‹ Réponses à des objections faites contre le principe de la dualité du dynamisme humainChapitre 15 sur 42 · CXXX1V · texte numérisé non relu

CXXX1V

INTRODUCTION

Aristote s’est contredit lui-même sur ce point. Cicéron était dans le doute : il n’en sortit que lorsque la mort de sa fille lui fit comprendre combien il est utile de connaître un rendez-vous où des Ames Intelligentes pourront se retrouver après une séparation si déchirante. Citons encore l’Empereur Marc- Aurèle, et son Médecin Galien. Ils ne doutaient ni de Dieu, ni de sa Providence, ni de sa Justice distributive durant notre Vie Terrestre, mais ils ne comptaient pas sur une Vie Future. Il est possible qu’HoRACE ait été dans la même condition , quand il a fait le Carmen Seculare. Dans cet hymne religieux, on reconnaît chez l’Auteur un vrai Théisme, une Providence, une relation mystique entre l’Homme et Dieu , démontrée par l’opinion de l’utilité de la Prière ;-mais pas un mot qui se rap¬

porte à l’Espérance Théologale.

Il est vraisemblable que les Saducéens étaient dans cette disposition mentale. Il me semble que cette manière de penser n’est point une condamnation formelle de l’Immortalité de l’Ame, mais seulement une ignorance de toutes les raisons soit affectives , soit morales, soit ontologiques, soit philosophiquement expérimentales. Je suis persuadé que des Théistes pareils ne ressembleraient point aux Hommes qui professent systématiquement le Matérialisme,: et qu’ils entendraient avec intérêt ce que nous pourrions leur dire en faveur du Dogme de la Vie Future.

Notre Anthropologie Médicale Hippocratique peut-elle ajouter quelque chose aux raisons philosophiques que les Anciens et les Modernes ont accumulées sur ce sujet? Si je ne me trompe, la Doctrine de la; Constitution de 1 Homme renfermée dans cette

IIMBODUCTTON.

Science est un acheminement vers la croyance dont il s’agit, et renforce expérimentalement l’argument logique de Platon , de Descartes , de Mallebranche , de Wollaston.

L’idée capitale de Cet argument est celle-ci : La Pensée ne pouvant pas provenir de la Matière, elle ne peut s’exercer que dans une Substance Unitaire : or, une Substance essentiellement Unitaire ne peut pas être susceptible de dissolution; on ne conçoit une cessation d’existence que lorsque la substance est composée d’éléments agglomérés, susceptibles de séparation. Il faut convenir que ce raisonnement n’est pas assez convaincant pour que toute instance soit superflue. Je désire que les Hommes impartiaux disent si notre Principe de l’Agérâsie (non vieillesse) du Sens Intime de l’Homme , malgré la vieillesse du Système Vital, n’est pas un argument tiré de la Philosophie Expérimentale capable de rendre plus difficile la supposition de la mortalité de l’Ame Pensante.

Pour que nous puissions bien nous entendre, il importe que les mots employés soient acceptés dans la discussion suivant la même signification de part et d’autre. Le mot Agérasia , employé par Galien, signifie une progression de la Vie sans éprouver la décadence que l’on appelle vieillesse. Cette expression, que l’on n’a peut-être trouvée que dans un des livres de Galien, a été inscrite dans le Dictionnaire Médical de Castelli, qui l’a traduite en latin par le mot insenescentia, employant la syllabe in comme un mot privatif, analogue à l’a des Grecs mis à la tête de certains mots. Cet usage de la particule in dans cette signification, très-fréquente en latin et en italien, nous est familier dans notre langue , comme nous le voyons dans les

