Réquisitoire définitif de M. le Procureur-général près la Cour des Paris dans l'affaire Louvel
Constituée en t-ertu de f article 33 de la Charte constilutionnelte , en Cour des Pairs, pour juger k-Jhit lie l'assassinat de M. le duc de Berry.
JLe conseiller d'État, nommé spécialement prociireiu^général de Sa Majesté près la Cour des Pairs, par ordonnance du Roi du 14 février dernier, pour poursuivre devant ladite Cour le procès de l'assassinat de feu M. le duc de Berry j
Va toute l'instruction faite jusqu'à ce jour, rclalivemeni à cet assassinat j
A l'honneur de vous exposer et de requérir i'e qui suit :
Le i3 février dernier, dimanche gras ,TM. le duc et M"'* la duchesse de Berry arrivèrent au ihéiure de l'Opéra vers huit heures du soir
pour y assister au spectacle. M*"* la comtesse de Béthisy , dame pour accompagner, était dans la voiture de LL. AA. M. le comte de Clermont-Lodève, gentilhomme d'honneur de M. le duc de Berrj, M. le comte de Mesnard, son premier écuyer, et M. le comte de Choiseuil, son aide de camp, suivaient le Prince.
Tous les jours d'opcra, il y a, pour le service de ce spectacle , dix-neuf hommes de la garde royale, avec un sergent et vingt -un hommes de la gendarmerie. Ce jour -là, ce dernier dérachement , attendu le carnaval , fut porté à I rente-deux; il y avait par conséquent cinquante-deux militaires de garde; d'un autre côté , il s y trouvait neuf agens civils : en tout soixante -un hommes. La surveillance était donc montée avec plus de soin qu'à l'ordinaire.
Quoi qu'il en soit , à l'instant où M. le duc et M"** la duchesse de Berry descendirent des voitures , l'ordre fut donné , tout haut , aujt gens, de les ramener à onze heures moins un quart. L'ordre fut pon<:luollcment exécuté. A dix heures ei demie, les voilures stationnaient dans la rue Rameau. Won loin d'elles était un cai)rioIct de la suite du Prince. Uès long-temps M. le préfet de police avait donné des instruc-
(5) lions expresses pour que, dans cette mêwie rue, quand les Princes étaient au théâfre, on ne laissât pas séjourner d'autres voitures que les leurs. Les officiers de surveillance avaient mis beaucoup de zèle à faire exécuter cette consigne; mais il était un pen dans la nature des choses que ce zèle éprouvât quelque résistance de la part des personnes du cortège des Princes , en raison même de la sollicitude qu'elles mettaient à ce que leur service fût fait avec promptitude. Aussi , cette résistance, dont rien â l'avance ne révélait l'inconvénient, finit-elle par l'emporter sur les efforts des officiers de la police , qui en furent réduits à se borner d'écarier de la rue les voitures étrangères aux personnes de la cour.
Auprès de ce cabriolet toléré par lassitude, ainsi que quelques autres voitures de la suite , était un homme petit de taille, vêtu de bleu , coiffé d'un chapeau rond , n'ayant rien de remarquable ni dans sa personne ni dans sa niisc*, et paraissant être le domestique du cabriolet, supposition à laquelle prêtait la circonstance que le jockei de ce même cabriolet, qui était dans l'intérieur, vaincu par le sommeil , s'élaTt laissé glisser sur le coussin, et ne frappait pins les regards des surveillans.
C'était cet homme vêtu de bleu, et de si mo-' dique apparence, qui allait disposer de la vie d'un grand Prince, et peut-être des destinées de la IVance !
M. le duc de Berry, plein d'une tendre sollicitude pour son épouse chérie , ne voulait pas que, surtout dans son étal , elle poussât la veille trop avant dans la nuit. Il aivait obtenu de sa complaisance qu'elle ne se retirerait pas tard. A la fin du premier acte du ballet , il demanda l'heure à M. le comte de Clermont-Lodève. Ce seigneur lui répondit qu'onxc heures allaient sonner. Le Prince se leva. M"** la duchesse de Berry ne savait pas vouloir autre chose que son époux; elle prit son bras; M. le comte de Mesnard reçut l'autre main de la Princesse. Elle fut ainsi conduite par l'un et par l'autre à sa voilure. Quand elle y fut montée, le Prince eut l'attention de venir reprendre M"'* la comtesse de Béihisy, qui était un peu restée en arrière, pour la conduire de la même manière, et aussi avec l'assistance du comte de Mesnard, auprès de la Princesse. Ton jours recherché, comme il l'était, dans ses soins délicats pour ceux qui avaient le bonheur de l'cnlourer, il parla même, dans ce court trajet, onectucuscmcni à la comtesse de sa santé, qui
(5) n'est pas bonne. «Votre santé, ma chère g^ nérale, lui dit-il, m'inquiète j soignez-la donc. Vous savez combien nous vous aimons, m £t il plaça M"'* de Béihisy dans la voilure.
Un point bien digne de remarque , c'est que le Prince avait sévèrement défendu que les postes fissent jamais la haie sur son passage pour empêcher la foule d'approcher. Comme périr pour le bonheur des Français n'eût pus été , 'dans sa grande âme , un sacrifice , en retour, il croyait à leur amour : et son aflabllité lui faisait un besoin de vivre rapproché d'eux dans une pleine confiance. En vain on avait voulu quelquefois combattre celte répugnance qu'il montrait pour les précautions. * Point «de précautions, disait - il , au milieu d'un « peuple qu'on chérit et qu'on estime. » Eu ce monjent'donc, comme dans toutes les occasions pareilles, les soldats de sa garde étaient sous le vestibule; un seul factionnaire était près de la voilure, présemant les armes. Déjà un valet de pied avait relevé le marche-pied , un autre déposait dans la voiture la pelisse de la Princesse. M. le comie de Choiseuil s'acheminait pour précéder le Prince, qui allait rentrer quelques momens et voir la fin du ballet.
(6) ift comte de Mesnard en faisait autant. M. de Clermont-Lodève s'était arrêté sur le seuil de la porte. Le Prince, en action déjà pour rentrer, venaitde se pencher une dernière fois vers la voiture, en disant d'une voix caressante : Adieu 3 Caroline, nous nous reverrons bientôt. La portière n'était pas encore fermée. 11 se retourne pour rentrer. Ce misérable homme bleu; pendant ces raouvemens , avait quitté sa place. 11 s'était glissé entre le mur et les chevaux. Tout à coup il s'élance du côté de M. le duc de Berry, le choque , et passe comme un éclair. Tout le monde aperçut un mouvement. Personne, au premier coup-d'œil, ne se doutait même de ce qu'il avait été ni de l'affreuse vérité. Tous les assistans , au contraire, ne virent, simultanément , dans cet homme , qu'un brutal entraîné par la curiosité ou l'étourderic. Cette idée prévalut d'abord à tel point dans tous les esprits, que M. le comte de Choiseuil le prit vivement par l'habit, et le repoussa , en lui disant : Prenez donc garde! Sur ces paroles, l'homme rebroussa chemin en fuyant vers la rue de Richelieu. Cependant, jeté par le choc sur M. de Mesnard, le Prince, qui, au moment de la rencontre, parut avoir cru lui-même n'a-
(7) voirélé que heurté, s'écria bientôt: Cet homme m'a tué! je suis assassiné! — Quoi! monseigneur, lui dit M. de Mesnard , seriez-ç>ous blessé? — Je suis mort! Je suis mort! cria deux fois le Prince j je tiens le poignard! Au premier cri du Prince : Je suis assassiné ! MM. de Clermont et de Choiseuil se précipitèrent sur les pas du fuyard , dont ils n'abandonnèrent les traces , pour venir prodiguer des secours au Prince , que quand ils virent que beaucoup de gardes étaient à la poursuite du meurtrier. A ce cri aussi. M"* la duchesse de Berry voulut s'élancer par la portière, dont la botte était relevée , mais qui n'était pas encore fermée. M*"* de Béthisy, en s'apercevant du projet de la Princesse , l'enlaça fortement dans ses bras pour s'y opposer, ^u nom de Dieu , madame, lui dit-elle, songez à cotre état! — Madame de Béthisj ,\\x\ répartit avec énergie M*"* la duchesse , je vous ordonne de me laisser aller. Frappé, de son côté, du mouvement de la Princesse , M. le duc de Berry lui cria : Ma femme , je t'en prie, ne descends pas ! Quelques secondes après , l'amour conjugal l'emportant sur cette délicatesse exagérée du premier moment, il ne put s'empêcher de s'écrier : Viens, ma Caroline, que je
meure dans tes bras! A ces mois, nulle force humaine ne put plus contenir la malheureuse épouse. Elle repoussa M™^ de Bétbisy, se précipitant par la portière, de manière à se tuer ellemême surle pavé, sielle n'eût été retenue dans sa chute par les deux valets de pied qui étaient à la voilure. M"** de Béthisy s'élança après elle. Toutes deux vinrent au Prince qui , dans ce moment, toujours debout, tenait encore sa main sur l'arme dont il avait été frappé. A cet instant il la retira de sa profonde blessure. C'était un poignard grossièrement façonné, emmanché dans du buis , et dont la lame , large et tranchante autant qu'aiguë , avait plus d'un demipied de longueur. On conduisit doucement l'auguste blessé jusqu'à un banc placé dans le passage. On l'y assit. M'"* la duchesse de Berry et M"*? de Béthisy le soutenaient. Un moment il avait perdu connaissance. Il reprit bieniôt ses sens , et sa malheureuse épouse , couchée sur lui et le couvrant de ses larmes, s'efforçait, en appliquant sa main sur la plaie, d'arrêter l'écoulenieni du sang.
C'est à cet instant même si solennel et si douloureux , que le féroce assassin , saisi par ceux qui l'avaient poursuivi , fut amené à la porte du lieu où se passait cette scène lugubre.
(9) Il est rare que le crime n'aille pas lui-même, entraîné qu'il est à son insu parla justice divine, au-devant du supplice. La conduite de Louvel (c'est le nom du meurtrier) en fournit un exemple de plus. Au lieu de tourner, aussitôt après avoir fui , dans la rue de Richelieu , du côté du Palais-Royal , où il se serait facilement perdu dans la foule et dans les ténèbres, il avait au contraire tourné du côté des boulevards : en sorte que repassant sous toute la ligne de l'illumiaalion qui , de ce côté, éclaire avec éclat et le long du péristyle latéral de l'Opéra et toute celte partie de la rue qu'il côtoya, il n'avait pas échappé un seul instant aux regards de ceux qui le poursuivaient. Aussi fut - il promptement arrêté vers l'arcade Colbert, par un généreux citoyen appelé Paulmier, garçon limonadier. Celui-ci le saisit, au risque de sa vie, et le remit sur le champ à l'adjudant de la ville de Paris, Meunier, qui le poursuivait de près, au garde royal Desbiez et au gendarme David. On trouva sur lui le fourreau du poignard qu'il avait abandonné dans les flancs du Prince, un deuxième poignard et son fourreau, et une clef.
Ramené par ces trois militaires, quelques pas de plus , et il allait se trouver au milieu de
ses victimes, siM. le comte de Clermont Lodève ne s'en fût aperçu. Il se précipita au devant des gardes, à qui il ordonna de conduire l'assassin au bureau de police dans le vestibule. Là , ne pouvant plus maîtriser son indignation, il lui adressa cette question : <( Monstre ! qui l'a poussé « à commettre un pareil crime?» — «Ce sont (( les plus cruels ennemis de mon pays, >> répondit le meurtrier. — « Mais encore , qui t'a «payé! > — « Personne. »
Cependant on songea à transporter le Prince dans un lieu plus commode que ce passage où il s'était d'abord arrêté. Ses gentilshommes le soutinrent pour le conduire au petit salon de sa loge , où on l'assit sur un fauteuil garni de coussins. M"'" la duchesse de Bcrry, plus morte que vive, y fut également presque portée par M. le duc de Mouchy, et par M™" la comtesse de Bcthisy. Arrivée dans le petit salon , le besoin que son époux avait de ses soins lui rendit bicniôt son courage et ses forces. Elle ne voulut plus s'occuper que de lui. Aidée de M"''dèBéihisy, elle commença par le déshabiller en partie pour visiter sa blessure. Toutes deux elles le tenaient penché pour faciliter récoulcincni du sang, et prévenir l'éloufTement. Dans cette situation, il ne cessait
(le répéter : Je suis bien mal; un prêtre, un prêtre ; viens , ma Caroline y que je meure dans tes bras. Entei\dre ces mots, se précipiter sur son auguste époux , l'étreindre de ses embrassemens , et être couverte de son sang et sur tous ses vêlemens et sur toute sa personne, fut l'affaire d'un moment. Bientôt la raison vint calmer ces premiers transports d'amour et de douleur. S'clevant au-dessus de son désespoir, elle ne voulut plus penser qu'aux secours que l'état du Prince rendait indispensables. Attentive à ses moindres mouvemens , la pieuse Princesse lui prodiguait tour à tour les soins et les caresses les plus tendres. Elle essuyait tantôt son sang, tantôt la sueur qui lui coulait du visage. Quelquefois, à genoux près de lui , elle le consolait et priait. Déjà plusieurs personnes , et spontanément et par les ordres des gentilshommes de M. le duc de Berry, étaient parties pour aller chercher les secours spirituels et temporels qu'il ne cessait de réclamer en mettant même sa principale ardeur à réclamer les premiers.
Un médecin passa par hasard dans la rue : c'était le docteur Drogart. Le docteur Blancheton, qu'étaient allés quérir M. le comte de Choiseuil et le valet de piedGérard, survint peu
après. Enfin, le docteur Lacroix. Une saignée fui décidée entre eux trois. Le docteur Lacroix l'exécuta. Dans ce trouble extrême, tout le monde avait pçrdu la tête; la Princesse seule conservait de la présence d'esprit et de l'énergie. Elle pensait à tout, pourvoyait à tout. En ce moment, elle et M""' de Béthisy mirent leurs ceintures en pièces pour faire les bandes nécessaires à la saignée; et quand M. le duc de Berry disait : Ma femme l ma femme l ne m'abandonne pas! elle arrêtait ses pleurs pour lui répoudre avec un accent de sensibilité qui arrachait des larmes de tous les yeux : Non y mon ami! non, mon cher Charles! ta femme est là; elle ne V abandonnera pas!
Toute cette force d'ànic toutefois n'empêchait pas que la mal heureuse Princesse ne fut dévorée des plus cruelles anxiétés. Aussitôt que M. Blancheton eut examiné la blessure, elle voulut savoir si elle élait mortelle. « M. Blancheton, lui dit-elle, je vous en conjure, ditesmoi la vérité. J'ai du courage, beaucoup de courage, ajoutait-elle avec force. » M. Blancheton n'osait répondre. Alors M"'" la duchesse de Berry se précipitait à genoux. Elle priait avec ardeur; et aussitôt que, grAce à ce saint cxcrcièe, un peu de calme était revenu dans
( >5) son âme, elle retournait, l'air serein, près de son époux , pour soulager ses souffrances et consoler son esprit. C'est alors qu'il était cruel d'entendre le Prince, jugeant bien son état, exprimer une tendre reconnaissance à tous ceux qui l'entouraient , mais leur dire avec une voix déchirante : V^os soins sont inutiles ; je suis perdu.
Successivement, l'auguste et infortunée famille se rassemblait dans ce petit espace, devenu le centre d'un si effroyable malheur et de tant d'émotions si légitimes. M. le duc d'Orléans, la duchesse son épouse et M * d'Orléans, arrivèrent les premiers pour unir leur profonde douleur à celle de M'"* la duchesse de Berry. M. le duc d'Angoulême, puis Monsieuu, et Madame qu'on n'avait pu retenir, Madame surtout s'indignant qu'on osât vouloir lui rien retrancher de ce sublime patrimoine de douleurs que la Providence, dans ses voies inconnues , semble lui avoir comme assigné pour manifester, sans doute, jusqu'à quel point peut être forte autant que généreuse une âme humaine qui s'est réfugiée au sein de la religion, vinrent successivement. M. l'évêque de Chartres aussi, que ne cessait de demander avec ferveur M. le duc de Berry, ne tafda pas à
paraître. M. le comte de Nantouillet , cet assidu compagnon et ce fidèle ami d'un Prince qui se faisait un plaisir de cœur de lui donner ce litre, était accouru à celle scène de deuil aussitôt qu'il avait été prévenu de l'attentat commis sur son Prince. Tous les secours temporels,d'un autre côté, étaient arrivés : MM.Ïhérinc, Bougon et Fournier, M. Dupuytren , M. Dubois, MM. Roux et Baron, tout ce que la chirurgie olïVe de plus savant et de plus illustre avait été appelé. Tous ils étaient venus apporter avec un empressement honorable, non moins pour leur cœur que pour leur art, le tribut de talens qui malheureusement devaient échouer contre l'infernale habileté avec laquelle un scélérat avait su frapper un coup infaillible.
Les médecins n'eurent qu'un avis sur l'impossibilité de transporter le Prince. On fit à la hâte un lit sur des chaises. Un peu plus tard on le rendit plus commode, en substituant aux chaises un lii de camp. On ne saurait donner trop d'éloges au zèle que développa en celle douloureuse occasion , pour le service du Prince , le sieur Grandsire , enaployé à l'Opéra, dont il était facile de voir que les soins étaient puisés bÎQn plus dans l'entraincment du cœur
( >5) que clans le sentiment du devoir. Le sieur Grandsire se souvenait que, dans d'autres circonstances , il avait été assez heureux pour offrir au Prince , rappelé d'un long exil par l'affection des peuples, son premier lit sur la terre natale. Il était, cette fois, consterné de lui en préparer un autre qui devait être le der* nier qu'il y occupât, frappé par un assassin. M"'* la duchesse de Berry désormais cessait d'être aussi nécessaire pour les soins physiques que réclamait so{^ auguste époux. On eût dit que ses forces n'attendaient que de devenir inutiles au dépositaire de ses alTeclions, pour l'abandonner elle-même j elle tomba épureéedans les bras de M'"* de Béthisy. SulToquée de larmes et de sanglots, il fallut lui donnera elle aussi des secours qu'elle rejetait , mais qui pourtant préservèrent la France d'un malheur dtî plus. Elle revint à la vie, et elle y revint pour aller reprendre , au bord du lit de mort de son époux, la place qu'y marquaient pour elle l'amour et la religion.
Cette religion sainte n'avait pas été vainement invoquée par le Prince, au milieu de ses atroces douleurs. Déjà elle les avait calmées par degrés à la voix de M. Tévêque de Chartres , dont une seule pieuse exhortation st»ffisait
( ,6) ^ pour rendre au mourant la résignation. Ce qu'il sollicitait surtout avec les plus vives instances, c'étaient les derniers sacremens. Vers trois heures du matin, M. le curé de Saint Roch arriva avec un autre ministre, L'extrême-onction fut administrée au Prince au milieu des j)leurs et des sanglots de toute la famille et de tous ses serviteurs, grands et petits : car il n'était pas jusqu'au plus humble d'eux qui ne témoignât le désespoir de perdre un si bon maître , et qui ne manifeslàt ses scnlimens par un zèle sans bornes. Le Prince eut désiré que M""* la duchesse de Berry n'assistât pas à cette cérémonie lugubre. Jamais elle ne voulut consentir à se jetirer. Agenouillée près de son lit , noyée dans ses pleurs , elle mêla ses prières aux prières de l'Eglise; toujours prête à expirer de douleur, toujours reprenant des forces en songeant que son mari lui ordonnait de vivre. Pour le Prince , confessant ses fautes avec une généreuse longanimité, interrogeant tantôt ses pasteurs, tantôt le Prince, son frère, sur les miséricordes du Seigneur, invoquant ces miséricordes avec une sainte violence , rempli désormais d'une entière résignation sur la mort qui le saisissait à la fleur de son Age, répétant avec calme et componction les prie-
( <7 ) res des agonisans , mêlant à ses prières , pour tout intérêt humain , des vœux dont l'unique objet était le bonheur de la France 3 de cette France, objet constant de son amour j de cette France, pour qui furent les dernières paroles prononcées par sa bouche expirante; seul , au milieu du deuil universel qui l'entourait, il se montrait serein et constamment occupé de consoler tous les cœurs qui lui étaient aflfectionnés , et qui ne se consolaient pas de le perdre.
Il en connaissait un surtout qui avait toujours nourri pour lui un dévoûment aussi inaltérable qu'illimité ; c'était celui dd comte de JVantouillet, qu'il décorait du titre de son vieil ami, et qui toujours se montra digne de ce titre. u4pprocheZy mon vieil ami, lui dit le Prince expirant; embrassons-nous aidant de nous quitter. M. de Nantouillet se précipita devant son lit , collant sa bouche sur la main du Prince, déjà glacée par la mort» par la mort qui avait pu enfin paralyser ses organes , mais qui ne pouvait rien encore contre celte âme de feu.
Une telle âme ne pouvait renoncer à des sentimens plus chers encore. La Princesse, sa fill€, occupa aussi ses dernières pensées. II
( '8 ) voulut la voir et la bénir. Elle lui fut apportée 'parM°**de Gontaut, sa gouvernante. L'inconsolable mère la prit des bras de celte gouvernante fidelle, pour l'offrir à l'imposition des mains défaillantes d'un père et d'un époux qui se complaisait à unir, dans ses dernières caresses et dans ses dernières bénédictions, les deux objets de ses chastes amours.
Cependant, quelque grandes que fussent ces pensées, quelque douces, qu'à force de résignation et d'héroïsme chrétien, le Prince eût su se les rendre , une pensée bien plus grande, bien plus impérieuse , bien autrement héroïque dominait toutes les autres.
Déjà le Prince avait vivement demandé bien des fois s'il n'aurait pas la consolation de voir le personnage le plus auguste de sa famille, le seul, parmi ceux qui pouvaient assister à ses derniers inslans, qu'il n'eût pas vu encore.
Peut-cire s'étaii-on mépris sur la nature du désir ardent qu'il léinoignait de voir son père adoplif, le père de l'Etat. On put croire, on dut croire que ce Prince, d'un cœur si français, qui ne respirait que pour sa patrie, qui, plus d'une fois, daos celte longue agonie, manifesta le noble regret que son sang , puisqu'il devait couler, n'eût pas été versé tout entier pour lu
( '9) gloire de celle pairie si chère, supportait avec peine d'êlre privé de pouvoir, au moment suprême, verser dans le sein de l'auguste chef qui préside à ses destinées, et les derniers élans de son amour pour elle ei l'expression dernière de sa piété fdiale pour luij et certes, en effet, nul de ces sentimens n'était étranger au désir qu'exprimait le Prince de voir encore une fois son Roi. Mais ri en était un autre aussi qui venait s'ajoutera ceux-là, et qui était plus sublime encore.
Ce sentiment, on eût pu le soupçomier, si la douleur avait permis de refléchir quelques moraens sur une réserve bien magnanime qui avait présidé à toutes les paroles du Prince, depuis qu'il avait été dévoué à la mort.
Un assassin venait de le frapper.
Le Prince sur le champ avait connu son son.
Sur le champ il s'était écrié : J'ai i^écit.
Sur le champ il avait immolé à son Dieu toutes ses terrestres affections, en n'en conservant plus que ce qui peut en rester dans une âme pure de tout attachement à la vie.
Eh bien! jamais, pas une seule fois, au milieu de ses plus atroces douleurs, et dans la contemplation de la mort qui allait les suivre, il ne lui était échappé, non pas seulement de
maudire l'auleur de sa mort, non pas de se plaindre du crime sans motif qui lui avait mis le poignard à la main , mais même de rappeler d'un seul mot la cause imméritée et prématurée de sa mort.
Il n'avait, plus conservé d'autre idée de ce monde, si ce n'est qu'il était un chrétien et un Bourbon ; un chrétien dont la première vertu est de pardonner à tous ses ennemis 3 un Bourbon dont la vertu , comme propre et de famille, est de pardonner à ses assassins.
Cette ^ande vertu , il voulait l'accomplir. Dans une agonie, dont la longue durée, comparée à l'énergie du coup qu'il avait reçu et qui était tel qu'il eût semblé devoir en périr sur la place, a été un objet de surprise pour les gens de l'art , sa vie n'avait été retenue que par celte volonté et cet espoir.
Le Roi Jie viendra-t-il pas? criait-il à chaque moment.
Ali ! Dieu I il \>iendra trop tard! aurais je l'aff'reujç malheur de ne plus le voir?
Eh bien , ce Roi si désiré , le voilà ; que va lui demander le Prince ?
Du plus loin qu'il rapcr(,oit, il lui tend ses bras défaillans, il lui cric : Ah! Sire! Sire! la grâce de l' homme ^ la grâce de la vie au
moins y je la demande au Roi , je la demande à mon oncle.
Le Koi ne pouvait pas promeure : il ne promit pas. Dix fois, vingt fois, cent fois le Prince revient à la charge j et toujours ces mots ; Grâce, grâce pour l'homme (car, comme on l'a remarqué, il ne l'appelait pas son assassin)^ venaient se replacer sur ses lèvres avec instance, avec feu, avec importunilé, avec violence , à chaque caresse que lui faisait ce tendre père , à chaque parole de consolation qu'il lui adressait. Ces mots furent les derniers qu'il murmura. Et un des témoins de sa mort, des plus dignes d'une haute confiance par son talent, qu'eu cette triste occasion il a su rendre plus rejnarquable encore par son zèle, atteste qu'il a saisi, jusque dans ses sons les plus affaiblis : Grâce y grâce pour Ufiomme y grâce pour r homme ; oh! ma France! oh! malheureux pays! Tels furent les paroles suprêmes dans lesquelles s'exhala cette âme de feu , que se partageaient encore la nature, la religion et la patrie.
Ainsi mourut ce fils de tant de Rois , digne des meilleurs de sa race, dont il avait rassemblé en grand nombre les vertus dans son cœur : brave , gai comme notre Henri IV, vif comme
lui; comme lui affable et bon; pieux, d'une piélé éclairée , comme saint Louis ; ami de la justice, comme Louis XII; comme Louis XIV plein d'amour pour les arts; enfm plein de miséricorde et de résignation, comme le Roi-martyr.
Le soussigné a cru devoir rendre compte de toutes les circonstances de cette grande et héroïque mort, non pas pour céder à un sentiment, trop naturel au reste à tous les cœurs français, mais parce qu'elle appartient à l'histoire du temps présent; parce que quelques hommes affreux, ajoutant crime à crime, ont bien osé calomnier la mémoire du Prince si barbarement égorgé; parce qu'il importe à la justice de signaler sur un point si grave les pièges tendus par des artisans de troubles à l'opinion ; et parce qu'enfin c'est dans les monumens judiciaires surtout qiï'il convient de fixer les vérités diverses qui peuvent avoir une grande influence sur l'ordre social et les dispositions Mes peuples.
Cependant , aussitôt que l'assassin avait été arrêté 'î il avait dû être livré à la justice. Le commissaire de police Ferlé , auxiliaire du procureur du Roi pour les crimes flagrans , était à son poste. Le meurtrier fut conduit sur le champ devant lui. Le commissaire Ferlé
s'empressa de prévenir les autorités compétentes, auxquelles il expédia des ordonnances. M. le comte Angles , préfet de police , arriva le premier. Presqu'aussitôt survint M. le procureur du Roi. Immédiatement arriva le procureur-général. Les ministres, des pairs, des députés , des maréchaux de France , des militaires, des administrateurs et des magistrats de tous les ordres, y accoururent amenés parleur zèle et Ijurs inquiétudes : et ce fut sous les yeux de l'élite de la France que s'ouvrit cette grande instruction.
Le premier objet de la sollicitude des magistrats devait être de constater le corps du délit. Ce devoir fut impossible pour le moment. Un intérêt plus grand commandait de laisser l'auguste blessé et au calme qu'exigeait son état, et aux soins des médecins. Deux procèsverbaux , l'un du commissaire de police , l'aiitre du procureur du Roi , constatèrent d'abord cette impossibilité.
Le commissaire Ferlé, en attendant les magistrats supérieurs , avait commencé de procéder à l'interrogatoire de l'homme arrêté. 11 déclara s'appeler Louis-Pierre Louvel ; être natif de Versailles; âgé de trente six ans; garçon sellier ; employé pour le compte du sieur La Bouzellc, sellier du Roi j.et demeurer aux écu-
ries. Du reste , il reconnut à l'instant que c'était lui qui*étaU coupable du meurtre. Il se vanta même avec férocité de méditer cet exécrable projet depuis i8i 4, regardant les Bourbons comme les plus grands ennemis de son pays.
Le commissaire Ferté reçut dans l'instant , aussi de M. le comte de Mesnard, le poignard que le Prince avait retiré de sa plaie. 11 lui fut également fait remise de la gaine de céi|>remier poignard , d'une alêne très -aiguisée , et pouvant aussi servir de poignard , avec sa gaine , plus de la clef forée qui avait été trouvée sur le coupable , lors de son arrestation.
Tous ces objets furent remis peu d'instans après , par ce commissaire , au procureur du Roi , qui en dressa procès-verbal. Ce même magistrat confronta , sur le champ, Louvel , aux sieurs Paulmier , Meunier , Desbiez et David, qui l'avaient arrêté, ainsi qu'au caporal Lcfèvre , et aux gendarmes ou gardes royaux Lavigne, Racary , Giret , Bûcher , ctToiiis- Gilles, qui l'avaient vu , soit à l'instant où il commettait le crime , soit à celui oii il fut arrête , soit enfin dans les momens qui suivirent.
Tous le reconnurent parfaitement.
'J'ous , après cette coiifrouiulion , furent entendus dans leurs (li'jio>5iiions. Dcabicz cl Tor-
rès déclarèrent avoir vu Louvel porter le coup j Lavigne et Racary avoir trouvé le deuxième poignard sur lui. Lavigne , à ce sujet, lui avait même demandé pourquoi il portait ainsi des armes meurtrières. — Pourquoi cette question , lui répariii Louvel? Il y a 6 ans que je médite ce projet. J'ai réussi enfin. Je savais , en faisant ce coup, ce qui m'était réservé.
Peu d'heures après, le procureur du Roi représenta à Louvel , et le grand poignard , et le petit , et leurs gaines. Il reconnut le tout. Il reconnut le grand poignard pour celui qu'il avait employé au meurtre : il l'avait fait faire , si on l'en croit , en 1 8 1 5 , à La Rochelle , dans l'intention de s'en servir pour l'extermination des Bourbons. Il portait ce premier poignard presque toujours quand il sortait. Il ne portaitle second que quand il avait pi us déraisons de présumer qu'il rencontrerait un Prince , et pour assurer son forfait.Lui-même il avaitfait les gaines.
Après avoir obtenu ces premiers éclaircissemens , en quelque sorte préliminaires , on s'occupa d'apprendre de lui et ce qu'il était, et ce qu'il avait fait , et par quelles pensées ou par quelles actions il s'était acheminé à la consom-t mation du crime atroce dont il s'était souille. M. le com,te Angles avait commencé l'interro-
gatoire , il dut l'achever. L'interrogatoire commença vers minuit moins un quart, le 1 3 février, et il dura jusqu'à sept heures du soir du lendemain, sans autre intervalle que celui qui fut nécessaire pour transférer Louvel de la petite pièce où il avait été conduit (théâtre de l'Opéra) immédiatement après son arrestation , à l'hôtel du ministre de l'intérieur , où les magistrats crurent devoir se rendre pour cesser de procéder publiqueaient : ce qui pouvait avoir des inconvéniens.
Voici la substance des récits de Louvel dans cet intcrrpgatoire , et il est digne de remarque qu'il s'est peu écarté de cette première version dans les nombreux interrogatoires qu'il a subis depuis devant M. le chancelier et devant MM. les Pairs commissaires.
Louis-Pierre Louvel estné à Versailles, le 7 octobre 1785, de Jean-Pierre et de Françoise Moiîiier, marchands mcyrciers.
Son père fut marié deux fois : Louis-Pierre est né du deuxième mariage.
Le premier avait produit deux enfansj savoir: Jean -Pierre Louvel , aujourd'hui jardinier à Fécamp, etMarie-Thérèse Louvel, marchande mercière à Versailles.
Le deuxième en a produit également deux ,
(27 ) l'assassin, et Françoise Martiale Louvel, qui est plus âgée que lui , ayant aujourd'hui à peu près quarante deux ans.
Il n'avait que 2 ou 3 ans quand il perdit sa mère. Il a perdu son père, qui paraît avoir fait de mauvaises affaires, quand il avait 12 ans.
