CXC1V
INTRODUCTION
Théologie qui auraient professé la Médecine. Notre honorable Prédicateur s’est dispensé de ces précautions oratoires, et il a présenté son sentiment comme s’il s’était agi d’un article des Symboles.
La Révélation Divine ne nous a éclairés sur la Constitution de l’Homme, qu’en nous apprenant la Spiritualité et l’Immortalité de l’Ame Pensante, et en nous instruisant des relations réciproques qui existent entre elle et la Providence : tout le reste de la Science de l’Homme est une connaissance purement humaine, dont l’acquisition dépend des règles de la Philosophie Naturelle. Les Docteurs les plus graves savent que nous acceptons l’Immortalité Révélée, d’autant que chez nous elle est enseignée comme probable en vertu de VAgérasie de l’Intelligence de l’Homme; ils savent que nous soutenons son libre arbitre, hors les cas de la minorité naturelle de l’Ame, et hors ceux d'amentia, de somnambulisme et de délire.
Quand j’eus adressé à plusieurs Ecclésiastiques ma Leçon du 1 er Décembre 1851, sur l’Accord de notre Anthropologie avec les Enseignements Religieux prescrits par l’État, je reçus des réponses qui m’apprirent que nos Idées Doctrinales relatives à la Constitution de l’Homme dormaient depuis longtemps dans les bibliothèques de la Théologie Chrétienne, et que cette controverse paraissait les réveiller.
M. l’Abbé Flottes , Savant aussi considéré comme Théologien que comme Professeur de Philosophie, m’écrivit : — «La » Dualité du Dynamisme Humain est une opinion libre, que » l’Église n’a point condamnée. Un Philosophe peut la soutenir «sans qu’on ait le droit de suspecter son orthodoxie.... » A cela
était joint un passage extrait du Commentaire gPEstius, trèscélèbre Professeur de Théologie de Douai, sur les Épüres de Saint Paul (1), ouvrage «rempli d’une vaste et solide érudition. »
«. Cùm autem manifesté distinguât Apostolus hæc tria :
» Spiritum, Animam et Corpus, non tamen inter omnes con- » venit quod sit inter Spiritum et Animam discrimen... Utrùm » autem ea duo re ipsâ, an vero quodmagis receptum est,
» solâ ratione distinguante, Philosopha disputant (2). »
M. le Chanoine Martin , Savant aussi modeste que laborieux, eut aussi l’extrême bonté de m’enhardir dans mon développement de notre Doctrine de la Constitution de l’Homme. Notre Principe de la Dualité du Dynamisme Humain lui convient trèsbien. « Sans doute, — ajoute-t-il —, on peut être d’une opi- » nion différente de celle de Saint Thomas , puisque l’Église n’a » rien défini sur cette question. Il est seulement de Foi, parce «qu’elle l’a décidé , qu’il n’y a pas dans l’Homme deux Ames » raisonnables. On peut donc partager votre sentiment , fondé » sur des raisons graves et sur des textes de l’Écriture Sainte, «et je ne crois pas qu’il ait rien de contraire à la Foi Gatho- «lique. »
En réfléchissant sur la Note'de M. le Pasteur Corbière sur les idées de la Constitution de l’Homme, exprimées par la Langue Hébraïque, dans VAncien Testament , je pensais que Galmet pourrait nous apprendre quelles étaient les croyances des anciens Juifs sur cette matière. Ce que j’avais présumé se
(1) Ce Commentaire se rapporte aux versets du Chap. IV de 1 ’Épitre aux Hébreux, que j’ai mis dans ma Leçon du I er Décembre 185 (.
(2) T. II, p. 719.
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trouve confirmé dans la Dissertation sur la nature de l’Ame i et sur son état après la mort, faisant partie du premier volume des Dissertations de ce savant Religieux (1). Les idées principales des Hébreux sur notre Dynamisme sont foncièrement les nôtres, quoique les langages respectifs soient différents.
