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cœur tout ce qu'il faut pour bouleverser l'Etal , est assez heureux pour ne se lier qu'à des conspirations factices , et échappe ainsi sans innocence au crime déjà commis dans son cœur et dans son intention. Heureux , Beths , sans doute, en de pareilles circonstances, de n'avoir à être jugé que par la justice extérieure , au lieu de l'être par la morale !
Ainsi, cette affaire qu'on a pu craindre un moment de voir se rattacher à l'atfaire de Louvel, y esi(|out à fait étrangère, ou, pour mieux dire, elle n'a que des apparences : et en la creusant, on n'y trouve pas heureusement la réalité du crime. C'est bien assez d'y trouver la réalité delà perfidie en plus d'un genre.
Après avoir enfin épuisé la première classe des faits du procès , c'est-à-dire ceux que l'instruction a détruits, il reste au soussigné à scruter ceux de la deuxième classe; c'est-à-dire les faits vrais au fond, mais altérés en grande partie.
Quelques-uns de ceux-ci se rapprochent de ceux dont il vient d'être rendu compte dans la première classe, et qui contenaient une sorte de prédiction du malheureux événement.
Ainsi la commission fut avertie qu'avant le meurtre , on avait écrit sur la maison du slcur
Mouchy, à la Croix, ces mots : Ilj aura un. beau dimanche gras.
Il est irès-vrai qu'on traça sur les murailles de la maison de ce propriétaire, avec de la craie, ces mots : Quel jour pour la France que dimanche ! Mais celte inscription n'y fut mise que le mardi , 1 5 février. Lui-même , il est venu l'attester dans sa déposition.
La différence de la date dénature le fait. Le i5 février, c'était un regret. Le i3, c'eût été une prédiction.
Une autre prescience fut encore dénoncée à la commission.
Chez le relieur Bonet, disait- on, était eu qualité d'apprenti un jeune Juif appelé Samuel. Le matin, i4 février, la dame Bonet, qui a la réputation de professer les meilleures opinions, parlait devant lui, avec une vive douleur, de l'événement de la nuit. Je le savais dès hier, dit le Juif. Ces mots frappèrent au dernier point la dame Bonet , qui comprit que le jeune Juif l'avait appris la veille dans la soirée, c'est-à-dire avant qu'il fût arrivé. Elle en parla dans ce sens , le jour même, avec un peu d'humeur contre le Juif, à sa voisine Bertrand. La voisine le redit. On assurait même que la dame Bonet avait à l'instant interrogé
son apprenti, qui avait répondu niaisement, mais pourtant d'un ton mystérieux.
La commission a appelé la dame Bonet.
Le mot du Juif, la surprise de la dame Bonet au premier moment, la confidence de cette surprise, pendant qu'elle n'en était pas encore revenue , à la dame Bertrand, tout était vrai; îout : excepté le ton mystérieux du jeune Juif, quand un peu après il fut interrogé par sa maîtresse sur l'heure à laquelle il l'avait appris la veille. Il répondit naturellement que c'était fort tard.
Le Juif Samuel est venu s'expliquer à son tour. Il a vingt-deux ans. Il paraît très-laborieux, et après sa journée finie, il travaille assez avant dans la nuit avec son père , qui est rabbin, à copier les livres de leur religion. Il est aussi chargé de faire les provisions du ménage. Un peu par goût, un peu aussi peutêtre par vanité, il ne va faire chaque soir, ses empiètes pour le lendemain, qu'à laffn de ses veillées j c'est-à-dire, à dix ou onze heures. Le dimanche gras, il sortit, en effet, comme à l'ordinaire, vers celle heure. Il alla chez l'épicier pour avoir de l'huile" à quinquet, chez la fruitière, et ailleurs. Toutes ses courses le conduisirent jusqu'à minuit. En rcniranl
enfin cbez lui , il vit un groupe dans la rue. Il entendii parler hawtj il approcha. On y disait que M. le duc de Berry venait d'être as<?assiné. Il fut, dit-il, saisi. C'est ce qui lui fit répondre le lendemain à la dame Bonet qu'il le savait.
Ce jeune homme s'expliquait avec beaucoup de simplicité, et paraissait naïf. Il n'y avait d'ailleurs aucun indice , aucune circonstance matérielle qui démentît ses récits.
La commission n'est point allée plus loin.
Et quand même ces récits lui eussent laissé des soupçons, il lui eût été difficile de faire plus qu'elle n'a fait; car enfin tour ce que dit Samuel est possible, et aucun témoin ne contredit sa version. De plus , quand il mentirait, d'autres exemples fournis par cette procédure même , prouvent assez que la tentation de faire le savant en pareil cas est une disposition d'esprit fort commune parmi les orateurs du peuple; et si c'est le devoir des magistrats, quand ces actes de prescience se produisent, de scruter avec sévérité ceux qui les ont laissé échapper, pour découvrir si, par hasard, ils ne décèleraient pas un confident criminel , c'est leur devoir de les apprécier et de les dédaigner quand ils décèlent un bavard avantageux. Ces réflexioûs s'appliquent encore au fait
qui va suivre. îl s'agit d'une prescience pareille annoncée par un paysan de Casaubon, appelé Bruman.
Le premier dimanche de carême, Bruman était allé chez M. Laborde-Lanselot , juge au tribunal de Mont-de-Marsan. On y parla de la mort de M. le duc de B^rry. Bruman dit : ïlj a "huit jours que je le savais. Le gendre de ce dernier l'interrompit, en disant : C'est du Roi que mon beau-père voulait parler. Il paraît en effet que, dans ces déserts, s'était répandu un bruit plus funeste encore, s'il est possible, que* celui de la mort du Prince.
Une commission a été délivrée au juge de paix de Nogaro pour approfondir le fait.
Il est résulté des informations qu'un tonnelier du voisinage avait parlé à Bruman de la mort de M. le duc de Berry après l'événement ; qu'auparavant il avait été question de l'autre bruit j que Bruman est un homme très-simple, et à qui il est facile de confondre des idées diflérentes; et qu'enfin Bruman et le tonnelier ne sont connus dans le pays que sous de bons rapports.
A Béziers aussi s'était passée une aventure qui, un moment, présenta des caruclçres inquiétans.
Le 17 février, avant que le malheur fûl encore connu dans ces contrées , vint loger chez Domange, à Corneilhan, arrondissement de Béziers, un nommé Paulmier, habitant de Cruzy, lequel paraît n'avoir pas une très-bonne opinion politique. La moit de M. le duc de Berry fut connue le lendemain ) mais le brui^ se répandit que , dès ce jour-là même , Paulmier l'avait annoncée à la femme Domange. Il paraît qu'en efîet, quelque légèreté d'vJ» prit de la part de celle-ci avait donné lieu à ce bruit : car, appelée devant le maire de Corneilhan, elle signa un procès-verbal qui portait ^uePaulmier lui avait dit, le 17, que M. Je duc de Berry était tué. Le maire , comme cela était simple, l'avait répété.
La justice informa.
Un mandat iut décerné contre Paulmier, et Paulmier nia formellement avoir tenu ce propos.
La femme Domange fut appelée. Elle dit que, le 17 février, 'Paulmier avait en effet couché chez elle; qu'il y avait soupe avec un marchand et un fondeur de cuillers; qu'il dit qu'un Prince, qu'il ne nomma pas y avait perdu un grand nombre d'onces de sang, et qu'on désespérait de sa vie; que quand son mari >fnt
rentré chez lui , elle lui raconta la nouvelle de Paulmierj que le lendemain, son mari et elle étant dans la barque de poste, où était aussi le maire Levère , ils y apprirent la mort de M. le duc de Berry j qu'alors le propos de Paulmier, de la veille, leur revint dans la mémoire; qu'ils l'appliquèrent à la nouvelle qu'on leur apprenait; qu'ils s'étonnèrent de ce que Paul" mier la savait d'avance j qu'ils en parlèrent dans ce sens ; et que si le maire a fait dire autre chose à la femme Domange dans le procèsverbal , il s'est trompé. La femme Domange pouvait ajouter que, de son côté , elle avait eu tort de signer ce procès-verbal , s'il contenait autre chose.
Domange confirma tout ce qu'avait dit sa femme.
Le marchand , avec qui Paulmier avait soupe le 17 février dernier, et avec qui il avait plus causé qu'avec la femme Domange , en parlant dans le même sens , ajouta que Paulmier s'étendant sur sa nouvelle , avait dit qu'il avait lu, la veille, dans un journal, que le roi d'Angleterre était mort; que le prince de Galles avait perdu 80 onces de sang, et qu'on désespérait de sa vie. 11 est très -vrai que les journaux de cette époque avaient ainsi parlé
d'un accident de sanié du roi Georges IV.
Ainsi il devint clair que la prescience était toute entière de la création de la femme Domange, qui avait fait une méprise. La veille, sans le nommer, on lui pariait d'un prince qui avait perdu 80 onces de sang; le lendemain elle apprenait la mort de M. le duc de Berry. Elle n'avait pas douté que c'était de lui que Paulmier parlait la veille. Ce qu'elle disait reposait sur une base vraie. Tout ce qu'elle disait était vrai même à son sens et dans son intention. Elle avait tiré, sans le savoir, une fausse conséquence , et cette fausse conséquence était devenue la source d'un faux bruit.
Ce fut un faux bruit, encore parti d'une autre méprise, que celui qui donnait à croire qu'un jeune homme s'était trouvé dans une société où l'on tira au sort à qui tuerait M. le duc de Berry, Ce jeune homme avait dit à sou père qu'il avait ouï raconter que quatre ou cinq scélérats s'étaient associés pour égorger M. le duc de Berry, et que celui qui en avait été chargé par ses complices ayant reculé, avait été assassiné. Cette anecdote en effet a circulé. Elle est même devenue la matière d'une instruction très-sérieuse de la part de la commission; il en sera rendu compte dans une autre parfie du
réquisitoire. Legiienet, pèredu jeune homme, l'avait racontée à un de ses amis , qui avait tout embrouillé dans sa tête, et qui avait eompris que le père Leguenet lui disait que c'était son. fils même qui avait assisté à ce conciliabule d'assassins. Il en parla ainsi dans le monde..
Il fut appelé devant la commission. Il lui répéta l'histoire telle qii'û l'avait comprise, et telle qu'il croyait que Leguenet père la lui avait racontée.
Leguenet père fut également cité. Il ne revenait pas de sa surprise en entendant ce qu'on l'accusait d'avoir dit de son fils.
Il fut confronté avec son ami Lavergne , auteur de cette version. Il lui soutint qu'il ne lui avait rien dit de pareil. Lavergne convint qu'il était très-possible qu'il eût mal compris.
Le jeune homme lui-même enOn fut cité.
Il rétablit la vérité de son récit, conforméméut à ce qu'en avait dit son père. Il avait quatorze ans, était très-délicat et très-peu avancé. Si le soussigné, déjà disposé, par les vacillations du témoin , à croire que l'enfant n'avait pu dire avoir assisté au conciliabule, parce qu'il n'y avait pas assisté, avait eu besoin d'un élément nouveau de conviction, il l'eût trouvé dans le physique même grêle cl non développé de cci
(2.9) enfant 11 n'était pas permis de croire que des scélérats qui s'a$socient à l'horrilile dessein d'égorger un Prince, fussent allé$ chercher ua complice ou même im confident dans un tel avorton.
Un autre bruit, assez répandu encore, était que , le jour de la mort du Prince , on uvaii entendu des explosions extraordinaires. On citait même un commissionnaire de la rue Philippeaux comme en ayant été effrayé. Cet homme est venu. 11 a déclaré qu'il n'avait rien entendu du tout le iSfévrier^ mais que le lendemain i4» vers huit heures du soir, ses oreilles et celles dç sa femme avaient été frappées d'une déionnation , comme celle d'un pétard , venant du côté du boulevard du Temple. La commission n'a pas paru croire qu'un tel événement fût ni assez remarquable ni assez significatif poijr mériter d'être plus approfondi.
Elle en a approfondi un autre qui n'a pas eu de grands résultats pour l'instruction. On a su que, le jour même de l'assassinat, un individu pâle, petit, les yeux enfoncés, vêtu de bleu, était allé louer, chez un costumier, deux dominos noirs. 11 avait laissé son adresse sous le nom de Louvety rue Saint- Roch, n° 14, avait emporté les deux dominos, et n'avait plus re-
paru ni pour rapporter les dominos ni pour payer le prix de la location. On avait su que l'adresse laissée avait conduit le costumier chez un sellier. Etait-ce Lotivel ? Si c'était lui , il avait donc des complices ?
On chercha.
On ne trouva rien.
Le costumier, sa fille , M"^ Ponele , une demoiselle Pringé , qui avaient connaissance de l'homme et de la location des dominos , furent entendus en témoignage.
Ils racontèrent le fait.
Ils ne connaissaient pas l'homme.
Ils l'avaient cherché le lendemain dans les deux rues Saint- I\och , au n° par lui donné y et sous le nom qu'il avait indiqué.
Dans l'une de ces deux rues , à ce n° même demeurait un sellierj mais ni là ni dans l'autre rue Saint-Roch , au même n°, on ne connaissait pas l'homme.
Louvel leur fut confronté; ils assurèrent que ce n'était pas lui qui avait loué les dominos.
Cette lueur échappa.
Dans le même temps, on disait qu'avant la catastrophe du i3 février, un portier de la Vieille rue du Temple était devenu fou, et
que, dans ses accès, il ne cessait de s'écrier que M. le duc de Berry serait assassiné. En apprenant la mort du Prince, ajoutait-on, il était retombé dans sa démence, et il avait fallu lui retirer ses rasoirs , qu'il voulait employer à se punir apparemment de sa participation au crime.
On trouva le portier qui , dans la Vieille rue du Temple , avait eu des accès de folie.
On l'entendit.
On entendit son médecin.
Le portier avait bien eu des accès de folie dans le mois de janvier; mais il était bien certain que dans aucun de ses accès, il n'avait articulé le nom de M. le duc de Berry.
11 était bien certain aussi que, depuis ses accès du mois de janvier, il n'en avait pas eu d'autres j qu'ainsi il n'était pas retombé en apprenant la mort du Prince, et qu'on n'avait pas eu besoin de lui ôter ses rasoirs.
Dans le même temps encore , un malheureux se suicida chez un négociant. On répandit de tous côtés la version que c'était un homme qui s'était tué de regret de n'avoir pas pu réussir à commettre un autre attentat pareil à celui qui couvrait la France de deuil.
La cause de la mort de cet homme était
amre. Il avait reçu de son négociant i5oofr. pour une destination. Il avait abusé de la confiance qu'on avait eue ea lui. Il avait perdu. Il s'était tué. En mourant , il avait laissé une lettre qui expliquait que lui-même , le jour où il avait disposé de son honneur par une infidélité, il avait aussi arrêté de disposer de sa vie pour s'en punir. Il est vrai que d'ailleurs sa lettre contenait l'expression de fort mauvais sentimens, quoiqu'ils ne fussent réellement pour rien dans son immorale résolution. Et au reste, cela ne doit pas surprendre ceux qui réfléchissent. On a dit que les vertus étaient sœurs : les crimes aussi sont frères; et celui qui viole les devoirs envers la famille , sait rarement respecter ses devoirs envers la société.
Cependant, comme il faut être juste, même envers les criminels, on doit convenir qu'eu cette occasion le Suicide se bornait à exprimer de mauvais sentimens , et qu'il ne s'accusait ni d'avoir médité ni de regretter un grand attentat.
C'est aussi la justice qui veut qu'on ne laisse pas planer sur la réputation d'un jeune infortuné assez maltraité par la nature , pour fjue la légèreté du monde n'y joigne pas ses
( aaS )
jiigemens téméraires, le soupçon d'avoir médité un crime atroce.
Le soussigné veut parler du jeune étudiant en médecine arrêté à Saint-Denis le 20 mars dernier pour des actes de démence. La crédulité publique s'était emparée de sa conduite pour la présenter comme criminelle , tandis qu'elle n'était que digne de pitié. 11 convient, par bien des motifs , de rétablir ici la vérité.
Le 20 mars précisément , une grande et auguste douleur, presque à l'insu de tout le inonde, s'épanchait à Saint - Denis sur une cendre bien chère. Ce jour-là même, on vit un jeune étudiant en médecine paraître dans une des rues de celte ville, le pistolet à la main. Il sortait de chez une marchande de vin à laquelle il avait demandé le chemin du cimetière. La marchande de vin le lui avait montré avec beaucoup de complaisance. Elle était même sortie sur le seuil de sa porte pour lui donner plus d'indications. Il lui proposa de l'y conduire. Elle le refusa poliment. Il fit quelques pas , puis se retournant vers elle brusquement, il tira un pistolet de sa poche et la mira.Trè^- «ffrayée, elle rentra précipitamment chez elle. Quant au jeune homme, il remit son pistoUt dans sa poche ) continua son chemin avec
calme, et alla se reposer près d'un pont où il se mit à lire, assis dans un fossé, comme s'il eût été dans sa chambre, un tome de Sterne en anglais.
A l'instant où il avait fait la démonstration de tirer sur la marchande de vin , plusieurs passans s'étaient rais sur ses traces. L'un d'eux arriva le premier vers l'étudiant. Celui - ci le voyant approcher, l'ajusta avec son pistolet , et le mit à peu près en fuite.
D'autres survinrent, et avec eux le mari de la marchande de vin , très-effrayé de ce qu'on avait voulu tuer, croyait- il, sa femme. On se jeta sur l'étudiant. Il fut terrassé , désarmé , arrêté, et livré à la justice. On trouva sur lui une montre, quelque argent, un Sterne, un Horace , et des certificats de ses maîtres d'études qui lui rendent les plus excellens témoignages.
Depuis il a été examiné en justice et par des médeciçs. On s'est trop convaincu qu'il était atteint, auparavant déjà, d'accès de démence; et sa famille, en ce moment d'accord avec le ministère public, s'occupe des moyens de le séquestrer de la société, momentanément au moins, et de lui faire rendre dans une maison de santé les soins qu'exige son état.
Avant que toutes ces circonstances qui révèlent le secret de la malheureuse organisation de ce jeune homme fussent connues, on s'était eflfrajé de la CDÏncidence d'un grand Prince allant pleurer sur un tombeau , et d'un jeune homme arrêté non loin d'un cimetière en manifestant des intentions homicides. La sollicitude est honorable pour ceux qui s'y sont laissés aller. Hélas ! elle n'est que trop expliquée ! Mais heureusement cette fois, elle est sans application.
Vers le même temps, la sollicitude de la surveillance publique eut un autre aliment qui , par bonheur aussi, se trouva être tout à fait innocent.
Un sieur Constant, maître serrurier au Gros- Caillou, avait conçu des inquiétudes à propos d'une commande fort singulière qui lui avait élé faite. On était venu lui demander s'il voudrait fabriquer quatre mille broches d'acier très- aiguës, portant quatre quarts et formant à la base un losange. C'était, disait-on, pour une mécanique dont celui qui commandait les broches ne connaissait pas l'usage. On lui en demanda trois pour essai, conformes au modèle qu'on lui remettait. Il devait les fournir brutes et forgées seulement.
La foriTie de ces inslrumens , leur nombre , leur qualité offensive , enfin l'ignorance de l'usage atiquel on les destinait, donnèrent des soupçons à Constant. La police veillait ; «He savait qu'il avait reçu la commande. Mais jl est vrai de dire qu'il alla s'offrir à son examen à l'instant nicme où elle allait le provoquer pour le subir.
Il indiqua sans hésiter celui qui lui avait proposé l'affaire. C'était le sieur iRicheloi, horloger, à qui déjà il avait remis forgés les essais demandés.
'On se transporta chez Richeloi.
'On lui demanda les essaisiquelui avait fournis Constant.
11 les représenta à l'instant. Ils étaient même sur son établi, tout prêts d'être aiguisés. par lui pour être remis à'ia personne qui les lui avait commandés. Cotte personne était la damcDroz, quincaillière fort cqnnue. ^Da reste, il nesavait ce qu'on en voulait faire.
On alla chez la dame Droz : la dame Droz convint qu'elle avait donné à Richelot un modèle, Cl qu'elle lui avait commandé les essais. Ce modèle lui avait été remis, et cette demande lui avait été faite par un inconnu, qui destinait, disait-il, ces -broches ù une mécanique.
L'inconnu était venu deux fois déjà : on loi avait demandé son adresse j il avait dit qu'il demeurait a la campagne. Il devait revenir le dimanche suivant , et elle promit d'avertir quand il reviendrait.
Il revint en effet. C'était le sieur Dautrj, eontre-maître et mécanicien, employé à la manufacture de M. Ternaux, à Saint-Ouen. Il convint <l'avoir donné le modèle et commandé les essais. Il convint d'avoir annoncé que s'iU étaient bien faits , et s'il réussissait dans sou entrcrtrise , il eu commanderait trois mille chez la dame Droz. Les broches étaient des dents qu'il voulait adapter à une machine circulaire imaginée par lui pour peigner la laine;
La justice se saisit de celle affaire pour l'approlondir avec soin.
M a été reconnu ,
Que le sienr Dautry était réellement contremaître chez M. Ternaux, à Saint-'Ooen ;
Qu'il était mécanicien, et même M. Christian , directeur du Conservatoire "des »rts i&t métiers, lui rendit un témoignage avantageux, sous le double rapport de ses talens et de se* principes j
Qu'il faisait beaucoup d'essais mécaniques , et travaillait surtout à inventer ou à perfection-
net des machines analoi>ues à celle dont il s'oc- CLipait dans ce moment, propres au peignage de la laine ;
Qu'il avait fait déjà des peignes eocistans , auxquelles étaient adaptées des broches longues et aiguës ;
Qu'w n devait en eflfet considérer les broches par lui commandées, comme des moyens de perfectionnement, et qu'ainsi sa commande ne pouvait avoir rien d'inquiélani.
Elle n'avait rien surtout qui se rattachât à l'affaire présente. ♦
Le soussigné a dû cesser de s'en occuper.
Il a dû ne pas s'occuper non plus d'un grand nombre d'autres affaires beaucoup moins innocentes que celle du sieur Dautry , mais qui n'ont , avec l'instruction dont la Cour est saisie, d'autres rapports que ceux qui résultent des mauvais sentimens témoignés souvent à l'occasion même du malheur que nous déplorons, par quelques misérables dont l'organisation ne rêve que désordres et bouleversement, parce que c'est uniquement là qu'est tout leur espoir et toute leur fortune. Le soussigné veut parler de la troisième classe de faits qu'il a indiques, c'est-à-dire des faits qui, dénoncés à lu commission comme devant êlrc
( 2:29 ) examines par elle, ont dû paraître criminels < très criminels , mais ne pas appartenir à la compétence de la Cour.
Toutefois, en croyant que toutes ces aflbires doivent être délaissées à la justice ordinaire , le soussigné se fait un devoir d'en enirelenir sommairement les nobles Pairs, ne fût-ce que pour leur donner une idée des abominables manœuvres par lesquelles la malveillance, sur tous les points de la France, cherche à égarer les esprits faibles et crédules; et aussi parce que, si dans leur nombre il en était que la Cour crût avoir de la connexité av<c celle qui l'occupe, elle pût en ordonner la réunion.
Faits criminels , mais étrangers à la complicité matérielle.
Le sang du Prince que nous avons perdu fumait encore, et d'une prison où il était détenu , Lucet écrivait au magistrat même qui préside à la police de la capitale , cette lettre infâme que tout le monde connah , qui a été lue à la tribune de la Chambre des Députés , et dont, à cause de celte publicité, le soussigné peut s'épargner la douleur de rappeler les termes.
Le i6 février, à Charonne/'un malheureux forgeron appelé Duclos, voulait forcer un de ses camarades à applaudir publiquement au crime de Louvel. Brigand de rojaliste, lui disait-il , il faut que tu dises comme moi : on a tué le duc de Berrjy on a bienfait.
Le i4 février, chez Thibaud , marchand de rin à la barrière des Trois-Couronnes , un bandit reprochait vivement au maître de la maison de l'empêcher de chanter une chanson en l'honneur de Napoléon; et sur son refus prononcé, il lui dit : Tu es en colère rapport à celui qui a été tué cette nuit; l'autre le sera avant peu.
Le 27 février, à neuf heures du soir, dans la rue des Filles-Saint -Thomas, un nommé Bourrieucc y tailleur, criait à un passant : Vous n'êtes pas un homme; un homme ^ c'est celui qui a assassiné le duc de Berry.
Dans le môme temps , à Montmédy, un Louis Robas disait que celui qui avait tué le duc de licrry avait bien fait.
La nuit, à Saint-Etienne en Forêtz , un propagateur de désordres criait : Vive Louvel!
AAubenas, un nommé' i^dm, maçon, disait en public : £^/i voilà U7i de tué , il faut espérer qu'on tuera bientôt les trois autres.
A Avignon , on criait également la nuit , dans les rues : V^he Louvelî et on envoyait des lettres affreuses aux citoyens connus par leur attachement au gouvernement.
Au Pont-Saint-Esprit, un garçon boulanger exprimait en public le regret que le duc de Berry n'eût pas été assassiné dix ans plutôt.
A Strasbourg, Solis, olïicier démissionnaire, ne craignait pas de dire en plein cabaret, après avoir chanté Ça ira , et en parlant de la mort de M. le duc de Berry : Eh bien ! quel malheur! un homme de moifis.
A Vouziers , un cordier s'écriait qu'il en aurait fait autant que houvel.
A Mericourt, on distribuait un écrit exécrable qui finissait par cette phrase : TJn Bourbon a eu la témérité de mettre le pied sur notre sol ,ila été puni parle brave Louvel. ^rmezvous du même fer, et frappez les royalistes ^ aux cris de f iVe la république l
A Muret , un teinturier appelé Jouvenel , applaudissait au meurtre de M. le duc de Berry, provoquait à l'assasj^inat des autres Princes, et disait que s'il ne se trouvait personne , il s'offrait.
A risle-sur-le-Doubs, un sieur Roy, capitaine en retraite, disait : S'il est mort , il est
hien. Il serait à souhaiter que Vautre le fût aussi.
Au Vigan , on a affiché pendant la nuil im placard où, après une approbation impie du parricide de Louve! , on appelait cet assassin l'ami du peuple et le disciple des droits de l'homme. Puis on invitait les amis de la liberté et de l'égalité à s'armer pour se partager les biens des riches et chasser le fanatisme de ses temples.
A Sèvres, des misérables, le mardi gras, affectaient de chanter avec une cruelle ironie; Nous l'enterrerons demain.
A Beauvais , on affichait un placard de même genre, où l'on disait : Comme on a fait au duc de Berry, il faut faire au Roi.
A Nancy, en plein marché, un sieur Bernard, ancien agent de police, disait : En voilà un, dans quinze jours le reste.
A Mulhausen , pour insulter à la douleur publique , on lançait la nuit, dans les rues, des cliiens portant un crêpe au cou.
A Alençon , la veille de la nuit même qui précédait le jour marqué pour les honneurs funèbres que l'on voulait rendre à la mémoire d'un Pi iilce qui ne fit jamais que du bien, on placardait contre lui les plus dégoiilanies injures.
A Paris enfin , un commis de roulage osait bien dire en présence de plusieurs persounes, le matin même qui suivit le crime, en parlant du Prince et en se frottant les mains : Est -il mort? Je ne voudrais pas, pour une pinLe de mon sang, que cela ne fût pas. A quoi un enfant de quatorze ans, tout à luit digne d'une telle leçon , répondait : SiVonme donnait cent mille francs ^ je tirerais bien dans le carrosse du Jioi.
A Dieu ne plaise qu'en traçant avec rapidité ce tableau funeste des écarts d'un petit nombre de Français indignes de ce nom, le soussigné ail eu la pensée coupable de vouloir faire croire que c'est là le tableau de la France. Won : les Français, celte noble nation renommée en Europe pour l'urbanité de ses mœurs, la loyauté de ses sentimens, l'éminenie générosité de son caractère, n'ont pas mérité, pour le crime de quelques Cannibales, d'être confondus en masse avec eux. Les descendans de ces Gaulois, dont la franchise a fait proverbe dans l'histoire, n'ont pas dégénéré de leurs ancêtres , au point d'être devenus en quelques années une peuplade d'assassins, d'incendiaires et de parricides. Les Français savent se servir de l'épée. Ils ont horreur du poignard. Toujours
les Français seront prompts, vifs et mobiles, un peu vains peut - être , jamais changeans dans leurs sentimens, jamais surtout infidèles à cet instinct national d'amour pour ses Rois , si nécessaire à leurs cœurs, qu'après trente années de compression , il a fait explosion de toutes parts à la première étincelle de l'espérance de les recouvrer. Non, ce ne sont pas les Français qui hurlent avec les meurtriers, qui célèbrent les régicides , qui font éclater dans les ténèbres des machines infernales, et qui frappent par derrière les sujets fidèles.
Grâces au ciel , ces mœurs ne sont pas devenues les leurs encore. Mais c'est la loi de la nature 5 c'est aussi la loi de la politique : toute matière et toute nation a ses scories qui , mises en mouvement par une longue ébuUition , apparaissent tout à coup sur la surface, au grand étonncment de l'observateur, bien éloigné de supposer qu'une masse pure recelât de si hideux molécules. Tout est bon dans la masse française et dans sa spontanéité j mais le crime a l'habileté d'en extraire, par des provocations obstinées, le petit nombre d'élémens corrompus qu'elle contient j et quand , au jour de l'agitation, ces élémcns surgissent à la fois, et ne craignent plus de paraître, c'est un avis à
la puissance publique de les veiller et de les rejeter dans la vase dont ils sont sortis, pour restituer à la masse son homogénéité et sa pureté primitive.
C'est aussi le devoir de tous les fonctionnaires de lui donner cet avis salutaire , lorsqu'à l'occasion de leurs fonctions , ils acquièrent la triste certitude de cette périlleuse fermentation.
