TELLE QU'ELLE EST ENSEIGNÉE
« Si en lisant le dernier ouvrage de M. Lordat , nous » avons bien saisi la Doctrine du Principe Vital , il nous sem- » blerait qu'il admet dans l'Homme Deux Principes : l'un , » qui préside aux opérations de l'Intelligence; et l'autre, aux » opérations du Corps. L'un est Y Ame Pensante ; l'autre , le » Principe Vital , qui paraît penser aussi. »
Je n'ai jamais dit que la Force Vitale fût capable de penser. Si la Force Vitale de l'Homme a une sensation proprement dite ; si cette perception n'est pas une simple susceptïon , comme celle de la Sensitive ; si elle est une Aisthésis, elle n'est certainement pas une Aperception (Leibniz), une Synéidésis. Elle agit vers un but sans savoir ce qu'elle fait. Elle est pour l'Agrégat Matériel de l'Homme une Puissance qui gouverne son
petit univers , d'après une impulsion qui lui a été donnée , répondant en action , d'une manière contingente , aux impressions qu'elle reçoit. Très-inférieure à la Force Vitale de bien des Animaux , elle ne peut pas imiter le Poussin et le Poulain , qui , en naissant, opèrent instinctivement la station et la marche : elle ne coopérera à ces Fonctions que lorsqu'elle aura été dressée par l'instruction et l'expérience de l'Ame Pensante.
«Voici les expressions de l'Auteur: «Les Organes sont » placés sous la direction d'un Majordome. » C'est le Principe » Vital «qui a créé ses Serviteurs, qui a vu naître la Maî- » tresse du lieu. C'est le Principe Intelligent qui , à certains » égards , est son collaborateur , et qui , en cas de minorité » ou d'impuissance du Chef», c'est-à-dire de l'Ame, «exerce » souvent une régence snfflsante. » Ce qui suppose dans ce » Principe Vital une certaine dose d'Intelligence. »
Ce que j'ai dit est l'expression exacte des faits de la Vie Humaine , formulée suivant la Métaphore de feu M. de Boxald. Je ne me suis permis cette Définition allégorique que dans la Septième Leçon de mon Idée Pittoresque de notre Anthropologie , où elle figure comme complément de celle que ce grand Personnage avait créée. L'impression désagréable qu'elle peut produire à l'esprit . et que j'avais pressentie , ne peut provenir que de ce que la prolongation d'une Allégorie fatigue, tandis qu'un Irait métaphorique nous enchante.
Ce sont là les Fonctions Naturelles et Instinctives de la Vie de l'Homme , mises en opposition avec les Fonctions Volontaires , par conséquent Intellectuelles. Mon Ame Pensante , libre , responsable , n'est point l'Auteur de la formation des organes qui composent mon Corps. Ce n'est pas elle qui a fait battre mon cœur et mes artères dès le commencement de mon existence. Ce n'est pas elle qui m'a fait respirer, vagir, téter, sucer le sein de ma mère , faire la déglutition , au moment de ma naissance. Tout cela a été fait à mon insu : de tout cela je ne mérite ni blâme ni éloge. Il y avait donc dans mon Agrégat une Puissance qui veillait à mes intérêts quand moi , Ame douée de raison , saine , libre , j'étais incapable d'agir, faute d'instruction. Si mes traits , si la construction de mes membres ne sont pas tels qu'on pourrait les désirer, personne, j'espère, ne m'en fera un reproche : ces infractions contre le goût ne peuvent pas même entrer dans le péché philosophique.
L'illustre Aristarque dit que ce Principe Vital suppose un certain degré d'Intelligence. — Dans notre Doctrine , on ne peut rien supposer. C'est parce que nous ne voyons pas une manifestation de l'Intelligence dans la Force Vitale , que la Philosophie Naturelle Rigoureuse nous oblige à distinguer cette Puissance d'avec l'Ame Pensante. Elle agit aussi utilement et aussi sagement que l'Intelligence aurait pu le prescrire , et cependant elle est asynéidète. Elle a le pouvoir d'un automate ; mais cet automate n'est pas un automate mécanique cartésien : c'est un automate vital. — Ce sont les faits
naturels qui nous forcent à confesser bon gré , mal gré , une Puissance harmonique unitaire, avec continuité, mais sans liaison mécanique nécessaire; Puissance qui agit vers un but , sans posséder l'Intelligence ; qui jouit d'une spontanéité et d'une contingence capables de rappeler la liberté mentale ; qui , par conséquent , mérite le titre de Cause de l'Ordre Métaphysique
(Bacon); et qui néanmoins est soumise à quelques
qualités de l'Ordre Physique , par exemple , à la division, à la caducité, à la vieillesse, à l'anéantissement ou à la résolution.
ni.
«Il y a donc de bon compte , dans l'Homme, Deux Ames, » la Maîtresse du logis et le Majordome , dont l'Intelligence » doit être sans doute une des premières qualités. »
D'après ce que je viens de dire , il n'y a pas certainement Deux Ames proprement dites dans l'Homme , deux Ames dont la hiérarchie soit problématique. Sî les Anciens, qui ont presque tous reconnu les Deux Puissances du Dynamisme Humain , les ont désignées par des termes assez pareils , ils ont eu le soin de les distinguer, et de les séparer par une distance qui marquait leurs rangs respectifs. Suivant la progression ascendante, Force Vitale et Ame Pensante , ils ont dit : Anima , Animus ; — Anima Irrationalis, Anima Ratio-
nalis ; Ame Végétale ou Animale , Ame Humaine ou
Pensante. — Nos expressions de Principe Vital , de
Force Vitale , qui indiquent la Cause de ia portion de la Vie Humaine semblable à la Vie Bestiale ;.... et Ame Pensante, Sens Intime Humain, qui correspondent au Principe de l'Intelligence, à Mens, à Novç, à Cause de la Vie Intellectuelle , suffisent, ce me semble, pour qu'on ne soit pas tenté de les mettre sur la même ligne.