De la détresse où était à peu près son père , il résulta qu'il dut chercher à se débarrasser de ceux de ses enfans qui ne pouvaient se suffire parleurs travaux. Il mit Louis-Pierre à la Pitié. Louis-Pierre en est sorti vers dixà onze ans, c'està-dire en 1794. On sait ce que -l'on enseignait alors dans les écoles publiques et même dans celles privées. Au reste , Louvel l'a raconté avec naïveté : il apprenait à lire et à écrire /e.yZ?ro/Y^ de l'homme, la Constitution et les prières républicaines.
Au sortir de la Pitié, il fut mis en apprentissage chez un sellier deMontfort-l'Amaury . Ce fut alors qu'il devint orphelin. Thérèse, sa sœur du premier lit , la mercière de Versailles, se chargea de lui ; elle trouva qu'il faisait peu de progrès àMontfortj elle le rappela à Versailles > chez un de ses parens, maître sellier, appelé La Bouzelle. Il couchait et mangeait chez sa sœur, quiestfdle, et qui paraît lui avoir toujours porté beaucoup d'affection.
11 suivait ses travaux fort exactement. II passait ses loisirs chez sa sœur , où il s'adonnait autant qu'il le pouvait à la lecture. Ni l'un ni l'autre n'étaient assez riches pour acheter des livres. La passion est ingénieuse. Thérèse achetait des papiers à la livre pour son commerce : avant de les déchirer , on les mettait en ordre et on les lisait. On employait aussi un peu d'argent pour acheter les livres des théophiîanthropes. Lesdécadis, Louvel allait entendre leurs prêtres dans leurs temples. Ainsi Louvel avait commencé son éducation politique et religieuse par les droits de l'homme et les hymnes républicains : il la continuait par des écrits ramassés dans les rues , et les livres des théophilauthropes. Ils lui apprirent à haïr la religion dans laquelle il était né, et dont, dès sa l^rcmière jeunesse , il refusa de reconnaître les plus saintes lois- « Je n'aime pas cette religion, a-t-il dit dans ses interrogatoires, et je n'ai jamais fait ma première communion. »
Qu'il soit permis au soussigné de s'arrêter ici un instant.
Le crime de Louvel a justement jeté la France dans la stupeur.
Bien d'autres crimes bizarres, extraordinaires, tels qu'on a peine à les comprendre, même après
(='9) qu'ils ont été prouvés j des crimes qui ont une physionomie toule singulière , et dont on ne trouve les analogues ni dans d'autres temps ni dans d'autres lieux; des crimes qni seraient, parleur espèce , ce qu'il y aurait déplus inconcevable au monde, si leurs auteurs n'étaient pas encore plus inconcevables qu'eux , les uns par leur fanatisme, les autres par leur audace précoce , ceux-là par leur effrayante abjuration de tous les principes reconnus, ceux-ci par l'orgueil qu'ils mettent à faire le mal, comme si ce goût était en eux un sentiment inné , nous inondent. A côté de ces crimes, que, pour les distinguer de ceux qui ont toujours affligé l'espèce humaine, on pourrait justement appeler les crimes de ce tempS'Ci, se reproduisent les crimes, connus de tous les temps il est vrai , mais arrivés aujourd'hui en nombre , à une proportion démesurée de celle qu'ils avaient gardée jusque-là, en sorte que le parricide, par exemple, pour ne parler que d'une seule nature de ces forfaits , action heureusement si rare autrefois, est devenu^ à la honte des fils, une action presque commune. La société en est consternée. Certes, il est bien qu'elle le soit! Mais il faut faire plus que s'effrayer , il faut connaître la cause du mal pour y remédier. Au-
jourd'huî nous vivons avec l'édiicalion de 179^^ et de nos premières années de révolution. Aujourd'hui nous vivons avec ces enfans formés à l'école de l'athéisme, du mépris des lois et des croyances religieuses, à l'école de l'indépendance de tous les jougs sociaux qu'on leur a présentés comme un vil esclavage à l'instant où leur raison s'ouvrait aux premières impressions , les seules qui s'attachent à la vie toute entière j avec ces enfans à qui l'on a bien enseigné, dans les livres de 1 795 , que le crime est vertu et la vertu crime, que l'immortalité de l'àme et les peines ou les récompenses qui lui sont réservées , sont des contes de cervaux malades et envieux du bonheur de cette vie ; avec ces enfans devenus hommes enhn, et qui prennent rang à leur tour dans tous les ordres de la société. Si l'on cherche la cause du débordement de celte contagion sociale qui nous menaçait et qui finit par nous gagner , n'en doutons pas , la voilà. C'est le devoir de l'autorité publique et des magistrats de la signaler quand elle se trahit , pour que la société retira du moins des forfaits dont elle gémit, le triste profit de se garantir jx>ur l'avenir de leur reproduction , cn'lultant avec énergie contre le principe auquel ils doivent leur naissance. Un grand publiciste a dit
(5. ) qu'il ne concevait pas comment un peuple d'athées pouvait subsister. Louvel s'est chargé de justifier son jugement. 11 a lu les droits de l'homme et les livres de morale républicaine en 1793 , en 1795, et en 1796 les livres des théophilanthropes. L'arbre a porté ses fruits. En 1820, Louvel a plongé un poignard dans UfÉÊÊ^r d'un des meilleurs hommes et d^n iW meilleurs Princes dont la France pouvait s'enorgueillir. Ce crime, si l'on en croit ce forcené , lui a été inspiré par son sentiment qu'avaient formé de telles doctrines; 0 et il faut bien l'en croire, car quelle autre cause pouvait le porter à le commettre ? Le génie du mal est pris sur le fait.
Que si l'on veut savoir quelle est la terrible puissance de cette action infernale des mauvais principes sur une faible tête , c'est encore V Louvel qui se chargera de l'apprendre par les observations dont il est devenu le sujet. Louvel est né doux, docile et gai : sa sœur * Thérèse l'assure ; elle assure aussi qu'il était d'un bon caractère et très-ouvert dans sa jeunesse. 11 était sobre , travailleur , économe et rangé; il n'aimait pas à faire de dettes : il avait les vertus de famille. Il aimait ses sœurs, et ses sœurs l'aimaient beaucoup. Il
(30 était obligeant pour les autres , obligeant sans intérêt, car il allait même jusqu'à refuser les marques de reconnaissance usitées parmi le peuple , comme celle d'accepter de boire avec ceux à qui il avait rendu service. Au total, il semble que, sans sa funeste éducation , il n'eût pas été porté au crime. A lui-même , qui dans cette déplorable instruction , loin d'exprimer jamai^œ moindre remords d'avoir trempé ses mains dans un sang si précieux , n'a jamais parlé que du regret de n'avoir pas assouvi sa soif du carnage de tous les Bourbons, il est pourtant échappé de dire une fois : « Je voudrais ne les avoir pas connus , »f j'aurais continué d'exister dans la société; « j'aurais pu être un bon père , un bon époux , K au lieu de périr sur un échafaud, comme je « vais le faire. ^ Il y a dans ce retour sur son sort et sur ce que , sans sa frénésie , il aurait pu être s'il n'avait pas commis son parricide , quelque chose qui , s'il n'est pas un remords , est du moins un regret enveloppé de s'être vu précipité vers des crimes auxquels il semble croire lui-même que la nature ne l'avait pas préparé. Et c'est ainsi que de pervers prédicateurs du mal parviennent à empoisonner des hommes simples , qui , s'ils n'eussent pas eu
le malheur de les lire ou de les entendre, seraient restés innoceus , et auraient épargné à la société le spectacle de leurs forfaits et de leur supplice !
Quoi qu'il en soit, son apprentissage à Versailles , chez La Bouzelle , étant fini , sa sœur Thérèse l'envoya exercer son industrie à Paris. Elle lui donna un lit , un peu de linge , et il se mit en chambre. Il était fort jeune encore , et pouvait avoir seize ans. Son amour pour les ihéophilanthropes le suivit à Paris : il continua d'assister à leurs assemblées.
11 en profitait.
Son caractère s'y formait aux rêveries , à l'entêtement , à l'indépendance , et aux idées hostiles contre l'ordre social. C'est alors que de doux et gai qu'il était , il devint sombre, solitaire et concentré. L'amitié , ce charme de tous les âges de la vie , et principalement de la jeunesse, lui fut inconnue; lui-même il convient qu'il ne cimentait aucun de ses rapports, «f Quand « j'entrais dans une maison comme ouvrier, dit- « il , je frayais avec ceux qui y étaient; quand « j'en sortais, je ne les recherchais plus.» Dans un autre interrogatoire , il a dit avec une sécheresse de cœur qu'on conçoit d'un tel homme : « Je vis seul, et n'ai pas d'amis . » Cette habitude
(34) d'isolement , qu'il paraît avoir prise dès lors , fut celle de toute sa vie. 11 n'y semble avoir fait qu'une seule exception , comme le soussigné aura occasion de le faire remarquer par la suite ; et celte excep lion n'eu t pas sa source dans la sensibilité de son cœur. On verra qu'elle naquit de la perversité de ses opinions.
Il vivait seul , travaillait souvent jusqu'à onze heures du soir , et lisait peu , parce que ses occupations lui en ôtaient.le loisir j donnant au reste , quand il lisait, la préférence aux ouvrages des théophilanlliropcs. Alors , comme depuis , il a toujours été sévèrement économe et frugal. Il l'était au point qu'il achetait trois à quatre pains de quatre livres d'avance , qu'il laissait sécher dans sa chambre , parce que , disait-il, on mange moins de pain quand il est dur.
Le soussigné ne croit pas que ces détails soient indiÛérens j ils pcuvent«servir à expliquer la tournure d'esprii de Louvel , donner la clef de son caractère , et fournir quelques élémens à l'opinion qu'il faudra se former sur les causes probables du crime atroce dont il s'est rendu coupable. '
Dans cette espèce de retraite où il vivait , il voyait pourtant quelquefois un de ses cousins
germains appelé ^ubrj', avec lequel, au reste, il ne semblait pas avoir formé d'amitié plus intime qu'avec les autres. Ils ont été ensuite à peu près quinze ans sans se voir. Depuis même qu'ils avaient renouvelé connaissance , ilss'élaientpeu vus, au point que lors du crime, il y avait dix-huit mois qu'ils ne s'étaient parlé, et qu'Aubry s'étant marié dans cet intervalle , n'avait pas invité Lowvel à Ses noces.
Ils se voyaient alors davantage. Ils se trouvèrent un soir chez un oncle commun. Louvel venait de prendre dix-huit ans. Ils sortirent ensemble de chez leur oncle. Aubry allait le quitter , lorsque Louvel lui proposa qu'il vînt le reconduire. Aubry y alla. La chambre était démeublée , et tous les effets empaquetés comme pourundépart.Qu'est-cequetoutcela veutdire?
lui demanda Aubry. — Que demain , à quatre heures du matin , je serai en route. — Pour quels lieux ? — Pour mon tour de France. — Quoi ! sans consulter tes oncles? — Oui. — Sans même les avertir? — J'aurais l'air de leur demander la caristade. — IVi tes sœurs ? — Non , je leur écrirai.
Et il partit en effet. Il avait 3o ou 4o francs. C'était, avec ses journées de travail, son économie et sa sobriété , toutes ses ressources pour
commencer un voyage , qui , sauf un retour de plusieurs mois à Paris , comme conscrit , a duré quatorze ou quinze ans.
Ainsi se manifestait dès-lors , dans ce cerveau malheureux , cette funeste disposition à compter pour rien tous les liens sociaux , et à placer son jugement au-dessus du jugement de tous ceux qui pouvaient avoir sur lui quelqu'autorité d'affection ou de parenté. 11 ne voulait , a-i-il dit dans ses interrogatoires , recevoir d'observations de personne.
On ne suivra pas Louvel dans toutes ses courses , qui ont embrassé à peu près la France entière ; elles sont assez fidèlement tracées en très -grande partie sur son livret, saisi dans sa chambre le jour du crime. On y voit, du moins depuis 1804, époque à laquelle les ouvriers durent se munir tous d'un livret , tous les lieux où il a séjourné. On y voit qu'il a plus d'une fois traversé la France en plusieurs sens.
MM. les pairs commissaires ont recueilli sur lui , sur sa conduite , sur sou caractère , des renseignemens dans quelques-unes des villes qu'il a visitées. Pur-tout il a laissé le souvenir d'un homme solitaire , sombre et taciturne : c'est ce que disent tous , ou presque tous ceux qui l'ont vu à Metz , à Etauipes, à
(37 ) Cusset , à Epinal , à Fontainebleau , à Chambéri , à Porto-Ferrajo , etc. Tous ceux aussi sous les yeux de qui il a plus long -temps vécu , comme les gens des écuries du Roi , viennent répéter jusqu'à satiété , que tel est l'ensemble de son caractère. Il leur paraissait à tous un être obligeant , mais bizarre , même dédaigneux; fuyant, en général, les hommes; aimant à être seul ; et quelques-uns ajoutent, sournois ou vivant comme un ours , tout en di- o sant pourtant qu'ils auraient été bien éloignés de supposer qu'il fût capable d'un assassinat. Ses propres sœurs, qui|g)lus que personne auraient repoussé une pareille idée , sont pourtant forcées de convenir que , sur- tout depuis 1 8 1 5 , c'est-à-dire depuis qu'il fut enfin de retour do ses voyages, son humeur, quoique toujours douce en apparence, s'éiuitconsidérablementaltérée. Sa sœur Thérèse ne put s'empêcher d'observer qu'il fuyait tout le monde; qu'il était la- ^ citurneet concentré; que, sans être colère, il ne riait plus; qu'il allait se promener seul; que si, par hasard, il allait se promener avec elle , c'était toujours loin du monde , et dans des lieux 0 retirés. Sa sœur Françoise en dit autant. Avec celle-ci , qui était plus jeune que l'autre, et pour qui il n'avait pas l'espèce de respect qu'il con-
ser /ait à celle qui l'avait élevé , il se laissait aller quelquefois à l'impatience , à propos de contradictions d'opinion. Françoise, pour ne pas donner lieu au renouvellement de ces boutades qui eussent pu les brouiller ensemble , avait été obligée de finir par ne lui parler jamais politique -f et de son côté , il avait soin en général d'éviter de laisser aller la conversation sur ce chapitre. Du reste, Française comme Thérèse, quand elle allait se promener avec lui , était presque toujours conduite hors de Paris, et loin des importuns. Ce goût pour la solitude , et l'air sombre que consatvait son frère , inquiétaient sur tout Thérèse , au point qu'elle en éprouvait quelquefois des attaques de nerfs.
Tel il paraissait à ses sœurs; tel il paraissait à ses camarades depuis son retour ; tel il parut dans le cours de ses voyages , à ceux avec qui il vécut momentanément. Une fois même lui échappa à Cusset , ville de l'Allier , le secret de sa férocité , selon que le rapporte le maître chez qui il travaillait. Ce maître, Guillaume Michelel, raconte que, là comme ailleurs, il ne voyait pas un seul de ses camarades ( alors il avait à peu près vingt-un ans ), ni ne fréquentait un seul lieu public, cabaret ou autre. Une jeune ouvrière en robes cependant , morte de-
(39) puis , avait trouvé grâce devant cet atrabilaire. Il lui accordait quelquefois la faveur de se promener avec elle. Il paraît même qu'elle lui avait fait quelqu'impression : et la preuve qu'il lui en donna , c'est qu'un jour il l'assura qu'il la tuerait, s'il U voyait parler à un autre homme.
A Cusset , au rapport du même homme , il lisait aussi pour se délasser de ses travaux. Il tomba malade : il fut soigné à l'hospice par les religieuses ; dans sa convalescence il reçut d'elles des livres.
Du reste , à Cusset il était ce qu'il fut toujours, irréligieux , au point que son impiété scandalisait la mère de son maître , qui désirait par-dessus tout de voir partir un ouvrier qui ne croyait à rien. Qui ne crojait à rien! trop triste confirmation des causes qui lancèrent le misérable Louvel dans les voies du crime. <
C'est à Cusset que ses voyages furent interrompus par la conscription ; là il fut obligé de tirer au sort. La fortune ne lui fut pas favorable. Il reçut l'ordre de partir pour Paris , comme ouvrier enrôlé pour le service de l'artillerie. On éprouve une satisfaction secrète à voir que Louvel résista d'abord à cet ordre , et lit ensuite tout ce qui dépendait de lui pour ne pas rester dans l'armée. \jhs hommes féroces savent être
des meurtriers , ils ne savent pas être des soldats. Celui-ci avait soif du sang ; mais il supportait impatiemment l'idée d'exposer le sien pour la patrie. Il se rendit à Paris; il n'eut pas de repos qu'il n'eût obtenu sa réforme : il l'eut neuf ou dix mois après. Voilà l'honneur et le patriotisme des assassins !
Il reprit ses voyages.
En i8i4 > à cette triste époque où l'Europe soulevée contre la France par leur oppresseur commun , s'était ébranlée toute entière pour briser ses fers , Louvel était à Metz.
Du sein de la patrie s'élevèrent quelques voix fidelles pour appeler notre Roi au secours de ses peuples menacés par le désespoir du coniluent, s'ils continuaient de soutenir la cause du tyran du genre humain. A cet appel , tous les cœurs français tressaillirent de bonheur et de joie. Du nord au midi de la France, de l'orient au couchant , cet appel fut répété avec enthousiasme. Louvel seul fut malheureux dans l'universelle félicité. A l'instant même où nos Princes rentrèrent dans leur antique héritage, et où le drapeau blanc flotta sur nos têtes , il assure qu'il jura la mort du dernier des Bourbons; et que quand il vit la conduite du maréchal de Valmy , la pensée lui vint de le tuer,
mais qu'il songea que c'était un simple particulier, et qu'il fallait porter ses coups plus haut. Dit - il la vérité , et ses fureurs sanguinaires doivent-elles être considérées comme remontant à cette époque? ou bien en irapose-t-il pour éloigner tout soupçon d'être l'instrument de quelque parti formé plus tard, et pour assurer la position de ses complices ? C'est ce qui devra être examiné en. un autre moment. Le soussigné se borne h faire remarquer pour l'instant qu'il n'est pas permis de douter que dès lors Louvel ne fût déjà saisi pour Buonaparte d'un fanatisme qui depuis est allé toujours croissant , et qu'à dater de ce moment, on va retrouver empreint dans toutes les actions de sa vie.
Ce qu'il y a de certain , c'est qu'4 Metz , où Louvel travaillait, lors de la restauration, depuis sept à huit mois, chez le nommé P^oirhajey il avait fait une liaison, lui qui n'en avait jamais fait aucune : c'était avec un camarade appelé Dumont. Ce Duraont avait suivi Buonaparte en Egypte j c'en était assez pour qu'il devînt précieux à Louvel. On sent que, même sans mauvais sentimens, Dumont, par le récit de ses voyages, pouvait charmer une mauvaise
imagination qui ne cherchait qu'à se repaîtrfe des souvenirs propres à entretenir son enthousiasme. Lui-même il avait beaucoup voyagé en France. La conversation ne manquait donc pas d'aliment entre eux : et cela explique comment Louvel se plaisait avec Dumont et Dumont avec Louvel. Ils allaient se promener souvent ensemble, Dumont avait beaucoup lu aussi. Il entretenait Louvel de ses lectures et de ses courses , de l'Egypte , de l'Egypte surtout. Louvel savourait tout ce qu'on lui disait de son héros , et sa tête se montait d'autant j elle se montait tellement, qu'il dit à Dumont , selon que celui-ci en a déposé , que lorsqu'il apprit la déchéance de Buonapane , il versa sur 0 son ouvrage des larmes de rage et de douleur. Il ne s'en*tint pas là , cl quelques jours après , toujours selon le même témoignage, étant entré , à la suite d'une promenade hors la ville , avec Dumont dans un lieu où l'on parlait de cette déchéance si douloureuse pour lui , il s'éleva contre ceux qui y applaudissaient, et dit avec une grande véhémence, que ^ fût il un brigand, il fallait lui être fidèle. Dumont atteste aussi qu'il faiîiait éclater son idolâtrie dans leurs conversations à tout propos , et qu'en-
(45) fin il s'écriait quelquefois , qu'il aimerait bien mieux s'occuper de politique que de son état. Le 8 mai i8i4, Louvel partit, dans cette situation d'âme, de Metz , après s'y être fait délivrer la veille un passoport pour Paris. Vinl-il à Paris directement ?
Il le nie.
Il affirme qu'en sortant de Metz , il est allé à Calais par Charleville, Douai et Béthune, et qu'il y allait pour ôter la vie à ceux de nos Princes qui y seraient, fût-ce le Roi lui-même , s'il s'y trouvait.
Il faut dire ce qui peut mettre en défiance contre cette version de Louvel , et expliquer l'intérêt qu'il aurait à mentir.
Que Louvel ait ou n'ait pas de complices proprement dits, ce qu'il y a de trop bien prouvé, c'est qu'il est le Séide ou inspiré ou spontané d'un parti auquel il a dévoué son bras , ses périls et sa vie. Par suite de ce même dévoûment , le soin qui l'occupe avec plus de constance , est celui de prendre tout sur lui, de concentrer tout en lui , de s'offrir seul aux preuves , aux reproches et au supplice.
Ainsi , quoique tout révèle que les mauvaises doctrines et les lectures criminelles lui ont tourné la cervelle , et qu'en effet i) Usait quaid
il le pouvait • quoique même, de temps à autre, il ait, à son insu , et dans l'entraînement de ses récits dont il n'est pas économe par une certaine propension à la jactance, livré des aveux précieux j quoique d'autres témoignages s'accordent avec ses aveux , il prend à lâche de faire croire qu'il n'a jamais lu ni un journal ni une ligne de politique.
Quoique son fanatisme pour Buonaparte soit prouvé au plus haut degré d'évidence par toutes les parties de l'instruction , il voudrait faire croire qu'il ne s'est jamais soucié de Buonaparte, et qu'il sait à peine s'il existe.
Quoiqu'il soit également prouvé qu'il n'est que le misérable réflecteur de fureurs qui l'ont environné, dont il s'est nourri , qui l'ont exalté, il veut qu'on croie que ces fureurs lui sont restées étrangères.
Aussi ce n'est ni par la corruption des doctrines qu'il a agi, car il n'a jamais lu;
TS'i par les inspirations du buonapartisme , car il n'avait aucune espèce de prédilection pour Buonaparte ;
]Ni enfin par les insinuations de qui que ce soit au monde , car il n'est en rapport avec personne, ne voit personne , vil seul, et n'a pas d'amis.
Le sentiment qui l'a fait agir est un seniimenl abstrait : c'est l'honneur national. Les Bourbons sont les ennemis de la France, parce qu'ils y ont attiré l'étranger, et qu'ils sont rentrés avec le secours de l'étranger. Voilà le seul motif de son action. Buonaparte et ses adhérens, les lectures et les doctrines n'y sont pour rien.
Et pour bien se convaincre de l'importance fanatique qu'il met à bien séparer Buonaparte et ses adhérens de son action , il suffit de se reporter à son premier interrogatoire. La crainte qu'on ne leur attribuât les inspirations qui l'auraient entraîné , le préoccupe au point qu'avant même qu'on lui ait fait aucune question qui le mît sur la voie de l'idée dont il était rempli , cette idée fait explosion , et il s'empresse de dire que c'est lui seul gui a conçu
son projet gue Buonaparte même, à Vile
d'Elbe, ne lui a jamais parlé, et qu'il ne l'a pas suggéré.
Sur le champ on lui fit l'observation que personne ne le provoquant sur cette idée, il avait tort d'excuser Buonaparte, dont on ne lui parlait pas.
11 convint qu'il avait tort en effet. Un peu après il revint cependant sur cette indis-
(46) crétion, et il dit que s'il avait dit que Buonaparte ne lui avait rien suggéré, c'est qu'il avait cru qu'on le pensait. Depuis > il n'en a pas moins insisté sur ce système.
Ce n'est pas le temps de le discuter.
Pour le moment , il suffit de l'avoir indiqué pour qu'on comprenne comment il est convenable de soumettre à une saine critique toutes les suppositions de Louvel, parce qu'elles peuvent être aussi bien des mensonges destinés à donner de la probabilité à son roman , que des faits conformes à ce qui s'est passé.
S'il est allé à Calais, il ne peut expliquer^ d'une manière plausible ,1 ni les vrais motifs qui Vy conduisirent, ni les moyens qu'il eut pour échapper aux obstacles qu'il devait naturellement rencontrer dans sa route.
Voici ce qu'il raconte en substance :
«Metz, a-t-il dit, a été débloqué en mars. Je suis parti de Metz en avril. »
Il trompe ou se trompe; il était encore à Metz le 7 mai 1814» puisque ce jour même il a pris un passe-port.
« J'en suis parti pour aller h Calais , et j'ai pris ma roule par Charlcville, Douai et Béthune.
«« Je ne me rappelle ni quel jour je partis.
( 4'7 ) ni quel jour j'arrivai, ni corhbien je restai en route. Je suis arrivé à Calais peut-être cinq à six jours, mais certainement pas plus de quinze jours après que le Roi en était parti.
« Je n'ai fait viser mon passe -port nulle part , ni en route ni à Calais. J'ai couché une seule nuit à Calais , dans un laubpurg , le long d'un canal, je ne sais dans quelle auberge.
c Je n'ai vu à Calais ni maître sellier ni personne. Je n'y étais pas allé pour travailler. Je savais que le Roi y était débarqué; j'allais à Calais pour le tuer. Je n'avais pas«alors le poignard dont je me suis servi pour tuer Mgr. le duc de Beny, et que j'ai fait fabriquer depuis à La Rochelle.
« Je devais me servir d'une alêne à brcdire (c'est une grosse alêne dont les selliers se servent pour faire dans les harnois les trous qui doivent recevoir leur gros fil poissé), celle-là même qu'on a trouvée sur moi. » Une alêne affilée et façonnée en poignard, en effet , a été trouvée sur Louvel lors de son arrestation.
Ce récit de Louvel choque toutes les vraisemblances.
1° 11 est impossible que Louvel soit parti de Metz le 8 mai i8i4j pour aller tuer le Roi à
( 48 ) Calais. Le Roi y était débarqué le 24 avril prc'eédent. On l'avait su à Metz le lendetuain. Le S mai, il y avait donc bie» llong-temps qu'on savait dans cette ville que le Rot a'était plus à Calais. Aussi, pour rendre sa version probable, Louvel avait commenGé par fixer son départ de Metz, au courant d'avril..
Déconcerté par la date de son passe-port , qu'il ne croyait pas appaueiument qu'on connût, il est convenu que, lors.de soa départ de Metz, il n'ignorait pas que le Roi était à Paris. Mais il a dit qu'iLn'en était pas certain, et il ajoute qu'il était allé à Calais {K)ur s'en assurer.
On lui a remontré toute l'ajjsurdité de cette version nouvelle, qu'il ne pouvait soutenir à côté du fait des proclamations, publiques faites dans la ville de Metz de rnriivéc du Roi dans sa capitale. Alors il a balbutié. Il a dit que pourtant it persistait à. affirmer qu'il était parti de Metz dans le dessein d'aller tuer le Roi à Calais; qu'il était vrai qu'il savait que le Roi n'y était plus , et qu'il était à Paris j qu'il avait voulu voir quels étaient à Calais les sentimens du peuple; qu'il avait voulu vérifier aussi si sa conscience à lui, Louvel, n'était pas dans son tort (comme si, pour Tiniarroger, il était bien nécessaire de changer de lieu); qu'il savait
(49) d'ailleurs qu'il ne pouvait pas tout tuer, cl qu'il voulait tupr le plus jeune.
On lui a fait observer alors que ses idées n'avaient pas de suite, et que le plus jeune, M. le duc de Berry, n'était pas débarqué à Calais. I^a répondu que cela était vraij mais qu'il était allé à Calais, parce qu'il n'était pas sûr de son courage, et parce qu'il ne savait pas par où arriverait M. le duc de Berry.
2° Louvel , si on l'en croit , serait allé de Metz à Calais par Charleville , Douai , Bétlmne. 11 aurait ainsi traversé une ligne entière de villes de guerre , traversé aussi beaucoup de postes militaires , sans que nulle part , si ce n'est à Sedan , oîi même on n'aurait pas insisté, on lui ait demandé son passe-port. En oubliant même les règles sévères qui s'observent dans les villes fortes, la crainte des espions, toute seule, dans les circonstances d'agitation extraordinaire où l'on se trouvait, suffisait pour que l'on ne tombât pas dans une aussi incompréhensible négligence, et il paraît impossible que ce récit de Louvel soit vrai j d'où il suit qu'il ment par un motif secret, qui ne peut être autre , que de donner le change, sur les causes qui l'on fait agir, et de détourner de
ridée que son crime ne lui appartienne pas exclusivement.
Quelque route», au surplus, qu'il ait prise, il est du moins certain qu'il était à Paris vers le i5 ou le 20 mai. Il assure qu'il n'y a couché qu'une nuit , et qu'il s'est empressé 4^ gagner Fontainebleau. Le fait de son arrivée et de son séjour pendant deux mois à celte époque à Fontainebleau , est, en effet, constaté par son livret, et rien ne porte à lui donner un démenti à cet égard. Il n'y a d'ailleurs nulle raison pour lui contester une conduite si analogue à ses sentimens. 11 était tout simple que cet insensé qui avait versé des larmes de douleur en apprenant la déchéance de son héros, tournât subitement ses pas vers les lieux qui avaient reçu les derniers soupirs de sa puissance , où se trouvaient encore ses derniers amis, et ses derniers souvenirs. C'est là qu'il fallait qu'il allât pour nourrir sa démence et son désespoir. Il devait n'y pas manquer. Il n'y manqua pas. 11 n'y trouva pas précisément ce qu'il y cherchait.
En effet , la garde de Buonaparte y était encore. M. le duc de Berry , qui ne savait pas craindre des Français , et qui surtout ne fai-
(5. ) sait pas à l'armée l'injure de croire que sa sûreté pût courir quelque danger au milieu d'elle , vint visiter ces braves. Le Prince ne se trompait pas. Une fête lui fut donnée par les soldats. La joie universelle du pays se mêla à leur joie. Le féroce Louvel lui-même fut ébranlé. « En voyant le concours du peuple et la joie « publique , dit-il , je blâmai leurs sentimens ; « puis, par un retour sur moi-même, je me « demandai si ce n'était pas moi qui avais
• tort.
Je me demandai si ce ri était pas moi qui avais tort.
Personne alors ne se chargea d'aider la conscience de Louvel à répondre à cette question qu'il s'adressait. L'affreuse tyrannie dont nous venions enfin de briser l'intolérable joug était flagrante. Nos cicatrices saignaient encore. Tous, nous savions bien que c'était elle , elle seule, qui avait attiré de force , précipité l'Europe en armes sur cette France dont on avait si long-temps , contre notre gré à tous, employé les trésors , le courage et le sang à faire notre malheur, en faisant celui du monde. Tous , nous savions bien que c'était à Buonaparte seul, et les Bourbons n'eussent-ils pas existé , que la France devait le malheur qui
(Sa) faisait flotter le drapeau de l'étranger dans sa capitale , en représailles de ce que Buonaparte , pour les vains jeux de son ambition , avait promené ses étendards dans les différentes capitales de l'Europe. 11 n'était pas alors une voix assez éhontée pour oser insinuer que les Bourbons étaient les ennemis de celte France dont ils se sont si constamment montrés les pères; pas une seule n'eût osé leur reprocher de remonter sur leur trône par la force des armées étrangères. El\quoi ! loin de les invoquer, loin même de revenir à leur suite , ne se jetaientils pas au contraire entre ces armées victorieuses, ulcérées de leurs défaites, brûlant de la soif de vengeances long-temps amassées , menaçant de porter la flamme ou le fer dans ce beau royaume , ne se jetaient-ils pas, disonsnous, entre ces armées pleines de furie et leur peuple , ou plutôt leurs enfans, pour conjurer les maux imminens de notre patrie; pour se rendre médiateurs entre elle et l'Europe ; pour obtenir du respect, toujours porté à leurs vertus comme à leurs malheurs , qu'on ne mît pas le comble à leur infortune , en ruinant le pays qui les avait vu naître, et dans l'incendie duquel ils voulaient périr avec tous leurs cornpatriotes, s'ils ne pouvaient pas le sauver.^
Voilà ce que faisaient les Bourbons alors ; ce que toul le monde savait qu'ils faisaient , et que personne n'osait contredire j ce que même le j^s audacieux des partisans du tyran tombé aurait eu l'impudence de démentir. Les faits parlaient trop haut encore; la juste horreur de l'Europe pour l'artisan du, malheur universel , et pour l'homme dont la gigantesque ambition avait fait couler plus de sang humain que quelqu'autre tyran qui l'eût précédé , était trop notoire; les véritables motifs qu'avait eus cette Europe en se dévouant à une guerre d'extermination, non pas dans le but de rétablir sur le trône quelleque famille que ce fût, mais dans le but d'en arracher l'usurpateur dont l'existence désormais était incompatible avec l'existence des nations, même de la sienne, qu'il immolait aussi bien que les autres à ses fureurs , mais dans le but de sa propre conservation , étaient trop certains. Alors, excepté Lpuvel peut-être, il ne se fût pas trouvé un seul misérable privé de sens, au point de soutenir que les Bourbons avaient attiré les armes de l'étranger contre la France. Buona.parte seul les y attira. 11 les y avait attirées d'abord par sa soif démesurée de l'envahissement et des conquêtes. Lui seul ensuite il les y avait reie-
nues par son inconcevable lâcheté à supporter les revers qui lui faisait, après une bataille perdue, déserter la défense de ses vieilles frontières. Quelles nobles ressources pourtant lui restaient encore ! 11 lui restait les puissans débris de ces vieilles bandes de héros vers lesquelles la victoire serait bientôt revenue quand il ne se serait plus agi que de défendre la terre natale, si leur chef avait su rester à leur tête quelques momens de plus*, et risquer d'y mourir avec gloire, pour préserver la commune patrie de l'opprobre de subir le joug de ces mêmes étrangers à qui si long-temps elle avait dicté des lois. Oui, oui, l'impartiale histoire le dira : le traître qui ouvrit les portes de la France aux étrangers, c'était Buonaparte. Les sauveurs qui les éloignèrent , ce furent les Bourbons. Encore une fois , alors tout le monde le pensait , le voyait , le confessait ainsi. Et c'est parce que tout le monde le confessait, que quand Louvel se demanda s'il avait tort, il n'entendit personne autour de lui dire qu'il avait raison. 11 s'agitait en vain. 11 resta seul alors. La victime était là. L'assassin y était. Tout le monde garda le silence. L'assassin, cette fois, n'eut pas le courage de tirer le poignard. Sa fureur s'éteignit pour le mo-
( 55 ) ment. La victime vécut quelques années de plus.