Ce devoir, le soussigné le remplit en ce moment. Il ne s'agit point ici de phrases sonores et de vains discours. Les faits sont là. Ils y arrivent d'eux-mêmes, naturellement, par des témoignages univoques et impartiaux. Ils parlent, lis éclairent la justice. Ils éclairent aussi l'aulorité. Ils conseillent : et surtout ils indiquent combien serait coupable envers la patrie toute résistance aux sages moyens que doit prendre un gouvernement paternel pour empêcher une corruption , qui n'a rien d'alarmant encore pourvu qu'on l'arrête et qu'on l'empêche de faire des progrès capables , à la fin , de perdre la société entière.
Au milieu de ce déluge d'infamies dont le soussigné a dû rendre compte , il appellera plus particulièrement l'attention des nobles Pairs sur quelques actes du même genre qui,
( a3ô ) ayant motivé de la part de la commission des mandats divers, provoquent aujourd'hui des délibérations de la Cour relativement à ceux qui en ont été frappés.
Le soussigné commencera par le sieur Ha- ^'^ melot, de Tours.
Le sieur Hamelot, vieillard, à qui les années n'ont pas apporté la sagesse, et propriétaire à Tours, deux jours avant la mort de M. le duc de Berry, avait dit , dans une maison de cette ville , qu'il y aurait sous peu de jours ^ un coup qui surprendrait.
Une information fut faite à Tours. La preuve de l'inculpation fut acquise.
La procédure fut envoyée à la commission.
Elle décerna un mandat d'amener contre Hamelot.
Il ne s'est nullement disculpé du fait.
Mais on pourrait dire qu'à force de sa perversité même, il s'est lavé du soupçon d'avoir eu une connaissance suspecte et anticipée du crime de Louvel.
Hamelot, pour se servir de la dénomination par laquelle on lo signale dans le pays, est un vieux radoteur de mauvais aloi,
Il est mal pensant.
Il est mal disant.
(=57) Chaque semaine il a quelque nouvelle coupable à débiter, ou quelque acte de démence politique à faire. Tantôt il ne veut pas recevoir de monnaie à reffigle du Roi , parce que ce serait une malédiction dans sa maison. Tantôt il lire la langue dans les rues à ceux qu'il appelle les GouïnSy par allusion à l'honorable député de ce nom , qui a le malheur de déplaire , par sa loyauté, à son compatriote Hamelot. Une autre fois, il sait qu'avant deux mois les Bourbons ne seront plus en France. Une autre fois, il a la certitude que Buonaparte est débarqué en France, et que sous peu son règne sera rétabli. Bref, son imagination corrompue ne se repose jamais; et pour tromper sa douleur de ne plus vivre sous le sceptre débonnaire de Buonaparte, le bienfaiteur du genre humain, il a l'habitude d'aller toujours semant ses espérances et même sa conviction du prochain retour de son héros. Il y a toujours avec lui quelque événement politique en l'air, quelque retour qui menace, quelque chute de gouvernement qui est prochaine , quelque coup enfin qui arrivera bientôt, sous peu de temps, sous peu de jours. C'est son idée favorite, sa manie j et l'imbécilliié de l'âge qui rend plus rêvasseur et plus crédule , n'a fait qu'ajouter à cette dis-
position anli-sociale dans laquelle il puisa ses mauvais contes de quelque grand malheur imminent. Voilà ce que prouve sur lui et contre lui l'information; ce qu'il a démenti, et ce qui, malgré ses dénégations perpéluell-es et lijpocrites dans, son interrogatoire subi devant MM. les Pairs, est resté constant. Ce qui est resté constant également, c'est que deux jours avant le i5 février, il avait dit qu'il y aurait sous peu de jours un coup qui surprendrait. Cette fois, ses habituelles prédictions de grands malheurs se sont trouvées justes. Mais comme elles sont habituelles, elles n'ont rien prouvé quant à une connaissance plus particulière qu'il aurait eue du terrible événement qui a rendu cette journée trop célèbre. Il obéissait à sa routine de faire des prophéties sinistres. Ainsi le pensèrent sur le moment même les personnes qui l'ouïrent, et dont l'une d'elles marchant sur le pied de l'autre, lui dit tout bas : C'est une v^ieille hcte qui vient souvent nous régaler ainsi de ses mauvais propos. La justice exige même que l'on dise que, dans cette information, qui contient la preuve du fait, se trouve aussi la preuve que quand on apprit à Tours la triste nouvelle, il eut l'air tHtn être consterné lui-même, et se défendit
( 2^9 ) bien d'y avoir fait allusion par sa prophétie.
La commission s'est rendue en elFel à l'opinion que ce mauvais citoyen avait plus obéi à son instinct malfaisant, qu'il n'avait révélé un fait à sa connaissance. Elle ne l'a pas regardé comme ayant connu par avance le projet de Louvel, ni comme s'y étant associé; elle l'a renvoyé à la justice ordinaire.
Le soussigné partage absolument celte opinion. Il a l'honneur de proposer à la Cour de déclarer qu'il n'y a lieu à suivre dans la présente instruction contre Hamelot, sauf le renvoi devant le juge commun pour la poursuite, s'il y a lieu, des faits qui lui sont imputés. •
Il a l'honneur de faire à la Cour une proposition pareille relativement à Marin, boucher de Mantes, et à Emery-Pinat, cabaretier de Pacy-sur-Eure, qui ont été décrétés également de mandat d'amener.
Voici dans quelles circonstances.
Le 2. mars dernier, entre cinq et six heures du soir, le gendarme Aubert et un de ses parens buvaient une bouteille de vin ensemble chez Pinat , cabaretier à Pacy-sur-Eure. Tout à coup un nommé Marùiyhoxxchev de Mantes, pris déjà de vin, parut au bout de leur table, «t là, élevant la voix, il dit que celui qui avait
tué le duc Berry avait bien fait; que si Louis X VIII n avait pas accepté la Charte, il aurait été poignardé tout de même. Il tint encore d'autres propos pareils. Le devoir du gendarme était d'arrêter Marin. 11 s'est mis en mesure de le faire. Marin a résisté. Il s'est Toulé par terre dans la rue. Bref, il a fui, et Final, survenu, est accusé d'avoir protégé sa résistance et sa fuite Le brigadier Malivoir, à qui , comme à son chef, le gendarme Aubert avait rendu compte du fait, et qui a su que Marin et Pinat étaient ensemble dans un café, ?'y est rendu. Pinat est tombé sur lui, l'a renversé sur une table et l'a maltraité. Durant cette rixe, Marin a disparu. Des mandats d'amener ont été décernés par la commission contre l'un et l'autre. Celui dont a été frappé Marin n'a pu être mis à exécution. Marin n'a plus été vu depuis dans son domicile. Quant à Pinat, il a subi un interrogatoire. II a prouvé qu'il n'était pas présent aux infâmes propos tenus par Marin , et qu'il ne les avait pas approuvés. 11 s'est mal disculpé des violences exercées par lui contre un agent de la force publique. Sous ce dernier rapport, il est justiciable des tribunaux ordinaires, comme l'est Marin pour les exécrables discours qu'il a tenus.
Telles sont les circon^trinces pour lesquelles le soussigné propose de les y renvoyer.
Il a l'honneur de proposer à la Cour d'appliquer la même mesure au nommé François Thomas , fourrier dans la légion des Vosges, présentement dans les liens d'un mandat de dépôt. Ce jeune militaire, le 5 mars, a pris à la municipalité de Cliàlons un billet de logement qui lui a assigné la maison du sieur Petit, menuisier à ''Châlons-sur-Marue. Il s'j est rendu. Après avoir fait une légère connaissance avec son hôte, Thomas se répandit en invectives contre la famille royale, applaudissant à l'assassinat de M. le duc de Berry, soutenant qu'il était dû à des vengeances particulières , et appelant de tous ses vœux le retour de Buonaparle. Thomas a été arrêté. Il a été traduit devant la commission, en vertu d'un mandat d'amener lancé contre lui par elle. 11 a subi inierrogatoire. Il n'a pas osé nier les propos j mais il a assuré qu'il ne savait pas s'il les avait tenus, les rejetant, dans ce cas, sur son état de complète ivresse. Les tribunaux ordinaires jugeront cette explication, qui disparaîtra probablement devant d'autres rensei»gnemens, desquels il résulte qu'il professe ha»bituelloment les plus mauvais seniltiaens. Cette
assertion de Thomas, que l'infortuné Prince est tombé victime d'une vengeance particulière , est d'autant plus coupable , qu'elle dénonce un système de diffamation contre sa mémoire , qui paraît faire partie des trames odieuses dont se sont avisés, à propos de ce cruel événement, les ennemis de la morale et de la paix publique. Us ont bien senti que chez un peuple loyal et généreux, l'assassinat d'un de ses Princes, exécuté par les inspirations de Todieux parti qui, depuis cinq ans, s'agite pour nous rendre la guerre civile , produirait l'effet néces-. saire d'avertir la France de ses dangers , si elle plaçait sa confiance dans ce parti féroce non moins qu'hypocrite ; de fortifier son amour pour ses Rois de toute son horreur pour le crime; et de mettre bien à découvert les redoutables projets de ces libellisles afr freux , qui , les mots de Charte, de liberté puhlique , de (gloire nationale, d'indépendance el d'intérêts du peuple , sans cesse à la bouche, ne revent que destruction delà société, pour s'élever, s'ils le peuvent , sur ses débris : préludant , ainsi , au retour des massacres de sep-; lembre par l'assassinat de nos Princes , et à l'universelle conflagration de la France par l'anéantissement de la royale maison qui, depuis huit
(H5 ) siècles, l'avait maintenue dans le rang de la première nation de l'Europe.
Tl ne fallait donc pas laisser les bons cœurs se nourrir de la douleur si naturelle dont les pénétrait la mort d'un Bourbon. Un système presque aussi odieux que le meurtre lui-même a été organisé. Ce système a consisté à faire calomnier la mémoire du Prince qu'avait égorgé le fanatisme politique, et à le rendre lui-même la cause première de sa mort , en y assignant pour motif, les uns, un déportement secret dont une famille outragée aurait tiré vengeance ; les autres , un acte de vivacité déplacée envers un ancien militaire; tous, ime action enfin qui avait provoqué un ressentiment particulier, et qui écartait toute idée qu'y fussent pour rien ces doctrines homicides par lesquelles des assassins en chef se consument d'efforts pour former des assassins subalternes.
Il n'est pas possible assurément de douter de ce système, quand la fureur de le propager est telle , qu'à Soleure même, de vils affidés débitaient que Louvel avait une sœur que lePrince avait abandonnée, ainsi que son enfant, après l'avoir rendue mère, la laissant ainsi aux prises avec le déshonneur et la faimj et que le malheureux frère, tout éperdu du désespoir de sa
sœur, avait voulu punir l'auteur de ses raauXé A Amsterdam , la rage avait franchi toutes les bornes. Un de ces ouvrages périodiques qui ne vivent que de scandales et d'atrocités , et qui , -pour prix de l'opulence que leur veràe la curiosité des oisifs et des indifiérens , soufflent chaque jour l'incendie dans lequel à la fin viendront se consumer empoisonneurs, empoisonnés , oisifs , indifférens , victimes et bourreaux , osait bien ressasser toutes ces horreurs de Soleure, en ajoutant à l'infamie du fond , l'infamie des formes ironiques , et en assaisonnant le tout de principes capables de ftiire dresser les cheveux à tout révolutionnaire même, pourvu qu'il porte encore des entrailles d'homme. Us sont tels que la plume du soussigné se refuse à les tracer.
Pendant le temps que ces infamies circulaient en pays étranger, le parti n'avait garde de ne pas les faire circuler en France.
Thomas, comme on le voit, les colportait à Châlons-sur-Marne.
Un autre voyageur, dont le nom est inconnu, débitait sur la route de Limoges, que ItîducdeBerry avait péri de la main d'un soldat à qui il avait fait l'ititoléruble injure de lui arracher ses épauleltes.
Un autre misérable , appelé Rohas , disait à Monlmédy que le duc de Berry ne faisait que dégrader des militaires , et que c'était un de ceux qu'il avait ainsi dégradés qui l'avait tac.
Un opticien appelé Bardirij assurait qu'il s'entendait avec les étrangers.
Varinois, bourrelier, disait à Suiennes, près Paris, que Louvel avait tué le Prince, parce que le Prince lui avait arraché sa croix.
A Paris , un nommé Leroy, employé au trésor royal, disait en plein corps de garde, que M. le duc de Berry avait abusé d'une femme, ce qui avait replacé la famille , dont était l'assassin dans ses droits naturels.
Dans les Vosges, une mauvaise créature appelée jindrée y simple ouvrière , la lèie échauffée des calomnies dont on l'avait nourrie, composait des chansons dans lesquelles elle disait ^ue Louvel avait bien fait de venger l'injure faite à sa famille.
Enfin, on mettait un tel soin à répandre ces bruits, que certains hommes, selon la plus grande vraisemblance, ne prenaient des places dans des voitures publiques, ne parcouraient des routés et ne feignaient des affaires dans plusieurs lieux, que pour avoir des prétextes et plus de moyens de les distribuer et d'en infes-
1er jusqu'aux chaumières des villages les plus reculés dans les terres.
C'est à cette condamnable tactique qu'il faut attribuer toute la conduite tenue par un certain Bourdin , tailleur de Rouen , aujourd'hui encore détenu en vertu d'un mandat de dépôt lancé par la commission, et qu'il n'a assurément que trop mérité.
Voici ce qui l'a motivé.
Un sieur Nouché a établi une voiture qui dessert la route de Rouen à Pont-Audemer et de Pont-Audemer à Rouen.
Le 24 février dernier, cette voiture venait de Rouen. Elle arriva déjà chargée de plusieurs personnes, au haut de la côte de Bouille, à l'auberge de Poulard. Là, un sieur Bourdin, tailleur à Rouen, la rejoignit et y prit place. Il ne connaissait aucun des voyageurs. Aucun des voyageurs ne le connaisifeit. Mais il était fort bien mis, avait l'air bien élevé, était surtout très-enclin à parler. Il eut bientôt fait connaissance avec ses compagnons de voiture. Il se mit sur le champ à parler de nouvelles.
La mort de M. le duc de Berry devint immédiatement le texte de ses discours. Il était au courant, disait>il, de toute celle ailairc. Il
(247 ) connaissait Louvel. Il avait même couché avec lui , à peu près six mois de suite , tandis qu'ils étaient tous deux dans les chasseurs de l'exgarde. C'était un caractère dur et féroce. Mais, après tout, le duc de Berrj n'avait que ce qu'il méritait. Il avait grièvement maltraité cet ancien militaire. Un jour qu'aux Tuileries, dans la salle des maréchaux, Louvel poliment et humblement le suppliait de s'intéresser à lui pour lui faire obtenir sa pension de retraite, le Prince , importune de ses prières, s'était jeté sur lui comme un furieux , et lui avait arraché sa croix d'honneur. Lui, narrateur, il était assigné pour le lendemain à la Qiambre des Pairs. Un de leurs anciens camarades des chasseurs, Loutrel , de Bourneville, près Pont-Auderaer, était assigné comme lui. C'était même le sujet de son voyage, à lui Bourdin; car comme il savait que Loutrel avait refusé de se rendre à l'assignation , en disant qu'il se moquait de la mort du duc de Berry, il allait le presser de venir avec lui , parce qu'il l'aimait et qu'il voulait l'empêcher de se perdre. Bourdin tint beaucoup d'autres propos de la même nature, qui scandalisèrent toute la voilure.
Arrivé au chemin de Bourneville, il des-
cendit en effet de la voiture , s'enfonça dans les terres et disparut.
Il gagna ce village, et entra dans la maison d'un sieur Berthelot , arpenteur, avec qui, dans l'été dernier, il avait eu une relation si fugitive , fjue personne de la maison ne le^ reconnut. Berthelot n'y était pas. Bourdin prit prétexte d'un papier qu'il voulait, disait- il, lui remettre , pour parler à la femme Berthelot. Avecla femme Berthelot , en était une autre appelée V^igreuoc , la cabaretière du lieu. Il entra en conversation avec ces femmes j et là, sans. perte de temps , il leur redébita toutes les histoires de 4a voiture sur Louvel j sur M. le duc de Berryj sur les violences du Prince envers Louvel y sur ce que Louvel s transporté par la vengeance, avait juré que le Prince ne périrail que de sa main; sur sa citation à la Chambre des Pairs, etc. Quand il eut fini tout ce bavardage, il se relira par une traverse et par des hameaux , où apparemment il alla semer les mêmes fables , mais où l'instruction ne l'a pas suivi.
Cependant il n'y avait pas plus de vérité dans les accessoires du récit de Bourdin , que dans la partie capitale. H n'avait pas été cité â la Cour des Pairs. Louircl n'y avait pas été cité.
( ^49 ) Loiitrel n'avait pas refusé d'y venir. Loiilrel n'avait donc pas besoin d'être ramené de sou refus, par son ancien ami Bourdin. Lontrel n'était pas rami de Bourdin; il était, au contraire, son débiteur, qui ne le payait pas, et que Bourdin poursuivait. Lontrel n'habitait même pas Bourncville, et liourdin le savait bien. Ainsi, le prétexte qui faisait courir Bourdin dans la voiture de Pont-Audemer, sur les grandes routes, dans la traverse de Bourneville et pays circonvoisins , était un mensonge insigne.
Bourdin ne s'était pas nommé dans la voilure publique. Le voiturier ne le connaissait pas. Les voyageurs ne le connaissaient pas. Il avait pris la voiture sur la grande route. 11 l'avait laissée sur la grande roule. 11 restait par conséquent, après lui, peu de traces qui pussent mettre sur ses voies, et le faire trouver |your lui demander compte de sa conduite. Il jjouvait donc croire avoir fait tout ce qu'il fallait faire pour demeurer inconnu , et pour que ses manœuvres obtinssent leur succès.
Il se trompa.
11 fut indiqué.
On le trouva.
Un mandat d'ame aer a été décerné contre lui.
Sept ou huit témoins , dont aucun ne peut être soupçonné de haine contre Bourdin, qu'ils ne connaissent pas, déposaient si uniformément de ses odieux discours , qu'il ne pouvait être question de les nier.
Il ne les nia pas devant la commission.
Bourdin est d'une province dont la finesse est passée en proverbe; il ne la démentit pas. A chacun de ses discours sur lesquels on l'interrogeait, il était frappé d'étonnement. 11 ne concevait pas qu'il eût pu en tenir de tels; Il en était tout scandalisé le premier. Ils étaient affreux. Au lieu de donner à cet égard les éclaircissemens qu'on lui demandait , il donna l'histoire ou plutôt le roman de toutes les bouteilles de vin, de bière, de cidre, d'eau-devie qu'il avait bues en route. Trois bouteilles de vin à Rouen, le matin j sept ou huit verres d'eau- de-vie dans le bateau de Bouille j de la bière et du vin au bas de la côte , après être sorti du bateau j de l'eau-de-vic dans la côle et en la montant; du cidre et du vin au haut de la côte : bref, il était d'une ivresse si complète, qu'il ne savait plus ce qu'il disait ni ce qu'il faisait. Qu*a-t-il -dit dans la voiture ? Qu'a-til dit à Bourneville? 11 n'en sait rien. 11 sait sculomeut qu'il était ivre, et il est , au
(î5, ) reste, fort surpris de l'avoir été à ce point, car il ne s'est enivré jamais , et toute sa vie on le distingua pour son excessive sobriété.
Telle a été la version de l'imposteur, version dont il n'a jamais été possible de le tirer.
Malheureusement pour lui , le point capital de cette version , qui est l'ivresse , s'écroule par la dénégation des témoins. Ainsi , en dépit de ses efforts , il doit conserver sa réputation d'extrême sobriété ; mais s'il conserve cette réputation, s'il fut sobre le 24 février, comme il assure qu'il a été sobre sa vie entière, qu'était-il encore en répandant ,"au milieu de son entière raison , des calomnies aussi révoltantes, et d'aussi perfides fables sur le Prince que nous pleurons?
Il était trop évidemment le stipendié d'une faction criminelle qui avait formé le projet insensé d'étouffer, par des contes ridicules , dans le cœur des Français , tous les sentimens généreux que devait y développer avec force la catastrophe du 1 5 février. A l'explosion d'horreur et de profonde consternation qui se fil sur tous les points du royaume, elle s'aperçut, mais trop tard , que le vœu le plus cher du duc de Berry avait été exaucé. Ce Prince magnanime avait toujours désiré que son sang
coulât poiir \k patrie, Eh bien l xjuoiqite ver$é par un féroce assassin , c'était en efl'et pour la patrie qu'il avait coulé, ce sang précieux; pour la patrie, à qui il révélait tout ce que pouvait tenter encore le génie révolutionnaire, sur les crimes duquel , sans ce grand malheur, elle pouvait recouvrer trop vite une sécurité fatale; pour la patrie, que ce noble martyr éclaire aujourd'hui, et sur ses vrais périls, et sur ses vraiç amis , et sur les doctrines qu'il faut fuir, et sur les précautions qu'il faut prendre. Les hommes qui veillent pour le trouble et U guerre civile, ont voulu que ce solennel avis fût encore perdu, si cela était possible. Aux hommes sages qui ne se paient pas de calom^ nies , ils ont c/ié : C'est un crim^ isole! Au* hommes légers ou faciles à égarer, ils ont insinué que c'élnit une vengeance : et leurs émissaires se sont partagé les rôles pour répandre ces idées selon les personnes et les lieux. On î^ parlé, dans ces derniers temps, d'un gouvei> nement occulte. Eh bien I ce gouveraemeutoc" culte luttant contre le véritable gouvcrnemcm,^ le gouvernement du Roi , le gouverncmcut légitime, le gouv.crnenunu consiiiiuionncl i Iq gouvernomeni occuUe cUerehaut à dénaturer \t caractère français par les moyens les pluft
( 255 ) frauduleux et les plus horribles , à substituer à notre anlique amour pour le Monarque , sa faluille et la monarchie, base la plus solide de notre bonheur comme de nos libertés , le mépris pour les personnes augustes, précurseur de la révolte et de l'anarchie j le gouvernement occulte faisant répandre, en Europe et en France, à Soleure, à Amsterdam, dans les provinces du Nord et du Midi, en tous lieux enfin, d'atroces calomnies dont la facture identique décèle qu'elles partent d'un centre commun et d'une commune origiae; le gouvernement occulte , le voilà : on ne peut nier son existence, puisqu'elle se révèle par ses œuvres.
Les magistrats ne font pas de politique dans le sanctuaire des lois.
Mais dans le sanctuaire des lois et dans le plus auguste de ces sanctuaires, les magistrats seraient des lâches s'ils taisaient des vérités utiles. Celle-ci perce de tous côtés dans celte instruction. Tout à l'heure elle en fournira encore des preuves cent fois plus irréfragables. Le soussigné va en rendre compte. En s'arre- ^lant sur celle qui sort de la conduite de Bourdin f il proposera le renvoi de cet inculpé devant les juges ordinaires. Toute criminelle qu'« ité sa conduite» il n'a pas semblé au soussigné
( »54 ) •[u'elle se raltacliât à la complicité matérielle de l'assassinat de M. le duc de Berry. A son avis donc , la Cour, quant à cette conduite de Bourdin , n'a d'autre acte de jurisdictîon à faire que celui de renvoyer devant les juges qui en doivent connaître.
Le soussigné est conduit présentement, par l'ordre même des idées qu'il a été dans la nécessité de développer pour faire apprécier les actes de certains inculpés, à la quatrième classe des faits , c'est-à-dire à ceux qui ont une grande gravité, qui trahissent l'existence d'une grande manœuvre que l'on sent, que l'on palpe pour ainsi dire, que Ton croit être toujours au moment de saisir, quoique, malgré son existence bien certaine, elle échappe jusqu'.^ présent au bras de la justice , quant à ses auteurs du moins; aux faits enfin dont, dans le principeet avant tout examen approfondi, on a pu croire qu'ils se liaient à l'assassinat du Prince, tandis qu'après l'analyse, on reste convaincu qu'ils tiennent non pas h un plus grand crime, mais à cette autre plus vaste manœuvre dont le soussigné parlait tout à l'heure. •
En effet , la commission , lors de ses premiers pas , a failli commettre une méprise , dont, au reste, il était difficile que la plus
grande sagacité humaine pût la garantir tout à coup.
Le crime qu% déplorera long - temps la France a été commis dans la nuit du i5 au i4 février, autrement, dans la nuit du dimanche gras au lundi.
Le soussigné , spécialement nommé pour instruire cet épouvantable crime , s'est empressé de recueillir tous les rênseignemens qui pouvaient éclairer sa marche et indiquer les coupables.
Qu'a-i-il vu dans ces rênseignemens?
Qui le croirait?
La preuve la plus irrécusable que , sur tous les points de la France, même les plus éloignés , des voix prophétiques s'étaient élevées pour prédire que le carnaval ne se passerait pas sans un grand événement j qu'il y aurait à Paris du nouveau pour les jours gras j que la famille royale, à cette époque , ne serait pas en sûreté.
Ces documens enseignaient encore que certains hommes suspects s'étaient mis en route y^ i^^ pour être à Paris aux jours gras. Us ne cachaient même pas qu'ils y venaient pour prendre part à quelque chose qui devait s'y passer. C'étaient les discours des voitures publi-
qucs. C'étaient les biulis des villes et des campagnes.
Des commis-voyageurs allaient dans diverses maisons de commerce; ils y annonçaient qu'on entendrait parler du carnaval.
Des méconiens , saisis de maladie aux ap« proches de ce temps, témoignaient une vive impatience d'être retenus dans leur lit , pendant qu'il faudrait être debout.
Certain initié disait à sa femme de ne pas sortir pendant le carnaval , si elle entendait parler de quelque chose.
On écrivait à Hambourg qu'un réfugié célèbre, qui s'y trouvait, atteadait quelque chose d'important pour ce même temps.
Des courriers annonçaient, dans le midi de la France, des malheurs pour les Bourbons durant le carnaval.
C'était le sujet favori des conversiîions des lucchans. Leurs allées et venues, leur joie, signe de deuil certain pour les gens de bien , leurs demi-mots , leurs indiscrétions , tout apprenait à la commission qu'il y avait des hommes, beaucoup d'hommes qui étaient dans l'attente , et probablement dans la conlidenc<î d'un coiipf pour se servir de l'expression consuccé«.
Eh bien ! ce coup dont on avait tant parlé, qu'on avait tant prophélisé pour le carnaval; tjui, aux jours gras, devait et les attrister et étonner tout le monde; ce coup pour lequel , avant qu'il fut commis , tant d'hommes peu rassurans s'étaient donné du mouvement; ce coup, cet horrible coup, l'assassin Louvel l'avait frappé la première nuit même de l'époquÉ désignée. Le mojen de ne pas croire que toutes ces prédictions et ces mouvemens mystérieux et irréguliers s'y rattachaient?
Le soussigné put le croire.
Le soussigné se trompe, car les ra«fgistratt ne croient rien avant les preuves , et ils seraient indignes de leur sacré ministère, si , se livrant en aveugles à des préventions, quelque pures qu'elles soient ou par le sentiment qui les engendre ou 'par le motif qui les accueille, ils substituaient un système aux faits, ou ua instinct de préjugé aux démonstrations.
Le soussigné put le soupçonner. H le soupçonna; il examina.
A mesure qu'il s'enfonçait dans cet examen , il démêla avec une vive surprise que , selon toutes les probabilités , ces signes révélateurs d'une mxjnœuvre inconnue s'appliquaient à toute autre chose qu'au crime de Louvel; que.
( 258 ) par une triste et bien déplorable coïncidence qui ne peut être pour personne ni un motif de consolation du crime passé, ni un motif de sécurité contre les crimes à venir, quelque grand mal , autre que celui qui nous a pénétrés de désespoir, était préparé, travaillé, médité, et sans doute assigné déjà pour une époque certaine, dont les adeptes avaient seuls le secret positif j que c'était à cet autre mal que se rapportaient et discours et agitations , et prophéties et voyages et indiscrétions.
11 a donc fallu deviner la circonstance irritante qui , en aigrissant certains esprits et soulevant certaines passions, les avait fait se coaliser et aiguiser les poignards peut-être pour un jour donné.
En ressaisissant quelques faits, ce fait inconnu a été facilement découvert.
Une loi nouvelle des élections était annoncée.
Le moment oii elle devait être portée aux Chambres avait été quelque temps incertain , puis fixé au lundi même du carnaval , comme tout le monde se le rappelle.
Une si grande loi , une loi qui peut influer dans un si haut degré sur nos prospérités et peut-être sur notre existence, devait sans doute
appeler l'attention et la critique de tous les membres de l'Etal. Ce n'est ici ni le lieu, ni le moment , ni l'occasion de discuter la grande thèse politique qu'elle engendre, et que chaque citoyen , certes , a le droit d'examiner.
Loin, loin de cette auguste enceinte, en ce moment le palais de la justice, et dans quelques heures le palais de la législation, toute servile doctrine qui , rebelle aux besoins nouveaux, mais trop vrais, de la société, comme à la sagesse d'un Roi paternel , mépriserait ses bienfaits, sa Charte, et la liberté qu'il nous a donnée; érigerait en devoir une aveugle soumission, même aux erreurs du gouvernement qui nous ordonne de l'environner de nos lumières ; et nous défendrait de résister aux atteintes que la bonne foi peut porter sans le vouloir , sans le savoir, à des droits respectables!
Sans doute c'est le devoir de tous les amis du Monarque , de la France et de la vraie liberté, de professer courageusement toutes les doctrines conservatrices , et de s'opposer à toute entreprise qui pourrait être faite sur elles.
