VOIX
Songe que tu n'es plus la beauté païenne , la beauté sans âme de Lucrèce; la beauté qui fleurissait au printemps et qu'on effeuillait dans un festin entre le Falerne et le vin de Chio , aux sons de la lyre d'Anacréon ou d'Horace. Près de ces convives, penchés sur leurs coussins de pourpre , qu'étais-tu ? Demande à leurs couronnes de roses , brillantes avant l'ivresse et toutes flétries après.
Tu n'es plus la beauté fardée que chantait le froid Dorât; reviens, reviens à la pensée , à l'âme, ton origine; sois forte par ta faiblesse, mais sois forte aussi par la chasteté; descends encore une fois dans la piscine évangéhque qui t'a purifiée ; sois la Psyché symbolique et rajeunie qui complète
ta HYMNE,
l'amour, et répands autour de toi de nouvelles, d'enivrantes, de chastes voluptés.
Parfois, à te voir dépouiller toi-même l'amour de son attrait idéal , je m'en suis allé dédaigneux; car tu étais la beauté, et je songeais à ce qui te rend si désirable, si puissante, au respect de toimême. Ah! c'est l'excès de la passion qui seul fait l'excuse de la passion , et alors elle aime à se
sanctifier.
J'ai deux lyres : une lyre aux cordes électriques qui jettent du feu dans les veines, et une lyre aux célestes accords pleins de tendresse , de sérénité ; ils vibrent dans l'âme , ils l'émeuvent et la calment... Mon âme fut tourmentée comme Saùl, et la harpe qui l'apaise, c'est l'Evangile.
Insensé! j'ignorais l'inconstance et la fragilité des biens de la terre; je leur demandais plus de bonheur qu'ils n'en peuvent accorder; les illusions
de ma jeunesse échouaient l'une après l'autre sur les écueils de la réalité.... mais mon cœur est jeune , il retourne à la foi; je me sens un nouvel homme.
Ceux qui m'ont vu affaibli , brisé par le chagrin , sans force contre le mal de l'existence, rient et se disent : u Que peut-il?» Ils ne savent pas ma puissance; moi-même je ne la savais pas. J'ai médité dans la soUtude; mon âme a trouvé le secret d'ellemême, et c'est vous. Dieu, Beauté , Douleur, qui me faites mon style.
Style bien imparfait encore , car j'ai peu de loisirs pour approfondir ma pensée, j'écris vite!... Style douloureux, car je ne suis point de ces hommes qui ne prennent aucun engagement par leurs idées, et ne se passionnent jamais pour elles ; j'écris avec des tressaillemens à la fois doux et pénibles , avec l'oubh des heures, avec ma santé, avec ma vie. Je les laisse toutes deux sur chacune des pages que vous lisez.
l4 HYMNE.
Si je respire bientôt près de toi l'air pur de la campagne , si je repose sur ton sein ma tête embrasée, si tu assoupis mes peines dans la mélodie de ta voix aimante , si j'y réalise les rêves de mon intelligence sous ton regard inspirateur, si nous communions par l'amour avec Dieu, si tu recueilles cette fougue qui s'évapore, cette ardeur qui s'épuise, cette originalité qui s'ennuie et cherche.... alors, grâce à toi , mes idées mieux développées auront quelque influence peut-être.
' Si je garde dans le sein un reste du poison de la livide épidémie qui a crispé mes nerfs sur ce lit où je froidissais, cadavre vivant, et oii je demandais mon linceul ; si , fatigué de tant de secousses , je me repose bientôt.... dans la tombe! alors prends ces pages qui me sont échappées inachevées, et daigne les lire, mais avec la pensée qu'elles sont
' Qu'il me soit permis de donner ici un témoignage de ma reconnaissance à M. Andral, dont l'habileté et les soins empressés m'ont sauvé d'un danger imminent.
le pâle reflet d'une lumière intérieure, éteinte avant de briller au dehors.
Je cherche les causes du malaise social, et j'ai dû raconter une partie des douleurs que tu endures dans une société toute d'égoïsme et d'ironie , toi toute d'expansion et de croyance. Prends-y garde! l'homme dominateur finirait par changer ta nature; il te reproche les vices qu'il te donne afin de te mieux maîtriser : proteste, et sois la poésie vivifiante, le lien vivant de la société.
Condamne les scandales délirans de la scène , ces romanesques récits où la fiction te jette d'un vice à un autre, et te donne, au lieu de cœur, un peu de fange oii la corruption fermente. Non, ton amour ne parle pas ce langage ; il affiche rarement ces impudeurs; s'il s'oublie, il a des combats, des repentirs ; il s'exalte , il s'égare , mais il ne se pétrifie presque jamais. Eh! n'est -il pas des contrastes consolateurs ?
l6 HYMNE.
N'est-il pas de jeunes filles, de jeunes femmes d'où la vertu émane, comme s'exhale un parfum délicieux des fleurs au matin? N'ont-elles pas des dévouemens tendres , assidus ? Ne sont-elles pas les emblèmes de ce beau idéal , que l'artiste contemple, chancelant dans une extase qui lui fait pressentir l'inconnu? Il s'y ranime , il passe de longues journées avec sa vision , ivre d'elle , ivre de ses idées, puis il les laisse tomber dans un siècle
distrait.
Beauté , consolation de notre exil terrestre , attrait sans cesse renouvelé, puissance consacrée à jamais , tu règnes sur tout l'homme , âme et sens; il te doit les plus doux instans de la vie, et ces enivremens de la pensée, qui s'identifie à toi , monte, monte sur l'aile de l'imagination , et te rêve idéale , immortelle dans les cieux.
lPllFâ(C