‹ Résignée (volume 2)Chapitre 30 sur 32 · POUVOIR DE CE QUI EST PUB · texte numérisé non relu

POUVOIR DE CE QUI EST PUB

heureux, lui disait-elle : lui donner des livres, c'est lui donner du bonheur.

— Notre protégé y trouvera une instruction salutaire.... Décidément, mademoiselle, j'ai quelque droit de l'appeler notre protégé....

— Il est parti en me chargeant de vous remercier encore...

— Comment trouvez-vous la musique que nous avons entendue l'autre soir aux Bouffes?

— Je ne suis pas assez forte musicienne, milord, pour prononcer un jugement... mais, à dire vrai , l'opéra m'a semblé bien froid.

— Je ne conçois pas l'admiration facile de certaines gens qui se récrient sur tout , qui se prosternent devant tout... Cette musique ne dit rien à l'âme... Le jeune Russe qui vous accompagnait....

— Est un îimi de mon frère.

— Il est fort bien, n'est-ce pas?... — Elle ne répondit point. Sous l'influence d'un sentiment jaloux, il ne s'apercevait pas de l'inconvenance de sa question , et il continua :

poirvoni OF ck qiit est pur. 39.3

— Il a de la grâce, une physionomie distinguée, des manières....

— Un peu guindées, dit -elle cédant à son impatience; il voyage pour se former à l'élégance ; mais l'élégance est un instinct , un don. — Plongé dans une ivresse pour ainsi dire attentive, il baisse un peu la tête, et agite ses lèvres sans produire de sons distincts ; mais à ces mouvemens de lèvres , et au presque insaisissable bruissement qui les accompagne, elle devina, elle saisit cette exclamation : « Charmante! »

Il lève les yeux, et voit dans la glace des traits altérés , des regards fixes , menaçans , attachés sur lui : il reconnaît madame de Nelvoisy, qui en ce moment rejetait sur la cheminée un écran qu'elle venait de briser en le heurtant contre le marbre. Donald salue mademoiselle d'Estanceley et se lève. Salvador, qui causait avec la baronne de Livrange , lui dit : — Madame de Nelvoisy s'oublie ; faites-lui donc remarquer qu'on l'observe.

3a4 POUVOIR DE CE QTJI EST PUR.

— Que voulez-vous dire? répondit la baronne avec inquiétude.

— Vous ne vous apercevez pas?...

— De quoi?

— Madame la baronne, dit gravement Salvador, vous avez pourtant des devoirs à remplir envers elle

^t il s'éloigne.

XYIII.

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Elle rentra dans son appartement, et eut hâte d'être seule afin de se trouver avec ses pensées.

Quand sa femme de chambre fut partie , la porte fermée, et que sa tête se fut appuyée sur ses oreillers, elle se mit à songer à lui, à rêver les yeux ouverts; elle se plut à reconstruire

son bonheur avec tous ses détails, depuis leur première entrevue jusqu'à cette dernière soirée. Enfantillages de la passion, délicieuses misères! Elle redisait les paroles de Donald , interprétait des gestes, traduisait des regards, s'attachait à donner un sens aux moindres actions ; elle se redisait à elle-même : « Charmante ! » Puis, elle recommençait, puis elle souriait, puis elle pleurait d'espoir et d'amour.

— Oh! il m'aime, il m'aime, pensait-elle, et j'ai eu tort de repousser sa main quand elle

a serré la mienne Non, j'ai eu raison! Il

doit me respecter, afin que je lui sois donnée pure, afin que je vienne de Dieu à lui sans qu'une pensée reprochable s'élève en moi!... Eh! que je suis heureuse d'être belle!... Quand je serai sa femme, je Taimerai tant, qu'il m'aimera toujours.

— Etre sa femme , mon Dieu ! C'est trop , oui , c'est trop de bonheur; mon pauvre cœur n'y

suffira pas ; il s'épuisera à force d'aimer Être

sa femme ! Tout ce que je me promets de l'exis-

tence est renfermé dans ces mpts ! Il aime la

campagne, lui aussi Je me le rappelle : à

notre dernière promenade dans le parc d'Estan^ celey, nous marchions le long des plates -bandes, il se tenait presque toujours auprès de moi, c'était le soir.... quel beau soir! Le feuillage tombant et flétri était coloré d'un pourpre éclatant versé à larges rayons par le soleil couchant. Les oiseaux gazouillaient leurs adieux à l'automne, à son dernier beau jour, pour moi surtout.... Il admirait comme moi.... il me peignait les sites de la Suisse, de l'Italie et de l'Ecosse avec une éloquence qui n'appartient qu'à lui; je voyais tout ce qu'il me disait. Ses paroles peignent si bien ! ses paroles sont, pour ainsi dire, des couleurs sonores.