Mais on ne saurait le nier, il j a deux es-r pèces d'amis de la liberté , ou, du moins, deux
espèces (l'hommes qui en prennent le tîlre. Les uns ne s'en atlribuenl pas exclusivement le nom, mais ils savent en remplir tontes les obligations, sans faste, sans ambition de renommée, sans retour sur eux-mêmes, et sans chercher ni à se faire un parti dans l'Etat ni à capter la faveur populaire. Remplir avec sincérité un devoir de conscience, accomplir leurs sermens, fonder le bonheur du pays : voilà leuf but. Le bonheur du pays , quand ils l*ont obtenu, est aussi la récompense qu'ils envient. On les reconnaît à un premier grand caractère, c'est-à-dire à leur respect cordial pour les lois, sans lequel il n'y a jamais dé liberté. On les reconnaît encore à la sincérité avec laquelle ils observent les limites de chaque puissance , ne permettant pas que l'on empiète sur la leur, si par hasard ils sont .ippclés à prendre part à l'autorité publique; ne concevant pas non plus même l'idée d'usurper la moindre parcelle du pouvoir qui ne leur appartient pas> Ils résistent sans balancer à tout ce qui, selon leur opinion, peut être préjudiciable à la société j mais ils ne counaissent qu'un mode de résistance , celui que les lois indiquent, cl en - deçà duquel la condescendance est lûcliclé, coiiimc au-delà duquel f»
(^6, ) résistance esl rébellion. Ils savent que la pluy austère probité, comme la raison la plus haute peuvent se tromper. Aussi , après avoir fait toifs leurs efforts pour faire réussir leur opinion selon leur conscience, ils sont les premiers à donner l'exemple de la soumission , même à \ff loi élevée sur les ruines de leur opinion. Ils rejetteraient avec horreur jusqu'à la pensée de sacrifier le pays à leur présomption. et à leur entêtement, en secouant sur leurs concitoyens les torches de la discorde, parce que leur avis ne l'aurait pas emporté. Si les libertés pouvaient être attaquées , ils les défendraient avec décence, comme avec énergie, contre les invasions du pouvoir. Ils défendraient aussi le trône, si, au nom des libertés, on voulait ravir au*euple la protection qu'il en reçoit. L'intérêt du trône et l'intérêt du peuple sont, dans leur cœur et dans leur conduite , deux idées inséparables. Ils ne sont pas. les courtisans du Monarque; ils sont ses sujets fidèles et dévoués, prêts à lui déplaire pour le servir, et à lui remetire leurs dignités , en conservant leurs senti'uens de respect et d'amour pour lui, s'il exigeait d'eux quelque chose qui fût contraire à leur serment. Voilà leurs moyens de résistance. Ils n*en connaissent pas d'autres.
Mais s'ils ne sont pas les courtisans du Monarque, ils ne sont pas non plus les adulateurs du peuple. Ils ne le flattent pas. Ils font mieux, ils le servent. Ils ne lui parlent pas de sa sagesse, de ses lumières, de sa raison et de son opimo/2. Ilsrougiraientdetantdebassesse. Ils usent au contraire de l'avantage qu'une éducation plus soignée et un discernement cultivé par l'expérience des affaires, des choses et des hommes leur donnent sur lui pour le diriger dans le sens de ses vrais intérêts, qu'il ne sait pas toujours bien distinguer lui-même. Si leurs voix cessent d'être entendues , si leurs intentions sont méconnues , si leur raison cesse de pouvoir, sinon approuver, du moins tolérer les directions données à l'action de la pmssance trompée, ils ne la maudissent pas; ils ne l'injurient pas j ils ne sonnent pas le tocsin de la guerre civile; ils ne s'insurgent pas. Ils se retirent , et vont dans la solitude former des vœux pour le bien de l'Etal , et se consoler avec leur conscience.
Voilà la première espèce d'amis de la liberié, et ce sont les vrais.
Il en est d'autres qu'on voit partout; qu'on entend partout , car ils font grand bruit; qui se proclament; qui se montrent; qui s'agitent, et
( 263 ) qui melleni loiu en mouvement autonr d'eux et loin d'eux. Ce qu'ils disent, ce qu'ils veulent est tout ce qu'il y a de sage au monde : car ils ne se trompent jamais. Liberté 'cl Peuple, Peuple ex. Liberté, sont des mots qui retentissent sans cesse dans leur bouche. En les examinant bien, on en chercherait vainement le sentiment dans leurs cœurs. Il est un bon moyen d'en juger, c'est de regarder quelle fut ou quelle est leur conduite Ils parlent sans cesse de la liberté , et le despotisme est empreint dans toutes leurs actions. Ils deviennent furieux, si leur opinion n'obtient pas de succès. Les lois, les règles, la division des pouvoirs, ces grandes garanties de la liberté contre le pouvoir, et du pouvoir contre la licence, sont pour eux vides de sens. Les lois, ce sont leurs caprices. Il n'y a plus de règles, quand les règles ne sont pas pour eux. La division des pouvoirs ne doit être observée qu'à leur profit, jamais pour la défense des pouvoirs collatéraux. Leur opinion à eux est exclusivement l'opinion publique. Le pcnple n'a d'intérêt que le leur, ei ils ne le flattent avec tant de constance, que pour le mieux asservir. Ils ne demandent pas mieux , il est vrai , que de gouverner par les lois, à une seule con-
( 264 ) dilion , c'est que les lois seront ce qu'ils veulent qu'elles soient. Hors de là, il n'y a plus de lois pour eux. Il y a un autre pouvoir qu'ils invoquent incessamment, et qu'ils appellent l'opinion publique. Cette opinion publique, ils la forment par des écrits incendiaires, et quand ils l'ont une fois corrompue et •exagérée , ils l'appellent à leur secours pour résister, par des moyens extraordinaires, à l'exercice des pouvoirs légitimes.
Telles sont les deux fractions de la société.
Tel est l'état où l'ont mise les agitations dont nous sortons, et la malheureuse habitude que nous avons contractée, durant trente ans de révolution , de substituer la violence au droit, et l'esprit de faction à la légalité.
Après avoir fait ces réflexions, il a été facile au soussigné de comprendre de quelle espèce, au vrai , pouvait être l'événement annoncé par toute la France pour le carnaval; quelle était sa nature; quels en étaient les moteurs; quel en était le but.
La loi des élections déplaisait à celte classe d'hommes qui ont pris pour maxime la ruine de la société , plutôt que cclje de leur opinion. On « pu concevoir comment, pour cette époque , avaient été appelés et médités des moyens
( 265 ) extrêmes destinés à triompher de la raison par la force. Et aussitôt que cette explication a été révélée à la commission par l'instruction , sa conscience a été sauvée du péril d'une effrayante erreur.
En effet, on tomberait dans une grande méprise , si l'on croyait que tout ce que le soussigné vient d'exposer à la Cour sur la conduite de certains hommes , est un hors-d'œuvre qui ne devait pas se trouver dans l'acte solennel et judiciaire qu'il a l'honneur de soumettre à la Cour.
Son devoir est d'éclairer la justice delà Cour, et de la garantir des fausses impressions que pourraient lui donner certains faits que, faute de la révélation de la source dont ils sortent, il serait impossible de comprendre , autrement que dans le sens de la complicité du meurtre de M. le duc de Berry.
Si par une lâche pusillanimité indigne d'un magistrat , et si , par des considérations personnelles, il eût été capable de taire celte source cerlaine de faits dont il faut déterminer la nature, qu'cût-il pu , qu'eût-il dû arriver? Que la Cour y vît écrite , faute des éclaircisseraens qu'on lui devait , la complicité du meurtre , et qu'elle comprît dans l'accusation , une foule
d'hommes bien coupables sans doute, mais que pouitani sans iniquité, lorsque leur conduite est appréciée , on ne peut regarder comme des complices de Louvel.
C'est donc pour obéir à la nécessité du devoir, pour épargner à la Cour une faute dont le silence du soussigné le rendrait seul coupable,, et à des hommes, innocens du moins du crime actuellement poursuivi, la flétrissure de la plus horrible des accusations, qu'il a dû livrer à la Cour une vérité qui éclairera sa religion ef qui dirigera ses jugemens. Il a dû lui livrer le secrei de l'équivoque de conduite d'un grand nombre d'individus. Après avoir livré ce secret, il est temps de parcourir chacun des documens qui achèvent de le mettre dans tout son jour.
Dans la première moitié de décembre dernier, M. de Hallot, habitant très-considéré d'Orléans, revenait du Berry par la voiture publique. Trois des cinq voyageurs qui étaient avec lui mirent la conversation sur la politique et la religion. Ils tinrent sur ce double sujet les discours les plus scan'laleux. Arriva le chapitre de la loi des élections. Je vais à Paris pour cela, dit l'un des trois. Dans la suite de la conversation, il ajouta : Il y a plus de sujets
que de rois, el avant peu il n'y aura pas beaucoup de Sou\^erains en Europe.
A Villeneuve d'Agen, vers le même temps, un nommé Cassé y dont la mauvaise opinion est connue , disai^ à M. Grangeneuve , qui ne la partageait pas : Sojez tranquille , cotre règne ne sera pas long : ayant peu nous vous la ferons danser.
Toujours à la même époque, à Paris, un exmilitaire , qui ne prenait pas même la peine de déguiser ses mauvaises dispositions, rencontra un sieur AUut , avec lequel il avait eu quelque relation, le railla sur son attachement à la fa^ mille royale, et lui parla de manière à lui faire présager que sous peu il verrait du nouveau.
A Liaioux (Aude), des commis-voyageurs se présentèrent dans plusieurs maisons de commerce. Us se plaignirent avec affectation du ti^ain dont allaient les affaires , ajoutant que d'ici au j5 février, il y aurait de grands changemens.
Dans les prisons de Nevers, un condamné, nommé Pelé, demanda, le 3o janvier dernier, s'il était yrai, comme on le lui avait dit, que M. le duc d'Angoulême avait été assassiné. 11 n'a pu ou voulu indiquer la source du bruit; Btais alors ou n'en débitait pas moins dans
( 268 ) celle prison qu'il y avait et qu'il y aurait des troubles.
Le même jour, 5o jîinvier, dans la voilure de Meliin à Paris, un voyageur disait que si l'on touchait à la loi des élections , il j aurait un coup.
On a déjà vu qu'à la même époque, c'était un fait connu à Hambourg, qu'un célèbre réfugié attendait le mois de mars pour prendre son parti.
Un peu plus tard, en passant à Montpellier, un individu bien muni d'or disait sur sa roule qu'ovaiït quinze fours il n'y aurait plus de Bourbons en France ni en Espagne.
Un domestique de Cîteaux, en parlant à Dijon de l'assassinat de' M. le duc de Berry, dit qu'avant cette mort il s'en doutait , parce qu'il avait entendu parler dans une maison , des affaires y de manière à lui persuader qu'il pourrait bien, sous peu, arriver un événement. Ce domestique en est convenu ; il a même indiqué la maison où l'on avait ainsi parlé.
Peul-êlre doit-on rapporter à ces manœuvres l'appariiion assez extraordinaire qui eut lieu le 3 février dans l'arrondissement du Mans, de seize à dix-sept hommes vêtus en militaires, ei
( 269 ) qui allèrent demander des viv^res de force au paysan Brossard. Ces hommes battaient les campagnes, fuyaient les grandes routes. Ils portaient un autre uniforme que l'uniforme français.
A Paris, dans les premiers jours de février, un sieur Varot, en se plaignant à un sieur Desaux d'avoir été maltraité dans un écrit royaliste, lui disait : Bien, bien. Ce sont des sots; nous les arrangerons. Dans quelques jours vous entendrez parler de quelque chose de Tîoui^eau.
Un mauvais cabareiier de Neuilly, dans le même temps, disait à une de ses pratiques : Tout {fa ^changer : les nobles, les prêtres et les dévotes la sauteront.
Dans la première semaine de février, il se passa à Châlons-sur-Marne une aveutiîre qui doit être rapportée avec plus de détails , d'autant qu'elle a produit contre un nommé Duval une instruction assez chargée, et ensuite uu mandat de dépôt.
Ce Duval était sous-officier dans la 5* compagnie sédentaire à Cliâlons.
Peu de jours avant l'événement , il dit dans la chambrée,» l'un de ses camarades appelé Comerode, quilj aurait bientôt du, nouveau
.( 370 ) à Paris. Il n'y en a eu que trop. Aussi, quand la nouvelle de la funeste nuit du i5 fui arrivée à Châlons, Duval se vanta de sa perspicacité, et un matin, en s'adressant toujours dans la chambrée, à Comerode , il lui dit: Tu çois bien que je ne me suis pas trompé y lorsque je t'avais annoncé qu'il y aurait du nouveau à Paris. En çoilà toujours un à bas. — C'était donc le diable qui te l'avait dit? répondit son camarade. — Oh! je le savais, ajouta Duval.
Duval devait être examiné, ainsi que les témoins. Ceux-ci furent cités devant la commission. Duval aussi fut amené.
Les témoins persistèrent avec force dans leurs dépositions, et tout porte la coftimission à croire qu'ils adoucirent la vérité plutôt qu'ils ne l'enflèrent , pour des raisons qu'il est assez facile de pressentir.
Duval fut interrogé.
Il divagua beaucoup.
Il dit d'abord qu'il était ivre. Tous les témoins certifièrent qu'il ne l'était pas.
Il dit ensuite que s'il avait dit à Comerode qu'il y aurait du nouveau à Paris, il voulait parler d'une péiiliou qu'il avait eu l'Iionncur d'adresser à S. A. R. M. le duc d'Angouléme, pour passer dans la gendarmerie, et sur La-
quelle il alteotlaii une réponse. Enfin s'embarrassunl lui-même dans ses propres récits, il dit qu'un de ses camarades lui avait parlé d'un propos tenu par un nommé Majeur, qui, en revenant de Paris , avait assuré dans la caserne que la nouvelle noblesse portait le ruban tricolore, et que bientôt on verrait aussi flotter le drapeau, d'oii il avait induit qu'il y aurait du nouveau, et avait pu parler en ce sens à Comerode. ^
Il est très-vrai que le propos a été imputé à Mayeur. Un témoin assure même qu'il l'a tenu. Mayeur s'en est défendu.
Au reste, Duval a protesté qu'il ne connaissait pas l'événement du i3 avant qu'il fût arrivé.
Nul autre indice en effet n'est venu ajouter aux soupçons que les indiscrétions de Duval, et certainement son mauvais esprit, ont du faire naître.
Il est prouvé, malgré ses dénégations , qu'il s'est vanté, après l'événement, de l'avoir prédit, en termes vagues, il est vrai, il y aura du nouveau, mais de manière pourtant que depuis il leur a lui-même attribué ce sens.
Eu faut-il conclure qu'il était initié dans le projet de Loiîvel? Le soussigné ne le pense
pas. Malgré toutes les reclierches qu'on a pu faire, on n'a trouvé nul point de contact entre ces deux individus. On neleur connaît pas un seul rapport. Personne ne les a vus ensemble.
Toutfait donc croire que, quand avant l'événement, Duval disait : Ilj aura du nouveau y il n'entendait pas parler du crime médité par Louvel, et qu'il parlait, au contraire, sur la foi des bruits dont on l'avait imbu , de ce qui se machinait à Paris , des couleurs qu'on disait devoir y être arborées , des agitations qu'on cherchait à y exciter. Cette conduite de la part d'un militaire, au milieu de ses camarades et dans sa caserne , est assurément trèscoupable. Mais c'est à la justice militaire qu'il convient d'en connaître , sous le rapport de l'indiscipline et des manœuvres pratiquées sur des militaires. Le sousslj^né a l'honneur de proposer à la Cour d'y renvoyer Duval.
La conduite de ce sous-oflicicr doit être bien remarquée, parce qu'elle prouve un point trèsimportant, qui est que les agitateurs ne négligent aucun moyen de corrompre les esprits, et qu'ils font aux militaires français l'injure de diriger sur eux-mêmes des tentatives pour les détourner, s'ils le pouvaient , de la voie de l'honneur et do la fidélité. Si par hasard ih
( ="75 ) rencontrent au milieu d'eux un soldat indigne de ce nom , qu'ils croient propre à leur servir d'auxiliaire, ils s'en emparent, l'instruisent, l'inspirent et le font agir, au risque , comme cela est arrivé ici , et comme la loyaulé des troupes garantit que cela arrivera toujours, de le voir repoussé avec mépris , et dénoncé à ses camarades cl à ses chefs. C'était Duval qu'on avait chargé de ce rôle odieux dans la 5* compagnie, sédentaire à Châlons-sur-Marne. Un autre émissaire, dans le môme temps, en avait été chargé à Joigny, pour faire circuler des bruits pareils parmi les chasseurs de la légion de la Côte-d'Or, qui y étaient en garnison.
Dans cette garnison aussi, au commencement de février, on répandait le bruit que l'arsenal de Paris avait sauté , qu'il y avait une conspiration contre la famille royale , que le trône des Bourbons chancelait.
A Versailles, un mauvais écrivain de rue parlait dans le même sens , et toujours au commencement de février, à ceux qui venaient lui dicter des lettres.
Cet écrivain s'appelle Renard.
Le dimanche G février, la femme Arlet alla lui demander d'écrire une lettre à une de ses amies. Cette femme était l'épouse d'un maire
de Chaville, qui avait reçu sa démission. Ce maire avait été mécontent, et avait réclamé. Renard ne l'ignorait pas, car c'était lui qui avait rédigé la réclamation. Renard était mécontent lui-même pour d'autres causes. Renard a été au service du prince Eugène comme distributeur des fourrages, pendant quinze à seize mois. Il a perdu sa place. On lui en a promis une autre. 11 ne l'a pas obtenue. Il est de celte espèce d'hommes qui ne rêvent qu'agitations et mouvemens, parce que, dans le désordre, ils espèrent toujours gagner quelque chose. Mécoiitent, il croyait que la femme d'un maire déplacé devait être aussi mécontente, Il lui a donc parlé avec abandon, tout en écrivant sa lettre, de ce qui se passait , selon qu'il l'avait ouï dire. Il S'a, dit-il à la femme Arlei,^ avoir de grands changemens; le mois ne se passera pas sans que nous ne voyions du nouveau. Il ajoutait des folies à ces prédictions. Le prince Eugène reviendrait. Louis XVII serait proclamé. Il restituerait la couronne h Napoléon II, et lui, Renard 3^ aurait une place.
La femme Arlei fut indignée de ces mauvais propos.
La commission délégua le juge de Versailles |)Our Pn informer.
Un mandat d'amener fut décerné contre Renard.
On fit une perquisition chez lui.
On y trouva des chansons buonaparlisies, une note de son adliésion à l'acte additionnel, des écrits du plus mauvais esprit, tnais rieil qui indiquât qu'il eût eu une connaissance anticipée du crime de Louvel.
Il fut interrogé. 11 nia tout.
Le soussigné n'a pas pu croire à ses dénégations. Il a cru à la perversité de ses opinions. Il a cru au plaisir avec lequel il avait recueilli les mauvaises inspirations de quelques agitateurs en chef, qui, sans rien confier précisément à leurs créatures, allaient parmi elles, semant la nouvelle d'un coup prochain, pour lequel ils jugeaie t bon qu'elles se tinssent prêtes. Il a cru à ses indiscrétions. Il H'a pas cru à sa complicité.
Le soussigné est d'avis qu'il soit déclaré qu'il n'y a pas lieu à suivre contre lui.
Un inculpé qui pouvait en savoir beaucoup plus probablement que Renard, et qui n'en a pas dit davantage, c'est le maréchal de camp Guillet.
Cet olficier n'a pas obtenu d'emploi. Il est mécouteni.
Relire d'abord à Chambéry, il est revenu en mars i8ig à Paris.
Il y reste depuis lors, soi! 'citant, dit-il , d'être replace, et ayant souvent gardé son lit , par suite d'attaques de goutte , auxquelles il est très-sujet.
Il en éprouva une en janvier dernier, qui le tenait encore pendant tout février.
Fort mal lié, il inspirait à la polico des inquiétudes, et par ses opinions et par ses rapports.
On crut devoir le faire observer. Un nommé /^£«ce72^fut employé à ce soin.Tous les comptes rendus par Vincent faisaient l'éloge du général Guillet. Cependant , il revenait à la police d'autre part des notions fort différentes sur M. Guillet.
Par exemple , il avait eu l'indiscrétion , dans la première semaine de février, de témoigner une vive impatience d'être retenu dans son lit par la maladie, et de ne pouvoir pas êi.re sur pied, pour un coup, s'il y en avait un. Une femme qui demeure avec lui, et qui paraît être dans sa confidence, partageait l'impatience de son maître. Elle tourmentait les médecins, et leur disait : Mon Dieul tirez-le donc vite de là ; car il se démène, et veut être sur pied pour un coup.
( ^77) Le général Guillet , et son officieux ami Vincent, qui faisaii des rapports si avantageux sur lui, pendant qu'il tenait et qu'on tenait autour de lui des propos si alarmans,* ont été quelques momens détenus. Ils ont été interrogés. Ils ont tout nié.
Le soussigné n'a pas douté, ni que M. Guillet eût tenu les propos qu'on lui impute , ni que Vincent , qui trahissait la police , n'ait su à quoi s'en tenir sur des menées qu'apparemment il approuvait. Mais il a cru en même temps que ces menées et ces propos se rapportaient à un autre Lut que le crime de Louvel. Il a l'honneur de proposer à la Cour de décider qu'il n'y a pas lieu à suivre contr'eux pour le fait soumis à la présente instruction.
D'autres encore , à Paris, dans les premiers jours de février, commettaient des indiscrétions pareilles à celles du général Guillet. Un sieur IVicod, horloger, disait que si Von touchait à la loi des élections y les Bourbons n avaient qu'à se bien tenir.
Dans la prison do Sainte-Pélagie, un prisonnier recommandait à sa femme de se tenir eoi pendant la semaine du carnaval.
Un misérable , que l'horreur même dont il a glacé par son infâme propos la femme qui
rentendaitj a sauvé de l'aiTCSlaiion, disait, en regardafnt une enseigne aux armes de S. A. R. Monsieur : Le Roi, M. le duc d'Aiigoulêrnc, M. le dtic de Berrj, tout y passera.
Le 13 février, une femme soriaii de chez un boucher de la rue de l'Arcade. Deux cuisiniers étaient arrêtés devant la boucherie. La femme entendit l'un d'eux dire à l'aulre, en lui frappant sur l'épaule : Tout va bien y mon ami ; avant vingt - quatre heures il y aura un changement. Ces deux cuisiniers sont inconnus.
Une malheureuse décrotteuse, le racme jour, disait à une de ses payses : llj a gros en l'air; la cour est en grand danger. Cette décrotteuse a été appelée. Elle est convenue d'avoir tenu ce propos. On le lui avait dit. Elle ne savait plus qui Elle se lamentait, avec beaucoup de simplicité, d'avoir répété , disait-elle, cette sottise.
Encore le dimanche gras, un respectable ecclésiastique passait, à neuf heures du matin , sur le pont de la Touruelle j trois hommes venaient à sa rencontre. En passant, l'un d'eux dit : C'est aujourd'hui que nous ferons da?tser les calottins et les royalistes.
Le soir de ce même dimanche, une portière
(279) ■ delà rue de Grenelle -Saint -Germain disait qu'on verrait de belles choses le lendemain. Celle portière a été appelée. Elle a tout nié j mais restait le témoignage élevé contre elle.
Le matin du même jour, trois garçons selliers allèrent déjeuner au café. L'un d'étw tint 1(3S propos les plus singuliers : « Ai-jc payé? » demanda-t-il. — « Oui, >• lui répondit le limonadier. — « Tant mieux , répartit-il , car je pourrais" bien ne pas vous payer demain. ^> Il sortit. Bientôt, revenant sur ses pas, il demanda : « Quel jour est-ce aujourd'hui ? — Le dimanche gras. — Le jour n'est pas passé. Cela ira mieux. Une journée change bien des choses. »» Ces propos étaient fort extraôrdi- )Haires. L'air de l'homme l'éiait aussi , à ce qu'assurent les témoins.
La commission eût vivement désiré le découvrir. Ses soins ont été infructueux. Les sieur et dame Guilpain , maîtres du café , ne le connaissent pas. Ils ne connaissaient pas non plus, n'avaient pas même vu avant, et n'ont pas vu depuis ses deux compagnons.
Les sieur et dame Guilpain ont été confrontés à Louvel. Us ont afiirmé qu'il n'était pas l'un des trois.
Dans celte même semaine ^ le jeudi d'aupa-
( ^8o ) ravant, un inconnu est venu à la manufacture de coton du sieur Randau , à l'Arsenal. Il a acheté du coton. En consommant son marché , il a dit : Le petit caporal est en route. On les fera sauter^ et sous peu, peut-être au carnaval.
Le mercredi, 9 février, un sieur Scordel , linger à Paris, assurait positivement que le lundi il y aurait du bruit pour les élections.
Peu après , un commissaire des guerres eut occasion de se trouver dans une de ces petites voitures des environs de Paris, avec un autre voyageur qui , se méprenant sur son opinion, eut la facilité de lui dire que lui et plusieurs autres étaient appelés pour quelque chose à Paris , et qu'aucun n'y manquerait. On n'a pu retrouver ce voyageur.
o-i' Un autre militaire, dont la Cour a déjà eu
l'occasion d'entendre le nom, le colonel Barbier-Dufay, est devenu lui-même l'objet de quelque sollicitude, à l'occasion d'un u.ot qu'il a aussi laissé échapper le jeudi lo février, dans la voilure de Chambly.
il prenait cette voilure pour venir à Paris. "Une jeune fille lui deinauda s'il reviendrait bientôt. Quand il sera parti ou étranglé , répondit ce colonel.
Cette réponse, au moins bizarre , causa une grande surprise à la jeune fille.
Une demoiselle Hennequin, qui Tentendit également, n'en fut pas moins étonnée.
Wi l'une ni l'autre n'ont hésité pour en déposer.
Elles ont indiqué un sieur Charpentier, huissier, qui l'avait entendue comme elles.
Le sieur Charpentier a été appelé. 11 a entendu faire la question. Il a entendu le premier mol de la réponse, quand..... Le reste lui est échappé. 11 a été impossible à la commission de ne pas regarder cette rélicence singulière comme officieuse; et peut être par cette rélicence , le sieur Charpentier a-t-il donné au propos du colonel Dufay, plus de force que ne lui en aurait attribué une déposition moins timide. On voit que le sieur Charpentier n'a été efirayé de parler, que parce qu'il était efïrayé du sens qu'à son avis présentaient les mots qu'il n'osait articuler.
Au surplus, à part le témoignage plus ou moins significatif du sieur Charpentier, il restait deux témoignages très-concordans sur les propos du colonel.
Le colonel Dufay devait donc être examiné.
L'esprit de justice ordonne de faire remar-
quer qu'avant tout appel, et sachant que la commission s'occupait d'approfondir ce fait, le colonel , soit bonne conscience , soit calcul , soit A)ravade , est venu spontanément s'oÛrir à l'examen.
L'esprit de justice ordonne aussi de dire qu'il n'y a pas du tout expliqué le propos qui lui est attribué. Son premier plan avait été, à ce qu'il paraît , de le nier. Vaincu dans ce système par la naïveté des témoins et la force de leurs témoignages, il a fini par dire qu'il est possible qu'il ait proféré quelque mol pareil; qu'il y ait même mis plus de cynisme ou de violence que les témoins le disent; njais que ce mot, quel qu'il ait été, s'appliquait à ses adversaires dans un proctjs qu'il allait solliciter au conseil d'Etat , et qu'il n'a rit;u voulu dire autre chose, si ce n'est qu'il reviendrait seulement quand ses adversaires auraient éié mis à 1« rai-son.
Toute peu satisfaite qu'a dû êire la commission de cette interpellation, elle a paru croire pourtant qu'en pire supposition , l'indiscréliou du colonel signifiait qu'à l'imitation de tant do mauvais esprits dont il vient d*(ètro question , il avait été initié dans celte aiiire manœuvre liée h. l'occasion du projet de loi des élections, et
que la commission n'avait pas, pour le raoment, la mission d'examiner. Elle a donc cru devoir ajourner, quanta présent, toute mesure qui devrait être appliquée aux personnes qu'inculpent les différenies charges de ce genre.
Ce n'était pas seulement à Paris que se répandaient ces sinistres prédictions. On a déjà vu qu'elles retentissaient aussi dans les déparlemens. En voici encore quelques-unes de ces dernières. ' .
A la fin de décembre dernier, un jeune sel- n lier entra dans la boutique d'un homme de son état, à JNîmes. Bourgeois j lui dit-il , comment vont les affaires ? f^ous ravaudez ; dans trois mois il j aura des évènemens , et nous aurons de l'ouv'rage. L'identité d'état du voyageur avec Louvel , avait donné à penst3r à quelques personnes que c'était peut-être bien lui-même qui était allé à INîmes. Les preuves contraires qui sont au procès battent en ruine cette supposition.
Dans les montagnes de Gap, c'était aussi un ç ^^ bruit bien répandu qu'il y aurait des évcnemens. Un bon habitant de Saint-Didier, près» o Gap, fut si fatigué dje ce bruit, qu'il écrivit à son frère, libraire à Valence, le ii février, pour lui demander ce qui se passait à Paris.
Ceux qui appelaient le trouble , croyaient même être si sûrs de leur ftiit, qu'ils se hâtaient de triompher dans des lettres anonymes qu'ils écrivaient aux hommes dont ils connaissaient les bons sentimens ; témoins les lettres écrites à Avignon; témoin aussi une lettre écrite à Reims au maire, le dimanche gras, et ne contenant que ers mots': Vive Napoléon!
Cette attente d'un événement se propageait de tous côtés.
A Avranches, le i5 février an soir, un voyageur avait dit , au Signe-de-la-Croix, qu'il y aurait un bien mauvais carnaval à Paris.
