reste présente et que , dans le cours des premières années de la vie, son Intelligence se développe normalement; ou que , si la Force Vitale est dans son état normal et que l'Ame soit ou absente ou impuissante, l'Intelligence de la mère, ou bien celle de personnes officieuses et compatissantes , soit substituée à celle de l'Homme incomplet.
«Est-ce là la pensée de M. Lordat? Nous ne le » croyons pas. » Je crois avoir exprimé exactement ce que l'Expérience nous a appris sur la Constitution de l'Homme , dans les cas où l'homme s'est trouvé incomplet , ou par la faute de la Force Vitale, ou par celle de l'Ame Pensante. Ce que j'énonce n'est point une croyance , mais un extrait de ce dont l'Anthropologie Médicale nous a instruit. Or, je n'ai rien appris qui fût contraire à la Foi Chrétienne, qui ne me paraît pas avoir pénétré plus profondément que nous dans la Constitution Humaine.
« Cependant il a dit que le Majordome remplaçait «quelquefois la Maîtresse de la maison. » Oui, comme je viens de le dire, durant la vie intra-utérine; dans les cas où un jumeau est renfermé dans l'intérieur de son frère , et dans ceux où le premier a sa tète enfoncée dans les chairs de son frère, tandis que le corps est
extérieur. Il en était certainement de même dans îe jumeau monstrueux de Colloredo, décrit par Th. Bartholin. Mais s'il s'agit de la vie extra-utérine, la Force Vitale Instinctive de l'Homme, les Servantes de François Vallésius, les Organes Serviteurs de M. de Bonald, ou leur unité collective que j'ai désignée par Majordome, forment une Puissance trop inférieure à celle d'un animal pour pouvoir se passer de l'Intelligence. La vie du Crétin de la première espèce est précaire et ne se maintient qu'àTaide d'une Intelligence extérieure , comme, dans l'Ordre Social, le Majordome ne donnerait une existence légale à son Mineur qu'à l'aide d'un Code relatif à la Tutelle.
Les quatre derniers paragraphes ont été arrangés de manière à être contractés en deux par le Rédacteur des Objections. Ce changement a exigé une nouvelle réponse. J'ai fait en sorte qu'elle fût catégorique. La disposition des chiffres n'a été faite que pour ne rien changer aux suivants. J'ai retranché les réponses qui se rapportaient aux premières Objections ; mais je ne crois pas devoir omettre un article qui rend notre Doctrine plus claire, et qui fait mieux sentir quelle est la cause de la répugnance de l'Aristarque.
Une bonne partie de ce que j'ai écrit sur le Dynamisme Humain a été pour établir que , d'après les faits de la Vie de l'Homme, il faut conclure que dans ce Dynamisme il y a Deux Puissances vivifiantes de natures diverses. Mon Adversaire le nie ; mais ; au lieu de réfuter notre Doctrine, il se contente d'assurer qu'un
Principe suffit pour tout expliquer. — Il répète son opinion de Y Immatérialité du Dynamisme de l'Animal , opinion dont je ne conçois bien ni la certitude ni la portée. — Enfin, il ne veut pas Deux Esprits pour animer le Corps Humain , comme si notre Doctrine enseignait que dans ce Dynamisme il y a Deux Puissances de même nature. — Je ne répéterai pas ce que j'ai exprimé sous toutes les formes , touchant les caractères comparatifs des Deux Causes Animatrices de l'Homme.
Dans une discussion aussi grave , nous avons besoin de la Philosophie Naturelle la plus rigoureuse.
Il n'y a pas moyen de s'entendre si l'on ne se sert pas de la même langue. On s'obstine à nommer Principe Immatériel ce que je nomme dans les Animaux et dans l'Homme Principe Vital ou Force Vitale. — Le Principe Immatériel est considéré par l'Adversaire comme un Esprit, et il en résulte que lorsque je parle de l'alliance et de la coopération de ces Deux Puissances dans l'exercice de la Vie Humaine, il prétend que je mets en jeu une paire d'Esprits de bon compte, ce qui rend le langage assez ridicule.
Une fois pour toutes, Y Immatérialité dans une Cause qui n'est pas l'Ame Pensante, est un mot que je ne comprends pas, qui m'inspire de la méfiance, et que désormais je n'emploierai pas plus que celui de Majordôme. La Force Vitale , soit de la Béte , soit de l'Homme , n'est certainement pas une substance spirituelle pareille à celle qui est le Principe de l'Intelligence, ni à celles
que nous concevons chez les Puissances Immortelles dont la Foi nous a révélé l'existence. Elle a un grand rapport avec l'Ame Pensante, par ses actions finales, par son unité, par son Affectibilité (mot qui , comme les suivants, exigent des sens bien définis) , en partie par son Incommunicabilité ou Principe de Personnalité..,. ; mais elle en diffère essentiellement par l'absence des caractères radicaux de l'Ame Humaine. La finalité des Actes Vitaux a paru à Bacon un rapport avec les Êtres Intelligents , suffisant pour inscrire les Forces Vitales dans la catégorie des Êtres Métaphysiques. Mais, en notant les ressemblances, il ne faut jamais négliger les dissemblances.
La tendance au but , chez l'Ame Pensante , est toujours raisonnée; dans la Force Vitale, elle est innée et non sentie. — Chez l'Ame, l'unité est parfaite et accompagnée d'indivisibilité ; dans la Force Vitale , il y a normalement indivision , mais aussi divisibilité, et l'on sait où va la division dans les Polypes d'eau douce. — Dans l'Ame Pensante , la communicabilité n'est ni réelle ni même inconcevable; une Ame Pensante est tout entière , ne peut pas pénétrer dans une autre , et est incapable avec elle d'une adhésion réciproque. Dans la Force Vitale, quoiqu'il y ait une circonvallation individuelle, deux Agrégats Vivants , appliqués l'un à l'autre, sont susceptibles d'adhérence et même d'une mixtion réciproque assez profonde, comme on le voit dans les Monstres Doubles. — Chez l'Ame Pensante , les modes de sentir, d'être affectée, d'agir,..,, sont
contingents ; presque toujours la Raison en trouve les causes , ou dans la nature de l'esprit , ou dans les situations externes. Les modes d'être de la Force Vitale sont aussi contingents , mais elle n'est pas capable d'en sentir et d'en exprimer les causes; et , s'il y a moyen de deviner ces causes, ce n'est que dans les analogies aperçues par l'Observateur. — L'histoire de l'Ame Pensante nous a fait connaître le cours de son existence par rapport à la Vie Humaine; sa latence, son émersion , son développement , sa carrière , nous ont fait contempler son éducation , les progrès de sa valeur, la constance de son état , les acquisitions indéfinies dont elle est susceptible , nonobstant la décadence de sa demeure. La Force Vitale nous a montré son origine , ses progrès , sa vieillesse , son affaiblissement , la nécessité expérimentale de sa cessation. Dans le parallèle que nous avons dû faire entre cette histoire et celle de l'Ame Pensante, nous n'avons pas pu méconnaître dans l'une la progression croissante de la première moitié de la Vie et la progression descendante de la seconde, contrastant avec une progression indéfiniment ascendante de la durée entière de l'autre, accompagnée du privilège de YAgérasie.
Il faut que je m'arrête : si nous voulons être sérieux , ne contestons plus sur la réalité de la présence dans le Corps Humain d'une Puissance indispensable associée avec l'Ame Pensante, Puissance qui n'est ni un Esprit pareil à celui de l'Homme, ni un Mécanisme pareil à celui que les Physiciens nous font connaître, ni un
Système d'affinités chimiques, ni quelqu'un des Impondérables si bien démontrés dans les Cabinets de Physique , ni de ceux que l'on appelait dans le XVIIe siècle des Esprits Animaux , Recteurs , Sylvestres; certainement non , c'est une Cause qui n'est rien de tout cela , que les Médecins seuls ont profondément étudiée, que les Vétérinaires , les Zoologistes et les Botanistes laborieux et de bonne foi cherchent à parfaitement connaître dans leurs sphères respectives. Ils se gardent bien de les appeler des Ames Pensantes ou des Esprits Intellectuels. S'il y en a qui les regardent comme des Propriétés Physiques , ce sont des Hommes étrangers à la Philosophie Expérimentale : la grande majorité place les Causes Vivifiantes dont je parle dans une catégorie appelée l' Ordre Vital.
L'étude de la Force Vitale Humaine est l'objet capital de celle de la Médecine. Depuis plusieurs années, mon attention se porte spécialement sur les Fonctions soit Hygides , soit Pathologiques , où les Deux Puissances Dynamiques Humaines coopèrent , afin d'examiner dans les faits de cette catégorie la part normale de chacune , pour que , dans les maladies relatives à ces phénomènes , le Médecin soit en état d'attribuer à chacune des causes collaboratrices la correction dont elle est susceptible. Or, entre ceux qui ont bien voulu me suivre dans cette étude, je n'en ai pas vu un qui ait méconnu et nié la présence et la coopération des Deux Puissances , et par conséquent la réalité du Principe de la Dualité des Puissances du Dynamisme Humain ; pas
un qui n'ait aperçu l'impossibilité de découvrir ce Principe dans le Dynamisme des Animaux.
D'après cela , je ne vois dans l'Animal qu'une Force Vitale semblable à celle du Crétin de la première espèce , mais munie d'Instincts bien plus nombreux et développés , capables de donner une viabilité individuelle , quoique privés de tout ce qui caractérise l'Intelligence. Mais je me garderai bien de dire que ces sortes de Causes Animatrices sont immatérielles, par les raisons que j'ai exprimées. A ces motifs j'en ajouterai un autre : Ceux qui prétendent donner Y Immatérialité aux Animaux , sont dirigés par la persuasion d'un degré d'Intelligence dans les Animaux ; mais quand j'aurai été en état de contracter les Leçons que j'ai faites sur la Question de V Intelligence des Bêtes, je ferai voir que Bayle , Condillac , G. Le Roy, Fr. Cuvier, M. Flourens , n'ont pas assez bien caractérisé cette faculté pour qu'on puisse nous la démontrer dans les Animaux.
Ainsi , nonobstant les Objections qui m'ont été faites jusqu'ici, je suis plus convaincu que jamais de la Dualité du Dynamisme Humain et de l'importance de la Doctrine de l'Alliance de ces deux Causes. C'est pour moi une vérité incontestable que la déclaration de Deux Puissances de l'Ordre Métaphysique , de natures trèsdifférentes, dont l'une est de nature purement vitale, et l'autre de nature spirituelle, intelligente. Je soutiens que cette Proposition nest pas une Hypothèse inventée pour expliquer la Vie complète de l'Homme, mais quelle est
la déduction nécessaire de l'analyse de ce grand Phénomène, tirée d'après les règles de la Philosophie Naturelle Inducîive la plus rigoureuse. J'ajoute que cette déclaration ne touche en rien la Foi Chrétienne ; qu'elle n'attaque nullement le Principe de la Personnalité, considéré tant sous le rapport naturel que sous le rapport théologique.