Plus tard , toute celte bonne foi première s'altéra. A mesure que les maux s'éloignèrent, la reconnaissance s'aflaiblil. Les ambitions déçues et les mécontentemens reparurent. Avec eux , et à leur suite, arrivèrent les souvenirs irrifans , les jalouses concurrences , le jeu des partis, la licence des opinions, et le débordement des fureurs de la presse. L'audace renaquit. L'assassin étah là toujours avec sa faible cervelle et ses irrésolutions. 11 refit la question, et il se demanda s'il avait tort. Celle fois on lui répondit du dehors. D'insolens pamphlétaires, de séditieux discoureurs , corrompus par les pamphlétaires , empoisonnèrent son imagination de leurs affreux mensonges , comme ils s'efforçaient d'en empoisonner toute la France. Ils répétaient avec plus ou moins d'adresse ou de perfidie (mais c'était le sens réel de toutes leurs insinuations), que les Bourbons n'avaient rien fait que contre les intérêts de leur France^ qu'ils en étaient donc les ennemis; qu'ils étaient revenus avec les étrangers ; que, sans eux , on n'eût jamais subi la honte de voir la capitale envahie; qu'à eux seuls il fallait attribuer, et la perte dé nos conquêtes ; et le rétrécissement
de nos frontières j et les tributs énormes levés sur notre pays par l'Europe. L'assassin a entendu toutes ces déclamations . L'inepte génie de ce garçon sellier n'a pas su en démêler la fausseté et l'hypocrisie. Sa férocité a redoublé. Son courage s'est fortifié. Ses longues irrésolutions ont été fixées. Le crime a été consommé.
En renonçant à le commettre à Fontainebleau , Louvel n'en restait pas moins dominé par son idolâtrie pour Buonaparte. Il s'apercevait qu'il s'était trompé en venant dans ce pays, pour se nourrir des souvenirs vivans qu'il avait espéré d'y trouver. Il n'était allé à Fontainebleau , disait-il , /jue pour fuir la vue du bonheur qu'on goûtait à Paris , où il n'avait voulu séjourner qu'une seule nuit. Il avait voulu échapper aux fêtes , par lesquelles celte ville célébrait le retour de soji Roi ; à l'intolérable spectacle du drapeau blanc ; à ces explosions de joie auxquelles les habitant se livraient dans des danses populaires , sous les fenêtres des Tuileries : et voilà que celte joie et ces fêtes le poursuivaient i\ Fontainebleau! La seule consolation qu'il reçut consista à se procurer le discours d'adieux de Buonaparte àsa garde. Du reste, personne ne répondait à ses folies. Fon-
(57) tainebleau cessa de lai paraître un séjour habitable. Il avait deux à trois cents francs devant lui. Après deux mois de séjour à Fontainebleau , il résolut d'aller, dans Vile d'Elbe , vivre sous les yeux du moins de son héros , et respirer le même air que lui.
En déduisant les motifs qui lui firent entreprendre ce voyage , Louvel s'est montré fidèle à sa résolution de s'isoler, dans la préparation de son crime, deBuonaparteet desesadhérens. Il avait eu la même fidélité en expliquant ses raisons d'aller s'établir à Fontainebleau. De mauvais papiers, c'est ainsi que Louvel appelle les écrits qui disaient du mal de Buonaparte , lui prodiguaient des reproches et des imputations. Louvel est allé à Fontainebleau pour les vérifier , parce qu'il a pensé que c'était sur-tout ùùns sa maison qu'il en trouverait des preuves, s'il y en avait. Ainsi Louvel n'était pas un liomine épris du tyran de la France , qui se rendait aux lieuxoù ce dernier, en partant, avait laissé peut-être des partisans et des souvenirs. C'était une espèce de philosophe intègre et impartial , qui , jaloux de former avec sûreté le jugement qu'il devait porter sur un homme extraordinaire , allait recueillir sur lui , pour l'histoire , des renseigneraens dans la ville où,
(58) suivant lui , on pouvait être le plus instruit de ce qui le regardait. Il est malheureux pourLouvel , que ce roman soit tout à fait démenti par deux témoins de Metz , qui s'accordent à dire que , quinze jours après son départ de cette •ville , ils reçurent de lui une lettre datée de Fontainebleau , dans laquelle il exprimait son chagrin d'être arrivé à l'^ontainebleau trois jours trop lard , sans quoi il serait parti pour l'île d'Elbe. Louvel , 'évidemment , n'était donc pas allé à Fontainebleau, pour échappera l'allégresse de Paris , quoiqu'en effet, très-probablement, celle allégresse lui fil du mal, ni pour instruire le procès historique de Buonaparte , relativement aux imputations dont il était l'objet. 11 y était allé dans l'espérance d'y trouverr des traîneurs et des équipages en retard , avec hîsquels il aurait fait route pour Vile d'Elbe.
Louvel a répété, relativement à son voyage pour cette île , ce qu'il avait déjà dit pour celui de Fontainebleau. C'était uniquement pour aller vérifier les bruits répandus sur Buonaparte, qu'il y allait. Il fallait a[)pareMimenl que cette fantaisie historique fût bien vive ; car l^ouvcl , après une absence de beaucoup d'années, avait passé à Paris. Paris n'est qu'à quatre lieues de Versailles , oii demeure une sœur qui l'avait
(59) élevé. Il n'était point allé la voir. A Paris même demeurait sa plus jeune sœur. Il ne l'avait pas visitée. Il n'avait vu personne à Paris ; il n'y avait passé qu'une nuit , et était accouru à Fontainebleau. A Fontainebleau , il forme le projet de s'expatrier, et d'aller à l'île d'Elbe. Quand il n'aurait eu d'autre projet que d'y faire un voyage , ce voyage était nécessairement long ; il avait d'ailleurs ses chances. Louvel, à Fontainebleau , n'était qu'à quinze lieues de ses sœurs, qu'il n'avait pas vues depuis bien longtemps, et dont il allait, selon les apparences, être bien long- temps encore séparé. 11 ne va pas voir ses sœurs, et part. Jamais, il faut le confesser, l'araourde l'histoire n'aurait produit un plus complet détachement des sentimens de famille. Louvel ment donc quand il a assigné ce vain motif à son voyage à l'île d'Elbe. Il obéissait à une passion furieuse qui l'entraînait à la suite de celui dont il avait fait le principal objet de ses affections ; et pour arriver à lui il ne connut point d'obstacles. 11 en lit un mystère à sa famille ainsi qu'à Dulys , chez qui il travaillait à Fontainebleau.il se rendit droit à Marseille par Lyon. Le sous-préfet de Toulon , auquel il demanda un passe-port pour l'île d'Elbe , le reçut fort mal et lui refusa de lui en donner un pour
quelque lieu que ce fût , sinon pour Avignon , d'où il revint une seconde fois à Marseille. 11 ne s'avisa plus de demander un passe-port pour l'île d'Elbe. lien prit un pour l'île de Corse. Et de Bastia , il s'embarqua enfin pour Porto-Ferrajo , où il arriva à la mi-septembre , après une route d'environ un mois et demi.
Il fut employé deux mois par Vincent , maître sellier de Napoléon. Au mois de novembre i8i4 j Buonapartefit une réforme dans ses dépenses. Vincent subit une réduction dans ses salaires. 11 avait deux ouvriers. Il n'en put garder qu'un. Louvel était arrivé le dernier. Vincent congédia Louvel , qui quitta l'île le i5 novembre i8i4- De l'île d'Elbe, il vint à Livourne et se rendit àChambéri , où il séjjolirna depuis les derniers jours de novembre 1814» jusqu'au i"" de mars suivant.
C'est un soupçon assez naturel que celui qui s'attacherait à un voyage à l'ile d'Elbe , d'un homme fanatisé comme Louvel. Quels motifs l'y conduisirent? Ce voyage ne cachait-il pas quelque mystère? n'avait-il pas pour objet de donner, en 1 8 1 4> des informationsà l'habitantde l'île d'Elbe? Louvel n'en aurait-il pas rapporté desinstruclions pour quelques partisans de Buonaparte en France? Louvel n'aurait-il pas été
(6. ) emploie à préparer le retour de Buonaparte ? Ce soupçon est plausible. Il s'est présenté à plusieurs imaginations. 11 a dû prendre d'autant plus de consistance , que quelques personnes ont affirmé que, dans les temps voisins du 20 mars , le gouvernement du Roi avait eu connaissance d'une lettre signée , disait-on , Louvel , et adressée à un nommé Coupon, de Grenoble , et que d'autres ont ouï parler de deux ou trois individus débarqués à Hyères , venant de l'île d'Elbe, pendant que Buonaparte y était encore , et sur lesquels on a saisi des dépêches parties de l'île d'Elbe. L'uae d'elles même croyait se rappeler que l'un de ces individus s'appelait Loz/^'e/.
C'était le devoir du ministère public et dé< Pairs commissaires d'approfondir avec scrupule tous les faits qui avaient fait naître ce soupçon. Ils ont clé soigneusement vérifiés.
Sur le premier, il a été reconnu , de manière à n'en pas douter , que c'était une erreur d'attribuer à Louvel la lettre écrite à Coupon . Coupon lui-même a été interrogea (irenoble^ il a fait l'his;'loire de celle lettre. Elle lui avait été adressée par un nommé jRo«/, qui ne l'avait pas signéede son nom, mais bien de celui Dussert. Pendant qu'on obtenait ces éclaircisseraens à Grenoble,
( 6a ) l'administration aidait ici la commission d'instruction, de tous les documens qui lui étaient restés sur cette lettre. Dans ces vieux documens , la lettre était en effet énoncée comme signée Dussert.
Quant au deuxième fait , celui des trois individus arrêtés envenantde l'île d'Elbe, M. le comte de Boutliiller , préfet du Var lors de cette arrestation, a été entendu. On a entendu les habitans d'Hyères qui y avaient assisté, le maire qui l'avait ordonnée, les dilFérens fonctionnaires qui en avaient connu. 11 y aeudeux points bien remarquables, d'abord, dans les dépositions de ces divers témoins. i° Ils variaient beaucoup sur la date de cet événement. Les uns la plaçaient en février i8i5 , d'autres en janvier, d'autres en décembre 18143 d'autres la laissaient errer dans le vague. 2° Les signalemens qu'ils s'accordaient à décrire ne s'appliquaient en aucune manière à Louvel.
Les trois individus avaient été conduits devant le sous-préfet deToulon , qui les avait vus et qui avait pris à leur égard des mesures dont il restait des traces. Ce magistrat a été également entendu en témoignage. Il a recherché et trouvé une minute et une leilic qui se rapportaientà cetlcaventure.Ony a appris, et il s'est souvenu
qiiG sa vraie date était delà fin d'octobre i8i4» et que les trois hommes venus de l'ile d'Elbe s'appelaient Auricane , Pajn ei Benod , aucun Louvel.
Auricane lui-même a été retrouvé.» Il a été entendu. Il a donné toute l'iiisioire de son arrestation et de celle de ses deux camarades , laquelle s'est trouvée conforme en tout, et dans les plus petits détails*, aux dépositions des lémoins d'H^ères : en sorte qu'il n'est plus permis de douter que celui d'entre eux qui a cru que l'un des trois hommes arrêtés s'appelait Louuelj a été égaré par une réminiscence trompeuse. ' ,
D'un autre côté , MM. les Pairs et le sous-éî signé ont vérifié le livret de Louvel. Il porte la preuve qu'il n'est parti que le i5 novembre i8i4 de l'île d'Elbe (ainsi il n'a pas pu être arrêté à Hyèresen octobre précédent); qu'il a résidé depuis lors, trois mois sans interruption à Chambéri ( ainsi il n'est pas revenu à Paris et n'a pas fait des courses en France depuis qu'i4 a eu quitté l'île d'Elbe );■ qu'enfin, comme cela va être dit tout à l'heure, il n'a quitté Chambéri qu'après le retour de Buonaparte.
Il est vrai que le livret eût pu être altéré
pour voiler des manœuvres : mais le soin a été poussé JLisquà faire entendre à Chambéri , en témoignage, les personnes chez qui Louvel a demeuré pendant son séjour , et leurs dépositions se sont trouvées conformes aux mentions du livret.
Aucune autre circonstance d'ailleurs n'est venue accréditer le soupçon. Louvel était garçon sellier et pauvre en entrant à l'île d'Elbe. Il n'y a été employé que comme garçon sellier ; un assez grand nombre de témoins en ont déposé. Il en est sorti garçon sellier et pauvre. Il est allé travailler trois nioisà Chambéri comme garçon sellier. Durant les cent-jours il est resté garçon sellier. Il n'a été que garçon sellier depuis les cent-jours , et il est demeuré pauvre. Il n'j a donc nulle raison de supposer qu'il ait été un agent, et un agent utile : car il eût été récompensé.
On est mené par-là à l'espèce de nécessité de croire que bien que ce soit son enthousiasme qui l'ait conduit h l'île d'Elbe , son enthousiasme a été ignoré ou négligé.
11 ne s'est pas pour cela refroidi ; on en va retrouver la preuve en suivant Louvel à Chambéri.
Arrivé en novembre 1 814, il y travaillait de puis trois mois déjà. Dans cet intervalle , il y
(65) avait paru aux sieur et dame Lemonnier, sellier, chez qui il travaillait, ce qu'il avait paru partout, c'est-à-dire sombre et taciturne. L'un et l'autre s'accordent à dire qu'il n'y avait qu'un point sur lequel il était expansit et loquace : c'étîAquand il parlait de son séjour à l'île d'Elbe j de ce qu'il y faisait j de Buonaparte; des grands travaux de celui-ci ; de ses visites à la sellerie, oii lignait souvent^ de son affabilité avec le petit monde. Louvel se vantaitde l'aimer passionnément : etil n'avait pas besoin de le dire, ajoute M. Lemonnier, car quand il en parlait il tressaillait de joie. Dans la nuit du lundi 6 au mardi 7 mars, un homme deCliambéri vint frapper à la porte de la femme Lemonnier, pour lui apprendre que Buonaparte était à Grenoble. Le mardi matin , Louvel vint à l'atelier comme à l'ordinaire. H faisait un temps abominable. La femme Lemonnier lui dit la nouvelle. Au même moment, il se frotte la tcte , défait son tablier, l'accroche à un clou, et part sans que personne pût l'arrêter; sans se soucier de la pluie qui tombait par torrcns; sans emporter rien que ce qu'il avait sur le corps; et sans demander même à ses maîtres 27 fr. qu'ils lui devaient, et qu'ils lui ont envoyés depuis sur sa demande, à Versailles, avec ses bardes et ses outils.
11 courut à Grenoble. Buonaparie n'y était plus. Il le rejoignit à Lyon, arriva à Paris avec lui le 20 mars , et demanda et obtint de Vincent, le maître sellier de l'île d'Elbe, qui suivait égificment son maître, de l'emploi comme sellier, et môme, peu après, la livrée de la maison. Bientôt, il repartit encore à sa suite dansées équipages qui faisaient le service à l'armée. Après la bataille de Waterloo, il revint passer quelques jours à Paris. Buonaparte en repartit. On demanda nn homme de bonne volonté pour accompagner ses équipages à Rochefort. Louvel s'offrit. 11 fit la route. Buonaparte était déjà embarqué quand il arriva à Rochefort. Ce jour même , on y arborait le drapeau blanc. Les équipages furent ramenés à La Rochelle. Louvel les y suivit. Il y resta à leur garde pendant trois mois environ.
Deux faits se rattachent à son séjour à La Rochelle.
L'un est fort clair et en harmonie parfaite avec le caractère de Louvel ; l'autre est un peu plus incertain.
Voici le premier. Louvel et les équipages étaient partis sous les ordres de Chauvin, piqueur de Buonaparte. Quand Buonaparte fut embarqué, il fut question de faire revenir les
(67) équipages aux grandes écuries à Paris, et on envoya un sieur Charpentier pour en prendre le commandement à la place de Chauvin. Charpentier et les équipages étaient encore à La Rochelle au mois de juillet i5i5; Louvel y était aussi avec un nommé Gillet, maréchal des écuries, qui même a développé d'assez ^mauvais senlimens , au point que depuis lors il a subi une condamnation pour propos séditieux. Il est probable que la similitude des senlimens avait réuni ces deux hommes; du moins pendant leur séjour à La Rochelle, Louvel vivait beaucoup avec lui.
Sur ces entrefaites, un assez grand nombre de Rochellois donnèrent une fêle dans un jardin qui était aux portes de la ville , pour célébrer le retour du Roi. Charpentier y fut invité. Il y alla; Gillet et Louvel l'accompagnèrent pour prendre soin des chevaux et de la voiture qui l'y conduisirent. Ces de'iix hommes étaient restés à l'écart , apparemment à cause de leur infériorité . L'ordonnateur de la fête les aperçut. Il ne voulut pas que, dans celle joyeuse réunion, il y eût des hommes qui eussent l'aie d'en être exclus. Il les fit asseoir à table. On porta des santés; on porta celle du Roi. Gillet la but de bonne grâce. Quant à Louvel, dont
(68) un convive avait déjà remarqué qu'il était fort taciturne et peu disposé à prendre sa part de la gaîté qui l'environnait, il s'y refusa obstinément, au point que son refus ayant fait scandale, on le mit à la porte de la maison, et que Charpentier vint lui en faire des reproches trèsanimés. Cinq témoins ont déposé de cette scène, qu'ils attribuaient tous à un homme qui était sous les ordres de Charpentier, tandis que l'un d'entr'eux dit précisément qu'il s'appelait Louvel Louvel l'a nié. Charpentier assure ne pas s'en souvenir. Le défaut de mémoire de Charpentier n'est pas tout à fait désintéressé ^ car comme l'homme était sous ses ordres, et qu'il avait le pouvoir de le renvoyer, il peut craindre qu'on ne lui fasse le reproche de n'avoir pas usé de ce pouvoir. Au reste, ce fait ne prouverait rien autre chose que l'extrême periinacité de Louvel dans le mal ; et il y en a dans cette instruction une preuve bien autrement douloureuse.
Le deuxième fait est bien plus grave. Louvel, dans ses interrogatoires, ika cessé de répéter que, dès la rentrée des Bourbons en France, il n'a respiré que leur destruction. Ainsi, dès le mois de mai 1814, si on l'en croyait, il s'acheminait à Calais pour commen-
(69) cer le cours de ses meurtres. En juillet i8i4, M. le duc dç Berry vint à Fontainebleau, et là Louvel ne manqua pas de volonté, il ne manqua que de courage en voyant autour de lui la joie universelle qu'inspirait la présence du Prince. Cet horrible projet d'égorger son Roi et ses Princes, n'en obsédait pas moins, dit-il, toujours son imagination. Il en était venu , à ce qu'il assure, à se blâmer d'avoir été à l'île d'Elbe et en Italie, parce que cette excursion le forçait à suspendre l'exécution de son abominable projet. 11 se disait à lui-même : ¥ Qu'est-ce que j'ai été faire à l'Ile d'Elbe? Il aurait bien mieux valu que j'ôte la vie aux Bourbons. » Il assure que, dans cette soif de leur sang, il fit fabriquer à La Rochelle, durant le séjour qu'il y fil , le poignard dont il s'est en efi'et servi pour percer M. le duc de Berry.
Un grand soin a été donné à l'instruction de ce fait, qui aurait pu mettre sur la voie des complices. Les administrateurs et les magistrats ont uni leurs efToris pour éclairer ce point. Louvel a été interrogé en détail : et sauf le nom du coutelier ou taillandier (il ne sait au juste lequel des deux) auquel il prétend s'être adressé, et la position précise de la mai-
(7°) son , desquels il a constamment dit ne pas se souvenir, il a donné avec une apparence de véracité, et sans variations, toutes les désignations qu'on a pu désirer. Il a donc dit « qu'il était logé à La Rochelle sur la place des Cordeliers ; qu'en allant de cette place vers le lieu où se tient le marché, on trouve, au coin d'une rae large, à gauche, une boutique qui n'est ni grande ni brillante; qu'il croit qu'il y avait une marche pour monter dans cette boutique; qu'il y avait aussi dans cette boutique une meule ; que l'ouvrier pouvait avoir 45 ans -, qu'il était d'une taille ordinaire; qu'il avait une femme etdcsenfans; qu'il y avait une virole au manche du poignard; que depuis il l'en a ôtéc, en y donnant un coup de râpe; qu'il avait montré à l'ouvrier l'autre instrument (celui trouvé sur lui lors de son arrestation ) , et lui en avait demandé un pareil, mais plus large, sous le prétexte d'en avoir besoin pour son travail; qu'enfin il l'avait payé 5o ou 36 sous. »
Ou a (ait venir de La Rochelle le plan de la ville , et on l'a mis sous les yeux de Louvel , en l'invitant à désigner avec précision le coin dc"^ rue dont il a parlé , et où se trouve la maison de l'ouvrier.
11 s'est fort bien reconnu sur le plan; il a
iv )
pointé la maison qu'il habitait sur la place des Cordcliersj mais il n'a pu ou voulu signaler là situation précise de la maison de l'ouvrier. Il s'est borné à dire qu'elle était à un des coins de rues à gauche qui se trouvent sur l'un des chemins qui conduisent de la place des Coixleliers au marché.
11 a bien fallu se contenter de celte vague indication.
Une commission a été délivrée pour entendre les ouvriers en fer de La Rochelle. On les a entendus. Quelques-uns se sont souvenus du séjour que les équipages de Buonaparte et , les gens attachés à leur service avaient fait à La Rochelle en i8i5. Quelques-uns se sont même rappelé Cha-rpentier, Gillet et Louvel. Aucun n'est convenu avoir fabriqué la grande alcne façonnée en poignard. Parmi ces ou* vriers, plusieurs demeurent au coin des deux rues sur les chemins qui conduisent de la place des Cordeliers au marché. 11 en est un même à qui sembleraie*it s'appliquer toutes les dési- . gna lions données par Louvel : c'est François Berihon.
Il demeure au coin des deux rues.
Ce coin des deux rues, où est assise sa maison,
(70 est sur le chemin de la place des Cordeliers au marché.
Sa boutique est petite et peu brillante.
On y monte par une marche.
Il est marié.
11 a des enfans.
11 y a une meule dans la boutique.
A la vue du profil de l'outil , il a dit qu'il l'aurait fait payer 36 ou 40 sous.
11 a cinq pieds deux pouces.
Enfin, il a quarante-cinq ans aujourd'hui, et avait quarante ans en i8i5.
Toutes les indications données par Louvel sembleraient donc s'appliquer à lui , à l'exception de celle de l'âge, qui n'est pas bien considérable, puisque de quarante à quarante-cinq ans, la différence est en général peu apparente.
En est-ce assez pour croire que Berthon est l'homme qui a fabriqué le poignard, et que Louvel dit vrai, en plaçant cette fabrication à La Rochelle dans l'année 181 5?
Le soussigné ne le croit pas.
Aucune des indications données par Louvel n'est assez saillante pour que leur concordance avec les réalités doive devcuir bien concluante.
( 75 ) Etre marié, avoir des enfans, avoir, quand on est taillandier ou coutelier, une meule daas sa boutique , avoir une boutique qui ne serait pas brillante , sont d'abord des accidens qu'on peut appeler généraux chez cette espèce d'ouvriers.
Ce qui serait un peu plus spécial, ce serait la circonstance que la boutique serait au coin des deux rues sur la route de la place des Cordeliers au marché, et que l'on monte un degré pour y entrer. Mais on voit qu'elle ne serait pas particulière à Berthon ; car beaucoup des autres ouvriers qui ont été entendus, et notamment Foulques, taillandier, et le coutelier Beaudeau, sont dans le même cas. Cela peut même tenir à la topographie commune de ce quartier. Il y a donc peu à conclure de ce hasard.
Ce hasard apparent peut dVdleurs n'en pas être un réel. S'il a convenu à Louvel de faire croire qu'il a fuit fabriquer son poignard à La Rochelle, il doit arranger son allégation de manière à la rendre vraisemblable. Il est resté trois mois à La Rochelle ^ il faut beaucoup moins de temps pour connaître une ville peu considérable. 11 connaît celle-cij il a souvent parcouru les quartiers voisins de la place des
(74) Cordeliers,oii il demeurait. Il sait quelles sont lélj' boutiques : s'il y a des degrés pour monter dans quelques-unes j où elles sont placées. Il a dû connaître plus particulièrement les boutiques des faiseurs d'outils. Ce n'est donc pas merveille que, même en mentant sur le fond du fait, il y ait accommodé assez de détails locaux pour que son récit pût convenir à certaines boutiques et à certaines personnes. Il ne serait pfas impossible même qu'il eût interrogé ses souvenirs sur les détails pour les mettre eu accord avec sa fable : content d'avoir pris seulement la double précaution, et de ne pas indiquer la personne par son nom, et de ne pas circonscrire assez la locaiiié pour qu'on pût appliquer à coup sûr ses désignations à un point précisé.
Ajoutez que ce soin extrême de Louvel de ne pas nammer ToUvrier, et de laisser sa maison dans le vagoe d'un quartier tout entier, devient une forte raison de se défier de son récit. C'était un fait important pour lui, et digne d'attention comme de mémoire, que celui de se procurer le poignard destiné ù faire couler le sang de ses Rois. Il semble j)cu probable qu'il n'ait pas bien su à qui il commandait cet instrument homicide. Il semble peu
(75) traisemblaWe , surtout ayant séjourné trois mois entiers dans ce quartier même, qu'il n'ait pas bien su et bien retenu ei le nom de l'ouvrier et la situation de la boutique auxquels il dut les moyens de consommer son crime.
Ainsi Louvelpeutdire vrai : rienneleprouve.
Il peut mentir aussi : rien neleprouvc non plus.
Mais dans cette absence de preuve du mensonge ou de la vérité, les vraisemblances restent : et les vraisemblances sont qu'il ment, puisqu'il ne se souvient ni du nom de l'ouvrier ni de la situation de la boutique, quand il est forcé de convenir qu'il est resté trois mois à La Rochelle.
D'autres raisons encore doivent faire croire que Louvel ment sur ce point. De La RocUelle, il est revenu à Versailles , oii il fut congédié du service des écuries. 11 alla loger chez sa sœur Thérèse. 11 y couchait dans la même chambre qu'elle. 11 n'avait avec lui qu'un havresac qui était ouvert, et une ferrière également ouverte, où étaient ses outils. Thérèse a souvent regardé et les hardes et les outils. Elle n'a jamais vu le poignard, et elle dit elle-même qu'il eût été difficile qu'elle ne l'eût pas aperçu, s'il eût été dans les affaires de son frère. Luiwême, interrogé sur ce point, n'a pas trop su
comme^jt expliquer que sa sœur ne l'eût pas vu, si dès-lors il l'avait eu en sa possession. Il a d'abord dit que le poignard était dans la petite ferrière qui était arrivée chez sa sœur, de Chambéri, avec les outils qu'il y avait laissés, et que cette ferrière était dans une chambre au cinquième étage, où l'on n'allait jamais. On lui fit observer que cela n'était pas vraisemblable , puisque , d'un autre côté , il disait qu'il emportait son poignard chaque fois qu'il allait aux chasses des Princes. Il repartit alors qu'il s'était trompé^ qu'il avait une autre ferrière qu'il avait placée dans la chambre même de sa sœur , sur une planche au-dessus de la porte. On lui objecta que cela devenait plus invraisemblable encore, puisque le retirant fréquemment de celte ferrière, et l'y remettant fréquemment, sa sœur s'en serait aperçue. 11 a répondu que sa sœur était dans sa boutique, ce qui le rendait libre de faire dans la chambre de sa sœur ce qu'il voulait.
Voilà , sur ce point, toutes les lumières qu'il a été possible de recueillir ; la Cour appréciera ces documens.
Renvoyé du service des écuries , Louvel pensa h se procurer du travail.
11 avait un cousin-germain appelé La Bon-
(77 ) zelle y dont la famille , de père en fds , a cté employée au service du Roi. Ce La Bouzelle, sur la moralité politique duquel on n'a d'ailleurs recueilli que des renseignemens satisfaisans , était même , à Versailles , maître sellier du Roi pour les équipages. Louvel lui demanda de l'ouvrage , et celui-ci , par esprit de parenté , et aussi parce que Louvel était un ouvrier laborieux et rangé , consentit à lui en donner. Louvel resta donc dans l'atelier de son cousin jusqu'au mois de mai 1816. A celte époque, La Bouzelle obtint à Paris le service des chevaux de selle. Il fallût aux écuries un ouvrier actif et fidèle : il y envoya Louvel. Ce dernier vint s'établir aux écuries du Carrousel, mais toujours au compte de son cousin. Il y entravers le commencement de mai 1816 j il n'en est plus sorti.
Tous les gens de l'écurie , au nombre de près de deux cent, ont été entendus. Il résulte de leurs dépositions unanimes , que Louvel menait la vie la plus solitaire, ne fréquentant personne , ne buvant avec personne , saluant à peine, parlant peu , ne parlant jamais politiqucj qu'il travaillait assidûment, et n'annonçait aucune espèce de dérangement de vie.
11 voyait sa sœur Françoise à peu près une fois
(78) par semaine, et il était même rare que celle-ci lui rendit ses visites. Quanta sa sœur Thérèse, instruite par l'air mécontent qu'il montrait devant elle lorsqu'il lui disait que Françoise avait voulu prendre l'habitude de le venir voir, de la contradiction que lui causait ce soin de ses proches, elle se gardait bien de la lui faire éprouver; et quand elle venait à Paris, elle ne lui faisait plus de visite. De son côié, dans le commencement, il allait à Versailles à peu près tous les trois mois. Dicntôt il éloigna ses voyages , au point qu'il en fut neuf entiers sans y paraître. Thérèse lui en fit un reproche amical. Déjà elle s'était aperçue , depuis son retour de La Rochelle, que, pour se servir de ses expressions, ce n'était plus le même caractère; // ne savait plus ce que c'était que le rire. Cette fois, il lui répondit d'une manière si bourrue, qu'elle en conçut les plus tristes pensées, et lui dit : Tu m'arraches le cœur, je ne te dirai plus de revenir; tu viendras quand tu voudras. Il la prit au mot. Sept mois s'écoulèrent depuis lors jusqu'à son crime , et , dans cet intervalle de temps , il no la revit plus.