A Roissy , un voyageur demanda, le i3 même, à deux heures de l'après-dîner, dans une auberge : Gomment vont les affaires? Et il ajouta sur le champ : Avant peu vous saurez des nouvelles.
A Moulins, près Mortagne, un tailleur appelé Juglet s'était répandu le i\ février en propos horribles : Sous deux jours, avait-il dit, il va y avoir du nouveau si les affaires ne s'arrangent. 11 avait ajouté à sa prédiction des paroles exécrables contre les nobles, les prêtres et la famille royale.
Juglet a été décrété d'un mandat d'amener.
Il est venu s'expliquer.
II a nié une partie des discours qu'on lui attribuait.
Il a ajouté qu'il était ivre.
Il est convenu d'avoir en effet annoncé qu'il y aurait du nouveau. Il l'avait entendu dire par des inconnus au marché , à propos des changemens du ministère et des débats des Chambres.
Il assurait, au surplus, qu'il avait dit beaucoup de choses pour contrarier Colombe Baugis, devant qui il parlait , et qui, quoique ser vanie, avait de grandes prétentions à la noblesse.
Il s'était servi de si affreuses expressions , que son explication aurait pu paraître plausible, si tous les autres documens ne donnaieni pas l'idée qu'il a dû jïcnser tout ce qu'il a dit.
Au reste, tout ce qu'il a dit, quelque rcpréhensible que ce soit , n'a pas de trait au crime de Louvel.
Le soussigné pense donc que Juglct doit être mis hors de la présente instruction. Il a. l'honneur de le proposer à la Cour.
Un autre mandai d'amener à été décerné par la commission, pour cause pareille, contre le nommé Giroiioc y gendarme à la résidence de Ponioise.
Ce gendarme , le 9 février, avait eu l'occasion d'aller chez un de ses anciens camarades appelé de Coiirteille. Après s'y être répandu en observations déplacées sur son lieutenant, il avait fini par dire: Tout cela ne va guère bien; d'ici à peu de jours il j aura de grands changemens dans la famille royale ; un peu de bouleversement ne fera pas de mal. Interrogé par la commission , sur ce qu'il avait voulu dire, Giroux a répondu qu'il était un pauvre imbécille qui ne savait ni lire ni écrire j qu'il entendait quelquefois lire les journaux, et que c'était à propos de cette lecture qu'on avait parlé de cliangcmens, ce qu'il, avait pu répéter j qu'il nie avoir dit : De grands changemens dans la famille royale; et en effet, l'impartialité commande de faire' observer à la Cour, que les témoins n'ont pas été uniformes sur ce point. I^e mari Courleille a déposé que Giroux avait dit : Dans la famille i^ojalc; la femme a entendu : Parmi les Princes. Au reste , tous deux conviennent que quand ils revirent Giroux après l'évèneracnt, el quepour le sonder ils lui dirent: E/i bien! vous aviez raison de nous dire qu'il y aurait des changemens ; en voilà un grand; il s'empressa de leur répondre que ce n'était pas
(287 ) de cela qu'il avait voulu leur parler, mais bien de Buonaparle qu'on disait arriver avec Vandamrne et les Américains.
La commissron parait avoir pensé que Giroux, quelles que fussent ses dispositions intérieures, qui n'étaient pas bonnes, ne devait pas être gardé dans le procès.
Le soussigné a pensé de même. 11 a l'honneurde requérir de la Cour qu'elle en juge ainsi.
Il croit devoir présenter le même réquisitoire à l'égard d'Androphile Mauvais , jeune officier nouvellement venu du Texas.
Ce jeune homme a été lieutenant dans le premier régiment d'artillerie, marine, d'oti il est passé dans la même qualité au 5* régiment de l'ex-garde.
11 convient lui môme qu'il a une tête volcanisée et des passions très-ardentes
Il a peu de moyens de fortune et de l'ambition. Voilàbiendes causes pourêtre inconsidéré.
Il l'a été beaucoup.
Il l'a été tant , qu'il a été condamné à Bourges, en i8i5, à deux mois de prison pour discours séditieux. Il se l(Tue même de l'indulgence que les juges lui ont montrée. Au lieu de la louer, il aurait dû en profiter.
11 ne l'a pas fait. Dans un intervalle lucide.
( 288 ) cependant, et en pensant qu'il pouvait commettre beaucoup de fautes, il s'est exilé luimême de France , et est allé dans la Louisiane. C'est encore lui qui dit qu'en prenant celte résolution , il. avait cru rendre service à son pays et à son père , honnête fabricant de fer à Nancy.
Il s'est attaché à la fortune du général Lallemand.
Il est allé au Texas.
On sait ce qu'est devenue cette colonie.
Il est revenu dans la Louisiane. Il assure que se trouvant la tête plus calme, il a cru pouvoir revenir en France.
Il y est revenu.
11 n'y a trouvé nuls moyens d'existence. La caisse de la Minerve lui a payé, sur les souscriptions du Champ - d'Asile , une somme de mille francs, avec laquelle il a vécu ici et s'est mis apparemment h. manœuvrer.
Il paraît que ce jeune homi»e achetait quelquefois des fleurs naturelles chez une madame Prévôt, bouquetière au Palais-Royal.
Le 1 2 février, entre 8 et 9 heures du malin , il est allé dans sa boutique. Sur une corbeille, se trouvait un bouquet tic deux camélia du Japon. 11 le marchanda. La dame Prévôt lui dit
( 289 ) qu'il n'était pas à vendre , et qu'il était destiné à S. A. R. madame la duchesse de Bcrry. Oh! oh! répartit-il à deux fois, d'un air fort animé, madame la duchesse de Berry ! Et si l'on en croit ses propres récits , il ajouta beaucoup de légèretés peu respectueuses sur la Princesse, Allons , lui dit madame Prévôt , ne dites pas de m.al de madame la duchesse de Berry- : elle est bonne et humaine. — Ce ri est donc pas comme son mari? répart indécemment le sieur Mauvais, en ajoutant beaucoup de choses inconvenantes sur le Prince. Lui-même il ne le dissimule pas entièrement dans son interrogatoire. La bouquetière, affligée de l'entendre s'exprimer ainsi , chercha à rompre le cours de ses idées sur le Prince , eu recommençant l'éloge de la Princesse. Eh bien! reprit Mauvais, puisqu'il en est ainsi, et puisqu'elle est si bonne , dites-lui de ma part, qu'au moment de la crise, un officier du Champ d'Asile la sauvera. Ce militaire mit dans son action et dans ses paroles, à cet instant , un tel accent , que la malheureuse bouquetière, toute éperdue, se trouva mal aussitôt qu'il fut sorti, et ne put déguiser son émotion à M. duBouëxis, qui survint, et à qui elle raconta tout.
( 290 ) Pendant qu'à l'instant même où le crime venait d'être commis, le ministère public s'empressait de recueillir tous las renseignement qui pouvaient l'éclairer, on lui transmit la connaissance de ce fait.
Un mandat d'amener fut décerné contré le sieur Mauvais.
■ Il a été interrogé et mis en état de mandat de dépôt.
Nul papier qui ait trait au crime de Louvel , n'a été trouvé chez lui.
Du reste , ses réponses , dans ses interrogatoires, sont loin d'être satisfaisantes. Interrogé sur ce qu'il a voulu dire chez la bouquetière en parlant d'une crise dont il sauverait madame la duchesse de Berry, il a répondu qu'il parlait de celle qui résulterait de la lutte entre deux partis dont l'un veut dominer le peuple, et l'autre est le peuple , qui veut la conserva*lion du Roi et la. sienne propre.
En tout, ses réponses , souvent noyées dans un pathos inintelligible , annoncent une télé peu saine et un jugement très - brouillé qui ne sait pas trop bien comment accorder le nouvel amour pour le peuple, la Charte et la liberté, dont il se pare aujourd'hui, à l'instar de quelques hommes de sou aloi , avec des habi-
tudes et' une conduite précédentes qui ne préparaient pas à comprendre une Velle métamorphose.
Au surplus, le sieur. Mauvais a constamment nié connaître Louvel et avoir avec lui des rapports d'aucune espèce.
Louvel a fait de son côté une dénégalio.n pareille.
Dans de telles circonstances, il yen a bien assez assurément pour juger, et que l'opinion du sieur Mauvais n'est pas conforme à ce qu'exigeraient de lui ses devoirs de sujet fidèle et de bon citoyen , et qu'il était le 12 février dans le secret de celte manœuvre qui transpire de tous côtés, et dont le but était d'employer apparemment la violence pour servir une faction, puisque le sieur Mauvais ne fait pas de difficultés de convenir qu'il croyait à la possibilité d'une lutte.
Il y en a bien assez encore pour que les amis del'ordre, dutrôneetde la patrie, se demandent jusqu'à quel terme pouvait être poussée celle lutte dans laquelle la fille des Rois pouvait éprouver le besoin d'ÈTRE sauvée , et pour être sauvée , de se trouver sous la protection d'un jeune écervelé récemment arrivé du Texas et n'existant que des subsides de la MinetvQ.
11 y en a assez pour qu'il soil remis à la justice ordinaire , afin qu'elle puisse pénétrer ce mystère d'iniquités , et poursuivre au moins le sieur Mauvais, pour non révélation d'un complot contre l'Etat , puisqu'il avoue véritablement, et par les paroles qu'il a laissé échapper chez la bouquetière, et par tout ce qu'il dit dans ses interrogatoires, qu'il connaît un complot dont il refuse de révéler les détails et les auteurs. Mais ce mystère d'iniquités est un autre crime que celui de Louvel , et le sieur Mauvais doit être également mis hors de cette instruction.
11 est déjà bien affligeant d'avoir découvert, à propos d'un crime , qu'il en existe sans doute un autre encore qui , s'il est moins cruel pour les cœurs, est plus menaçant peut-être pour la sûreté publique. Cependant, la lâche du soussigné n'est pas encore remplie, et il doit à présent parcourir la cinquième classe des faits; savoir : ceux qui sont directs au crime commis par Louvel.
11 est un de ceux-là qui serait très-significatif pour la complicité , si tout ce qui vient d'être v^ y^ dit sur la co-existencc , non pas seulement pro- ^■i' > bablc, mais prouvée, d'un complot, d'un projet ayant pour but d'entraver lu marche cons-
(=95 ) litutionnelle de l'autorité publique dans la confection des lois , ne le rendait pas équivoque. Voici quel est ce fait.
Plusieurs fabricans d'armes ont déposé que, dans la quinzaine qui a précédé la mort de M. le duc de Berry, diverses personnes se sont présentées chez, eux pour acheterdes poignards. La dame Montfort , même, durant cette période de temps, fut tellement impatientée de la fréquence des demandes que lui attiraient des poignards de curiosité qui étaient dans sa montre, qu'elle les retira de l'exposition , pour faire cesser le concours des demandeurs.
11 serait naturel d'induire que, quand un grand crime devait être commis par le moyen d'un poignard, tous ceux qui, dans un temps prochain, se pourvoyaient de poignards, pouvaient n'être pas étrangers au complot, si on ne trouvait une raison de douter, dans la révélation d'une autre machination dans laquelle les poignards pouvaient aussi fort bien être nécessaires. Ce doute augmente même quand on sait que la mort du Prince n'a pas fait cesser, chez les armuriers, l'afiluence des hommes curieux de se procurer des poignards. Plusieurs armuriers ont déposé qu'on leur en a demandé encore après le crime.
D'autres faits qui se rattachent plus indubitablement au crime, ce sont les révélations an-^ ticipées qui en ont été faites, a-t-on dit, en plusieurs lieux.
Il faut examiner ces révélations.
Une veuve Lefèvre a déposé que , dès long-temps, elle avait appris qu'on roulait de Lien mauvais desseins contre les Princes. Elle fait remonter cette connaissance qu'elle en a acquise, à 1816. En 1816 vint chez elle un Juif qu'elle appelle J«co^, et avec lequel elle avait eu jadis des relations d'atfaires. Il lui dit, dans la conversation, que les Princes ne régneraient pas , et qu'ils seraient assassinés sous peu. Il avait un grand porte-feuille ostensible; puis il en avait un petit qu**!! tira de sa poche. Il l'ouvrit, en fit sortir une écriture que la veuve Lefèvre crut reconnaître. Soudain il resserra le porle-leuille , et disparut.
Voilà ce qu'a dit la veuve Lefèvre. Elle appelle son imiJacoh. Elle le croit de Forbach. Du reste , nulle autre désignation , nulle autre indication qui puissent, parmi tous les Juifs qui portent le nom de Jacob , conduire précisément à celui dont elle parle. La conmiission u reçu ce document avec douleur, parce qu'en admettant la vérité du témoignage , elle a vu
( 295 ) qu'il y a un misérable de plus capable de rouler des idées pareilles j mais elle n'a pu en rien faire.
La commission a recueilli j^ussi une preuve plus irrécusable, mais toute aussi stérile, qu'à Londres', lors de la mort de M. le duc de Kent, on répandit , à la Bourse , la mort de M. le duc de Berry, sans dire pourtant qu'il eût été assassiné. Quoique Londres Soit la ville par excellence pour les nouvelles fabriquées et pour les jeux de bourse, dont ces fausses nouvelles sont l'un des moyens les plus pratiqués et les plus efficaces , la commission n'a pu s'empêcher de trouver, dans le choix de ce bruit, un caractère fort peu propre à détruire les soupçons de complicité.
Il y a eu au Havre uiie prédiction plus exitraordioaire encore; ce fut celle que fit un sieur Morin à un de ses amis intimes qui en a dé«posé.
Cet ami intime est M. Bollot-Patenotre, vérificateur 'des douanes du Havre , dans lesquelles son ami Morin est employé aux expéditions.
Vers le commencement de janvier aernier, Morin dit à BoUot que LL. AA. 1\R. Monsieur e,l M. le duc de Brriy avjiloni été assassiués en
sortant de l'Opéra. Trop heureusement celle affreuse nouvelle ne se confirma pas. Bollot dit à son ami qu'il s'était trompé. Ce n'est peut-être que dfff^éréy répondit celui-ci.
Après le i3 février, très-justement effrayé de la conformité en grande partie de la prédiction de son ami avec l'événement, Bollot a paru croire qu'il y aurait pour la justice un grand intérêt de connaître ce fait. Il l'a déclaré dans sa première déposition. Il ne nomma pas le nouvelliste , en énonçant la crainte d'être démenti par lui , mais pourtant aussi l'espérance de l'amener avec lui un jour prochain, attendu qu'il était absent pour le moment.
En effet, alors M. Morin était à Louviers dans sa famille, malade, et venant même de subir une opération.
M. Bollot , qui ne savait rien de cette nouvelle circonstance, lui écrivit une lettre trèspressante pour l'inviter à revenir au Havre. Il ne lui disait pas la cause de cet appel. Sa lettre était à peu près ainsi conçue : Au nom de l'amitié, hâte- toi de ret^enir au Hdçre. Ce n'est pas pour affaires de douanes ; c'est pour une affaire importante qui exige de suite ta présence.
Cette première lettre paraît avoir inquiété
( 297 ) vivement Morin. Il le dit dans sa réponse à Bollot. Il lui annonce qu'il Ta cachée à ses parens, pour ne pas les associer à ses inquiétudes. La réponse finit par ces mots très-remarquables: Je ne puis ni manger ni dormir. Dépêche-toij au reçu de la présente, de m'écrire un mot, et ne me cache rien. La tête me tourne. Tout à toi.
D'un côté, Bollot écrivit à Morin ce mot si désiré, mais sans lui donner encore d'éclaircissemens positifs. Il se bornait à lui dire : Tâche au moins de te rappeler quelques-uns de nos entretiens. Je ne puis t'en dire davantage.
D'un autre côté, Bollot se présenta devant le juge du Havre , pour dégager l'espèce de parole qu'il avait donnée d'amener son ami avec lui. Cette fois il dit son nom, et produisit sa lettre.
Cependant un ami de Bollot allait à Louviers. Par occasion, Bollot lui remit une troisième lettre pour Morin , et transmit à ce dernier toutes les explications qu'il demandait sur les causes qui faisaient désirer à Bollot qu'il revînt au Havre.
Aussitôt après avoir reçu cette explication, de laquelle il résultait, comme on le voit, que
( =98 ) Boîlot avait déclaré en jusiice, que Morin lui avait parlé , au commencement de janvier, do l'assassinat de Monsieur et de M, le duc de Berry, qui sortaient de TOpéra , Morin écrivit à son ami une lettre également étonnante, et par le fond , et par le ton qui y règne. La voici. •
V Un monsieur vient j etc. Je ne puis revenir de mon étonnement , et je suis juché que TA MEMOIRE t'abandonne j mais je le puis jurer, au nom de l'amitié que je t'ai vouée POUR LA vie , que je n'ai tenu les propos que tu me prêtes.
tt Je suis avec amitié, ton dévoué , etc. »
On ne peut s'empêcher, en lisant cette lettre, d'éprouver une très-vive surprise.
Morin, à la première lettre de Bollot, était tombé dans une anxiété mortelle qui l'empêchait de dormir et de manger. C'est lui-même qui le dit dans sa première lettre.
Et pf'ur l'observer, en passant, c'est déjà une circonstance fort propre à faire rétlécliir, que cette stupeur dans laquelle tombe Morin; car enfin, quoi qu'il fût arrivé, une bonne conscience, s'il n'avait rien du tout à se reprocher, devait rassurer Morin sur l'embarras , quel qu'il
( 399 ) fût, que lui annonçait son ami. Tout homme sait dans son cœur s'il est innocent ou coupable; et pour les innocens, quand ils croient qu'on les accuse, il ne peut jamais y avoir lieu à ces tourmeuis d'esprit qui empêchent de dormir et de manger.
Quoi qu'il en soit, Bolloi tire Morin de ses vives inquiétudes, et lui apprend que son devoir lui a prescrit, en conjonctures aussi graves, d'aller rendre compte à la justice de la conversation du commencement de janvier, dans laquelle il lui a dit que Monsieur et M. le duc de Berry venaient d'être assassinés au sortir de l'Opéra.
Ce n'était pas là une de ces réminiscences indifTérenies que l'on peut hasarder sans certitude.
Ce n'était pas non plus un de ces faits qui passent dans la conversation sans être remarqués. •
Morin l'avait dit, ou ne l'avait pas dit; pas de milieu.
S'il ne l'avait pas dit, BoUot l'avait imaginé.
Bollot était un imposteur.
11 était même quelque chose de plus vil encore; car on ne conçoit pas qu'il eût pu l'imaginer pour exposer un ami à toutes les consé-
( 3oo )
quences d'une pareille imputation, sans être un homme très-lâche et très-pervers.
Quel devait donc être le mouvement d'âme de Morin, à l'instant où il se voyait traduit en justice par un ami, au moyen d'upe imposture si criminelle et si périlleuse?
Un mouvement d'effroi pour lui-même.
Un. mouvement d'indignation de voir oser fabriquer une telle calomnie.
Un mouvement de mépris contre le calomniateur.
Un mouvement enfin de fureur et d'horreur contre l'ami perfide qui , sans motif et contre la voix de la conscience et de la vérité, mettait à sa charge un fait d'où pouvaient sortir des conséquences incalculables pour. lui.
Au lieu de cela , Morin écrit à Bollot qu'il est fâché ( fâché ! l'expression est bien mesurée ! ) que sa mémoire l'abandonne. Mais ce n'était d'abord pas là ce qu'il fallait lui dire. Ce n'était pas la mémoire de Bollot qu'il fallait accuser, c'était son imagination, son horrible imagination, qui lui suggérait de pareils mensonges , pour compromettre son ami , on ne savait par quel indéfinissable motif. Morin continue cependant, après avoir fait à son ami ce doux reproche, qui ne s'adresse qu'à sa mé-
( 3o. ) moire : « Je puis te jurer, au nom de rarallié « que je t'ai vouée pour la vie, que je n'ai jaw mais tenu le propos que tu me prêtes — Je « suis avec amitié, etc. » Quoi ! Morin voue de l'amitié pour la vie , et il offre encore , eu finissant sa lettre, l'assurance de son amitié à l'homme qui l'expose à passer au moins pour le confident de Louvel ! à l'homme à qui il est extraordinaire qu'il n'ait pas écrit sur le champ, s'il est faux qu'il lui ait jamais tenu les discours dont BoUot rend compte : J^ous savez vousmême que vous êtes un odieux imposteur et un faux ami; vous trahissez l'amitié , la justice et la vérité; je ne reverrai de la vie un pareil monstre.
M. BoUot a déposé celte lettre, et confirmé ses assenions, en y ajoutant seulement que M. Morin était incapable d'être initié dans aucun complot, quoique sans idées fixes » expression adoucie , bien trop significative pourtant dans la bouche d'un homme qui veut accorder ses devoirs et son inclination , ne pas violer les premiers , et satisfaire la seconde eu ménageant l'homme auquel il est attaché. '
La commission a délégué les juges des lieux, et pour entendre Morin, ainsi que tous autres, et pour faire perquisition chez le premier.
La perquisition a été faite chez Morin. On n'a rien trouvé de suspect ; et, an reste, Morin était averti depuis long-temps.
Morin a été interrogé.
Morin a dénié, de la manière la plus formelle , la conversation alléguée.
Il n'a jamais rien dit ni de tel ni d'approchant.
Cette affaire a semblé à la commission avoir une grande gravité. Ce rapprochement du lieu du meurtre et du lieu indiqué par la conversation prophétique, si elle était vraie, l'Opéra, lui a paru effrayant.
Elle n'a voulu s'en fier à personne du soin de confronter Morin et Bollot.
Elle les a fait venir devant elle.
Bollot a commencé par persister dans ses déclarations, quoiqu'avec une mollesse de formes extraordinaire.
Morin a persisté avec force dans ses dénégations.
Bollot a hésité, mais pourtant sans abandonner jamais formellement ses déclarations.
11 paraissait bien évidemment partagé entre deux scntimens^ mais quels étaient-ils?
Etait-ce l'amour de la vérité aux prises ayec la compassion pour un ami?
( So'^ )
Ou bien é(ail-ce la lirnidilé luttant contre le devoir?
Ou bren étaif-ce enfin la misérable bonté de revenir sur ses pas, en opjiosition avec sa conscience lui ordonnant une francbe confession de son imposture?
C'est ce qu'encore à ce moment le soussigné , il doit le confesser, n'a pu démêler.
Il eût voulu croire à l'honneur de Bol lot et de Morin, et cependant il y a certainement un des deux qui est un menteur insigne et un malhonnête homme.
On s'est consumé d'efforts pour faire sortir la vérité de ces ombres.
Bollot a été vivement interpellé pour qu'il remplît son rôle d'homme, soit en soutenant en face à son ami qu'il avait dit ce qu'il avait dit , soit en confessant franchement que le tout était de son invention.
Tout ce que ces elTorts ont produit, c'est, de la part de Bollot , la déclaration que sort ami l'a dit, ou que lui, Bollot , l'a rêvé. Mais il est revenu sur cette possibilité de l'avoir rêvé, si son ami ne le lui avait pcs dit, avec une insistance si enfantine , avec si peu d'assurance ensuite, quand il disait qu'il croyait que son ami le lui avait dit , qu'il élait vraiment
( 5o4 ) impossible aux hommes de savoir quelle était la vérité.
A juger par le ton des deux confrootés, on l'eût crue du côté de Morîn , si , jusque dans les hésitations de Boliot, on n'eût pas craint de voir une espèce d'impuissance morale , plutôt qu'une impuissance consciencieuse de défendre sa déposition , et si surtout les lettres de Morin ne fournissaient pas un si violent argument contre lui.
Ainsi , qui des deux ment ?
Le soussigné l'ignore.
Dans cet état de doute, il a été de la justice et de l'humanité de ne priver aucun de ces deux individus de leur liberté, et de ne pas impliquer, sur la foi d'un témoin si peu rassurant , Morin dans le procès.
Mais dans cet état de doute aussi , le soussigné devait soumettre en grand détail toute cette affaire à la Cour, afin qu'elle examine et décide , si par forme de supplément d'instruction, il lui conviendrait d'appeler h ses pieds Morin et Boliot, comme elle en a incontestablement le droit, et de les interroger elle-même, le tout sans retardation du jugement du procès à l'égard de Louvcl.
Une autre prédiction aurait eu lieu, si l'on
( 5o5 ) en croit un sieur Cazeneiive, à Paris , un peu plus tard, c'est-à-dire vers la fin de janvier.
A cette époque , le sieur Cazeneiive se trouvait un soir vers le théâtre Feydeau, où, comme Ta remarqué Louvel , il y avait, pour la voilure du Prince , une entrée prohibée au public. Un homme regardait le Prince qui entrait dans ce passage. Cazeneuve s'approcha de lui , et lui demanda ce que c'était que cette voiture. V Celle de M. le duc de Berry, » répondit l'étranger. — « 11 va donc par-là ? « — « Il n'ira pas long-temps. » Les cheveux du sieur Cazeneuve, à ce qu'il dit, se dressèrent. 11 se retira indigné. Il ne sait quel est cet homme, et n'a pu le retrouver.
Un propos tout à fait analogue fut recueilli dans le même temps par une autorité très-respectable. Le général d'Anselme, le 8 ou le 9 février, se promenait aux Champs-Elysées. Deux voitures vinrent à passer; c'étaient le Prince et la Princesse. Deux jeunes gens se rangèrent du côté du général. Ils ne savent pas ce qui les attend , dit l'un de ces jeunes gens en regardant les voitures. Le mot parut bizarre au général. Depuis l'événement, il s'en est souvenu avec effroi. 11 ne reconnaîtrait pas les jeunes gens.
( 5oG ) A cette êpt)qoe encore , la nouvelle d'un attentat commis sur la personne de M. le dnc de Beirv fut semée sur toute la roule de Paris à Suiul- Quentin. Compiègne, Ribécourt, JVojon , Péronne , Ham , Roupj et Saint- Quentin en retentirent. /
Aussitôt <jue l'événement, trop conforme à ce bruit, fut arrivé, on reçut, de beaucoup de côtes, à Paris, des lettres qui apprirent qu'il avait été annoncé dans ces diflérens lieux.
On écrivit de Ham, à une bijoutière du Palais-Roynl, que, dès le lO février, on parlait dans cette ville de l'assassinat de M. le duc de Rerry.
M""* de Saint' Aunis reçut de Compiègne la même assurance.
Il convenait de remonter à la source de ce bruit. On acquit la certitude que son auteur était un tisseur d'Épéhy, piès Saint-Quentin, appelé Charles Molus.
A Ribécourt , le 3 ou le (\ février, il avait débité des nouvelles bizarres. M. le duc de Berry, à l'en croire, dans les derniers jours de janvier, était allé se promener à Vincennes. Connue il passait à la barrière du Trône pour rentrer dans Paris, un coup de fusil, dont la balle
perça son chapeau , partit d'une des tours de la barrière. Les gardes cherchèrent dans la lour : on n y trouva personne. Le lendemain , M. le duc de Berry passa par la môme barrière à la t^ de trois régimens. Quand les troupes furent arrivées en ce lieu, elles firent spontanément halte. Un maréchal des logis sortit des rangs pour demander où l'on allait. L'insubordination se propagea. Le Prince quitta les régimens. Les troupes revinrent au Carrousel. Cela fit une petite rumeur.
Tels étaient les discours tenus sur la route par Charles Molus, à quoi même il ajoutait qu'il avait été témoin de ces deux aventures.
Ce bruit méritait d'être approfondi. Il le fut.
On ne sut pas sur le champ le nom du voyageur.
On entendit les maîtres des différentes au^^ berges où il avait stationné. On entendit les voyageurs devant qui il avait parlé. Enfin on sut qui il était, et qu'il avait travaillé à Paris jusqu'aux premiers jours de février, dans deux Qu trois filatures.
La commission interrogea plusieurs de ses camarades, gens simples et sages, qui, sans rendre mauvais témoignage de lui , en parlèrent coLiuuc d'un pauvre idiot. Nous n'aidions
( 3o8 ) pas grande amitié ensemble , dit un nommé Langletj qui avait pourtant été son camarade de chambre, parce qu'il bavardait de ci et de ça 3 et caquetait sur ses voisins. C'est un homme qui n'a pas grande raisQ/i, sans être fou. Plaquet, un autre de ses camarades, en parla dans le même sens. C'est un homme qui n' a pas grande raison , et qui parle de trai^ers.
11 n'en était pas moins constant que cet homme , qui parlait de travers , avait en efi'et bien mal parlé sur toute la route de Picardie.' Un mandat d'amener fut décerné contre lui.
Il avait été interrogé deux fois déjà par les juges des lieux. Il avait xomùiencé par nier d*avoir parlé de toutes ces nouvelles avant Ham.
Bientôt il fut obligé de confesser qu'il avait commencé à les semer à Ribecourt, près Compiègne.
Conduit à Paris devant la commission , il a assuré que quant à l'aventure des troupes , il en avait entendu parler, sans savoir par qui, dans la fabrique de Leraaire , où il avait travaillé , à Paris , et que celle de la balle dans le chapeau du Prince lui avait été racontée sur la route par un voyageur qu'il ne connaissait pas, et avec qui il avait cheminé quelque temps.
Du reste, cet homme a paru une espèce de
( 309 ) Grelin sans malice et sans idées, dont il aurait été facile à la malveillance de se servir pour répandre ces mauvais bruits, sans qu'il s'en doutât lui-même.
Néanmoins , le soussigné ne peut s'empêcher de remarquer que, malgré son défaut de bon sens , cet homme, soit imbécillité naturelle, soit combinaison grossière, ne dit pas la vérité dans lés détails.
Il assure que le bruit de l'acte d'insubordiiiation de la part des troupes , il l'a recueilli dans la fabrique du sieur Lemaire; et les ouvriers de ce dernier, qui ont été entendus, n'en ont pas eu connaissance.