Cette jeune femme, qui d'ordinaire s'exprimait si simplement, parce que dans sa timidité elle enchaînait ses facultés, ce soir-là, travaillée par une douce exaltation, elle trouvait des expressions neuves qui révélaient le développement intellectuel qu'un amour profond et heu-

reux allait opérer en elle. — Quand je serai sa femme, se disait-elle, nous irons en Suisse, en Italie, en Ecosse , en Ecosse surtout; je veux voir le pays où il est né, où est né mon bonheur, où est née ma vie en lui. Il aimera Dieu aussi, car je lui ferai l'existence si bonne , qu'il sentira qu'il existe une Providence éternelle. Aimer, c'est déjà croire! l'amour, c'est la moitié de la foi religieuse , car c'est une foi d'âme à âme !

— Ce n'est point pour ma fortune qu'il me recherche , lui ! Que tous ces prétendans m'ennuient!... Il est riche, dit-on; que m'importe?... Eh bien, tant mieux! Comme nous sèmerons les bienfaits autour de nous! Il se promenait, dans sa jeunesse, sur les montagnes d'Ecosse; il aimera les coteaux d'Estancele^'.... S'il le veut, j'irai en Ecosse. Ai -je d'autres volontés que ses volontés? Ma patrie est le pays où il sera avec moi.

— 11 aime la toilette, et je serai toujours élégamment mais simplement parée; j'étudierai les couleurs qu'il préfère, afin de les porter. Je

ILLUSIONS. SOMMEIL. SaQ

lui chanterai ses romances favorites; ma voix le charme , et j'ai vu plus d'une fois sa poitrine se gonfler et s'émouvoir d'attendrissement à ces ballades écossaises si naïves qu'il m'a données , et que je redirai toute ma vie!.... Oh! quand pourrai-je m' asseoir à ses pieds, appuyer ma tête sur ses genoux , et lui dire : — Mon ami ! — Il sera mon meilleur, mon seul ami , mon protecteur contre ce monde railleur , où je ne marche qu'en tremblant , tant il me semble rempli d'embûches.... Comme je serai forte et fière à son bras! La considération qui l'entoure sera mon seul orgueil.

— Ce soir, il est resté près d'une heure assis à côté de moi; il causait avec vivacité, et je crois que je répondais de même : c'était se déclarer. I/abandon avec lequel je l'écoutais, le feu de sa conversation , qui s'animait sur des riens , ses dépits au sujet de ce jeune Russe, les éloges moqueurs qu'il en faisait, la joie qui s'épanouissait sur son visage presque toujours mélancolique, notre oubli de la société, ont attiré tous les re-

33o ILLUSIONS, SOMMEIL.

gards. Tant mieux!... Mon frère, qui ensuite lui a parlé pendant le reste de la soirée, m'a adressé sur ma nouvelle conquête un compliment qui m'a fait rougir, et que j'ai accepté par mon silence. Ma conquête! Comme je comprends bien ce mot, qui me semblait si ridicule, appliqué à d'autres ! Oui , il est à moi , comme je suis à lui , corps et âme; quand notre amour tacite sera devenu solennel et sacré, je ne distinguerai ni mon âme de son âme, ni ma vie de sa vie! Qui dira moi dira lui ; qui dira lui dira moi !

— ISous aurons notre part de chagrins (qui ne l'a pas?); mais alors il appuiera sa joue contre ma joue, et nous sentirons nos larmes se mêler !

Et elle se remémorait ses paroles , ses vœux , qu'elle réalisait par la pensée. Elle peuplait le jardin des fleurs qu'il aimait; la bibliothèque s'agrandissait , les chefs - d'oeuvre anglais s'y pressaient sur les rayons ; le bateau à rames flottait sur la rivière ; le parc s'embellissait de retraites odoriférantes; et toutes ces touchantes féeries d'une imagination qui aime et répand

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