Aux écuries même il n'avait voulu se rapprocher étroitement de persçnne. Les seuls de
ses camarades avec qui il se familiarîsait da* vantage, étaient Riche, Barbé et Biïot, tous employés à la sellerie. Il causait de temps en temps avec euxj il but même deux ou trois fois avec Bizot. Il les scandalisait en leur disant qu'il n'était pas chrétien , mais ihéophi» lanthrope. Barbé l'en grondait sérieusement, et lui disait qu'on n'était pas honnête homme quand on n'avait pas de religion. Riche voulait même qu'il se iîl baptiser, et il lui proposait de lire un livre que le curé de Saint-Germain-l'Auxerrois lui avait donné pour son enfant. Ce grand esprit les prenait en pitié : trop heureux pourtant, la France et lui, s'il lui était resté assez de sens pour profiter de la simplicité de cœur si sage de ses deux honnêtes camarades!
Quant à sa sœur Françoise, il était plus irapossible encore qu'elle lui donnât de bons ayis. Elle l'avait à peine connu avant son retour de La Rochelle et son établissement à Paris. Depuis lors , dans l'espèce d'isolement où vit une fille qui a renoncé au mariage, elle avait ressenti du plaisir de retrouver un parent si proche, 11 avait paru le partager; mais elle ne tarda pas à faire la fâcheuse découverte qu'ils différaient entièrement d'opinion et de sentiraens. Elle
était pieuse, elle él^it attachée au Roi : il n'avait pas de religion , il parlait avec exaltation de Buonaparle en même temps qu'avec éloignement des Bourbons , sans pourtant, si Ton en croit Françoise^ qu'il laissât transpirer contre eux des pensées homicides. Pour ne pas s'aliéner le cœur de son frère, Françoise éloignait ce genre de conversation; elle crut même que sa tête s'était calmée en le voyant ne plus chercher à reproduire les mêmes idées. 11 s'était mis en effet en garde contre ses propres indiscrétions; il ne s'échappait plus devant elle ; et , soit dans ses visites , soit dans ses promenades solitaires et écartées du dimanche , ils s'entretenaient de toute autre chose. Elle lui faisait la guerre de sa vie isolée, à quoi il répondait qu'il saluait tout le monde , et ne se liait avec personne. Il ajoutait qu'il allait \fius les soirs au Palais-Royal , et qu'il y lisait , car, ajoute sa sœur, // paraissait aimer beaucoup la lecture.
Il avait pourtant une autre société encore : c'était celle des sieur et dame Vaclin. Vaclin était un ancien garçon d'attelage des écuries. Le mari était aux écuries, quand, au retour de Buonaparle, Louvely reçut de l'emploi. C'était même lui , qui , au voyage de Waterloo , fut
chargé du soin du cheval que miontait Louvel. La femme le blanchissait. Ces différens rapports leur firent'une liaison , la seule qu'on peut regarder comme contrariant un peu le système de solitude de Louvel. Le mari ayant été réformé, s'était fait portier; il était ensuite devenu fruitier , rue des Moineaux. Louvel avait continué de les voir d'abord un peu plus; puis moins fréquemment; il venait boire quelquefois chez eux , pour son argent , un verre debierreou d'eau-de-vie. Louvel les vit mêjme la semaine devant son crime. Cette espèce d'exception , faiie par Louvel , à sa vie retirée en leur faveur , a dû attirer les regards de la justice sur eux. Ils ont été interrogés. Des renseignemens ont'été recueillis de tous côtés. Il en est résulté que leur commerce avec Louvel , s'était beaucoup refroidi dans ces derniers temps. Nul indice ne s'est élevé , d'où l'on pût induire qu'ils avaient môme soupçonné les sinistres projets de Louvel. De leur côté , ils ont assuré ne pouvoir donner aucune lumière sur la conduite de Louvel , durant les trois à quatre ans qu'il a passés à Paris, depuis mai i8i6.
On a donc été réduit à s'informer à lui-même de sa conduite , de ses pensées , de ses projets et de ses actions.
« Depuis mon retour de l'île d'Elbe , a-t-il dit,commeauparavant ,et depuis 1 81 4» je n'ai cessé de rouler mon projet d'exterminer les Bourbons.
V J'avais voulu l'exéculer à Calais , soit sur le Roi , soit sur celui des Princes que j'y aurais trouvé.
« Venu de Calais à Fontainebleau , j'y avais porté la même volonté.
« 11 est vrai que je n'y mis pas d'abord une grande activité. La commission était trop pénible pour prendre son parti sans hésiter ; toutefois , pendant que j'étaisà Fontainebleau , M. le duc de Berry y recevant une fête que lui donnait la vieille garde , l'idée me vint de réaliser mon projet. La satisfaction générale me fit faire des réflexions , et je me dis : Serait-ce donc moi qui aurais tort?
« J'allai à l'île d'Elbe , plutôt pour me distraire de mes projets que pour, m'y confirmer j mais mes idées m'y poursuivirent. Je quittai l'île d'Elbe, où je ne me plaisais pas , et débarquai à Livourne , toujours préoccupé de mes projets, et me reprochant le temps que je perdais à faire mes courses à l'île d'Elbe et en Italie. Je rentrai en France , et vins à Chambéri. « Je m'y arrêtai trois mois.
« Au bout de ce temps , la nouvelle ëclaia de rarrivéedcBuonaparieà Grenoble. Je voulus savoir ce qui en était : je laissai chez mes maîtres , bardes, outils , et môme l'argent qu'ils me devaient, et je me rendis à Grenoble , d'où je revins à Lyon j puis à Paris , avec les équipages de Buonaparle.
« J'arrivai à Lyon , quand Monsieur venait d'en partir. S'il y eût été , je l'aurais tué sans doute. On peut juger, par ce que j'ai fait , que je ne suis pas ami des Bourbons.
«Je vis bien, après le retour deBuonaparte, qu'il n'était plus question d'exécuter mes projets.
«r Je les repris, quand Buonaparte fut embarqué. J'étais alors à La Rochelle j j'y achetai le poignard dont je me suis servi. »
« Je revins à Versailles : j'y fus employé; et ensuite à Paris, aux écuries. Depuis lors , j'ai cherché , sans relâche, les occasions d'exécuter mon dessein , soit à Paris, soit à Versailles, soit à Saint-Germain , soit à Saint-Cloud , soit à Fontainebleau. Je savais que je me perdais , je savais que ma lêie devait tomber; mais les Bourbons me semblaient trop coupables pour y renoncer. J'ai couru çà et là pour réussir.
« Je me rendis à Fontainebleau en 1816 , pour le service des équipages , lors de l'arrivée
(84) de madame la duchesse de Berry , en France. Je cherchai des occasions.
« J'allais aux chasses.
« J'allais aussi aux chasses de St. -Germain, Je suis allé à ces dernières chasses plus de cinquante fois : c'està dircà loutescellcs queje pouvais soupçonner. Je les suivais toujours à pied. J'y allais même de Paris , ainsi qu'aux chasses de Vincennes et de Meudon , sans le dire à ma sœur. Pour m'en ménager le temps , et faire concorder mes devoirs avec mes courses , je forçais mon travail , et j'allais au-devant des besoins du service.
« Je portais toujours un poignard sur moi , quand je supposais que je pourrais rencontrer un Bourbon, mais constamment avec la résolution de commencer par M. le duc de Berry, comme le plus jeune.
* Je commençais par le plus jeune, parce que c'était le plus sûr moyen d'éteindre la race j parce que d'ailleurs je n'avais qu'une vie , et que je voulais qu'elle me fût payée cher.
« Après M. le duc de Berry , j'aurais tué M. le duc d'Angoulcme , puis , Monsieur , puis le Roi ; j'en voulais k tous les Bourbons.
« Après le Roi, je me serais pcut'Ctrc ar-
•- ( 35 ) rêté. Il est même possible que je me fusse arrête après Monsieur , si je n'avais pas réussi à aiteindre le Roi. Les seuls coupables sont ceux, Princes ou particuliers , qui ont porté les armes contre leur pays.
« Je ne suivais pas seulement les Bourbons aux chasses , depuis trois ans j presque tous les soirs je rôdais autour du spectacle auquel je supposais que le Prince pourrait aller. Pour U savoir , je lisais les affiches : car je conjecturais la probabilité de son assistance à tel ou tel spectacle , par la qualité des pièces.
« S'il devait se rendre à Feydeau , je ne m'y trouvais pas , parce que , comme il avait une entrée particulière où le public n'était pas admis, il n'y avait rien à faire. Quand j'allais autour de l'Opéra , et qu'il n'y était pas arrivé à huit heures un quart, temps qu'il ne dépassait jamais, je me retirais.
« Quoique nullement religieux , je suivais M. le ducdeBerrydans les églises où il allait.
« C'est ainsi que plusieurs années de suite je suis allé à l'Assomption le jour de la Fête- Dieu , parce que j'étais sûr de l'y trouver. La foule et la garde m'ont presque toujours empêché d'arriver jusqu'à lui.
«La dernière fête notamment, je fis tous
( 86 ) mes efforls pour parvenir à la voilure. Cela me fut impossible. »
A cet endroit de son barbare récit , on ne put s'empêcher d'interrompre ce féroce assassin, pour lui demander s'il n'aurait pas été arrêté par la sainteté du lieu. «Nullemenlj j'aurais li;ié le Prince , même dans l'église , » fut toute sa réponse.
Telle a été, si l'on en croit ce Cannibale , sa diaboliqiie constance dans son infernal dessein pendant plusieurs années, constance pourtant, suivant ses propres aveux, long-tem^)S traversée , tantôt par des obstacles indépenda us de sa volonté, comme la foule ou les gardes, • tantôt par les in'ésolutions qui le faisaient se' demandera lui-même, dans des instans de ' icidité, s'il avait raison, et enfin, quand k volonté exisiait et ne rencontrait plus aucun obstacle, par la diminution de son courage, comme il appelle la révolte de sa conscience et de l'immaniié.
Certainement , dans cet épouvantable récit , il est impossible de ne pas voir qu'il y a des circonstances arrangées par son système de se présenter comme ayant, lai, lui tout seul, arrêté irrévocablement depuis long - temps l'assassinat des Bourbons , de tous les Bour-
( 87 ) î)ons , système qu'il s'est formé , afin de concentrer dans sa personne une responsabilité <jue son seul effroi serait de voir étendre au parti dont il s'est fait le Séide.
Ainsi, on ne peut croire que cette atroce résolution ait été inflexiblement formée depuis tout le temps qu'il le dit. Le temps même qui s'est écoulé depuis que la résolution aurait été prise, suffit pour le démentir; il a eu bien trop d'occasions et de facilités de la réaliser, pour qu'on puisse ajouterfoi à tout ce qu'il dit à cet égard.
On ne peut croire encore que, comme il l'a dit, il eût conçu, en partant de Chambéri, le projet d'assassiner Monsieur à Lyon, s'il l'y trouvait encore. Si telle eût été son odieuse volonté, sa volonté dès long-temps immuable, sa volonté bien arrêtée, il ne fût pas parti de Chambéri sans un outil , sans un couteau , sans une aiguille, comme il confesse lui-même qu'il en est parti , et il aurait eu soin dfe se munir d'un instrument propre à servir son intention homicide.
Ces mensonges , quoiqu'indifférens quant au crime trop prouve de Louvel , ne le sont pas à l'appréciation des causes qui l'ont entraîné à le commettre. S'ils sont évidens , on
(88) arrive à la conséquence obligée que pour mentir il a un intérêt quelconque 3 et cet Intérêt, tout le monde peut l'apercevoir: il n'est autre que d'empêcher que les conséquences du forfait ne tombent sur ceux qui, par leurs perpétuelles déclamations, lui ont véritablement mis le poignard à la main.
Ce qu'il y a de bien certain et ce que confirment toutes les parties non suspectes de cet exécrable récit, c'est que , sombre et misanthrope de naissance, corrompu par son éducation, ce malheureux recelait dans sa farouche organisation tous les élémensdont peut se former un scélérat. Son malheur et celui de la France ont voulu qu'il vécût dans un temps propre à fournir de l'aliment à ces germes pernicieux. Toutefois, il n'est pas devenu un assassin, un parricide en un jour. Long-temps il s'en est tenu à nourrir un mécontentement inepte de voir son idole détruite , une mauvaise disposition vague qui ne savait bien au juste ni de quoi elle s'aigrissait, ni ce qu'elle voulait. Long-temps il n'a occupé son idolâtrie que du culte de celui qui en était l'objet. Il s'est contenté d'abord de le poursuivre de son affection et de ses hommages. Des évènemeus sont survenus : sa cervelle s'est allumée. Des
(89) propagandistes de haines, de fureurs, de meurtres ont versé autour de lui leurs poisons. Il s'en est laissé abreuver. Son mécontentement est devenu de la haine , sa mauvaise disposition de la rage, et son fanatisme du crime. Toutes les irrésolutions qui jusque-là, comme il nous l'a déjà dit , et comme il va le répéter, l'avaient retenu, ont été fixées autour de lui. En accens cabalistiques et mystérieux, mais bien intelligibles pour les adeptes , il a entendu le cri ; Frappe! Il a saisi le poignard et il a frappé. C'est encore à lui-même qu'il faut entendre faire Je récit de cette sanglante catastrophe.
« Mon idée était entièrement fixée. » Malheureux! elle ne l'était donc pas jusque-là^ et qui donc l'a fixée ?
«Depuis bien des jours, continue t-il , je recherchais l'occasion de consommer mon dessein. J'étais allé rôder le 1 1 autour de l'Opéra, Je 12 autour de Feydeau, et toujours sans fruit.
« Le dimanche gras, je me levai de bonne heure. Après quelques soins de ménage et de toilette auxquels je me livrai dans ma chambre, je fis mon déjeuner chez Dubois , aubergiste , rue Saint-Thomas-du-Louvre , où je mangeais toujours. Je rentrai. Je causai quelques momens avec Barbé, son perruquier, et deux autres
( 9" ) personnes qui étaient chez lui , de choses indifférentes. Puis j'allai dans ma chambre prendre un poignard, comme c'était ma coutume, toutes les fois que je voulais rôder. C'était le plus petit. Je sortis pour voir les masques et le bœuf gras : il pouvait être alors une heure et demie. Ma promenade, après divers tours dans la rue de Rivoli et les rues adjacentes, me conduisit par le boulevard , d'où je poussai par la place Louis XV à travers les Champs-Elysées, jusqu'à moitié chemin de la barrière de l'Etoile, à la porte Maillot. II se faisait tard. Je regagnai l'auberge de Dubois.^ J'y arrivai vers cinq heures et demie. J'y dînai à côté d'un nmumé Basemont 3 naaréchal des écuries, qui ne me dit et à qui je ne dis rien de remarquable. Sept heures sonnèrent. Je remontai dans ma chambre pour prendre mon second poignard. Je le plaçai dans l'un des goussets de mon pantalon , et l'autre poignard dans l'autre gousset. Ainsi armé, je me rendis près de l'Opéra. J'avais jugé que le spectacle extraordinaire de ce jour y appellerait le Prince. Je ne m'étais pas trompé. A huit heures le Prince et la Princesse arrivèrent. Quand M. le duc de Berry descendit , je voulus le frapper. Le courage me manqua comme cela m'était arrivé déjà
(9- ) bien des fois. Il passa. J'entendis donner aux voitures, de bouche en bouche et tout haut, l'ordre de revenir à onze heures moins un quart. Je le retins. Je m'en allai, en me reprochant mon manque de courage , et à peu près résolu à m'aller coucher. Je traversai le Palais-Royal. Là , une foule de réflexions m'assaillirent. Je songeai que j'aurais moins d'occasions parla suite, car j'avais reçu l'avis que j'irais, à dater du i^'^du mois suivant, remplir mon emploi à Versailles. Il se fit en moi une révolution nouvelle. Ai je tort? ai-je raison ? me disais-je. Si j'ai raison, pourquoi le .courage me manque-t-il ? »
( Le courage lui manquait , parce queThumanitéet la justice combattaient contre le fanatisme. )
« Si j'ai tort , pourquoi ces idées ne me qulttçnt-ellespas ? » (Hélas ! elles ne le quittaient pas , parce que ces ennemis perpétuels de tout ordre , qui criaient sans cesse à ses oreilles, que le temps de la gloire de la France était passé , que la liberté était menacée , que le gouvernement dos Bourbons trahissait les intérêts de la patrie , fixaient dans sa faible cer- Telle toutes ces fausses notions, et y réveillaient ses fureurs. )
« Je me décidai à l'instant pour le soir mêmer. Je me promenai dans le Palais -Royal. J'allai et vins plusieurs fois , dans l'intervalle de huit à onze heures du soir , du Palais-Royal à l'Opéra , et de l'Opéra au Palais-Royal , observant si l'ordre n'était pas changé. Enfin , en y retournant à onze heures moins vingt minutes , les voitures étaient déjà arrivées. Je me suis glissé près d'elles. J'ai attendu un quart d'heure à la tête du cheval d'un cabriolet. L'ordre a été donné aux voitures d'avancer. Je me coulai le long du mur. Le Prince parut. Aussitôt que la Princesse et sa dame d'honneur furent remontées 4ans la voiture , le factionnaire me tournait le dos , je m'élançai sur le Prince , le saisis de la main gauche par l'épaule gauche , le frappai du côté droit , et m'enfuis. »
Tel est le récit que l'assassin a fait à l'instant même de son crime , avec calme , ordre 8t froideur. Plus tard , il Ta répété dans les mêmes termes , en y ajoutant chaque fois que , s'il n'eût pas été arrêté , il aurait continué le cours de ses meurtres par Monseigneur le duc d'Angoulême, Monsieur, et le Roi lui-même.
Par suite de la procédure dirigée contre lui , Louvel a été mis en état de mandat d'arrêt. Plusieurs individus ont élu compromis, comme
(95) ajam appelé sur eux , par leur coaduite coupable ou indiscrète, le soupçon de complicité. De ces individus, cinq, Androphile Mauvais, exlieutenant, fraîchement revenu du Texas ; François Thomas, fourrier de la légion des Vosges j Jean-Baptiste Bourdin, tailleur d'habilsà Rouen; Charles Molus , tisseur à Epéhy j et Alexis Duval , sous-ofticier , première compagnie sédenlaire , à Châlons-sur-Marne , sont également en état de mandat de dépôt. Douze autres ont été frappés de mandats d'araeoer , qui ont été suivis presque immédiatement de leur mise en liberté. Ces inculpés sont : Jean-François Dubois , traiteur à Paris ; Marie-Joséphine Lecomte , sa femme; Réné-Jacques Juglet , tailleur à Moulins , près Mortagne ; Edme-Jean- François Giroux , ex-gendarme à Pontoise ; Pierre- Joseph Guillet , maréchal de camp ; Jacques Bernard , écrivain public à Versailles; Jean-François Hacqueville , jardinier à Genlilly ; Pierre Hamelot , propriétaire à Tours ; Emmery Pinat , cabarclier à Pacy-sur-Eure ; Jean-Baptiste Vincent, confiseur à Paris; Pierre Toutin , dit l'Eveillé j terrassier à Saint-Cjr, près d'Orléans , et Layet , ancien négociant. Enfîn un autre encore, le nommé Marin, boucher à Manies , a été l'objet d'un mandai d'à-
(94) mener qui n'a pu être suivi d'exécution, parce que Marin n'a pas été trouvé. Il s'agira donc cJe statuer sur le sort de ces divers individus. Les faits qui leur sont personnels se produiront tout naturellement dans l'exposé que le soussigné se propose de faire , en dépouillant , l'une après l'autre , chacune des dénonciations qui soni devenuesautant d'élémensde l'instruction. A fur et à mesure quéces faits se présenteront , il en tirera pour ou contre les inculpés les inductions convenables. Dubois et sa femme ont été frappés par le procureur du Roi de Paris , procédant en cas de flagrant délit , peu d'heures après le meurtre commis, d'un mandat d'amener, à cause de la charge très-inquiétante, au premier aspect, laquelle résultait de ce qu'ils étaient les deux dernières personnes que Louvel eut vues avant de corametire son crime. Rien depuis ne s'étant produit contre eux , et tout au contraire , ayant donné bonne idée de leur conduite, aucun rapport particulier ne sera fait contre eux , et le soussigné annonce, dès ce moment , qu'il est d'avis qu'il n'y a lieu à suivre contre eux.
L'examen doit donc désormais porter exclusivement sur Louvel et sur les inculpés autres que Dubois et sa femme.
•(95) De Louvel, dahord.
Après l'exposé ci-dessus , il y a sûrement peu de choses à ajoiilcr sur Louvel.
Le forfait est constant.
Le coupable est connu.
Non seulement il ne débat aucunes preuves, mais il y ajoute par ses aveux.
IVon seulement il avoue son crime, mais il en fait trophée. Il en raconte les détails avec complaisance. 11 n'éprouve qu'un regret, celui de n'avoir pas coniinué le cours de ses inassa«cres. 11 a la franchise féroce de proclamer qu'il ne fuyait pas pour se sauver, qu'il fuyait pour tuer encore, et que s'il n'avait pas été arrêté, il aurait précipité le frère sur le frère, le père sur les enfans, l'auguste chef de la famille sur la famille toute entière.
Et le monstre ne se contente pas de confesser cette horrible soif qui le dévore du sang d'une des premières races du monde : il en fait parade comme d'une vertu ! Il ose en appeler à l'histoire à venir, comme s'il pouvait exister un peuple et un siècle où un lâche assassin ne fût pas toujours couvert de l'exécration des hommes! Il invoque, dans l'histoire
(96)du passé, les Romains et Briiius, comme s'il pouvait y avoir rien de commun entre les héros qui surmontent la nature , et les brigands qui roulragenl!
Tout , à son égard , n'est donc que trop prouvé : et s'il ne s'agissait que de l'opinion qui doit être exprimée sur son compte , peu de mots auraient suffi , et la tâche du soussigné serait remplie.
Louvel est coupable.
Il ne peut échapper à la mise en accusation.
Mais son crime fait naître d'autres questions d'une.gravité extrême, soit par rapport aux devoirs des magistrats, soit par rapport à l'intérêt de la société , soit enfin par rapport aux autres inculpés.
Des inculpés autres que Loui>el.
Louvel a-t-il des complices ?
S'il en a, quels sont-ils?
Dans tous les cas , quels ont été ses motifs?
Enfin quels ont été ses instigateurs?
Chacune de ces questions va être examinée successivement par le soussigné, et successivement résolue par lui , selon ses lumières et selon les documens qui sortent de la procédure.
(97 ) Louvel a-t-il des complices?
Si on s'en rapportait à lui pour décider ceU^ question , elle serait décidée négativement.
V Je suis tout seul , a-t-il répété sans cesse avec obstination. Je n'ai ni complices ni confidens. Je ne fréquente personne. Je savais que ma tête devait tomber. J'ai conspiré seul.
« A Fontainebleau je n'ai vu personne. .
« A l'île d'Elbe, ni ailleurs, je n'ai confié mon projet à personne. Je craignais que mes idées d'effervescence ne se modifiassent à la longue. Je n'en parlais pas pour tâcher de les éteindre. Dans ce cas , des confidences m'auraient fait du tort.
K Napoléon ne m'a jamais parlé dans l'ile d'Elbe.
« Je suis seul auteur et seul exécuteur démon action. Cela peut paraître étonnant; mais, encore une fois, je suis tout seul.
« Je n'ai pas de complices , et je tenais à n'avoir nulles relations , parce que j'ai voulu réussir, et que je n'ai pas voulu m'çxposer au sort de tant de gens qui ont perdu la tête sans avoir réussi. Et en effet, peu s'en est fallu que je ne m'échappasse.
V Mon action est de moi seul, »
11 n'a pas varie un seul instant dans cette ferme résolution de dénier d'avoir des confidens et des complices.
La plus forte, la plus imposante de toutes les épreuves même a été tentée. Les nécessités de la procédure et du constat du corps du délit ont force la justice à mettre l'assassin en présence du corps de la victime, malgré l'espèce de profanation qu'entraînait un tel rapprochement.
On avait pu espérer du moins qu'à l'aspect de ce sang qui coulait encore pour crier vengeance au ciel, le remords se ferait entendre au fond de l'âme du bourreau. Le voile qui couvrait ce flanc déchiré a été levé pour livreraux regards de Louvel tout le spectacle de son crime. « Reconnaissez-vous cette blessure? lui dit le magisirat. — »^Oui, Monsieur, a répondii Louvel sans détourner les yeux. — Eh bien, a repris avec solennité le juge, au nom d'un Prince qui , jusqu'au dernier soupir, n'a cesse d'implorer du Roi l'a grAce de son meurtrier, je vous interpelle de déclarer quels sont vos complices. »
« Je n'en ai aucun , • a répliqué froidement cl laconiquement Louvel. .Ni alors ni depuis
( 99 ) onn'apurien obtenir déplus de liiisur ce point. A côte de Loiivel , qui déniait d'avoir des complices, la clameur publique s'élevait de toutes parts pour affirmer qu'il en avait. Aussitôt après cette grande catastrophe , mille bruits circulèrent tendant tous à prouver que beaucoup de complices s'étaient décèles euxmêmes. Si l'on devait ajouter foi à ces bruits , à Paris , dans les provinces , jusqu'au fond des villages, sur les routes et dans les voitures publiques, avant l'événement, plusieurs bouches l'avaient proclamé. Souvent, disait - on , le Prince avait été averti. Plusieurs fois, avant fe coup qui avait obtenu un si cruel succès, d'autres tentatives avaient échoué. De Boitleaux, de Rheims, d'autres villes encore, de Londres aussi, on avait écrit à Paris, bien antérieurement au funeste i5 février, pour savoir si le duc de Ikîrry était tué. Sur les routes de Picardie, .le bruit en était semé depuis long-temps. ATours, à Monagne, au Havre, à Orléans, à Lyon, à Cusset, à Bruxelles, à Châlons, à Avignon , à Vitry près Paris, à Gap, à Avranches , à Montpellier , à Hambourg , à Casaubon , à Mayenne, on disait, dans le courant de janvier, que le duc de Berry n'existait plus. On le disait aussi dans d'autres villes de France ,
après le i3 février, mais avant que le courrier \e plus diligent eût pu y arriver. A Paris, le jour même du meurtre, avant qu'il fût commis, et dès le matin , des voix prophétiques avaient annoncé que la journée ne s'écoulerait pas sans qu'on eût répandu un sang auguste. Dans un spectacle, le soir, un inconnu s'était écrié qu'il y aurait une grande victime. Un autre confident du crime avait annoncé dans la journée, avec une atroce ironie, qu'il y aurait un beau bal à rOpéra. Un troisième indiscret , toujours le dimanche, au bal de l'Odéon, avant l'heure fatale où le coup avait été porté, avait reproché, avec une joie mal dissimulée, qu'on dansait à rOdéon pendant qu'on égorgeait à l'Opéra.En apprenant cette mort,àParis,un portier en était devenu fou, apparemment de remords. Un autre homme, plusieurs mois auparavant, avait été trouvé mutilé au bois de Boulogne, et avant d'expirer, il avait déclaré qu'ainsi l'avaient traité ses complices, irrités de ce qu'après leur avoir promis de tuer M. le duc de Berry, il leur avait manqué de parole. D'autres personnes avaient été arrêtées dans Paris par des gens qu'avait trompés leur ressemblance avec l'assassin , et qui leur avaient demandé s'ils en finiraient bientôt avec le duc de Berry.
(io. ) Ëref, ia commission de la Cour des Pairs n'e* tait pas encore formée , et déjà les documens affluaient de toutes parts pour éclairer sa justice et provoquer ses recherches.
C'était son devoir de procédef avec scrupule à l*invesiigaiion de toutes les circonstances grandes ou petites , de tous les faits plus ou moins vraisemblables qui parvenaient à sa connaissance , de les approfondir et de les vérifier. Ce devoir lui éiait imposé, moins encore par son dévoûmeni à une auguste familiô dont les affections sont si douloureusement intéressées dans ce triste procès , quoique ce sentiment eût suffi à lui seul pour exciter son zèle , que par le besoin de sauver la société entière et toutes les familles de la catastrophe dont les menacent toujours ces grands attentats contré le trône , c'est-à-dire contre la première des bases de leur existence. Ce devoir, la commission de la Cour des Pairs l'a rempli sans appareil et sans bruit, mais avec une sollicitude infatigable.
Trois mois y ont été employés sans divertir à d'autres travaux , si ce n'est ceux qui ont été arrachés à l'affaire par quelque impérieuse nécessité , circousianciellement plus urgente.
Plus de cinquante commissions ont été de-*
livrées pour recueillir sur chaque point du royaume , quelque reculé qu'il fût , toutes les notions qu'on y annonçait.
La commission à entendu , par elle ou ses délégués, au-delà de douze cents témoins.
Dix-huit inculpés , dont cinq seulement sont restés dans les liens d'un mandat de dépôt, ont été interrogés.
Toutes ces instructions se^ sont faites sans une seule exception, ou, pour mieux dire, à une exception unique près , par MM. les deux Pairs commissaires, auxiliaires de M. le chancelier, simultanément; et M. le chancelier luimènae a été présent, toujours de sa personne , à tous les actes de ces instructions, à moins qu'il ne leur ait été enlevé, ce qui a été trèsrare , par la première de ses fonctions, la présidence de la Chambre des Pairs.
Des séances de sept, huit et neuf heures y ont clé fréquemment consacrées, et les journées tout entières y auraient été employées , si la commission n'avait eu besoin de remplir ses soirées par l'examen des documens survenant à toutes les heures, et par la méditation des voies à prendre le lendemain ou les jours suivans, pour en tirer le parti que demandait l'intérct de la justice cl de la vérité.
( ïo5 )
Ce n'est pas pour faire ressortir l'importance des travaux de la commission que le soussigné en indique ici sommairement la série. Mais le public a pu éprouver quelque impatience de voir relarder de quinze semaines le jugement d'un procès si clair quant à l'individu principal qui y figure. La Cour des Pairs aussi , dont c'est le droit de tout savoir, peut désirer qu'il lui soit rendu compte de l'emploi du temps consacré à compléter l'instruction.
Ce premier compte, le voilà rendu.
Le soussigné passe à présent au compte bien autrement essentiel de ce qu'a produit l'instruction sur chacun de ces bruits ou de ces faits sur lesquels a dû s'établir le travail de la commission, et qui tous, en en exceptant pourtant ceux que leur insignifiance absolue ou l'entier déniiment même d'indication rendaient impossibles à vérifier, ont été minutieusement scrutés, pour déterminer, avec une pleine sécurité, l'opinion définitive qu'on en doit prendre.
Ils doivent être divisés , pour plus d'ordre dans le compte rendu, en cinq classes.
Première classe. Les faits faux et détruits ou par l'instruction ou par le loyal démenti que se sont donné leurs propres auteurs lors-
qu'ils ont été appelés en justice, ou enfin par leur palpable absurdité.
Seconde classe. Les faits vrais en partie, mais altérés , dénaturés, exagérés, tantôt par l'amour de l'extraordinaire, tantôt par le jeu d'une imagination active , et surtout par cette disposition naturelle à presque tous les esprits, d'ajouter de bouche en bouche un mot ou une circonstance aux récits qui circulent entre un grand nombre de personnes.
Troisième classe. Les faits qui se rattachent à des propos odieux , à des joies féroces , pour employer l'expression énergique d'un noble Pair, à d'exécrables approbations qui ont pu et dû mettre un instant en inquiétude la jusiice sur les criminels auteurs qu'on en a trouvé coupables ( puisqu'en pareil cas , il est fort naturel d'aller chercher la complicité là où s'en trouve le détestable goût), mais qui pourtant n'ont pas constitué, en les examinant, la participation matérielle et légale à l'acte individuel de l'assassinat de M. le duc de Berry.
Quatricme classe. Les faits d'une grande gravité et analogues a ceux du procès , les faits qui se lient évidemment h une grande manœuvre, mais que le soussigné pourtant, en les appréciant , u cru être une autre niajiœuvre ,
un autre crime que l'assassinat de M. le duc de Berry, et qui ainsi ne tombaient pas sous l'autorité de son ministère, exclusivement appliqué à cette douloureuse affaire, ni même pour le moment sous l'autorité de la Cour, formée uniquement pour l'instruction de l'assassinat de M. le duc de Berry.
Cinquième classe. Enfin les faits présentés comme faits de complicité directe de cet assassinat.
C'est après que la Cour des Pairs aura prononcé sur la culpabilité de Louvel, que celte dernière classe de faits devra fixer principalement son attention 3 mais les autres pourtant doivent y être également soumises , soit parce que la Cour des Pairs ne peut être tenue dans l'ignorance du moindre détail de ce grand procèsj soit parce que si le ministère public s'était trompé , ou bien en passant trop légèrement sur certaines imputations, ou bien en les caractérisant autrement qu'elles ne doivent être caractérisées, elle aurait le droit de lui ordonner des supplémens d'instruction, et même de rappeler à sa haute juridiction ce que personne ne peut y soustraire^ soit enfin parce qu'y ayant eu sur certaines de ces imputations des mandats d'amensr qui imp. xjuent dans le procès
( ,o6 ) les individus qui en oni été atteints, il devient nécessaire de prononcer sur leur sort.