Ainsi , ceux qui ne connaissent notre Doctrine Anthropologique que par ma seule Définition allégorique,
pourront sourire en lisant : les Deux Ames de bon
compte; mais ceux qui auront eu quelque notion des ouvrages de Bartfiez , et qui ne sont pas étrangers aux nombreux écrits que j'ai publiés , et dans lesquels l'énorme différence des Deux Puissances se fait remarquer à tout instant , ne sentiront pas le sel du persifflage , faute d'exactitude. îl est même possible que quelques Lecteurs me pardonnent ma Métaphore du Majordome, en considération de l'idée à laquelle je l'ai associée.
J'ai été vraisemblablement la cause involontaire de la mésalliance de l'Ame Pensante avec la Force Vitale , quand j'ai nommé la première la Maîtresse, et la seconde le Majordome; l'illustre Aristarque les a démocratiquement traitées comme deux hommes qui , quelles que soient leurs fonctions respectives , sont foncièrement égaux (î); — mais en continuant la figure de
(1) On voit bien que l'objection partait du P. Ventura, qui voulait favoriser le Stahlianisme , et qui, ne songeant plus à la Personnalité de l'Homme , ne pensait pas que Deux Puissances différentes fussent en état d'entrer dans une Individualité.
feu M. de Bonald , je parlais aristocratiquement : l'Intelligence était un Grand Seigneur, et la Force Vitale le Chef des domestiques ; et par conséquent ce dernier était un homme de rien , qui n'a d'existence que par les services qu'on attend de lui. Si l'on m'avait questionné sur sa destinée , j'étais prêt à dire , comme la Madame Àrgante de Marivaux : Son sort L.Ae sort d'un Intendant !
« M. Lordat admet-il cette conséquence de Deux Ames en » nous ? »
Non , certes : mais seulement Deux Puissances de natures extrêmement diverses , associées pour coopérer ensemble et pour former une Personne, et ayant toutes deux une tendance finale à un but , qui est l'exécution de la Vie Humaine. C'est cette tendance commune qui les place dans la catégorie des Causes Métaphysiques , suivant la manière de parler de Bacon.
« Elle semble résulter clairement de ses paroles. »
Je viens de m'expliquer par rapport à la malheureuse Allégorie dont je me suis servi avec tant de mauvais goût. Je la retire entièrement , et je reviens sur le sens naturel de mes Propositions Doctrinales. — Au reste , j'ai fait un livre pour établir la différence radicale qui
existe entre les Deux Puissances Métaphysiques du Dynamisme Humain : ce livre est ma Preuve de la nonvieillesse du Sens Intime de l'Homme, pendant la décadence naturelle de la Force Vitale.
« Mais , quoi qu'il en soit , il est évident , d'après tout » son livre, qu'il pense que l'Ame Humaine, ou ie Principe » immatériel et raisonnable que Dieu nous a donné , et qu'il » a fait à son image , n'est pas suffisant pour expliquer les » phénomènes qu'il aperçoit dans le Corps Humain , et qu'il » fait appeler à son secours d'autres agents.»
Oui, c'est ainsi que je pense : puisque Dieu m'a donné une Ame Pensante à son image , j'ai dû croire que , dans mon Moi intellectuel , il ne se passe rien , ni sensation, ni conception idéale, ni action, ni opération , ni volonté , ni affection dont je ne puisse conserver l'histoire. J'ai été persuadé que , dans la sphère étroite des opérations mentales dont il a voulu me gratifier, ma conscience me rendrait compte de mon existence , comme mon Créateur sait tout ce qu'il a fait. — ■ D'après cela , j'ai dû être convaincu , quoi qu'en ait dit Stahl , que rien de ce qui s'est fait dans mon Agrégat sans la volonté et la connaissance de mon Sens Intime , ne pouvait être considéré comme un effet de cette Ame. Ainsi , ce n'est pas elle qui empêche directement la constitution chimique si putrescihle de mes tissus , de se décomposer, comme cela se fera un instant après ma mort.
« Tout Système qui s'écarte des idées reçues , doit être » examiné avec d'autant plus de soin, que celui qui le pré- » sente peut faire autorité par sa science , ses talents , ses » excellentes intentions bien connues , et que les erreurs dans » lesquelles il pourrait tomber, seraient par cela même plus » dangereuses. »
Cette Maxime générale me paraît trop sage pour qu'elle soit susceptible de commentaire. Loin de vouloir rien retrancher des précautions employées pour nous prémunir contre les préventions en faveur des Auteurs , je désirerais que l'on se mît en garde contre leurs vertus , et contre les apothéoses que ces vertus leur ont méritées (1).
vin.
« Il nous semble que le Système défendu par M. Lordat » est erroné , et que c'est l'Ame Intelligente qui opère seule » dans le Corps Humain , comme on l'avait cru en général jus- » qu'ici : Nulla pars Corporis habet proprium opus , Anima » recedente (Saint Thomas).»
(1) On peut deviner que ma remarque faisait allusion à l'espèce d'idolâtrie que certains ont pour des Savants canonisés, dont ils voudraient propager des opinions extra-théologiques , en contradiction avec la Science Naturelle, aussi respectable par les vérités qu'elle conserve , que par celles qu'elle découvre chaque jour. I/idolâtrie dont je veux me défendre, et dont je voudrais garantir mes Collègues, est celle que nous a signalée le Savant Jean-Christophe Kokciier, par son livre intitulé : De Idololatrid Litterariâ.
Ce Paragraphe est susceptible de plusieurs réclamations :
1° La Doctrine que je défends est ici désignée par le nom d'un Système, mot qui est fort suspect, parce qu'il est souvent synonyme d'Hypothèse. Je trouverais plus juste d'appeler cette partie de notre Enseignement une Doctrine , afin d'écarter autant que possible l'idée d' Hypothèse , attendu que , dans nos Propositions , il est impossible de trouver une ombre de supposition , si l'on se donne la peine de suivre les procédés de notre Philosophie.