INTRODUCTION

mots inhabile , impoli , inintelligible. Cependant les Latins se sont servis assez souvent de cette même particule in dans un sens presque opposé, comme ils l’ont fait dans le mot inhœrentia. Ils ont donc pu employer arbitrairement le mot insenescere pour dire vieillir , d’autant que non-vieillir est un fait si insolite, si douteux, qu’ils n’ont pas cru devoir craindre l’équivoque. — Comme j’écrivais spécialement pour les Médecins, j’ai employé le mot insénescence dans le sens de Castelli (1 ), persuadé que mes Lecteurs avaient le Castelli ou dans leur mémoire ou dans leur bibliothèque. Des Littérateurs Latinistes, qui n’avaient lu que le titre de l’ouvrage, se sont trompés sur la valeur du mot dont il s’agit; des Docteurs en Médecine sont tombés dans la même erreur, sans doute parce qu’ils ne se servaient pas du Lexique technique cité, et qu'ils n’avaient lu de mon Livre que le frontispice et la table. — Faisons en sorte d’écarter toute méprise. Pour moi, le mot Insénescence e st la traduction du mot grec Agerasia ,- faite par un Lexicographe Médical classique. Je prie ceux qui voudront - s’intéresser à la discussion actuelle, de se souvenir que telle est l’acception suivant laquelle je me sers de cette expression.

Après cette explication grammaticale, voyons quel est le point de vue sous lequel l’Enseignement de Montpellier peut venir au secours de la résolution du problème de l’Immortalité de l’Ame Pensante. La conclusion des vingt Leçons de Physiologie Humaine que j’ai publiées collectivement sous ce titre :

(îj Dans l’écrit intitule : Preuve de l’Insénescence du Sens Intime de l'Bomme , etc, ; Monlp. 1844, in-8“.

INTRODUCTION

Preuve de l’Insënescence du Sens Intime de l'Homme, et application de cette Vérité à la détermination du Dynamisme Humain, à la comparaison de ce Dynamisme avec celui des Animaux , et à l'appréciation des résultats de certaines vivisections; celte conclusion, dis-je, est à peu près le sommaire suivant : Dans l’Homme, je trouve un Dynamisme mixte, composé de deux Puissances de natures diverses, dont l’une, appelée Force Vitale, analogue à celle des Bêtes, prend l’existence , agit et prospère depuis l’instant de la conception, forme un corps instrumental, remplit toutes les fonctions naturelles , croît et embellit jusque vers l’âge de 45 ans, s’affaiblit progressivement à dater de cette époque, vieillit, se dégrade et cesse de vivre en vertu de sa décroissance spontanée infaillible, terminaison qui constitue la mort. — Dans ce même Homme réside une Puissance Intellectuelle, incomparable, qui reste latente pendant toute la vie intra-utérine, dont aucune raison naturelle ne nous permet d’assigner l’origine. Nous sommes autorisé à considérer comme contemporaine et jumelle de la Force Vitale, la Puissance Intellectuelle ou Ame Pensante dont il s’agit, qui signale son activité après la naissance, dès qu’elle peut profiter des sensations externes pour former des idées , pour s’instruire, pour combiner des notions, pour créer des pensées, pour les enehaîner, pour en déduire des affections, des désirs, des volontés, en un mot pour lier tous les éléments d’une Vie Intellectuelle. Cette Puissance, étroitement liée et associée avec sa comparse, fait son Histoire Biologique de concert avec elle, par des actes dont l’initiative est tantôt d’une part, tantôt de l’autre, avec cette circonstance caraeténs-

cxxxvm

INTRODUCTION

tique, que la Puissance Intellective tisse sa vie toujours par une progression ascendante, sans culmination ni décroissement, ni rien qui permette de croire qu’elle doive subir nécessairement la vieillesse, ni conséquemment la Mort Naturelle, qui est le terme nécessaire de la décroissance de la Force Vitale. — Si l’Ame Pensante est pleine d’intelligence et de volonté dans le moment où la Force Vitale s’éteint et rend les éléments des organes à l’Ordre Physique auquel elle les avait empruntés, ce fait n’est-il pas une puissante raison de croire à l’Immortalité de cet Esprit qui, pénétré de foi fervente et de désirs sublimes, entre en possession anticipée des fonctions de la Vie Future ?

C’en est assez, j’espère, pour répondre à ceux qui regardent les questions religieuses comme extra-médicales , et par conséquent extra-anthropologiques, Cette réponse peut encore instruire le Public touchant les points, de la Science de l’Homme enseignée à Montpellier, que. le P. Ventura a jugé à propos de combattre.

