‹ Résignée (volume 2)Chapitre 14 sur 32 · I 26 UNE SOIRÉE · texte numérisé non relu

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promenade, de monument en monument : quand nous sommes tristes, il nous semble qu'un ciel éclatant de lumière soit une ironie à nos peines. Enfin, soit ennui, soit distraction, au tomber de la nuit il avait donné ordre à son cocher de le conduire à l'hôtel de Chanuzac. Le salon était encore désert ; les domestiques allumaient les candélabres.... Un peu confus de cet oubli des convenances , il se promena dans le jardin pendant qu'on informait M. de Chanuzac de son arrivée.

Maintenant il était debout à la place où il avait contemplé Résignée avec une admiration émue; il tenait encore ce gant petit et taché de sang, il le porta à ses lèvres et le couvrit de baisers. Il demeura quelque temps comme suspendu dans un ravissement recueilli ; il erra dans les allées, revint au berceau, s'assit dans le fauteuil où elle s'était assise; puis, s'apercevant que le salon se peuplait, s'animait, il cacha dans son sein le gant qu'il venait de conquérir, et rentra sous le vestibule.

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On annonça lord Donald ; en le voyant entrer, Résignée rougit et détourna la tète. Salvador était à quelques pas d'elle avec Jernier et le jeune Firmin d'Estanceley ; celui-ci , prenant le duc par la main , le présenta à sa sœur encore rouge de l'émotion que lui donnait la présence de Donald, Le duc s'attribua le trouble de la jeune fille, et parut frappé de sa beauté originale et douce.

— Le souvenir de notre père vient de se réveiller en elle à votre nom , monsieur le duc, dit Firmin ; vous concevez et vous excusez son agitation.

— Elle honore mademoiselle d'Estanceley, monsieur, — dit le duc après un salut plein de courtoisie.

Elle baissa la tète , pensant qu'elle ne méritait pas les éloges qui lui étaient adressés ; elle s'en voulut de n'avoir pas songé à son père dans ce moment-là. Les consciences pures sont ingénieuses à se créer des tourmens.

Depuis quelques instans , lord Donald se

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trouvait isolé dans le salon ; il cherchait de l'œil M. de Chanuzac, qui venait d'être appelé dans une autre pièce. La forme caractéristique de ses traits , son front soucieux , la dignité et la circonspection de ses manières , tout annonçait en lui un Anglais de distinction ; ses regards s'allèrent poser sur Résignée. — C'est mademoiselle d'Estanceley, — pensa-t-il; et un frisson le saisit quand il voit Salvador s'en approcher.

Ils s'abordèrent avec plus de cérémonie que d'habitude. Le duc s'avouait en lui-même coupable de quelques railleries peu convenables; et Donald nourrissait une si haute idée de la dignité de l'homme, il souffrait si cruellement des atteintes portées à cette dignité, que, dès qu'il la sentait lésée, il s'enveloppait de manières froides et se réfugiait dans la vie négative. Mais son imagination brûlante se vengeait de la gène qu'il s'imposait ; il se retrouvait avec toute sa vivacité auprès des femmes qu'il aimait, qu'il trompait, sans jamais lasser l'in-

quiète mobilité de ses affections. Salvador, plus patient, arrangeait ses plaisirs comme une partie d'échecs; et cependant le calcul n'excluait pas chez lui l'ivresse et l'emportement de la passion. Son sang allumé par les feux du Brésil bouillonnait : mais rien ne s'en trahissait audehors que lorsqu'il y consentait. Il tendit la main à Donald comme.pour l'encourager à plus d'expansion, et les deux amis échangèrent quelques politesses moins contraintes.

Jernier les étudiait : Salvador le charmait par la souplesse de son élocution exempte d'accent étranger, et surtout par ses approbations. Salvador possédait Fart de chercher, de saisir, de flatter le faible de chaque homme , ce que Sterne appelle son dada. Celui du docteur consistait à donner des conseils, à embrouiller les fils d'une affaire afin d'avoir à les démêler, à s'établir dans une maison, à s'insinuer dans les confiances, à y élire domicile, à y régner : ce commérage l'occupait; il y dépensait sa vie. Ainsi, toute docilité à ses avis était bien venue.

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La famille d'Estanceley lui appartenait en quelque sorte; chacune de ses paroles y était une décision presque sans appel; il avait su conserver les riches domaines de cette famille pendant la révolution , et la reconnaissance avait commencé un ascendant que son habileté rendait absolu.

— Qu'êtes-vous donc, devenu aujourd'hui, Donald? lui dit le duc.

— Je me suis ennuyé.

— Bah! s'écria Jernier, on ne s'ennuie que parce qu'on le veut bien , et que c'est une maladie à la mode qui semble annoncer l'homme supérieur. Mais , voyez - vous , on en guérit dès qu'on a l'intention d'en guérir. Laissezmoi entreprendre cette cure, car je répare les désordres de la pensée , comme un horloger remet en harmonie le jeu intérieur d'une pendule.

