‹ Résignée (volume 2)Chapitre 31 sur 32 · II.LISIOJXS. SOMMEIL. Ji3l · texte numérisé non relu

II.LISIOJXS. SOMMEIL. Ji3l

sur tout la divination de son amour, et toutes ces rêveuses créations, et toutes ces nuances de sentimens, et toute cette poésie qui s'évapore d'un cœur vierge, parfum le plus digne qui puisse s'exhaler vers Dieu , espérance de bonheur, appel le plus puissant qui soit fait à la miséricorde céleste en faveur de notre future immortalité !....

Elle croise ses mains sur son cœur, qui bat; et ses yeux demi-clos, humides sous les longs cils de ses paupières, voient ce que la pensée invente. Elle se complaît dans cette fatigue, et se dispute au sommeil autant qu'elle peut : le sommeil lui vole du bonheur.

O illusions puissantes et sereines, inondez cette jeune âme, elle est digne de vous! Jouissances pures comme une neige récente et sans tache tombée sur le marbre , joies qui montrez tant l'insuffisance de nos langages humains, larmes d'amour, élans délicieux, ineffables délices d'une tendresse qui s'élance à deux vers cet inconnu qui nous échappe, émotions où le cœur semble .se fondre, doux allanguissement ,

intimités , extension de la vie par la maternité , aurai-je, en continuant ces récits, en notant les impressions de Résignée, aurai-je l'occasion de vous indiquer aux âmes qui vous ont sentis? car vous peindre, c'est impossible!... Malheur à l'écrivain qui ne brise pas de désespoir sa plume quand il cherche à vous retracer; il ne sera jamais que médiocre et vulgaire.

M'apparaîtrez-vous, charmantes visions?

Ou suis-je condamné à des tableaux sombres, attristans ? Le mariage de cette jeune femme sera-t-il une longue résignation?

La vie sera-t-elle une liqueur corrosive pour ce vase si beau ?

Elle entrouvre son œil appesanti , le referme, arrondit un de ses bras autour de sa tête, s'assoupit, sourit encore, à travers le sommeil, à des idées qui s'effacent devant elle ; on dirait qu'elle en conserve les reflets sur son visage extatique.... O Raphaël!.... Son souffle égal, réguHer, vient mourir sur ses lèvres légèrement entrouvertes; elle s'endort, elle est endormie.

HfVfil. Ucttlitfs.

Il était onze heures du matin, et elle dormait encore. La nature avait repris ses droits, et réparait les fatigues de l'insomnie. Insensiblement elle souleva une de ses mains, la promena doucement sur ses paupières, soupira, prononça des paroles confuses, languissaiTtes; le nom de Donald

y fut mêlé ; elle ouvrit enfin les yeux, et vit la baronne de Livrange, triste, assise dans un fauteuil , devant elle.

— Toi, ici, Eudonie!.... s'écria -t- elle; si matin ! Oh! que tu es aimable! Viens-tu passer la journée avec moi?... Onze heures!... Je suis bien paresseuse , n'est-ce pas ? Vois-tu , cette nuit, j'ai eu bien de la peine à m'endormir. Quatre heures sonnaient que je n'avais pas encore fermé l'œil.... Ta soirée était charmante.... Mon Dieu î comme tu es triste !

— Je viens de voir Constance , ma bonne amie.

— Eh bien ?

— Hier au soir, quand tu es partie, lord Donald t'a donné le bras dans l'antichambre...

— Il m'a reconduite jusqu'à ma voitine.

— Il paraissait fort occupé de toi.

— Tu crois !

— Ses attentions étaient .si visibles! Et Constance....

— Je n'ai pas blessé les convenances; il m'a

donné la main; mais mon frère était là, mon

frère avait conversé avec lui toute la soirée

Lord Donald s'est tenu assis assez long-temps auprès de moi.... Je l'écoutais.... que veux-tu , ma chère amie.... ses causeries sont si agréables, si attrayantes ! . . .

— Constance est...

— Il fallait donc me dire tout bas de ne pas écouter ainsi.

— Quand tu es sortie , Constance

— Je me suis trop inclinée vers lui ; oui , je me le rappelle : je ferai plus attention à moi , va!....

— Constance s'est évanouie —

— O mon Dieu! s'écria-t-elle avec une vive inquiétude et la pâleur sur les traits.

— Elle a difficilement recouvré connaissance. Ce matin, je suis allée à l'hôtel de Chanuzac; elle a la fièvre.