2° La pensée fondamentale de notre Doctrine est celle-ci : les fonctions naturelles , les instincts , les maladies de la Vie Humaine , celles pour lesquelles la Médecine a été constituée, ne proviennent pas de cette Ame que Dieu a faite semblable à lui, puisque le Sens Intime, premier fondement de toute certitude , déclare qu'elle est étrangère absolument à ces opérations (1). Ces opérations ne peuvent pas non plus être expliquées
(1) Ce que les Philosophes et les Théologiens appellent les Maladies de l'Ame , et celles pour lesquelles les Médecins nomment des Aliénations Mentales , des Maladies de l'Esprit , sont des phénomènes qui ont sans doute des rapports avec les Maladies Vitales , mais les Maladies de l'Ame et les Maladies Vitales ne sont identiques ni par leur origine, ni par leur substratum , ni par leur terminaison, etc. Leurs ressemblances et leurs différences sont le sujet d'un grand problème très-difficile et d'un intérêt immense pour la Pathologie, pour la Philosophie Naturelle, pour la Morale. On pense bien qu'un Professeur de Physiologie Humaine ne peut pas se soustraire aux recherches relatives à cette question ; mais ce n'est pas!qu'il peut apporter son contingent, quel qu'il soit.
par les lois de la Physique , puisque les Cartésiens , qui croyaient arriver à ce résultat par des hypothèses de cet ordre, ont succombé dans cette entreprise et s'y sont couverts de ridicule. Il faut donc convenir qu'il existe dans l'Homme, comme dans les Êtres Vivants privés d'Intelligence , une Puissance qui peut avoir quelques ressemblances tant avec des modes d'être de l'Ame Pensante , qu'avec ceux des propriétés de la Matière , mais qui a des caractères sui generis. Il s'ensuit que la forme de cette Cause , étudiée sous le rapport des faits et sous celui de l'expérimentation , ne peut être inscrite ni dans l'Ordre de la Psychologie, ni dans l'Ordre de la Physique , et qu'elle réclame indispensablement un autre Ordre , qui est celui des Forces Vitales. Cet enchaînement d'idées serait-il réellement une erreur? En quoi consiste la solution de continuité de notre Logique?.... Y pense-t-on bien?
3° Quand j'ait fait ma Définition allégorique de la Force Vitale, j'avais l'intention de faire voir combien elle est loin d'avoir les caractères des Causes Physiques , et de faire remarquer ses tendances finales et ses ressemblances avec la Puissance qui agit ratione moris : mais j'ai été assez maladroit pour faire croire que j'admettais une seconde Ame Pensante. J'ai eu le grand tort de ne pas m'en tenir au langage du bon sens. J'ai été traité comme l'Ane de la Fable qui s'était avisé d'imiter 1 Épagneul. Je me corrigerai pour le reste de ma vie.
Au demeurant, le flanc que j'ai prêté à mon Adversaire, et l'argument ad hominem au moyen duquel il
a pu triompher, est la persuasion où j'étais que ceux qui consentiraient à lire mes Leçons sur Vidée Pittoresque de notre Anthropologie , connaîtraient le fond de cette Science , ou par mes écrits antérieurs , ou par ce même livre ; que , par conséquent , ils sauraient que le Principe Vital , ou la Force Vitale , n'est certainement pas pour nous une Ame Immatérielle, Pensante, Intelligente; mais bien une Puissance qui ne se sent pas comme l'Ame Pensante , et qui cependant fait synergiquement ses fonctions vers une fin. Je croyais toujours ne parler qu'à ceux qui savent bien que cette Puissance, quoique unitaire et incommunicable, est néanmoins sujette à la vieillesse , à la division , à la mort ; et je pensais que , conséquemment , ils ne croiraient pas que nous avions l'intention d'en faire une Ame rivale de l'Ame Pensante. Des Lecteurs ainsi disposés ont dû voir que mon Majordome n'était là que pour faire comprendre l'unité synergique des actions simultanées et successives des Valets organiques de M. de Bonald , et ils ont senti la valeur de ce complément de Métaphore : mais il a plu à mon Censeur de tout oublier , de prendre au corps ma Puissance allégorique , de la montrer comme une des Deux Ames de bon compte ; et de rendre ma pensée un peu plaisante , en attendant mieux. Cette espièglerie est-elle de bonne guerre en Polémique Théologique? Pascal répond affirmativement. Je dois donc subir le trait.
4° L'attribution des fonctions naturelles et instinctives à l'Ame Pensante peut être une croyance générale
dans le Monde , soit Vulgaire , soit Littéraire , où Yon n'a que faire de la Constitution exacte de l'Homme , et où l'on se contente de reconnaître en soi un Corps et une Ame. Il n'en est pas de même dans la Philosophie Rigoureuse, ni dans les Tableaux Encyclopédiques. La Dualité du Dynamisme Humain est la croyance universelle et perpétuelle , dans la Sphère Médicale , depuis Hippocrate, et même avant. Notre École n'a pas le mérite d'avoir ressuscité cette pensée : ce dogme a toujours été professé par les Praticiens et par les Écrivains instruits et consciencieux de toutes les époques , lesquels ont considéré la Médecine , non comme un amas de coutumes empiriques, mais comme une Science aussi rationnelle par l'enchaînement de ses propositions doctrinales , qu'importante par son but. Le principal service que notre Enseignement ait rendu à la Science sous ce point de vue, c'est d'avoir porté jusqu'à la démonstration une Dualité qu'on conservait par tradition et presque par instinct.
5° Je n'ai pas la moindre connaissance d'un changement qui serait survenu dans cette persuasion parmi les Médecins , lors de la propagation des idées de Saint Thomas d'Aquin. Il est vraisemblable qu'elle a été inaperçue dans notre République : les Écrits Théologiques ne se répandent pas plus dans les Écoles Médicales, que ceux de Médecine ne sont lus dans les Écoles de Théologie. Mais les secousses dont je parle, contre le Dualisme, furent vivement senties dans deux circonstances : d'abord, lorsque Descartes voulut ne voir dans l'Homme
que deux Substances, l'Ame Pensante, spirituelle, essentiellement différente de la Matière, et un Corps composé d'instruments anatomiques ; — ensuite, lorsque Stahl voulut que l'Ame Pensante fût la cause nonseulement des fonctions intellectuelles , mais encore des fonctions naturelles. La sensation que ces deux Hypothèses produisirent dans le Monde Médical , fait voir que la Dualité du Dynamisme était le sentiment commun , général , et que le Mécanisme des Fonctions Vitales et Y Animisme ont été des nouveautés. La Majorité s'est récriée. Les Novateurs ont eu des partisans : de-là deux Sectes , comme on l'a vu dans la Théologie Révélée. Les Sectes ont eu des noms qui rappellent les Sections Saignantes : les Cartésiens ont formé la Secte des Iatro-Mathématiciens ; les Staliliens ont été et sont encore appelés Animistes.