Le soussigné va donc commencer par faire passer rapidement sous les yeux de la Cour ceux de ces faits qui appartiennent à la pre»mière classe.
Il commence.
Un nommé Michel Gérard, ex militaire, âgé de vingt-neuf ans, forçat détenu au bagne de Lorient, avait écrit, dans le courant de décembre dernier, à plusieurs fonctionnaires, et notamment au ministre de l'iniérieiir, pour solliciter d'ctre transféré à Paris, attendu qu'il avait à faire d'importantes révélations, dont il n'annonçait pas l'espèce.
C'est une adresse très-familière aux condamnés, et surtout aux forçats, d'annoncer des révélations importantes, el d'y chercher un prétexte pour un transfèrement momentané, à l'occasion duquel ils espèrent se sauver. Aussi l'autorité est-elle justement en garde, dans l'intérêt deia société, contre l'eilort perpétuel que font des routiers de crimes pour recouvrer le pouvoir d'eu comniettre de nouveaux, et contre ces vieilles ruses qui ne sauraient plus en im- ])Oscr h ceux qui ont l'expérience de ce qui se passe dans les bagnes et dans les maisons de
détention. Il n'y a presque pas de semaine ou les prisonniers de Bicêtre ne demandent à révéler : et les révélations, qu'en trompant l'espoir des condamnés, on va recevoir dans leur prison, finissent presque toujours ou par nn refus de rien déclarer ou par des fables.
Dans cette occasion, l'autorité dut donc être portée à croire que Gérard ne voulait pas déclarer, mais voulait avoir un prétexte de sortir du bagne et de s'enfuir.
Cependant le ministre de l'intérieur renvoya les lettres de Gérard au sous-préfet de Lorient, pour qu'il fît venir Gérard, et reçût ses révélalions.
Le 10 février, Gérard fut mené devant le sous-préfet; il refusa de parler.
Le i6, il y fut amené une seconde fois; il refusa de parler. 11 dit qu'il ne parlerait qu*à Paris ^ car c'était surtout le voyage de Paris qu'il fallait. Enfin, dans cette séance, le souspréfet le pressa vivement d'écrire au moins au ministre ce qu'il voulait révéler.
^l se laissa vaincre, et écrivit; mais il écrivit pour piquer la curiosité du ministre, et non pour la satisfaire. Ainsi, en lui faisant trois révélations, dont l'une était, à ce qu'il assurait, un attentat médité contre la vie du ministre
luî-même, H s'en réserva deux, qu'il déclara ne vouloir pas écrire , et qu'il ne dirait qu'à Paris,
Depuis , Gérard a confessé que cette révélation prétendue d'un complot contre le ministre , était un mensonge qu'il faisait pour obtenir plus sûrement son transfèrement , et pour venir à Paris en faire une bien plus importante.
Ce n'est que le 18 février que s'est répandue à Lorient la funeste nouvelle de la mort de M. le duc de Berry.
Aussitôt qu'elle y a élé connue, Gérard n'a pas manqué de dire que c'était précisément la révélation qu'il voulait faire.
Il s'est donné la licence d'écrire à un personnage auguste, à qui il annonça qu'il pouvait donner dt^.s lumières, et sur le crime déjà commis et sur d'autres crimes médités.
L'ordre fut enfin donné d'amener Gérard devant la commission de la Cour.
Placé sous la surveillance d'un officier de gcndaruiçrie (le capitaine Marie), qui ne le perdit ])as de vue un seul instant, pendant la roule, il lui tint les propos les plus extraordinaires. A l'en croire, « si on l'avait fait venir ^ l^aris, le malheur ne serait pas arrivé; il sau-»
( ïOQ ) veraît du moins le reste de la famille. Il aurait dit au sous-préfet, dans l'audience que cet administrateur lui donnait, qu'il fallait qu'il le fît partir sur le champ en poste j que s'il partait à l'instant, il arriverait à Paris le i3 février avant deux heures, et qu Userait encore temps; qu'il s'agissait pour lui, sous-préfet, en déférant de bonne grâce à l'impatience de Gérard , d'une préfecture , tandis qu'il serait destitué s'il refusait. Lui , Gérard , n'avait pas voulu révéler ce secret à Lorient, parce qu'il craignait d'être assassiné au bagne. Il aimait les buonapartistes, mais il n'aimait ni les assassins ni les traîtres. »
Gérard a paru devant MM. les Pairs commissaires , et il a déclaré qu'au bagne , il avait fait connaissance avec un autre forçai appelé Boutié, qui en était sorti libéré, le i4 janvier dernier; qu'ils firent une liaison intime; que Boutié prit confiance en lui parce qu'il le croyait buonapartiste ; qu'il lui dit qu'il était en correspondance avec trois hommes qui devaient tuer les deux Princes frères, en commençant par M. le duc de Berry; qu'on laisserait sauver Monsieur et le Roi en Angleterre. « En effet, ajouta Gérard, j'ai vu entre les mains de Boutié une lettre dont j'ignore le
contenu, mais qui était signée des lettres ini- .lialçs A. L. ; et quand on apprit à Lorient que c'était Louvel qui était l'assassin, je n'ai plus doulé que ce ne fût lui qui eût écrit cette lettre h Bouiié. Je sais que l'auteur de la lettre disait à Boulié qu'il ferait son possible pour obtenir que ce dernier, quand il serait libéré, restât à Versailles ou bien à Paris. Celle libération, Boulié raiiendait impatiemment , parce que, me disait-il, le 8 ou le 9 janvier, il s'immortaliserait aussitôt. Je n'ai rien voulu dire au sous-pr^fet, parce qu'il est buonapariisie, et parce qu'on assassine au bagne les forçats qui font des révélations, même moins importantes. • Pu reste , Gérard , interrogé sur ce qu'il avait dit au Sious-préfet dans l'audience du 10 février, a nié lui avoir dit qu'il fallait qu*on le .,fit partir sur le champ pour Paris, et que s'il arrivait le i3 avant deux heures, il serait encore temps.
A l'instant même lui a été confronté le capitaine Marie, oflicier plein d'honneur et de bons scniluiens. Le capitaine Marie, en présence de M. le chancelier et de,MM. les Pairs, ^i^épété, avec force et simplicil^ç, sa déposi- ^Ûop. Le forÇûJl a persisté à soutenir qu*il n*a- .yait pa» dit au capitaine qu'il eût ainsi parlé
au sous-préfet, Gérard avait raison sans doute d'affirmer qu'il n'avait pas tenu ce langage aa sous-préfet ; mais d'après l'affirmaiion d'un homme d'honneur, opposée à celle de ce galérien, il n'est pas permis de douter qu'il s'était vanié, au capitaine Marie, de l'avoir tenu. Et par ce premier trait, on peut juger et de la facilité sPvec laquelle Gérard fait des romans, et de la confiance qu'il mérite dans ses récits.
Boulié lui a été confronté. Boutié lui a donné le démenti le plus formel sur toutes les parties de sa déclaration. 11 a expliqué comment Gérard avait pu être mené, indépendamment do son intérêt de se créer des occasions d'évasion, à le calomnier,, par une vieille haine née de ce que Boulié, qui avait obtenu de set* gardiens quelque confiance, avait e.xercé sur lui même, en qualité de paillot (surveillant 4© salle), une espèce de police dont il avait été mécontent. Du reste, Boutié a affirmé que, depuis plus d'un an avant qu'il fût parti du bagne, Gérard était détenu dans la salle des grands suspects, ce qui rendait impossible toute communication intime avec les autres forçats et avec Boutié, comme avec leurs autres camarades.
MM. les pairs ont envoyé une commission
à Lorient. On a entendu les surveillans du bagne.
Ils ont attesté que Gérard était un misérable, toujours occupé d'artifices pour nuire ou pour voler de l'argent ; que c'était le plus impudent coquin du bagne (en se servant de leurs termes )j qu'il prenait tous les noms, était capable de toutes les inventions ; qu'il portait une grande haine à Boutié , qui, de son côté , était un grand ivrogne et un grand libertin, mais dont pourtant on n'avait pas eu à se plaindre sous d'autres rapports , au bagne , pendant la durée de sa peine ; que Gérard en avait tant fait , que toute surveillance n'y pouvant plus rien , on avait fini par l'enfermer dans la salle des grands suspects; que là , les communications avec Boutié auraient été tout à fait difllciles.
En ajoutant à ces documens les observations personnelles qu'a pu faire le soussigné dans l'audition de Gérard et de Boutié, sur leur contenance , l'accent do leur controverse, leur physionomie, leurs explications et le ton de ces explications, il est resté convaincu que Gérard élait un scélérat efiVonté qui avait fabriqué un roman peut-être par haine pour un ancien camarade qu'il détestait; peut-être aussi
par l'espoir, s'il était assez habile pour en faire croire quelque chose , d'obtenir quelque commutation de peine -, peut-être enfin par la désir de se procurer des moyens d'évasion, ou plutôt par tous ces motifs réunis.
D'ailleurs toutes les invraisemblances sont venues s'ajouter aux autres raisons de juger pour démontrer que Gérard en impose.
11 n'est pas vraisemblable que Louvel fût allé choisir, dans les bagnes de Lorient, ua complice que sa détention même rendait inutile à ses projets.
Il n'est pas vraisemblable qu'il confiât à la poste des lettres adressées à un galérien, à qui il n'en parvenait pas une qui ne fût ouverte, et dans lesquelles pourtant il aurait explique son affreux dessein d'assassiner nos Princes j et cependant il n'a pas pu apprendre autrement son dessein à Boutié.
Il n'est pas vraisemblable qu'il eût signé de telles lettres des initiales de ses noms.
Il n'est pas vraisemblable que Gérard eût fait une grande alleuiion à ces initiales.
Il n'est pas vraisemblable que Boutié ait choisi pour son confident d'une correspondance pareille, Gérard, qui le haïssait.
Il n'est pas vraisemblable que Boutié eût violé
la clôture de la salle tles grands suspects pour aller, sans intérêt aucun , faire des révélations % Gérard , qui , liainc à part, ne pouvait ren*dre aucun service à son projet.
Il n'est pas vraisemblable que Gérard, instruit d'un pareil projet, ne se fût pas empressé de le communiquer à la première autorité la plus prochaiue, dans le légiliuie intérêt d'en être récompensé, au moins par une améliora- -lion de situation.
Il est inutile de dire que Louvel , interrogé, a déclaré ne pas connaître Boutié.
' Gérard est donc visiblement un imposteur. ' Le soussigné a cru que la raison , non moins que la justice, lui interdisait de donner plus de développement à une méprisable déuonciation.
Après Gérard, s'est présenté un autre forçat. C'est Georges Laurent Vatteville, ancien épicier, condamné pour faux en récidive, aux travaux forcés à perpétuité. Vatteville, qui n'était pas encore sorti de la Conciergerie de Rouen , et qui ne devait en sortir que pour être transféré au bagne, a écrit qu'il avait des révélations :\ faire. Traduit devant le procureur-général de la Gourde Houcn, il raconte ce qui suit :
« J'étais lié d'affaires avec Margot, serrurier et logeur de Rouen. J'ai vu chez lui le nommé Lowf'e/, en septembre 1816, à Rouen. Ce dernier était un sellier de cinq pieds deux pouces, ayant des yeux à fleur de tête , des cheveux châtains en quantité ordinaire. Je les voyais , Louvel et Margot , aller souvent ensemble au café, avec deux hommes à moi inconnus. Ils ne m'ont jamais invité à boire avec eux. Margot est mon débiteur. Il s'est enfui ban{|ueroutier en janvier 1817. J'ai couru après lui à Paris. Je l'ai rencontré. Il m'a mené au café Moniansier. Nous nous sommes retirés dans une chambre à l'écart. Louvel est survenu. Nous sommes entrés en arrangement.
Margot m'a payé 400 francs , sur lesquels même, pour compléter la somme, Louvel lui à fourni 120 à i5o francs. Je lui témoignai de l'inquiétude sur le solde de ma créance : Margot me disait de ràe rassurer. Louvel et lui buvaient beaucoup, mais je m'observais. Louvel eut besoin de sortir deux fois. Pendant ses absences , Margot , à qui je demandais toujours quels étaient ses moyens de me solder, finit par me dire qu'il en avait un immanqual)le j que lui et Louvel étaient chargés , par une personne qu'il me nomma , de luer le Roi ^t
(..6) les Princes j que celle personne leur avait ptOmis 200,000 francs j qu'incessamment elle leur donnerait un à-compte de 12 à i5,ooo francs , sur quoi il me paierait; qu'ils avaient déjà reçu 3,000 francs, d'oii provenaient les 4^0 fr. qu'il venait de me remettre. Louvel rentra. Margot lui dit qu'il venait de me tout confier. Ils burent encore, m'invitèrent à souper, c«3 que je refusai, et s'en allèrent. Le lendemain, ils élaient de très-grand matin dans ma cham-' bre, très-consternés de la confidence qu'ils m'avaient faite , et n'ayant pas dormi de la nuit. Je les rassurai , et leur promis le secret s'ils me payaient. Je ne les ai pas revus depuis* J'ai été mis en prison pour mon affaire. Margot m'y a écrit trois lettres. Les deux premières étaient vagues, et ne contenaient que des promesses de me payer bientôt mon solde. La troisième s'expliquait irès-clairement sur le projet. Ils y disaient que M. le duc d'Angoulême allait venir à Rouen; que lui, Margot, et son compagnon se trouveraient sur la roule ; et qu'ils croyaient bien réussir. Ces lettres m'ont été prises, avec tout mon mobilier, par Duclos, l'oncle de ma femme; il me les retient. La dernière contenait aussi le nom du personnage qui soudoyait Louvel et Margot. »
Il était tout simple que M. le procureurgénéral de Rouen pressât Vatteville de déclarer le nom de ce personnage qui soudoyait des assassins. C'était son secret, a dit Vatteville. Il ne dirait le nom de ce personnage qu'à Paris, et qu'au ministre de la justice. Quelque suspecte que fût cette dénonciation , et quoiqu'il fût facile de conjecturer que c'était probablement un mensonge dont le but étoit de procurer à son auteur, dans un voyage à Paris, avant d'aller au bagne , une chance d'évasion de plus, ]a commission d'instruction a délégué un juge de Rouen pour entendre Vatteville et tous lémoins. Cette procédure a été faite. Vatteville a répété son récit, mais en s'obatinant toujours à ne dire qu'à Paris le nom du provocateur des deux assassins. Sa femme , de qui il affirmait avoir reçu , dans sa prison , les trois lettres de Margot, a assuré qu'elle ne Tui eu avait apporté aucune. Duclos a représenté tons les papiers qui étaient dans le mobilier appartenant à Vatteville, et dont il avait pris possession , et les lettres ne s'y sont pas trouvées , quoiqu'assurément Duclos n'eût nul intérêt de les cacher , lorsque surtout il paraît être fort irrité contre Vatteville.
Enfin Vatteville a été conduit à Paris, devant
la commission. Là, sous peine de se proclamer lui-même un faux témoin , il a bien fallu prononcer le nom mystérieux. C'est celui de M. Lepellelier de Saint- Fargeau , dont il ignore le prénom , mais qui a des possessions dans le pays de Caux. C'est de M. Lepelletier deSaint-Fargeau, queMargotet Louvel lui ont dit tenir et la promesse de aoo,ooo francs, sous la condition de tuer le Roi et les Princes , et l'à-compte de 3,ooo, dont partie avait servi à payer à Vatteville ses 400 francs, et la promesse d'un à-compte prochain de laà i5,ooof., dans lequel Margot trouverait les moyens de solderVatieville. C'est le nom de Lepelletier de Saint-Fargeau qui était écrit dans la dernière lettre qu'on devait trouver chez Duclos. Margot a disparu depuis sa faillite; on n'a pas pu le retrouver. Le bon sens indique encore cette fois que le récit* de Vatteville est un tissu de mensonges. L'indignilé du dénonciateur en est déjà une première preuve. Son silence, pendant trois ans, en est une seconde. Luimême, il serait bien criminel d'avoir connu un tel projet, de ne l'avoir pas révélé pendant trois ans, et de n'en avoir 'eufin parlé quç quand ce projet avait éié si cruellement exécuté. Lo démcuii que lui douuc sa fciuiue ea
(>'9) est une troisième. Il assurait que c'était elle qui lui avait remis les trois lettres; elle assure qu'elle ne lui en a remis aucune. Une quatrième se tire d'un autre démenti que lui donne Duclos relativement à ces trois lettres. Duclos assure qu'il ne les a pas , et il faut l'en croire ; Duclos n'a nul intérêt à les cacher, puisque ce n'est pas lui qui était dans la confidence; Duclos aurait au contraire un intérêt de malveillance à les produire, puisqu'il n'aime pas Vateville, et que, dans la vérité, si elles existaient, elles pourraient compromettre celui-ci. Une cinquième preuve du mensonge de Vatteville , c'est l'impossibilité morale que Margot et Louvel lui aient fait une pareille confidence sans un autre intérêt que de lui donner de la confiance pour le recouvrement de sa créance, sur le paiement de laquelle , au contraire , une telle confidence était bien propre à l'alarmer, puisque les misérables qui la lui faisaient, offraient en perspective l'écliafaud, auquel ils ne pouvaient échapper, comme une bonne caution. Ajoutez que le signalement de Louvel est tofit le contraire du signalement réel. Vatleville dit que Louvel a les yeux à fleur de lêie : Louvel les a très-caves. Vattevilledit que Louvel a une chevelure fournie comn^e tout le
monde : Louvel au contraire est notablement chauve. Enfin Valteville assure que Louvel a passé, en septembre 1816, un mois entier à Rouen , chez Margot. Ce fait est de toute fausseté. Tous les témoignages des gens d'écurie s'accordent à prouver que, depuis le 8 avril 1816 jusqu'au jour de l'assassinat, il n'j a eu nulle interruption de résidence de Louvel à Paris de plus de deux ou trois jours. Le livre des paiemens de La Bouzelle le prouve également. Vattevillement^ Valteville ne peut être cru. Ce serait manquer de sens non moins que de justice, de poursuivre personne sur la parole d'un sujet aussi indigne de confiance. Le soussigné n'a pas cru devoir requérir d'ultérieures recherches.
Voici un troisième révélateur qui n'est pas plus digne de foi : c'est le galérien Papet. Papot, aussi forçat de Toulon , veut voyager. 11 a écrit à M. le procureur -général de Grenoble pour lui faire des révélations importantes sur la mort de M. le duc de Berry. Il en connaissait, dit-il, le projet depuis juillet 1817. Il avait ouï prononcer des paroles fort inquiéianies par une personne élevée en dignité dans le dé-^ partcmcnt de l'Isère. Il avait, de plus, des révélations à faire sur un complot contre le Roi;
mais 11 exigeait, comme préalable nécessaire, qu'on le transférât du bagne. Il a été transféré à Grenoble par les ordres du ministre de la justice. La commission d'instruction a délégué le juge de Grenoble pour l'entendre. La procédure qui a dû y être faite n'est })as encore parvenue au soussigné : mais en considérant quel est le personnage qui annonce ces grandes révélations, et qu'il y a , selon toutes les probiliiés , peu de lumières à en espérer, la commission d'instruction a cru que le jugement du procès ne devait pas en être retardé , sauf à continuer cette branche de procédure à part , si , contre toute probabilité, on découvrait par la suite qu'elle en valut la peine.
Un autre homme à peu près de même espèce, Pierre Domaing, retenu dans les prisons d'Agen, pour accusation de vol, a annoncé an préfet qu'il voulait faire des révélations. Le préfet l'a fait venir dans son cabinet. H y a dit en gros que des seigneurs, c'est la terme dont il-s'cst servi, lui avaient proposé à Montauban d'entrer dans un complot contre la vie de M. le duc de Berry, mais il ne veut rien dire qu'à Paris. Une commission a été adressée au juge d'instruction d'Agen. Ce prisonnier a paru devant lui. Il ne dira rien qu'àParis, a été toute
ga réponse aux questions qui lui ont été faites, sans daigner du reste expliquer au juge les nioiifs de son refus de répQndre à Agen. Cet homme a été condamné déjà à trois ans d'emprisonnement pour propos séditieux. Cette fois il est dans les mains de la justice pour un vol d'église. Le soussigné est resté convaincu que Domaing ne dit rien, parce qu'il ne sait rien, et que ce qu'il veut, c'est faire le vo)'age d'Agen à Paris pour se sauver s'il le peut dans la roule. Son transfèrement n'a été ni requis ni ordonné.
Un quatrième forçat , et celui-ci est de Brest, \c noxnxxié jindrè - Antoine Bardoiia:, condamné aux travaux forcés à perpétuité , a demandé à être entendu. Le sous-préfet de Brest s'est transporté au bagne. Bardoux a paru devant lui , et n'a fait aucunes conditions. 11 a raconté que pendant qu'il était dans la prison de Soissons , avec un nommé Guillaiinie , celui-ci lui avjait dit , ainsi qu'à sa femme , qu'im milord anglais lui avait promis de faii^ sa fortune s'il voulait faire périr le Roi ; que lui , Guillaume , avait pour cela plusieurs moyens, comme une machine infetnulc ou une ospingolle qu'on pourrait placer sous la loge de S. M. , au spectacle j quel'Anglais lui avait déjà
donné de Targent , et qu'il en donnerait aussi à Bardoux , s'il voulait se mettre du complot. On est allé aux informations : il est très-vrai qu'il y a eu, dans le même temps que Bardoux, un nommé Guillaume , dans les prisons de Soissons , et Guillaume a été même condamné à un an de prison. Depuis , il a disparu de son pays. On a cherché la femme Bardoux, en présence de qui , disait-on , la conversation avait eu lieu , dans l'espérance que , plus honnête peut-être que son mari , elle pourrait fixer les incertitudes de la justice snr ce qu'on devait croire des assertions de celui-ci ; elle s'était retirée à Paris. On l'y a cherchée vainement. On ne sait ce qu'elle est devenue. Ce témoignage, au reste, estpeuregrettableàce qu'il paraît. Cette femme avait été mise en prison en même temps que son mari , ce qui n'est pas bien rassurant sur sa moralité. Le soussigné a pensé que , soit à cause de la disparution de Guillaume, contre qui, d'ailleurs, il ne s'élèverait aucune autre preuve que la déclaration d'un forçat, soit à cause de l'indignité du dénonciateur , soit à cause de l'invraisemblance de l'accusation , il n'y avait rien à faire sur les déclarations de Bardoux.
Les détenus de Bicêtre ont aussi voulu fixer
les regards de la Cour des Pairs. Cinq d'entre eux ont demandé à èire entendus ; ce sont : Sylvain - François Reynaud , condamné à dix ans de réclusion , Denis Vaillant d'Hautcouri , Pierre-Denis Leraut , Auguste Viel , condamnés à la même peine j et enfin Bernard-Philippe Baudouin , •condamné pour faux à douze ans de travaux forcés.
Leraut n'a même point paru devant la commission d'instruction. Gérard et Boulié, l'un encore forçat, Tautreforçatlibéré, mais trouvé hors des limites du lieu qui lui était assigné pour sa surveillance, avaient clé déposés à Bicêlre. Bicêtre, très-probablement, est devenu le théâtre d'une intrigue nouvelle du premier contre le deuxième. Gérard a imaginé de s'entendre avec Leraut, que les surveillans de Bicêlre assurent être un des plus mauvais sujets de celte maison, pour faire écrire , par ce dernier , une lettre qui portait que Boutié lui avait confessé que ce qu'avait dit Gérard était vrai. La Cour se rappellera tout ce qui a élé dit plus haut sur les impostures de Gérard , et sans doute elle sera convaincue , comme l'a été le soussigné , que c'est un nouvel artifice de (iérard.
Baudouin a élé entendu. 11 a fait des révélaiions, vraies ou fausses, sur plusieurs autres
( "5) affaires. Il n'a rieif^it qui fût relatif au procès actuel.
On a ésjaleraent entendu Levaillant. Levaitlant , soit vérité , soit imposture , a déposé d'une conspiration que lui auraient confiée , pendant (Mi'il était en prison à la Force , trois autres prisonniers , et d'un propos atroce qui lui aurait été tenu à Sainte - Pélagie , aussi par un prisonnier , à propos de la mort de M. le duc d'Enghien. Tout condamnables que seraient ces actes diWb , s'ils ont existé , et si l'on pouvait ajouter foi à la déclaration isolée de Levaillant, ils seraient étrangers au procès. Le soussigné n'a pas dû pousser , à cet égardli^ l'instruction plus avant.
Il en faut dire autant de la déclaration de Viel.Viel, en 1816, aurait vu tomber de la poche d'un individu qu'il ne connaît pas , un stylet, dans un couloir de l'Opéra, un jour que le Roi assistait à ce spectacle. Un renseignement si fugitif, fût-il vrai, et eût-il eu plus de connexilé avec la présente afi'aire, n'eût pas engendré plus d'instruction qu'il n'en a été fait.
Enfin Reynaud seul a déposé des faits qui seraient directs au procès. Si on l'en croyait, en août 181 5, il aurait rencontré au café Militaire, dans la société de deux ou troisolFicleri
( "6) en retraite qu'il nomme, un certain Loutel, qu'il ne connaissait pas. Ce Louvel avait cinq pieds cinq pouces, des cheveux bruns, le verbe vif. Il était pâle, grêle et maigre. Il était ivre. Ce Louvel leur dit à tous que le duc de Berry lui passerait par les mains, ajoutant j^e lui en veux; je lui en veux. Il a rencontré deux ou trois fois Louvel depuis. Il impute aussi à l'un des trois hommes dans la société desquels il l'avait vu, d'avoir dit un jour devant lui témoin , et en l'absence déPLouvel , qu'il fallait s'emparer du boulanger de la Cour, et empoisonner le pain pour se défaire à la fois de toute ^famille royale.
Tout respire le mensonge dans cette déclaration. Le signalement même ne se rapporte pas dans son trait principal à l'individu ; car Louvel est petit, et sa taille est à peine de cinq pieds un à deux pouces , tandis que Reynaud en donne une de cinq pieds cinq pouces à son Louvel. D'après tout ce qui est présentement connu, il y a une contradiction pareille dans le moral du Louvel du procès et du Louvel de Reynaud. Reynaud assure que le sien, en prononçant ers paroles si indiscrètes devant un étranger qu'il voyait pour la première fois, el qu'il ne connaissait pus : Le duc
( >=7 ) de Berry passera par mes mains; ajoiuaît : Je lui en t^eux ; je lui en veux. Loiivel, au contraire, s'est fait une gloire féroce de déclarer qu'il n'avait nulle raison d'eu vouloir à Mgr. le duc de Berry, et qu'il n'avait clé ma dans son abominable action par aucune cause de haine. Reynaud ment donc comme tous les autres dans ses déclarations.
La prison de Sainte-Pélagie a fourni aussi son révélateur. Celui-ci ne s'est pas oflért à découvert pour déclarer. Il a eu recours à une machine, que sa mauvaise cervelle lui a fait considérer comme ingénieuse et comme propre à donner plus de crédit à ce qu'il dirait. Mais avant de parler de la madiine, il faut donner une idée de la moralité de son auteur.
Cet auteur, Louis Bergon , a long- temps servi. Il fut fait prisonnier dans la campagne de Russie.
Revenu en France dans le courant de 1816, et n'ayant nulle ressource , sa route le conduisit à Melun, où il séjourna un jour. De Melun, il se rendit à Corbeil. Soit que la route l'eût fatigué, soit que pour obtenir un asile, il feignit d'être incommodé dans cette dernière ville , il fut reçu un jour ou deux à l'hôpital. Le souspréfet fut averti que Bergon avait quelque chose
C "8) d'important à lui dire. 11 se transporta à l'hospice. Bergon lui fit une déclaration dont voici la substance.
« Arrivé à Melun le 19 décembre 1816 au soir, il avait été logé par billet à l'hôtel du Panier-Fleuri. Un gendarme y vint bientôt lui ordonner de le suivre. Bergon obéit. En niellant le pied dans la rue, il se trouva vis-àvis d'un monsieur bien mis, qi^ii lui prit la main en usant d'un toucher de ralliement. II suivit le gendarme et le monsieur. Tous les deux le conduisirent dans une maison de Melun, où il y avait une tour. La tour l'effraya beaucoup. On le fit monter par un escalier en spirale dans une pièce où il trouva trente à trentesix hommes , la plupart militaires , plusieurs décorés , l'un d'eux même ayant une plaque et de grands cordons , l'un bleu et l'autre rouge. 11 y avait bien cinq à six généraux. Bergon nommait l'un de ceux-là. C'était le seul dont il connût le nom. On l'aboucha avec un capitaine qui avait été condamné à mortj puis on le présenta à un homme qui ressemblait à Buonaparte , dont il paraissait vouloir jouer le rôle. Bergon fut interrogé sur ses projets. Il annonça l'intention d'entrer dans la garde du Roi. On l'en dissuada. On lui dit que Buonaparlo était
( 129 ) débarqué à LivOiirne; qu'il fallait le servir^; que s'il voulait faire ce qu'on lui dirait , on lui donnerait beaucoup d'argent. Il résistait : ou lui fit boire des vins de Malaga , de Bordeaux , d'Alicante. Le lendemain , le même monsieur de la veille le conduisit une seconde fois dans le même lieu. Il y avait moins de monde. On lui renouvela les exlioriations de la veille pour ne pas servir le Roi. Enfin ce monsieur lui donna ciuq francs , et l'engagea à revenir à Melun avec ceux qu'il pourrait recruter. Bergon prit la plus mauvaise opinion de tous ces hommes , s'enfuit le lendemain matin de Melun , en regardant s'il n'était pas suivi , et entra de frayeur à l'hospice de Corbeil. »
Ce récit sentait le mensonge : néanmoins comme Bergon en affirmait avec force la vérité, indiquait le lieu de la réunion , et nommait une personne , l'autorité crut devoir approfondir cette affaire. Bergon revint à Melun , avec un gendarme déguisé. Il retourna dans la maison où , dit-il , il avait été. Le nommé Parque tenait cette maison. Bergon , dans un supplément de déclaration qu'il fit devant le préfet de Seine-et-Marne , prétendit que Parque lui avait dit qu'il se pressait trop de revenir ; que ces messieurs étaient coniens de son zèle ; et
( i5o) qu*on lui écrirait à Versailles*, où il disait devoir se rendre , une lettre pour l'aboucher avec un officier à demi-solde appelé Grenier.
Telle fut la version, toute la version que Bergon livra alors à ceux qui l'interrogèrent successivement.
Un trait n'échappera point à la Cour : c'est que dans cette version , Bergon se peint comme un homme tout-à-fait opposé d'opinions et de seniimens aux conspirateurs de la réunion , au point même qu'il s'enfuit de Melun de frayeur, et en se retournant pour voir si on le poursuivait.
Celle singulière déclaration fut renvoyée à la justice.
La cour prévôtale de Seine-et-Marne instruisit.
Bergon répéta ses déclarations, en y ajoutant seulement , et cela est remarquable , qu'il ne connaissait pas Grenier; qu'on ne lui avait pas dit d'aller le trouver ;' qu'au contraire c'était lui , Beigon , qui avait donné son adresse , pour que Grenier pût venir le trouver à Versailles.
Beaucoup de témoins furent entendus.
Bref, il fut prouvé que Bergon en avait imposé y
Que le jour où il prétendait que trente à à trente-six personnes s'étaient réunies dans la maison qu'il indiquait , il n'en était pas venu une seule ;
Que l'officier -général qu'il avait nommé comme ayant assisté à celle réunion , n'était pas même à Melun ce jour-là ;
Et que c'était tout à la fois , et une petite vengeance que Bergon avait voulu exercer contre cet officier-général , qui l'avait mal reçu , et une ressource qu'il s'était créée pour se faire nourrir quelque temps.
Sa dénonciation fut reconnue et déclarée calomnieuse par la Cour prévôtale.
Tous les inculpés furent renvoyés.
Bergon fut poursuivi à son tour pour avoir «emé des nouvelles alarmantes.
Il fut condamné à deux ans d'emprisonnement.
Bergon subit sa peine.