« Consultons le Symbole de Saint Athanase, si révéré dans » l'Église, et qu'elle récite dans ses Offices : « L'Homme comy> plet, — y est-il dit — , est composé d'une Chair humaine et » d'une Ame raisonnable. » Il n'y a pas ici de troisième Prin-
» cipe : Fides autem Catholica hœc est perfectus Homo
» ex Anima rationali et humanâ Carne subsistens. On ne » voit ici que la Chair inanimée et le Principe Intelligent. Mais » la suite est plus importante : Sicut Anima rationalis et » Caro unus est Homo , ita Deus et Homo unus est Christds. » Ainsi , comme on ne pourrait dire sans impiété qu'il y a un » Être intermédiaire entre le Verbe Divin et l'Homme pour » former la Personne du Christ, on ne peut dire ici , en aucune » manière, qu'il y ait un Être intermédiaire entre le Corps » et l'Ame dans leur union substantielle , car ici la similitude » doit être de la plus rigoureuse exactitude. »
Cet Argument , qui paraît si formidable , se réduit à peu de chose , si l'on parvient à s'entendre sur la valeur de l'expression Caro humana.
Dans une Proposition Dogmatique aussi grave , qui peut devenir l'occasion d'une dispute théologique , on
n'a qu'à peser les syllabes suivant le sens le plus naturel, pour que tout le monde soit d'accord. Quand Saint Athanase dit que l'Homme est composé d'une Ame raisonnable et d'une Chair humaine, comment devons-nous concevoir cette Chair humaine? Est-elle vivante , ou est-elle morte ? Est-elle dans la condition de la viande sur l'étal , ou est-elle dans la condition d'un animal que l'on conduirait à la boucherie? Je vais dire ce que la Science Naturelle m'a appris. Nous ne pouvons concevoir la Chair humaine , dans sa composition avec l'Ame Pensante pour faire l'Homme, que comme une Chair Vivante; une chair munie de ce Principe de conservation qui la préserve de corruption ; une chair échauffée par le calidum innatum qui la préserve de la température soit glaciale, soit tropicale. Pour que notre chair soit digne du Sens Intime, il est indispensable qu'il y ait en elle un mouvement interne, de palpitation et de progression , qui la défende de la mortification et de la gangrène ; une unité vitale universelle de tout l'Agrégat charnel qui convertisse en un tout l'ensemble des parties, non pas seulement de manière à en former la continuité , mais encore de manière à ce qu'il existe entre toutes ses molécules ce qu'HippocRATE nommait une Conspiration, et à prévenir les événements malheureux appelés la paralysie, l'anaesthésie , le sphacèle , la chute spontanée des parties. Les Élèves en Chirurgie savent que l'absence de ces moyens met toute chair hors d'état de se trouver en relation avec le Sens Intime , de lui communiquer ce qui se passe en elle, et
de recevoir les ordres de la volonté. Or, ces conditions de la Chair humaine Vivante ne sont pas plus du ressort des propriétés de la Matière Inanimée que de l'Ame Pensante. Elle n'a été produite et ne se maintient que par des Causes de l'Ordre Vital.
Je dois donc penser que quand l'Évêque d'Alexandrie parle de la Chair humaine unie avec une Ame Pensante , il s'agit d'une chair qui a toutes les conditions nécessaires pour cette association. J'y suis autorisé, parce que le Prélat n'était pas étranger à la ville où était son Siège Épiscopal , qu'il y était né , qu'il avait été élevé dans cette célèbre École d'Alexandrie où Galien avait étudié autrefois , et où étaient soigneusement conservés les Écrits d'HippocRATE. Oui , la Chair humaine dont il s'agit dans la Proposition qui m'est opposée , ne pouvait être, dans l'intention du savant et éloquent Personnage , qu'une chair animée de toute la puissance nécessaire pour conserver un Agrégat éminemment putrescible , une chair pénétrée de la Force Vitale Humaine dans toutes ses molécules.
Quelqu'un de nos Antagonistes pourrait dire que la Proposition de Saint Athanase emporte avec elle l'idée que l'Ame Pensante , considérée comme liée à la Chair, doit être regardée comme l'anti-septique général , l'architecte plastique , le promoteur des mouvements des parties et du sang, l'auteur enfin de tous les actes vitaux. — Être dans cette persuasion, c'est croire que ce Saint a préludé au Stahlianisme , et qu'il a autorisé l'hypothèse du Monothélisme Anthropologique. Cela
est difficile à présumer. Je ne puis croire qu'un homme de ce mérite ait présenté l'initiative d'une supposition contre laquelle le Sens Intime Humain proteste , et qui est devenue un fort argument pour le Matérialisme de nos Organiciens. Saint Athanase n'a point parlé de cette Puissance. Il pouvait bien s'en dispenser quand il voulait exprimer seulement les vérités de la Foi , et ne faire aucune attention à des faits de la Science Naturelle. Mais pouvait-il se taire sur des choses qui auraient été en opposition avec des vérités révélées? Non , il faut se souvenir d'un sous-entendu célèbre dont j'ai parlé dans mon Introduction. Saint Jean a exprimé le fait de l'Incarnation dans les termes les plus abrégés, au moyen d'une ellipse on ne peut plus hardie : Et Verbum Caro factum est. Faudra-t-il dire que , dans cette Proposition , il n'y a que la seconde Personne de la Trinité et de la Chair, sans que j'y joigne la Pensée , le Sang , Y Âme Humaine , et tout ce qui sera nécessaire pour composer l'Homme? Si l'on s'en tient aux mots prononcés , on ignore l'idée essentielle du Dogme. Il faut que le Chrétien sache que Jésus- Christ est Dieu et Homme, et que ces Deux Natures sont réunies hypostatiquement. Celui qui n'a pas étudié l'analyse de l'Homme , se contentera implicitement de la notion complexe de cette admirable Personne ; mais il n'est pas possible que le Médecin, instruit de la Constitution de l'Homme par la Philosophie Naturelle, repousse de son esprit l'idée d'une Chair Vivante, du sang qui l'arrose intérieurement, et de toutes les causes
( si )
indispensables pour empêcher que la chair ne devienne du putrilage et que le sang ne devienne de la sanie.
D'après tout cela , si l'Évêque d'Alexandrie avait voulu exclure de sa Proposition l'idée de la Force Vitale , il aurait été obligé d'exprimer le mot Inanimée, ce qu'il n'a pas fait , et que je trouve seulement dans l'Objection.
Maintenant , je ne suis plus inquiet en lisant la Proposition du même Auteur qui formule la Constitution de I'Homme-Dieu. L'Adversaire croit qu'il y aurait une impiété, si l'on renfermait implicitement dans l'idée du Christ la notion de la présence de la Force Vitale. Je ne puis pas avoir la moindre crainte sur les idées élémentaires qui peuvent entrer dans la Constitution de l'Homme , d'après les connaissances scientifiques acquises.
Je crains d'autant moins le reproche & impiété , que certaines circonstances de l'Histoire de Jésus-Christ confirment notre Principe de la Dualité du Dynamisme Humain. Quand il a voulu accepter toutes les conditions de notre existence sociale , il s'est soumis nonseulement aux besoins de l'Ame Humaine , à l'étude , au travail journalier, aux inclinations de l'amitié, aux désappointements de l'ingratitude, mais encore aux nécessités de la Vie Corporelle, à la satisfaction des appétits , à la répugnance pour les douleurs , aux combats que la Raison doit rendre contre les Instincts. Nous connaissons ce qui a été fait pour le tenter ; les Évangélistes nous rappellent sa crainte de la mort , sa
défaillance , sa sueur, sensations pénibles d'origine purement instinctive. Enfin , Saint Paul nous dit que cette auguste Victime , considérée ensuite comme notre Médiateur, « ce Pontife que nous avons, n'est pas tel » qu'il ne puisse compatir à nos faiblesses ; mais il a » éprouvé comme nous , toutes sortes de tentatives et » d 'épreuves , hormis le péché. » En voilà bien assez pour me mettre à l'abri du reproche que l'on me faisait redouter.
« Saint Thoih as déclare que l'Ame intelligente est la Forme » substantielle du Corps Humain : Anima intellectiva est » Forma substantialis Corporis Humani. La Forme , dit-il , » est ce qui donne l'Être absolument. Dat esse simpliciter. » La Forme , dans le langage de l'École , est ce qui déter- » mine le Corps , le constitue ce qu'il est : c'est le Principe » Immatériel , qui , joint à la Matière, et ne formant avec elle » qu'un seul tout naturel , un composé substantiel , donne à » ce composé tout ce qui en fait l'essence : Forma est prin- » cipium dans essentiam, ac nomen cuique rei naturali , » comme s'exprime un ancien Médecin de Montpellier (Petrus » Sanflorus).»
Cette Formule Aristotélienne exprime un fait trèsexact dont je ne conteste rien , mais où je ne trouve pas une idée réelle qui soit dirigée contre nous. Pour qu'un Agrégat soit un Homme, il faut une matière et une forme substantielle , qui est l'Ame Pensante. Mais qu'est sa matière? Est-ce la première venue? Non , certes; il
en faut une très-complexe , accompagnée de conditions prodigieusement diverses. Elle a besoin : comme lieu de résidence, d'un cerveau et d'un système nerveux; comme instrumentation , d'organes nombreux et variés qui correspondent aux aptitudes et aux intentions de l'Ame; comme Agrégat capable de durer autant de temps qu'il le faut pour l'espace d'une Vie Humaine , d'un Principe de conservation vitale pareil à celui des Bêtes. — Or, d'où tirer ces conditions? L'Ordre des Causes Physiques n'en contient pas d'analogues ; l'Ordre Intellectuel , que nous connaissons intuitivement , en est encore plus dépourvu. Nous ne trouvons des Puissances capables de construire des organes, déformer des chairs, de les conserver, d'y entretenir la chaleur, les mouvements vitaux, la circulation, la nutrition, en un mot la vie intime , que dans l'Ordre Vital. C'est dans cette région de la Nature que l'on voit les conditions nécessaires pour que la matière humaine soit capable de recevoir Yinformation substantielle intelligente. La Puissance Mentale répudie le cadavre , et quand on a dit qu'un cholérique arrivé à l'état d'asphyxie peut être considéré comme cadavérisé, le Médecin l'accepte comme une hyperbole courte et énergique , et non comme une vérité doctrinale rigoureuse.
Je ne voudrais pas que des formules d'École fussent assez respectées pour qu'on leur sacrifiât des vérités expérimentales. Je ne m'oppose pas à ce que l'on donne le nom de forme substantielle seulement à l'Ame Pensante , à ce que cette Puissance soit le chef-d'œuvre
de la Création ; mais , après avoir adhéré avec autant de satisfaction que de conviction à l'établissement du Règne Humain ; distinct et très-bien séparé du Règne Animal , je me suis empressé de connaître, dans l'espèce à laquelle j'appartiens . la Puissance Vitale partie du Dynamisme Humain , et j'ai trouvé de l'intérêt à noter les différences et les ressemblances qui existent entre elle et celle des Bêtes. — Je n'ai aucune envie qu'elle porte le titre de forme substantielle; mais , en la considérant comme une condition indispensable à la Constitution de l'Homme, je crois n'avoir en rien contredit Saint Thomas, par rapport au passage présenté ici comme objection ; car il n'y est nullement dit que la considération de la Force Vitale devait être exclue de l'étude de la Nature de l'Homme.