LU. Mais , avant de répondre aux arguments qu’il a présentés contre la Définition Bonaldienne de l’Homme, que j’ai considérée comme la plus courte et la plus exacte de toutes celles qui peuvent faire apercevoir la relation la plus évidente entre la Constitution de l’Homme et les Principes incontestables de la Médecine-Pratique, je dois présenter au Lecteur quelques remarques préalables, utiles et peut-être nécessaires pour que le Public sache quel est le terrain sur lequel l’escrime doit convenablement s’exercer. Ces remarques se rapportent : à l’appréciation de la Philosophie Naturelle dans la circonstance

INTRODUCTION

cxxxrx

actuelle; au lieu où la Discussion doit se faire; à la convenance qu’il y a, dans un Discours du genre démonstratif, à ne pas omettre la réfutation des avis opposés, si ce n’est pas des probables, au moins de ceux qui ont eu de la consistance.

L’esprit général des Conférences du Père Ventdra est de mettre en opposition la Raison Catholique avec la Raison Philosophique. Ce conflit serait un grand malheur : car notre Enseignement public a été fait pour qu’il conserve, agrandisse et propage une Science formée au moyen de la Raison Philosophique. De plus, l’État veut que cette Science soit exposée à tous les Français et à tous les Étrangers légalement reçus qui voudront en profiter, sans acception de personnes, sans préférence ni exclusion du Culte, avec cette condition, soit exprimée par le Gode, soit sous-entendue par le bon sens, que la Religion générale sera soigneusement respectée, et que les opinions caractéristiques des Communions ( qui né découlent jamais de la Science, de l’Anthropologie Médicale ) ne soient pas l’occasion de réveiller des dissensions et des haines religieuses.

Heureusement, l’opposition entre la Religion et la Raison , entre le Catholicisme et la Philosophie, n’est pas réelle. La partie incontestable de la Religion et la Philosophie sévère , loin de se repousser, s’attirent mutuellement. La Philosophie seule ne se sent pas toujours assez forte pour rendre l’Homme heureux, si la Religion ne vient pas ajouter aux Vérités Naturelles celles que le cœur humain appelle, et que la Révélation seule peut offrir. Il est aussi beaucoup d’individus qui, pleins de foi, éprouvent de temps en temps le besoin de trouver dans la Science une confirmation concrète des croyances abstraites

INTRODUCTION

sincèrement acceptées : ainsi, point d’inimitié entre la Raison et la Religion.

Ce que je dis ne part pas de moi : c’est la répétition du sentiment de Théologiens aussi éclairés qu’éloquents. Loin de supposer une répulsion entre la Raison et la Foi Religieuse, Saint Augustin et Saint Thomas ont enseigné que l’étude exacte de la Nature est du plus grand intérêt pour la rectitude de l’Enseignement delà Science Divine. Le Riographe de Saint Thomas (1) exprime très-clairement ce Principe didactique. « L’Ange de » l’École , — dit-il —, met dans le même rang, et attribue au » même Principe d’erreur la stupidité de ceux qui ont dégradé » la Nature Humaine, soit en soumettant l’Homme à des Créatures qui lui sont naturellement inférieures, soit en le dé- » pouillant de ses prérogatives les plus précieuses. Tels sont » ces Hommes insensés , dont les uns ont été persuadés que nos « volontés dépendaient de l’influence des astres, les autres ont » refusé de reconnaître l’Immortalité de l’Ame, et quelques-uns » ont cru que l’Homme ne devait son être et sa conservation » qu’à la vertu des Anges. — Mais celui qui n’ignore pas le » rang qu’il tient lui-même dans cet Univers parmi les autres «Créatures, n’a garde de tomber Hans aucune de ces erreurs. » De tout cela, Saint Thomas conclut que l’étude de la Nature «peut avoir de grands avantages, par rapport même à la «Religion, et qu’on doit rejeter, comme fausse, l’opinion de «ceux qui disaient, selon la remarque de Saint Augustin, » qu’il importait peu à la vérité de la Foi qu’on pensât d’une

(1) Touron, Vie de Saint Thomas, Liy. IV, Cbap. VI.

