JE TS Y SUIS^FOIR PIRSOÎNTVE. 9.()'J
delà des limites voulues par le cérémonial, et, stiiis en parler, il prouvait son amour avec une éloquence dangereuse pour Résignée.
Pour varier la conversation, et dans un but éloigné, vague, plein d'un nouvel attrait pour lui, il se mit à retracer les mœurs domestiques de l'Angleterre ; et après ce tableau un peu flatté, peut-être, il lui demanda son opinion.
— Je ne puis en avoir une, milord , disait-elle avec un commencement d'inquiétude.... Mais je ne conçois rien à ce retard; j'attends M. Jernier, qui doit venir avec mon frère prendre le thé ici, et vous voyez, je préparais tout en bonne ménagère. — Elle montrait la théière, et une boîte à thé en laque de Chine.
— Pardonnez-moi si je prends la liberté de vous dire que vous éludez la question. Préparer le thé, cela est bien, sans doute : mais j'avais l'honneur de vous demander si les mœurs anglaises , telles que je viens de les dépeindre , vous plairaient.
2q8 je n'y suis pou^ personne.
— Milord , balbutia-t-elle , je n'en saurais juger sur un exposé aussi rapide.... J'avouerai cependant que les dames Anglaises me semblent alors avoir une bonne tradition des devoirs domestiques , de la modestie que le christianisme recommande aux femmes.... — Elle hésitait en parlant, elle rougissait; enfin elle ajouta avec émotion : — Mais sont- elles entourées de déceptions comme les jeunes femmes en France ?... Oh ! comment savoir si un regard qui vous cherche n'est pas un piège qu'il faudrait fuir! .. Je sais bien, par raisonnement, que je dois me défier du monde , et , par nature , j'ai besoin de me confier.... Ah ! dites-moi si j'ai tort ?...
— Eh ! qui pourrait vous tromper , vous , vous !...
Ces paroles soulagèrent un peu Résignée, qui commençait à sentir tout le danger de la sorte de familiarité qui s'établissait naturellement entre eux. Ces mots, vous , vous ^ expirèrent sur les lèvres de Donald, qui, de la main
JE n'y SlIS POUR PERSONNE. 2g{)
droite , serrait convulsivement son bras gauche , et , pour donner le change au remords soudain qui vint l'assaillir, s'enfonçait les ongles dans la chair. Certes , le cri involontaire de Résignée méritait une réponse plus animée : mais en dire davantage , c'était s'engager ; c'était compromettre son indépendance; c'était accepter des chaînes.... Il le redoutait.... et il l'aimait trop pour chercher à la séduire ! Son exclamation fut toutefois jetée avec assez de chaleur pour entretenir une illusion ; et elle l'aimait déjà tant, qu'elle s'en contenta.
Mais elle a bientôt honte de cet élan de sensibilité inquiète, tourmentée à plaisir par une habileté séductrice ; elle s'étonne de ce qu'elle vient de dire , elle s'effraie d'être seule avec lui ; elle regarde à la pendule.... Alors il se lève.... Puis , quand ils sont debout l'un devant l'autre, ils viennent à éprouver tous les deux le regret de se séparer ; et ce regret, qui se trahit par leur pose, leur physionomie; ce regret, qui
3oO TE n'y suis pour PERSONNE.
ne s'annonce que par quelques gestes lents, ce regret, si visible fut seul leur adieu.
Il sort enfin. — A l'Opéra, — a-t-il dit en se jetant dans sa voiture ! La calèche avait franchi les quais et atteignait déjà le Carrousel, quand il pensa que ne pas se présenter chez madame de Nelvoisy, qui l'attendait, serait une impolitesse odieuse , une méprisante ironie , une insulte , une infamie. Il tire le cordon ; les chevaux s'arrêtent. — A l'hôtel de Chanuzac, — dit- il au chasseur qui ouvre la portière.
Il arrive; il monte pesamment les degrés; ennuyé , triste. A l'antichambre , une des femmes de madame de Nelvoisy hésite à l'introduire, et lui dit que madame est indisposée. En ce moment, une sonnette retentit; elle entr'ouvre la porte.
— Qui est-ce ? — dit une voix gémissante et faible qu'il reconnaît.
— Milord Donald , madame.
— Priez sa seigneurie d'entrer.
JE n'y suis pour personne. 3oi
— Je croyais que l'indisposition de madame ne lui permettait pas de recevoir.