Si ce savant Religieux a réfléchi quelque temps sur les monstres et les idiots de naissance , il aura reconnu combien , durant la fabrication de la matière organique de l'Homme, l'Ame Pensante a été inactive, et combien la Force Vitale a laissé voir les aberrations de son activité spontanée.
Saint Thomas énonce le fait de la présence de l'Ame Pensante dans la matière de l'Homme, sans faire mention des conditions indispensables au complément de cette matière, vraisemblablement parce que cette nécessité est une connaissance assez vulgaire. En effet , dans l'Ordre Physique, nous entendons dire tous les jours que, pour avoir du sel de nitre pur , il faut joindre de l'acide nitrique à de la potasse. En présentant
ia chose suivant les termes de la Philosophie du Moyen- Age , nous pourrions dire que l'acide nitrique est la forme substantielle , unie avec le métal potassium ; pour former du sel de nitre. — Pour une Leçon cursive faite à des Élèves qu'il faut instruire des principes généraux de la Chimie , cette vérité sommaire peut suffire lorsqu'il s'agit de faire entendre comment se forment les sels neutres : les détails ne sont pas alors nécessaires. Cependant , lorsque la Science est exposée avec exactitude , il faut bien que l'Élève sache que , pour obtenir le sel de nitre, il est nécessaire que la potasse ne soit pas employée à l'état de métal, mais bien à celui d'alcali. Ainsi , cette condition et plusieurs autres , aussi nécessaires pour la pratique , peuvent être omises par le Maître , lorsqu'il s'occupe des vérités abstraites générales , et non des faits spéciaux.
Thomas d'Aquin , livré à l'Enseignement de la Théologie , ne s'est fortement occupé de l'Homme qu'au point de vue des relations que cet Être peut avoir avec Dieu. Le commerce entre notre Intelligence et la Divinité a été sa plus grande affaire ; mais , si on lavait interrogé sur les conditions indispensables de la matière humaine, cet Esprit si puissant et si cultivé aurait certainement parlé comme Hippocrate , comme Fernel , comme Baillou , comme Buffon , comme Barthez , et il aurait dit que cette matière ne pouvait s'unir avec l'Ame Pensante qu'à condition que l'Agrégat Matériel serait disposé par des causes puissantes qui ne sont ni du ressort de la Physique, ni de celui de ITn-
telligence Humaine (1). — Cependant pourquoi dire son avis sur ces questions, lorsqu'il ne s'agit que des devoirs de la destinée de l'Homme, de son bonheur futur, et des moyens temporaires et provisoires de se les assurer?
« Il ne peut donc pas y avoir deux formes dans un Corps ; » si l'Ame ne suffisait pas à constituer le Corps , s'il fallait » encore un autre Principe pour le compléter, elle ne serait » pas sa forme substantielle , et la Proposition de Saint » Thomas et de toute l'ancienne École serait fausse. »
Je n'ai aucun désir de changer le langage de l'ancienne École : si la forme substantielle est la cause essentielle et finale pour laquelle l'Agrégat a été fait, c'est une raison de plus pour que les expressions soient fidèlement conservées. Mais , comme il ne faut pas que la langue nuise à la rectitude de la Logique, il n'est pas permis , en Anthropologie Médicale , de méconnaître l'indispensable nécessité de la présence de la Force Vitale dans la Constitution de l'Homme, sauf à la placer seulement dans la catégorie des conditions sine quâ non. De cette manière la formule est respectée, la hiérarchie dignitaire des causes est soigneusement
(1) M. Pouchet pourrait bien avoir des doutes sur cela, attendu qu'il lui semblait que Saint Thomas d'Aquin n'était pas aussi fort sur les sciences naturelles que son ami et son maître le Bienheureux Albert-le-Grand.
gardée , et les Vérités Naturelles Scientifiques marchent de conserve avec l'Enseignement Religieux.
Pourquoi ériger en Principe que Deux Puissances de l'Ordre Métaphysique ne peuvent pas se trouver dans un même corps? — Dans l'Ordre Physique , on a désiré avoir un liquide transparent dont la matière principale fût le Roi des Métaux ; c'est ce qu'on a nommé Y Eau Régale. Pour arriver à ce résultat , on a fait des tentatives : l'acide nitrique, l'acide muriatique ont été séparément essayés , à titre de formes substantielles. Chacun isolément a échoué ; mais leur coopération simultanée a ohtenu Y Eau Régale.
Allons vers l'Ordre Vital. Les poissons ovipares se propagent de la manière suivante : La femelle pond des œufs liés par une humeur gluante , appelés collectivement le frai. Ces œufs sont des êtres vivants , qui ont reçu leur vertu anti-septique vitale de leur mère; ils attendent la laite du mâle pour être en état de créer en eux leur progéniture. La laite contient le principe fécondant. Dans tout autre lieu que dans le frai , la liqueur est stérile. Le frai est sans succès s'il ne reçoit pas l'arrosement de la laite. N'est-il donc pas clair que pour la génération d'un poisson , il a fallu une matière double, savoir : un œuf et de la laite ; plus deux principes de vie , l'un provenant du Dynamisme de la mère, l'autre du Dynamisme du mâle, dont chacun était impuissant et dont la réunion a fourni la double forme substantielle qui a vivifié l'Être. - — Ce fait peut-il s'accorder avec la formule de l'École?
Occupons-nous de l'Ordre Surnaturel survenu dans l'Humanité : je veux parler de l'Incarnation du Verbe. Voilà une adorable Personne ; dont la matière est un Agrégat matériel accompagné de conditions vitales manifestées par tout l'appareil d'une grossesse , d'un accouchement, d'une enfance naturelle et de deux natures très-différentes, l'Ame Pensante Humaine et le Verbe , unies par hypostase et formant une seule Personne pour exécuter une Vie Humaine et remplir une mission. — A-t-on bien songé à ce fait quand on rédigeait la formule scholastique qui m'est opposée? A-t-on oublié les deux formes de Jésus-Christ, dont Saint Augustin a si bien parlé.
« Cependant un Concile général de Vienne traite très- » sévèrement ceux qui soutiendraient le contraire de la Pro- » position de Saint Thomas , et il adopte même ses propres » paroles. »
Pour répondre catégoriquement au xxme paragraphe , j'aurais besoin de connaître exactement l'occasion , les motifs et l'esprit de cette condamnation. L'union substantielle de l'Ame Pensante avec le Corps est sans doute la Proposition sacramentelle , dont l'essence est de reconnaître que l'Ame Pensante n'est pas une faculté du corps, mais bien une substance spéciale radicalement distincte de celle de la matière , et unie réellement et substantiellement avec le corps. Dire que l'Ame
Pensante est une faculté d'un corps organisé , laquelle doit s'évanouir et s'annihiler lors de la dissolution du corps , c'est enseigner ce que l'on appelle le Matérialisme. Cette opinion est , ce me semble , une Proposition directement opposée à celle de Saint Thomas.
La substantiaiité de l'Ame Pensante ; la différence radicale entre la nature de cette substance intellective et la nature matérielle ; une union incomparable entre cette Ame et le système organisé ; l'indispensable nécessité du Principe de l'Intelligence pour la viabilité indépendante de l'Homme , forment une Proposition complexe de Philosophie Naturelle inductive appliquée à la Constitution de l'Homme , si généralement reçue chez ceux qui ont étudié sérieusement la Nature Humaine, qu'il n'y a pas de Médecin, digne de ce nom , qui ne l'accepte et ne la formule ainsi , lors même qu'il n'y ajoute pas l'immortalité promise par toute Religion.
Comme l'Espérance Théologale est la seule sanction de la Foi Chrétienne , il est tout naturel qu'un Concile ne puisse être satisfait de la Constitution Humaine , que lorsqu'elle est couronnée par la persuasion d'une durée sans fin.
Quels sont ceux que le Concile de Vienne a pu anathématiser touchant la Constitution de l'Homme ?
Il est très-vraisemblable qu'il a mis en première ligne ceux qui , étrangers aux principes de la Philosophie Naturelle Inductive , se sont aheurtés complaisamment au Matérialisme.
lia pu mettre ensuite les incrédules, qui, après avoir reconnu une Ame Pensante substantielle, distincte de la Matière , se sont obstinés à la considérer comme mortelle. Si des Médecins de cette époque ont ignoré la Dualité du Dynamisme Humain , et s'ils n'ont pas réfléchi sur la différence qui existe entre l'épopée de l'Ame Pensante et celle de la Force Vitale , ils n'ont vu dans l'Homme qu'une seule Puissance, dont la destinée est celle des Animaux.
Mais ce Concile a-t-il fait une catégorie pour condamner les Médecins qui auraient reconnu la Dualité Hippocratique de l'Homme , et qui auraient distingué la Force Vitale analogue à celle des Bêtes , d'avec une Ame Pensante chargée d'autres fonctions et sans doute réservée à une autre destinée? M. le Censeur ne nous en dit rien. Les individus et la matière en valaient bien la peine.
Il n'y a pas la moindre apparence que cette grave Assemblée se soit occupée des deux opinions, théologiquement libres , relatives à la nature du Dynamisme Humain. Je ne connais rien de l'histoire de cette Assemblée ; mais il me paraît impossible qu'on ait improuvé la Dualité Hippocratique , puisqu'il n'a été rien dit contre les Docteurs de l'Église qui l'avaient pleinement enseignée. Si le Canon ici rappelé avait eu l'intention que le Censeur suppose, comment le Concile n'aurait-il pas protesté contre les cultes rendus à Saint Paul, à Saint Augustin , et surtout à Saint Grégoire de Nysse? Pourquoi n'a-t-il pas déclaré au moins , comme
suspects, les individus qui ont vécu dans la plus grande intimité avec ce dernier, savoir : Saint Basile , son frère aîné ; Sainte Machine, sa sœur ; Saint Grégoire de Nazianze , son ami?
«M. Lordat se trompe étrangement dans l'interprétation » de la Vision d'ËzÉcHiEL. Elle est toute contre son système, » aussi bien que le récit de la Création de l'Homme dans la » Genèse. — Ëzéchtel , revêtu de la puissance du Créateur, » ordonne aux ossements disséminés de se rapprocher, et les » cadavres se reconstituent , mais ils restent immobiles et » inanimés : Spiritum non habebant. Ce n'est que lorsque » l'esprit est rendu que ces corps reprennent la vie , le mou- » vement et ['intelligence : Et ingressus in ea spiritus , et » vixerunt, steteruntque super pedes suos exercitûs grandis » nimis valdè. Dans le système de M. Lordat , ces corps » rétablis par le Principe Vital auraient dû être capables , sinon » d'intelligence , du moins de se tenir sur leurs pieds avant » la venue de l'Ame. »
Je n'ai pas été assez heureux pour que mon Censeur connût exactement mon intention dans mon Idée pittoresque. Il s'agissait d'appliquer des vérités anthropologiques fondamentalement médicales à des représentations pittoresques capables de se graver dans la mémoire de mes Élèves. J'espérais que le souvenir des idées abstraites se conserverait plus fidèlement et plus longuement au moyen de cette association. D'après ce désir, je ne m'occupais guère de la réalité historique
des faits représentés : il m'importait seulement que ma Pensée Doctrinale fût exprimée dans le récit agréablement peint ; sans songer si la peinture était un portrait, une fiction ou une tradition romanesque.