«Article 1 er . Distinction du Corps, de l’Ame et de l’Esprit.» — Après quelques mots touchant les sentiments des Anciens sur la Constitution de l’Homme, Calmet dit : « Ces sentiments »se remarquent non-seulement dans les Philosophes et dans » les Poëtes païens ; on les trouve même dans quelques anciens » Pères de l’Église, et dans des livres apocryphes qui ont eu de «l’autorité au commencement du Christianisme. Ces Anciens » donc distinguaient dans l’Homme trois substances directes : »le Corps , grossier, corruptible et matériel; 1 Ame, subtile,
» déliée, et de la nature de l’air ou de la lumière ; et enfin, »1’ Esprit ou l’ Entendement, purement spirituel, et qui est » renfermé dans l’Ame comme dans un étui. »
La persuasion des deux Puissances Dynamiques humaines n’est point, dans la Bible, une opinion abstraite , isolée, spéculative : elle est liée au système général des idées et à la langue. — « L’Ame (Force Vitale ), que l’Écriture appelle Nephech ou » Nechameh , ou même Rouahh, est attribuée aux Animaux ainsi «qu’à l’Homme. —Mais l’Esprit ( Rouahh) mis tout seul, ou » ( Rinah ) l’Intelligence, ou ces deux noms joints ensemble vVEsprit d'intelligence , né s’attribuent jamais qu’à l’Homme. » Ainsi, voilà une Cause de l’Ordre Vital appartenant aux Animaux
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et à l’Homme, plus un Principe d’intelligence qui nous appartient exclusivement.
Je remarque que, dans VAncien Testament, des instincts de l’Homme, qui ne peuvent point appartenir à l’Ordre Physique, sont aussi bien distincts de l’Intelligence. Par exemple, l’instinct génératif est séparé de la volonté mentale. L’inceste raisonné des Filles de Lot est accompagné d’une circonstance physiologique : « Elles donnèrent donc cette nuit-là du vin à boire à «leur Père; et l’aînéé dormit avec lui, sans qu’il sentît ni quand «elle se coucha, ni quand elle se leva.... Elles donnèrent donc » encore cette nuit-là du vin à leur Père, et sa seconde Fille » dormit avec lui, sans qu’il sentît non plus ni quand elle se
«coucha, ni quand elle se leva.» L’aînée enfanta Moab. —
La seconde enfanta Ammon. — L’ignorance de Lot signifie-t-elle autre chose, sinon qu’une fonction humaine s’est opérée sans la participation du Sens Intime?
Pendant l’été de 1852, M. l’Abbé Bouisset fit un voyage à Rome, dans l’intérêt de l’Église de Montpellier. A son retour, je sus que la distinction de Basilique Mineure accordée à cette Cathédrale avait eu besoin de divers titres honorables, entre lesquels paraissait dignement VEnseignement de l’École Médicale de Montpellier. Dans une conversation que M. le Vicaire-général eut avec l’illustre Cardinal Mai , un des Hommes les plus savants de notre époque, l’Enseignement de notre Faculté fut rappelé assez longuement. Il ne s’agit pas seulement des services qu’il a rendus durant les siècles passés : son Éminence insista sur l’Enseignement actuel , sur son caractère spécial, sur son Principe de la Dualité du Dynamisme Humain. Loin d’y trouver
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à redire, l’érudit Cardinal prononça, non sans quelque bienveillance , le nom de celui qui est à présent le Doyen d’âge de la Faculté, et qui, par conséquent, est celui qui a le plus longtemps travaillé au soutien de cette Doctrine. A ce sujet, il dit à son honorable Interlocuteur qu’il avait trouvé les éléments de notre Physiologie Humaine dans les Pères Grecs.
A l’époque où je reçus cette gracieuse communication, M. l’Abbé Martin eut l’inépuisable bonté de mettre entre mes mains un volume, qui est le Dixième Tome de la Collection intitulée : Chefs-d’œuvre des Pères de l’Église , ou Choix d’ouvrages complets des Docteurs de l'Église Grecque et Latine: traduction avec le texte latin en regard. L’ouvrage faisant partie de ce Volume, qui devait le plus m’intéresser, était un Traité de Saint Grégoire de Nysse, intitulé : De Hominis opificio ; en français : Traité de la formation de l’Homme.