— Oui, saps doute.... Aussi, maintenant.... Je n'y suis pour personne....
— Eh bien !.... Donald, dit-elle dès qu'elle fut seule avec lui , et en tombant comme anéantie sur son fauteuil , eh bien ! étes-vous aimé ?
Eéflmons.
Je me suis proposé de dire la vérité comme je la sens , d'entourer ma pensée des voiles de la décence , mais de mettre à nu les cœurs, de ne rien farder, de ne rien taire de ce qui peut avancer la question. Eh! n'est-il pas désolant de voir l'indifférence et l'ironie envahir tout et
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conspuer le beau, le grand, la vertu! Si, dans mon chagrin , j'accuse avec âpreté notre rapetissement et cette tendance à tout réduire aux besoins matériels, c'est que je suis convaincu profondément que la force de la société est dans le système de l'animisme et des croyances morales. « Ame abjecte , s'écriait Montaigne , si elle ne se sent soulevée par quelque chose de céleste. »
La société n'est plus travaillée par une fièvre de vices; elle n'en affiche plus l'impudeur; mais elle est tombée dans un état déplorable , dans une funeste léthargie : la tolérance a perdu son sens philosophique pour en prendre un honteux; et quand on s'est à demi caché, tout est dit.
La seule fièvre qui constate encore un peu de vigueur sociale , c'est la fièvre de l'ambition ; au moins il y a vie là , mais une vie dissolvante et désorganisatrice. Comme il est peu de passions généreuses et désintéressées ! Le combien cela rappone-t-il ? est au bout de toutes les
3o4 RÉFLEXIONS.
protestations de dévouement; le luxe amollit le courage comme il énerve le corps , et le besoin de sensations irritantes est dans toutes les imaginations , ou plutôt dans tous les cerveaux. L'homme, selon nos raisonneurs, n'est qu'une espèce de singe perfectionné par la civilisation ; il s'accouple pour se reproduire; il s'associe pour accroître ses jouissances. Et les voilà calculant leurs religions par francs et centimes, créant une nouvelle société par prospectus , sans daigner y admettre Dieu, lien universel des sociétés.
L'homme qui tient encore à des scrupules, à des préjugés de vertu, à ce qui lui reste d'une conscience usée par le matérialisme de nos intérêts, entre en composition avec ceux qui manipulent notre fange sociale en chair et en os, s'enveloppe dans une philosophique indifférence, croise les bras, et regarde.
L'homme qui n'est ni vicieux ni vertueux par système, qui n'a aucun principe arrêté, mais quelque ressouvenir du spiritualisme instinctif
REFLEXIONS. 3o5
de sa jeunesse , s'enferme dans son égoïsme , d'où il ne sort que par boutades irréfléchies, et sujettes à repentir dès que ses plaisirs ou ses intérêts en sont menacés. C'était le fond du caractère de Donald, caractère dominant de notre époque.
Quand on joint à ce caractère peu d'imagination, des idées communes, un cœur froid et vulgaire, on peut être heureux brutalement, bestialement, sans échapper toutefois à l'inexorable ennui dont parle Bossuet; on piétine dans je ne sais quel petit bonheur, bien étroit, bien mesquin, plein de somnolence; c'est le cas du plus grand nombre. Mais donnez ce caractère à une âme ardente , mobile , enveloppée de fibres vives à l'impression , ôtez-lui les espérances spirituelles de la foi, et vous aurez un être essentiellement malheureux.
Malgré les déceptions des plaisirs où l'âme n'est point admise, on s'y opiniâtre, et l'intrépidité du rnoi est souvent telle, que ces égoïstes élégans ne se dérangent pas d'une femme qui
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est devant eux, et qu'ils écrasent», en passant, pour aller à des folies ou à des ambitions.
Surpris du bonheur qu'exhalait la fraîche chasteté d'un amour idéal , Donald en avait joui tacitement comme d'une étrangeté; puis, dans l'antichambre de madame de Nelvoisy, il s'était dépouillé de ses velléités de repentir. Une fois admis, il avait par amour-propre continué son rôle d'amant; enfin la douleur, la beauté, l'amour et les combats de cette jeune femme, lui donnèrent ce vertige enflammé qui oublie tout et n'a plus que des sensations.
PouDair îrr ce qui ^st pur.