— Ta voiture est en bas?

— Oui ? — Résignée porta la main au cordon (le ia sonnette. T.a baronne l'arrêta.

— Je veux m'habiller, et aller avec toi chez Constance ; pourquoi me retiens-tu la main , Eudonie ? Pourquoi cette tristesse , qui ne t'est pas naturelle ?

— Ne va pas visiter Constance ce matin.

— Que dis-tu là?

— Ta présence lui ferait mal.

— Comment! moi, qu'elle aime comme une sœur!... Je ne comprends pas.

— Il est des malheurs que tu ne dois pas comprendre , ma bonne Résignée ; mais si tu sens dans ton cœur de l'estime pour lord Donald, tâche de la vaincre : cet homme ne la mérite pas.

— M. Jernier me dit toujours à peu près cela; il se raille de lui : je ne le crois plus, j'évite de lui en parler. Que vous a donc fait lord Donald, pour vous liguer tous contre lui?

— Il n'existe point de ligue contre lui, ma pauvre Résignée. Lord Donald possède des qualités séduisantes, dangereuses; il charme, mais il flétrit; il enchante, mais il tue. Constance

— Mais elle est mariée! s'écria-t-elle avec une naïveté sublime.

— Je te le répète , Résignée ; il est des maiheurs que tu ne dois pas comprendre ! Ne m'interroge pas : je suis ton amie, crois-moi ; si lord Donald t'inspire quelque intérêt, hâte-toi de le combattre, de l'éteindre; car cette affection, dont il est si peu digne, serait le poison lent de ta vie.

Ces paroles, dites gravement, posément, pénétrèrent au cœur de Résignée; elle resta décolorée , le front mouillé d'une sueur froide , l'œil fixe. La baronne de Livrange aimait beaucoup son mari, elle en était aimée; elle regardait une infidélité comme une atteinte profonde , irréparable, portée au bonheur domestique; elle avait questionné avec larmes madame de Nelvoisy, et sans avoir sondé jusque dans sa faute , elle en. soupçonnait assez pour frémir. Ainsi l'avis de Salvador arrivait à un prompt accomplissement.

La jeune baronne trouvait, dans un intérieur paisible et dans ses devoirs de mère , où épan-

cher la sensibilité dont elle était douée. Elle n'avait plus même besoin de Dieu : le Dieu toujours menaçant qu'on lui avait prêché au Sacré- Cœur, gênait trop ses affections. Pouvait-elle croire long-temps à une religion qui damnait l'être qu'elle aimait le plus au monde et qu'elle retrouvait en son fils? D'ailleurs, les raisonnemens, les railleries, les lectures, les habitudes, avaient consommé l'anéantissement graduel de sa foi. Mais, heureuse, elle ne comprenait pas le langage des affections souffrantes et comprimées. A voir Résignée assez calme en apparence , elle crut que l'impression produite par lord Donald n'était que fort légère , et elle se félicitait intérieurement de s'y être prise à temps pour la combattre. Quand on est heureux, on désire presque toujours en finir vite avec les idées pénibles, et l'on se hâte de supposer aux autres une partie du calme que l'on a.

— Ainsi, nous serons bien sage, ma chérie? disait la baronne d'un ton caressant ; n'est-ce pas ? Ainsi , nous oublierons ce vilain homme

RÉVEIL. RÉALITÉS. SSg

qui se fait un jeu de perdre et de compromettre les femmes ?

— Lui, compromettre !... Eh mais, c'est impossible ! — s'écria-t-elle en sanglotant.

Ce cri d'amour replongea la baronne dans ses perplexités. — Tu ne crois donc pas à ce que je te dis, Résignée? Eh bien ! si je te donnais une preuve irrécusable de sa déloyauté! si ime de ses lettres t'apportait la conviction de sa perfidie î s'il courtisait Constance en même temps que toi !

— Alors je le mépriserais , et il cesserait d'être dangereux pour moi.

— Je retournerai tantôt auprès de notre pauvre malade , et tu auras la preuve dont je te parle. Allons! du courage, ma bonne amie. — Elle la bajisa au front, et sortit.

Résignée se retint de pleurer, car sa femme de chambre venait d'entrer. Eh ! pouvait-elle se défendre de ce vague espoir qui suit les infortunés jusqu'aux dernières limites d'une évidence qui les tue.

34o RÉVEIL, RÉALITÉS.