Ces Sectes ont eu peu de Sectateurs. Aujourd'hui je serais tenté de croire qu'il n'en existe plus de réels. Il est vrai que l'évanouissement de ces erreurs ne peut pas être regardé comme un progrès : il n'a pour cause que l'indifférence philosophique. L'insouciance moqueuse qui domine dans la Philosophie Latitudinaire de l'époque, a fait tomber des opinions qui , pour leur soutien , avaient besoin d'efforts de raisonnement. Les vices de ces Doctrines se sont conservés, et ont pris d'autres formes et d'autres noms. Comme le Matérialisme est la tendance la plus générale et qu'elle favorise les esprits forts , les Hypothèses dont je parle se sont dirigées naturellement vers leurs dernières consé-
quences : l'Organicisme est le Cartésianisme excessif, c'est-à-dire le Matérialisme; et la Physiologie Allemande est le Stahlianisme, devenu le Spinosisme.
Quand Descartes ne voulut reconnaître dans l'Homme que l'Ame Pensante et l'Instrumentation , lui et ses Partisans firent des efforts inouïs pour expliquer les fonctions naturelles par le Mécanisme et par la Chimie. Il fallut des hypothèses sans fin pour faire concevoir la liaison de pareilles Causes avec les phénomènes de la Vie Zoologique, c'est-à-dire de la Vie étrangère à la Pensée et à la Volonté. Alors vinrent les esprits animaux , les ferments , des théorèmes transcendants de Mécanique. Ces inventions avaient donné à Descartes quelque élévation, quelque dignité aux yeux du Public. Mais les Médecins, qui virent bientôt la futilité de ces travaux et leur incohérence par rapport à la Pratique Clinique, reconnurent aisément que tant de volumes étaient de savantes illusions ; aussi la Secte n'a pas pu se soutenir : les démonstrations de l'Organisation du Fœtus, celles des Fonctions Naturelles et de l'Instinct, par la Mécanique, sont des raisonnements qui n'ont causé que la pitié ou le rire.
Les Organiciens d'à présent se sont prévalus de l'opinion de Descartes qui lui faisait considérer la Vie des Animaux comme un Automatisme Physique. Ils se sont bien gardés de chercher à démontrer cette Proposition , en mettant sous notre imagination ou sous notre entendement la causalité physique entre cette cause et les effets de la vie : ils ont craint que leurs essais ne fussent
( is )
aussi risibies que ceux des Ïatro-Mathématiciens. Ils ont pris le parti d'émettre leur opinion comme une foi semblable à celle de Descartes : et quoique cette foi me paraisse inadmissible , et que , pour être acceptée , elle ait besoin d'une vraie révélation, le goût pour le Matérialisme est assez étendu pour que des gens aient reçu cette croyance , et la professent dans l'Enseignement public. Ils s'éloignent de l'opinion de Descartes par rapport à la nature de la Vie Bestiale , qu'il regardait comme une imitation mécanique ; ils la voient comme un phénomène pareil à la Yie de l'Homme. Ils y reconnaissent une sensibilité pareille à la nôtre , des idées, une intelligence, une volonté motivée, sans songer à y joindre pour cela aucune autre cause que l'Automatisme Physique. Quand ils en sont arrivés là , ils ne voient pas la nécessité d'ajouter la moindre chose au Dynamisme des Bêtes pour expliquer l'Homme. Puisqu'elles ont la sensibilité, que faut-il de plus pour exécuter la Vie Intellectuelle ? Cette Yie est-elle autre chose qu'une succession d'actes de sensibilité ? Voilà l'Anthropologie de certaines Écoles. Voilà les suites de la Physiologie Cartésienne.
Quand Stahl présenta sa théorie , il eut évidemment pour objet de réfuter l'Automatisme Physique de Descartes. La Cause collective des fonctions naturelles de l'Homme lui parut si éloignée des Causes Physiques connues , qu'il en chercha une autre d'une nature opposée. Le simple fait de la conservation de notre corps dans des circonstances où ce corps devait être
promptement putréfié , lui parut suffisant pour se croire obligé d'aller à la recherche d'un moyen antiseptique ; il déclara cette Cause impossible à trouver dans notre Agrégat matériel. Il vit très-bien que l'enchaînement harmonique de toutes les fonctions naturelles de notre Vie tenait à une cause qui agit , non ratione entis , mais ratione moris , comme on disait alors à l'École. D'après cela , soit par l'insinuation d'une idée de notre Claude Perrault, Médecin-Artiste célèbre , dont Boileau s'est cruellement moqué , soit par quelque connaissance de l'assertion de Thomas d'Aquin qui m'est ici opposée, il s'arrêta à cette pensée , que la Vie Humaine entière était l'effet de V Ame Pensante.
Avant d'entrer dans le fond de la proposition contraire au Principe de la Dualité du Dynamisme Humain, qui est la base de notre Doctrine, nous devons nous rappeler mutuellement une Maxime sans laquelle il ne pourrait plus y avoir de discussion. Cette Maxime se rapporte à la manière dont on doit se comporter dans la Polémique , touchant l'autorité des Pères et des Docteurs de l'Église Catholique , quand il s'agit de philosopher sur les phénomènes de la Nature. Il me semble qu'il est généralement convenu qu'il n'y aurait jamais de contestation quand la proposition en cause serait étroitement liée aux Vérités révélées ; mais que , quand les questions agitées se rapporteraient à l'explication des faits, sans intéresser le Dogme ,... l'autorité de ces grands Personnages n'aurait d'autre force que celle de leur savoir individuel sur la matière. Les
titres par lesquels l'Église les recommande, nous apprennent que leurs sentences théologiques sont l'expression de la Loi de Dieu ; mais leurs Écrits relatifs à la Science Naturelle sortent de cette catégorie , et entrent dans la condition des travaux de tous les Savants laborieux qui se sont livrés à des recherches d'utilité sociale , et pour lesquels ont été faits les problèmes curieux et difficiles, aliments pour les esprits cultivés: Disputationibus eorum.