11 a dit qu'il n'a jamais parlé de ces bniits que comme de ouï-dires j et plusieurs témoins assurent qu'il a dit que lui-même il avait assisté aux deux scènes.
Il a affecté de ne pas reconnaître des aubergistes chez qui il a logé.
11 a varié sur le lieu où il avait entendu dire la première fois qu'on avait tiré un coup de fusil dans le chapeau de M. le duc de Berry, et sur le voyageur qui le lui avait dit.
C'est ce qui sans doute a déterminé la commission à ne pas lui rendre la liberté avîint le Gompic rendu à la Cour.
ai
Mais toutes ces circonstances pourraient tenir à son imbécillité naturelle et à une tête dans laquelle les idées- paraissent fort mal rangées.
11 faut dire aussi, en sa faveur, qu'aussitôt qu'il a su que la jusiice le cherchait, il est venu s'offrir à la jusiice, en sorte qu'il y a toutes sortes de raisons de croire qu'il a plutôt obéi à la démangeaison de parler, et dé faire des histoires dans lesquelles il prenait un rôle de témoin pour les rendre plus piquantes , qu'à un esprit de malveillance et de sédition. Le soussigné pense qu'il doit être rais hors du procès , et qu'ainsi on doit lui rendre sa liberté.
Toutefois , et quelle que soit l'intention première qui a présidé à la création de ces bruits mensongers , ou ne peut s'empêcher d'être surpris et douloureusement affecte du rapport anticipé qu'ils avaient avec le cruel événement qu'ils ont précédé de si peu, comme on ne peut s'empêcher de craindre que ce rapport ne tienne à quelque liaison secrète entre les bruits et le crime lui-même.
. Sur ces bruits s'en sont entés quelques autres qui ont circulé dans les environs de Saint- Quentin. Ainsi l'on avait dil à llam qu'un sieur Larcanger avait dil , le (j, que le duc de Berry
fetait tué. Le sieur Larcanger avait répété, le g, en revenant de Saint-Quentin , le conte qu'y avait fait Cliarles Molus. Il avait parlé d'une tentative qui, dès la seconde bouche, était devenue un fait consommé.
Ainsi, on avait dit aussi qu'à Saint-Quentin un homme de très-mauvaise opinion, devant qui l'on parlait d'une fête donnée par M. le duc de Berry, avait dit : Comment! est-ce au il vit encore? en faisant allusion à toutes les anecdotes que Charles Molus avait fait courir dans Saint-Quentin, et qu'on y avait dénaturées en cent façons.
Un autre bruit du même genre , c'est-à-dire ayant pour but d'annoncer la mort du duc de Bèrry, a été répandu à Rouen , sans qu'encore aujourd'hui les auteurs de ce bruit soient connus , et que la cause en soit expliquée.
Le sieur Julienne , banquier à Rouen , tient une caisse oti les ouvriers vont recevoir des bons de sous. H y a dans celle caisse un grand concours de personnes. Dans les derniers jours de janvier, l'un des ouvriers, en comptant ses sous, dit à un autre : As-tu entendu dire que M. le duc de Beriy ait été assassijié? Tout le monde traita cette question de folie , et l'on n'y pensa plus.
Le sieur Julienne et son teneur de livres en ont déposé.
Ils n'ont pu indiquer l'ouvrier qui a fait cette question.
Un manouvrier à Saint-Cyr, près d'Orléans, a également annoncé, dit-on, huit jours avant la mort du Prince , qu'il avait été tué.
Il s'appelle Toutin. Il est au service de M. Durion , propriétaire estimé.
M. Darlon a un domestique qu'on appelle Sidenne.
Ce Sidenne , le mercredi des Cendres , apprit chez une marchande de modes d'Orléans la malheureuse nouvelle. En l'apprenant, il dit : Je n'en savais rien. Un homme de ma commune me l'avait annoncé, il j- a huit jours. Je n'ai pas voulu le croire.
Sidenne fut cité devant le juge d'instruction pour rendre compte de ce fait. Il assura queile 8 février, son maître l'ayant envoyé chercher du bois , Toutin Léveillé monta dans sa voiture. £n faisant la conversation, il lui dit que M. le duc de Beiry avait été tué. Sidenne répondit que c'étaient des contes.
Sidenne n'avait point parlé, avant le malheur, de cette convorsaiion qu'il avait eue avec Toutin, Il en parla pour la première fois à la
(5i5) marcliande de modes , le mercredi des Cendres.
Depuis il en parla encore à son maître , qui voulut savoir de Toutin quel était celui qui le lui avait dit.
M. Darlon alla donc chez Toutin , qu'il trouva au lit. Il lui demanda qui l'avait informé de la nouvelle qu'il savait d'avance. Toutin répondit qu'il l'avait apprise d'un nommé Geoffroy, meunier d'Olivet. Sa femme l'inierrom' pit pour lui dire que c'était le meunier qui lui avait dit le nom de l'assassin, mais qu'il avait su la nouvelle d'un autre. Alors il dit que cet autre était une marchande de rubans.
Toutin a été ensuite appelé lui-même en témoignage.
il a affirmé qu'il avait appris la nouvelle le mardi gras.
Il a affirmé que personne ne lui en avait parlé auparavant, et qu'il n'en avait parlé à personne j qu'il n'en avait pas parlé à Sidenne; qu'il n'était pas convenu avec M. Darlon d'en avoir parlé à Sidenne.
On a confronté Sidenne et M. Darlon à Toutin. Ils lui ont soutenu la vérité de leurs dépositions. Il leur a soutenu la vérité de ses dénégations.
Toutin a clé amené à Paris, en vertu d'im mandat décerné par la commission.
Il a paru devant elle.
Il a commencé par reconnaître qu'il n'avait jamais eu avec Sidenne ni querelle ni opposition d'intérêt.
Il a confessé que M. Darlon avait toujours été la bonté même pour lui.
Mais il n'en a pas moins persisté à soutenir qu'il ne leur a jamais dit ni à l'un ni à l'autre ce qu'ils ont dit dans leurs dépositions, et qu'il n'avait appris la mort de M. le duc de Berry que le mardi gras.
Toutin est un homme de la plus extrême simplicité. Il a l'air de la bonne foi , et il a si peu de lumières et si peu d'intelligence, qu'il est difficile de supposer que cet air de bonne foi soit un air composé.
Il est vrai qu'il est très-difficile de supposer aussi que M. Darlon en impose j et sûrement il n'en impose pas.
Il semblerait donc que si M. Darlon n'en impose pas, lui qui dit que quand il a interrogé Toutin pour savoir qui lui avait appris la nouvelle d'avance, Toutin lui a répondu que c'était la marchande de rubans, la conséquence nécessaire est cjuc Toutin ment, quaiul il ni'>
(3.5) être convenu avec son maître que quelqu'un la lui avait apprise d'avance.
Cependantceiteconséquencen'csipas forcée.
La commission a pu , en faisant subir interrogatoire à Toutin , se convaincre que c'est une espèce de brute qui n'a ni précision dans la cervelle ni propriété dans l'expression, et qui ne comprend pas plus les idées des autres en écoutant, qu'il n'arrange les siennes en parlant.
C'est ainsi qu'on a eu toutes les peines du monde à lui faire concevoir, si même on y est parvenu, que son maître et Sidenne, d'un côté, et lui, de l'autre, étant en contradiction manifeste, il fallait bien qu'il y eût un mensonge de part ou d'autre. Cette notion si simple n'a jamais pu arriver jusqu'à son épaisse intelligence. 11 se rejetait sur l'éloge de son maître et de Sidenne. C'étaient les plus honnêtes gens du monde. 11 ne leur avait pas dit un mot de ce qu'ils disaient. Mais ils ne mentaient pas ni lui non plus. C'est une thèse dont il a été impossible de le tirer, et sur laquelle il n'a pas versé la moindre lumière.
A défaut d'éclaircissemens de sa part , il est pourtant possible, du moins le soussigné le croit , de concilier les plus importantes de ces contradictions.
Le plus imposant, le plus embarrassant de^témoignages qui s'élèvent contré Toulin , est' sans contredit celui de son maître , homme intelligent , homme de bien , homme qui n'a nul intérêt à mentir.
Son maître dit qu'après avoir appris de Sidenne que Toutin lui avait dit huit jours avant la mort de M. le duc de Berry, que le Prince était tué , il était allé chez Toutin , et lui avait demandé qui lui avait appris celle nouvelle d'avance , à quoi Toutin avait répondu que c'était la marchande de rubans.
Eh bien ! tout cela peut être vrai , et Toutin peut ne pas mentir, en disant n'avoir appris la mort du Prince que depuis l'événement.
Encore une fois , Toutin est un homme prodigieusement simple , paraissant incapable de saisir une idée complexe. Son maître lui a de mandé qui lui avait appris la nouvelle d'açance. Tout le nœud possible de la méprise est dans le mot di'avance. Si Toutin a eu l'extrême ineptie, et le soussigné l'en croit capable, de n'être frappé que de l'idée qui cous. a appris la nouvelle , sans être frappé de la modification d'avance, il a dû faire la réponse qu'il a faite, c'est la marchande de rubans, puisqu'il soutient encore aujourd'hui qu'il l'-a
(5'7) ^uc aussi de cette femme, mais depuis Févèncment. 11 n'y aurait donc pas de mensonge aujourd'hui de la part de Toutin , de soutenir qu'il n'a pas répondu qu'il savait la nouvelle d'avance, puisque , dans son sens, il n'aurait pas répondu à l'idée d'aisance qu'il n'aurait pas saisie ; comme il n'y aurait pas de mensonge de la part de M. Darlon, qui a dû, en faisant la question et en y renfermant la modification,df'a^«7zce, comprendre que la réponse de Toutin s'appliquait à l'idée d'avance^ comme au surplus de la question.
Resterait pourtant un embarras encore , celui de l'assertion de Sidenne : celui-là serait moins grand.
On ne peut s'empêcher de remarquer que Sidenne, qui prétend qu'il a su de Toutin cette affreuse nouvelle huit jours avant sa réalité , n'en a jusque-là parlé à personne. Il en a parlé, après l'éçènement, pour la première fois, aux marchandes de modes, puis une seconde, U même jour, à son maître.
Ce fut une singulière discrétion.
Et si , par hasard , le jeune Sidenne était un «ire de l'espèce de la petite Normand, du jeune Çenty et de quelques autres qui ont figuré dans cette instruction , et que leur imagination a
menés un peu plus loin que la vérité , tout serait expliqué.
Le soussigné ne peut qu'indiquer celte pos-» sîbilité.
La justice lui défend de décider la question.
Il ne peut que dire : 11 n'est pas évident : non liquet.
La commission, au milieu de ces obscurités , a cru qu'elle ne devait pas priver Toutin de sa liberté.
Le soussigné pense qu'il n'y a pas lieu à le Igarder dans le procès.
La possibilité que Sidenne, démenti par Tontin , soit démenti avec raison , conduit à on autre document d'une nature toute pareille.
A Mauriac , dans le Cantal , le jour où la nouvelle de la mort du Prince s'y est répandue , un nommé Maury ^ domestique de M. Lamargé , a dit à la sœur de son maître qu'il la savait quelques jours auparavant.
La commission a délégué le juge de Mauriac pour s'enquérir du fait.
Maury a déposé.
Il a attesté celle prcconnaissance qu'il avait eue de révcncment. Selon lui, il était allé à la foire de Sulers. En passant sur la place , à
côté d'un groupe de trois hommes, il entendit l'un d'eux dire : On dit qù il ri y a pas de hon^ lies nouvelles : un Prince a été assassiné.
Maury ne peut pas indiquer ces homipes.
Il ne les connaît pas.
Maury, comme Sidenne, a gardé plusieurs jours son secret.
Maury, comme Sidenne , n'en a parlé qu'après l'événement.
Tout cela peut être vrai.
Tout cela peut être faux.
Dans le doute, il y a quelque sagesse de suspendre son jugement.
Voici un troisième fait absolument de la raême espèce.
A Guignes , près Paris , quand on y a appris la mort du Prince, un certain Jacques Maigre , terrassier , habitant de la commiuie de Soignolles , près Guignes, a prétendu qu'il la savait depuis huit jours.
La commission l'a fait citer devant elle.
Il est venu.
Il a déclaré que le mardi d'avant le carnaval , comme il était assis à neuf heures pour déjeuner, le long du pavé de Pommier, où il travaillait, deux hommes passèrent, l'un en carmagnole de velours, et l'autre vêtu de brun. Us
lui demandèrent : Quelles nouvelles? — Je n'en sais pas. — Quoi ! vous ne savez pas que M. lé duc de Berry est tué? — - Non. — Eh bien I ne le dites à personne , car vous vous feriez ramasser.
El il ne le dit pas.
Voilà une Lien singulière discrétion.
Elle dura huit jours.
Au bout de ces huit jours , et après l'événement, il déclara ce fait à un jeune étudiant en droit appelé de Bellemont.
M. de Bellemont , dont le père emploie Maigre, assure que c'est un honnête homme. ' Maigre,* au surplus, ne peut indiquer ces deux passans.
M™^ la comtesse Omeara ne peut pas non plus indiquer une dame qu'il y aurait pourtant un grand intérêt d'entendre sur le fait dont dépose cette comtesse.
Elle a déclaré que traversant , le lundi i4 février, la cour desTuileries, elle vit un groupe de dames qui s'étaient arrêtées pour parler enlr'elles. Elles s'entretenaient du sujet qui occupait ce jour-là toutes les pensées. Une de ces dames dit tout haut : « Je suis bien heureuse de n'avoir pas été au spectacle, et de ce que quelqu'un est venu chez moi me détour-'
ner d'y aller, parce qu'il y arriverait un évé* nement. »
Il est bien triste queM™* Omeara ait déclaré, en même-temps, qu'elle ne connaissait aucune de ces dames, et qu'elle ne les retrouverait pas. Il eût été bien important de découvrir l'homme qui donnait des avis à l'avance sur ce qui se passerait à l'Opéra , et de savoir dans quelle source il avait puisé sa prévision.
On éprouve le même regret et le même embarras par rapport à un sieurMalmenaide, marchand de papier en Auvergne, qui , suivant sa déclaration reçue par la commission , a entendu, le dimanche i5 , à huit heures du soir, en se promenant au Palais-Royal, deux hommes dont l'un disait à l'autre : A quand porte-t-on le coup? On est bien long-temps à se décider. En prononçant ces mots, il criait à haute et intelligible voix. L'autre le lui fit observer, et lui dit : Ne criez donc pas si haut.
Le sieur Malmenaide n'a pu donner aucuns renseignemens sur ces deux hommes.
Force a donc été à la commission , sur ces divers documens, d'en rester aux déclarations de ceux qui les livraient sans nul indice à l'appui.
Ce sera à la Cour à les apprécier pour aider
( 5âà )
à se former l'opinion qu'elle aura à prendre sur le fait de la complicité.
On a beaucoup parlé , à Paris , d'une femme éïlraordinaire j qui prophétisait dans un bô* pital où elle était malade , et qui avait mêlé ^ dans ses prédictions , une sorte de prescience du triste événement du i3 février.
Il n'y a rien d'extraordinaire par rapport à eette femme , que l'espèce de respect que quelques esprits faibles portent à son illuminisme^
Celte femme s'appelle Sauvage.
Elle était toujours mise en homme. Elle s'est cassé une jambe dans ce costume. Elle a été portée à la Charité. Elle y est encore. C'est une espèce de mystique, moitié religieuse, moitié impie, qui ne parle qu'en paraboles, et méls à ses discours théologiques des infamies contre la religion et les sacremens*
On l'a toujours regardée comme folle dans l'hospice, ce qui n'empêche pas que son babil éternel, et les écarts de sa raison, ne fixent sur elle l'attention , et n'appellent autour de son lit les oisifs et les curieux.
A travers son flux intarissable de paroles, il lui arrive quelquefois de rencontrer juste, ou de dire des choses qu'après l'événement on y approprie. C'est ainsi que n'ayant pas voulu se
( 323 ) lever le dimanche i5 , elle donna ponr raîsoa à la sœur, qui la pressait de sortir de son lit, que c'était le i5 un jour eoctraordinaire. Il le fut trop pour le malheur de la France. Quand elle sut, le lendemain, l'événement, elle se prévalut auprès de la sœur de son mot de la veille, comme d'une prophétie. Elle en fit une autre pour le 5ij et comme on lui observa qu'il n'y avait pas de 3i au mois de février, elle traita celle qui lui en faisait l'observation, d'esprit borné, qui ne savait pas qu'on portait dans son cœur le complément du mois.
C'est une folle , au jugement de tous ceux qui l'entourent; et si celle histoire n'avait pas été répandue, le soussigné aurait craint d'abuser des momens de la Cour, en lui en soumettant les principaux détails.
A côté de ces faits, quelques-uns ridicules, quelques autres invraisemblables, et tous équivoques , en voici un d'une grande gravité , gt qui est véritablement digne d'attention , soit par la démonstration qui en est pleinement acquise, soit par la matière qu'il doit fournir à de sérieuses réflexions.
Tout le monde a ouï parler de celle aventure d'un domestique arrêté par un homme qui, le prenant, disait-on, pour Louvel , lui
avait dit : Kh hien, en finiras-tu avec tari duc de Berry? On appliquait même le fait att domestique de M. de Sainte-Fère. Oh a déjà vu que l'anecdote , ainsi racontée , n*est vraie ni pour le domestique de M. de Sainte-Fère, ni pour les détails. Elle est probablement l'exagération d'une autre anecdote, dans laquelle, en la réduisant à la vérité , il reste encore suffisamment de quoi étonnet*.
Il y a à Paris un frottéiii' appelé Antoine Sabattiery homme d'un âge très-mûr, et jouissant, dans son état , de l'estime de ceux qui le connaissent. M. Regley , aide-natutaliste au jardin des Plantes, Remploie comme frottcur, el de plus, les jours oiî il a du monde, il Id fait servir à table et dans la maison. Il le connaît beaucoup et en fait un grand cas, comme d'un très-honnête homme.
Saballier, à la fm de novembre derrtieir, était neslé fort tard chez M. Regley, un jour que ce dernier avait eu compagnie. A onze heures et demie du soir, il regagnait son domicile, et se trouvait rue de Grenclle-Saim-Honoré, non loin de celle des Boucheries, où il deoieure. Il faisait un temps affreux , et Sabatticr tenait un parapluie étendu. A cette heure on entend fuciiemcnt tous les bruits qui se font dans les
rues. Derrière lui marchait, avec précipitation, un homme tout seul , paraissant ivre et parlant très-haut. Quand cet homme fut à la hauteur de Sabatlier, il disait : Oui, coquinl oui , scélérat! tu m aidais promis d'enfoncer un couteau dans le cœur du duc de Berry. Ces mots glacèrent Sabattier d'horreur. Il n'est pas brave. Le tremblement le prit. Il ploya son parapluie, et prit la fuite. L'homme, qui avait redoublé le pas , le suivit jusqu'à la rue Saint- Honoré , et il continuait à parler seul et haut. Sabattier fut assez renverse de ce qui lui était arrivé , pour ne pas sortir de sa chambre de quelques jours.
La première fois qu'il alla chez M. Reglejr, il était encore tout défait. M. Regley en fit la remarque. Il avait éié d'ailleurs étonné d'être plusieurs jours sans le voir. Déplus, il prend beaucoup d'intérêt à lui.
Il lui demanda donc ce qu'il avait eu, et ce qu'il était devenu. Sabatlier lui raconta son aventure, dont il avait failli, disait -il, être malade , et dont il tremblait encore. M. Regley en fut frappé. Il la raconta lui-même presqu'aussilôt à M. Hemart , juge suppléant du tribunal de Paris.
Sabatlier en a déposé.
MM. "Regley et Hemart ont certifié avoir connu tous deux, dès novembre , ce qui était arrivé à Sabattier.
Ils attestent <jue Sabattier est un très-honnête homme , et il est difficile de trouver des témoins plus dignes de foi que ce savant et ce magistrat.
Il n'est pas permis de douter, cette fois, des faits racontés par Sabattier.
A part la confiance que mérite ce pauvre , mais honnête homme, il n'est pas permis de douter du moins , puisque de tels témoins l'assurent, qu'il les leur a fait connaître dès novembre dernier. Or, ce ne peut plus êlre une invention de Sabattier, imaginée par lui après l'événement , et pour se rendre inîéressant ou pourse fairele hérosd'une aventure. D'ailleurs, Sabattier a près de 60 ans. Il n'est pas dans l'âge où l'imagination s'allume.
Les lois du bon sens ordonnent donc de regarder comme constant ce qu'il déclare.
II y a plus d'incertitude, sans doute, mais pourtant il reste une grande .'»pp.irence de vérité dans une autre déclaration faite par une servante d'ime dame Quatreuière, le lendemain même du crime.
Jeannette Gérard, cette servante, avait reçu
lé dimanche gras , vers six heures , de sa maîtresse, une commission pour la rue Neuve- Saint-Auguslin. En allant la faire, cette fille, qui ne savait pas bien le chemin , entra rue Saint-Honoré, dans une boutique de charcutier, pour le demander.
Dans cette boutique étaient au comptoir un homme et une femme , et devant le comptoir, deux autres personnes, homme et femme aussi. Pendant que la femme du comptoir, à qui s'était adressée Jeannette, lui indiquait les rues qu'il fallait prendre,Jeannette entendit l'homme de la boutique qui disait à celui du comptoir : On dit qu'on assassine peut-être bien le Roi ce soir. A quoi l'homme du comptoir répondit : Cela n'est pas vrai, il y a long- temps qu'on dit cela. Le lendemain matin , quand Paris apprit l'épouvaniable événement de la nuit. Jeannette ne put s'empêcher de dire l\ sa maîtresse ce qu'elle avait ouï la veille. Jeannette ne savait pas le nom du charcutier. Sa maîtresse l'envoya sur le champ et reconnaître la boutique et prendre le nom llu charcutier. La boutique était celle qui porte, rue Saini-Honoré, len" 266. Le charcutier s'appelait ZTa/^zelin. Alors, la maîtresse et la servante allèrent faire leur déclaration au commissaire de police.
Deux jours après , on se transporta avec Jeannette dans cette boutique. Jeannette a déclaré devant MM. les Pairs commissaires qu'elle l'avait parfaitement reconnue , mais elle n'a pas reconnu du tout les sieur et dame Hamelin , ce qui a fait conclure un peu légèrement peut-être à l'officier de police, que Jeannette pouvait se méprendre sur la boutique.
Alors, et depuis, devant la commission, tous les gens de cette maison, le charcutier, sa femme, sa fille, leurs trois garçons, ont déposé. Tous, ils ont prolesté n'avoir pas entendu, dans la soirée du dimanche, se tenir dans leur boutique les discours dont a parlé Jeannette.
• Jeannette, de son côté, ou quand elle a été examinée, ou quand elle a été confrontée, a persisté avec une invincible constance dans sa déclaration.
Elle convenait pourmnt qu'elle ne reconnaissait pas les personnes, ce qui n'avait rien de bien extraordinaire, puisqu'elle n'avait fait qu'entrer et sortir pour demander une adresse, cl qu'il faisait déjà pleine nuit.
La dame Hamelin, son mari, sa fille et les garçons charcutiers n'en ont p.is moins toujours soutenu qu'aucun d'eux n'avait ni pro-
( 3=9 ) nonce ni entendu les discours allégués par elle. La dame Hamelin a dit même qu'elle ne se souvenait pas d'avoir indiqué , ce soir-là , la rue Neuve-Saint- Augustin à personne.
Au milieu de ces contradictions , la commission a dû se trouver fort incertaine.
Cependant le soussigné ne doit pas dissimuler que, quant à lui, toutes les apparences lui ont paru se réunir pour faire croire à la véracité de Jeannette Gérard.
Cette jeune fille a été nette, uniforme et précise dans ses déclarations.
Elle parlait avec simplicité , accordant sur le champ dans les détails tout ce qui était vrai, et insistant sur le reste, avec Tair, les gestes et l'accent d'une profonde conviction; ne cherchant ni à exagérer l'importance de son témoignage, ni à charger le sieur Hamelin et sa famille; se laissant interrompre sans humeur; donnant toutes les explications qu'on lui demandait, sur le champ; bref, paraissant toujours obéir à un devoir, plutôt que se laisser entraîner par une prévention.
Toutes ces circonstances réunies, et le défaut absolu d'intérêt de Jeannette à mentir, ont fait une grande impression sur le soussigné.
( 33o ) • Les dénégaiions de la famille Hamelin ne lui ont pas paru être du même poids.
Les Hamelin Ont semblé, quant à eux, mettre dans leurs déclarations beaucoup d'aigreur et manquer de franchise.
Le sieur Hamelin, par exemple, a été longtemps à redouter et à refuser de paraître , sous prétexte de maladie, devant la commission. Il Ycnail d*user encore de ce prétexte , et d'envoyer même des certificats d'officier de santé, lorsque la commission , désirant enfin savoir à quoi s'en tenir sur cette crainte prolongée de se présenter à elle, a chargé le médecin assermenté de la Cour de vérifier la santé du sieur Hamelin. Il est résulté du rapport du médecin , que le sieur Hamelin avait été malade en effet, mais qu'il était parfaitement en état de déposer. Le sieur Hamelin est donc venu, et il a pleinement justifié le rapport du médecin, pour sa capacité de déposer. Cette répugnance du sieur Hamelin a pu inquiéter sur la fidélité de ses récits.
Quant à la dame Hamelin, elle a fait des efibrls ridicules pour prouver qu'il était impossible qu'il y eût à côté d'elle un homme dans le comptoir. Elle a donné en preuve qu'il n'y avait de chaise que pour elle, en telle sorte
même que quand sa fille , qui a seize ans, voulait venir s'asseoir auprès d'elle , ce qui lui arrivait souvent, il fallait qu'elle apportât sa chaise. On ne voit pas bien comment , puisque la demoiselle Hamelin , à qui cela arrive souvent , peut s'asseoir dans le comptoir auprès de sa mère, en y apportant une chaise, une autre personne, le sieur Hamelin père, par exemple, ne pourrait pas s'y tenir de temps en temps debout, auprès de sa femme, comme le font fréquemment dans les boutiques les maîtres de maison qui servent le public; ou même comment il n'aurait pas pu s'y asseoir sur une chaise apportée pour lui, ou apportée par sa fille.
Outre ces premières raisons de défiance, il s'en trouve une autre dans l'iniérêi de la famille Hamelin.
On s'accorde assez généralement à bien parler de celle famille. Ce sont de fort honnêtes gens, dit- on. Tout honnêtes qu'ils sont, ils peuvent trouver fort désagréable de figurer au procès à propos du discours imputé à un homme de leur connaissance. Peut-être craignent-ils de le compromettre. Peut-être aussi sentent-ils que, quoiqu'ils n'aient pas l'air d'y avoir applaudi, ils n'ont pas rempli leur devoir, soit
en ne forçant pas sur le champ à venir s'expliquer devant le commissaire de police l'indiscret, et peut-être criminel , émissaire de bruits pareils, soit en n'en faisant pas même de déclaration. 11 peut leur paraître convenir davantage à leurs intérêts de tout nier. Ils se sauvent ainsi des détails et de la nécessité des explications.
Ils peuvent avoir certainement intérêt de dissimuler la vérité.
Là fdle Jeannette, au contraire, n'a pas d'intérêt de la trahir.
Il est donc permis de lui accorder plus de confiance.
Il est vrai que dans cette disposition même, et en appréciant le propos tenu dans la boutique d'Hamelin, supposé constant, il reste encore de l'équivoque sur sa signification.
S'appliquait-il à l'exécrable action du soir, qui aurait déjà transpirée , sauf l'erreur sur la victime ?
S'appliquait-il à l'autre mouvement prédit, annoncé à Paris , dans les départemens , sur les routes, et médité par des factieux contre le gouvernement et contre sa prérogative constitutionnelle de présenter des lois aux, Chambres ?
C'est à la sagesse des nobles Pairs à résoudre ce problême.
Le soussigné à dû seulement rendre un compte exact des preuves.
Par la même raison , il n'exprimera pas d'opinion sur un autre fait , entouré de beaucoup plus de doutes encore, mais dont il y aurait àtissi à déduire la conséquence d'une complicité certaine , si ces doutes étaient entièrement dissipés : le soussigné veut parler du fait attesté par Voisin , cordonnier de Villcneuve- Saint-Georges. Voisin assure qu'au mois de novembre dernier, il fut dans la forêt de Senart pour présenter une pétition à M. le duc de Berry, qui y chassait. Écarté par les gardes, il se retirait tristement , lorsqu'il fut rencontré par un homme vêtu de brun , ayant au plus 5 pieds. Il lui tint les propos les plus grossiers sur le Prince , et lui dit que dans un an il n eocisterait plus.
Louvel a plus de 5 pieds.
Dans toute sa garde-robe , qui est connue toute entière , et qui n'est pas considérable , il n'a pas d'habit brun.
Si Voisin dit vrai , l'homme du bois serait donc un autre que Louvel? Ce serait encore un argument en faveur de la complicité.
Un argument bien autrement fort , et <jui annoncerait qu'en efibt , non seulement il peut y avoir des complices de Louvel , mais encore que l'affreux projet , mis enfin à exécmion par lui, était concerté entre plusieurs et arrêté dès long - temps , se lire d'une lettre fort extraordinaire, adressée à un militaire français ep i8iô, et dont l'existence fut fixée sur^^ie champ, eu sorte qu'on ne peut s'arrêter à l'idée qu'elle ait été forgée après l'événement.
A tort ou à raison , les démarches de cet officier, en i8i 6 , avaient fixé l'aitention du gouvernement.
On lui adressa de l'étranger, par la poste, Bne lettre qui contenait des provocations criminelles.