Elle expira. Il retourna à Versailles , lieu de sa naissance.
l-à , quinze jours seulement après être sorti de prison , il fut arrêté une seconde fois. On ne lui connaissait aucun moyen d'existence ; cependant il faisait de la dépense. Toutes les
( '5î ) nuiis , ainsi qu'en déposèrent des femmes de mauvaise vie avec lesquelles il les passait , il se relevait vers deux heures du matin , pour aller , leur disait-il , à ses affaires sur la grande route. De jour , dans ce court intervalle de temps , il avait déjà commis le vol d'une montre. 11 fut poursuivi de nouveau pour ce crime, et il dut, sans doute , à l'évidence des preuves qui s'y rattachaient , d'être moins recherché sur l'emploi qu'il faisait des heures du milieu de la nuit, et sur ses promenades nocturnes.
Il fut condamné à cinq ans de prison.
C'était cette dernière peine qu'il subissait à Sainte-Pélagie, lorsque, dans l'espoir apparemment s'il réussissait à en imposer , d'obtenir sa liberté , il s'avisa de la machination dont le soussigné doit à présent rendre compte.
Un jeune et digne ecclésiastique s'est consacré dans cette prison , à porter des secours , des consolations et des conseils aux malheureux qui y sonircnfermés. Bergon a été , comme les autres , l'objet de sa sollicitude charitable. Cet ecclésiastique , un jour , a trouvé , sous ses pas , une lettre sans cachet , avec cette inscription :
( >âS )
J. M. Blanchard , concierge de la Coït-' ciergerie , à Paris.
« M. Blanchard , je vous prie de remettre la présente à Louvel, détenu chez vous.
« Signé Branche d'or. »
Cette lettre a été apportée à la Commission j voici ce qu'elle contenait :
« Je fais ce que je ne devrais pas faire , eu l'écrivant. Mon devoir m'y force cependant. Rappelle-toi des misères que j'ai essuyées pour toi et tes indignes complices, que tu tiens encore à couvert ( Son emprisonnement de deux ans). Tu viens de fi^irc ce que tu devais faire il y a trois ans. Tu viens de tremper tes mains dans le sang du meilleur des Princes. Je maudis le jour que je vous ai dénoncés , tas de brigands que vous êtes tous ! Vous avez démontré à la justice que j'étais cm calomniateur. Tu lie peux plus jouer ce rôle. Je suis encore dans la peine. La bonne conduite que je liens depuis que je suis séparé de toi (le vol de la montre et les promeiades nocturnes ) , me fait espérer (|Ue j'obtiendrai ma grâce de mon Roi. ( Voilà Iç but de l'invention. ) J'ai encore quatre ans fi subir : j'en sortirai. Je lâcherai de faire sau-
( i54 ) ter, à leur loiir, tous ceux que tu veux caclier. Je te réponds que je n'en manquerai pas un. J'ai eu quinze jours de liberté. Pourquoi n'être pas venu me demander raison de la dénonciation que j'ai faite contre tes maudits camarades? Ton fameux général , qui m'envoya droit à toi pour te seconder : je t'en conjure , dénonce-le tput de suite , ainsi que les autres. Je signe le nom que tu sais que je devais porter : signé Branche d'or. Tâche de mourir en bon chrétien. Reçois l'abbé A... , qui seul peut te réconcilier à Dieu. (C'était l'appât pour bien disposer l'estimable prêtre sur les pas de qui Bergon arrangeait de faire trouver la lettre. ) Je prouve que je suis revenu des erreurs des opinions , mais pour le bonheur de mon Roi , que j'aimerai, ainsi que dans le temps Napoléon. Je suis , en espérant que tu ne pourras pas mourir comme un lâche , sans dénoncer la canaille. >»
La commission , après avoir lu celle lettre , et malgré l'extrême défiance qu'elle en concevait, a fait chercher quel était ce Branche d'or. L'écriture ,*qui n'était pas du tout déguisée , en avait facilement fait connaître l'auteur. On a su tout de suite que c'était Bergon , et Bergon aurait été bien fâché qu'on ne le sût pas.
Berffon a donc été amené devant la commîssion. Déjà il avait été interrogé par un commissaire de police ; et en présence de ce commissaire, comme eH celle de la commission, il s'est efforcé de rattacber sa lettre à son histoire de Melun , à l'aide de quelques variantes nouvellement inventées , et qu'il a cru pouvoir inventer sans danger, parce que, dans la grossièreté de son ignorance , il supposait apparemment que la commission ne connaîtrait ni la procédure de Melun ni les déclarations qu'il y avait consignées.
En reprenant tout son roman d'alors , il y a ajouté seulement qu'il était allé à la réunion de Melim, et qu'il en était sorti avec la résolutioi^ de servir le parti qui s'y rassemblait, sans se souvenir que dans ses dépositions de Melun , il avait dit, au contraire , qu'il était si loin de partager leurs avis et leurs sefttimens, qu'il s'était enfui à Corbeil de frayeur , et en regardant derrière lui si on le poursuivait. Il y a ajouté encore (ce dont il n'avait pas dit un mot à Meiun) qu'il avait formé le projet de tuer les Princes dans la forêt de Fontainebleau , mais qu'il y fallait des hommes déterminés comme lui : éloge qu'il méritait, continue-t-il , attendu cjuil était décidé à tout/aire. Enfin , à
( .36 ) Melun , on lui avait dit qu'on l'abouclierait à Versailles , avec un officier à demi- solde qu'il ne connaissait pas , et qui s'appelait Grenier. Devant le commissaire Pleuriais et MM. les pairs , ce n'est plus cela : on lui avait dit qu'on l'aboucherait avec un individu auquel on donna un nom qu'il ne se rappelle plus, mais sous lequel il reconnut qu'on voulait lui parler de XiOuvel , quoiqu'on lui dît un autre nom. Or , comme on lui indiquait un attouchement de ralliement pour se faire reconnaître par lui , il dit : Oh ! si c'est Louvel, nous n'avons pas besoin de signe ensemble; je le connais. Il fmis-^ sait par dire que l'entrevue à Versailles n'avait pas eu lieu , et qu'il n'avait pas vu Louvel depuis. Quand il a été pressé de dire pourquoi il n'avait pas indiqué , à Melun, Louvel par son nom , il se contenta de répondre qu'il l'avait indiqué par le nom qu'on lui avait alors donné j misérable subleriugc qui , d'ailleurs , ne répondait pas à l'objection puisée dans sa déclasation formelle , faite devant la cour prévôtale , qu'il ne connaissait pas l'homme de Versailles avec qui on le menait en rapport. Bergon a été jugé par la cour ])révôii»le , avoir menti alors. Il ment encore aujourd'hui , el le soussigné ose croire que la Cour des Pairs ne s'étonnera pas
(»57) de ce que l'on n'a pas donné plus de développement à l'instruclion de cette dénonciation marquée au coin de l'indignité et de l'imposture habituelle de son auteur.
Après les déclarations de tous ces condamnés , se présente assez naturellement la discussion de celle de la femme Courtiol, sœur d'un homme condamné aux travaux forcés à perpétuité pour meurtre. Sa fable n'en cède de guère à celle de Bergon,
La femme Courtiol est du pays des merveilles judiciaires, l'Aveyron. Elle aimait beaucotip ce frère , que ses crimes ont envoyé au bagne , et il paraît qu'elle était digne de l'aimer. On dit du mal de ses mœurs ^ on en dit aussi de sa tête, sujette à se détraquer. Enfin elle a été condamnée à un an d'emprisonnement pour vol.
En août 1819, elle vint à Paris, pour solliciter la grâce de son frère. Elle s'adressa à MM. de Bonald et de Coussergues , députés de son département , pour en être protégée dans son recours. M. de Coussergues avait été juge dans le pourvoi en cassation; il éconduisitla femme Courtiol. Il voyait même avec déplaisir qu'elle vînt souvent dans sa maison se faufder parmi ses domestiques , parce qu'il n'avait pas bonne opinion d'elle. M. de
( ''S ) Bonald n'àvaii pas le motif de M. de Coas* sergues : on sait d'ailleurs que quand il s'agit de charité , il est toujours facile d'intéresser M. de Bonald.INeanmoinsM.de Bonald éprouva beaucoup de répugnance à se mêler d'une affaire dans laquelle le frère lui paraissait être au moins un mauvais sujet. Une autre personne recommanda la femme Courtiol à M. Allbert, et cette femme alla deux ou trois fois chez ce savant médecin , qui ne la connaissait pas du tout y qui ne prenait nul intérêt à elle , et qui ne portait , dans ce qui la concernait , que son instinct habituel de bienfaisance. M. Alibért , comme premier médecin de S. M. , a un a]|>-^ parlement aux Tuileries , au-dessus du corridor noir. Il est tlrès-possible que la femiftie Courtiol , quand eWe l'importunait pour qu'il la recommandât à M. le garde des sceaux , soit allée à cet apparteitient, et cela est même probable.
Quoi qu'il en soit, la grâce fut reTusée.
La femme Courtiol logeait ici , chez nit bottier de son pays , appelé Las Majoux. Elle y voyait quchfuefois un porteur d'eau appelé Crosse. 1V)us deux disent que (juand elle sut qu'elle n'oblicndrait rien , elle fil des scènes d'égarement d'esprit. Du reste , elle quitta Paris
( i39 ) à la fin de iSîg , sans avoir vu M. Alibert , «it sans avoir dii ni à Las Mayoux ni à Crosse , qu'il lui fut arrivé rien d'extraordinaire.
Cependant a eu lieu le cruel événement du i3 février dernier. La nouvelle en est arrivée dans l'Aveyron. Un des frères de la femme Courtiol est mort, lui laissant un legs de mille écus pour une de ses filles , et l'on assure que l'intention de la mère est de la conduire à Paris , pour l'y mettre en apprentissage.
La femme Courtiol a-t-elle pensé qu'en annonçant des révélations, elle pourrait être appelée pour le procès à. la Cour des Pairs, et qu'ainsi elle ferait le voyage de Paris, sans qu'il lui en coûtât rien ? Ou bien a-t-elle espéré qu'en faisant croire à sa découverte , elle obtiendrait peut-être la grâce de son frère ?
On n'en sait i'ien.
Ce qu*on sait , c'est qu'il a bientôt circulé dans l'Aveyron , à propos du malheur du 1 5 février , que lors de son voyage de Paris, la jCemme Courtiol avait ouï et vu dans le corridor noii* aux Tuileries , en allant chez M. Alibert, des choses bien extraordinaires, et qui tenaient à l'assassinat de M. le duc de Berry.
Le bruit en est parvenu jusqu'au soussigné et jusqu'à MM. les Pairs.
On a dû s'enquérir de ce qu'avait vu Iq femme Couriiol.
On s'en esl enquis.
L!ne counnission a élé adressée au juge d'Espalion, pour recevoir la déclaration de cette femme.
La iemme Couriiol a parlé,
Voici ce qu'elle a dit,
Quand il fut décidé qu'elle n'obtiendrait pas la giâcR de son frère , elle se disposa à partir de Paris Avant son dépari, elle voulut aller remercier M. Aliberi des soins qu'il avait pris.
Un soir, à neuf heures, dans les premiers jours de décembre 1819, elle se rendit aux Tuileries. Elle demanda M. Aliberi au suisse, qui lui dit qu'il rpni rerail tard. Elle monta dans le corridor OM est son appartement , et s'y promena en l'allendant. Elle avait déjà vu passer beaucoup de u»()ude dans ce corridor, lorsque tout à coup un individu maigre , brun , de taille ordinaire, et vê'u de bleu , parut à l'exirémité de la galerie (iu côié ()c la Seine. U vint droit h elle, lui demanda ce qu'elle faisait là , ei lui ordonna de sortir. Elle eut l'air d'obéir, mais ce fut pour faire le tour , et rentrer d;ms le corridor par le côlépar lequel lui-mcuuî il élnil venu. 11 y avait ^ peu près un quart d'heure qu'elle ciait dp tçx
tour , lorsqu'elle vit monter , par rescalier par lequel elle avait feint de se retirer , deux personnes; une troisième arriva du fond du corridor par l'escalier par lequel elle était rentrée. Alors elle se tapit sur les troisième et quatrième marches de l'escalier , en recouvrant sa coëffe de son tablier , pour être moins remarquée. Les trois personnes s'arrêtèrent vis-à-vis de l'escalier , et un colloque commença entre elles , à peu près en ces termes : « Je viens de chez toi; je ne t'y ai pas trouvé. — Ce n'est pas un miracle , puisque je n'y étais pas. » (On parla bas et interruption. ) Alors d'un ton plus haut: « Es-tu un homme de parole? — Oui, jusqu'au péril de ma vie. » (La conversation devint un peu brouillée. ) On parla d'un surnuméraire mis aux arrêts , puis on reprit plus distinctement : « Il faut que dans quatre mois tout soit renversé, et la famille royale anéantie. » En parlant, on nomma Monsieur, Madame , en ajoutant à son nom une épilhète que le respect ne permet pas de répéter, M. le duc d'Augoulême , M. le duc de Berry , et Madame la duchesse de Berry. On ne parla du Roi que pour dir* qu'il s'était blessé à la jambe. On parla aussi d'un coup de canon ; puis la copversaiion redevint moins vague.
« On est sûr de M. Decàzes : on j)eut compter surhti , je t'assoie , dltrtiti ; je donne ilia parole de m'acqùîtlér de c^dont J6 suis chargé , dit raiitre ; enfin une troisième ajouta : noire fortune est faite si le coup réussit ; dans le cas contraire, il faudra miner. » La femme Courtîol raconte encore qu'elle entendit prononcer Fe nom deLouvel.«Louvcl, écoute: «elle retint même ce nom, à cause de sa similitude avec celui de Bellouvel , un homme de son village. Elle croit qu'il lui serait possible de reconnaître Louvel , parce Qu'elle a la presque certitude <gfûe ïfe ntaîgre , brun , vêtu de bleu , est luiiftême. Après cette conversation , les interloèùtetît-s s'en allèrent. Elle s'eû alla aussi sains toir le docteur Alibcrt. Elle raconta le lende-
fiiâTYi , à Las Mayoux , ce qu'elle avait vu et entendu.
Las Mayoux ô êlé appelé : il donne un démenti à la femme Courtiol , et assure qu'elle ne lui a jamais parlé de rien de pareil.
La femme Courtiol a Continué d'aller voir Jcfsqu'à son départ les domestiques de M. Clausel de Coussergues. Elle n'en a rien dit non plus, ni aux maîtres , ni aux d^estiques ; M. Clauscl de Coussergues l'assure.
Du reste , cette femme , qui , à neuf heures
(lu soir, va se ptattiëïiet datîs lé corridoY dé M. Aliberi , une heure entière , et qui , après tout ce temps , s'en va sans le voir ;
Cette femme , qu'un inconnu chasse du cotridùT sans motif; car si c'était pour veoir y parler tout haut d'une conspiration , il éiaii plus simple d'en aller parler ailleurs;
Celte femme , qu'on chasse par un côté , et qui revient par l'autre;
Cette femme, qui se tapît sur un escalier sans savoir ni pourquoi, ni ce qu'on va dire;
Ces trois conspirateurs, qui, dans lin corridor ouvert de deux cotés , desservi par deux escaliers, et dans lequel tant de gens passent et surviennent, sans même qu'on puisse les afpefcevoir avant qu'ils aient fini de moùter l'un où l'antre escalier, vont s'entretenir à haute voil de complot et de meurtre;
Ces trois conspirateurs, qui s'arrêtent précisément , pour qu'elle entende mieux , devant Tescalrer où elle est tapie;
Cette femme, qui entend prononcer le non» de Louvel et qui le retient;
Cette femme, qui, à neuf heures du soir, couverte de son tablier , et bloiie sur une troisième ou quatrième marche de l'escalier , voit pourtant assez distinctement les pcrsonnag.es
pour être bien sûre qu'elle les reconnaîtrait ;
Celte singulière affectation d'appeler Louvel tout haut par son nom , par suite d'une conversation périlleuse;
Ce garçon sellier qui monte dans la maison du Roi même, pour aller y parler de son projet de tuer les Princes.
Toutes ces circonstances sont si extraordinaires , si merveilleuses , qu'il est permis à des hommes de bon sens de n'y pas croire.
Le soussigné n'y a pas cru.
Quelle qu'ait été au reste l'opinion du soussigné sur les diverses dénonciations qui précèdent, il ne doit pas négliger d'avpir l'honneur de faire observer à la Cour, en finissant cette partie de l'exposé, qu'une opinion autre n'aurait pas pu donner une autre direction à la conduite de la commission. Il n'aura point échappé à l'attention des nobles Pairs , que les individus dont on y parle n'y sont signalés en général ni par leurs noms , ni par leurs demeures, ni par nulle indication précise : en telle sorte que toutes les recherches, quand, aivrisque de rendre l'instruction inextricable, et sans terme, on eût voulu s'y livrer, n'auraient ni procuré plus de lumières ni donne de résultats.
A côté de tous ces romans de forçats et de voleurs, est assez digne de figurer une autre déclaration d'un sieur Maipel, espèce d'être mystérieux fort suspect, sans ressources et sans domicile j promenant ses confidences de personne en personne, et sollicitant sur 1q champ des secours de ceux qui les reçoivent^ cherchant à prendre au dépourvu les magistrats pour étaler un grand zèle qui le fait leur porter leurs révélations de tous côtés , au moment ou il est sûr de ne pas les rencontrer, et se refusant obstinément à paraître quand on lui assigne des lieux , des jours et des heures fixes ; cachant même son adresse , et se cachant luimême pour n'être ni trouvé ni amené j voulant faire des déclarations secrètes tant qu'on voudra , mais ne faisant que de force des déclarations juc^ciaires^ ayant enfin été condamné deux fois à l'emprisonnement pour escroqueries, et à qui l'on en a reproché beaucoup d'autres pour lesquelles il n'a pas été poursuivi. Cet homme, tel que le voilà , s'est adressé à plusieurs personn£\»es recommandables , pour les assurer qu'il savait beaucoup de choses. A l'une d'elles , de qui il sollicita et obtint immédiatement une petite somme , il annonçait que, quinze jours avant le crime ,
îl avait prévenu rautoriié qu'il se commettrait , et que cinq têtes marquantes étaient menacées. Il n'avait , disait-il , cessé d'insister pour être entendu, et l'on n'avait tenu compte de ses instances. En preuve de la vérité de ce dernier fait, il promenait un billet écrit par M. Azaïs à M. Ichon , secrétaire de M. le ministre de rinlé*ieur. Ce billet, que Malpel produisait le lendemain même du crime , portait une date effrayante , celle-ci : Pçris j 4imançhe, cinq heures du soir. Le billet, du reste, était ainsi conçu : « La personne que j'ai l'honneur de vous adresser , vient à l'instant de me faire des confidences d'une importance extrême, je vous prie de l'écouter. » Rien de plus propre que ce billet à donner une haute importance au récit de Malpel. On était au lundi et au mardi , lendemniti et surlendemain de l'assassine^^. Malpel disait qu'il en availprévenu à l'avance, il présentait un billet qui prouvait, sans contestation, qu'il en avait parlé le dimanche à M. Azais. M. Azais avait attaché une si haute importance à ce qui lui avait été dit, et il trouvait si urgent que l'autorité en prît connaissance, qu'il donnait un billet très-pressant au révélateur , pour que le secrétaire du principal ministre renteiidit sur le champ , et qu'il datait même ce billot
( '47) avec précision : Ce dimanche , cinq heures du soir. Quel était ce dimanche cinq heures du soir ? Le billet était écrit avec vivacité. Il parlait d'une révélation urgente et d'une impor^^ tance extrême. On le montrait le lundi. La veille, dimanche, à onze heures du soir, avait été corarnis un crime affreux. L'idée cjui naissait natiw,-^ Tellement , c'est que ce billet était de ce din manche même , et que ce même dimanche , Malpel, à cinq heures du soir, six heures avant Ip crime, en donnait avis à M. Azaïs, et avait voulu presser l'autorité de le prévenir. Cette idée se présenta en effet à tous ceux qui virent le billet. M^pel , s'il ne faisait rien pour la confirmer, ne faisait rien^ du moins certi^inement ,
^ a détruire. La commission en fut frappée.
Elle ne voulait pas perdre un instant pour entendre Malpel. Mais Malpel échappait comme une ombre impalpable. Il apparaissait un moment chez l'homme charitable qui l'avait déjà secouru , promettait de revenir ou d'aller, et n'allait ni ne revenait. Dans l'impuissance de meure la main sur Malpel , il fallut se borner à entendre M. Ichon et M. Azaïs. M. Ichon n'avait pas même vu Malpel : mais il avait su de M. Azaïs, vers la mi-janvier, que les faits dont l'avait entretenu» Malpel , concernaient
sur- tout leprincipal ministre, qui en faisait fort peu de cas. M. Azaïs avait reçu, au commencement de janvier , la visite de Malpel , qu'il ne connaissait pas du tout , et qiii prit le prétexte d'être du même pays que lui pour le consulter sur une brochure. Le i6 du même mois , Malpel revint. 11 lui dit qu'il avait été secrétaire de Çarnot; que celle circonstance lui donnait des facilités pour pénétrer dans de mauvais conciliabules j qu'on préparait un coup à la Mallet j qu'on l'avait pressé d'y entrer j qu'il avait fait une réponse équivoque ; que le principal ministre et un autre seraient les premières victimes. M. Azaïs , très-frappé de cef avis , écrivit sur le champ ( le dimanche i6 janvier) le billet en question à M. Ichon. Malpel lui demanda de l'argent. M. Azaïs lui donna cïnqfri Malpel s'en alla . Depuis l'attentat commis sur la personne du Prince , Malpel écrivit à M. Azaïs, une lettre dans laquelle il disait que M. Ichon avait eu tort de ne pas le recevoir, et que quand il annonçait la chute de cinq têtes , il ne parlait pus au hasard. Il est IVop évident que Malpel , qui , dans ses premières conlidences , parlait de deux ministres comme lés têtes les plus importantes qu'on menaçait à l'en croire, n'entendait aucuuemeui insinuer qu'il était ques-
( '49) lion d'un complot contre les Princes. Après l'événement , pour se rendre important , il s'emparait de son silence et du vague même de ses premiers discours , pour leur donner une valeur telle qu'il pût espérer d'en tirer quelque profit.
On va voir tout à l'heure jusqu'à quel point celte réflexion est juste.
Après ces premières instructions , on fut obligé de s'arrêter , faute de pouvoir trouver Malpel.
On le trouva enfin.
Il écrivit alors pour obtenir de n'être pas entendu.
11 n'était ni raisonnable ni possible qu'il ne le fût pas.
Cité plusieurs fois , il finit par paraître.
Les premières lignes de sa déposition contiennent la déclaration formelle qu'il ne savait rien sur l'assassinat de M. le duc de Berry. Mais il développa ensuite quelques conjectures desquelles il induisait avec plus ou moins de justesse, que ce crime était le résultat nécessaire d'un complot formé dès long temps contre le bonheur de la France.
A l'appui de ses conjectures, il cita deux ou irais mauvais propos qu'il prétendit avoir en-
Il»
( '5o) tendus à plusieurs époques dans des cafés. Il prétendu même que Jacquier , maître d'un de ces cafés, en avait entendu quelques-uns, et les avait blâmés.
Jecquier fut cité. Jacquier affirma n'en avoir entendu aucun.
Malpel d'ailleurs n'indiquait aucun témoin. Restait donc sa seule déclaration.
L'instruction de cet incident n'a pu être portée plus loin.
D'autres récits encore , quoique partis d# moins bas , et quoi qu'il n'y eût ni indignité ni immoralité dans leurs auteurs , mais également marqués au coin d'une invraisemblance palpable , n'ont pas dû subjuguer davantage la foi de la commission.
Dans ce nombre il faut ranger ce qu'est venue dire , devant la commission , une demoiselle Françoise-Frisque-Rosalie Lorrain , âgée de vingt-un ans , lillc d'un des concierges du ministre de la guerre.
Voici ce qu'elle a d'abord écrit au soussigné, et ce qu'ensuite elle a répété mot à mot dans le nicmc ordre de paroles et d'idées devant MM. les Pairs.
Elle élail , assure-t-elle , le :io février, à onze heures du mutiu , dans i'égliso de Saiot4\uch ,
( >5. ) occupée à prier Dieu. Elle se trouva près de deux individus décorés. Leurs figures sinistres et quelques indécences qu'ils dirent et qui se trouvèrent mêlées de propos contre la famille royale, les lui firent remarquer.
Elle les écouta.
Ils partirent.
Elle les suivit dans le passage de Sai(it-Roch. Us parlèrent trop bas pour qu'elle pût les cnieutlre. Mais arrivés à la rue des Moulins , ils furent abordés par un iroisîème liomme qui dit à l'ua d'eux , en lui donnant la main: Eh bien ! mon général , tout va bien. Au même moment il lira de sa poche un certain nombre de papiers et un portrait. Le portrait était celui du fils de Buonaparte. La demoiselle le reconnut. Celui qui le monUait aux autres leur dit : Voijà celui qui, un jour, régira ou maîtrisera (la demoiselle Rosalie ne sait au juste de laquelle de ces deux expressions se servait le porteur du portrait ) Decazes. Ce même homme vint à la demoiselle et lui demanda si elle avait quelque chose à leur dire. La demoiselle ne répondit pas. L'homme alors insista : Eies-vous muette ou sourde ? Elle se mit à proférer quelques mots , ou plutôt quelques sons qui n'étaient d'aucun idiome , pour leur donner à croire qu'elle ne
parlait pas français. La ruse réussit. Le gêné*rai tira de sa poche une écharpe verte entourée d'un liséré ronge , et dit : « Avant quinze jours , nous serons les maîtres ; la famille d'Orléans n'existera pas plus que celle des Bourbons. Une fois débarrassés de Latour - Maubourg , Rojet Reggio , nous n'aurons plus rien à craindre. Cependant je vous prie de ne rien dire devant ma femme ; car elle est si royaliste , qu'elle pourrait bien ilous dénoncer. » Lesdeux autres lui répondirent : Ne craignez rien, mon général. La demoiselle les quitta sur le boulevard Italien.
Une jeune fille de vingt-ans ;
Qui écoute deux militaires dans une église;
Qui continue de les écouter, quoique , de son propre aveu , ils tinssent des discours indécens ;
Qui les suit , elle-même, pendant plusieurs rues , quoique , de son- aveu encore , ils portassent des figures sinistres ;
Qui les suit de très-près, puisqu'elle entend tout ce qu'ils disent, et voit tout ce qu'ils font;
Qui est tellement près d'eux , qu'elle reconnaît, pour le portrait du fils de JNapoléou , un j)ortrnit que leur montre un survenant;
Qui ne perd pas une de leurs paroles ;
Qui ne se laisse nullement inlimider , lorsqu'un de ces hommes sinistres vient à elle pour lui demander ce qu'elle leur veut j ce qui , pour l'observer en passant, paraissait naturel;
Qui , d'abord , ne lui répond pas un mot , quoiqu'elle s'obstine à rester sur la place ;
Qui , pressée de nouveau et assez impoliment de répondre , ne se déconcerte pas , et se met à jargonner un patois de sa façon , pour leur persuader qu'elle n'entend pas le Français ;
Qui continue de rester près d'eux;
Devant qui ils continuent à parler de leurs projets en pleine rue, et quoiqu'elle les écoute toujours;
Devant qui l'un d'eux déploie une ccharpc de ralliement ;
Devant qui, et en pleine rue , ils disent qu'ils se déferont delà famille des Bourbons et de celle d'Orléans, de manière que la jeune fille les entend , et que , par conséquent , tous les autres passans peuvent les entendre également ;
Qui les poursuit enfin encore jusqu'au boulevard Italien :'
Peut sans doute être très - estimable , trèsvéridique.
Mais tout ce qu'elle raconte est si étrange , si contraire à l'ordre commun des choses , à la
pudeur, comme à la limidiié ordinaire des jeunes personnes , à la prudence des conspirateurs , qu'à moins que toutes les lois de la nature ne soient changées , il faut croire que la jeune fdie a pris son imagination pour sa mémoire , et qu'elle a rêvé , au lieu d'avoir entendu.
Il faut en dire aufanl d'un récit du jeuniê Jean-Baptiste-Emery Genij, âgé de treize ans, élève du petit séminaire de Versailles.
C'est aussi dans une église que la scène se passe. Genty était à vêpres à Versailles dans l'église Noire-Dame, le jour de la Passion. De son banc, auquel il était adossé, il entendit deux hommes qui étaient hors du hanc, derrière lui , tenir la conversation suivante : « Comment se porte Pierre ? — Bien, excepté quand sa camisole le gêne. — Quand fera-l-on l'alTairé de l'autre ? — Le 35. — Combien sont- ils ? — Quinze , et nous deux , dix- sept. — L'insirumcnt est-il prêt? — Oui : il a trois Iranchans. — -Est- on sûr de favoriser sa fuite? — On a une chaise de poste qui sera prêle. >»
Cette conversation , selon l'enfant , a duré toutes les vêpres. 11 a même poussé î>on camarade Bardonnet, pour qu'il l'écouiàt. Au Magnificat, il s'est levé, et a vu que les deux
( »55 ) interlocuteurs étaient deux hommes vieux et assez mal rais.
Le jeune Bardonnet a déclaré qu'en effet son camarade l'a poussé sans lui dire pourquoi. 11 a écouté. Il a entendu parler de poste , et rien de plus.
Tous deux ont répété leurs dépositions devant la commission.
Le jeune Genty est un enfant plein d'innocence , de bons sentimens et de candeur. 11 a paru évident à la commission qu'il n'en imposait pas volontairement.
Cependant, il n*a pas paru non plus à la cooamission qu'elle dût croire ce qu'il disait.
Dans ce siècle , les hommes qui assistent aux solennités de la religion, ne conspirent pas.
Si ceux qui conspirent se résolvaient à y assister, ils ne s'y entretiendraient pas du moins de leurs homicides projets, de manière à être entendus de tous ceux qui les entourent, surtout quand ils veulent s'enfuir et préparent des chaises de poste pour se dérober aux recherches. Le meilleur de tous les moyens pour se cacher, est de ne pas se dénoncer inutilement soi-même, et de ne pas aller proclamera voix haute dans les rues et dans les églises les crimes que l'on veut commettre.
Si ce qu'a dit le jeune Genty ne s'est pas tout à fait passé dans sa tête, on ne pourrait expliquer ce singulier dialogue tenu tout haut derrière lui, que par un plan de mjstificaiion qui n'aurait ni sel , ni but, ni motif, appliqué à un enfant.
La commission a désiré d'entendre l'un des instituteurs de l'enfant. Cet instituteur en a fait l'éloge. Il le croit véridique et pas conteur. Il sait que cet enfant professe les meilleurs principes, comme il est animé des plus honorables sentimens. 11 en est animé au point même que la nouvelle de la mort de M. le duc de Berry lui a fait une impression profonde. Aussitôt il a cessé de jouer. Il a fallu le renvoyer à ses parens. Il est resté chez eux quinze jours. L'enfant, rappelé devant la commission , en est convenu, lia ajouté que, chez ses parens, il lisait les journaux, qui lui ont appris les détails relatifs à Louvel. Initié dans le secret de l'organisation de cet enfant , le soussigné a cru y trouver la clef de sa déposition , sur laquelle a dû influer beaucoup une imagination si facile à ébranlefp : et en adoptant celle opinion , il nlcn a rien perdu de son estime pour le caractère du jeune Emery.
Une icie forte , une raison incbtunlable ne
( "S? ) sont pas des attributs de son âge. Un cœur sen-^ sible aux maux de son Roi et de son pays, une grande horreur pour le crime, sont d'honorables préjugés de ce qu'il sera un jour pour la société. Enierj lui promet un bon citoyen qui saura chérir son Prince, aimer la vertu, s'indigner des forfaits. Ce genre d'hommes vaut bien, pour le bonheur et la gloire de la patrie, ces âmes fortes et stoiques qui , dans leurs inflexibles conceptions , regarderaient comme une faiblesse la trop vive émotion que leur feraient éprouver les larmes et les malheurs des victimes des troubles civils.
On serait aussi tenté de placer au rang dHka rêves sortis, sans volonté d'en imposer à personne, d'une imagination trop frappée des périls publics, la déclaration de la demoiselle Vieille Chaise, rentière de Nantes. Celle demoiselle , le 2 mars dernier, à sept heures du soir, en descendant les marches de l'allée transversale de la rue de Georges à la rue de Lapeyrouse, a cru entendre parler deux hommes arrêtés en face'de celte allée , dans la rue de Lapeyrouse, et qui ne la voyaient pas. L'un disait à l'autre : « Avant un mois , le coup « sera porté. Le canon donnera le signal. Le « Roi, Madame, M"'* la duchesse de Berry se-
( '58 ) « ront renfermés dans une tour. Les Princes «f périront. Déjà plusieurs individus se sont w rendus à Paris pour cette aftaire. D'antres « s'y rendront. Le coup n'écUouera pas cette « fois. »
On a déjà eu occasion de faire observer qu'il n'est pas naturel que l'on se confie , à voix haute, de tels secrets.