RÉSIGNÉE reparaissait dans le monde avec plus de bonheur qu'elle n'en avait jamais eu : elle aimait , elle se croyait aimée. Son cœur ne s'était parfumé d'une vague et rêveuse religion que pour en faire une demeure plus digne de l'homme qu'elle chérissait, ou plutôt cette religion s'alimentait du besoin d'aimer, et Dieu
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ne tenait plus toujours la première place dans sa pensée.
L'hiver fut brillant en fêtes, en concerts, en bals; l'assiduité de mademoiselle d'Estanceley dans le monde fut un événement pour le faubourg Saint-Germain , dont elle était alors une des plus riches héritières. Les quêteurs de dot et de beauté se mirent en frais ; les douairières déployèrent toute leur diplomatie, séduisante et réservée , en faveur de leurs protégés. On épiait les mouvemens de son cœur; on cherchait à deviner qui elle distinguait. Donald, occupé de madame de Nelvoisy, ne donnait à Résignée aucune occasion de trahir un sentiment qu'il cherchait à étouffer en elle comme en lui. Salvador pénétrait tous ces mystères, se gardait bien de se mettre au nombre des prétendans si froidement accueillis; les temps n'étaient pas venus pour lui. Enfin les douairières, toutes déroutées, prononcèrent contre la pauvre Résignée un verdict de froideur.
Elle froide! L'infortunée, quand elle rentrait
POUVOIR DE CF. QUI EST PUR. ZoC)
après chaque soirée où elle n'avait obtenu de Donald que des politesses cérémonieuses, elle se disait avec de douloureux serremens de cœur : — Mais il ne m'aime donc plus? — Elle restait en de longues immobilités, et presque insensible aux gronderies de son oncle. Elle froide ! demandez à son chevet, aux larmes qu'elle y verse, aux insomnies qui l'y tourmentent. Elle froide! Est-ce parce qu'elle ne prend pas tes masques de sensiblerie, société hypocrite ? est-ce parce qu'elle semble se résigner à son mal, et se contente d'en souffrir silencieusement? Etre, qu'est-ce à tes yeux? rien ! et paraître? tout !
Et elle retournait, accompagnée de son frère, dans ces salons où la ramenait toujours un espoir toujours déçu ; en vain la fraîcheur de sa toilette et l'éclat si doux de sa beauté charmaient-ils toute une assemblée, Donald, par une délicatesse qui n'était pas encore éteinte en lui, s'éloignait d'elle.
Elle pâlissait, s'affaiblissait, et le docteur lui dit un jour assez brusquement que les fa-
3lO POUVOIR DE CE QUf EST PUR.
tigues du monde ne lui valaient rien. Quinze jours se passèrent sans qu'elle y reparût. Dès la première soirée , Donald sentit avec effroi qu'il Taimait , et que son amour n'était pas une de ces émotions fugitives que les femmes lui inspiraient d'ordinaire; c'était une de ces passions bien rares de nos jours , qui absorbent et consument une vie. Après cet examen rapide de lui-même, il eut peur de se laisser envahir ainsi par une *idée ; il essaya de la secouer comme une importunité; il fut même plus gai que de coutume ; gaîté factice , qui , par momens, retombait pesante. Il eut presque honte de cette faiblesse. Mais impossible ! Ne plus voir Résignée être l'ornement , le diamant d'un cercle ; ne plus deviner son amour à ses poses, à quelques regards qu'il surprenait, lui devenait de jour en jour un tourment dont il n'osait plus sonder la profondeur. Le monde lui semblait vide , et il s'y laissait aller à des mélancolies mornes, au risque d'en être grondé par madame de Nelvoisy.
POUVOIR DE CE QUI EST PUR. 3ll
Un soir, chez le baron de Livrange, il abandonna une discussion politique engagée au milieu du salon , et s'approcha de la jeune baronne. — Mademoiselle d'Estanceley est donc malade? lui dit-il en tâchant de donner à sa question le ton d'un intérêt de simple politesse.
— Malade , oh ! non; mais indisposée , légèrement indisposée.
— Et serons-nous long-temps privés de sa présence ?
— Je ne le pense pas , milord.
— Son absence assombrit tout le salon.
— En effet, vous êtes pensif....
— Que dites- vous donc là? s'écria madame de Nelvoisy.