Lui-même il la porta à la police, et se plaignit amèrement de cette tentative, qu'il qualifiait de piège, et à laquelle il disait que, dans tous les cas, il était incapable d'adhérer.
Fort peu de temps après , une autre lettre de ce genre lui fut encore adressée. Elle était partie en écriture ordinaire et partie en chifl're.
Oîj est la clef du clniFre?
La phrase chiflTrée était alTreuse,
£llc élait ainsi conçue:
Le duc de Berr^ ne pourra pas éviter cette
( 535 ) fois le coup qui doit éteindre les rejetons de cette famille si funeste à notre malheureuse France.
Celte lettre venait encore de l'étranger. Et ce qu'il y eut de bien remarquable , c'est que les rapports de l'administration portaient , dans ce même temps, qu'il y avait eu, sur la frontière de France , en Suisse , une réunion de régicides et d'hommes leurs pareils , où on avait parlé hautement de détruire la branche française des Bourbons, dans la personne de M. le duc de Berry.
L'officier à qui cette lettre était adressée, protesta , quand il la connut , qu'il ne trempait eu rien dans d'aussi abominables projets; qu'il avait prouvé l'horreur qu'il en avait, par l'indignation avec laquelle il avait lui-même livré à l'autorité, peu de jours auparavant, une letire de même espèce j et que c'était sûrement une fraude de ses ennemis pour attirer sur lui les soupçons et la défaveur du gouvernement.
Celte dernière partie de l'assertion était difficile à croire. Des ennemis pouvaient sans doute fabriquer la lettre. Mais des ennemis ne pouvaient pas rassembler, sur la frontière , des régicides pour donner du crédit à leur lettre. Il y avait donc bien plus d'apparence que lettres
et conciliabule étaient de la même facture , fet que c'était une invitation très-réelle dirigée, par erreur si l'on veut , vers un esprit que l'on croyait, à tort si l'on veut encore, capable de répondre à l'appel.
Au surplus, tous ces souvenirs que rappelle le soussigné , n'ont pas pour but d'inculper le militaire, qu'aucun indice ultérieur ne rattaclie ni à de mauvaises pratiques ni encore moins à l'exécrable attentat de Louvel.
Ils tendent à prouver un seul point : c'est que, dès 1816, des assassins complotaient la mort de M. le duc de Berry , et que la lettre citée contient et la doctrine même que professe aujourd'hui le meurtrier , et le motif qu'il assigne à la préférence donnée pour le meurtre à M. le duc de Berry.
La lettre dit que la race des Bourbons est funeste à la France , et qu'il faut l'éteindre : Louvel dit qu'il a résolu d'égorger les Bourbons, parccqu'ils sont funestes à la France. " La lettre dit qu'il faut frapper le duc de Berry, parce que c'est à sa personne que tient l'espérance de la race : Louvel déclare hautement qu'il n'a pas eu d'autre raison pour commencer par égorger M. le duc de Berry.
Ce rapprochement est donc tout h fait pro-
(557 ) prc à faire douter de la franchise de Louvel, ^uand il assure qvie.sou crime est isolé, et qu'il n'a eu ni inspirateurs, ni conûdens, ni complices.
La lettre anonyme venue, de l'étranger, les rapports de radniinislralion de i3i 6, toutes les pièces qui prouvent que l'une et les autres sont dans les cartons de la police depuis lors , et sont devenus la matière de reclierclies trop bien motivées, sont sous les yeux de la Cour. Chacun peut vérifier un fait aussi extraordinaire.
Environ trois mois avant la mort de M. le duc de Berry, un autre fait dut éveiller quelques inquiétudes.
Un officier de gendarmerie qui portait un grand attachement à S. A. R. , avait recueilli un propos plus ou moins hasardé, échappé, disait-on , à un ancien colonel qui a marqué dans les rangs des hommes les plus forcenés d'opposition au retour des Bourbons. Il avait juré, à ce qu'on assurait, la perte de S. A. R.
L'ofiicier de gendarmerie, dans le louable excès de son zèle , en avait instruit M. le comte de Nantoui.llet, avec instante prière de le faire savoir au Prince. M. (Jp Nantouillcf remplit cette délicate mission.. 11 nomma au Prince ce
( 338 ) colonel, qu'on disait lui en vouloir à la mort, Je connais sa haine ^ répondit le Prince; je nj puis rien que ne pas la mériter : et il n'en fut plus question.
Ce fait a été connu depuis.
Il était digne d'attention.
Le Prince était tombé sous le fer d'un assassin.
Un autre que l'assassin avait proféré des menaces.
Le Prince lui-même avait porté témoignage qu'il en était instruit.
La commission devait approfondir le fait.
Elle l'approfondit.
Elle entendit l'officier de gendarmerie qui avait ouï dire à quelqu'un que le colonel dont il s'agissait avait juré la mort du Prince. Elle sut de lui qui le lui avait dit.
C'était M. le comte de Power.
M. de Power ne nia pas précisément avoir tenu ce propos à M. Leroy, mais il dit qu'il n'était pas impossible qiMi, dansTenihousiasme de son zèle pour le Prince, et dans le dessein de lui inspirer plus d'attention u se mettre sur ses gardes, Un' eût forcé l'expression. Ce qu'il y a de sûr, c'est quc#I. O'Shiell , de qui il tenait le fait , lui avait dit, non pas que le colo-
( 339 ) nel avait juré la mort du Prince, mais qu'il avait contre lai une haine implacable. M. de Power n'en avait parlé au commandant Leroy, que pour que celui-ci le fît savoir an Prince; et le jour même, M. de Power en parla à une autre personne qui avait l'honneur de voir souvent le Prince, et qui l'instruisit.
M. O'Sbiell a aussi été appelé, et, dans sa bouche , le fait a perdu toute son importance.
D'un côlé, ce n'était pas au colonel même qu'il av.iit entendu tenir un propos, quel qu'il fût. Ensuite , ce qu'il avait entendu dire dans la société, et recueilli comme un bruit vague dont il ne pouvait même. désigner l'auteur, c'est qu'on disait que le colonel n'aimait pas le Prince.
Réduit à ces termes , le propos n'était pas décent, mais il ne dénonçait pas un complice de Louvel.
11 ne restait plus contre le colonel que ces mots terribles, sortis de la bouche du Prince, quand on lui demandait de prendre ses pré-; cautions contre la haine du colonel : Je la connais. Ce témoignage, même isolé, serait iccablant, et à cause du personnage auguste dont il émane, et à cause de la preuve qui
' ( 34o ) semblerait en sortir, qu'il était donc généra* lemenl connu dans le monde que le colonel roulait de mauvais projets contre le Prince. Toutefois , la justice ordonne de dire que ce > témoignage est considérablement alFaibli par ' ce qu'a déclaré M. de Power, que , tandis qu'il chargeait le commandant Leroy de faire prévenir le Prince , il avait fait subitement passer au Prince le même avis par une autre voie, en sorte que le mot du Prince, déjà prévenu quand M. le comte de Nantouillet lui parla, put n'être que l'écho du même propos dont M. de Nantouillet venait de l'entretenir : d'où il suit que le tout aboutit, en dernier terme , sans complication , à l'assertion de M. O'Shiell , qu'on disait dans le monde que le colonel n'aimait pas le Prince.
On a imputé à un sieur Dorval , qui tient aujourd'hui à Paris un cabinet d'affaires , de s'être aussi permis des propos odieux sur M. le duc de Berry.
Il les a déniés avec beaucoup de force.
Le sieur Ledoux de Genesl, à qui, suivant ce dernier, il les avait tenus en tête à tête, en buvant avec lui, en avait déposé, et en déposant , il avait indiqué un assez grand nombre de personnes à qui, disait-il, il en
( 34' ) aVaît rendu compte. Toutes ces personnes furent citées.
Les unes ne surent pas même ce qu'on voulait leur dire, et ne se rappelèrent absolument aucun de ces discours, quoiqu'ils fussent trèsremarquables et faits pour laisser une grande impression à des confidens de leur caractère et de leur opinion.
Les autres n'avaient pas entendu le sieur Led )ux de la même manière , et il avait varié avec elles dans ses récits. Bref, à la confrontation, le sieur Dorval nia tout à fait ces discours.
Il n'y avait contre lui que la déclaration d'ua témoin qui n'avait pas été uniforme dans ses récits.
De plus, ce témoin, après avoir ouï de si odieux propos, n'e» avait pas moins continue à voir le sieur Dorval , ce qui n'allait pas trop bien à l'iâdignalion qu'il en avait dû concevoir, et ce qui, par contrecoup , atténuait la gravité des imputations.
- L'instruction n'est pas allée, elle ne devait pas aller plus loin.
INéanmoins, il en sort tout naturellement une vague inquiétude sur le fait de complicité.
Celte inquiétude se fortifie encore par la
déclaration d'un respectable ecclésiastique de n . Saint- Germain -l'Auxerrois.
Un individu qui avait confiance en lui , est venu le consulter, hors du confessionnal, sur un embarras de conscience. Avait-il pu dénoncer un homme qui lui avait dit qu'on lui avait promis dix mille francs pour tuer la famille royale ? Cet ecclésiastique n'a pu désigner ni le notti ni la demeure de l'individu.
Il se pourrait, à tout prendre, que cet iâ«dividu fût un hypocrite qui se fût créé un scrupule dérisoire pour avoir un prétexte d'arriver à un ecclésiastique charitable. Il se peut aussi que ce soit un sincère ami de l'ordre qui ait voulu rassurer sa conscience timorée; et, dans ce dernier cas, le fait demeurerait avec toute sa gravité. •
On pourrait aussi trouver de l'importance aux efforts que fit , à la fin de sepiertibre der- 0, [ nier, une femme appelée Fortin ^ pour arriver jusqu'au Prince, à qui, disait-elle, il fallait qu'elle parlât pour sauver la France et pour le sauver lui-même, s'il n'arrivait fréquemment de reconnaître la fausseté de prétextes pareils , pris par des nécessiteux pour obtenir des aumônes.
Celte femme était très-pauvre , petite et basanuée.
Elle avait déjà plus d'une fois reçu des secours.
Elle revenait toujours à la charge.
Un jour que le Prince allait monter en carrosse , elle voulut lui remettre un gros paquet de papiers, mais elle ne voulait le remettre que pour une somme qu'elle destinait à passer en pays étranger, 11 fallait, disait-elle, que le Prince prît son paquet s'il voulait ne pas périr, et s'il voulait préserver la France d'une guerre civile. Le Prince la crut folle, et ne l'écouta pas. Elle revint; on ne l'écoula pas davantage. On lui donna quelques secours. Elle se présenta si souvent, qu'on finit par réconduire. On ne put savoir ce qu'elle était devenue. Après l'événement, ses paroles prirent un peu plus d'importance qu'elles n'en avaient auparavant, et peut-être un peu plus qu'elles n'en méritent. On la chercha vainement. La commission eut désiré l'entendre. 11 a été impossible de la retrouver.
Parmi les faits qtti peuvent former l'opinion publique sur la question de complicité, il convient d'en indiquer un qui n'a pas pu être entièrement approfondi, mais qui, dans l'état d'éclaircissement oi^i il est resté, présente quelque chose d'extraordinaire.
Ce fait consiste en ce que , dans le courant de décembre environ , un inconnu s'est présenté chez le sieur Hurvoy, chapelier des gardes du corps de Monsieur. 11 demanda qu'on lui fit un ' casque. Le sieur Hurvoy lui demanda comment ille voulait. Après a voir hésité quelques instans, en feignant de chercher à composer une forme agréable , il s'arrêta tout court sur un casque de garde du corps , en disant qu'il en voulait un tout pareil. Le sieur Hurvoy lui répondit qu'il ne lui en donnerait pas un tel qu'il le dem;mdait pour mille écus. Il se retira. 11 ne revint plus. Après un si cruel malheur, il est permis de s'inquiéter. Que voulait cet inconnu ? Etait-ce un déguisement pour rendre plus facilç , sous le costume de la fidélité , l'accès au crime? On n'en sait rien.
On ne sait pas non plus s'il y a quelque chose à conclure d'un petit fait et d'un fait plus grave qui ont eu lieu au bois de Boulogne, dans l'enceinte duquel, on le sait, se trouve Bagatelle, maison de plaisance où M. le duc et M"'* la duchesse de Berry allaient passer des demi-journées, et quelquefois des nuits dans la belle saison.
Le petit fait est du comipcncemcnt de décembre dernier.
Dans cette saison, il y a peu de promeneurs; cependant une matinée, dès six heures, deux jeunes gens furent vus par les surveillans, tourner beaucoup et long-temps dans le bois. La première idée fut que c'était un duel; et mênie un marchand de chevaux qui demeure à la porte Maillot, ne put s'empêcher de dire tout haut, et quand ces jeunes gensi^ui paraissaient de la classe ouvrière , passèrent devant lui , que la société allait bien mal, si les tailleurs s'en mêlaient. Ils portaient effet des pistolets enveloppés dans un mou» choir qui, très-serré, en laissait apercevoir les formes. Cependant on ne put conserver cette opinion , en voyant qu'ils se promenaient toujours, et ne restaient pas à un lieu fixe pour attendre quelqu'un.
Sur ces entrefaites , deux voitures passèrent : c'étaient celles de M. le duc de Berry. L'un d'eux s'approcha alors de la portière de la porte Maillot, et lui demanda avec beaucoup de politesse quelles étaient ces voitures , mais avec une si singulière insistance, qu'elle crut devoir lui mentir, et lui répondre qu'elle n'en savait rien, quoiqu'elle le sût très-bien.
Alors ils suivirent les voitures. La portière continua à les observer. Ils rentrèrent
( 546 ) <lans le bois. Les voilures tepî^rtircnt pour Paris. Eux aussi. Ce jour-là , on est à peu pros sûr qu'il n'y eut pas de duel dans le bois.
L'autre fait, passé quelques mois auparavant , se compose de circonstances très-tragiques et bien autrement extraordinaires.
Le Prince et la Princesse firent un petit voyage de deux jours à Bagatelle, à la fin du printemps de i8ig. Us y allèrent coucher le 5oj0Êk. Le Prince, accompagné du comte de Mesnard seul, partit le i*"" juillet, de très-grand matin, de Bagatelle, pour aller chasser à Rambouillet. Il rentra ce même jour fort tard, c'est-à-dire vers onze heures. On déjeuna encore le lendemain à Bagatelle, et l'on revint dîner à Paris. Pendant ce petit voyage, il n*y eut ni garde royale ni gardes du corps. Le Prince n'en voulut pas.
Cependant , le 2 juillet au matin , entre »ept et huit heures, une servante du gardebois Durgcr, et la femme Philibert, qui allaient à leur ouvrage, entendirent des cris dans le bois. Elle coururent ver^la voix : c'était un homme presque nu, vêtu d'un vieux pantalon qui était sur ses pieds, ei à peine couvert d'une chemise, dont il avait arraché et arrachait encore des lambeaux pour s'en servir à élancher
(54?) le sang d'une large plaie qu'il avait à la tête. Les deux femmes compatissantes unirent leurs elTorls pour le porter vers la roule. Un ouvrier terrassier, appelé Amyot , passait non loin de là, Les femmes l'appelèrent. Il vint les aider dans leur œuvre charitable. Tous trois ils interrogèrent l'homme pour savoir qui l'avait mis dans cet état. Il leur répondit que c'était lui-même. Sa blessure consistait dans une fracture â la tête en creux sur l'endroit appelé vulgairement la fontaine. Cette blessure avait été si violente, qu'elle laissait sortir des parties de la cervelle.
On alla chercher du secours, les officiers de justice, le maire et un officier de santé. Ils arrivèrent.
Ils questionnèrent de nouveau l'homme sur les causes de son accident. Il répondit ce qu'il avait toujours dit jusque-là aux hommes et aux femmes qui l'avaient assisté, que c'était luimême qui avait voulu se tuer.
On lui observa que cela n'était pas vraisemblable. Il dit alors que s'il parlait, il compromettrait cinq personnes.
On fil retirer les étrangers, dans l'espérance d'obtenir de lui plus de détails. Alors il dit que c'était lui qui s'était suicidé ; qu'il s'était
(348) frappé par trois fois avec une pierre aiguë; qu'il n'y avait qu'à la chercher, et qu'on la trouverait sur la place ; qu'il était uU ingrat envers plusieurs personnes ; qu'il avait entendu , la nuit, passer des chevaux près de lui, mais qu'il n'avait pas appelé; qu'il avait arraché sa chemise pour en mettre les lambeaux sur sa j)laie; qu'il voulait mourir; qu'on le laissât mourir en paix.
Ce fut en commençant à parler aux officiers de justice, qu'il avait dit qu'il compromettrait cinq personnes, sur quoi un témoin remarqua qu'à l'arrivée des autorités , il avait la tête moins saine que lorsqu'elles l'eurent enlretenu quelque temps , et un autre qu'il divaguait, ce qui n'est pas très-surprenant chez un homme dont la blessure a mis à nu des fractions de la cervelle.
On le pressa vivement de dire la vérité. Il persista à dire que c'était lui qui s'était tué avec une pierre.
Du reste, il fut constaté qu'il n'avait pas même une égratignure ni une contusion sur le corps. 11 n'avait absolument qu'une blessure : celle de la tête:
On le ramena en charrette à Passy. D'abord le maréchal des logis qui l'accompagnait le
( 349 ) croyait mort. Bientôt il s'aperçut qu'il respirait! Il le tourmenta de nouveau pour savoir qui l'avait ainsi traité. 11 ne changea pas une seule fois de langage, et dit que c'était lui.
Il fiu transporté à la police. Un commissaire de police l'interrogea. Il déclara que c'était lui qui s'était tué.
On l'envoya à l'Hôtel-Dieu. Il y périt le jour même , ou le lendemain , après avoir continué à prolester que c'était lui-même qui*'était tué.
Cependant quelques autres circonstances bizarres vinrent se joindre à ce hasard d'un homme trouvé dans cet état, la nuit même que M. le duc de Berry avait passé à Bagatelle.
Un garde de bois, le 2 juillet, vers neuf heures, en faisant sa tournée, aperçut quatre ou cinq hommes de très-mauvaise mine, précisément vers l'endroit où l'on avait trouvé l'homme nu.
D'autres , le même matin, virent quatre hommes et un cocher dans un char. L'un d'eux avait l'air de faire le guet.
Cette aventure courut le pays.
Cet homme mutilé d'une manière si cruelle; ces apparences d'un assassinat plutôt que d'un suicide; ces variations dans les déclarations
da blessé,- cette déclaration surtout qu'il avait faite que s'il parlait, il compromettrait cinq personnes j le Prince, qui avait précisément passé cette nuit à Bagatelle j ces cinq hommes de mauvaise mine remarqués le matin j ce char on étaient d'autres hommes qui avaient l'air affairé : tout cela parut mystérieux, et bientôt on dit dans le pays que cet homme ne s'était pas suicidé; qu'il faisait partie d'une associa lion forn^ée pour assassiner le Prince; que Fassbciaiion avait attendu le Prince le soir; qu'elle avait tué au sort à qui Consommerait l'assassinat ; que la charge en était tombée à rhomme trouvé nu; qu'il avait reculé devant le forfait; et que les autres, efl'rayés de ses remords, s'en étaient défaits pour n'être pas trahis par lui.
La commission a connu ce bruit; ^lle l'a recueilli; elle a du le vérifier avec une religieuse attention.
Après avoir entendu une multitude de témoins, il n'y a eu rien de prouvé de toute la version adoptée dans le pays , que la variation de l'homme dans ses déclarations.*
Ses déclarations étaient -elles le résultat d'une divagation de lèle fort compréhensible iMj^urcmeot en pareil cas?
Etaient -elles le fruit des hésitations d*ui^ homme partagé entre le mensonge et la vérité, d'un homme qui a été tué par des complices > et qui veut cacher leur crime plutôt que de confesser le sien ?
La commission a voulu s'efforcer de résoudra ce problême.
Pour y parvenir, elle a voulu connaître tous les antécédens de la mort de cet homme , qu'on a su s'appeler Viguier.
Sa femme, son oncle et un sieur Bombarda, restaurateur, chez qui il venait d'entrer le jour même de sa mort, ont été appelés.
Voici ce qui résulte de leurs dépositions : Viguier, après avoir été gendarme, avait épousé une femme qui avait six enfans d'un premier lit. Elle lui avait acheté son congé. Il eut d'elle deux enfans. 11 fut nommé percepteur à Jugier.
Il y resta jusqu'au retour de Buonaparte, et lors de ce retour, quitta sa place plutôt que de lui prêter serment. Il s'établit cafetier à Meaux; fit mal ses alFaires; vint à Paris; se fil bonnetier; et acheva de s'y ruiner; se plaça alors chez un sieur Petit , entrepreneur^ de convois militaires, et subsistait à Paris des émolumens de sa place. Il ne manquait à son malheur que
( 552 ) de vivre mal avec sa femme. La misère produit assez communément cet effet. Ils se quittèrent. Ses bonnes opinions lui avaient conservé des protecteurs. On se remua pour lui procurer une autre perception. C'était aux environs d*Auch. Il s'en croyait sûr. L'affaire manqua par sa faute. Sa tête en devint malade; il fut plus malade encore de pauvreté. Ses cnfans lui étaient restés. Il ne savait plus de quel bois faire flèche, et devint si misérable, qu'il finit par abandonner ses deux enfans sur la place do Palais-Royal, pour les perdre.
Il avait connu un sieur Bombarda, restaurateur, rue de Rivoli.
Le sieur Bombarda est à son aise.
Le sieur Bombarda a un bon cœur.
lî fut prévenu de la résolution désespérée de Viguier.
Il alla chercher les enfans , en envoya un à la mère , un autre à un oncle de Viguier, obtint de cet oncle un petit trousseau des hardes les plus nécessaires pour son neveu, et proposa à celui-ci de se faire laveur de vaisselle chez lui , où du moins il n'éprouverait aucun besoin.
Viguier avait d'abord accepté.
Le 1*' juillet, de très-grand malin, il était venu même pour commencer son emploi.
Il s'était affublé des vêtemens propres à l'exercer.
A sept heures et demie du matin , le sieur Bombarda laissa son nouveau laveur de vaisselle en possession de son office.
Il s'en alla au marché des Jacobins.
Lorsqu'il rentra, il trouva toute sa maisoa en émoi , et sa belle-mère plus morte que vive , d'une scène qu'avait faite Viguier aussitôt que son nouveau patron était sorti.
Soit chagrin d'être séparé de sa famille, soit vanité blessée de descendre à une occupation aussi humble , soit désespoir de ne plus voir pour lui, dans la vie, de ressources qu'il pût espérer, aussitôt que Bombarda avait été sorti, Viguier était venu trouver la belle-mère; lui avait fait une scène de folie qui l'avait effrayée, et à laquelle elle n'avait pu rien comprendre j s'était défait , avec des gestes extravagans , de son attirail de laveur j avait repris quelquesuns de ses vieux vêiemensj et s'était enfui, comme un furieux, sans vouloir rien cnitMidre, et sans que personne pût l'arrêter.
On sait à présent ce que Viguier était devenu, du moins le soir. C'est ce soir même qu'il a été frappé, ou qu'il s'est frappé à mort dans le bois de Boulogne ; c'est le lendema^
• ( 354 ) qu^ll y a été trouvé dans l'étal dont on a rendu compte.
Tels sont les renseignemens qu'a produits l'instruction.
Il reste encore dans l'aventure de l'extraordinaire.
Il est certainement extraordinaire qu'un
homme se tue lui-même d'un coup de pierre.
Il reste extraordinaire qu'il passe une nuit
entière dans le bois où il s'est frappé.
^ Il est extraordinaire qu'il se soit déshabillé
v.*^^/ lui-même, et qu'il ait semé les pièces de ses
,/'v'^"v' vêtemens et de sa chaussure dans le bois.
y «J^ Vu •
A jt',v II est extraordinaire qu'il déclare d'abord
^ qu'il s'est suicidé, puis, que s'il parlait, il y au-
rait cinq personnes de compromises , puis , que c'est lui seul qui s'est tué.
Le commencement de folie de Viguier explique-t-il toutes ces circonstances ?
Ne serait-il pas plus extraordinaire encore qu'un homme de si bons sentimens se fût asso- , cié à un projet de tuer un Prince ?
Ne le serait-il pas que les assassins tirassent au sort à qui tuera un Prince dans un bois, au lieu de mettre leurs forces, comme leur crime, en commun?
Ne le serait- il pas que leur complice, de-
( 555 ) venu leur victime, gardât sa foi jusque dans les ombres de la mort?
Il y a assurément de grandes invraiseofiblances des deux côtés j mais il semblera peutêtre aux nobles Pairs qu'elles sont en moindre nombre dans la version de la folie.
Au reste , quoi qu'il en soit de l'opinion qu'on croira devoir adopter, la commission a fait, sur ce point, toute l'instruction qu'il lui était possible de faire j et si elle n'a pas obtenu plus d'éclaircissemens, c'est que, ou bien l'on sait de cette affaire tout ce qui y existe réellement, c'est-à-dire le désespoir d'un fou, ou bien le crime s'est enfoncé dans des ténèbres si profondes , qu'il est désormais iii^)0ssible d'arriver jusqu'à lui.
La commission n'a pas pu non plus pousser l'instruction plus qu'elle ne l'a 'fait relativement à quatre circonstances qui toutes tendraient à établir la complicité, si elles eussent pu être démonirécsf.
L'une résulte d'une déclaration faite par le sieur Ravaisson.
Le sieur Ravaisson , dans la semaine qui a précédé ce criuic, a cru être suivi deux jours de suite , lorsqu'il se retirait à son hôtel , rue Saint-Tliomas-du-Louvre, où demeure Louvel,
assez en avant dans la nuit , par deux hommes qui se demandaient d'un air mystérieux : Etait-il au spectacle? Il ne peut donner nnlle indication sur ces deux hommes. On Ta confronté à Louvel. Il ne l'a pas reconnu.
La seconde se retrouve dans la déposition d'un sieur Bechet , cordonnier.
Ce cordonnier, avec deux de ses amis , élait allé boire, le lundi gras, une bouteille de vin dans un cabaret de la rue Saint-Germainl'Auxerrois, à l'enseigne des ttx)îs rats.
A une autre table étaient deux hommes qui parlaient de Louvel.
L'un d'eux disait à Tautre qu'à huit heures et demie du soir, la veille , il avait vu Louvel qui jouait dans un cabaret une partie de cartes avec un ami.
Bechet alors s'approcha de celui qui parlait de Louvel, et lui demanda s'il le connaissait, à quoi l'autre répondit qu'oui, et que c'était un sournois.
Il eût pu être Cort intéressant de connaître cet ami qui avait apprivoisé Louvel , au point que celui-ci , tout prêt à commettre son crime, faisait avec lui une partie de cartes.
Cet ami d'ailleurs pouvait donner des rcnseignemens sur sa complicité , si lui-uicuie il
( 557 ) n'était pas un complice. Mais l'instiuclion est resiée en défaut. Bechet ne peut pas retrouver ces deux hommes. Il ne peut donner aucune indication. Les deux amis avec qui il buvait ne le peuvent pas non plus.
Les indications manquent pour le troisième fait , qui est très-singulier.
Voici en quoi il consiste.-
Louvel, aux écuries, était logé dans une espèce de recoin pratiqué dans un entresol. Ce recoin était tout à la fois sa boutique, sa chambre, et le magasin des ouvrages confectionnés ou à confectionner. Ce recoin est trèsmal éclairé par une fenêtre basse circulaire à deux vantaux , qui ne peuvent s'ouvrir sans déplacer un. long établi qui est devant, et qu'on ne peut retirer sans beaucoup d'embarras.
Cette fenêtre est grillée. C'est devant cette fenêtre que Louvel travaillait toujours , ceint d'un tablier de toile blanche à grande bavette, attachée aux boulons de sa veste. La fenêtre s'ouvre ordinairement par deux carreaux mobiles seulement, qui ont un pied de haut à peu près, sur huit à neuf pouces de large.
Ces minutieux détails sont nécessaires à connaîire pour l'intelligence de ce qui va suivre.
Dans le corps de logis au fond de la conr, à l'opposition de la fenêtre de Louvel, s'élève un grand bâtiment où logent beaucoup de serviteurs de l'écurie. Dans les combles habitent Ras et sa femme, lui , charron, elle, ouvrière en linge aux écuries. De la fenêtre de la femme Ras , surtout avec un établissement assez élevé qu'elle y a pratiqué pour s'y placer, quand elle coud, la vue plonge fort dislinciemeni dans le réduit de Louvel. Si la fenêtre était ouverte, et que la femme Ras fût placée à la sienne , comme elle y est ordinairement, elle verrait, dans un grand détail , tout ce qui s'y passe. Elle peut le voir encore quand les fenêtres sont fermées, mais moins distinctement, parce que les barres de la fenêtre , qui est grillée , et les carreaux , nuisent un peu à l'action de la vue.
A présent, voici ce qui est arrivé.
La femme Ras ne connaissait pas Louvel.
Elle ne savait pas qu'il deuieuruil dans ce petit entresol.
Elle s'apercevait seulement qu'il y avait là une espèce de trou, bas , étroit et mal éclairé, et elle en concluait , ou qiu; personne n'y habi;ait , ou qii'on n'y venait que pour des soins passagers.
Cependant, précisément parce qu'elle vivait dans cette opinion, elle remarqua un jour, avec une vive surprise, qu'il y avait un homme qui travaillait souvent devant la fenêtre , et que souvent aussi était, auprès de cet homme, un garçon boucher vêtu du costume de cet état , le grand tablier, le grand linge en sautoir.
Elleen conclut que ce boucbcrapporlaitde la viande au ménage qui avait asile dans ce coin..