Dans cette disposition démon esprit, qu'aurait- il fallu pour qu'on pût me taxer d'une erreur étrange ? Il aurait fallu que la formule iconologique du tableau exprimât le contraire de ce que j'avais envie d'enseigner. Quand cette formule serait en opposition avec le récit profane ou sacré qui a été l'occasion de la composition pittoresque, je ne passerais pas condamnation sur la censure, si je savais que ce qu'il faut graphiquement énoncer rend le véritable sens de mon Enseignement.
Ceux qui me connaissent peuvent bien penser que , dans les sujets tirés des Livres Sacrés , je ne me suis jamais permis de représenter des choses dont la description orale serait contraire au texte : les fictions des Peintres sur ces matières sont, en général, tolérées par la discipline ecclésiastique et par les mœurs publiques , aux conditions dont je fais mention.
Comme la Dualité du Dynamisme Humain est un point capital de notre Doctrine , j'ai profité de quelques compositions pittoresques variées que de grands Artistes ont faites pour représenter la formation de l'Homme, d'après la Genèse. Bernard Salomon (Petit-Bernard) a représenté dans sa Bible deux actes de cette Création si mémorable. Dans la première estampe est l'achèvement de l'organisation et la contemplation satisfaite de I'Ëternei, , lorsqu'il examine cette admirable Instru-
mentation ; dans la seconde est le souffle de la respiration divine , qui pénètre ce corps , en commençant par la face, afin de l'animer. Auparavant, Michel -Ange avait préféré une autre circonstance de cette Création. Dans le Chapitre suivant de la Genèse , il est dit que le Dynamisme de l'Homme avait été fait semblable à Dieu. L'illustre Artiste pensa vraisemblablement que cette ressemblance était l'Intelligence , l'Entendement , la Raison , facultés de l'Ame Humaine, qui ne se voient que chez elle , et qui sont un simulacre de l'Intelligence infinie du Créateur. Il crut sans doute que cette partie de notre formation est celle dont nous avons le plus le droit de nous féliciter et l'obligation d'en être reconnaissants. Ainsi, Michel-Ange sépare , au moins par la pensée et par son art, ce don caractéristique de notre existence humaine, d'avec ks autres éléments de notre Dynamisme. Dans cette composition , nous voyons Adam adulte , supposé presque aussi ignorant que nous l'avons été le jour de notre naissance , recevant timidement une instruction infuse capable de le mettre en relation directe avec I'Éternel.
Grâce à ces abstractions pittoresques que les Saintes Écritures ne repoussent point, et que l'Église et les mœurs publiques approuvent, j'ai pu faire comprendre à mes Auditeurs les trois éléments de la Constitution de l'Homme : primitivement, un Agrégat matériel que Dieu a daigné former lui-même , et qui désormais ne sera fait pour les descendants que par la Puissance Vitale engendrée ; secondement , ce Principe Vital doué de
toutes les aptitudes instinctives nécessaires pour l'exécution de la Vie Naturelle; troisièmement , enfin, une Ame Pensante, opératrice de la Vie Intellectuelle, qui par cela met une immensité entre nous et les membres du Règne Animal.
Si ces stratagèmes m'ont été utiles pour que mes Auditeurs aient mieux compris la Constitution Humaine , et qu'ils aient été mieux en état de saisir les idées abstraites de la Médecine , peut-on dire avec justice que je me suis étrangement trompé?
Etrangement trompé! C'est une censure qui me rappelle trop la fausseté radicale du P. Ventura contre feu M. de Bonald , pour que je puisse la subir sans défense. Elle se rapportait : 1° à mon mode didactique spécial ; 2° à notre Doctrine. Le Public jugera si je me suis réellement trompé dans le premier point de vue, qui est le seul sous lequel j'ai cherché à me justifier. J'ai insisté sur l'examen des Tableaux qui ont été faits touchant la Création de l'Homme, afin qu'on y reconnût le Principe de la Dualité du Dynamisme Humain. Mon Aristarque, ne faisant aucune attention à mes efforts pédagogiques , m'a attaqué sur la Doctrine qu'il combat avec autant de vigueur que le P. Ventura. Sur cet objet , je vais me reposer à l'abri d'un défenseur prophétique, avec lequel ces Messieurs voudront bien s'escrimer. Je prie M. l'Aristarque de lire un article que je prends de mes extraits tirés du Traité de la fabrication de V Homme, de Saint Grégoire de Nysse.
« Chapitre VIII. — Pourquoi ï Homme se tient debout, y>la tête levée vers le Ciel. — Les mains ont été don- » nées à l'Homme , parce qu'il devait être doué de » la parole. — Distinctions à établir dans les Êtres » de la Nature.
» Moïse place la formation des Corps Inanimés la » première , comme le degré le plus bas dans l'échelle »de la Création ; il ajoute qu'ensuite vinrent les objets » doués d'une Vie Intérieure , tels que les germes des «Végétaux, et ensuite les Êtres qui sentent. Or, l'on » conçoit très-bien que les Créatures corporelles qui »ont reçu l'existence , celles mêmes auxquelles n'a pas » été refusée la sensibilité, puissent exister en dehors de » la Nature Intelligente; mais la faculté de raisonner » ne pouvant se trouver dans un corps , si elle n'est en » quelque sorte mêlée à la faculté de sentir, il s'ensuit » qu'après les Plantes et les Bêtes, l'Homme a dû être » créé, la Nature ayant déjà parcouru jusque-là un » ordre progressif de perfectionnement ; car cet Animal «raisonnable que nous appelons l'Homme , est comme »un composé de tous les Principes de la Vie : la nutri- » tion s'opère en lui aussi bien que dans les Plantes » vivant d'une Vie que nous avons nommée Naturelle , » et sa sensibilité ne l'empêche point d'acquérir de » l'accroissement , faculté qui est comme une Nature » intermédiaire entre les premiers Corps , qui n'ont » reçu qu'une existence incomplète , et les troisièmes , » qui sont doués de la Vie Intelligente , celle-ci étant
«aussi supérieure à l'autre que l'Esprit l'est à la Ma- » tière ; enfin , il vous sera facile d'apercevoir qu'elle » s'allie d'une parfaite proportion avec cette délicate et «brillante faculté de sentir, en sorte que l'Homme est »un composé de ces trois qualités (ut jam tribus hisce » rébus Hominis offîcium constat ).
»Et c'est ce qu'on peut conclure des paroles de » l'Apôtre dans son Épître aux Thessaloniciens , où il » les exhorte à conserver dans son intégrité la pureté »du Corps, de Y Âme et de Y Esprit, pour recevoir le » Seigneur , entendant par le Corps la partie qui dans » l'Homme se nourrit, par I'Ame celle qui sent, et »par I'Esprit celle qui raisonne. C'est encore dans le » même sens que le Seigneur , aux Livres des Évan- » giles , instruit ce Scribe , en lui disant que le premier » et le plus grand des Commandements est d'aimer Dieu » de tout son cœur, de toute son âme et de tout son »esprit, expressions dans lesquelles je trouve la même » distinction : le cœur signifiant la partie la plus gros- »sière de l'Homme, ou le corps; Y âme, les parties «intermédiaires , ou la sensibilité; et Y esprit, cette » faculté supérieure au moyen de laquelle nous comprenons toutes choses et accomplissons tous nos actes. «Aussi l'Apôtre dit-il qu'il y a trois choses à observer » dans le choix d'un homme. La première , c'est la » partie charnelle ; savoir : s'il est abandonné , etc. »
Il suffit de ce que nous avons vu sur cette division des éléments de l'Homme. Saint Paul et Saint Grégoire de Nysse n'ont pas des idées claires sur les limites entre
la partie physique et la partie vitale. On pourrait peutêtre en dire autant dans la limite entre l'Intelligence et la Force Vitale ; mais les détails sur les délimitations peuvent être contestés , sans mettre en doute la réalité des différences radicales de ces trois éléments.
Voilà mon apologie sur ma Leçon que j'avais tirée des représentations pittoresques de la Création de l'Homme. Voici ma réponse au blâme fait contre celle que j'avais tirée du XXXVIIe Chapitre de la Prophétie d'ÉzÉciiiEL, où on voit une Résurrection de Morts. Toujours préoccupé du besoin que j'avais de mettre dans mon Bouclier d'Achille médical une représentation pittoresque, où il fallut proférer cette Proposition: Création d' hommes avec des débris de cadavres, faite par une Force Plastique , qui nest ni de l'Ordre Physique , comme le veulent les Organiciens , ni de ï Ordre Mental , comme le voulait Stahl.
C'est une fiction allégorique différemment expliquée par les Théologiens. Le Prophète, d'après l'ordre de Dieu , se trouve dans un champ où sont des ossements en grande quantité. D'après ce même ordre , il prescrit à ces os de se rapprocher et de se disposer de manière à former des systèmes osseux , pour qu'au temps marqué ils soient en état d'exécuter la Vie Intellectuelle. Ces os se mettent à s'agiter, à changer de place, à s'arranger mutuellement , à faire entendre le claquement des pièces qui se heurtent. Disposées en squelettes , voici ce qui se passe : «Je vis tout d'un coup , dit l'Écrivain , » que des nerfs se formèrent sur ces os , des chairs les
» environnèrent et de la peau s'étendit par-dessus ; mais » l'Esprit n'y était point encore. » C'est après l'achèvement de cette Instrumentation que l'Esprit est invoqué par le Prophète.
Pour faire de ces ossements un Homme , qu'a-t-il fallu? Une Puissance active formatrice , animatrice , par conséquent différente des causes de l'Ordre Physique , car les os gisaient dans ce lieu depuis longtemps. La première Puissance qui est venue n'était pas l'Esprit, car le Principe d'Intelligence était ou latent ou absent. La cause qui va mettre tout en jeu provient de Dieu par l'organe du Prophète : c'est une Force Plastique Métaphysique qui a été là pour contribuer à faire un individu humain, pour donner à l'Agrégat Matériel les conditions physiques et vitales nécessaires à l'exercice des fonctions mentales. — Si la présence du tableau m'oblige à le décrire ainsi , peuton dire que je me suis trompé étrangement? Les peintures faites d'après l'imagination et l'entendement ne sont pas des arguments , mais seulement des formes d'expression. Ma formule actuelle n'est-elle pas l'équivalent de ma phrase ?
J'ai beau tourner de toutes les manières l'emploi que j'ai fait de la Prophétie d'ÉzÉcniEL, pour rendre sensible la nécessité de la Puissance Vitale dans l'opération divine d'une Résurrection; j'ai beau rechercher en quoi j'ai pu errer d'une manière étrange, comme on me l'assure: il m'est impossible d'apercevoir le point de mon raisonnement où le paralogisme s'est introduit.