L'assertion de Saint Thomas d'Aquin , qui tend à exterminer le Principe de la Dualité du Dynamisme Humain , est un de ces cas où il convient de se rappeler le précepte renfermé dans le N° 7 des Objections que M. l'Aristarque a très-bien formulées. Les propositions paradoxales ou problématiques de l'Ordre Naturel sur lesquelles il faut prendre un parti , doivent être examinées avec d'autant plus de soin et d'exactitude que l'Auteur jouit de plus de considération. S'il est prudent de se tenir en garde contre un mérite social , il l'est encore plus de le faire contre l'ascendant des qualités sublimes, de la sainteté réelle, et même de la canonisation.
La réunion du pouvoir de faire des fonctions naturelles avec celui de penser, de vouloir et de commander, sans que le Sens Intime puisse s'en douter, cet amalgame d'un pouvoir si réellement temporel avec un pouvoir spirituel a étonné et révolté les Médecins. Accoutumés qu'ils sont à se rencontrer chez le malade avec les Prêtres , ils voyaient bien que les deux Thérapeutes
ne s'adressaient pas à une même cause impuissante: l'Homme de Dieu venait agir sur l'Ame Pensante ; le Ministre de la Nature venait quelquefois radouber l'Instrumentation , mais le plus souvent il venait agir sur une Puissance qui n'est ni l'Intelligence ni le Mécanisme, qui opère continuellement, à son insu, pour l'utilité de ce système. Cet Artiste savait bien que ces moyens d'action étaient nuls par rapport à l'Intelligence et par rapport à l'Agrégat matériel , mais très-influents sur la Force Vitale.
D'après cette disposition mentale chez ces deux hommes , la nouvelle Doctrine a dû paraître fort embarrassante. Elle a dû les étonner au plus hau^degré, en réfléchissant sur un fait de pratique trop fréquent , où l'on voit un Instinct pervers naître chez un individu honnête et timoré , et harceler son Ame Pensante pour la forcer à accomplir le crime qu'elle abhorre. Y a-t-il moyen de méconnaître dans le malade une initiative hors de l'Ame Pensante , lorsque le malheureux trouve dans son Sens Intime le champion de la Vertu, et cherche dans la Médecine seule l'auxiliaire naturel le plus direct? Je craindrais de mentir contre le Saint- Esprit , si je m'obstinais à ne voir qu'une seule Puissance dans un homme dont la Raison saine se défend en désespérée contre un penchant homicide, sans haine ni profit; contre un appétit pour les substances les plus dégoûtantes et les plus absurdes ; contre l'envie hydrophobique (h; mordre les amis les plus chers, pour lesquels cette Raison les avertit tendrement.
Cet Animisme Stahiien , que je me suis permis d'appeler le Monothélisme médical, vu qu'il est en opposition flagrante avec la Dualité des tendances du Dynamisme Humain, ne fut accepté que par quelques disciples d'ailleurs dignes d'une considération distinguée. La grande majorité des Médecins le repoussa. A l'École de Montpellier, il n'y a eu d'abord qu'un seul homme de mérite qui ait approuvé et enseigné cette hypothèse, contre laquelle le Sens Intime proteste avec la plus forte énergie : ce fut le célèbre Boissier de Sauvages. Ceux qui ont écrit que l'Université de Médecine de cette ville l'avait reçue , ont fait voir qu'ils ignoraient l'histoire de ce^te École. Sauvages fut seul. Qu'on demande à son spirituel descendant, M. l'Agrégé Barre, s'il se chargerait de la défense de son Bisaïeul , et je m'en rapporte à sa réponse. Il faut même remarquer que Tissot , élève , protégé , ami et commensal de Sauvages , n'a jamais accepté l'Animisme et lui a préféré l'Irritabilité de Haller , théorie physiologique fort mesquine sans doute, mais qui du moins est un mode de Dualité du Dynamisme.
Depuis l'établissement du Vitalisme Hippocratique renforcé par l'Enseignement de Barthez , on entendit parfois dans notre Faculté une voix timide , incertaine et néanmoins sympathique, qui louait tour-à-tour Barthez et Stahl , sans qu'elle se soit décidément prononcée contre le Monothélisme, ni contre la Doctrine de la Dualité : cette voix fut celle de Grimaud.
Il n'est donc pas exact de dire que la Dualité du
Dynamisme Humain était une opinion ancienne , longtemps abandonnée et exhumée par nous. Ce Dogme Médical est une vérité de sentiment, qui date très-probablement de la naissance du bon sens scientifique, que les Médecins ont toujours professée , lors même qu'ils n'étaient pas en état de la démontrer, et en faveur de laquelle l'énorme majorité s'est insurgée contre les Monothélismes de Descartes et de Stahl décidément prononcés.
En combattant Stahl, on n'a pas oublié le service qu'il a rendu à la Science , en pulvérisant le Cartésianisme Médical. Dans l'intention de faire voir que tout acte vital de notre Agrégat est l'effet d'une Cause Finale , effet qui est l'exécution d'une Vie Temporaire , cette grande Intelligence a eu le soin de montrer, dans la succession et dans la simultanéité des actes , et cette harmonie qui marche vers un but, et l'impossibilité de la concevoir comme effet dans les lois physiques et chimiques. Ces deux démonstrations du plus grand intérêt sont pour nous l'objet d'une éternelle reconnaissance, dont nous payons bien volontiers notre tribut toutes les fois que l'occasion s'en présente. C'est pour cela que Sauvages appela à son aide cette Hypothèse , lorsque Chirac fit des démarches pour introduire l'Iatro-Mécanisme dans notre Ecolo. Mais comment Stahl n'a-t-il pas vu que la nature des actes vitaux et leur succession finale n'exigeaient pas nécessairement une Puissance Intelligente? Il devait bien savoir que les Plantes exercent une véritable Vie, c'est-à-dire que les
phénomènes successifs de leur existence sont enchaînés d'après un but , et que cependant personne , excepté ies Poètes, n'y soupçonne une Ame Pensante.