Elle avait fait d'autant plus d'attention au boucher, qu'elle-même avait quelque raison de fie pas aimer à voir les hommes de cet état trop fréquenter l'hôtel. Elle avait fait, sur l'argent que son mari lui donnait pour la boucherie , quelques petites retenues employées par elle À payer des dépenses de toilette ignorées du mari, et elle craignait toujours que le boucher ne vînt inopportunément redemander son arriéré.
Offusquée de voir venir si fréquemment celui-ci , la femme Ras demanda un jour à son mari qui donc demeurait dans ce taudis. Son mari lui répondit que c'était le garçon sellier de La Bouzelle, Alors elle fit plus d'attention au garçon boucher. Elle le vit revenir plusieurs fois. Elle le voyait aussi passer dans la cour, et monter l'escalier de Louvel.
Dans ce même escalier demeure la dame Landry, chef de la lingerie. C'est même la seule personne qui habite ce corps de logis.
La dame Landry, interrogée, a déclaré qu'il venait assez souvent chez elle un garçon charcutier, parce qu'il lui arrivait fréquemment de prendre pour son dîner, et pour celui de son mari , de la charcuterie chaude. Une de ses compagnes a également déposé de ce fait.
Voilà qui expliquerait fort bien comment, de sa fenêtre, la dame Ras a vu aller et venir un garçon boucher dans la cour, comment elle l'a vu monter son escalier, puisque le costume des garçons bouchers et des garçons charcutiers est absolument le même. Mais cela n'explique pas le rapprochement du garçon boucher et de Louvel dans la chambre de ce dernier. Louvel a nié, de la manière la plus formelle, qu'aucun garçon boucher soit entré chez lui. La femme Rus affirme au contraire, avec force, qu'elle en a vu un. On a confronté à la femme Ras tous les garçons bouchers qui viennent aux écuries, et elle n'en a reconnu aucun. Des gens de l'écurie, interrogés sur le point de savoir s'ils ont jamais aperçu un homme de cet état chez Louvel, il n'en est pas un seul qui n'ait répondu qu'il n'en avait pas vu. La dame
Landry elle-même, qui demeure au-dessus de Louvel , et à qui ses fenêtres en équerre donnent la facilité de voir Louvel à son établi , n'en a jamais remarqué. Elle n'en a jamais rencontré dans l'escalier.
Que penser à présent de l'assertion de la femme Ras?
La femme Ras n'a-t-elle pas été frappée de voir souvent un garçon charcutier passer dans la cour et monter l'escalier?
N'a-t-elle pas confondu , à travers les grilles et les carreaux, le tablier blanc que portait Louvel, avec le costume du boucher?
N'a-t-elle pas confondu toutes ces circonstances dans son imagination et sa mémoire?
Le soussigné n'en sait rien : ce qu'il sait seulement , c'est que , si la femme Ras ne se trompe pas , il y aurait un mystère dans la dénégation soutenue dç Louvel.
Or, ce mystère cacherait apparemment quelque vérité qu'il lui importe de ne pas laisser percer, comme celle peut-être d'avoir pris, du garçon boucher, une horrible leçon qu'il n'a que trop fidèlement retenue.
Quoi qu'il en soit, tout a été épuisé à cet égard, et ce point reste encore inconnu.
Le quatrième fait est certain : il repose sur
(^6a ) Q la déclaration du garde royal Desbiez , celui-là
même qui a contribué à l'arrestation de l'assassin , et il donne beaucoup à réfléchir.
Voici ce qu'a déclaré Desbiez :
11 n'était pas encore en faction à neuf heure* et demie du soir, le jour du malhpur. Il était au corps-de-garde. Il eut besoin d'en sortir un moment. Alors s'avança vers lui un inconnu qui lui proposa un petit verre de rum. Le soldat le refusa. Nouvelle instance, et l'inconnu tira un flacon de sa poche, en lui disant : Francisque, boire du rum. — Passez votre chemin, I lui dit le garde, fatigué d'importunités dont il ne connaissait pas la nature , ou bien je vous le ferai passer plus vite que vous ne voudiez.
, L'inconnu sç re^ifa sans naot dire.
Le jeune soldat rentra au corps- de-garde et raconta son aventure à sçs camarades, qui la trouvèrent fort extraordinaire.
Ils eurent raison de la trouver telle alors.
Il faut convenir que quelques heures après, elle Pétait bien davantage.
On se creuse vainenienL la tète poiir trouver une raison plausible à cette ofii-c si bizarre. Quelle était donc la manie de cet homme, «j^uel qu'il fût, portant sur lui, ce ni'"' ''•"'"'
( 365 ) assez incommode , un flacon de rnm , pour aller en ofirir un verre à un inconnu qui sortait d'un corps-de-garde ?
Le soussigné soumet le fait à la Cour; c'est à sa sagesse qu'il convient aussi d'examiner quelles conjectures raisonnables on peut asseoir sur cette base.
Est-ce un simple hasard? cela est difficile à croire.
Si ce n'est pas un hasard , quel était le but de cette démarche ?
L'inconnu savait-il que Desbiez serait de faction à l'instant où la voilure duPrince arriverait? Comment l'avait-il appris? quand? par qui?
S'il le savait, savait-il que Desbiez, par miracle , sortirait à neuf heures et demie du corps-de-garde , oii il serait resté , si un besoin ne l'eût appelé dehors?
Tout cela est fort inexplicable.
Un mot certainement échappé à Louvel , ne l'est pas moins : c'est le quatrième fait.
Très-peu de momens après avoir commis son crime, ce misérable, comme on l'a vu, venait d'être arrêté. Il avait été conduit, au milieu du désordre ordinaire en de si tristes conjonctures , dans une j)ièce ouverte à tout le monde. M. le préfet de police avait com-
( 564 ) mencé ses interrogatoires , interrompus sans cesse et par les bruits du dehors et par Tiraraense concours de ceux que conduisaient en ce lieu leurs inquiétudes , leur zèle et leur douleur. M. le maréchal de Bellune ne fut pas, comme on le croit bien, des derniers à y venir. Hélas ! et le soussigné s'en souvient trop bien lui-même, ce sujet fidèle avait assisté, au nom de l'armée , aux pompes de cet auguste hymen qui fit le bonheur et l'espoir de la France. 11 venait en ce jour de deuil , si différent de l'autre, prendre pour elle et pour lui, leur part de la douleur profonde et de l'indignation dont étaient pénétrés tous les cœurs. 11 admirait, placé à quelques pas de l'assassin, et courbé vers lui pour recueillir ses folles paroles , comment la Providence , dans ses desseins inconnus, pouvait permettre à la nature de départir à une organisation humaine, un tel degré de férocité. II était tout yeux et tout oreilles. Soudain, un bruit sourd retentit au dehors. AJi! c'est le canon, je crois , dit le monstre à demi-voix, et comme se parlant à lui-même. M. le maréchal entendit ces paroles extraordinaires. Il les a recueillies et en a déposé. M. le maréchal seul les a entendues , et seul il a pu les entendre, car elles furent pro-
( 565) noncées bas et de manière qu'il ne dut lui-même la faculté de les saisir qu'au hasard de s'être trouvé placéen ce momentleplusprèsdeLouvel.
Qu'ont-elles signifié pour le scélérat qui les prononçait?
Cédait- il lui-même à un simple sentiment de surprise , et ne rendait-il que l'impression commune qu'éprouve l'ouïe à tout bruit sourd et inopiné?
Ou bien avait-il des complices?
Ces complices, pour fortifier son courage, lui avaient-ils promis , s'il était arrêté , de le sauver à l'aide d'un mouvement , et de donner un signal pour appeler à son secours?
Croyait - il que ce bruit annonçait l'effort promis j. et dans sa joie, au lieu d'exprimer l'éionnement , ne faisait-il que commettre une indiscrétion d'espérance?
C'est ce que, sur un indice aussi fugitif, aussi équivoque , il est bien difficile de décider. Il est bien à regretter que plusieurs de ceux qui étaient présens, n'aient pas saisi ces paroles. Un geste de l'assassin , un accent , une inflexion dans sa voix , un regard , un jeu de physionomie auraient peut-être complété et précisé son idée, et les observations comparées auraient fixé, avec certitude, la valeur
d\tn mot dont le témoin unique qui en dépose, n'a pas su lui-même déterminer la nuance.
Un autre indice de complicité s'offre ensuite, qui pourtant, après tout ce qui a été dit, laisse aussi flotter la pensée incertaine dans les conséquences qu'il faut en tirer.
Cet indice est fort extraordinaire.
Q ^ Il s'est produit à Joigny, dans la nuit du 19
au 20 février.
Durant cette nuit, entre onze heures et demie et minuit, on s'introduisit dans le bureau de l'enregistrement , en faisant sauter un barreau d'une fenêtre , puis en brisant un volet j)Our s'introduire dans le vestibule, et la porte du vestibule pour s'introduire dans le bureau.
On força ensuite le tiroir qui renfermait les '^ feuilles de papier à passe-ports , que la régie distribue aux receveurs de l'enregistrement pour les besoins du service.
Dans ce tiroir, il y avait une somme d'argent assez considérable pour tenter la cupidité des voleurs ordinaires. On n'y toucha pas.
Il y avait une forte quantité de papier timbré qui a une valeur vénale ; on n'y toucha pas.
Il y avait enfin quarante -une feuilles de passe-ports : on en emporta vingt-cinq.
Pour consommer ce vol, il fallait faire beau-
( 36? ) coup de fractures ; on dut prendre beaucoup de peines, et sûrement on courut beaucoup de risques.
Le jour de ce vol , vers deux heures après midi, s'étaient présentés au bureau de l'enregistrement deux hommes de belle taille , et vêtus de blousçs bleues neuves. Ils demandèrent au caissier si on voulait leur changer i5oofr. d'argent en or» Le caissier leur répondit que s'ils voulaient apporter leur argent, sous dix minutes on le leur changerait. Us ne revinrent pas, et on ne les revit plus.
Étaient-ce les voleurs de passe-ports qui ve* naient faire connaissance avec les êtres de la maison ? Cela est fort probable.
Dans la même journée , à trois heures après dîner, le garde -bois Colas entendit parler bas dans un bois qui est aux portes de Joigny. Il marcha vers le lieu d'oii partaient les voix, 11 trouva deux hommes dont l'un était déjà debout, et dont l'autre se relevait, ayant encore un genou en terre. Pour se préserver de la fraîcheur de l'herbe , ils avaient jonché la terre de petites branches d'arbre cassées. Les formes de leurs corps étaient encore empreinte» sur l'herbe. Le garde-bois leur demanda ce qu'ils faisaient là. JNoufi nous sommes trouvés
fatigues, et nous nous reposions , dit l'homme qui était debout ; mais nous prenions froid , et nous nous en allions. Ils s'en allèrent en effet, se dirigeant vers Joigny. Us avaient des blouses bleues.
Etaient-ce les voleurs qui se reposaient là pour attendre le moment du vol ?
Cela est très-probable.
Mais quelle a pu être la cause de ce vol si singulier?
La raison amène bien tout d'abord l'idée que c'était pour échapper à la surveillance de Tau» torité. On conçoit tout de suite que des hommes, et un assez grand nombre d'hommes (puisqu'on volait fm^f-cm*/ passe-ports), éprouvaient déjà, ou prévoyaient qu'ils éprouveraient bientôt le besoin de se mettre à couvert des recherches auxquelles donneraient lieu des actions repréhensibles qu'ils avaient déjà commises , ou qu'ils se proposaient de commettre.
Mais quand, de cette conjecture générale presque infaillible , on veut arriver à l'application particulière à tel acte connu ou présumé , c'est ici que l'embarras et l'incertitude commencent.
Un grand crime venait d'être commis. Il est tout simple que Cimaginatiou se dirige d'abord
(5%) vers la supposition que ceux qui y avaient trempé prissent d'abord leurs précautions pour proléger leur fuite , s'ils venaient à être découverts.
Cette application serait toute aussi plausible que la conjecture, s'il ne s'agissait pas d'un aussi grand nombre de passe-ports.
On en a volé vingt-cinq.
Quelle que soit l'opinion qu'on puisse se former de la complicité en général , par rapport au crime deLouvel , il faut pourtant convenir, pour l'honneur de l'espèce humaine , que rien , dans la procédure, ne fait pressentir qu'il ail eu beaucoup de complices matériels de son crime; et lorsque , comme on va , en résultat, l'apprendre tout à l'heure, la procédure n'a rien fourni qui puisse faire désigner non pas seulement avec certitude , mais avec une apparence raisonnable, un seul complice, on ne devine pas comment il aurait un assez grand nombre de complices secrets, pour qu'ils eussent besoin de se procurer f'/«g'^c//2<7 passe-ports.
Tandis que la question, ainsi envisagée, se refuse à celte supposition, les faits nombreux et prouvés dont le soussigné a déjà rendu compte, mènent à une supposition autre, mais beaucoup plus probable.
Un grand crime avait été commis, et pouf celui-là , il n'avait fallu que te bras de quelques assassins eii petit nombre.
Un autre crime avait été médité , et pouf celui-ci, qui devait être accompagné d'un tumulte apparemment, comme tout le révèle, il fallait bien plus d'un bras, bien plus d'un acteur, bien plus d'un coupable.
A ce derniet crime devait prendre part un certain nombre de factieux.
Ces factieux rendaient à leur nation la justice d'être convaincus du moins que les bons citoyens, ralliés autourdu trône, s'opposeraient à leur criminelle tentative, et qu'il y avait le risque d'échouer.
Si l'on échouait, il fallait songer à la retraite. Il faudrait tromper la surveillance : et se munir de passe-ports était une précaution fort mile.
Une longue instruction a été soigneusement faite sur les lieux. Un grand nombre de témoins ont été entendus. Les informations n'ont produit la preuve d'aucuns autres fitits que ceux dont le soussigné vient de rendre compte.
On en est donc réduit aux conjectures. Le devoir du soussigné a été de les présenter toutes à la Cour.
Il n*aura pas la témérité de choisir entré elles.
La sagesse de la Cour fera elle-même ce choix.
C'est à cette même sagesse qu'il appartient encore d'apprécier un autre fait bien plus extraordinaire , dont tous les détails sont connus , mais sur lequel , quant aux personnes , on est encore dans une ignorance absolue.
Le 26 février dernier, une pauvre journalière de Perruel , arrondissement des Andelys, appelée Dumontj était allée, de dix à onze heures du matin , ramasser du bois dans une partie de la forêt de Vacœil , appelée le bois Briquet , qui longe la grande route de Rouen à Gournay. Du lieu où elle fagoltait, elle aperçut sur cette grande route un cabriolet qui venait de Gournay. Il était attelé de deux chevaux dont elle ne remarqua pas la couleur, et conduit du dedans , à guides , par l'un des deux voyageurs qu'il portait. Du côté opposé, c'est-à-dire du côté de Rouen , venait aussi un cavalier vêtu d'up manteau bleu, el porté sur un cheval rouge , dont le harnais était garni ou d'argent, ou de métal argenté.
Le cabriolet et le cavalier se rencontrèrent tout vis à vis de la partie du bois où se trouvait
( 5?* ) k femme Dumont, qui était cachée par des, joncs marins fort élevés, mais au travers desquels, quand on en était près comme elle, il était, à ce qu'elle assure, facile de voir ce qui se passait sur la grande route. Le cabriolet s'arrêta j le cavalier aussi j et celui-ci se mit à parler avec les voyageurs. La femme Dumont continuait à s'occuper de sa besogne , sans songer à rien , lorsque le nom de Berrj frappa son ouïe. Le mot la frappa. Elle prêta l'oreille , et entendit le cavalier répondre au yoyageur qui venait de le prononcer, en y ajoutant une expresssion grossière pour faire allusion à sa mon : Oiiiy mais le malheureux qui l'a assassiné n'en périra pas moins. Il nous en faut encore trois, répartirent les voyageurs. Le cavalier ajouta qu'il venait de faire cent cinquante lieues. Les deux voyageurs , de leur côté , annonçaient qu'ils allaient à Paris , et qu'ils y arriveraient le mardi entre midi et une heure. Alors le cabriolet et le cavalier rebroussèrent chemin chacun de son côté. A trois cents pas de là , le cavalier aperçut la femme Dumont, qui avait elle-même fait quelques pas, et qui, du lieu où il était parvenu, n'était plus couverte pour lui , ni par les joncs ni par le bois. Il vint à elle au grand irol de son cheval,
( 373 ) el lui demanda si elle avait entendu un cabriolet. Elle lui dit qu'oui, mais qu'elle n'y avait pas pris garde. « Avez-vous entendu la cotiversaiion?» — wNon,)) répondit la îemme Dumont. 11 lui fit répéter plusieurs fois celte assurance; après quoi il partit.
Quant ^à la femme Dumont» elle resta plus morte que vive, et toute renversée de l'air terrible qu'elle avait remarqué dans le cavalier, et du danger qu'elle avait couru; elle quitta son ouvrage et s'enfuit chez une femme de Perruel , appelée V^ion, chez qui elle arriva dans un état d'émotion extrême, el à qui elle dit qu'elle était dans cet étal , parce qu'elle avait entendu une conversation touchant M. le duc de Berry, et qu'un homme avait couru sur elle.
Elle se rendit ensuite chez une demoiselle Laville, connue dans le village pour ses irèsbonnes opinions; elle lui raconta, au milieu de son saisissement, qui durait encore, toute son aventure dans le plus grand détail.
La demoiselle Laville fut si frappée du renversement oii étaient toutes les facultés de la femme Dumont, et des attaques de nerfs qui lui restaient , qu'elle envoya chercher le médecin Lasserre vers deux heures. 11 était ab-
(374) sent. Il ne put y aller que le lendemain de bonne heure , et il donna alors à la femme Dumontles soins que son état exigeait.
Le maire apprit toute cette histoire.
Il reçut la déclaration de la femme Dumont, et son premier mouvement fut un mouvement de défiance. •
La femme Dumont a concilié des inconciliables.
Elle a de bons senlimens et de mauvaises mœurs. Elle a 5o ans, dont 5o se sont écoulés dans une vie fort libertine : en même temps elle a en horreur les atrocités de la révolution. Cette horreur, elle Ta puisée dans la violence qu'on voulut lui faire pour l'associer, en 1 793, aux orgies qu'on décorait du nom àe fêtes de la raison. Cette vieille disposition lui est restée malgré son inconduite ; elle a toujours respecté la religion et chéri la royauté.
Ce fut cette disposition même qui inquiéta quelques momens le maire, magistrat sincèrement attaché à tout ce qu'ojidoit révérer, mais impartial et éclairé.
11 reçut, cependant, la déclaration de la femme Dumont. D'un côté, il s'empressa de la faire passer au procureur du Roi des Andelys, pour qu'il fît des recherches convenables , et , d'un
( 575 ) amre côté, il se promit à lui-même d'observer la femme Dumonl.
La femme Dumont est un esprit on ne peut plus borné, incapable de retenir long- temps un thème qui lui aurait été donné. Sa faible mémoire et sa pauvre imagination trahiraient bientôt l'imposture, si c'en était une.
De premières informations furent faites, et elles purent ajouter à la défiance primitive. Il y avait des ouvriers qui travaillaient à la route <le Goiirnay à Rouen, dans les environs de la forêt de Vacœii. Ils furent interrogés j ils n'avaient vu ni cabriolet, ni deux chevaux, ni le cheval rouge et son maître.
On était donc très-incliné à croire que l'aventure de la femme Dumont était controuvée.
Cependant la justice fit une descente sur les lieux , et examina tout avec un soin extrême, d'abord sjyonlanément , et ensuite en vertu d'une délégation de* MM. les Pairs commissaires.
On ne saurait trop louer la sagacité et le zèle extrême, rim])anialité sévère surtout avec lesquels le juge. d'instruction et le procureur du Roi des Andelys ont recherché la vérité. Ils n'ont épargné ni peines ni déplacemens. Ils ont été sur toutes les routes entendre quatre-
(576) vingt-neuf témoins, et sont restés près de deux semaines absens de leur domicile.
Ils ont commencé par vérifier les localités. Toutes se sont trouvées en concordance parfaite avec la déposition de la femme Dumont.
On lui a fait signaler tous les points divers oii le cabriolet et le cavalier s'étaient rencontrés; où, lors de la conversation, elle était placée pour pouvoir l'entendre; où le cavalier et elle se trouvaient quand il l'a aperçue; où enfin le cavalier l'avait atteinte et menacée.
Après qu'elle a eu donné ces indications, on a vérifié les possibilités.
Au lieu où elle disait avoir vu et entendu le cavalier et les voyageurs, sans être vue d'eux, on a trouvé en eflet des joncs marins.
Ces joncs étaient assez grands pour que la femme Dumont, placée derrière eux, ne fût pas visible.
Ils étaient assez écartés pourtant pour que de derrière eux on pût voir fort distinctement, sans èire vu, tout ce qui se passait sur la grande route.
Les joncs et le point de la route indiqué comme lieu d'arrêt du cabriolet et du cavalier, étaient à une distance telle que de derrière les joncs on pouvait entendre tout ce qui était
( 377 ) arli.culë, sur le point d'arrêl, du ion ordinaire et d'une voix mesurée. Le juge d'instruction et le procureur du Roi en ont fait successivement et personnellement l'expérience , tant pour entendre que pour parler.
A trois cents pas plus haut que cet endroit, en retournant vers Rouen , le cavalier avait pu en effet apercevoir la femme Dumont au point où elle était parvenue.
Les impostures périssent ordinairement par les détails. H y a peu de têtes assez fortes dans un récit un peu compliqué , quand il s'agit de lieux, pour mettre bien d'accord les circonstances physiques avec les circonstances arrangées d'imagination. La déclaration de la femme Dumont est sortie victorieuse de cette première épreuve.
Il y avait pourtant encore une circonstance physique* qui ne se ployait pas à son récit, c'était l'invisibilité du cabriolet pour les ouvriers de la roule. Mais elle avait dit, dès sa première déclaration, qu'il était à peu près onze heures du malin quand le cabriolet et le cavalier s'arrêtèrent devant ellcj et il fut reconnu et attesté que les ouvriers de la route allaient déjeuner à onze heures. Ainsi il cessait d'être extraordinaire que les ouvriers , qui
( 378 ) n'él.'jient plus sur h\ rouie à l'heure où le car briolet y passait , ne reussenl pas vu.
D'ailleurs, bienlot il ne fui plus permis de douter du passage du cabriolet d^isigné par la femme Dumont, dans ces parages, ce jour et à cette heure.
11 faut savoir que la roule de Gournay à Rouen est coupée d'un grand nombre de routes transversales, ce qui pourrait servir à expliquer, quand bien même on ne retrouverait pas ce cabriolet du tout*, quand bien nicme aussi les ouvriers n'auraient pas quille la roule , comment les ouvriers ne l'auraient pourtant pas aperçu. Le cabriolet aurait pu se Jeter dans une route transversale et disparaître.
Et précisément au point du grand chemin dont parle la femme Dumont, il y a plusieurs de ces routes. L'une, notamment, conduit à un petit pays qu'on appelle Elhœitf, ptu éloigné de la grande route. A un quart d'heure d'Elbœuf, vient ensuite le Héron. A une distance plus considérable après, on rencontre Morville. Pas mal au-delà de Morviile est Rouvray» et assez loin de Rouvray, Roncherolles.
Une circonstance qui n'est pas ordinaire rendait remarquable le cabriolet qu'avait vu la femme Dumont. Il était, quoique attelé de
( 379 ) deux chevaux ) conduit du dedans à guides par deux ç>ojageurs.
Eh bien ! ce jour, 26 février, où le cabriolet des deux voyageurs , à deux chevaux , conduit du dedans j par l'un d'eux, à guides, fut vu devant le bois Briquet, sur la roule de Gournay à Rouen, par la femme Duraont, à onze heures :
^près onze heures, à Elbœuf, qui est tout près du bois Briquet , on vit un cabriolet chargé de deux voyageurs, ayant deux chevaux et conduisant à guides;
Entre onze heures et midi, au Héron, qui est après Elbreuf, et par conséquent plus loin du bois Briquet , le même cabriolet à deux chevaux , deux voyageurs , à guides , a été vu ;
F'ers une heure et demie , on l'aperçut aux environs de Morville , qui est au-delà du Héron ;
x\ Rouvray, qui est beaucoup plus loin que Morville, on le Vit passer à trois heures et demie du soir;
Enfin, on le vit encore au coucher du soleil à Roncherolles , qui est après Rouvray.
Et ce qu'il y a de plus favorable encore à la version de la femme Duraont, c'est que personne, dans tous ces pays, n'a pu dire quels
( ^>8n ) élaient les voyageurs, ni à qui le cnbriolet appartenait, ni où il allait; en sorte que cHbux qui le conduisaient étaient certainement étrangers dans ces contrées.
Il restait à faire sur la femme Dnmont une expérience morale qu'elle a subie avec succès. Les magistrats des Andelys lui ont fait répéter sa déposition. Elle n'a pas varié. Sa mémoire en a retracé toutes les circonstances avec fidélité ; en sorte qu'en plaçant cette observation à côté d'une autre observation, de laquelle il résulte que c'est une femme très-simple , grossière, inepte, et incapable de combiner des idées, il devient presque impossible de ne pas lui accorder une pleine confiance.
Lorsqu'il est certain qu'elle a vu le cabriolet quelle décrit, puisqu'il a été vu par tant d'autres personnes, il n'y aurait plus qu'une autre manière de comprendre la fable. Ce serait de sufiposer qu'en l'arrangeant, elle lui eût donné pour basé le fait vrai d'un cabriojel qu'elle avait vu , mais duquel ne seraient nullement sortis les discours dont elle a déposé. Il faudrait admettre encore que, pour rendre la fable vraisemblable, elle en aurait calqué les circonstances diverses sur la topographie de la route, dont elle aurait commencé par bien vérifier les
( 38, ) parties, pour s'assurer qu'elles concorderaient parfaitement avec ses faits imaginés.
Cela ne serait pas sans doute entièrement impossible ; mais il faut convenir que cela n'est guère vraisemblable, et qu'il est bien difficile de supposer tant d'artifice, d*adresse et de combinaisons dans une paysanne, dans une femme du peuple, dans une femme sans éducation, privée d'idées et d'esprit, et dont ensuite l'intérêt de mentir à si grands frais, ieSl à peu près incompréhensible .
Que si Von ne peut refuser dans de telles circonstances une entière confiance à la femme Dumont, toutefois il reste dans ce fait quelque chose d'extraordinaire, d'inconnu et de mystérieux, qui est en effet très-propre à ébranler les plus incrédules , et à faire réfléchir ceux qui ne veulent qu'arriver à la vérité.
Deux autres faits encore viennent se rattacher au fait précédent, pour donner, quoiqu'en degré inférieur, quelque force de plus à l'opinion de la complicité. <
Depuis le crime, une garde -malade employée chez, M. le marquis de Talaru, se rendait à son service vers dix heures du soir, eu traversant le passage Sainte- Marie , rue d«' Bac, Deux hommes marchaient devant elle;
ils tenaient une conversation très- aniince, qu'elle comprit rouler surLouvel. L'un ajouta: « On peut compter sur Ga^nieron Chéçrier, » ou quelque nom approchant. Ils s'aperçurent qu'ils étaient écoulés. Ils se retournèrent. L'un d'eux, en grande redingoilc noire ou bleue, et avec des moustaches , vint la regarder sous le nez. La terreur la prit. Un homme portant une lanterne , passait en compagnie d'une femme : elle saisit l'homme par le bras, en le priant de l'accompagner jusqu'à la porte de l'hôtel Talaru. La raison qu'elle lui en donna fut qu'elle avait peur de quelques jeunes gens.
A tout prendre , ces hommes auraient pu parler d'autre chose que de l'action de Louvel. Mais voici un autre fait où il y aurait moins lieu à l'équivoque.
Plusieurs semaines après le crime aussi , deux hommes se rencontrèrent à Paris, dans la rue du Chaume , vis-à-vis l'ancien couvent de la Mercy. Il y avait un embarras de voilures. Les deux homnïcs se rangèrent contre les ruines du couvent , qui est presque démoli , à un endroit où .subsiste encore un petit renfoncement, dans lequel s'est établie une pauvre vieille fruitière. Elle y était arrangée de manière que les deux amis ne l'apcrçureuipas d'à-
( 383 ) bord. Ils continuaient la conversation entre eux à v(tix basse , niais pourtant perceptible à l'oreille. Mon ami, disait l'un à l'autre, iioms sommes perdus ! Le drôle qui est dedans ne pouvant pas être saus^é , il c'a tout dént^ncer; je ne puis ni boire , ni manger, ni dormir. L'autre répon<lit : Ni moi non plus. La fruitière fit un mouvement. Ils s'aperçurent qu'ils étaient écoutés. Ils firent un geste de surprise, et se retirèrent au plus vite.
La commission a examiné la femme Fichu avec une *grande attention.
Le soussigné, quelqu'étonnant que soit son récit, n'a pu s'empêcher de reconnaître, dans les discours de cette femme, l'accent de la vérité. Elle parle en femme intimement persuadée de la vérité de ce qu'elle dit.
Au reste, tel est son témoignage : la Cour le pèsera.
C'est par excès d'exactitude que le soussigné croit, à propos de la question de complicité, devoir rendre compte à la Cour de trois lettres anonymes adressées , deux à Louve) , par la poste , qui a dû en faire la remise à la commission, et l'autre à un sieur Pcullier, de Vc-sailies, qui l'a apportée sur le champ à la justice.
La première de ces lellres , semblable à la lettre infâme du nommé Lucet , loue Louvel de son crime, dans la consommation duquel il n'a fait que venger l'honneur de sa famille.
Autant en dit celle adressée au sieur PeuUier de Versailles, excepté que, dans celle-ci, ce n'est pas l'honneur de sa famille, mais celui de sa prétendue que Louvel a vengé.
On voit quel est le but de ces deux lettres.