Le vieux comte souffrait de la goutte, et il gronda Résignée de descendre si tard. — Hum! Comme tu es paresseuse ! disait-il. Toutes les fois que tu vas en soirée, c'est moi qui en pâtis : je n'avais auprès de moi que mon valet de chambre ; il lit tout sur le ton d'une psalmodie endormante : je l'ai envoyé à tous les diables. M, Firmin est trop grand seigneur pour songer à moi,.,. Vois, mes journaux sont encore enveloppés de leurs bandes !,,, Hum! C'est toujours moi qui paie tes plaisirs.

— Eh bien ! je n'irai ni dans le monde, ni au spectacle , mon cher oncle ; je ne sortirai que quand vous voudrez ; et je vais vous lire la gazette.

— Oui ; assieds-toi , mignonne , assieds-toi. Voilà qui est parler. Voyons ! les nouvelles de la cour.

Elle lut ; elle accomplit tous ses devoirs avec son exactitude accoutumée; seulement elle se retirait par momens à l'embrasure d'une fenêtre, portait la main à son cœur, et tenait long'

temps ses regards attachés au ciel. Le soir même, la baronne vint.... Elles se renfermèrent dans la chambre de Résignée.... Elle prit la lettre, la lut trois fois avec une palpitation effrayante à voir, et qui fit lever plusieurs fois la baronne prête à sonner.

— Ne sonne pas! lui cria-t-elle.... Maintenant je le méprise comme le dernier des hommes.... Tout est fini.... Ne m'en parle plus.... Maintenant je ne croirai plus à aucun homme.

Son désespoir devint morue. Eudonie n'essaya pas de le combattre : il est des chagrins qui ne veulent ni ne peuvent être consolés. Rendrezvous jamais au fruit ce duvet frais et brillant que le froissement de vos doigts lui a enlevé ?... Elle se montrait bonne et douce envers tout le monde. Au temple , elle se recueillait plus aux paroles du ministre de l'Evangile ; si son âme malade s'enflammait, la prière y faisait alors descendre cette rosée céleste qui rafraîchit et féconde la vertu.

On a peint souvent de nos jours la douleur

avec toutes ses divagations. On a torturé la langue , les incohérences , les redites , les alliances surnaturelles de mots , les accoupleinens bizarres d'expressions , les naïvetés les plus niaises, le choc le plus désordonné des phrases, paroxismes forcenés , on n'a rien épargné ; on s'est posé dramatiquement pour pleurer. Mais cela n'est ni vrai, ni touchant; la douleur ne se démène pas avec cette exagération. Oh! qu'elle est plus pénétrante , cette douleur qui se plie à la vie extérieure, s'en acquitte comme d'une nécessité ! Qu'elle est pénible cette douleur qui sourit quand l'âme est profondément découragée, qui même se fait gaie à l'occasion , qui écoute et qui répond comme d'habitude. On la devine à ses inflexions parfois traîpantes , puis brisées, interrompues; la respiration est gênée, et l'œil distrait conserve une fixité touchante. Oh! que cette douleur- là m'émeut et m'attire quand je la rencontre dans le monde, quand je la sens auprès de moi , quand je la découvre à je ne sais quel funeste rapport, à

je ne sais quel frissonnement inaperçu tles heureux ! Comme je la respecte ! Je l'aime comme une sœur.

Les hommes peuvent étaler impunément leur tristesse; ils la feignent, ils la jouent : elle a ses poses étudiées , ses touffes de cheveux jetées en désordre, ses rêveuses hypocrisies, ses pièges.... Imiter à froid la douleur, c'est une sacrilège et ridicule profanation : la douleur est sainte.

Mais si une femme a des chagrins de cœur, il faut qu'elle s'en cache comme d'une faute; on interprète sa tristesse : il faut qu'elle ait une autorisation en forme donnée par la maladie et la mort de ceux qui lui sont légitimement chers. Toute autre douleur qu'elle laisserait entrevoir, et qui n'aurait pas été enregistrée à la douane de nos convenances , serait épiée et traduite en médisances , en calomnies ; il y a plus , elle serait un encouragement pour nos aventuriers de séductions, qui, ayant peu de temps à perdre , peu de quarts d'heure à donner, calculent les chances. Oh! l'admirable invention

que la société telle que vous l'avez faite? Et vous ne sentez pas que vous l'avez dépouillée de tout son charme, et que vous êtes les premiers punis de votre égoïsme mal entendu?... Otez le masque à ces douleurs factices, qui mentent pour égarer ; mais respectez les douleurs vraies, formées au sein de ce désenchantement où des réalités les traînent : elles se cachent de leur mieux ; elles tiennent peu de place , et ne s'agitent guère. Epargnez-les, un rien les froisse, un mot lancé avec malice , et même au hasard , vient parfois frapper dans le vif de leurs plaies mal fermées, et les rouvrir saignantes; elles se plaignent peu, elles attendent peu de compassion des hommes; elles aiment mieux se taire que d'être incomprises : elles ont leur pudeur aussi.