Quand Dieu a voulu rendre la Vie Humaine à des ossements d'hommes , il n'a pas envoyé des Ames Pensantes qui sussent choisir les os convenables , les revêtir de parties molles et les mettre en mouvement à mesure que le système anatomique avancerait : c'était pourtant le meilleur moyen de nous faire voir qu'il n'y a dans l'Homme qu'une seule Puissance, et de nous donner un avant-coureur du Stahlianisme. Au lieu de ce procédé , il a d'abord envoyé , par l'intermédiaire du Prophète , une Puissance Architectonique Vitale , qui opérât sans intelligence , sans aucun sentiment d'ellemême, le rapprochement des os, leur ajustement , la formation des chairs , la disposition des ligaments articulaires , l'organisation des muscles, des nerfs , des vaisseaux, et une peau capable de protéger et de renfermer ces organismes. Que peuvent être ces Forces qui organisent , qui modèlent , qui donnent aux futurs individus les types de leur espèce , qui agencent des os et en recouvrent les squelettes par des organes moteurs, qui font des chairs , et par conséquent des nerfs et des vaisseaux sanguins, et qui conservent intactes des substances par leur nature si corruptibles, si ce ne
sont des Forces Vitales Unitaires? Ne sont-ce pas des Puissances de cette sorte qui ont fabriqué les demeures où doivent résider les esprits intellectuels et les instruments dont ils doivent ensuite se servir? Ne sont-ce pas de pareilles Forces qui attendaient l'arrivée de ces hôtes , et qui provisoirement maintenaient tout en bon ordre. — L'honorable Aristarque ne veut pas recon-
naître en cela une Vie , parce que , s'il y avait eu un Principe Vital , « ces Corps auraient dû être capables , «sinon d'intelligence, du moins de se tenir sur leurs » pieds avant la venue de l'Ame. » Je ne vois pas qu'une Force Vitale ait besoin de faire la station pour qu'on la croie vivante. L'embryon et le fœtus de l'Homme sont bien vivants , quoiqu'ils ne se tiennent pas sur leurs pieds. Est-ce que rassembler des os épars, les réunir en squelettes , faire entendre le cliquetis de ces organes quand ils étaient secs , créer des chairs et les conserver en état de recevoir l'Ame et d'obéir promptement à ses ordres, ne sont pas des signes suffisants de vitalité? — ■ C'est après cette Vie Irrationnelle que l'Esprit a été appelé pour remplir ces Agrégats , et pour y exécuter la nouvelle Vie Intellectuelle que le Tout-Puissant avait voulu leur départir.
Si Ézéchiel avait prévu le Stahlianisme , et qu'il eût voulu imaginer non-seulement une figure corporelle d'une protestation contre cette hypothèse, mais encore une profession éclatante du Principe de la Dualité du Dynamisme Humain , aurait-il pu trouver un moyen plus significatif et moins équivoque?
L'étrangeté que mon Adversaire trouve dans mon raisonnement, qu'il déclare une erreur, ne peut pas être plus étonnante que celle que je rencontre dans le jugement qu'il en porte. Il doit y avoir chez un de nous deux une prévention qui empêche celui qui en est atteint de voir la pensée telle qu'elle est. ïl est vraisemblable qu'elle ne pourrait être signalée que par un
public éclairé , impartial et amateur de la Science de l'Homme.
On voit que ma réponse ne se rapporte qu'aux soins que j'avais pris de rendre pittoresque , et en quelque sorte monumentale, la Doctrine Anthropologique que j'étais chargé d'enseigner. L'objection n'a eu pour but que de condamner ma Doctrine ; et de me dire que je m'étais étrangement trompé , quand j'avais cru trouver dans la Prophétie une pensée qui se rapportât au Principe de la Dualité du Dynamisme de l'Homme. Que faire en pareille contestation? Je désirerais une autorité qui pût juger entre deux individus également sincères, également désireux de trouver la vérité. Je l'ai trouvée telle qu'il la fallait pour que je n'eusse aucun doute ni sur les lumières par rapport à l'interprétation de l'Écriture Sainte, ni sur sa connaissance médicale de l'Homme, ni sur la matière spéciale dont il s'agit ici , sur l'application de la Prophétie d'ÉzÉcHiEL à la Doctrine de la Constitution de l'Homme. Cette autorité, je l'ai trouvée dans la Sacra Philosophia , de Us quœ scripta sunt Physicè in Libris Sacris , de François Yillésius. J'ai transcrit et traduit un long passage du Chapitre IV de ce Livre dans mon Introduction. On a pu y remarquer les lignes relatives aux conclusions anthropologiques , tirées de la Prophétie d'ÉzÉcniKL par l'Auteur ; mais comme elles s'appliquent spécialement à l'objection actuelle et à ma réponse, on ne trouvera pas mauvais que je l'aie ici reproduite. Après avoir contracté le récit de cette résurrection , Vallésius parle ainsi : « De sorte
» que la végétation des os , des nerfs , des chairs , de » la peau et des autres parties , ne provient point de » l'Esprit qui vient de l'extérieur et qui est immortel , »mais qu'elle vient de formes (vitales) corruptibles, » purement corporelles , qui , imbues d'un mode d'être » relatif aux dispositions de la Matière , sont en rapport »avec l'Ame. A cause de cela elles ne sont point exclues » par l'arrivée de l'Ame; mais, au contraire, elles » demeurent ensemble avec elle , et par-là la servent , » la conservent elle-même autant qu'elle le désire, et » conservent en même temps le tempérament et les » configurations du corps. »
Ainsi , un Philosophe grand Médecin a vu dans la Prophétie gTÉzéchiel une manifestation de la Constitution de l'Homme conforme à celle qui est exposée dans notre Enseignement. Il tire de cette Prophétie des éléments de l'Homme pareils à ceux de la Définition Bonaldienne : des organes qui s'approchent, végètent, se couvrent de nerfs, de chair, avant l'arrivée de l'Esprit; ils sont, par conséquent, doués d'une Puissance qui n'est ni de l'Ordre Physique ni de l'Ordre Intellectuel. Cette Puissance est exprimée par la langue de l'ancienne Philosophie; elle est désignée par des formes substantielles, qui , au lieu d'être immatérielles, sont au contraire corruptives. Elles sont au nombre pluriel , comme chez de Bonald ; mais si nous les considérons sous ce point de vue collectif, c'est pour ne jamais oublier ni la synergie des organes qui fonctionnent , ni l'harmonie plastique des configurations
spécifiques des corps qui résident dans l'unité de ces formes.
Vallésius ne manque pas de faire remarquer la conformité qui existe ici entre la Raison et le texte de l'Écriture. Or, je demande à M. l'Aristarque si le Catholicisme de Philippe II et de son savant Médecin , inséparables d'une Inquisition et de ses arguments , n'est pas assez rassurant, et s'il n'équivaut pas à l'opinion d'un Père de l'Église.
« On objectera sans doute que les observations faites sur » le corps humain confirment la Doctrine du Principe Vital. » Nous répondrons que nous admettons tous les phénomènes » bien constatés , mais que nous refusons l'explication qu'on » en donne , ou la cause à laquelle on les attribue ; de même » que nous admettons , par exemple , le phénomène de la » gravitation des corps , tout en niant et rejetant les causes » mécaniques auxquelles on voudrait l'attribuer. Les obser- » vations peuvent être justes , mais les explications fautives. » Les causes échappent trop souvent à la sagacité humaine , » et les systèmes qu'on imagine ne doivent pas contrarier des » principes certains. »
L'Anthropologie est pour le Médecin une étude indispensable qu'il ne lui est pas permis d'accepter ou de rejeter arbitrairement. La Médecine n'est point une science spéculative , plus pour l'agrément que pour l'utilité -.c'est un Art obligatoire fondé sur une Science. Le Médecin ne peut les contempler avec indifférence :
comme la pratique est essentielle , le Praticien qui n'aurait pas fait tout ce qui dépendait de lui pour se mettre en état de rendre raison de toutes ses prescriptions et pour justifier la préférence des moyens par lui employés , ne pourrait pas être considéré comme un honnête homme.
Nous ne pouvons négliger aucun des faits relatifs à l'Homme et à sa Vie mortelle , soit Vitale, soit Intellectuelle. Après cette acquisition , nous ne pouvons pas en conscience nous dispenser de les interpréter, et par conséquent de chercher à connaître, autant que nous le pouvons , la nature de l'Agrégat où elles s'opèrent. Pour arriver à la notion de cette nature , il faut avoir recours à la Philosophie Naturelle , c'est-à-dire à la Logique appliquée à la recherche des causes de ces faits.
Ce précepte est si vulgaire , si incontestable , que je suis presque honteux de l'avoir écrit. Cependant il y a un fait qui me justifie : c'est qu'après être tous convenus de la nécessité d'user, pour l'étude de l'Anthropologie, de la Philosophie Naturelle , on trouve si peu d'amateurs qui se soient munis des règles de cette Logique.
Je l'ai dit avec franchise : pour la recherche des causes cachées des phénomènes naturels, je ne trouve pas d'autre méthode légitime que la Philosophie Inductive. Tous les autres moyens propres sont trop incertains et trop arbitraires pour que leurs résultats puissent entrer dans la Science. Mais cette méthode austère est assez difficile dans son application , est trop peu
usitée pour qu'on ait occasion d'en voir l'emploi hors de notre Faculté. L'effet qui en résulte est que, dans les polémiques , il nous arrive de temps en temps que nous ne sommes pas compris. C'est ce dont j'ai été convaincu plusieurs fois; heureusement j'ai pu me consoler, voyant que cette incompréhension ne provenait pas de notre part.
Quand l'illustre Aristarque déclare qu'il n'admet pas notre Théorie, quoiqu'il admette les faits, je désirerais bien savoir quelle est l'idée qu'il a de notre Méthode Philosophique. Je crains qu'il ne nous soupçonne d'un penchant pour les hypothèses. Il m'est permis de le penser en réfléchissant sur ce passage de l'objection actuelle : « Les causes échappent trop souvent à la saga- » cité humaine, et les systèmes qu'on imagine ne doi- »vent pas contrarier des principes certains. » — Le mot système est souvent pris pour une hypothèse , et , dans le cas actuel , cette acception est péremptoirement déterminée. Cependant la Philosophie que j'ai bien spécifiée dans divers Écrits , devrait nous mettre à l'abri d'une telle suspicion , puisqu'elle a été faite pour être mise en opposition avec les suppositions imaginaires.
Nous ne redoutons ni les contradictions ni les objections. Quelle que soit notre confiance dans la Philosophie Naturelle Rigoureuse qui est notre guide , nous ne la croyons pas infaillible. Quand la méthode le serait , nous pouvons dans certains cas nous en être mal servi. Des improbations vagues ne sont pas sans utilité, puisqu'elles peuvent nous engager à être tou-
jours en haleine ; mais des critiques doivent nous être profitables , surtout dans deux cas : d'abord , quand l'Adversaire nous indique le point du paralogisme dans lequel nous sommes tombé lorsque nous philosophions sur un fait déterminé; ensuite,
quand il pourra nous arrêter dans une de nos Propositions directement contraire à un Dogme révélé de la Théologie Positive. On pense bien qu'une opinion tirée de la Théologie Scolastique , et émise par un Auteur dont le savoir en Anthropologie Expérimentale ne serait pas présumé supérieur à celui des Écoles de Médecine , ne suffirait pas pour suspendre un Enseignement fondé sur la Philosophie Naturelle Inductive Rigoureuse.