Donald ne répondit que par une légère inclinaison de tête; Jernier en fut piqué; mais, trop adroit pour trahir son dépit, il adressa à Salva-

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dor une observation qui en fut bien accueillie, ce qui le consola.

Les deux nobles étrangers devinrent bientôt les objets de ces politesses délicates à l'aide desquelles la société française fait si bien les honneurs de chez elle. A vrai dire, les parens des familles qui venaient de s'allier par cette double union, s'adressaient des complimens qui ne semblaient pas toujours l'expression de la vérité : mais ces mensonges étaient si élé^ans qu'on ne s'attachait qu'à la forme. Ces complimens ressemblent aux robes de bal ; l'éclat et la fraîcheur en font tout le prix: le lendemain , ce ne sont que des chiffons.

Les danses se formèrent; et ce fut bientôt un mélange animé de têtes brunes ou blondes, frêles ou prononcées, tendres ou vives, mélancoliques ou gaies; les robes, les fleurs, les visages brillaient, riaient, s'élançaient, et tout ce luxe mouvant d'un bal se développa dans son harmonie poétique. Donald s'inclinait déjà vers Résignée, quand il se vit avec déplaisir devancé

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par Salvador. Alors il sollicita !a contredanse suivante et fut agréé.

Nos convenances glaciales sont venues, pour ainsi parler, refroidir la danse et lui ôter cette animation qui en était le charme. On disait : « Le style, c'est l'homme. » On pouvait presque ajouter : << La danse, c'est la femme. » Tout le caractère s'y révélait involontairement. Aujourd'hui elle est si décolorée , si terre-à-terre , elle se met si à Taise qu'elle en devient disgracieuse. Les jolies femmes ont seules le droit de se faire pardonner cette danse en négligé; elles savent parfois la rendre moelleuse, séduisante. Là encore la société a retranché l'âme pour y mettre son matérialisme convenu. Les caractères naïfs et primesautiers , comme dirait Montaigne, se donnent quelquefois le ridicule de danser avec expression, c'est-à-dire de traduire, excités par le rhythme musical, les sensations qu'ils éprouvent, les pensées qui leur naissent. Ainsi la tendre pétulance de madame de Nelvoisy éclatait quelquefois en pas vifs, rapides, croisés; en

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balancemeiîs de corps variés, prompts, animés sans efforts, ravissans; sa danse pétillait comme son joli visage. Les pas de la jeune baronne de Livrange se déployaient, moelleux, nobles, imposans , empreints d'une volupté pudique et grave; on Tadmirait. Résignée glissait timidement sur le parquet, parfois les yeux baissés , inquiète presque du plaisir qu'elle prenait, confuse d'être ainsi regardée, et craignant de manquer d'usage et d'élégance, tandis que chacune de ses attitudes était pleine de grâce, et qu'un cercle de jeunes gens se pressait autour d'elle.

Quand vint le tour de lord Donald de lui offrir la main , elle parut un peu embarrassée. Sans un avis jeté en passant par madame deNelvoisy , elle eût troublé la symétrie des figures ; et pour cacher le petit mouvement de honte qu'elle en eut, elle dansa avec plus de légèreté, d'abandon. Elle se rassura, s'enhardit, et osa lui dire tout bas : — Monsieur, je crois que vous avez un gant.... que j'ai perdu.

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— Il est vrai, reprit Donald 5 mais il me semble que je l'ai gagné en vous offrant des soins que vous n'avez pas daigné accepter comme je l'aurais désiré.

Elle allait répondre : c'était à son tour de danser, elle s'avança vers son vis-à-vis; et quand elle revint à sa place, elle dit d'une voix à peine entendue ;

— Mais ce gant, je ne vous l'ai pas donné, monsieur , et je vous supplie de vouloir bien me le rendre.

— Si vous me l'enviez, si vous m'imposez cette restitution, je vous obéirai. — Elle n'osa plus lui en parler encore , peut-être cette obstination ne lui déplaisait-elle pas. La contredanse finit; il la prit par la main, et, la reconduisant à sa banquette, il dit à la faveur du mouvement général : — Jamais , mademoiselle , jamais je ne m'en séparerai. 11 est là sur mon cœur ; jamais !

Quand Donald se retourna , il vit derrière lui Salvador sombre, et presque menaçant : mais,

dans son agitation , il remarqua peu ce jeu de physionomie ; un instant après le jeune duc lui parla avec plus d'effusion que d'habitude.

Cf Cfnîïemain.

« Jamais, je ne m'en séparerai jamais ! » Ces paroles n'avaient pas été perdues pour elle ; elle en gardait comme l'impression électrique; elle y rêva plus d'une fois. «Je ne m'en séparerai jamais. » C'était presque, déjà un article de foi pour elle.

Le lendemain , Donald se réveilla avec le

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