Ce Livre m’a vivement intéressé : j’y ai trouvé toutes les connaissances fondamentales de notre Doctrine de la Constitution de notre Être. Les notions essentielles de notre Dynamisme y sont explicitement présentées. La Force Vitale y est analysée avec une attention spéciale. On peut en faire la remarque, par exemple, dans le passage suivant, pris du Chapitre XIV :
« Du reste, si nous avons dit plus haut que l’Homme est «doué d’une triste vie, savoir : d’une vie végétative, dépourvue «de sensibilité; puis d’une me sensitive , qui est jointe avec la » première, mais qui manque de la faculté de raisonner ; enfin, «d’une vie raisonnable et complète , qui est-jointe avec les » deux autres et possède seule le don précieux de V Intelligence,
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»il ne faut pas conclure de nos expressions qu’il existe dans le «Corps Humain trois Ames différentes » (de natures égales en pouvoir ) « contenues en quelque sorte dans leurs limites res- » pectives. L’Ame véritable, l’Ame complète, pour ainsi dire,
» est essentiellement une, spirituelle, dépourvue de tout élé—
» ment matériel, bien qu’unie à la matière par l’intermédiaire «des sens » (c’est-à-dire, par l’intermédiaire de la Force Vitale). « Or, toute substance matérielle étant soumise au chan- «gement et à l’altération, le mouvement pour elle est un » développement de sa nature tant qu’elle possède la Puissance «qui renfermé sa Vie ; si, au contraire, elle perd cette Puis- » sance Vitale, le dernier mouvement qui s’opère en elle est » celui de la destruction. Ainsi, la Sensibilité » (Vitale , Asynéidète, soit Æsthétique, soit Anæsthétique) «n’existe point » séparée de la Matière, ni l’Intelligence séparée de la Sensi- »bilité » (de la faculté Æsthétique Vitale).
On voit que l’Auteur, dont l’autorité est aussi grave qu’on puisse la désirer chez un Docteur, puisqu’il a été surnommé le Père des Pères, n’a pas craint de multiplier les formes substantielles autant que la Méthode Inductive l’exige, pour que les Causes correspondent aux différences essentielles des Effets.
Saint Grégoire revient à plusieurs reprises sur une proposition qui, selon moi, est un mode de la Dualité du Dynamisme Humain : je veux parler de l’Instinct Sexuel qu’il ne croit pas pouvoir être attaché à l’Essence Intellective. On sait que dans Saint Matthieu (1 ) on lit : « A la Résurrection, il n’y aura ni
(1) Chap. XXII, 30.
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» mâle ni femelle ; mais les Justes seront, dans le Ciel, comme » les Anges de Dieu. » S’il en est ainsi, la Dualité du Dynamisme Humain est donc indispensable, car la Sexualité n’appartient pas à l’Ordre Physique, mais elle est liée à l’animalité, et même aux végétaux. C’est un attribut de l’Ordre Vital. La Vérité Religieuse se trouve donc ici d’accord avec la Philosophie , en tant que celle-ci établit la Dualité de notre Dynamisme.
Il ne faut pas s’attendre à trouver dans l’ouvrage de Saint Grégoire de Nysse des notions pathologiques médicales : par exemple, la théorie des Affections Morbides. L’Auteur n’en avait pas besoin , puisqu’il ne voulait décomposer l’Homme que pour démontrer la différence qui existe entre son Ame Pensante et les autres Causes d’ordres divers qui entrent dans ce système. Cependant il avait senti que les sources les plus capables de nous instruire sur ce qui accompagne l’Ame Pensante, sont, après la Théologie, les connaissances médicales. Aussi, c’est aux Livres des Médecins qu’il a puisé toutes les idées qui composent son dernier Chapitre, dont le titre est : « Considération sur la structure du Corps Humain brièvement analysée et prise dans la Médecine même.
La première moitié de l’année courante ( 1853 ) a vu paraître deux Livres remarquables, qui viendront à notre secours pour grossir le nombre des Défenseurs de notre Doctrine, et que le P. Ventura devra combattre en faveur de son Monothélisme Anthropologique. Ce sont : 1° Histoire des Sciences Naturelles au moyen-âge, ou Albert-le-Grand et son époque , considérés comme point de départ de l’École Expérimentale; par M. Pouchet , Professeur de Zoologie au Muséum d’Histoire Natu-
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relie de Rouen ; — 2° Saint Paul et Sénèque , Recherches sur les rapports du Philosophe avec l’Apôtre , et sur l’infiltration du Christianisme naissant à travers le Paganisme ; par Amédée Fleury. Aucun de ces Auteurs n’a écrit dans l’intention de traiter une des deux Thèses opposées que notre Prédicateur met en présence ; mais, en lisant ces deux savants Livres, je trouve des Autorités graves en faveur de notre Enseignement, dans des Chrétiens dont la Catholicité s’honore,
1 ° Albert-le-Grand, le Savant le plus illustre de son temps, appelé I’Aristote du moyen âge , Évêque de Ratisbonne, Religieux de l’Ordre de Saint Dominique ; Maître et Ami de ce même Thomas d’Aquin devenu plus tard le Docteur Angélique; Auteur d’une espèce d’Encyclopédie de son temps; dont les vertus lui ont mérité , après sa mort, de la part de Grégoire XV, ce premier degré de canonisation que l’on appelle Béatification: doit être rangé parmi les Théologiens qui ont professé le Principe de la Dualité du Dynamisme Humain. 11 ne paraît pas que M. Pouchet ait pensé à chercher sur ce point de Philosophie la manière de raisonner de son héros; mais je ne crains pas de dire que de la suite logique de la Méthode d’ Albert découle nécessairement la Proposition Doctrinale dont il s’agit.