Je sais bien que les hommes éminemment honorables à qui je réponds , ne sont les ennemis ni de notre Enseignement ni de ma personne. Je suis très-persuadé que leurs objections partent d'un vif désir de voir notre Doctrine arrivée à une perfection qui la mette à l'abri de toute attaque. D'après cette conviction, je supplie les bienveillants Adversaires qui voudront nous interpeller, de nous faire connaître , par l'expression de leur incrédulité relativement à nos Théories , s'ils les rejettent sans examen , ou s'ils les trouvent mal fondées en raisonnement. L'incrédulité quand même est de peu d'importance dans les Sciences spéculatives. Dans la nôtre , elle peut devenir un sujet de scandale entre les Praticiens; mais elle est sans conséquence de la part des Amateurs , qui ne sont ordinairement que des frondeurs : leurs improbations ne font rien, ni contre l'En-
seignement ni contre la Pratique. Mais l'incrédulité motivée fait toujours sensation. Je sais bien qu'elle peut nuire à la considération de la Science et de la Profession; mais je m'en console en pensant que des contradictions raisonnées sont des occasions, quelquefois de correction , presque toujours de perfectionnements pour le fond et d'éclaircissements pour la forme. De plus, les discussions survenues dans des cas de ce genre nous fournissent les moyens de répandre les règles de la Philosophie Naturelle InductiveRigoureuse, et de les mettre en contraste avec les vices de la Philosophie Latitudinaire du jour, où l'on ne trouve dans la polémique que suppositions , insouciance, sophismes et tatillonnage.
« Nous terminerons par une remarque sur un principe de » M. Cuvier, que M. Lordat semble adopter par mégarde, » sans restriction. La vie , — dit M. Cuvier — , naît de la » vie. Il faut distinguer. Dans les Animaux, la vie naît de » la vie : Dieu Ta voulu ainsi. Ils sont engendrés vivants , » comme ils furent créés vivants au commencement du monde. » On ne peut supposer que leur Principe Vital soit aujour- » d'hui , dans chaque individu , l'objet d'une création parti- » culière. Mais il n'en est pas de même dans l'espèce humaine. » En engendrant les Corps , on n'engendre pas les Ames. » Notre origine actuelle ressemble à notre création. Le Corps » fut créé séparément, et l'Ame, tirée ensuite du néant, vint » lui donner la vie. De même , le Corps Humain , dans la » génération , n'a d'abord , suivant l'opinion la plus com-
» mune , aucune vie à lui ; il ne vit que d'une vie végétative » dépendante de la vie de la mère , jusqu'à ce que l'Ame, » créée à part , lui soit unie : Anima brutorum ex aliquâ » virtute corporeâ producitur, Anima verô humana à Deo. )> (Saint Thomas.) »
J'enseigne ce principe : La vie vient de la vie , avec conviction et zèle, parce qu'il est nécessaire de rendre populaire la grande distinction des Corps Inanimés d'avec les Corps Animés , des Puissances Naturelles qui agissent ratione entis , d'avec celles qui agissent ratione moris , des Causes de l'Ordre Physique d'avec les Causes de l'Ordre Métaphysique particulier dans le sens de Bacon , c'est-à-dire des Causes attachées aux propriétés de la Matière , sans but , d'avec les Causes attachées aux convenances des Phénomènes appelés Vies, causes dans lesquelles tout acte se fait pour une fin.
On sait qu'un des arguments les plus forts du Matérialisme, c'est l'opinion de la génération spontanée. Contre cette opinion , je présente l'autorité du premier Zoologiste du siècle , de Cuvier , qui se piquait de n'admettre que la Philosophie Expérimentaient qui jouissait d'une considération universelle dans l'Académie des Sciences. La génération spontanée suppose une rencontre de molécules capables de conspirer à l'exercice de diverses fonctions constitutives de la Vie. Or, les molécules nécessaires pour former un Agrégat viable sont , par leur nature, chimiquement inaliénables ; elles ne peuvent éprouver une cohésion que lorsqu'une Force Vitale les enchaîne durant toute sa
présence , et les soumet à entrer dans des tissus et dans des liqueurs du corps animal. Je ne pouvais donc pas concevoir que des molécules qui se fuient pussent s'unir pour former des organes capables d'engendrer la Vie, suivant le langage des Organiciens. J'ai été charmé qu'un homme de ce savoir et de ce caractère parlât d'une manière aussi positive. Ainsi , les Êtres vivants parasites ont été , à mes yeux , des générations produites par des paroxysmes de Phthiriasis , et les vers survenus après la putréfaction , des métamorphoses arrivées dans les molécules vivantes devenues libres. Il me faudrait des faits nouveaux bien extraordinaires pour m'obliger à penser différemment.
Quant à l'exception dont notre Censeur parle touchant l'ordre naturel de la génération des Animaux , exception qu'il dit avoir été faite en faveur de l'Espèce Humaine, elle est nouvelle pour moi. Je n'ai pas pu l'enseigner : je ne l'avais pas trouvée dans le corps de Science Médicale où nous cherchons tous les Dogmes que nous sommes chargés de conserver, d'agrandir et de répandre ; je ne l'avais pas trouvée non plus dans la seule source théologique où j'ai puisé les connaissances qui doivent me sauver : je veux parler du Catéchisme du Diocèse où je suis né.
Cette assertion : que chaque Ame Humaine ne vient point par succession génératrice , mais bien par une création spéciale de Dieu , est-elle un Principe certain ? Est-ce un article de Foi ?
Si je devais l'apprécier par mon cœur, par l'ensemble
de mes idées anthropologiques , je serais heureux d'avoir l'obligation , ou simplement même le droit de l'enseigner. D'après mes Études et d'après bien des Leçons , on a pu voir combien je suis persuadé que l'Ame Pensante et la Force Vitale sont des Puissances de natures fort diverses. Presque dans toutes mes Productions successives , on a dû trouver de nouvelles raisons , ou expérimentales ou rationnelles , qui fortifiaient cette Proposition. Dans une Dissertation sur l'Hérédité Physiologique qui a lieu dans la génération , j'ai établi, d'après l'Expérience , que les qualités personnelles de la Force Vitale se transmettent par hérédité , tant du côté paternel que du côté maternel ; que, chez les Animaux , cette transmission était presque entière , ce qui ne doit pas surprendre , puisque la Force Vitale , douée d'instinct, paraît constituer tout le Dynamisme de ces Êtres vivants ; mais que, chez l'Homme, la transmission héréditaire n'est évidente que pour les qualités vitales exprimées par les traits , la structure , la couleur, les mouvements, les affections morbides, l'allure, les gestes; que les qualités morales caractéristiques et intellectuelles ne sont pas plus héréditaires que les idées acquises par l'Éducation. Les acquisitions mentales sont viagères : si le fils veut jouir d'avantages pareils à ceux dont son père a profité , il est obligé de les acquérir au môme prix.
Je n'ai donc aucune raison à priori pour repousser la Proposition de Saint Thomas ; mais, quand il s'agit de propager une Science Naturelle , il faut, suivant notre
Physiologie, des preuves expérimentales. Les conditions évidentes, physiques et vitales dans l'exercice de la génération , étant les mêmes pour nous que pour tous les Mammifères, nous n'avons aucune raison scientifique qui nous permette d'introduire l'exception dont il s'agit dans la Théorie de cette fonction.
D'ailleurs, opinion pour opinion, j'en connais une qu'il n'est possible de vaincre ni par les vraisemblances naturelles , ni par la dignité de l'Auteur , car cet auteur est Saint Augustin. Je prie nos Adversaires de lire ce passage de la Vie de Pelage.
L'Évêque dHippone , « toujours infatigable , travaillait... à un ouvrage en quatre Livres sur l'origine »des Ames, à l'occasion d'un Écrit plein d'erreurs «qu'un jeune homme, qui se faisait nommer Vincent » Victor , avait publié contre lui , et que le moine René »lui avait envoyé de Gésarée de Mauritanie. Le premier » Livre est adressé à ce Moine : le second à Pierre , » Prêtre Espagnol , à qui Vincent avait adressé son » Écrit; le troisième et le quatrième sont adressés à «Vincent lui-même. Saint Augustin, qui penche tou- » jours pour l'opinion de la propagation des Ames, ne » prend point encore de parti ; il se contente de réfuter «les erreurs de Vincent (1), etc. »
Cet exemple me garantit de toute syndérèse. De plus, il me renforce dans cette persuasion où je suis depuis que je suis entré dans la carrière des Sciences , que la
(1) Loc. cit., p. 367.
Foi n'est pas en opposition directe avec la Philosophie Naturelle. Quant à la valeur de l'Autorité, Bossuet nous a fait connaître ce qu'est Saint Augustin.
L'objection qui est opposée à la Science Anthropologique est une opinion personnelle, qui ne paraît provenir d'aucune source divine. Je vois des considérations de convenance auxquelles on pourrait en opposer de contraires. Que seront des conjectures contre l'expérience journalière , lorsqu'à leur occasion, nous ne voyons aucun événement surnaturel?... Est-ce que les hypothèses ne compromettent pas la Science des choses divines ?
Entre les nombreuses difficultés qui se présentent à l'esprit contre l'idée de la création de chaque Ame Humaine faite par le Tout-Puissant , à toute occasion , soit légitime, soit criminelle, il en est une pour laquelle j'aurais besoin d'une prompte solution. — Puisqu'une Ame n'est point la fille du père de l'Agrégat Vivant dont elle doit être l'hôte, il n'est pas logiquement possible de la rendre responsable du péché d'ADAM. Sortie des mains de Dieu , elle est exempte de toute accusation. — Cependant il est écrit : Ecce enimin iniquitatibus conceptus sum et in peccatis concepit me mater mea. Or, si dans l'Homme il n'y a de succession que dans la chair, qui, à r exemple de l'Ame des Bêtes, a été engendrée par une espèce de vertu corporelle, où réside le péché originel , et à quelle substance de l'Homme s'adresse la grâce divine du Baptême? Est-ce que Dieu a fait une Ame toute neuve coupable de la désobéissance d'un premier père d'où elle ne descend pas9
Les derniers mots du xxve paragraphe font le sujet d'une réflexion qu'il m'est impossible de taire. Saint Thomas , sans doute le P. Ventura et mon honnête Aristarque disent : « Le Corps Humain , dans sa génération, »n'a d'abord , suivant l'opinion la plus commune , au- » cune Vie propre , aucune Vie à lui ; il ne vit que d'une » Vie végétative, dépendante de la Vie de la mère, jusqu'à » ce que l'Ame , créée à part , lui soit unie. »> — H y a là trois idées distinctes susceptibles d'examen. Pour le moment, je m'arrête à une. On convient qu'il existe dans le résultat de la conception chez la femme, une Vie végétative dépendante de la Vie de la mère , en attendant que l'Ame Pensante vienne. Il y a donc dans la mère et le fils une Vie végétative , une Vie qui n'est pas intellectuelle. Je ne chicane pas sur le mot végétative; cependant , comme le bon sens nous dit que cette Vie est plutôt animale que végétative, il me sera permis de remarquer une intention dans le choix d'une expression qui n'est pas la meilleure. Cette Vie a donc un Principe de Vie. Mais ce Principe de Vie , qui devient commun à la mère et au fils , de quel Ordre est-il ? Il n'est pas de l'Ordre Intellectuel , puisque l'on attend le Principe Intellectuel que Dieu doit y envoyer. Est-il de l'Ordre Physique, conformément au Cartésianisme? On se garderait bien de le penser: le sens commun a dit depuis long-temps que l'hypothèse d'un Dynamisme vivifiant de l'Ordre Physique est une absurdité. On voit donc l'indispensabilité de reconnaître dans la mère et dans le fils un Principe de Vie d'un Ordre spécial ,
qui n'appartient ni aux substances inanimées , ni aux substances intellectuelles.