Cette tristesse concentrée, inquiète, et comme honteuse, était celle de Résignée. Aussi, pour la peindre , faut-il être simple et naturel comme elle; point de frais d'éloquence, point de paroles groupées avec art, point de luxe : la vérité nue,

■réveil, réalités. 345

dut-elle ennuyer ceux qui aiment l'éclat du style à la mode. Mais qu'il est difficile même de l'indiquer! tout se passe au-dedans d'elle-même. Que de sentimens refoulés ! que de larmes qui ne se montrent pas, et qui coulent intérieurement sur le cœur! que d'étouffemens dissimulés ! parfois quelle pénible gaîté !.... Et , dites-moi, est-il des pleurs plus tristes que ces sourires?

JBépavt mm 'Mien,

Lord Donald ne fut pas reçu chez madame de Nelvoisy pendant les deux ou trois jours que dura sa fièvre. Dès qu'il put être admis, il fut accueilli par elle avec un dédain cérémonieux contre lequel il ne réclama point , car il se sentait coupable. Toutefois sa politesse, pleine

de douleur et de respect, semblait demander grâce; et la jeune femme, qui savait tout le malheur de ce caractère maladif, paraissait quelquefois attendrie et prête à pardonner ; mais un sentiment de légitime fierté la retenait toujours.

Il comprit , après plusieurs tentatives infructueuses, que les portes de l'hôtel d'Estancelev se muraient devant lui ; et Résiijnée ne paraissait plus nulle part ! Il allait tous les soirs dans les salons où il avait l'espoir de la rencontrer, et quand l'heure d'espérer sa présence était passée, il tombait dans une lourde atonie de facultés; puis, dès qu'il s'apercevait de cet engourdissement moral, il s'échappait, et rentrait chez lui désespéré.

— Cette jeune fille, se disait-il, est-elle donc maîtresse de toutes mes pensées? Suis-je envahi, dominé? Son absence me torture; je suis atteint d'une sorte d'idée fixe. J'entends par instans le froissement de sa robe sur le parquet; sa ravissante figure sourit tendrement devant moi.... Oh !

les délicieuses causeries que j'ai goûtées près d'elle ! Jamais, dans les voluptés effrénées dont ma jeunesse s'est enivrée, jamais je n'ai savouré de jouissance aussi pleine, aussi complète, aussi doucement incisive, aussi vraie, et que je voulusse plus ardemment recommencer. Rien de tel dans ma vie !.... Mais me dois-je condamner à l'honnête et soporifique bonheur du mariage? Je suis jeune et riche; mes immenses revenus ne me font pas désirer un accroissement de fortune. Un ménage avec ses mesquineries, ses

enfans criards et sa fidélité obligée! Car

enfin, si j'épousais cet ange, je serais un monstre de tourmenter sa vie; elle m'aime, et cet amour me relève à mes propres yeux. Sa vertu sereine et modeste prend empire sur moi ; elle m'a gâté tout l'enivrement de ma liaison avec madame de Nelvoisy.... J'ai été assez sot pour en avoir honte comme d'une sorte de crime, et enfin je me suis vu obligé de m'en ôter le remords.

— En vérité, je suis devenu le jouet de mej»

scrupules, de mes fantiisques imaginations.... Ce que je vois de clair en tout ceci, c'est que je suis stupidement malheureux.... Ni vice, ni vertu; je n'ose rien de décisif, parce que je ne crois à rien. Et le moyen de croire à quelque chose I.... Ne suis-je pas dans une atmosphère d'indifférence absolue ? elle est pire que l'incrédulité qui se passionne.

— Le désir d'être utile à la cause des peuples m'exalte, me jette en avant; mais, excepté une poignée d'hommes hardis, je ne vois qu'une majorité de peureux et d'irrésolus. Peu de courages vont jusqu'à l'abnégation individuelle....