— Milord, dit M. de Nelvoisy, assis derrière madame de Livrange, milord s'informait de mademoiselle d'Estanceley ; et c'est bien la dixième fois, sur mon honneur, que j'entends adresser la même question : c'est prestigieux! Dans tous les coins du salon , vous entendez les mêmes paroles. On dirait des échos
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qui se répondent; n'est-ce pas? Il faut l'avouer aussi , mademoiselle d'Estanceley est d'un aérien délicieux....
Lord Donald ne put écouter plus long-temps ces phrases vides dont le retentissement agissait sur ses nerfs ; il se leva brusquement , tandis que le prétentieux personnage se penchait à l'oreille de sa femme, et lui disait : — En vérité, je crois que milord a été fasciné par les beaux yeux de mademoiselle d'Estanceley. — Il ne s'aperçut point de la pâleur de Constance.
Le lendemain, lord Donald envoya savoir des nouvelles de Résignée , et remettre sa carte à l'hôtel d'Estanceley. Le soir, il assistait à la première représentation d'un opéra italien. Il était avec Salvador, le baron et la baronne de Livrange dans la loige de madame de Nelvoisy. Il y avait foule aux Bouffes , étincelans de fleurs , de frais rubans, de plumes, de diamans, et de têtes ravissantes. Mademoiselle d'Estanceley arriva , accompagnée de son frère, de la vieille marquise de *** , véritable ïalleyrand femelle
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dans la diplomatie des mariages, et d'un jeune Russe de distinction. Toutes les lorgnettes furent un instant tournées vers cette loge : mais l'admiration dans une assemblée aristocratique a je ne sais quoi de cérémonieux et de froid. Les dames du noble faubourg , si essentiellement monarchiques, sont républicaines dès qu'il s'agit de beauté; elles en ont brisé le sceptre, et ne reconnaissent point de reine entre elles.
Une soudaine jalousie saisit Donald à l'aspect du jeune étranger assis à côté d'elle. Le très saillement , qu'il ne put réprimer, n'échappa point à madame de Nelvoisy, déjà capable de souffrir avec réserve. M. de Nelvoisy entra étourdiment dans la loge en s'écriant : — C'est prodigieux comme mademoiselle d'Estanceley est belle ; on dirait un astre dont le lever éclipse les étoiles. La simplicité de sa toilette est d'un raffinement incroyable.... Trouvez- vous pas ?
— Oh ! je l'embrasserais de bien bon cœur, cette chère et charmante Résignée! dit naturellement madame de Livrange.
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— Vous n'êtes pas la seule, madame, à former ce désir, — dit en ricanant M. deNelvoisy, qui encadrait son fade visage dans les contours étudiés de sa cravate.
Sa femme ne parlait pas ; mais ses doigts froissaient les feuillets du libretto.
— Ce jeune/boyard moscovite, dit Salvador, n'est-il pas parent de l'ambassadeur de Russie?... Est-ce encore un prétendant ? Celui-là serait dangereux; il a des millions de roubles et des milliers de serfs.
— Mademoiselle d'Estanceley , dit vivement Donald, est bien assez riche pour dédaigner une dot, et je ne pense pas qu'elle cède en se mariant à de misérables considérations d'argent.
— Vous en parlez bien à votre aise , milord , reprit M, de Nelvoisy , vous qui ne savez comment dépense*' vos revenus ; l'argent est l'âme des plaisirs et des joies de ce monde ; bien fou qui en cherche d'autres Ah! voici la délicieuse personne qui se tourne de notre côté et salue.
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Pendant l'opér.i, Donald, presque insoucieux de la musique, qui excitait les exclamations affectées et le dilettantisme ridiculement exagéré de M. de Nelvoisy, n'eut guère d'attention que pour la loge de Résignée; il y suivait tous ses mouvemens et ceux du jeune Russe. Après le spectacle, il donnait le bras à madame de Nelvoisy, qu'il reconduisait à sa voiture. Mademoiselle d'Estanceley descendait l'escalier qui mène au péristyle; Donald, mu par le désir de la revoir, de froisser en passant sa robe, de lui dire un mot , d'obtenir un regard , entraînait sa compagne tremblante, presque défaillante de douleur, et cherchait à se faire jour jusqu'à Résignée.
— Milord , dit madame de Nelvoisy, vous allez trop vite pour moi. — Il s'arrêta, et lui demanda pardon en s'efforçant de cacher le motif de sa précipitation. Il marcha ensuite aussi lentement qu'elle voulut, car il craignit d'éveiller ses soupçons, de la blesser : le mal était fait.