Mais puisque Saint Thomas , le P. Ventura et notre Aristarque sentent , comme l'École de Montpellier et comme l'Auteur de la Définition Bonaldienne , la nécessité de ce Principe , d'où proviennent tant de paroles relatives à cet objet , mises dans les Conférences, dans la Lettre de M. de Bonald , dans les objections dirigées contre notre Enseignement , pour attaquer cette même idée implicite de cette même définition ? Si Saint Thomas reconnaît le Principe de Vie , soit végétatif, soit animal , ses admirateurs se garderont bien de penser autrement. Je crains que le public ne rie à nos dépens, en voyant que nous sommes en dispute quoique nous soyons tous d'accord ; car nous sommes , en effet, d'accord lorsque nous convenons que l'Homme n'a pas seulement un Corps et une Ame Pensante , mais encore un Principe de Vie , surnommé irrationnel , végétatif, animal, Force Vitale, Principe Vital, et que notre École Médicale, profondément occupée des choses et des vérités pratiques, est d'une extrême tolérance sur les mots.
« M. Lordat se sert trop souvent de l'expression d'Alliance » pour indiquer l'union des Principes constitutifs de l'Homme. » Cette union est substantielle , tandis que ['alliance ne » marque qu'un simple rapprochement d'éléments divers. »
Ce dernier article est moins une objection qu'un
conseil très-obligeant, dont je dois sentir toute la valeur. Au premier coup-d'œil , ce conseil semble se rapporter à la grammaire et au goût ; mais , après mûre réflexion, j'ai cru qu'il se rapportait encore à un ordre d'idées beaucoup plus relevé. Je vais répondre d'abord au sens le plus évident de cette espèce de reproche ; je parlerai ensuite de celui que je crois avoir deviné.
1° Le mot Alliance , employé pour exprimer la relation des deux Puissances, dont l'une est douée de liberté et l'autre de spontanéité , dont la Spirituelle agit par raison et volonté, et dont la Vitale agit par économie innée, par réaction contre les susceptions et par instinct , et qui tendent tantôt vers le même but , tantôt en sens opposé: ce mot, dis -je, n'est pas de moi, il est de Bacon. Ce n'est plus aujourd'hui une Métaphore, c'est une Catachrèse. Si la fréquence de ce son offense l'oreille , je dois souhaiter qu'on m'en suggère d'autres qui expriment la même idée et qui ne soient point métaphoriques. Si le mot Alliance est accepté comme propre , je ne puis pas me dispenser de l'employer toutes les fois que l'idée relative devra reparaître dans la Proposition , jusqu'à ce que des personnes qui adoptent la Doctrine et qui ont du goût veuillent me fournir de vrais synonymes.
Un grand nombre de mes Leçons ont eu pour but de faire bien connaître d'abord les lois des relations et des collaborations des deux Puissances Humaines ; ensuite , les fonctions où elles agissent synergiquement ; enfin, les infractions et les contraventions opposées à
as
ces lois de la part des Puissances associées , lésions qui constituent un très-grand nombre de maladies ; ces Leçons, dis -je, forment une partie importante de l'Anthropologie Médicale de notre Enseignement. Or, j'embrasse toutes les Propositions Doctrinales des faitsprincipes de cette nature , sous l'expression de Doctrine de V Alliance des deux Puissances du Dynamisme Humain. Cette suite de Cours , de plusieurs années , sera publiée si j'en ai le temps ; mais on pense bien qu'il ne me serait pas possible de changer le nom qui paraît déplaire et qui représente l'idée fondamentale de mon Travail. Ceux qui liront mon Livre jugeront si l'ensemble des Vérités Médicales que j'ai réunies est capable de faire oublier l'étrangeté d'un mot peu usité.
2° La manière dont mon illustre Aristarque censure le nom Alliance n'est pas de nature à me désespérer. Le mot n'est employé que pour exprimer le mode d'union de l'Ame Pensante avec la Force Vitale. Si la Force Vitale n'existe pas comme une Puissance Unitaire de l'Ordre Métaphysique , la relation qui existe entre l'Ame Pensante et le Corps ne peut point porter une telle dénomination : il serait absurde d'appeler Alliance le rapport qui existerait entre l'Esprit et le Cadavre. L'Adversaire adoucit singulièrement son éloignement primitif pour la Puissance Vitale : au lieu d'exclure absolument et inexorablement ce mot, il se contente d'en blâmer l'emploi trop fréquent. — Je crois avoir tout gagné par cette concession. L'Alliance n'aurait pas de sens si les termes dont il s'agit n'étaient pas
tous deux de l'Ordre Métaphysique > doués de spontanéité , de contingence , de finalité ; de mode d'agir ratione moris.
Mais , quand nous en sommes là , pourquoi le mot Alliance doit-il être employé rarement? — Ce ne peut pas être parce que les termes sont des substances. Si l'une de ces substances était inanimée, le mot Alliance serait inadmissible. — La raison que je soupçonne est que l'Adversaire me permet tacitement de reconnaître deux Puissances dans le Dynamisme Humain; et, comme je me suis fortement prononcé contre le Monothélisme Stahlien Anthropologique, que j'ai comparé à l'Hérésie des Eutichiens relative à l'union du Verbe et de l'Humanité, il veut m'avertir de ne pas tomber, par rapport à la Doctrine de la Dualité du Dynamisme Humain , dans l'Hérésie opposée , dans le Nestorianisme , où chacune des Natures a une Personnalité propre, ce qui faisait en Jésus-Christ deux Personnes. Ainsi, il s'aperçoit que la relation des Deux Puissances de notre Dynamisme est , à mes yeux, analogue à la relation des Deux Natures reconnues dans Y Incarnation : il désire qu'en continuant cette analogie, je ne m'expose pas à la faute de méconnaître Y Unité de la Personnalité , quoique je conserve la Dualité des Natures.
Je dois de la reconnaissance à mon Aristarque : je sens d'autant plus l'importance du conseil , que j'avais pressenti l'inconvénient de mon langage. — Mon Livre très-avancé de la Doctrine de l'Alliance démon-
trera l'erreur du Monothéïisme de Stahl , spécialement dans la Théorie des maladies que Sauvages a nommées
Morositates , et réfutera l'espèce de Nestorianisme
Anthropologique soutenu par un Médecin anglais , M. Wigan. Le mot Alliance ne me convenait pas bien , d'autant que l'expression Association , employée par Nestorius pour parler de Y Union des Deux Natures de /'Homme-Dieu , avait été l'objet d'un reproche, parce que ce mot ne représente qu'un rapport moral. Aussi , dans mon Ébauche, etc. ; j'ai osé dire que l'Union des Deux Puissances du Dynamisme Humain ne pouvait être exactement exprimée que par celle d'Union Hypostatique. Mais ce mot est tellement consacré à rappeler un fait si auguste, que j'ai craint que l'emploi de ce terme à des choses tant au-dessous de celle pour laquelle il avait été fait, ne fut considéré comme une sorte de profanation. Voilà le motif qui m'a fait préférer le mot Alliance à tout autre. Je sens bien que la signification radicale ne présente pas exactement l'idée à énoncer; mais l'acception sous laquelle Bacon a voulu le répandre, lui donnera, j'espère, cette valeur, grâce à l'éclat d'un tel parrain.
Ma réponse générale fut rendue à l'honorable Antagoniste qui avait bien voulu rédiger les objections. Point de réplique. Tl désira seulement que je répondisse à
quelques articles autrement formulés. Il se trouva satisfait; dès qu'il eut compris notre Doctrine, il déclara qu'il n'y avait plus de discussion entre nous. Cette déclaration capitale ne me permet plus de craindre la moindre suspicion. Je vais donc en transcrire les principales Propositions, afin que nous puissions bien fixer les points sur lesquels existaient les mal-entendus.
Observations sur le Mémoire de II. Lordat.
«Après la savante réponse de M. Lordat , il nous » sera facile , à ce que nous croyons , de nous entendre »sur le point principal de notre polémique. Reprenons » les faits.
» Nous avons cherché dans l'ouvrage intitulé : Idée » Pittoresque , etc. , une explication précise de ce Principe Vital qui fait le fond de la Doctrine du savant «Professeur, et qui est depuis long-temps l'objet de » ses études.
» Cette explication est , en effet , donnée sous le voile » d'une allégorie, où le Principe Vital du Corps Hu- » main est représenté comme le Majordome d'un Palais, » dont la Maîtresse représenterait l'Ame Pensante.
» Comme un Majordome a nécessairement besoin » d'intelligence pour remplir ses fonctions , nous avions »dû croire que le Principe Vital qu'il figurait était » aussi un Être Intelligent, un peu au-dessous il est vrai »de l'Ame, comme le Majordome est au-dessous de la
» Maîtresse du Palais , mais enfin assez intelligent pour » être appelé quelquefois à exercer la régence , en cas de » minorité ou d'impuissance du chef.
»Nous devions donc conclure de cette comparaison »que l'on mettait dans l'Homme Deux Principes Intel- » ligents ou Deux Ames , et c'est ce que nous avons «voulu combattre. Nos observations n'avaient pas «d'autre but , il faut le bien comprendre.
»M. Lordat avoue, dans sa Réponse, qu'il avait ^pressenti V impression désagréable que sa métaphore y>pourrait produire; il blâme la malheureuse allégorie » dont il s est servi, et promet de ne plus s'en servir.
» Il n'est donc pas étonnant que nous nous y soyons » trompé. »
Je suis bien fâché d'avoir été l'occasion d'une grave erreur et d'un grand scandale. Mon malencontreux Majordome a fait croire au P. Ventura et à sa Société Montpelliéraine, que j'avais corrompu l'Enseignement de notre Faculté Médicale ; que je professais , ainsi que feu M. de Bonald, une sorte deNestorianisme Anthropologique , aussi faux que le Nestorianisme Théologique. Il en est arrivé que le Prédicateur a foudroyé, dans une des plus illustres Paroisses de Paris, la Définition Bonaldienne , cette même définition de l'Homme dont je me sers dans mes Leçons et dans les Examens. A la suite de cet éclat sont venues une défense de feu M. de Bonald par son Fils , puis une réplique en forme de Lettre h M. le Vicomte de Bonald , et quelle Lettre î — Je ne puis me dissimuler que mon Majordome a été la
première cause de tout ce bruit; car, avant le Majordome, le P.Ventura ne se serait pas aperçu de tout le venin renfermé dans la Formule Bonaldienne , qu'il avait tant louée vingt-cinq ans auparavant , et où maintenant il trouve les erreurs de Pythagore , de Platon , d'ORiGÈNE. Je ne puis pas me repentir d'un mal que je n'avais pas l'intention de commettre ; mais je me sens bien malheureux d'avoir été la cause innocente d'un si grand bruit. Un Trope allégorique, que j'avais employé pour exprimer un fait, a été regardé comme le mot propre de ce même fait: voilà mon tort.