INTRODUCTION

* manière ou d’une autre sur la nature et les propriétés des » Créatures , pourvu qu'on pensât toujours bien du Premier ytÊtre. Parler ainsi, ce n’est point faire attention que tout ce «qui nous fait errer sur la nature des choses créées, peut «obscurcir en nous la connaissance même que la Foi nous » donne de Dieu et de ses perfections : Error circà Creaturas » redundat in falsam de Deo Scièntiam. »

La compatibilité et même la convenance de la Foi et de la Philosophie font un avis contraire à celui du P. Ventura. Quelque imposante que soit l’autorité de ces Docteurs de l’Église , je ne suis pas fâché de la joindre au sentiment d’un Personnage notre contemporain, qui est de ceux dont les opinions font des lois. La sympathie réciproque de la Foi et de la Philosophie est présentée de la manière la plus évidente dans un Panégyrique de Saint Thomas-d’Aquin , qui à été récemment prononcé à Toulouse par un illustre Orateur de la même Corporation, par le P. Lacordaire. Nous n’avons pas encore yu ce Discours que le Public attend avec impatience; mais nous nous en rapportons à un Journaliste qui a fait un court article sur ce Sermon, dans le Journal de Toulouse: quand on.craindrait quela lettre ne fût pas exacte, on ne peut pas soupçonner que l’esprit en soit altéré. « La Science qui étudie lès Lois dé Dieu .dans «leur Géométrie sacrée, la Raison qui s’appelle Bon Sens chez » le Peuple et Philosophie chez les Esprits Méditatifs , ne sont » pas une contradiction de la Foi. Dieu n’a point établi dans nos » Ames une sorte de vautour éternellement rongeur; dans le » jeu de nos Facultés, une lutte intestine qui n’aboutirait qu’à » une anarchie sans trêve et sans espoir. La paix universelle,

cxjmi

«promise par l’Évangile, doit être précédée par la paix de » l’esprit. Et cette paix ne sera pas éphémère, signée par la » défaite sous les menaces de la victoire : ce sera la divine conciliation de la Science, appuyée sur la Raison, c’est-à-dire » sur la Vérité; et sur la Justice, et illuminée par la Foi. La » Philosophie Rationnelle comme la Philosophie Expérimentale » s’uniront pour éclairer les Vérités de la Religion Chrétienne; »ou plutôt, comme disait le célèbre Contemporain de Saint » Thomas, le Franciscain Roger Racôn, dans son Opus Majus :

» Toutes les Sciences ne seront plus à la Théologie que ce que » les doigts sont à la main: multiples, et ne formant qu’un » tout. La Théologie est donc la Science des Sciences. Elle les

» ÉTUDIE TOUTES, POUR LES ABSORBER TOUTES...... . Elle n’est la

» Science du Christianisme que parce qu’elle contient l’Homme » tout entier, et l’exprime aussi bien dans sa Foi que dans sa « Science et dans sa Raison (1 ). »

Puisque la Théologie étudie toutes les Sciences et spécialement celle de l’Homme tout entier, la paix est infaillible et prochaine, surtout si la Médecine fait autant de pas vers la Théologie que la Théologie a promis d’en faire vers l’Anthropologie.

A cette éloquente apologie de la Philosophie, sont venues s’enjoindre deux autres de genre académique, publiées récemment dans la Revue des Deux-Mondes, par MM. de Broglie et de Rémusat. Ces écrits aussi forts dans le fond que polis dans

(I) Messager du Midi, 3 Août 1S52.

INTRODUCTION

CXDIII

îa forme, modèles de grâces et d’urbanité pour la polémique scientifique, ne nous permettent plus d’être ni en opposition ni. en défiance entre la Foi et la Raison.

LIII. L’esprit didactique du P. Lacordaire , qui contraste singulièrement avec celui du P. Ventura, est pour nous du meilleur augure. Gette prévision ne se rapporte pas seulement aux avantages de notre Enseignement, mais encore à des considérations d’un ordre’plus général. Le Théologien et le Médecin, qui tendent définitivement à servir l’Humanité, sont intéressés à ne pas s’isoler. Ils sont obligés de. bien connaître l’Homme; mais comme ils conviennent que ce sujet est à certains égards unitaire, et à d’autres égards composé- et partageable dans l’exploitation , il faut bien qu’ils s’entendent sur la détermination des points ou ils doivent concourir, et de ceux où il leur est permis d’opérer séparément.

L’un et l’autre se vouent au perfectionnement, au bien-être et au bonheur de chaque individu. Mais, dans chacun, il y a deux intérêts bien distincts qui se fondent ensemble dans de centre de sa personnalité : l’un des intérêts est le soin collectif de la santé et des sensations; l’autre est celui de la régularité de la Raison et de l’usage des Sentiments, Dans l’administration de ces intérêts, on a recours au Médecin pour le premier, au Théologien pour le second.