Cette observation s'applique à un rapport de Jean-Louis Queru, jardinier de Neuilly. Queru revenait , dans les derniers jours de lévrier, à neuf heures du soir, de Paris à Neuill j. Il portail un sac de graines. 11 eut besoin de s'a'rrêler derrière un arbre. A quelques pas de là étaient groupés sept à huit hommes qui causaient enlr'eux. L'un dit, si l'on en croitQueru: Il faut commencer par le Roi. Un autre : JNon y, par le duc d'Angoulême. Un troisième : 11 faut jenvoyer cela au jour de sa fête. Un quatrième enfin : Ce sera trop long. A cet instant, Queru, malgré lui , fil un peu de bruit. Un de ces hommes accourut à lui, le maltraita de paroles, loi dit que, s'il ne s'en allait pas, il lui donnerait de sa canne dans le ventre. Le jardinier s'enfuit. Une grosse voiture passait su» la grande route. Il l'atteignit. Rassuré alors, il se tourna vers les hammcs , cl leur cria, qu'ils
ëiaient des scélérats. Ils se dispersèrent. Quanl à lui, il continua son chemin, et conta son aventure à la barrière.
Une autre déclaration a beaucoup de traits de ressemblance avec celle-là. C'est la déclaration d'ignacius Zwincke , marchand d'oiseaux à Paris, Allée-des-Veuves. Le 19 lévrier, vers huit heures du soir, il était sorti avec trois de ses chiens. En longeant une palissade de planches placée comme clôture d'un jardin près l'Elysée-Bourbon, il aperçut trois hommes dans un fossé. L'un disait : C'est un bonnet blanc. L'autre : Non, ce n'en est pas un. Le premier, en parlant de la sentinelle suisse, dit : 11 faut sauter sur l'écrcvisse. Zwiiickc alla vers le factionnaire français et vers le suisse, pour leur dire de prendre garde à eux. 11 se rendit ensuite au poste, où il raconta ce qu'il avait vu, 11 crut même, à ce qu'il assure, sentir, en fuyant, des coups de pierres, ce qui lui fit croire qu'ils avaient des fusils à vent.
Il est très-certain que, non pas le 19 février, mais le 14 (car dans sa déclaration devant la commission il a confondu les dates^, Zwincke est entré au poste des gardes suisses à l'EJysée- Bourbon. Mais ses récits d'alors ne se sont pas entièrement accordés avec ses dépositions ju-
( '60 ) diciaires. Il a dit au poste que ses chiens aboyèrent; que les hommes étaient accroupis derrière la palissade ; qu'ils lui parlèrent et lui ordonnèrent de s'éloigner 3 qu'il alla vers la sentinelle française, qui refusa de le laisser approcher; qu'il courut vers la sentinelle suisse, qui en fit autant. Aucune de ces circonstances nes'est retrouvée dans la déposition deZvvincke; mais il y a ajouté celle des fusils à vent.
Ces variantes ne sont pas propres à donner plus de confiance dans le récit de Zwincke. Son aventure et la précédente sont deux aventures de nuit. Il était soir. Les hommes à qui elles sont arrivées sont deux hommes du peuple. C'est l'heure où les hommes qui ont travaillé ont la tète plus fatiguée, et aussi quelquefois , pour d'autres causes, plus échaufiee. C'est l'heure encore où leur imagination peut s'émouvoir davantage dans des lieux retirés. Un mouvement, un cri, Ja peur qui en est la suite, les erreurs du cerveau, que la peur produit, le besoin qu'éprouve ensuite l'amourpropre de se garantir du soujiron d'avoir eu peur, peuvent devenir la source de cerlaines assertions qui ne sont pas toujours du mensonge, mais qui en approchent. «
Il est permis de porter un jugement plus
sévère sur la dénonciation qui va suivre , et dans laquelle il est difficile de ne pas trouver tous les caractères d'un mensonge très-complet.
Cette dénonciation a été faite à la commission d'instruction, en anglais, et par une lettre anonyme.
L'écrivain assure qu'il a quitté Londres le 4 avril avec deux Français long-temps au service de Buonaparte, long -temps prisonniers en Angleterre , revenus dans cette île brusquement après le i3 février. L'Anglais a passé avec eux le paquebot de Douvres à Calais. Tous trois, ils prirent à Calais la môme voiture pour Paris : tous trois, ils occupèrent les trois places du cabriolet de cette voiture. Ils causèrent en anglais ave« l'Anglais, à qui ils demandèrent s'il savait le français. Il leur réponsdit qu'il ne le savait pas, quoique dans la vérité il le comprît fort bien. Il feignit même de dormir. Les deux Français l'interrogèrent pour savoir s'il dormait. Il ne répondit pas. Alors ils ne se gênèrent plus. Chacun tira de sa poche une paire de pistolets qu'il chargea, puis il les replaça dans sa poche. Ils conversèrent ensuite cntr'eux. Ils parlèrent de Louvel , leur ami ; d'un complot qu'ils allaient mettre à exécution, de leur résolution de vendre leur vie cher j de
( >62 ) la nécessité où ils étaient d'aller consulter un abbé qu'ils ne nommèrent pas , et qui était l'âme de leur parti; de la résolution bien arrêtée par Louvel de ne pas nommer ses complices; de l'avis qu'ils avaient reçu en Angleterre de cet abbé de venir à Paris. Tous deux avaient des cannes qui s'ouvraient et qui contenaient des dards d'un demi-pied. Ils avaient aussi dans un portefeuille beaucoup de billets, et beaucoup d'or dans leur bourse. L'auteur de la lettre dit qu'il n'a pas osé le^ suivre à la descente de la voiture.
Enfin, et le soussigné termine celte longue énuméralion de romans probables , mais pourtant non confessés tels par ceux qui les ont faits, en rapprochant du récit précédent un autre tout à fait pareil, et où c'est encore une langue étrangère qui compose toute l'intrigue.
Un sieur de Saint-Génies est tombé comme du ciel, il y a trois mois à peu près, dans la commune de l'Ile-Adam, près Paris. Personne ne l'y connaît. 11 s'y 'est établi maréchal ferrant avec une femme qu'il dit être la sienne, quoique jusqu'à présent il ait refusé de représenter aux autorités locales son acte de mariage, tout aussi bien que les autres papiers qui pourraient racciédilcr. Le sieur de Saint*-
( >63 ) Génies se dit fils d'un général de ce norrt, et prétend être lui-même un ancien capitaine de cavalerie. Depuis long-temps il sollicite des •secours à ce donbie litre. Serait-ce pour se donner un titre de plus à les obtenir, qu'il aurait imaginé ce qu'il dit? On n'en sait rien. Quoi qu'il en soit, ce qu'il dit, le voici :
Le 5o mars, il était allé se promener dans I» forêt de l'Ile-Adam, au poteau du capitaine. Là, et dans le fourré du bois, il rencontra trois particuliers fort bien vêtus, qui parlaient italien. Lui-même, il sait la langue, et il comprie fort bien tout ce que disaient ces trois individus. Us parlaient des Altesses Royales , en se plaignant de ne pouvoir les avoir toutes deux le même jour. Wimporte, dit l'un, nous les aurons toujours; et quant au Roi, il n'a pas Jong-temps à vivre. A cet endroit de l'entretien, ils aperçurent le sieur de Saint-Génies. Us vinrent tous trt)is à lui, et lui parlèrent italien. Le sieur de Saint-Génies eut la présence d'esprit de leur répondre en français qu'il ne savait pas leur langue. Tant pis , lui dit le plus petit des trois ^ si tu savais notre langue, hous t'emmènerions , et ta fortune serait foite. En môme temps , ils lui présentèrent une bourse dans laquelle il y avait bien cinq à six cents
louis. Il les remercia et partit. Ces trois liomnies étaient bien mis ; beaucoup d'honnêteté; beaucoup d'çducation.
On reconnaît, dans ces deux derniers récits, un air de similitude, un air de famille, si l'on peut s'exprimer ainsi, qui est propre à leur faire refuser également toute confiance. L'invraisemblance en tout y domine également. Des lieux mal choisis pour parler hautf l'indiscrétion de se faire, entre conjurés à qui il serait si facile de s'enfermer dans une chambre bien retirée, des confidences de conspiration en plein air, darts des voilures publiques, dans des lieux de toutes parts ouverts; des langues étrangères que savent ceux qui écoulent, et qu'ils feignent de ne pas savoir; des tas d'or que portent avec eux les conspirateurs; de leur part, une crédulité niaise à supposer qu'on ne les € pas compris, et une béiiignilé toute extraordinaire à laisser vivre ceux à qui ils viennent dte confier le secret de leur propre vie : voilà les absurdités, pour trancher le mot, qu'offient les deux récits, et qu'ollrent aussi avec profusion ceux qui précèdent. La justice ne serait pas la justice, si elle repoussait aucune vérité qui peut la mettre sur la voie de la décoiîvcile du cri^ne. Elle ne serait pas la jus-
( >65 ) tice non plus, si elle admettait tout ce qui accuse, sans examen, sans critique, et sans le soin préalable de souraetlre à l'analyse du bon sens les prétendues révélations qu'on lui apporte.
Au surplus, à ces révélations, dans tous les cas, s'applique une réflexion déjà présentée plus haut par rapport à celles qui les précèdent.
On en eût conçu une toutcautre idée, qu'on n'eût pas pu donner plus de développement à l'instruction. Les déclarations pèchent surtout par un défaut d'indications précises tellement absolu, que, quand on y croirait, on ne saurait comment établir ses explorations.
Ce qu'a dû le soussigné, c'est rendre compte de tout à la Cour des Pairs, afin qu'elle couronne par son suffrage l'espèce de négligence équitable avec laquelle le ministère public a ciu devoir traiter ce qui était indigne d'être recherché, ou qu'elle ordonne, dans sa sagesse, les mesures, s'il en est, qu'elle croirait avoir été omises.
Après ces déclarations très-suspectes de ne porter que sur des faits imaginaires, quoique ceux qui les ont faites n'en conviennent pas, arrivent pour ainsi dire d'elles-mêmes celles
( i66 ) dont leurs propres auteurs ont fini par confesser la fausseté. Comme poxirtant quelques-nos des bruits dont elles se sont composées ont pu Se répandre , il est indispensable d'en dire un mot, afin que le public et ceux qui auraient pu en être instruits, sachent pourquoi ils disparaissent de la procédure.
On a ouï parler, par exemple , d'une jeune fille de onze ans , appelée Henriette Normand, qui avait dit qu'elle connaissait Louvel j que Louvel avait des complices ; que Louvel avait confié ses complots à son propre père ; et que son père recevait chez lui beaucoup de militaires amis de Louvel. Il était vrai que celle jeune fille avait dit tout cela. Elle l'avait dii à une autre jeune fille appeléa Louise Berton , plus âgée qu'elle de deux ans. Ces deux jeunes personnes allaient ou même catéchisme. Elles étaient placées à côté l'une de l'autre. Toutes deux , ainsi que MM. les Pairs commissaires ont pu s'en convaincre , en les entendant, ont beaucoup de mouvement dans l'imagination , et ce penchant naturel de leur sexe et de leur âge à parler. Louise Breton , après Tinsiruciion religieuse reçue , s'en allait avec Henriette Normand, Louise voulait avoir dos nouvelles. Henriette lui ^ïi faisait. Elle lui en faisait sur
les journaux qu'elle entendait lire , et sur quelques faits vrais auxquels elle mêlait tout ce qui passait par sa petite tête. Elle et sou père avaient demeuré à Fontainebleau. Normand père , pendant qu'il y demeurait , avait même logé pendant trois à quatre mois, un Adrien Louvel , jeune homme aujourd'hui de vingt-deux à vingt- trois ans, cousin germain de l'assassin, garçon sellier , comme l'assassin , employé, pendant qu'il était à Fontainebleau, dans la sellerie des hussards , aujourd'hui garde royal en garnison à Vinccnnes , et étant dans dessentimens et des opinions si diamétralement opposés à ceux de son cousin, qu'il avait eu chez un de ses maîtres, uniquement par attachement pour le Roi , une querelle grave avec un de ses camarades. La petite avait imaginé de métamorphoser ce Louvel , qu'elle avait connu, en Louvel l'assassin , parce que cela figurait mieux dans ses histoires; et elle l'avait ainsi rendu le héros d'une multitude d'anecdotes toutes écloses de sa tête. De quelques-unes d'entr elles , il résultait que le père d'Henriette avait su d'Adrien Louvel qu'il voulait tuer les Princes • queson père l'avait gourmande j mais que pourtant il avait fini par se réconcilier avec Louvel • et que Louvel amenait des hussards chez son
( ,68 ) père, Louise, élevée aussi en bonne française, et plus raisonnable que sa petite amie, trouvait très-mal que le père d'Henriette fût resté l'ami d'un homme qui lui avait fait confidence qu'il méditait des crimes. Elle trouvait très-mal qu'il reçût encore chez lui des hussards. Louise raconiait tout cela à sa mère , qui , de son côté , en était fort indignée. Les conversations et les contes dQ cette nature se multiplièrent entre Henriette et Louise : Louise rendant toujours compte de tout à sa mère. Le ministère public en fut averti. Henriette et son père, Louise et sa mère furent cités et entendus. Toui s'éclaircit. Il fut constaté que jamais Normand père n'avait connu Pierre-Louis Louvel j qu'il ne connaissait qu'Adrien Louvel le garde royal ; que jamais Adrien ne lui avait fait de confidences pareilles à celles dont parlait la petite. 11 fut constaté qu'Adrien Louvel était connu pour ses bons principes. 11 fut constaté qu'il ne venait chez Normand , ni hussard , ni autres soldats pour y être endoctrinés. 11 fut constaté enfin que la petite Henriette avait menti sur tout , excepté sur le fait qu'elle et son père con-< naissaient Adrien Louvel. l'.llc a confessé , en pleurant devant M. le chancelier et devant MM. les Pairs, que tout ce qu'elle avait dit de
( '69) plus était un tas de mensonges^ que Louise voulait a voir des nouvelles, et que, pour se débarrasser d'elle, elle en avait inventé. La rétractation toute seule d'Henriette n'aurait pas suffi sans doute pour inspirer une pleine confiance à la commission j car enfin, le père, effn>yédu péril oii le mettait l'indiscrétion avec laquelle sa malheureuse enfant aurait livré à sa petite camarade des vérités dangereuses, eût pu lui commander de mentir pour le sauver. Aussi la commission a-t-elle dû redoubler, et a-t-elle redoublé en effet de scrupule et d'attention, pour ne pas s'en laisser imposer sur un point aussi important. La sévérité de l'examen auquel on a dû soumettre le père et l'enfant; la franchise et la simplicité du père dans tous les éclaircissemens qu'on lui a demandés ; la naïveté de l'enfant; ses protestations avec larmes qu'elle avait menti, et, plus que tout cela , la concordance parfaite des discours de la fille revenue à la vérité , et du père, avec toutes les informations recueillies d'ailleurs, et dont aucune n'a révélé qu'en eftet Normand eût connu Louvel l'assassin, ont profondément convaincu le soussigné que l'enfant avait raconté à sa jeune camarade de fausses anecdotes qu'elle avait brodées sur la base vraie de la connaissance de son père avec un Louvel.
Et comment les enfans ne se laisseraient-ils pas aller à la tentation d'imaginer, pom' fournir à la conversation, lorsque des femmes, ellesmêmes, ont pu y succomber?
C'est ce qui est arrivé à Angers.
A Angers s'était répandu le double bruit , que, dès le i5 au matin , une dame infiniment respectable avait appris, par sa couturière, la nouvelle de l'assassinat du Prince , et que , dans une autre maison , on l'avait également su avant l'arrivée du courrier.
Cette dame avait dit, en effet, dans une société , ce qu'annonçait le premier de ces deux bruits. Quant au second, le maître de la maison où l'on disait que l'on avait assuré avoir tout su avant le courrier, en convenait.
Ces faits étaient d'une grande gravité, puisque la conséquence qu'il fallait en tirer était qu'il y avait à Angers quelqu'un qui avait connu le crime avant qu'il pût être connu : ce qui, dèslors, pouvait jeter sur les circonstances de ce crime et sur les complices auxquels il serait si désirable d'arriver, s'il y en a , de grandes lumières.
La commission d'instruction délégua le juge d'Angers, pour rechercher ces faits.
Les couturières de la dame furent enten-
( >7' ) dues. Elles nièrent lui avoir rien dit de pareil.
La dame fut entendue à son tour. Assez noble pour s'élever au - dessus de la petitesse de craindre de se donner un démenti à elle-même, plutôt que de trahir la vérité dans une occasion aussi grave, elle convint que, dans la chaleur de la controverse , elle avait laissé échapper une assertion qui n'était pas vraie : digne d'estime sans doute en confessant avec franchise qu'elle avait failli , tandis qu'elle fût devenue tout à fait l'objet d'un juste mépris , si elle s'é^ tait entêtée à soutenir sa supposition, ou à l'expliquer d'une manière inintelligible, au hasard de compromettre de pauvres ouvrières, que sa supposition confirmée aurait pu faire inquiéter.
La même chose est arrivée pour la maîtresse de la maison où l'on avait dit aussi avoir su la nouvelle de la mort de M. le duc de Berrj^ le jour même de l'arrivée du courrier, mais avant qu'il arrivât. C'était encore la maîtresse de la maison qui avait donné naissance à ce bruit, par un malentendu. Elle l'a confessé. Ce double point est éclairci.
Si , au reste , on doit de l'indulgence aux enfans , pour cette facilité avec laquelle ils laissent aller leur imagination , parce que les femmes
( >70 ne maîtrisent pas la lenr , il en faut beaucoup aussi pour les femmes , puisque les hommes tombent eux-mêmes dans cette faute.
C'est encore l'instruction qui en fournit un exemple.
Peu de jours après le malheur du i5 février, on sut qu'un littérateur fort recommandable par son caractère , le jour même du malheur , avait rencontré, au coin des rues des Colonnes et des Filles-St. -Thomas , trois hommes de fort mauvaise mine , dont l'un l'avait constammentsuivi dans toutes ses alléeset venues, jusqu'à sa porte, et que l'un de ces trois hommes avait dit : // ira ce soir à l'Opéra.
Ce littérateur avait ainsi raconté l'anecdote.
Ce qu'on y remarquait de fort important , c'étaient ces paroles : // ira ce soir à l'Opéra , qui annonçaient que Louvel n'avait pas été tout seul dans la confidence de son crime.
L'homme de lettres fut appelé devanlla commission.
Voici sa déposition.
C'est pour honorer la franchise avec laquelle il l'a faite , que le soussigné la fait connaître toute entière.
« Le dimanche gras , sur les neuf heures du soir , je rencontrai trois hommes au coin des
( >73 ) rues des Colonnes et des Filles-St. -Thomas. L'un d'eux , homme de fort mauvaise mine, me suivit dans toutes mes allées et venues jusqu'à ma porte. J'ai raconté ce fait , qui m'est personnel. 11 est vrai que j'y ai ajouté que j'avais entendu l'un des trois houiiiies dire : Il est ce soir à l'Opéra. Mais malgré le petit embarras qu'il y a pour moi à dire que j'avais un peu brodé sur la vériié , je dois à ma conscience , à mon amour et à mon respect pour S. A. R. M. le duc de Berry , d'affirmer sur ma parole d'honneur , que je n'entendis pas les paroles que j'ai prêtées à l'un de ces trois hommes. »
Quelque respect que l'on doive porter à îa vérité, il y aurait de l'exagération sans doute à traiter sur le même pied, et les déclarations que l'on doit à la justice , et les effusions du babil dans les salons. Il peut y avoir quoique légèreté à s'en écarter en narrant. Toutefois, c'est une disposition qu'il n'est pas rare de rencontrer dans les imaginations incandescentes , comme l'est, en général, Timagination des femmes et celle des hommes qui cultivent les lettres. Mais ce qu*un homme d'honneur fait, et ce qu'a fait l'auteur de la déposition précédente, c'est que, quand la vérité a été altérée dans une causerie familière, cette allé-
( '74 ) ration doit y expirer, el que la conscience défend de la reproduire dans les actes de la justice. L'homme dont il s'agit en ce moment n'« donc fait rien autre chose, en se rétractant, qu'acquérir plus de droits à la confiance de tous ceux qui sont en état d'apprécier la véritable loyauté.
Il en est un autre encore qui a suivi cet exemple : c'est Morice , adjoint du maire de Saint-Loup , arrondissement de Château-Gonthier, département de la Mayenne.
Quand la nouvelle de la mort de M. le duc de Berry arriva à Saint-Loup, et même quelques jours après (car c'était au commencement de mars), Morice dit au sieur Le Séyeux, son maire , qu'il y avait long-temps qu'il le savaitj que lui-même, plus de quinze jours avant le i3 février, avait dit à plusieurs habitans de Saint-Loup ce qui lui avait été dit à cet égard; qu'il luiavaitélédiiqu'ilarriveraitlesplus grands malheurs pendant les jours gras; que M. le duc de Berry serait assassiné j que le Roi avalerait un bouillon; et que Monsieur et M. 1« duc d'Angoulême recevraient chacun un coup de fusil ; que tout cela lui avait été dit par Bergère, marchand d'étofïes à Sablé, qui le tenait lui-même de son beau-frère, l'abbé Tru-
(■75) meau, vicaire de la paroisse du même lieu^
Le sieur Le Séjeux , et il eut bien raison , crut devoir instruire le préfet de la Mayenne de ce qui lui avait été dit par Morice.
La commission l'apprit du préfet.
La commission délégua le juge de Château- Gonthier pour informer sur tous ces faits.
Ce qui les rendait plus graves, c'est la moralité parfaite de tous ceux qu'ils concernaient.
Morice, Bergère et l'abbé Trumeau sont trois hommes renommés dans le canton pour leurs vertus publiques et privées.
Morice, selon le témoignage du maire Le Séyeux, était un homme tout à fait incapable d'inventer une histoire pareille.
Bergère et l'abbé Trumeau étaient incapables de leur côté d'avoir tenu de tels propos dans un sens contraire à l'intérêt du Roi.
11 y avait seulement ceci d'extraordinaire, que Morice n'en aurait parlé au sieur Le- Séyeux que bien des jours après Je funeste événement connu.
Qudi qu'il en soit , l'information fut faite.
Le Séyeux fut entendu. Il répéta tout ce que lui avait dit Morice.
Morice vint à son tour. Il confirma ce qu'avait dit Le Séyeus, et persista à soutenir que
( >76 ) «'était Bergère qui lui avait raconté tout ce qu'il avait communiqué à Le Séyeux, et que même Bergère lui avait dît depuîs qu'il soutiendrait en justice ce qu'il avait raconté.
Bergère fut donc appelé. Il déclara que tout ce qu'avait dit Morice était vrai comme vague et conjectural, mais faux comme précis et historique. Morice était venu chez lui, Bergère, en janvier. On causa politique. Morice demanda s'il y avait du nouveau : « Non , réponse dit Bergère j mais l'autre jour, j'étais chez « l'abbé Trumeau, il lisait les journaux, et « me dit qu'à en juger par tout ce qu'ils di- « saient , il y avait de grands malheurs à « craindre. » Dans le reste de la conversalion , il ne fut plus du tout question de l'abbé Trumeau. Mais on continua à raisonner ou à déraisonner sur les partis , sur ce qu'ils vou- , laient, sur ce qu'ils feraient; et Bergère dit en effet que l'un d'eux en voulait à la dynastie , et qu'il tuerait bien le Roi et les Princes. C'était un raisonnement, et non un fait : et surtout il ne dit pas que M. le duc de Berry serait tué les jours gras, ni tout le reste, que l'imagination de Morice, depuis le malheur connu, a brodé sur leur conversation. Du reste, il affirme qu'il était de toute fausseté que depuîs il
( ^77 ) eût dit à Morice qu'il répéterait en justice ce (ju'il lui avait raconté.
On a confronté ces deux témoins.
Bergère a persisté avec la plus grande énergie dans ses explications.
Morice a rendu hommage à la moralité de Bergère, et a dijt qu'en effet, depuis l'assassinat de son frère, qui a péri au milieu de la guerre civile, sa tête était bien fatiguée j qu'il avait pu imaginer à tort que Bergère lui avait dit que M. le duc de Berry serait tué aux jours gras; qu'il était bien possible aussi qu'il eût confondu une question qui lui avait éié faite à lui-même chez l'abbé de Nacé, pour savoir s'il soutiendrait en justice ce qu'il avait dit, et la réponse affirmative qu'il y avait donnée, avec la possibilité d'une réponse pareille de la part de Bergère.
L'abbé Trumeau a été également ouï. Il a formellement nié avoir rien dit à Bergère d'analogue à ce que Morice dit avoir recueilli.
Plusieurs autres témoins ont été entendus encore : et l'un d'eux, Vincent, a expliqué tout ce quiproquo, en disant que Morice qst un trèsbrave homme; que pourtant son esprit et son imagination travaillent au point de lui faire croire et dire des choses sans nul fondement.
Ce jugement, rapproché de la circonstance que Morice n'a parlé à personne des faits ainsi précisés qu'après la nouvelle de la mort du Prince, et surtout rapproché de la confession faite par Morice lui-même qu'il a brouillé plusieurs idées dans sa tête fatiguée, retire au document toute son importance primitive.
H a été encore d'autres nouvellistes téméraires et menteurs , qui ont confessé leur mensonge, mais qui ne doivent pourtant pas être confondus avec les précédons, à cause de leurs motifs, dans lesquels , au lieu de la simplicité et d'un peu de légèreté , seules causes de l'altération dans la vérité reprochée aux premiers, on retrouve une fourberie raisonnée un peu suspecte de mauvaises intentions, ou puisée du moins dans des opinions blâmables.
A la tête de ceux-là, il faut placer Saignes deLacombe, commissaire de police de Troyes.
La nouvelle de la mort de M. le duc de Berry*fut connue à Troyes le maxdi i5, à deux heures après-midi.
Saignes de Lacombe, Ve même jour, se rencontra avec le sieur Jcanson , autre commissaire de police de Troyes. On y)arla de l'événement. Saignes de Lacombe dit qu'il le savait de la veille. Le sieur Jeanson lui témoigna da
('70) rétonnement qu'il eût pu le savoir sitôt, et lui demanda qui donc le lui avait appris. Lacombe répondit que c'était à la comédie.
Le même soir à minuit, Lacombe se trouva réuni, pour le service encore, avec le sieur Jeanson, et, de plus, avec les sieurs Legras et Cocheux. On le remit sur la nouvelle. Il persista à soutenir qu'il la savait de la veille. A l'un, il dit qu'il la tenait d'un comédien; à l'autre, d'un Parisien.
La prescience de Lacombe était fort extraordinaire.
Les magistrats de Troyes en furent avertis et étonnés.
On entendit tous les comédiens. Tous nièrent avoir rien dit de pareil à Lacombe. Lacombe n'en reconnut aucun , et dit qu'il ne croyait pas que , quand on lui représenterait^ celui qui lui avait parlé, et qui s'appelait /y«mhert, il pût le reconnaître. Puis il finit par se comporter très-insolemment et par refuser de. répondre. ^
On fit une visite chez lui. On y trouva des gravures séditieuses.
Il fut interrogé de nouveau. Il déclara n'avoir appris la nouvelle que le mardi à deux heures. Il nia d'avoir dit à j)ersonne qu'il la
( -80 ) sut la veille à sept heures du soir. H avait réellement dit au sieur Jeanson, si on l'en croit, que, le lundi , en sortant du spectacle, un inconnu l'avait abordé pour lui dire qu'il y aurait un coup, ou qu'on parlait d'un coup. S'il avuit dit la veille qu'il tenait la nouvelle d'un comédien appelé Lambert, c'était un acte d'irréflexion de sa part. Il avait la tête tournée de se voir interrogé et soupçonné.
Au reste, ce qui résulte de cet interrogatoire , c'est que Lacombe avait tenu les propos les plus singuliers, et que sa conduite était aussi extraordinaire que ses propos. Il voyait la plus mauvaise compagnie deTroyes. Ce jour nième, quoique" ce fût et le mercredi des Cendres, et le lendemain du jour où était parvenue à T'oyes la nouvelle de la mort de M. le duc de Berry , double circonstance qui devait inspirer une grande réserve à un commissaire de police, il avait fait une espèce d'orgie avec des hommes niai famés, au nombre desquels même se trouvait un certain Challas, Condamné à mort pour conspiration , et gracié par le Roi.
Les témoins lui soutinrent ce qu'il leur avait dit.
Lucombc a été envoyé devant la commis-
( >8« ) sîon d'instruction. Là il commença par vouloir expliquer sur le comédien Lambert, sur Tinconnu qui lui avait parlé en sortant du spectacle , sur la nouvelle d'un coup dont on était menacé, sut ce qu'il avait dit le mardi i5, à sept heures du soir et à minuit, toutes les nombreuses contradictions dans lesquelles il était tombé. Mais, fatigué de toutes les absurdités dans lesquelles il s'égarait, de manière à ne pouvoir plus lui-même s'y retrouver, il finit par supplier, avec larmes, MJVI. les Pairs commissaires de recevoir la déclaration suivante :
ïfTout ce que j'ai dit sur le comédien Lamir bert, sur riiJcou«a qui m'a parlé le lundi « en sortant du spectacle, et dans toutes mes « réponses relatives aux interpellations qui « m'ont été faites à propos de mes discours à tt ce sujet , sont autant de mensonges. Je n'ai, « le lundi , ni vu ni entendu personne qui m'ait ff parlé, soit de l'assassinat de M. le duc de « Berry, soit de la loi des élections , soit d'un « mouvement quelconque. Ce que j'ai dit à « M. Jeanson, je l'ai dit par mauvaise inspi- « ration , et pour faire l'avantageux , en don- « nant à croire que je savais ce que ne savait « pas tout le rnondc. i
Cette déclaration a paru au soussigné l'expression de la vérité. Déjà , avant qu'elle fût faite, on avait pu pressentir, à travers toutes les réponses sottes et discordantes de Lacombe, qu'il ne quittait un mensonge que pour tomber dans un autre. La confession de ce fonctionnaire indiscret a confirmé cette opinion.
Celte prétention de savoir avant les autres s'est encore retrouvée dans un tailleur de Ceret (Basses-Pyrénées). On débitait la nouvelle devant le tailleur. 11 s'empressa de dire qu'il la savait depuis trois jours. Pressé d'expliquer la source de sa prescience , il a balbutié. Il a nié qu'il l'eût dit, quoique beaucoup de témoins l'assurassent. 11 a raconté ensuite que, peu de jours auparavant , des méneslriers avaient dit devant lui que dans les jours gras, un bal avait été interrompu par la mort d'un ^omme qui s'était jeté par la fenêtre. Bref, il était constant qu'après la nouvelle reçue, mais après seulement , il avait dit qu'il la savait , mais il ne l'avait pas débitée auparavant. Les magistrats du lieu le regardent comme un liomme bavard et jaclancieux, qui ne s'était ainsi avancé que pour se faire valoir. Le soussigné a partagé cette opinion.
On va voir cette même disposition d'esprit
( >85 ) Se reproduire encore dajis un cardeur de laines de Draguignan, appelé Isnard. Cet Isnard se trouvait sur la place de ville avec les nornraés Brunet et Serj, qui parlaient de la mort de M. le duc de Berry, qu'on venait d'apprendre. Isnard leur dit : « Il ne faut pas vous en étonner. Il j a trois Aois que nous le savions. »
Ces témoins et divers autres ont été entendus. Ils ont déposé de la certitude du propos. Isnard lui même n'a pas nié ])récisément qu'il l'eûtieuu. Il s'est rejeté sur la faiblesse de sa tête. Deux témoins, en effet, ontcléclaré que, pour rendre hommage à la vérité, ils devaient attester que c'était un pauvre homme exproprié, et à qui le chagrin avait à peu près tourné la tête, imbécille dans certains momens, vivant seul avec sa famille, et incapable de penser ou faire mal. La commission n'a pas décerné de mandat contre lui.