Aussi, malgré l'utilité de ses travaux pour la Pathologie , la Thérapeutique a rarement occasion de le remercier. Le Stahiianisme ne peut suggérer qu'un traitement moral , puisque l'Ame Pensante , auteur et instruit de tout ce qui se passe dans l'Agrégat, ne peut nous apprendre que ses appétits. Or, la Thérapeutique Expérimentale nous fournit une foule de moyens qui ne peuvent pas plus agir sur la Raison que sur le Mécanisme.
Lorsque Thomas d'Aquin d'abord , et ensuite Stahl , nous ont dit que , dans le Corps Humain , aucune partie ne pouvait exercer une opération quand l'Ame s'en est retirée, ils ont ignoré ou perdu de vue divers faits dont nous sommes certains, et dont les déductions, tirées par les règles de la Philosophie Naturelle, sont contraires à cette Proposition : par exemple, la parturition d'une femme trépassée ; les mouvements d'irritation que l'on obtient dans le corps d'un supplicié, plusieurs heures après la décollation ; la vie , l'accroissement, un certain degré d'opérations plastiques dans les organes des monstres acéphales , dépourvus même de moelle épi nière ; un grand nombre de phénomènes rares , consignés dans les Collections appelées Miracula Mortuorum : je n'ai pas besoin de dire qu'ici le mot miracula n'est pas employé dans le sens de miracles.
La conclusion est que la Proposition de Thomas
d'Aquin est inadmissible, comme contraire aux faits patents que les Médecins ne peuvent pas ignorer.
« M. Lokdat abandonne avec raison les idées de Descartes » sur la Constitution des Animaux : il n'en fait pas de pures » machines; il admet en eux un Principe source de la Vie, des » Mouvements et des Sensations. »
Dans tous les temps, l'hypothèse de l'Automatisme Mécanique des Animaux a paru insoutenable. Pour ce qui regarde leur sensibilité , je suis fâché qu'il n'existe pas un mot différent de celui qui désigne la nôtre. Presque toujours notre sensation devient la cause d'une idée , et cette idée devient un motif ou de désir ou de volonté. Dans certains cas , la sensation détermine chez nous une réaction instinctive , avant qu'il soit venu une idée, une délibération, une volonté. Il me paraît que la sensation de la Bête est toujours de ce dernier genre, et jamais du premier. Cette circonstance me semblerait devoir contribuer à la caractérisation comparative des Dynamismes respectifs de l'Homme et des Animaux. Il serait à désirer que le public fut instruit des divers modes de susceptions que nous reconnaissons en nous-mêmes: 1°Susception Anœsthésique, Perception de Leibniz, Sensation Vitale; 2° Sensation Simple suffisante pour provoquer une réaction sans Pensée , jEsthesia ; 3° Syneidesis , Aperception de Leibniz, Sensation profonde source d'Idées, vraisem-
blablement la seule qui appartienne à l'Intelligence Humaine.
« Ce Principe est nécessairement distingué du Corps. Il est *> Immatériel : toute l'École en est d'accord , dit Bossuet. »
Je crois avoir employé le mot Immatérielle pour désigner une différence entre la nature de la Force Vitale Humaine et celle de l'Agrégat Matériel ; mais à présent je n'ose plus m'en servir, parce qu'on peut croire que Y Immatérialité , Y Indivisibilité et Y Immortalité sont inséparables.
Je me souviens que Barthez parlait d'un Auteur contemporain qui avait écrit que la lumière était une substance immatérielle. Je crains que ce mot n'amène à l'esprit une notion suspecte. La discussion présente me rend plus précautionné. Les Impondérables , le Calorique, l'Électricité, le Magnétisme Minéral , etc. , sont-ils matériels ou doivent-ils être rangés entre les Puissances Immatérielles? — On me permettra de me taire sur la valeur de ce mot. Si le problème est obscur sur les impondérables, il l'est bien davantage quand il s'agit des Puissances de l'Ordre Vital. La Force Vitale de l'Homme, mise en parallèle avec l'Ame Pensante , nous montre expérimentalement un grand nombre de caractères qui ne me paraissent pas entrer dans les caractères de Y Immatérialité. Cette Puissance est susceptible de division , puisque l'amputation des membres
nous fait voir que les membres séparés sont capables de produire des mouvements d'irritation. Lucrèce l'a dit dans son Poëme ; et Haller a fait un nombre infini d'expériences sur les Animaux vivants pour rendre évidentes ces divisions de la Puissance dont il s'agit. Un Expérimentateur très-habile nous a fait connaître que , certains Polypes d'eau douce étant divisés en sections , chacune de ces sections ne se contente pas de vivre , mais qu'encore elle s'accroît , se complète, et devient un Polype entier, pareil à celui dont elle avait été une portion.
Mon Traité sur la Non-Vieillesse (ou Insénescence) de l'Ame Humaine a eu pour but d'établir expérimentalement que la Force Vitale n'était pas de la même nature que le Principe de l'Intelligence. En effet, la première, qui ne se sent pas, est munie de toutes les facultés nécessaires pour former, grandir, modeler, conserver et conduire à tous les âges, l'ensemble et les détails de cette Instrumentation ; la configuration fusiforme que j'ai donnée à son existence, a dû faire allusion à la petitesse infime de son origine et à la réduction à zéro de sa fin. — L'Ame Pensante, qui, selon toutes les apparences , a pris son existence en même temps que la Force Vitale, demeure latente jusqu'à la naissance. Elle était absolument ignorante. Les impressions sur les organes externes, et les variations des parties internes, ont été l'occasion d'idées qui, devenues nombreuses et nettes, ont constitué l'Intelligence Humaine pour conserver et conduire l'Individu.
Cette noble Puissance, qui d'abord paraissait si lente dans l'accroissement de sa valeur, devient en prospérité l'égale de la Force Vitale , et , de vingt ans à quarantecinq, le Dynamisme semble unitaire; mais, après cette époque , les progressions des deux Gauses changent : la progression de la plus précoce devient descendante, tandis que la progression de l'Intelligence continue d'être toujours croissante. Qui sait où cette progression s'arrêterait , si la décadence de la Force Vitale et les dégradations successives de l'Instrumentation ne faisaient pas obstacle aux succès de cette admirable substance? En la considérant en elle-même, en la comparant à la Force Vitale , en mettant en parallèle la marche des deux Puissances , nous voyons la nécessité naturelle de la mort de l'une, et il nous est impossible d'assigner une progression décroissante , c'est-à-dire une vieillesse, ni par conséquent une cessation d'existence de l'Ame Pensante.