Dès qu’ils voudront faire dans l’Homme une délimitation causale , raisonnablement motivée d’après leurs attributions respectives, chacun d’eux sentira la .nécessité d’obéir franchement, de sa part, au précepte du P. Lacordaire, d’étudier

INTRODUCTION

également l’Homme tout entier, pour en connaître la Constitution intime.

Supposons que l’un et l’autre se dispensent d’analyser l’Homme d’après la Philosophie Inductive, et qu’imbus ou de l’hypothèse Cartésienne, ou de l’hypothèse Stahlienne, ils considèrent le Dynamisme Humain comme unitaire, monothélite ou mu par une seule tendance; qu’en un mot, l’Homme soit à leurs yeux comme un Agrégat composé d’instruments unis avec l’Ame Pensante : ils croiront pouvoir faire une division exacte, lorsque le Théologien se sera emparé de ce Dynamisme prétendu unitaire, et que le Médecin se sera concentré dans le domaine anatomique tel qu’il l’avait étudié dans la salle de dissection. Qu’arrivera-t-il de ce partage?

Le Théologien doit nécessairement administrer toute la vie de l’Homme. Puisque , suivant l’hypothèse, il n’y a pas d’autre Puissance active dans l’Agrégat Humain Vivant que l’Ame Pensante , il est chargé de pourvoir à l’initiative de chaque phénomène de la durée de l’individu. Je ne suis pas en peine de satisfaire à tous les besoins moraux , politiques, sociaux : je ne nie point que le Théologien ne trouve dans ce que le P. Ventura appelle la Philosophie Démonstrative , c’est-à-dire dans la Foi religieuse, tout ce qui est nécessaire pour le diriger- sous ces trois points de vue, attendu que ces objets ont été réglés en prévision d’une vie future. Mais trouvera-t-il dans cette science pratique de quoi satisfaire aux besoins du client atteint d’une épilepsie , d’une fièvre typhoïde , d’une fluxion de poitrine, d’un choléra, de l’affection tant célébrée par Fracastor, d’un tétanos ? — Il dira peut-être que l’intérêt de la vie passagère

INTRODUCTION

de celte terre ne vaut pas la peine de s’en occuper, comme l’ont dit et pratiqué plusieurs héros du Martyrologe ; mais ces âmes exceptionnelles sont infiniment rares, en comparaison de celles qui pensent et parlent comme Molière :

«Guenille, si l’on veut : ma guenille m’est chère. »

Tout le monde en convient le vulgaire le dit ; les Papes, les Cardinaux, les Évêques veulent leur Médecin , tout comme les Rois, les Princes, les manants; et l’Autorité ne manque jamais d’attacher des Médecins aux Hôpitaux , aux Établissements de charité et aux Prisons. Le Théologien sait bien que trop souvent l’intérêt de la vie éternelle pâlit en présence des dangers de l’intérêt séculier, tant que le patient a quelque lueur d’espérance.

Il faut donc convenir que la Théologie est impuissante par rapport à l’intérêt de la santé présente qu’il importe de conserver, et d’une santé perdue qu’il s’agit de recouvrer. On ne peut donc pas se dispenser de s’adresser à celui auquel la partie corporelle de l’Homme est échue, et dont l’intention essentielle est de le servir dans ses états morbides.

Mais comme, suivant l’hypothèse, il s’est arrêté à l’Agrégat Matériel, que le Dynamisme est entièrement entre les mains du Théologien, il s’est livré à l’étude de ce système organique ; il a voulu en connaître toute la nature, et pour cela il a eu recours aux diverses Sciences Physiques capables de faire ressortir tous les pouvoirs intrinsèques et extrinsèques réels attachés à cette merveilleuse machine. Or, il n’y a rien trouvé qui pût lui apprendre l’origine de sa vie, ni par conséquent la source de la maladie, qui, d’après la définition des Pathologistes, est un

INTRODUCTION

mode de la vie elle-même. Il y a au moins vingt-quatre siècles que ces recherches se font sans cesse, et, loin de trouver dans l’Anatomie le Principe de la Yie et des maladies, les résultats de tous les jours sont constamment de nouvelles preuves de l’impossibilité de trouver, dans l’instrumentation , la raison suffisante de la maladie, de sa nature, de sa marche, de ses péripéties y de ses dénouements.