Elle en a donné un contre un autre individu qui avait commis une inconséquence bien plus grave. Cet individu est Jean-François Hacqueville,âgéde trente-deux ans, demeurante Gentilly. Hacqiieville est jardinier; sa femme est blanchisseuse. Us n'ont pas de chevaux. La femme Hacqueville loue une voiture dans le pays chaque fois qu'elle rapporte son linge à
( i84 ) Paris. Le samedi , veille du dimanche gras , elle loua celle de Guilles, nourrisseur. Ce Guilles a une fille appelée Toinetie , âgée de dix-huit aiis. Toinelie fut chargée de la conduite de la voilure. Hacqueville accompagnait sa femme pour l'aider à charger et à porter les paquets de linge. Arrivés à Paris, ils firent leurs affaires , et distribuèrent le linge toute la journée. Le soir ils retournèrent chez eux dans la 'toiture vide. Toinctîc , sur le devant de la voiture , faisait un tablier de bergère , pour aller danser au carnaval. Hacqueville folâtrait avec "elle , et la harcelait. « Vous ne danserez pas , » lui disail-il ; et il lui tirait son tablier pour rcmpechcr de travailler. 11 vint à pleuvoir. « Vous ne danserez pas : vous le voyez bien , car il pleuvra. » La pluie cessa. La jeune fille se moqua de lui, en disant qu'elle danserait. — * Non j non, vous ne danserez pas, car il y a une conspiration contre la famille royale de découverte. J'ai vu cela affiché dans les rués. >» Le badinage finit avec la route. Hacqueville , sa femme et Toinctie rcnirèrent chacun chez eux. Le soussigné ne se fait nul scruj)ule de soumettre ces détails, tout vulgaires qu'ils sont, aux nobles Pairs. Quand il s'agit de j»rononcer sur le sort d'un homme, celte Cour,quclqu'au-
guste qu'elle soit, ne pense pas qu'il y ait de délails au-dessous d'elle. L'inlenliou du soussigné , en ayant l'honneur de les lui transmettre , est de faire remarquer la progression (J^, badinage et des idées , qui a conduit le jeun^ homme à parler à la jeune fille, de la conspiration découverte et affichée.
Cependant le lundi malin , on apprit à Gentilly le malheur qui mettait en deuil toute ^ France. Hacqueville entendait si peu malice à son indiscrétion du samedi, qu'entendant une de ses voisines , la femme iNijay , parler dans sa cour avec un nommé Argantj il arriva, et dit : «Voyez, madame JNijay, quelle prédes(,inée j'ai eu de dire àToinette , samedi , qu'il )ç avait une conspiration contre la famille royale, et qu'on ne se déguiserait pas m^rdi : c'es^ comme un pressentiment que j'ai eu.)» Comme il disait ces mots, Toinette vint à passer; il l'appela, et lui dit : « N'est-ce pas, Toineite, que je vous ai dit qu'on ne se déguiserait pas, et qu'il y avait une conspiration . »Toinelte répond! i que cela était vrai. Sur quoi la femme Nijay dit en colère à Hacqueville , que c'était fort mal dç l'avoir dit , et plus mal de le répéter. Ces réflexions de la femme ]S||ay firent rentrer Hacqueville eu lui-même. Il commença à com'
( ,86 ) prendre sa sottise de se vanter de celte prédiction comme d'un irait de géniej et loin de s'en vanter désormais, il ne fît plus que se lamenter de la sotte idée qui lui était tombée dans la tête pour faire enrager Toinette, et qu'un événement si horrible convertissait en prophétie. Tout ce chagrin d'Hacqueville ne fut pas connu d'abord. On ne connut rien que le bruit qui se répandit bientôt qu'un jardinier de Gentilly était initié dans le secret de l'assassinat de M. le duc de Berry. L'exagération ne tarda pas à corrompre la vérité. Ce ne fut plus le samedi que Hacqueville avait tenu ce propos, c'était quelques jours auparavant; et le samedi, il avait répété, non pas en badinant, mais trèssérieusemenl à plusieurs femmes de Gcnillly, qu'elles ne danseraient pas , et qu'il y aurait un prince de tué. La commission d'instruction lança un mandat d'amener contre Hacqueville. Des témoins furent entendus. 11 résulta de l'infornia'ion, que c'était le samedi que Hacqueville avait tenu ce propos à Toinette, dans sa voilure; que ce propos avait été tenu à la suite d'un long badinage , roulant tout entier sur une multitude de raisons qui empêcheraient la jeune fille de se serv^de son tablier de bergère auquel elle iruvuillait, et de danser; que
Hacqueville lui avait dit qu'il avait vu la conspiration affichée ; que Hacqueville n'avait répété ni sérieusement , ni par forme de badinage, ce propos, comme on l'avait dit, à aucune des ouvrières de la femme Nijay, qui toutes furent «appelées en témoignage; que ce fut Hacqueville qui , lui-même , et lorsque personne encore ne savait qu'il avait tenu ce propos , s'approcha de la femme Nijay, et de ceux avec qui elle causait, pour le leur apprendre; que Toinette venant à passer, il l'appela pour lui faire certifier qu'elle l'avait entendu ; qu'enfin , quand on lui eut fait sentir l'extrême bêtise de se vanter d'avoir eu une telle pensée, dont l'expression pouvait le mettre dans l'embarras , il déplorait , même avant d'avoir été traduit devant la justice, le malheur qu'il avait eu de le concevoir. Hacqueville a été interrogé. 11 a fondu en larmes. Il a protesté de son ignorance parfaite de l'événement que la France déplore. Il a juré qu'il n'avait eu le malheur de produire cette idée, que par ce qu'il donnait à Toinette , pour la contrarier, cent prétextes pour l'empêcher de danser. Nul autre indice, quelque peu considérable qu'il fût, n'est venu grossir cehii qui semblait résulter du propos. Hacqueville a dû
paraltre'à la commission un liomYne très-sim-^ pie et irès-bonié. Son désespoir de se trouver soupçonné d'avoir pu tremper dans un si horrible crim-e a semblé n'être pas joué. Ce n'est: pas- au milieu d'un badinage avec une jeune fille , qu'une révélation aussi monstrueuse devait trouver place. Il n'était pas naturel , si Hacqueville eût su quelque chose, de se trahir sans nul intérêt et sans nul motif. La circonstance qu'il disait avoir vu la conspiration affichée, ajoute encore. à la conviction que c'était une plaisanterie de mauvais goût. S'il avait été réellement initié alors dans la Confidence du crime, il n'était pas naturel non plus quef le lundi, et après, le crime, il dit à la femme JNijay : Voyez quel pressentiment j'ai eu!' 11 n'était pas naturel qu'il fit même ^es efforts pour pifouver qu'il l'avait eu; et cependant, en Toyant passer Toineite , pour être cru , il l'appelait eu témoignage. Toute cette naïveté prou- Tait que lïacquevillo , avant qu'on le lui eût fait remarquer, n'apercevait pas même le danger d'avoir laisse échapper une telle indiscrétion. Et certainement, s'il eût éré l'un des complices ou un des cnuiideits, on n'rût pas en besoin de l'en avenir, hc soussii^né a donc dû croire qiuj c'était un hasard, bizarre il est vrai,
mais réel , qui ^rvaii produit le rapprochement du discours de Hacqueville et du fait ; et c'e»^ dans cette conviction qu'il a l'honneur d'an-, noncer à la Gour qu'il concluera à la mise hors de préveniion de Hacqueville.
Beaucoup d'autres faits de pareille nature ont été également approfondis par la commission, et détruits entièrement par rinsiruciion.
Le soussigné va les parcourir avec uuei grande rapidité.
A rOdéon, disait-on, un masque, le jour' du malheur, s'était adressé, avant l'heure drt meurtre, à M. Alale de Montaigu, et lui avait dit : «Vous dansez ici; ailleurs on assassine uni Prince.» M. Atale de Montaigu a été entendu. Le fait est faux.
On disait encore que le matin du meurtrey fin agent de police avait dit à deux lingères ^u'on nommait : Il y aura ce soir un beau bal à l'Opéra. Les lingères indiquées ont expliqué le fait, qui ne s'applique pas à un agent de po- Hce, qui ne contenait aucune allusion à ce qui se passerait à l'Opéra, et qui est tout à fiail étranger à l'afTaire. d
A l'Ambigii-Comique, ce même dimanche gras, on articulait un autre bruit. Comme on y donnait la pièce des MencUans vénitiens, à
rinstant où les mendians délibèrent sur le sort de leur chef, et que l'un d'eux dh : 11 faut l'assassiner, une voix d'homme avait , dit-on, répondu des loges : Dans une heure et demie cela sera fait. De bouche en bouche on est re-' monté à la première, de laquelle pouvait être sortie la phrase qui avait donné naissance au bruit. C'était une dame qui prétend que, quand l'acteur a prononcé la phrase : Il faut l'assas' siner, une voix a répondu : Certainement. Le bruit, par êeile substitution de mots, était déjà bien dénaturé \ mais, de plus, cette dame est la seule qui ait déposé du fait, quoiqu'il dût avoir beaucoup de témoins , puisqu'il se passait aux oreilles d'un public entier j et ensuite tous le* agens de police et tous les gendarmes qui étaient de service ce jour-là à l' Ambigu-Comique , ont été questionnés à ce sujet : tous ils ont répondu n'avoir aucune connaissance du fait. Autre fait grave. Une dame Rack, pâtissière^, avait reçu de son fils, demeurant à Reims , une lettre. Selon cette lettre, un sellier de «eue ville avait annoncé que M. le duc de Berry n'avait pas long-temps à vivre. Il y avait même beaucoup de versions do ce bruit. La dame Rack les a fait taire toutes dans sa dépo- •ilion. Lu dauie Rack u a pas de fds à Reimsj
( '91 ) son fils, ni de Reims, ni d'à illeurs, né lui avait écrit, tout à l'heure, que la vie de M. le duc de Berry était menacée. Dernièrement, en déplorant sa mort avec une de ses amies qui partageait sa douleur, elle avait dit : Qu'il y avait quatre ou cinq ans que son fils lui avait écrit de Metz , qu'à Metz, un officier avait tenu des propos de fureur contre M. le duc de Berry : c'était ce discours qui avai| été si étrangement travesti.
On avait encore parlé de lettres adressées de Bordeaux avant l'événement à un marchand de toile de la rue des Déchargeurs, qui étaient pleines d'inquiétudes sur la vie du même Prince. Nul des marchands de toiles de cette rue n'a reçu de lettres pareilles.
De plus , on affirmait que le dimanche gras, à l'heure du diner, chez un marchand de vin, rue de Babylone, appelé Bolet, on avait laissé échapper une menace contre la sûreté de la personne des Princes. Bolet est venu. 11 n'a pas de garçons; son fils et lui font seuls le service de sa maison; ni l'un ni l'autre n'a entendu la menace.
On assurait qu'à Metz, un habitant qu'on désignait avait eu l'indiscrétion de dire devant un de ses fermiers qui lui apportait une lettre
( '92 ) contenant la nouvelle d« la mort de M le duc lie Berr^, tout aussitôt que la nouvelle en était arrivée : Bah! ilj a long-temps, que. nous le savions. Vne commision a été envoyée à Metz. Tous les fermiers de cet liabilani ont paru en téoioifijnage j lui-même et sa bçlle-soeur ont été interroj^és : on n'a trouvé nulle preuve du fait.
A Paiis,,uii. jjenne apprenti menuisier, dont le nom éiaii indiqué, la nuit du dimanche aoi lundi, une heure avant le meurtre, avait entendu des discours qui l'annonçaient, à la porte d'un bal donné dans le quartier de l'Opéra : l'apprenti a été trouvé : il a déposé : il n*a rien entendu.
On s'était servi d'un nom bien autrement respectable, de celui de M. de Mailla-rdoz , maréchal-de-campi pour accréditer un bruit pareil. On disait que cet estimable officier avait été accosté, vers les dix heures, sur le boulevard, par un individu qui lui était inconnu, f(;qf9 lui dit que M. le duc de Berry avait été 4tié^ Il e»ti vrai, selon le témoignage de M. de MûillardOZi que ceUe nuit il traversa le boulevard; qu'il y remarqua , de distance en distance, des groupes où l'on prononçait le nom du Priuc<î» eloù on avait l'air de recueillir une nouvelle; qu'inquiété p^r cette espèce de mou-
( 195 ) vement, il entra au café Toi*toni, où il apprît celte nouvelle funeste : mais il était alors aii moins minuit; car M. de Maillardoz était sorti à plus d'onze heures et demie de la maison Rougemont, où il avait passé la soirée.
Un autre nom également respectable se rattachait à un fait bien marquant. M°" la comtesse d'Erluch savait qu'une de ses femmes, dans la rue, peu de jours auparavant l'assassinat, avait ouï dire par un homme à plusieurs autres : Qui de vous assassinera le duc de Berrj? M*"* d'Erlach n'a pas même su ce dont on voulait lui parler, ni ses femmes non plus.
M. de Saihle-Fcre, à en croire un document, avait ut) domestique apparemment trèsressemblant à Louvelj car une fois îl avait été arrêté par un passant qui lui avait dit : Eh bien ! en finiras - tu donc avec ton duc de Berry? M. de Sainie-Fère est venu , son domestique aussi : ce domesiique ne ressemble guère à Louvel , car il a cinq à six pouces plus que lui : ni le maître, ni le domestique, n'ont su ce que l'on voulait leur dire.
A Châlons-sur-Saône, un mois avant l'événement, un M. de Beligny, connu par ses bons sentimens, avait reçu, dit-on, une lettre qui
lui annonçait un complot contre la famillô ro yale et le massacre de deux mille personnes. On creusa ce bruit. Une commission fut envoyée à Châlons. M. de Beligny comparut, il est très-vrai qu'après l'événement, dans un café où l'on agitait la question de savoir si Louvel avait des complices , M. de Beligny, qui soutenait raffirmative, dit, dans la chaleur de la discussion, qu'il y avait des faits, et que, par exemple, il avait tenu lui-même une lettre ou il était question d'une conspiration contre la famille royale. Interpellé depuis sur ce fait , M. de Beligny a constamment refusé de représenter la lettre, de dire de qui elle était signée, et même de qui il la tenait. Il a assuré, au surplus, qu*on avait forcé, ou qu'il avait forcé luimême seS expressions; que la lettre émit très-' vague, et qu'elle ne contenait rien qui eût trait à l'assassinat de M. le duc de Berry, et qu'elle n'existait plus. On pourrait aller plus loin, et il ne serait pas bien téméraire de supposer qu'elle n'a jamais existé, en songeant à la circonstance que M. de Beligny était poussé de discussion, et que c'élail à l'appui de son opinion que , dans l'entraînement de la controverse, il avait parlé de cette lettre, que personne n'avait vue que lui.
( «95 ) A Vilry, près Paris , aussi circula une his" toire qui (lui fixer rattention de la commission d'une manière toute particulière. Une jeune femme de ce pays, qui nourrit la fille du sieur Zimmerraann, marchand de musique, était venue passer chez lui, avec son nourrisson, la journée du dimanche gras. Elle en partit le lundi malin, sans savoir l'affreuse nouvelle de la nuit. C'était le lundi gras. Elle ne trouva pas son mari chez elle. Il ne rentra qu'assez avant dans la nuit. Sa femme l'avait attendu; mais cette femme était triste de ce que , après un petit voyage d'un jour, elle ne trouvait pas son mari plus empressé de venir la retrouver. De plus, le mari avait usé de la liberté du carnaval. Il était un peu pris devin, quoique, assure sa femme, qui semble l'aimer beaucoup, et en être aimée, cela ne lui arrive guère. La femme bouda. Les deux époux ne se parlèrent pas avant de se coucher. En se couchant encore, et même après s'être couchés, ils ne se parlèrent pas davantage. Cependant, vers le milieu de la nuit, la femme se lassa la première de celte espèce de brouillerie. Elle était tourmentée d'ailleurs de la funeste nouvelle qu'elle avait apprise en arrivant à Vilry, et celle nouvelle , en l'agitant , l'avait fait veiller
( '96 ) pendant que son mari, appesanti par lés fumées de la boisson, s'était assoupi. Dans un moment où il se réveilla, elle ne put s'empêcher de lui dire : Eh bien! Genève, lu sais l'affreux événement. Son mari lui répondit qu'il l'avait appris la veille en dînant. La femme saisit mal la réponse de son mari. Quelque heure qu'il fût déjà dans la nuit, comme elle n'avait pas dormi, il n'était encore pour elle que lundi , tandis que pour le mari , qui s'était livré au sommeil, et qui se réveillait, il était mardi. Sa réponse signifiait donc pour lui le dîner &q lundi , tandis que pour elle il signifiait le dîner de 'dimanche. Le mardi matin , elle parla à ses voisines dans ce sens. Elle inacpira à quelques personnes des inquiétudes fort raisownables, nées de ce qu'on ne concevait pas comment Genève avait pu apprendre le dimanche, en dînant, un événement qui n'était arrivé que la nuit du diuianche à onze heures. La commission d'instruction jugea ce fuit digne d'être éclairci. Sans s'être rien communiqué, et qooique séparés l'un de l'autre avéïnt leurs dépositions, les deux époux s'accordèrent sur les détails les plus minutieux de la bouderie du soir et de la conversation de la nuit, et il lui démontré à la coiuaiission qu'il y avait 6ii
( '97 ) Une simple équivoque de langage dans le marij qui d'ailleurs jouit d'une bonne réputation, et contre lequel il ne s'élève aucun autre indice. La commission dut également examiner quelques autres bruits qui se rattachaient à la personne de Louvel , mais dont l'éclaircissement pouvait être utile pour la question de complicité. Ils se sont trouvés faux pour la plupart.
Ainsi l'on avait dit qu'il avait autrefois vécu à Laon, et qu'il y avait même subi une condamnation pour cris séditieux. On a fait venir le jugement; il n'intéresse pas Louvel. C'est un nommé Pierre-François Louvet, garçon tanneur, qui a été condamné. Il est d'ailleurs certain que Louvel ne pouvait alors être à Laon.
L'on avait dit aussi que quatre mois environ avant son crime, il s'était trouvé à boire avec deux ou trois ouvriers, devant lesquels il s'était vanté de son projet. L'un de ces témoins l'avait ainsi rapporté. On a entendu toutes les personnes indiquées, et de leurs témoignages réunis, il est résulté que c'était une fable.
Un ecclésiastique, d'ailleurs fort respectable, avait cru un moment reconnaître dans Louvel un homme de qui il avait eu à redouter quelques violences. Il s'était itiême écrié en l'apercevant : Voilà mon assassin ! Il a été entendu.
( >98) Il a perdu la première conviction qu'il avait. Il n'assure plus rien, et toutes les circonstances , recueillies dans les autres documens , font croire, comme il le croit lui-même, qu'il s'était trompé.
Le bruit avait couru qu'au commencement de janvier de cette année, on avait vu Louvel à Lyon, chez le sellier Majesté. Le fait est faux. Tout prouve que depuis 1816, Louvel n'a pas quitté Paris pour une absence de plusieurs jours. D'ailleurs l'instruction faite à Lyon , par suite de délégation, établit que c'est un autre individu (qui n'a rien de commun avec Louvel), qu'on a vu dans ces derniers temps chez Majesté.
On répandait encore que Louvel avait éié au service d'un personnage qui a été dans l'intime familiarité de Buonaparte. Ce fait s'est irouvé faux comme les précédens. Louvel n'a jamais été qu'ouvrier. Toute sa vie est connue. 11 n'a jamais servi personne.
On ajoutait qu'on l'avait vu suivre, à cheval , la chasse des Princes j qu'entr'autres courses de ce genre, il avait été aperçu , lui troisième, à une chasse dans la forêt de Saint- Oermain ; qu'un piqueur menu; lui avait parlé. Ce fait avait peu d'importance quant à la cul-
( ï99 ) pabililé de Louvel, à laquelle assurément il est difficile de rien ajouter. Mais il en avait beaucoup, s'il était vrai, pour la question de complicité. Elle ne serait plus douteuse. -
Le piqueur a été entendu. Il a été confronté. Il est sûr que Louvel n'était pas un de ces hommes.
L'on parlait également d'une réunion qui avait eu lieu au café Philibert , et oii Louvel se serait trouvé le vendredi qui a précédé son crime , au matin. 11 a été vérifié qu'il n'y avait eu de réunion d'aucune espèce, ce matinlà , au café Philibert. Nul indice non plus n'a montré Louvel comme s'étant trouvé jamais à aucune réunion , quelle qu'elle fût.
On avait cité surtout comme un fait très-extraordinaire que, peu de jours avant le crime, Louvel eût été rencontré, à trois heures du matin , du côté de la porte Saint-Martin, allant à Vincennes , par un nommé Loiseau , éperonnier. Loiseau, à ce qu'on assurait, l'avait dit.
Loiseau a été entendu.
Louvel aussi s'est expliqué sur ce point dans ses interrogatoires.
11 est resté constant que Loiseau avait renrenconiré Louvel , non pas à trois heures du
matin, mais à trois heures de l'après dîner. On disait, de plus, que Louvel avait été signalé , par le commissaire du théâtre Feydeau, au magistrat qui administre la police, il y avpit plus d'un mois, lors du crime. On donnait mêrae ce fait comme très-certain. Le commissaire de police du théâtre Feydeau est venu attester qu'il ne savait pas même ce qu'on voulait dire. Un autre témoin très-respectable est aussi venu déposer qu'on avait eu tort de présenter le fait comme incontestable; que c'était un simple on dit.
D'autres racontaient , encore , qu'un autre officier de la police, qu'on nommait, avait déclaré avoir vu Louvel dans l'Opéra. Cet officier est venu dire le contraire.
Louvel, disaient d'autres personnes, avait été aperçu, durant les quinze jours qui ont précédé son crime, rôdant autour de l'Elysée- Bourbon. Il avait même été conduit devant le commissaire de police de ce quartier, qui l'avait fait arrêter. Depuis, on l'avait relâché. Le commissaire Bruzelin a été entendu. Il a donné un démenti formel à celle assertion.
En passant de ces faits , qui concernaient Louvel, à d'autres qu'on regardait comme se rallacliant â son criine, et qui ont aussi dis-
paru dans l'instruction , on arrive à un bruit assez généralement répandu , qu'il y avait eu une première tentative d'assassinat qui avait été déjouée. Voici ce qui avait donné lieu à ce bruit.
Dans le cours de l'été dernier, le Prince revenait de faire une promenade maiinale à Bagatelle , en cabriolet et suivi d'un seul domestique. Il était descendu quelques pas avant la barrière, et le domestique de' confiance Lecene s'était avancé , conduisant toujours le ca-' briolet.
A la barrière, Lecene s'était arrêté pour attendre le Prince. Deux hommes d'assez mauvaise mine, regardant dans le cabriolet, dirent : // ny est pas, et s'avancèrent sur la route. Ils s'approchèrent du Prince. Lecene , frappé de leur extérieur délabré , s'élança du cabriolet, et courut sUr l'un. L'autre se mit à fuir. Lecene amena, au Prince, le premier, qui n'avait pas de papiers sur lui , et qui disait qu'il voulait présenter une pétition au Prince. M. le duc de Berry se contenta de lui observer que ce n'en était ni l'occasion , ni l'heure, ni le lieu , et lui dit de la lui apporter à l'Elysée.
Cet homme y est en effet venu. On lui a même donné des secours.
L'affaire a élé éclaircie.
Il y avait eu indiscrétion de la part du pétitionnaire, curiosiié de la part de l'ouvrier qui l'accompagnait» excès très-louable de sollicitude de la part de Lecene.
Mais aucun des deux hommes n'avait eu mauvaise intention.
Appelés devant la commission, ils ont rendu bon compte de leur conduite. '
Lecene a même reconnu qu'étaient vrais tous les faits tels qu'ils les racontaient. Il ne rest® rien de la première supposition.
Il ne reste rien non plus de la supposition ^. que la nuit du crime il y avait eu de grands
^ ^ rassemblemens d'hommes armés autour de l'Elysée-Bourbon et dans fuUée de Maiigny.
Il n'a élé fourni ni un seul indice ni un seul témoignage qui donnât créance à ce bruit, et tous les rapports de police v ont été contraires.
Il n'est resté rien encore des propos trèshorribles attribués à un jeune musicien appelé François Labbé , arrêté à Troyes. Ce jeune homme , en parlant de l'assassin , dont il venait de lire dans les journaux les réponses vraies ou fausses qu'on disait laites par lui dans ses interrogatoires, avait dit : C'est un gaillard bien décidé. Il dit que son crime est un mat
pour un bien. Les sieur et dame Henlz, qui l'avaient entendu s'exprimer ainsi, répétèrent ce qu'il avait dit déliant des gens inalleniifs. Ceux-ci attribuèrent au musicien ce qu'il rapportait seulement de Louvel. Les sieur et dame Hentz, et le musicien; ont rétabli la vérité.
La dame des Vallées l'a rétablie aussi à propos d'un discours qu'on lui avait prêté. On assurait tenir d'elle que vers les noces de M. le duc de lierry, elle avait entendu, dans un café, deux ou trois hommes de la plujs mauvaise tournure, s'entretenir sur les moyens d'empêcher le mariage, et dire qu'ils avaient au moins pour eux un cocher et un sellier.
M'"* des Vallées a déposé. Elle affirme n'avoir jamais ni entendu ni répété rien de pa-reil.
Un autre mot non moins criminel avait été tenu , disait-on , à la connaissance de M. le marquis d'Agrain , à Châlons-sur-Saône , par un homme qui, ayant poussé des cris séditieux dans celte ville, et ayant été arrêté pour ce fait , avait dit ; « Louvel a été chargé du duc « deBerry, el moi j'ai été chargé de Monsieur.»
La commission, très-justement alarmée d'un propos aussi sinistre, a délégué le juge de Châlons pour en informer.
M. le marquis d'Agrain a comparu.
M. le marquis d'iigraiii est convenu qu'il avait été trompé. ^
L'homme dont il parlait est \.m très-mauvais sujet, qui même, en ce moment, est devant la justice , pOur d'autres faits criminels. Mais cet odieuît discours n'a du moins pas été tenu.
Enfin, pour terminer cette fastidieuse énuméiation des suppositions reconnues telles, le soussigné arrive à une dernière révélation qui avait commencé par paraître très-grave, et qui a fini par n'être rien autrç chose qu'un piège que se sont mutuellement texidu deux hommes étrangers à la police , mais n'en ayant pas moins résolu d'évoquer, à force de mauvais sen. timens qu'ils afficheraient, les mauvais sentixucns, les mauvais projets, peut-être les complots secrets qu'ils trouveraient sur leur roule, et de rendre à eux-mêmes bien plutôt qu'à la société , le service de les dénoncer à l'autorité et à la justice , dans l'espérance d'en tirer quelque avantage.
Pendant que chacun de son côté, sans se connaître, ils allaient à la recherche dos conspirations, ils se sont rencontrés. Ils se sont liés pur l'intermédiaire d'un nommé Bechs, qui
paraissait être d'abord le plastron et l'objet commun de leurs observations , et qui paraît être aussi la dupe principale des deux intrigans. Ils se sont abouchés. Ils se sont observés. L'un d'eux, plus impatient que l'autre, lui a parlé d'un complot qui était en action , pour arracher à celui-ci son secret , s'il en avait un. Il lui a tenu les propos les plus exécrables; il lui a fait part des projets les plus atroces. Le soussigné craindrait de manquer à la dignité de la Cour, en l'entraînant dans le détail minutieux de tous les bas et vils moyens employés par CCS deux sycophantes pour se tromper et se perdre mutuellement. Il suffira de savoir qu'il a été démontré que cette méprisable comédie n'offrait rien de réel que la turpitude de ceux qui la jouaient. Un moment l'autorité a pu s'inquiéter des apparences et chercher à approfondir des menées qui pouvaient se rattacher à la douloureuse affaire dont la Cour est occupée. Mais aussitôt qu'elle a eu reconnu qu'il n'y avait, dans ces menées, que de la bassesse et pas de danger pour la société, elle a dû abandonner l'intrigue et les intrigans au mépris qu'ils méritent. Le soussigné se bornera à dire à la Cour que le trait principal qui avait éveillé l'attention de la police sur ces
hommes mystérieux, c'est qae Tun d'eux, celui qui voulait inspirer une grande confiance à l'autre, par le rôle décidé qu'il s'attribuait, se présentait comme complice de Louvel.
A l'en croire , Chenou , car c'est ainsi qu'il s'appelle, avait été condamné à mort en i8i5k pour crime politique , et gracié par le Roi. Cet acte de miséricorde l'avait humilié et non conquis. 11 n'en avait pas moins conservé toute sa haine contre les Bourbons. 11 ne parlait en effet que de détruire ceux qui restaient encore, à commencer par le Roi. Au reste, il avait déjà rendu de grands services au parti. Il était l'un des complices de Louvel. Les complices principaux étaient au nombre de cinq,, et il en était un. Un nommé Bocourt en érari un autre. C'était même Rocourt qui avait frappé le Prince; mais il avait eu la présence d'esprit de se découvrir ensuite et de rester en place, tandis que Louvel, saisi d'une terreur panique, s'était enfui , ce qui l'avait fait poursuivre et arrêter. Rocourt était parti dans la nuit. Chenou devait partir aussi , mais il changea de résolution. 11 rentra chez lui. Les gendarmes y vinrent. Il brava la visite. On le laissa tranquille. La dernière voilure des conspirateurs était partie 1« matin. 11 n'était pas
pour cela dégoûté de conspirer, et il cherchait à grossir son parti.
Rousseau, l'autre observateur, anciennement attaché à la police, renvoyé par elle, et ayant , à ce qu'il paraît , le désir de mériter par quelque service signalé d'y être rattaché, ne répondait à ces avances qu'autant qu'il le fallait pour ne pas alarmer et repousser la conliance. 11 entrait dans les sentimens. Il interrogeait sur les projets. Il laissait entrevoir qu'il pouvait être grandement utile , et connaissait un homme qui, depuis long -temps, ne demandait pas mieux que de consacrer 5oo,ooo francs à la chute de la dynastie. Mais pour livrer un homme aussi précieux, il fallait autre chose que des paroles. Chenou parlait beaucoup de moyens de crédit, de projets, d'associés. Mais où était la garantie de ses discours ? On ne connaissait que lui et Beths. Ni
pièces m preuves à l'appui de ses discours. S'il y avait moyen de procurer à Rousseau quelque pièce propre à démontrer l'existence d'une partie bien liée, alors il la montrerait à l'homme aux 5oo,ooo francs , et l'homme aux 5oo,ooo fraucs paraîtrait. Une pièce donc ,. voilà ce que demandait Rousseau j il lui fallait la pièce.
( ao8 )
Chenou trouvait la demande de Rousseau juste. Il n'était nullement embarrassé de lui fournir la pièce désirée. Mais , à son tour, il exigeait que lorsqu'il. l'aurait fournie, on l'abouchât avec l'homme : il lui fallait l'homme.
On voit quel était le plan des deux in trigans, dont chacun avait la conviction que l'autre était un vrai conspirateur, qui avait Belhs pour complice. L'un voulait obtenir la pièce pour livrer, quand il l'aurait en sa possession , Chenou elBeths; et l'autre voulait connaître l'homme pour dénoncer, aussitôt qu'il aurait celte importante révélation , l'homme aux 5oo,ooo fr., Beths et Rousseau.
Rousseau seulement fut le plus prudent des deuxj car en s'enfonçant dans cette intrigue, il avait commencé par avertir l'autorité qu'il était à la piste d'un complot , tandis que Chenou explorait celui qu'il avait cru découvrir, sans en avoir prévenu personne. ^
Pour en finir de ce dégoûtant récit , Chenou avait fabriqué la pièce , et il n'était guère possible de consommer un acte d'ineptie plus complet , soit pour le choix de l'honorable personnage auquel il l'attribuait , soit pour l'absurdité de la supposition qu'il en faisait sortir, soit enfin pour la grossièreté des formes.
C'est en cet instant que la police crut qu'il était temps d'éclairer cette œuvre ténébreuse, et queBeihs etChenou furent arrêtés j puis son premier soin fut de donner connaissance du tout à la commission.
La commission entendit tous les acteurs de cette manœuvre.
Le soussigné est resté convaincu que les deux principaux d'entr'eux ne faisaient que jouer un faux rôle de conspirateurs pour se tromper mutuellement. Us ont eux - iiêmes fourni toutes les lumières qu'on pouvait désirer pour bien démontrer qu'il en était ainsi. Sous ce rapport , ils n'appartiennent donc ni l'un ni l'autre au procès actuel , sauf à la justice ordinaire à apprécier la conduite deChenou, et à examiner quelle loi est applicable à ceux qui vont réveiller par la tentation d'une conspiration qu'ils disent être en pleine activité, le goût du mal dans des âmes aigries, où fermentent l'ambition, la haine et la cupidité.
Quanta Beths, malheureux jouet des tentatives faites par ses deux faux amis pour obtenir de lui l'explosion de ses mauvais seniimens et pour le perdre, c'est encore à la justice ordinaire à examiner jusqu'à quel point est coupable un homme qui , portant dans son