Ce que nous disons n'est nullement une spéculation de l'imaginative , comme les Théories de Descartes : c'est de la Philosophie Expérimentale, ce sont des faits que tout le monde peut vérifier, et des déductions faites d'après les règles de la Philosophie Naturelle Inductive.
Stahl ne concevait pas la mort naturelle de l'Homme ; pour nous , la nécessité en est évidente , d'après la connaissance expérimentale que nous avons de la Constitution Humaine actuelle.
On peut voir par là pourquoi Y Immatérialité de la Force Vitale de l'Homme, et du Dvnamisme des Bêtes ,
est un problème pour moi. L'Immatérialité de l'Ame Pensante s'associe très- bien avec l'Indivisibilité , le sentiment de l'Unité, la possession d'un Sens.Intime toujours le même, l'Entendement, la Raison, l'Imagination , les Affections Mentales , YAgerasia comme disait Galien , ou Insenescentia comme on parlait à Rome, la Non-Vieillesse dans notre langue : ces caractères nous donnent une notion de la Spiritualité , et une Philosophie Naturelle sévère vient s'unira l'Espépérance Théologale pour me persuader de l'Immortalité de cette Mens Humana. Mais quand je contemple l'histoire de la Force Vitale , j'y vois une série d'actions enchaînées d'après un but , sans que les connaissances acquises sur les substances étudiées par les Physiciens puissent nous donner le moindre soupçon de cette harmonie finale , considérée dans la simultanéité et dans la succession; j'y vois les instincts, les appétits qui provoquent des actions, mais aucune conscience ne manifeste la concaténation logique existant entre le besoin , l'appétit, l'action, la satisfaction. D'après cela , y a-t-il moyen de dissimuler une Cause qui ne se sent pas et qui néanmoins est de Y Ordre Métaphysique , suivant le langage de Bacon, une Cause qui agit ratione moris? Ce n'est donc pas une Cause Mécanique , ni une Cause Chimique , ni une de celles que l'on appelle Agents Impondérables ; rien de ce qu'on démontre dans les Écoles de Physique. —Mais est-elle semblable à l'Ame Pensante? Non , certes ; la Force Vitale a , il est vrai , quelque chose que l'on appelle Sensibilité, mais qui
n'est pas la sensibilité de l'Ame Pensante : c'est une Susceptibilité, ou, comme disait Leibniz , une Perceptibilité, qui suffit pour qu'il en survienne une réaction , mais non pas une Sensation ou une Aperception reçue par une Puissance capable d'en déduire des idées, d'où puissent provenir des jugements , des pensées , des volontés. De plus, la Force Vitale reçoit ses pouvoirs de sa nature , et non de l'éducation ; elle est divisible; elle est susceptible de beaucoup de degrés d'intensité dans le cours de son existence ; elle doit infailliblement vieillir et par conséquent cesser d'exister, sans que nous sachions si c'est par annihilation , ou si c'est par dissolution.
D'après cela , je dois éviter d'employer le mot Immatérielle. Quand il s'agit de l'accord des Écoles sur ce langage , Bossuet fait certainement allusion aux Écoles Cartésiennes , où l'on ne reconnaissait que deux sortes de choses dans la Nature, l'Ame Pensante et la Matière; mais, dans la grande majorité des Écoles Médicales, on reconnaissait des Causes actives qui ne résidaient ni dans l'Ame Pensante , ni dans les choses étudiées par les Physiciens.
« Le Mouvement et la Sensation ne peuvent en effet venir » de la Matière inerte et insensible. »
Cela est vrai ; mais, puisqu'il y a des mouvements et des susceptions , ou des perceptions différentes des
aperceptioîis, et des réactions qui ne sont pas volontaires, il doit y avoir des Causes Actives qui ne sont pas l'Ame Pensante.
« Ainsi , M. Lordat reconnaît qu'tm seul Principe suffit » pour les opérations de l'Animal : pourquoi donc en ad- » mettre deux dans l'Homme?
L'Animal n'a besoin que d'un Principe, parce que ses actions vitales n'ont qu'un but, celui de former ce système et de le conserver au moyen d'une jouissance attachée à ses organes. Pour arrivera ce résultat, il n'a eu aucun besoin de motifs raisonnes : il lui a suffi d'une Puissance Vivante, munie de facultés innées et douée d'un Instinct susceptible de perception et de réaction. En songeant à ce que mon Instinct a pu faire le jour de ma naissance , je puis penser qu'un Instinct un peu plus étendu a suffi pour l'exercice de la Vie de l'Animal, sans qu'il ait été obligé de faire un raisonnement et d'avoir une volonté motivée. Au reste, si la Bête était capable de se faire des idées abstraites, elle serait certainement munie d'une langue, ou phonétique ou muette, pour les manifester.
Quant à la Vie chez l'Homme , elle est double : l'une , vitale, est pareille à celle des Animaux, et l'autre, intellectuelle, a des fins multiples très-diverses, qui n'ont aucun rapport avec les intérêts du Corps. La Philautie, la Civilisation , les relations de l'Homme avec
la Cause Première, sont des besoins, des moyens et des jouissances qui ne peuvent appartenir qu'à une Ame Pensante.