D’après ces connaissances et ces préventions, celui qui s’engage à soigner la santé de l’Homme et qui, pour cela, s’est renfermé dans l’étude de l’Agrégat Matériel, — attendu que le Théologien s’était approprié le Dynamisme entier de ce système, — est hors d’état de concevoir ni l’origine des fonctions naturelles, ni la nature des affections morbides, ni la théorie des maladies, ni aucun soupçon des indications. Il peut expliquer quelques désordres mécaniques survenus dans l’instrumentation, comme les luxations , les hernies, lés effets physiques des tumeurs, des corps étrangérs, etc. 11 est en état de produire dans le corps des changements considérables, sans qu’ils amènent la mort, quand ils sont devenus nécessaires par des indications que les compétents ont reconnues. Ainsi, ce n’est pas lui qui peut apercevoir les indications que déterminent l’inflammation , les douleurs, la fièvre, les ulcères, les hernies étranglées ; mais quand l’indication a été bien établie par qui de droit, il est apte à exécuter les opérations, la synthèse, la diérèse, l’exérèse, l’amputation, l’aphérèse, la prothèse, etc., sans aucune prétention à exercer sur la Puissance Vitale. Il devra porter le nom d’ Opérateur ; et s’il s’arrête à une spécialité, il sera Bandagiste Herniaire, Arracheur de dents, Bailleul, Litho-

INTRODUCTION

toniiste. Le public ne pourra pas lui donner avec justice le titre de Médecin. Ceux qui savent la valeur des mots ne l’appelleront pas non plus Chirurgien , nonobstant l’étymologie de l’expression, parce que, d’après l’intention du Législateur, ce nom est destiné à un Médecin qui, ayant appris toute la Science Médicale, s’est appliqué à se rendre manuellement habile dans l’exercice des opérations dont je viens de parler, et qui font une partie de la Thérapeutique.

LIY. Les personnes qui auront reçu quelques notions de Philosophie et qui, par leur nature et par une éducation libérale , trouveront dans leur entendement les règles de cette Métaphysique générale que Bacon appelait la Science Première , et que Christian Wolff a nommée Ontologie, concevront, sans la moindre peine, l’obligation d’aller à la recherche de cette Puissance biologique humaine, espèce importante de l’Ordre Vital si bien reconnu par l’Antiquité, et de laquelle la Médecine Hippocratique déduisait sans cesse la réalité, les caractères et la nécessité. Elles pourront ne pas se figurer que des gens de. notre profession s’élèvent, au milieu du XIX e siècle, contre l’existence d’une cause qui n’agit ni suivant toutes les lois de la Physique, ni suivant]toutes les lois de l’Intelligence ; rejettent; la Philosophie employée pour la signaler et pour nous mettre en état de l’exploiter, et s’obstinent à déduire la Médecine de la Physique, c’est-à-dire de la Mécanique , de la Chimie, des lois dés impondérables. Ces personnes douteront qu’il existe des ennemis d’un Enseignement qui a mis cet objet au même rang que les deux autres éléments de l’Homme, entre

INTRODUCTION

l’Anatomie et la Psychologie. 11 n’est que trop aisé de les con vaincre de leurs erreurs. Elles devraient bien se souvenir qu’il existe un pays où l’Ontologie, la Métaphysique générale, la Science première , ont été regardées comme une aliénation de l’esprit, ou au moins comme un amour de l’hypothèse qui va jusqu’à Vexcentricité.

Le Théologien et le Médecin, que je suppose également sensés et consciencieux , conviendront qu’ils s’étaient trompés quand ils étaient persuadés que l’Homme est formé d’un corps organisé et d’une Ame Pensante. Ils seront forcés de convenir que cette admirable instrumentation, qui n’a nullement été faite par l’Intelligence Humaine , et dont les parties élémentaires ne sont pas explicitement et immédiatement mises en jeu par la volonté, renferme dans ses tissus, dans ses liquides et dans toutes ses molécules, une Puissance Vitale qui, douée d’un pouvoir héréditaire, a trouvé dans le sein de la mère où elle avait été créée les éléments corporels nécessaires à son Agrégat, et s’en est servi pour en fabriquer les organes. Cette même Puissance, auteur de tant d’instruments, leur paraîtra celle qui les conserve et les préserve de la putréfaction, et qui exerce spontanément, insciemment et néanmoins finalement les fonctions immanentes, naturelles et instinctives, sans la participation de l’Ame Pensante, et par conséquent sans responsabilité. Quand ils auront deviné dans l’Homme une Cause Animale distincte du Principe de l’Intelligence et analogue à celle des bêtes, ils n’auront pas eu besoin d’aller chercher ailleurs l’auteur des âges, de leurs phasgs et de leurs révolutions ; celui de la santé, des maladies , des affections morbides,