— Etre aimé de Résignée est un bonheur dont je ne sais que faire, et dont la perte me jetterait en un affreux néant.... Mais peut-être ne m'aimet-elle plus, me méprise-t-elle!... c'est là ce que je saurai bientôt. En dussé-je être puni, je veux aller au fond de la vérité qui m'est cachée.

Cette résolution prise, il se présenta le lendemain soir chez la baronne de Livrange. Sa démarche solennelle avait un caractère sombre :

35o DjépART SANS ADIEU.

la jeune femme frémissait à le regarder s'asseoir gravement, résolument, et jeter ses gants dans son chapeau , avec une vivacité convulsive.

— Madame, lui dit-il après quelques hésitations , vous n'avez peut-être pas été sans vous apercevoir de mes attentions pour mademoiselle d'Estanceley. Vous êtes son amie, et c'est ce titre précieux qui m'encourage à vous adresser une question ; j'espère qu'elle ne vous paraîtra pas indiscrète. Ayez la bonté de me dire si vous savez pourquoi l'hôtel d'Estanceley m'est fermé depuis quelques jours?

— Milord , vous mettez ma franchise à une épreuve pénible.

— Comment ai-je mérité cette injure?

— Ne m'interrogez pas , je vous en prie.

— Dût la mort être pour moi au bout de votre réponse , madame , il faut que je sache tout , il le faut.

— Milord, je ne le puis, en vérité, dit-elle effrayée de la pâleur soudaine qui couvrit le visage de Donald.

— Madame, lorsqu'on tue un homme on dit au moins pourquoi.

— Eh bienl... vous devez le savoir.

— Le savoir! moi'....

— Rappelez-vous un passé, récent encore....

— N'hésitez pas.... continuez....

— Oui !... feindre d'aimer mademoiselle d'Estanceley et... pauvre Constance !... Comprenezvous maintenant, milord?

— Enfin !... enfin !...

— Mademoiselle d'Estanceley sait tout ce qu'elle peut savoir à cet égard.... et, puisque vous me forcez à le dire, milord, elle ne vous estime plus....

— Elle ne m'estime plus !...

Il semblait brisé par ces mots , et retomba plié, la tête sur la poitrine, l'œil presque sorti de l'orbite : — Elle ne m'estime plus !... répétait-il ; et pourtant, madame, malgré mes fautes, il y a là, dans cette poitrine, un cœur honnête, ou du moins aimant ce qui est honnête...: O mon Dieu , madame la baronne ! ayez pitié de moi !...

je suis bien malheureux; j'ai des repentirs et de l'amour.... Oh! tant d'amour qu'il peut tout expier.... Qui sait si, en me pardonnant, elle ne me sauve pas de moi-même!... Une femme doit comprendre!...

Ces cris désordonnés étaient si vrais, si poignans, que la baronne en fut bouleversée.... Elle semblait craindre cette conversation si animée , et ne pouvait que balbutier : — Calmezvous , milord , calmez-vous.

— O madame ! dites-lui mon repentir, mon désespoir , mes larmes ; dites-lui ce que vous voyez ; dites-lui qu'elle me tue , qu'elle me fera prendre en haine tout attachement vrai ; diteslui que je veux me déclarer à sa famille. Oui, elle triomphe de mes folles opinions : dites-lui que je ne veux qu'un moment, un moment à ses pieds, pour la convaincre de la sincérité douloureuse de mon affection : jamais l'aveu de ce que j'éprouve ne m'est échappé , je l'ai respectée , je la respecte encore , au point que j'ai craint d'altérer la pureté de son âme par la

véhémence de ma passion Elle éclate aujourd'hui avec une frénésie qui vous épouvante , n'est-ce pas?... Oh! ne vous en allez pas.... ayez pitié de moi — restez — Malheureux que je suis !... Un homme qui pleure, n'est-ce pas que c'est bien ridicule, madame?...

Cette explosion inattendue de sentimens incohérens, de sanglots, d'exclamations passionnées , effrayait la jeune baronne ; mais jamais femme n'a entendu l'expression vive d'un véritable amour sans en être émue.

— Calmez-vous, milord, disait-elle; si j'avais

su j'aurais ménagé votre caractère Vous

êtes bien à plaindre.

— Oh oui ! et plus que vous ne l'imaginez. Je ne puis me reposer sur aucun principe.... Quels sont ceux qu'on a laissés debout dans la société?.... Et je tourbillonne dans la vie, au hasard , comme les damnés dans l'enfer de Dante....