Le lendemain, après le déjeuner, on intro-
3l6 POUVOIR DE CE QUI EST PUR.
duisit Baptiéret chez lord Donald. Il se présentait gauchement, mais sans trop de timidité. Donald le fit asseoir, lui parla d'un son de voix affectueux , encourageant ; le remercia de sa lettre, et lui adressa quelques mots en anglais. Puis il lui demanda ce qui l'amenait à Paris. Il répondit qu'il venait de la part de l'homme d'affaires , porter des papiers importans à monsieur le comte.
— Eh ! vous avez vu mademoiselle d'Estanceley ce matin , n'est-ce pas ?
— Oui , milord ; et je l'ai trouvée un peu malade.
— Malade !
— Oh ! c'est triste , que je devrais dire.... Mais, vous-même, milord, vous....
— Je suis bien , fort bien.... Que vous a-t-elle dit?
— Elle m'a demandé des nouvelles de tous les gens qu'elle connaît à Estanceley.
— Après ?
— Elle m'a demandé si sa jolie petite c;^èvre
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blanche n'était pas incommodée par le froid ; et je lui ai dit que non.
— Après ?
— Elle m'a demandé si je commençais à traduire le Ficaire de JVakefîeld; et j'ai répondu que oui.
— Après ?
— Elle m'a dit qu'à mon départ , demain matin , elle me remettrait un paquet de chemises, de coiffes, et de jupes pour la petite Jeanne, une orpheline dont elle a soin,
— Après ?
— Après !... c'est tout; son oncle a sonné.... Ah ! j'oubliais,... Je lui disais que j'irais vous voir, et elle m'a répondu que je ferais bien.
— Vous me trouverez bien curieux de vous interroger ainsi, Baptiéret, dit-il , fâché d'avoir cédé à son ardente curiosité.
— Point du tout, milord ; il est si naturel de s'informer des personnes auxquelles on porte intérêt.
Oh 1 lui aussi , il l'aime , pensa-t-il.
— Venez voir mes livres, dit lord Donald,
3l8 POUVOIR DE CE QUI EST PUR.
comme pour lui ôter cette impression. — Ils entrent dans une petite bibliothèque. Baptiéret lève les mains d'admiration, et reste en contemplation devant les rayons. Un domestique était occupé à essuyer, les meubles ; son maitre lui parle bas en riant.
— Ah ! s'écrie Baptiéret avec une secrète convoitise : Télémaque , œuvres de J.-J. Rousseau, œuvres de Racine, œuvres de Pierre Corneille , œuvres de Molière , œuvres de Bernardin de Saint-Pierre , Histoire de France, Histoire d'Angleterre, Tompson , Childe-Harold... —^ Puis il s'étonne de voir disparaître les livres à mesure qu'il s'y arrête et les nomme. , . . Le domestique les enlevait des rayons , et les rangeait dans un coffre. ^ - ' "' '"
' -LL Qu'est-ce! s'écria Baptiéret.
— Mon ami , ces livres sont à vous; continuez à choisir.
— Je ne choisissais pas , milord !...
— Me refusez- vous ? me donnez -vous le déplaisir d'un refus ?
POUVOIR DE CE QUI EST PUR. dig
— Ah! VOUS voulez devenir ce qu'elle est pour moi, uu bienfaiteur.... Mais j'ai honte de voir ce coffre rempli. — Le domestique, après l'avoir fermé , en remit la clef à Baptiéret, qui, pétillant de bonheur, porta à ses lèvres la main de lord Donald.
Baptiéret rentra à l'hôtel d'Estanceley, suivi du domestique anglais , qui ^léposa le coffre dans la carriole du jeune villageois. Le soir, Résignée l'interrogea à son tour sur l'emploi de sa journée. 11 raconta sa visite à lord Donald, et les beaux livres si bien reliés qu'il lui avait donnés; elle écoutait avec ravissement tous ces détails ingénuement narrés ; et quand il s'arrêtait dans son récit , elle lui disait : Ensuite? Il fut frappé de cette curiosité qui employait instinctivement presque les mêmes formes ; il étudia son attention, la joie de son regard, ses distractions, ses soupirs k demi étouffés; et, quand elle le congédia , il se dit en sortant : Oh i elle l'aime 1...
Il y avait soirée, deux, jours après, chez madame de Livrange; Donald y alla, inspiré pai