INTRODUCTION

des symptômes, des efforts médicateurs, des altérations inimitables de l’Agrégat Matériel ; de la jeunesse , de la virilité, de la vieillesse , de la caducité, de la mort.

Tous deux auront reconnu dans l’Homme une cause active, vivifiante, qui n’est pas l’Ame Pensante, et qui n’est pas la matière inanimée. Ce seront eux qui auront compris que l’animal peut vivre sans avoir besoin d’un Principe Intellectif, quoi qu’en aient dit Bayle , Condillac , G. Le Roy , et sans qu’il faille accepter l’absurde hypothèse Cartésienne du Mécanisme des bêtes.

Le Théologien, accoutumé à voir dans la religion juive un simulacre, une figure terrestre et prophétique d’une religion réelle, spirituelle, céleste, peut voir dans la vie biotique, animale , instinctive de la Force Vitale humaine, une grossière figure de l’Ame Pensante. Cette idée ne sera pas perdue, et nous savons combien les Vitalistes trouvent de profit à faire un parallèle entre les deux Puissances du Dynamisme Humain, pour l’éclaircissement de la Pathologie. Ainsi, les Médecins de notre Faculté ont trouvé dans les affections de l’Ame Pensante des analogies utiles pour la notion des affections morbides.

Un des problèmes les plus difficiles de la Philosophie Naturelle est de concevoir un fait incontestable, savoir : l’union réelle et intime de l’Ame Pensante avec l’Agrégat Matériel de l’Homme. Une unité spirituelle, indivisible, privée d’étendue et d’impénétrabilité, est évidemment liée à un corps matériel, divisible, étendu, impénétrable. Qu’y a-t-il dans notre entendement qui nous aide à concevoir ce phénomène? Rien. Heureusement, l’idée expérimentale d’une Force Vitale , Principe d’impondérables, divisible, quoique primitivement indivise,

CL INTRODUCTION

unitaire en tant qu’elle est économiquement harmonique, spontanée , douée de finalité, semble pouvoir être un intermède naturel de deux substances incomparables, incommensurables entre elles. Cette liaison logique n’est pas simplement une anticipation rationnelle: nous savons qu’elle est un fait expérimental, en ce sens qu’une portion quelconque de l’Agrégat Matériel privée des facultés de la Force Vitale est incapable d’avoir une communication avec le Sens Intime de l’Homme.

En supposant que ces deux amateurs de l’Humanité ne possèdent pas une profonde connaissance de la Médecine, ils doivent arriver à la découverte des Deux Puissances du Dynamisme Humain par les seules règles de l’induction appliquée à l’histoire commune de la vie de l’Homme. Nous en trouvons la preuve dans le Mémoire que le jeune Jouffroy a écrit peu de temps avant sa mort, et qui a pour titre : Distinction de la Physiologie et de la Psychologie , où la réalité d’une Force Vitale humaine, différente de l’Ame Pensante, est établie d’une manière très-solide au moyen de la seule Philosophie Expérimentale. J’ignore si l’Auteur a connu la Doctrine de la Constitution de l’Homme telle qu’elle est enseignée depuis long-temps à Montpellier; mais ce qu’il y a dé vrai, c’est que sa dialectique a prouvé qu’à l’aide de la conscience, de l’observation de sa propre vie et du bon sens, on parvient à la connaissance certaine des Deux Puissances, de natures radicalement différentes. Parvenu à cette notion, il répond victorieusement au Monothélisme soit Stahlien, soit Cabanisien. Il n’est pas douteux que la Médecine peut renforcer puissamment et peut-être excessivement les preuves de la vérité dont il s’agit; mais le Mémoire de

INTRODUCTION

Page 1