Mais , après avoir déploré mon malheur, il serait juste que chacun de ceux qui ont fait haro sur moi s'examinât, pour voir s'il n'a pas contribué en quelque manière à une erreur étrangère à notre Enseignement.
D'abord, puisqu'on voulait connaître ce qu'est, selon notre Doctrine, le Principe Vital, dans mes Leçons intitulées : Idée Pittoresque , etc. , comment ne s'est-on pas aperçu que, dans ce volume, le mot Majordome n'est employé qu'une seule fois? Les hommes de bonne volonté , qui n'auraient eu d'autre intention que de connaître la valeur de la Doctrine, n'auraient-ils pas cherché à voir dans le volume les divers lieux où la Puissance Vitale de l'Homme est mentionnée , et où ils auraient vu la véritable acception de cette expression , employée constamment suivant le sens propre?
Dans quelle circonstance la Force Vitale a-t-elle été présentée sous la forme d'un Majordomel — Dans le cas où il fallait donner à une idée de la Définition Bonai-
dienne de l'Homme un relief qui devait en augmenter le prix aux yeux des Médecins. Suivant la Définition , V Intelligence est servie par les Organes; mais, pour que les Organes servent l'Intelligence , il faut qu'ils soient spontanément agissants. Cela peut se concevoir à la réflexion ; mais l'expérience nous prouve que sans cette réflexion la présence de la Force Vitale peut être inaperçue , témoin ce qui est arrivé au Père Ventura. Mais, Professeur d'Anthropologie, j'ai voulu que nos Élèves ne perdissent rien du bienfait de la Définition. Les Organes servent, non pas seulement quand l'Intelligence les appelle et les prescrit séparément, mais aussi dans les cas où cette Intelligence, encore ignorante, se contente de faire éprouver au Système V aperception pénible d'un besoin. Dans ce dernier cas , les instruments n'ont pas besoin de l'appel nominal : ils se mettent en mouvement, non pas en vertu d'un mécanisme dont chaque pièce mise en jeu meuve nécessairement les autres , mais en vertu d'une synergie de l'Ordre Métaphysique, où il faut une harmonie, soit simultanée, soit successive, et une finalité, qui supposent une Unité sans Intelligence. La succion , la déglutition , la toux , l'éternuement d'un nouveau-né normal , me font connaître l'étendue du service Bonaldien des Organes ; cette étendue s'accroît bien davantage, quand je considère la vie d'un ou de plusieurs jours des Anencéphales. La synergie des Organes multiples, la finalité de leurs Fonctions , et partant l'Unité d'une Puissance qui n'est pas l'Ame Intellective , constituent une pensée
complexe implicitement renfermée dans la Définition Bonalclienne. Puisque le fait de la synergie rappelle Y Unité de la cause, que néanmoins tout le monde n'a pas aperçu cette Unité et qu'il importe que les Médecins ne l'ignorent point, j'ai désiré qu'elle fût expressément mentionnée. Quel nom employer pour la désigner? Feu M. de Bonald eut recours à une expression métaphorique. Les Organes font le service de l'Intelligence; mais , s'il faut désigner la cause unitaire qui règle ce service, je n'ai trouvé rien de plus commode que le nom du chef des serviteurs , le Majordome. Ce n'est que le complément de la Métaphore.
L'Aristarque dit que le Majordome a besoin d'Intelligence, que ce mot figure un Être Intelligent. Je ne
m'attendais pas à cela; j'étais persuadé que la fortune de la Définition Bonaldienne provenait de ce que le service des Organes de l'Ame Pensante nous présente une série d'actes qui ne sont pas l'effet du Mécanisme, dont les mouvements simultanés et successifs jouent une habileté apparente, sans qu'il y ait de l'Intelligence : si les Organes avaient de l'Intelligence, ils seraient des serviteurs , et le Trope de Bonald perdrait l'élégance de son caractère spécial. L'essence de cette ligure de Bhétorique est de nous montrer une Cause dont les effets imitent prodigieusement l'Intelligence, à laquelle le Sens Intime Intellectif est absolument étranger. Mon Majordome Tropologique est absolument dans la même condition que les serviteurs organiques.
D'après cela , le Père Ventura et ses Partisans , ennemis de la Définition Bonaldienne, n'ont-ils pas trouvé un certain plaisir à dissimuler le véritable caractère des Figures? Eux qui savent s'en servir d'une manière si heureuse dans leurs Écrits , en ont-ils oublié les règles quand ils ont trouvé à propos d'intervertir le sens de leurs Adversaires en polémique?
La similitude n'est pas une égalité. Pour que la Figure produise son effet, il faut que la différence soit proportionnée à la ressemblance.
Je ne veux pas m'arrêter à des idées qui mettraient en problème la bonne foi de mes Censeurs ; mais alors je ne puis m'empêcher de dire qu'ils ont fait leur acte d'accusation , avant de connaître ce qu'ils ont attaqué. Un de nos soins les plus attentifs est de constater et de proclamer la différence qui existe entre l'Intelligence et l'Instinct. Cette question, signalée par l'Antiquité, a été vivement controversée vers la fin du XVIIe siècle et durant le XVIIIe, pour repousser la ridicule hypothèse Cartésienne du Mécanisme des Bêtes. A-t-on oublié ce que les Pères Pardies et Daniel ont dit pour mettre en évidence la différence de l'Intelligence et de l'Instinct? Nos Adversaires savent-ils la part que nous avons prise à ce Problème? Ont-ils senti la liaison qui existe entre ce grave sujet et celui de la Constitution de l'Homme? Ont-ils vu combien il est attaché aux idées d'une Vie future? Se sont-ils doutés que, sur cette matière, la Religion d'une part , la Philosophie et la Pratique Médicale de l'autre , avaient un intérêt commun?.... S'ils
s'étaient donné la peine de connaître l'esprit de notre Enseignement, il ne se seraient pas si singulièrement trompés sur les expressions métaphoriques qui paraissent avoir été pour eux une pierre d'achoppement !
Continuons les observations de M. l'Aristarque.
«Actuellement, M. L. explique dans sa Réponse ce » qu'il entend par le Principe Vital : ce n'est plus un » Majordome, mais le Chef des domestiques , un homme »de rien. Ce n'est pas un Principe Intelligent, mais » une Force Vitale très-inférieure à celle des Animaux , y>une Puissance qui opère sans intelligence , sans savoir » ce quelle fait , sans avoir aucun sentiment d'elle- » même , aucune sensation de son existence. »
Il est donc bien vrai que notre Àristarque ne connaît de la Force Vitale que ce qu'il vient de voir dans ma Réponse; que , par conséquent, il n'avait lu de mon Idée Pittoresque , etc., que le Majordome. Ce dernier mot, qui , dans mon intention, devait compléter la Définition Ronaldienne , en faisant remarquer l' Unité de la Cause des actions synergiques des organes , est devenu pour lui l'occasion de renforcer la charge du Réfutateur.
L'Aristarque croit que j'abandonne l'idée du Majordome, et qu'à sa place je mets celle de Chef des domestiques. Je le prie de remarquer que lorsque je renonce à un terme qui devient un motif de distraction dans un sujet grave , je ne quitte nullement ma pensée. Dans le Dictionnaire de Trévoux, entre les acceptions du mot Majordome, je lis : Princeps Coquorum. Quand de Ronald
a parlé du service de VIntelligeîice exercé par les Organes, j'ai pensé aux Fonctions Instinctives qui, dans le nouveau-né , assurent la nutrition du Système , au moyen de la préhension du mamelon , de la succion , de la déglutition. Dans ce cas déterminé, les serviteurs ne sont pas très-loin de ceux qui, au propre, s'appellent Coqui; celui qui les dirige peut bien , d'après cela , s'appeler leur Princeps. — M. l'Aristarque s'est toujours figuré qu'un Majordome devait avoir de l'Intelligence ; il a dû croire de même des Cuisiniers organiques de l'Auteur de la Définition Bonaldienne. Il ne serait pas tombé dans cette erreur , s'il avait su que , dans l'Anthropologie Hippocratique Anti-Stahlienne , il s'agit de distinguer la nature de l'Instinct d'avec celle de l'Intelligence, malgré les ressemblances qui peuvent exister entre plusieurs de leurs produits.
L'honorable Aristarque vient d'apprendre ce que la Force Vitale n'est pas ; je suis fâché qu'il ne soit pas allé un peu plus loin, et qu'il n'ait pas voulu étudier ce qu'elle est. On va voir que, s'il avait consenti à approfondir un peu plus ses recherches sur cet objet, notre Adversaire serait aujourd'hui notre défenseur et notre appui.
« Expliqué de cette manière, le Principe Vital n'est » plus la Doctrine que nous avions voulu combattre. » Nous n'avons plus à nous en occuper, n'ayant pas , »en Médecine, les connaissances nécessaires pour discuter cette question.
» Nous sommes porté à croire que c'est là un de ces
« Problèmes livrés à nos disputes , sur lesquels il peut »y avoir des avis divers, jusqu'à ce qu'on en ait décou- » vert la vraie solution.
» Nous ne sommes pas ennemi de ces Forces actives , »de ces Êtres simples inétendus, comme les Esprits, » répandus dans la Nature par le Créateur, et causes «secondes de beaucoup de phénomènes. L'ancienne et « bonne Philosophie les admettait ; mais Descartes crut » faire merveille de les bannir de ce Monde Physique , » pour tout réduire à la matière et au mouvement. »
Viennent ensuite quelques passages d'un ancien Livre du Père Ventura, où l'on voit que ce célèbre Théologien pensait de même. L'Aristarque continue ainsi :
« Mais le Père Ventura croit que , dans l'Homme , »le Principe Intelligent fait seul la fonction de cette «Puissance Immatérielle qu'il admet dans d'autres «composés. Quoi qu'il en soit, la controverse est finie.
» Hic cœstus artemque repono. »
«Nous ne disons pas : Hic victor », comme le vieux «Athlète de Virgile; car il n'y a ici ni vainqueur ni «vaincu. M. Lordat répond à ce que nous n'avons pas m voulu attaquer: et nous, nous avons attaqué ce que «le savant Professeur ne voulait pas défendre.
» Nous abandonnons le reste de la discussion relatif » à la Vision gTÉzéchiel et à certaines idées de Cuvier : » il nous serait plus difficile de nous entendre là- » dessus. »
Sur ces deux points , je viens d'ajouter deux choses qui n'existaient pas dans ma Réponse manuscrite. Si elles ne sont pas suffisantes , elles pourront nous permettre de renvoyer la question à un moment plus opportun. Quand il s'est agi de la Physiologie Humaine sous le rapport de la génération , j'ai fait voir que notre Enseignement n'était point en opposition avec le Christianisme , puisque Saint Augustin a eu plus de penchant pour la propagation de l'Ame Pensante par succession que pour l'idée des créations des Ames. Ce n'est donc pas un dogme arrêté, ce sont des opinions. Pour ce qui regarde les déductions philosophiques à tirer de la Prophétie gTEzéchiel , touchant la Constitution de l'Ame, j'espère bien que notre ci-devant Adversaire voudra consentir à ce que, provisoirement, je m'en rapporte, en Catholicisme, au sentiment du Médecin de Philippe II , Roi d'Espagne.