Ce sont deux manœuvres de plus ajoutées à toutes celles que l'on a ourdies par suite de l'abominable système de calomnie, qui avait pour objet d'attiédir la trop juste horreur due au crime de Louvel , en lui assignant pour cause la vengeance de l'honneur outragé, au lieu du fanatisme politique et de la férocité.
La troisième à pour objet d'inspirer des inquiétudes sur la sûreté des Princes , si le glaive de la loi frappe la tête du coupable.
Discuter ces lettres, dont les auteurs, après avoir été vainement cherchés , sont restés inconnus , serait une véritable inconvenance ; de pareilles infamies n'appellent que le mépris.
Le ministère public croyait avoir épuisé la douloureuse carrière des recherches , lorsque tout à coup elle a paru se rouvrir devant lui,
avec plus d'apparence que jamais de le conduire à une découverte très-importante.
Une déclaration fort grave arriva, il y a deux semaines seulement. Voici ce qu'elle annonçait.
Dans la ville de Longwi demeure un brasseur appelé Lahaje , qui donne à boire en même temps qu'il fabrique sa bière, mais sans tenir précisément auberge ni donner à coucher à personne. Sa maison est ouverte à tout venant. Cependant, quatre jours après la mort de M. le duc de Beny, un étranger y est mystérieusement arrivé en poste, et s'y est établi pendant trois jours. On lui a donné l'apparlement des maîtres , qui , n'ayant pas deux lits, sont allés coucher dans une autre chambre , sur un matelas, par terre. Du moment que l'étranger est arrivé dans cette maison, les portes s'en sont fermées. Elles ne se sont plus rouvertes pendant les trois jours qu'il y a passés. On n'y donnait plus à boire. Lui-même , durant ces trois jours, il n'est pas sorti de la maison , et n'a reçu personne. Pendant qu'il était ainsi caché à tous les regards, quelques personnes qu'inquiétait ce mystère, ont cherché à le pénétrer. On a fait causer la mère de Laliaye, femme un peu adonnée au vin, et à qui ses enfans ne se confient guère. On lui a de-
( 586 ) mandé quel était cet étranger. Elle dit d'abord qu'il vennit pour fonder une manufacture; et sur ce qu'on lui observa que c'était une singulière manière de chercher où il fondrait une manufacture que de ne pas mettre les pieds dehors, elle répondit : Eh bien! c'est vrqi ; c''est pour cette malheureuse affaire du duc de Berry. Quelques jours après elle revint; et couime si elle avait été effrayée de sou indiscrétion , elle chercha à expliquer son propos, en disant que c'était lui qui avait fourni de Targem.
Quoi qu'il en soit, l'inconnu partit sans que personne ea sût rien , et passa même la frontière pour aller s établir à une derailieue de là , à Aubange, en Belgique. 11 laissa sa voiture chez Lahaye. On apprit, après son départ, que c'était un homme fort riche, qui autrefois avait été armateur. Aussitôt qu'il fut parti, la maison de Lahaje se rouvrit.
Voilà tout ce qu'on savait de ce mystère.
Le soussigné dut croire que celte révélation avait une haute importance.
Un homme considérable par sa fortune , parti de Paris le lendemaiu ou le surlendemain du criiHHj
Conduit en poste à Longwi;
Y séjournant , durant trois jours , dans le plus grand naysièrej
Les maîtres de la brasserie donnant leur propre lit à cet homme;
La clôture de la maison ;
Les propos inquiétans delà vieille femme;
La retraite enfln de l'homme en pays étranger, abandonnant sa voiture chez ses hôtes de Longwi :
Toutes ces circonstances inexpliquées lui parurent receler quelqu'odieuse manœuvre.
Un mandat d'amener fut décerné , par la commission, contre le fuyard.
Son extradition fut sollicitée auprès du gouvernement de la Belgique.
La loyauté de ce gouvernement et les lois du bon voisinage l'engagèrent à l'accorder.
On alla à Aubange. Au moment où l'autorité publique arriva , le fuyard n'était pas dans la maison dans laquelle il avait pris retraite. Il apprit que la justice et la gendarmerie le cher» chaient : il accourut se livrer à elles.
Non seulement il obék au mandat d'amener» mais il mit dans son obéissance le plus vif empressement.
Il déclara formellement , et il a consigné <^d nouveau cette déclaration dans son iatArroga-
loire, que, loin d'êlre contrarié , même, par l'ordre qu'il recevait, cet ordre ne faisait que seconder sa volonté de revenir à Paris , oii le rappelaient quelques afi'aires.
En effet, il vint jour et nuit, et sollicita d'être interrogé en arrivant.
Il donna sans balancer tous les éclaircissemens que l'on désira.
Ce prétendu réfugié est le sieur Layet, ancien négociant , homme de soixante et quelques années.
D'abord il n'était pas arrivé à Longwi trois ou quatre jours après la mort de S. A. R. , comme le disait la déclaration. Il y était arrivé dans les premiers jours de mars, et cela ne pouvait être douteux, car il représentait son passe-port visé à Paris, avant sou départ, par M. le préfet de police, le 28 février.
Ce négociant, après s'être mis en avance de beaucoup d'argent, dit -il, par pure obligeance, avec une maison de Paris, avait eu avec elle des débats très-affligeans. Ces débals avaient été poussés si loin, qu'on avait rendu contre lui une plainte en faux. Les huissiers et les procédures tombaient chez lui sans cesse. 11 a soixante ans. Sa santé est faible. Il s'af* fecta trop vivement peut-être de touie cette
( 3Ô9 ) guerre intestine. Son fils le tourmentait pour qu'il se séparât des affaires, et pour qu'il les lui l^iissât traiter seul, en insistant seulement pour qu'il dirigeât ses voyages vers un pays où sa vieillesse et ses infirmités pussent trouver des soins.
Le père céda.
Ce sieur Lahaye , brasseur, dont on a parlé tout à l'heure , et qui demeurait k Longwi, était marié. Sa femme avait servi le vieux négociant pendant dix ans, comme femme de charge, et lui était fort attachée. Le vieux négociant alla donc à Longwi , droit chez elle. 11 y alla avec l'intention d'y rester tout le temps que sa santé exigerait du bon air et de l'éloignement des affaires. Mais ces gens étaient étroitement logés. Ils n'avaient qu'une chambre. Ils la lui donnèrent. Ils se rétirèrent dans un galetas , où ils couchaient par terre. 11 n'y eut pas séjourné vingt-quatre heures, qu'il s'aperçut qu'ils se gênaient trop pour lui. Il leur déclara qu'il ne resterait pas chez eux , et les pria de lui chercher une pension bourgeoise , à bon marché et dans un pays agréable, à leur proximité. Il lui trouvèrent à Aubange, qui est à peine à une demilieue de Longwi , une maison où il était (on bien pour 60 francs par mois. Il s'y rendit. Il
( Sgo ) leur laissa sa voiture, parce qu'ils avalent de la place. Voilà l'histoire de sa fuite.
Sa version s'est trouvée en accord parfait avec ses papiers , dans lesquels , à Aubange , on avait fait une perquisition très-sévère , sans y rien trouver de suspect.
Il ne connaissait pas la femme Lahaye, mère. Il n'a donc pu expliquer comment , s'il est vrai qu'elle ait tenu les discours relatés dans les déclaraliofns, elle a pu imaginer rien de pareil. Mais avant même qu'on les lui eût fait connaître , il avait déjà dit , dans le cours de sa narration, que cette femme était ivrogne et bavarde, et que ses enfans se cachaient d'elle.
Cette femme, à qui ses enfans ne se fiaient pas , et n'avaient pas raconté les affaires de leur hôle , a-l-eile , piquée de cette défiance, parlé sans savoir ce qu'elle disait, et donné carrière à son imagination ?
Cela n'était pas impossible.
Le soussigné a dû rester convaincu que le mystère dont a été entouré l'hôte de Lahaye à Longwi, s'il est vrai qu'il en ait été entouré, *ct si Tauieiir de la déclaration n'a pas confondu des luénagomens observés peut-être pour la santé d'un vieillard mal logé, avec des précautions extraordinaires et suspectes, aurait
( ''0' ) eu pour cause une dlscréiion qui se railachait à un tout autre genre d'affaire que l'aiTuire soumise à la Cour des Pairs.
Le sieur Layet a donné d'ailleurs des répondans d'un ordre moral et civil, tels qu'il n'est pas permis de douter qu'un homme honoré de leur amitié, ait trempé dans un crime qui est en pleine opposition avec les senlimens et la conduite de sa vie toute entière. Il a été mis en liberté sur le champ, après sou interrogatoire.
Et l'instruction du procès de Louvel a été close.
Tels sont les élémens des faits dont elle se compose.
Le soussigné a dû dévorer et faire dévorer à la Cour des Pairs-, l'ennui des détails minutieux et souvent bien dénués d'importance qui s'y rattachent.
Ce n'était pas en matière si grave qu'il pouvait lui être permis d'avoir l'orgueil et la témérité de s'en fier à son jugement seul , du soin d'évaluer celles des dénonciations qui ont été plus ou moins spécieusts, quand elles n'ont pas été tout à fuit absurdes , ou entièrement dénuées d'apparence.
Il aime mieux , à cet égard , avoir excéda
(39^ son devoir, qu'être resté en deçà. Des inutilités dans un monument pareil à celui qu'élève en ce moment, à la justice , la Cour judiciaire la plus éminente de France , sont un léger malheur : des omissions seraient un acte répréhensible.
La Cour connaît tout : elle peut, à présent, juger tout en grande connaissance de cause , et porter enfin son opinion sur les quatre ques-^ lions générales 'posées dans le présent réquisitoire. La première a été celle de savoir si l'on peut penser qu'en général Louvel ail des complices?
Le soussigné croit qu'il y aurait trop de hardiesse à nier qu'il y en ait.
Beaucoup de documens sans doute parmi ceux qui , au premier coup d'œil et avant tout examen , paraissaient devoir résoudre afiirmalivement cette question , se sont évanouis dans l'instruction. Mais il faut convenir qu'il y en est resté dont les résultats fixés sans équivoque par celle instruction , ne sont pas explicables autrement que par le système de complicité.
Pour ne parler que des plus saillans :
Avant la mort du Prince, ces prédictions répandues en France et à l'étranger;
Ce bruit de la bourse de Londres, lors de la mort du duc de Kent;
Cet homme du passaj^e Feydeau , disant que le Prince n'y passerait plus !ong-le ups;
Ces deux jeunes gens du général d'Anselme , s'écriant , à la vue de l'augusie couple, qu'il ne savait pas ce qui lui était réserve;
Cet homme de Guignes, qui persiste à dire que deux inconnus lui ont dit, sur le grand chemin , que le Prince était assassiné huit jours avant que le Prince ne le fût;
Cette même nouvelle débitée à Rouen dans le comptoir du banquier Julienne;
Cette même prophétie de la mort, semée sur le chemin d'Amiens;
Ce propos si extraordinaire, tenu en janvier par Morin, à Bollot, au Havre, que le Prince et Monsieur avaient été assassinés au sortir de l'Opéra ;
Ce Sidenne , qui continue d'affirmer qu'à Saint- Cyr, huit jours avant les jours gras, Toutin lui a appris la mort du Prince ;
Ce Mauri, de Mauriac, à qui , à une distance énorme de Paris, on avait encore annoncé d'avance le même événement;
Après la mort du Prince , ce concert de calomnies fabriquées pour poursuivre et pour
( ^94 ) outrager sa mémoire, dans le but d'alléniier le crime de son assassin, soin qui semble nalurellénieul ne devoir être pris que par des complices ;
Ces exécrables calomnies , répétées de la même manière et avec*la même fureur à Amsterdam, dans le journal de l'Utopie, à Soleure, et par des émissairesg comme Thomas Duval et BourtUn;
Avant la mort du Prince, celte lettre de 1816, qu%quel qu'en soit l'auteur et quelle que puisse être l'innocence de celui à qui elle était adressée, "prouve toujours évidemment l'existence , dès ce letiips, d'un complot et par conséquent plusieurs coupables^
Cet homme du bois de Boulogne , dont , après tout, et de quelque manière qu'on les juge, on ne peut dissimuler que les paroles mystérieuses aient été prononcées;
'Cet homme de Sabalier, qui lui a fait éprouver, eu janvier dernier, un si grand effroi et une si grande horreur, en disant : «Coquin , il faut que je te lue! Ne in'avais-lii pas promis de tuer le duc de Berry? »
Celle confulence faite à un ecclésiastique qu'un particulicrûvailoUertà un autre io,ot)of. pour prix de sou association à uu complot di- Tigé contre la famille loyale j
Celte commande si suspecte d'im casque des gardes du corps de Monsieur;
Ces achats de poignards, demandés dans un temps voisin du crime;
Ce propos affreux, entendu par la servante de madame Quatremère, le jour même du meurtre, à cinq heures du soirj
Ce verre de rum , si exiraordinairement offert le même jour, dans la soirée, au garde royal Desbiez ;
Ce mot de Louvel : J'entends le canon;
,Ce vol si inexplicable de passe-ports à Joi-
Cette conversation des voyageurs qui se sont rencontrés dans la forêt de Vacœil;
Enfin cette indiscrétion commise par deux passans , devant la fruitière de la Mercy :
Toutes ces circonstances et beaucoup d'autres encore, que néglige le soussigné dans ce moment, parce qu'elles sont moins graves, et pour ne pas multiplier les répétitions, ne permettent pas de regarder comme entièrement détruite , l'idée que Louvel n'a pas de complices.
Mais le soussigné arrive à la deuxième queslion.
Si LiOiivel a des complices ^ quels sont-ils?
L'instruction n'en a découvert aucun.
C'est la vérité , que, de toutes parts de cette instruction^, sort la preuve la plus irrésistible que Louvel était sombre, retiré, fuyant les liommes; aimant, comme tous les animaux féroces, la solitude, et ne voulant contracter ni habitude ni intimité avec personne.
On eût pu croire que ceux qui ont vécu avec lui, et qui craignaient d'être inquiétés à cause de leurs rapports, le reniaient et parlaient de son caractère sournois et concentré , pour éloigner l'idée de toute amitié qui l'aurait uni à eux.
Mais ils n'ont pas été les seuls à en parler ainsi.
Quand la commission a eu occasion de faire recueillir sur lui des renseignemens au loin, c'est de loin que lui est arrivé un portrait de Louvel , toujours composé des mêmes traits. Les gens de l'île d'Elbe, les selliers chez qui ou avec qui il a travaillé à Chambéri, à Cusset , à Metz, à Etampes , à Fontainebleau , en vingt autres lieux, ne manquent, aucun, de dire : C'était un homme taciturne et insociable.
( 397 ) Tous les gens des écuries l'ont peint delà même manière. Ce portrait ne peut être un mensonge convenu. Et pourquoi s'obslinerail-on à le regarder comme tel ? Ainsi l'a voulu la nature ; elle a donné à la méchanceté un caractère hideu.x. Les scélérats commencés ne sont pas des hommes : ils doivent en être séparés par un signe' extérieur. Cela fut ainsi , dès le principe, par la loi de Dieu. Caïn, le fratricide Caïn , porta son crime , sa peine et son âme sur son front.
Il n'y a donc pas eu la ressource d'interroger et d'observer ses amis-, car il n'en a pas.
L'attention de la justice a dû se porter sur tous ceux qui avaient le malheur d'être liés par le sang avec ce monstre.
Tous ils ont été examinés.
11 a deux sœurs et un frère. «
Les deux sœurs ont paru devant la commission : elles ont rendu un compte exact de leur vie toute entière et de la sienne. Des perquisitions scrupuleuses furent faites dans leurs demeures; on n'y trouva rien d'inquiétant, ni de répréhensible , ni de suspect.
Françoise, la plus jeune, devint, par sa sincérité même, l'objet de recherches plus attentives. Dans les effusions de sa franchise , et
(398) la justice comme la vérité ordonnent de lé dire, dans les effusions de son désespoir, devant la commission , elle révéla elle-même un mouvement involontaire d'imaginaliou qui la tourmenta à l'occasion de son tVère. Elle avait vu, la dernière fois, ce misérable, le jeudi d'avant son crime. Elle l'avait trouvé soucieux et pensif, et lui avait même, à ce sujet, témoigné des inquiétudes sur sa santé. Il lui avait expliqué qu'il se portait bien , et qu'il était seulement tourmenté par l'idée qu'il fallait aller à Versailles le mois prochain. Elle n'avait d'ailleurs, à ce qu'elle assure, surpris dans son âme rien qui dût ni la faire rougir ni la tourmenter elle-même. Cependant, la première ou la seconde nuit qui suivit, elle rêva de son frère. Elle songea que d'un cabinet placé auprès de son alcôve , sortait un fantôme, un poignard à lu main, que ce fantôme lui enfonça dans le cœur : c'était son frère. Elle se réveilla oppressée ; puis , quelques moraens après, rit elle-même, ajoutaelle, d'une idée aussi absurde que celle qui lui peignait dans son sommeil , son frère comme assassin. C'est elle qui, après l'événement et en se noyant dans ses larmes , a raconté ce fongc à ses amies. Elle l'a répété à la coin-
(599) mission. 11 a dû paraître en effet, il a para éronnant au soussigné que ces idées de poignard et d'assassinat se soient mêlées , par un pur hasard et sans antécédens connus d'elle , dans l'imagination de Françoise, à propos de son frère. 11 a dii redoubler de sévérité dans l'examen de tout ce qui est relatif à cette fille. La justice est une dette des magistrats enver* tous les citoyens. Celle •dette est pins élroiic envers les malheureux. Ou la nature est bien fausse, ou Françoise sent profondément sou désespoir, que de son sang soit sorti un crime si contraire à ses opinions ei à ses scntimens personnels. On n'a pu rien découvrir en elle qui annonçât qu'elle eût eu, non pas la connaissance, mais même le soupçon du forfait médité par son frère.
Louvel a un frère aussi, jardinier à Fécamp. Ce frère est fou. Louvel ne l'a pas vu depuis beaucoup d'années. C'est ce qui résulte d'une lettre de Louvel trouvée dans les papiers de Thérèse lorsqu'on fil 'perquisition chez elle. Celte lettre , qui était dans beaucoup d'autres vieux papiers, et qui a bien elle-même le caractère d'ancienneté de sa date, est de i8i8. Elle est assez remarquable. Le soussigné n'eu citera que quelques mois : « J'ai vu la lettre
( 4oo ) «f de mon neveu, dit-il, qui nous fait connaître « que son père est toujours malade d'esprit.... « Mais il ne nous en dit pas la cause. Jusqu'à « présent nous avons aiiribué la cause à la « perte de sa fille. Peut-être nous nous sommes « trompés. C'est peut-être d'autres malheurs « et l'effet d'évèueniens politiques, de tous les < malheurs. Respectons-les ; parlons -en, peu « et sage^nent. m
Le soussigné a cité cette lettre et la partie qu'il en souligne à dessein. Elle prouve deux choses. La première, qu'il ne faisait pas de confidences à ses sœurs ; et la seconde , qu'il poussait avec elles l'hypocrisie jusqu'à afiècter du calme sur les évènemens et sur ce qu'il appelait les malheurs politiques. Respectons-les, disait-il j parlons-en peu et sagement. H faut confesser que dans ce langage, il était difficile de soupçonner un assassin et un parricide.
Cette lettre prouve encore que, dès ce temps, Louvel de Fécamp était fou. Ses neveux ne connaissaient pas leur Dncle. Ils n'ont pas dû être l'objet des recherches de la justice.
Louvel a un oncle aussi à Paris. Cet oncle a été interrogé. 11 est constant qu'il l'a loujours vu très-peu. Il ne l'avait pas vu depuis trois ans.
11 a aussi deux cousins. L'un porte son nom. 11 est dans la garde royale. C'est ce jeune Louvel dont le soussigné a eu l'-lionneur d'entretenir déjà la Cour, à propos du babil indiscret d'une jeune fille. Il a été vérifié qu'il ne voyait presque jamais son cousin, et qu'il professait d'ailleurs les meilleurs sentimens. L'autre est un nommé Aubry, à Versailles, qui ne l'a pas vu depuis dix-huit mois.
Son cousin La Bouzelle le voyait davantage, puisqu'il l'employait journellement. La Bouzelle a été interrogé plusieurs fois; des perquisitions ont été faites chez lui. Rien, ni dans ses papiers, ni dans les informations, ne s'est trouvé à sa charge. Il n'en est sorti, au contraire, que de bons témoignages sur sa conduite et sur ses opinions.
IVulle autre personne n'étant désignée par nul indice, il a fallu en rester là. Et le soust signé, en se reportant au sublime vœu exprimé par l'héroïque victime sur son lit de mort, a éprouvé quelque satisfaction à penser que ce vœu sacré ne serait pas trompé en tout, et que la vengeance des lois, dont son noble cœur s effrayait, lorsqu'elle menaçait un Français, quoique son assassin, nauiaii pas à lui faire violence dans son tombeau, même pour l'intérêt
impérieux de la société, en ajoutant d'autres sacrifices au sacrifice nécessaire que ce grand intérêt réclame, quoique ses mânes le refusent. S'il n'y a pas de complices, arrive la troisième question.
Quels ont été les motifs de V assassin?
Les interrogatoires de Louvcl ont été cités plus haut j lui-même il a pris soin d'expliquer la source dans laquelle il a puisé toute sa férocité.
Il ne cpnnaissait pas le Prince.
Il n'en avait reçu nulle injure.
Il ne trouvait même pas dans son cœur de haine contre lui. Et à quoi, en effet cette haine sans motifs aurait-elle pu se rattacher?
11 ne lui en voulait pas plus qu'aux autres Bourbons.
Ni lui ni les autres ne lui avaient fait aucun mal.
Mais il ne s'est pas occupé de ses intérêts. Son âme stoïque n'a pensé qu'à l'intérêt du pays.
C'est l'intérêt du pays qui lui a mis le poignard à ht main.
Les Bourbons sont revenus avec les étran-
gcrs ; quiconque, Princes ou aiures, se trouve dans ce cas, mérile la mort, selon lui. C'est firutus qui lui a montré le chemin.
II a donné, sans haine, sans ressentiment aucun , la préférence de mort à M. le duc de Borry, parce qu'il était l'espoir d'une race que Louvel brûle d'anéantir.
Tel est le langage qu'a toujours tenu ce forcené; et pour ajouter un dernier trait au tableau, il déclare qu'il ne screpentpas. Il a déclaré, auparavant, qu'il n'avait éprouvé d'autre regret, en étant arrêté, que celui de ne pouvoir continuer le cours de ses assassinats.
Les voilà, tous, les motifs de l'infâme Louvel !
Ils font rougir la nature, l'humanité et la raison humaine.
Ils doivent faire rougir aussi la calomnie, qui , dans ses fureurs , surpassant celles mêmes de l'assassin , lui en a prêté d'autres. C'est luimôme qui lui donne un démenti.
Nous voici donc à la quatrième question.
Quels furent ses instigateurs?
Qu'on lise les interrogatoires de Louvel. C'est encore lui qui s'est chargé de faire la ré-
ponse. La sédition a commandé. La sottise et le fanatisme politique ont répondu.
Il a tué un Bourbon, parce que les Bourbons sont les ennemis de la France.
11 a tué un Bourbon, parce qu'ils sont revenus sur le pavois des étrangers.
Il a tué un Bourbon, parce qu'ils ont sacrifié la cloire nationale, en consentant à la
diminution de leurs fronlières.
Qui lui a dit tout cela ?
Où tout cela est-il écrit?
Où, plus ou moins ouvertement, toutes ces injustes et exécrables accusations sont -elles répétées? .
Qui les fait retentir aux oreilles des peuples pour égarer leur bonne foi?
Aux oreilles des mécontens, pour les aigrir et leur donner des prétextes?
Aux oreilles des hommes passionnés, pour les enflammer et les soulever?
Comment aurait-il imaginé de lui-même un pareil manifeste contre les Souverains , ce pauvre garçon sellier, qui saitjgrossièrement lire^ qui ue sait point écrire du tout; qui ne sait même pas l'orthographe ; qui ne se sert enfin du peu d'aptitude qu'il a à lire, que pour se nouiiii des rabâchages politiques dont on sur-
charge ces faibles intelligences si peu faites pour les comprendre et pour les digérer?
Est-ce la nature qui lui a donné cet instinct do Cannibale, dans*lequel il va puiser cette soif du sang royal, que l'extermination de toute une race, si on l'en croit, pourrait à peine assouvir?
Qui a donné à cet homme , qui n'a pas eu assez de talent pour s'élever au-dessus de la condition d'un ouvrier à- la journée, la folle confiance de croire à son jugement, de le prendre pour règle irréfragable de sa conduite, de lui faire porter des arrêts de mort contre les Princes ?
Qui lui a dit qu'il était un homme d'État; qu'il avait, en sa qualité d'homme seulement, toutes les lumières, toute la sagesse, tout le talent nécessaires pour prononcer sur les matières politiques, et pour décider du son des Empires, comme, en d'autres momens, il décidait du plus vil ouvrage et de la confection d'une selle pour les chevaux?
INe sonl-ce pas ceux-là même qui en appellent sans cesse à la sagesse et à la raison du peuple , de la raison et de la sagesse des chefs que la loi, d'accord avec son intérêt, lui donnent?
Voilà les vrais instigateurs de Louvel.
La nature l'avait fait homme.
La sociélc l'avait reçu tel.
Ils l'ont fait monstre.
Louvel a coîjimis un crand crime. Ses ins-' tigateurs en oui commis deux : le sien d'abord, par leurs inspirations; et celui, ensuite, qui a consiste à faire un furieux d'un être qui , sans eux, n'eût pas r(ii]nu les forfaits, et de convertir en scélérat uîihommequi eût pu, sans? les rêveries dont sa misérable tête a été renversée, rester toujours un honnête homme, hélas? comme il le dit lui-même, un heureux époux, im bon père de famille et un citoyen utile.
Dans ces circonstances ,
Le conseiller d'Etat, procureur-général du Roi, requiert qu'il plaise à la Cour:
A l'égard de Joseph Guillet, maréchal dé Campj Jaques Renard, écrivain public à Versailles ; Jean-Baptiste Vincent; René- Jacques Jiiglet, tailleur à Moulins, près Mortagne ; Pierre Hamclot , propriétaire à Tours , et Charles Mollis, tisseur h Epéhy;
Attendu qu'il n'y a pas charges suffisantes contre eux :
Dire qu'il n'y a pas lieu à suivre contre euX; ordonner que Charles Mol us sera mis sur lei
( 4o7 ) champ en liberté, s'il n'est détenu pour antre £ause.
A l'égard de René Pinat , cabaretier à Pacy- §ur-Eure :
Attendu qu'il n'y a pas charges suffisaulcs contre lui, dire qu'il n'y a pas lieu à suivre élevant la Cour des Pairs; mais attendu que ledit Pinat est inculpé dans l'instrucùon de violences exercées contre un agent de la force publique , délit prévu par l'article aSo du Code pénal, renvoyer ledit Pinnt devant le juge d'instruction d'Evrcirx.
A l'égard de Marin , boucher à Nantes, et de Bourdin , tailleur à Rouen ; .
Attendu qu'il n'y a contre eux charges suffisantes, dire qu'il ji'y a pas lieu à suivre devant la Chambre des Pairs; niais attendu que lesdits Marin et Bourdin sont inculpés dans l'instruction de s'èlre rendus coupables d'ofl'enses envers les inembr(i<s do- la famille royale , délit ^révu par l'art, iode la loi du l'y janvicriSiQ, renvoyer ledit Maiiu en état de mandat d'amener dcvj^nt le juge d'Evrcux, arrondissement dsaxs lequel le dc'iit a été commis, et Bourdin en élai de mandat d'amener devant le juge de Rouen.
A l'égard de François Thomas, i'ourricr de
la légion des Vosges, et d'Alexis Duval , sonsofficier de la i»'^ compagnie sédentaire à Châlons-snr Marne :
Attendu qu'il n'y a pas charges sufiisanies, dire qu'il n'y a pas lieu à suivre devant la Cour des P;iirs : et néanmoins, attendu la conduite répréhensible qu'ils ont tenue,, comme militaires , les mettre à la dispositioYi du ministre de la guerre.
A l'égnrd d'Andropbile Mauvais, ex-lieulcnant:
Attendu qu'il n'y a lieu à suivre contre ledit Androphile Mauvais devant la Cour des Pairs j mais attendu que ledit Mauvais est inculpé dans l'instruction , d'avoir connu au moins un complot contre la sûreté intérieure de l'Etat, qu'il n'aurait pas et n'a pas encore révélé, crime prévu par l'article io5 du Code pénal, le renvoyer en état de mandai de dépôt devant le procureur du Roi de Paris.
Enfin, à l'égard de Louis -Pierre Louvel , garron sellier :
Attendu qu'il y a contre lui charges suffisantes d'avoir commis un attentat contre la personne d'un membre delà famille royale, crime prévu par l'art. 87 du Code pénal :
Donner acte au procureur -général du Roi
( 4^9 ) de la présentation qu'il fait à la Chambre de l'acte d'accusation contre ledit Louvel :
Ordonner : i°que ledit Louis-Pierre Louvel sera pris au corps et conduit dans telle maison de justice qu'il plaira à la Cour d'établir près d'elle, sur les registres de laquelle maison ledit accusé sera écroué par l'un des huissiers de la Cour;
2** Que les débats s'ouvriront au jour qu'il lui plaira fixer;
3° Que l'acte d'accusation et le présent réquisitoire seront annexés à l'arrêta intervenir.
Fait au Parquet de la Cour des Pairs, le douze mai mil huit cent vingt.
Signé Bellart.
kr-
HV
Louvel, Louis pierre
Réquisitoire définitif de M, le Procureur-général pr^s la Cour des Pairs dans 1* affaire Louvel