Lisons d’abord un passage que je tire de la page 276. M. Pouchet parle du Traité des Animaux d’ Albert-le-Grand , divisé en Vingt-six Livres. « Le Vingtième Livre, — dit-il —, » est consacré à réunir tous les détails relatifs aux éléments » fondamentaux de l’Organisme, et aux propriétés intimes qui » les dominent pour les élever à la Puissance normale. C’est là, »par conséquent, où l’Auteur développe la théorie de la Cause
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» Formatrice, du Nisus Formativus, dont les mystérieux res- » sorts sont peut-être destinés à rester éternellement voilés aux » Physiologistes. »
Voilà donc l’admission d’une Puissance mystérieuse, par conséquent différente de tout ce que la Physique a pu nous présenter, dont l’Auteur ne peut penser et parler que suivant les règles de l’opération mentale appelée VAbstraction. Cette Puissance ne peut pas être autre chose que la Force Vitale qui existe dans tous les Êtres vivants. Continuons le récit de
M. PoUCHET.
«Mais, avant d’embrasser l’étude des Animaux, Albert donne »à notre Espèce le rang qui lui est assigné au milieu de la Création; il la sépare irrévocablement des premiers par une in- » commensurable espace ; et de cette manière, l’Homme, cette » créature d’élite qui seule reçoit les ineffables mystères de la »Foi, devient pour le Philosophe Chrétien le seul lien entre » l’Homme et Dieu. »
Ce passage semble être la paraphrase d’une période d’ Albert ; mais il est utile de le lier avec le texte, où nous trouvons quelque chose de plus qui nous intéresse :
« De proprietatibus autem Hominis prœcipua est quam dicit » Hermes ad Æsculapium scribens, quod solus Homo nexus est » Dei et Mundi : eà quod Intellectum Divinum in se habet , etc. »Per hune aliquandd ita suprà Mundum elevatur (1). »
Si M. Pouchet voulait dire que l’Homme est dans la con-
(1) âlbertds Magnes , De naturàlibus proprietatibus Hominis et divi nis : Cap. V, p. 677.
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dition des Anges, il ne parlerait pas autrement. Albert ne dit pas que tout l’Homme est irrévocablement séparé des Animaux par un espace incommensurable. Le titre dit que nous sommes liés avec eux par les propriétés naturelles, et que nous en avons d’exclusives avec la Divinité.
M. Pouchet ne voit d’autre lien entre Dieu et la Gréation que celui qui existe entre Dieu et l’Homme. Albert en indique un autre dont l’Homme est l’intermédiaire : Solus Homo nexus est Dei et Mundi.
M. Pouchet, occupé d’indiquer le génie d’ Albert, établit une distance excessive entre cette belle Intelligence et celle des Naturalistes des temps modernes ; et il ne croit pouvoir l’expliquer qu’en supposant la nécessité de la Foi Chrétienne. Je sais très-bien quelle est l’utilité d’une telle croyance pour séparer l’Homme d’avec les Bêtes; mais je soutiens que la Raison, fortifiée par les connaissances expérimentales, et Surtout par celles que la Médecine nous fournit, suffisent pour exclure notre Espèce du Règne Zoologique.
«Ainsi donc, sur ce point, le Dominicain du XIII e siècle «surpasse certains Zoologistes de notre époque, qui se sont » efforcés de saper les plus nobles prérogatives de l’Homme «pour le niveler sur le patron du Singe (1). En cette circon- » stance, il se montre même plus judicieux que Linnée, qui , » dans son Systema Naturœ , confond notre Espèce non-seule- » ment dans le même ordre que l’Orang, mais encore dans le
(1) Horv Saint-Vincent : L’Homme. Essai zoologique sur le Genre Humain, Paris , 1836. — Dictionnaire classique d’Histoire Naturelle» Paris, 1827, T. XII, p. 265.