« Est-ce qu'un seul Principe Vital Immatériel ne pourrait » pas produire en lui les mêmes phénomènes? »
Quand je vois que le Poussin et le Poulain marchent, courent et vont à la recherche de leur aliment, dès qu'ils sont sortis de l'œuf où ils avaient été conçus et formés, je trouve tout naturel de penser que dans ces Êtres une même Puissance est l'auteur de leur organisation et de toutes les fonctions de leur vie, puisqu'elle a été capable de tout faire sans éducation , sans apprentissage et sans instruction. Quand j'observe la Vie de l'Homme, je ne puis pas m'empêcher de reconnaître en lui Deux Puissances : une qui , immédiatement après la naissance, le met en état de respirer, de vagir ; en conséquence de la faim , de téter le sein maternel , de sucer, de faire la déglutition , et d'expulser les excréments, Puissance qui doit être la même
que celle qui a fabriqué et développé le corps depuis la formation de l'embryon jusqu'à l'époque de la sortie du fœtus;... et une autre qui est l'auteur des fonctions volontaires, de la marche, du choix des aliments, de la prédilection pour la nourrice accoutumée , et de toutes les actions motivées. Cette seconde Puissance est venue avec de grandes aptitudes, mais tout-à-fait sans
connaissance : ce qui lui a été nécessaire pour qu'elle fût capable de se suffire, a exigé beaucoup d'idées, de réflexions, d'essais, d'études, d'instruction et de temps.
« N'est-ce pas contre les règles d'une saine Métaphysique , » de multiplier les Êtres sans nécessité? »
Ici, la nécessité de reconnaître les Deux Causes est absolue.
x\près avoir rappelé à mes Élèves les règles de la Philosophie Naturelle Inductive de Newton et de Bacon , je leur ai souvent demandé si , en conscience , il leur semblait que la Puissance qui , sans le savoir, a fabriqué le système des organes, et qui , toute la vie , opère les fonctions naturelles et instinctives , doit être considérée comme la même Puissance qui jouit du sentiment de son existence ; qui , pour faire une action , quelle qu'elle soit , est obligée d'en motiver la raison ; qui , pour l'exercer, est incapable d'en commander la manœuvre et doit se contenter d'en prescrire le résultat : ils m'ont dit que des opérations si différentes ne paraissaient pas pouvoir partir d'un même auteur; ils se sont souvenus d'une similitude d'ÀiusTOTE qui comparait l'Ame Pensante à un Voyageur passager renfermé dans un navire, dont le fabricant, les matelots, joints au Pilote et au Capitaine, composent l'Équipage : le Voyageur, étranger à l'art de la navigation, ne fait qu'exprimer ses projets et ses besoins ; l'Équipage col-
lectif, instruit de ses ordres, fait habilement tous les mouvements nécessaires pour que le Voyageur soit satisfait. Quand je leur ai dit que la Puissance Vitale est infailliblement mortelle, et qu'il n'en était pas de même de l'Ame Pensante, puisque, d'après l'histoire des faits , il n'a pas été prouvé qu'elle soit sujette ni à la mort ni à la vieillesse , alors ils ont crié par acclamation que la Dualité du Dynamisme Humain est l'expression d'un fait incontestable, évident.
« Il est vrai que l'Homme diffère de l'Animal par l'ïntelli- » gence : Non distat à Pécore nisi Intellectu , dit Saint » Augustin ; mais cette différence n'exige pas un Principe de » plus dans PHomme. »
Si l'Homme est égal à la Bête par les fonctions naturelles , et s'il en diffère prodigieusement par les fonctions intellectuelles, morales, civiles religieuses, auxquelles les Animaux n'ont aucune aptitude ; si , de plus , la Religion nous promet une Vie Future qu'il serait absurde de supposer aux Brutes : le bon sens le plus ordinaire ne nous permet pas de méconnaître en nous Deux Causes distinctes ., celle qui nous assimile aux Bêtes par les fonctions naturelles , et celle qui nous distingue tant d'elles par les fonctions purement humaines.
Quoi ! les Instincts, qui m'assujétissent à des nécessités incommodes, douloureuses ou humiliantes, partiraient du même Principe que celui d'où se tirent tant
d'actions si industrieuses , si nobles , si propres à rendre l'Homme heureux? La faim , la soif; la démangeaison qui me sollicite à me gratter sans volonté explicite; les cris de la colique ou d'une opération chirurgicale ; les dégradations et les souffrances de la vieillesse; la toux , l'éternuement qui m'incommodent , que je voudrais supprimer en ordonnant à des muscles soumis à la volonté de rester dans l'immobilité, et qui s'opèrent en dépit de moi , parce que ces organes sont arrachés à ma puissance pendant l'exercice de ces
malencontreuses fonctions: ces besoins importuns
et tant d'autres de la même catégorie naissent-ils d'un même Principe que celui qui gémit de ces nécessités et les maudit , parce qu'il en ignore la source ; qui , d'une autre part, voit comme la vraie perspective de ses jouissances l'acquisition des Sciences , les charmes de la Littérature, l'exercice de la Poésie et de la Versification ; la lecture et l'innocent jeu des pièces dramatiques ; le désir de payer son tribut d'utilité à la Société en se livrant à l'Administration ; la contemplation des productions des Arts-Libéraux consacrés au service des idées les plus nobles, telles que sont les merveilles de la Rome moderne ; la liberté de se récolliger à volonté pour se dérober au Monde , afin de se trouver en présence de Dieu seul ou de jouir du plaisir du soliloque mystique? Logiquement, et, si l'on me le permet, baconiquement parlant , il n'est pas possible de rapporter deux groupes do Phénomènes si disparates à une Cause identique.
Cette objection n'est certainement pas sérieuse de la part de mon illustre Adversaire; mais c'est l'argument le plus fort que les Physiologistes du Nord ont tiré du Stahlianisme. « Puisque l'Ame Humaine ne se contente » pas de penser , mais qu'elle exerce les Fonctions Na- » turelles et l'Organisation sans le savoir, il n'est pas » douteux qu'une Puissance identique crée toutes les «formes du Règne Animal. L'Intelligence, mode mul- » tiple de la Sensibilité , n'est qu'une Faculté accessoire » plus ou moins variable de cette Cause générale, chez »les différentes espèces.» Voilà une variante de l'Organicisme, et de là au Cabanisme y a-t-il une vraie distance?
Le Révérend Père Ventura , qui se méfie de notre Enseignement, parce qu'il n'en connaît ni l'esprit ni les principes , a témoigné une prédilection marquée pour l'Animisme. Il me tarde bien que cette grande Intelligence, si zélée pour le Christianisme, ait le temps de faire sérieusement la comparaison de ces deux Doctrines , afin que justice nous soit bientôt rendue.