La baronne frissonna, car le souvenir de ses croyances détruites lui traversa l'esprit; invo-

lontairement , elle s'intéressait à Donald ; elle sentait quelque chose de vrai palpiter en lui : elle commençait à promettre un peu d'intervention , et Donald trouvait une sorte d'apaisement à l'écouter ; mais un bruit de pas résonna à l'antichambre , et l'on annonça le duc d'Alvida. Salvador, avec son habituelle pénétration , analysa l'émotion de madame de Livrange, et le trouble de Donald.

— Ah! je suis charmé de vous rencontrer, mon cher lord ; je suis passé à votre hôtel, votre valet de chambre m'a dit être fort en peine de vous; il ne vous a pas vu de la journée, et il vous est arrivé un message fort pressé de l'ambassade d'Angleterre; je crains que vous ne vous soyez trop compromis par vos relations politiques avec ce jeune Dirvole, carbonaro par trop exalté , qui donne la main à toutes les conspirations offertes ; allez voir ce qu'il en est : je serai chez vous dans quelques heures.

Un sombre nuage sembla encore passer sur la physionomie de lord Donald ; un triste près-

sentiment l'avertissait d'un nouveau malheur; avec cette voix qui se fait entendre à l'imagination inquiète : — Quoi qu'il arrive, madame la baronne, s'écria-t-il, veuillez vous souvenir, je vous en conjure, de ce que je viens de vous dire. — Il sortit.

Salvador n'avait jamais tenu à la jeune baronne que le langage d'une amitié pour ainsi dire haute et protectrice ; il la connaissait tendrement attachée à son mari ; d'ailleurs il n'entrait dans ses projets de n'être que son ami.

— Ah ! monsieur le duc, vous me voyez bien étonnée, dit-elle; lord Donald m'a parlé avec une émotion si pathétique!...

— Que vous avez été émue , madame , n'est-ce pas ? — Ces mots prononcés avec ironie ein-ent l'effet qu'il attendait. — Et ne savez-vous donc pas, ajouta-t-il, que lord Donald est le plus habile comédien de toute la Grande-Bretagne, et qu'il est pétri d'affectation des pieds à la tète.

— Je serais volontiers garant de ce que vient de vous dire monsieur le duc, s'écria le docteur

en entrant. Lord Donald ne veut que jouer un rôle dans le monde , madame ; et en cela , il est d'accord avec les hypocrisies modernes , si habiles ; tout est à peu près mis en doute ; les extravagans sans usage ou sans tolérance, qui coudoient toutes les façons d'être , se rendent seuls odieux , car ils gênent l'économie des plaisirs et du repos. Je n'ai pas d'opinion, moi; je les admets toutes pourvu qu'elles ne dérangent pas mes habitudes et mon bien-être : mais je suis sans pitié pour la folie à prétention , qui vous heurte et blesse à chaque pas dans la société. Voilà.

— Madame la baronne est tout-à-fait de notre opinion , dit Salvador avec ce ton poli , mais péremptoire, dont il connaissait la puissance; madame la baronne a trop de sens et de tact pour n'avoir pas deviné lord Donald.

Elle répondit par un signe de tête et un sourire affirmatifs.

— Mon pauvre ami mêle si bien ses promesses et ses intentions qu'il ne se souvient jamais d'aucune.

DÉPART SANS ADIEQ. 357

— Parbleu ! je n'aurais jamais souffert qu'il épousât mademoiselle d'Estanceley; j'ai toujours agi dans l'intérêt de cette famille, et je n'ai pas conservé une aussi brillante fortune pour la voir tomber aux mains d'un fou comme lord Donald. J'étais jeune lorsque M. le duc d'Estanceley émigra ; mais il avait confiance en moi : on sait ce qui en est advenu. Je dois donc veiller sur sa fille, que je regarde comme mienne.... et je n'ai jamais demandé à cette maison qu'un peu d'affection en échange de tous mes services.

En parlant , le docteur semblait chercher dans les regards de Salvador une approbation qui lui était accordée parfois, et dont il s'enorgueillissait. Salvador semblait un pilote d'amourspropres et d'opinions ; il les dirigeait à son gré, et toujours dans le sens de son intérêt, sa boussole invariable mais cachée.

Le baron de Livrange entra, et annonça les bruits fâcheux qui circulaient sur lord Donald : il s'était compromis en se jetant avec trop d'ardeur dans les espérances d'une de ces conspira-

tions ourdies contre le gouvernement de la camarilla. Impatient d'un danger qui eût de la grandeur et de l'utilité , et rencontrant flans le jeune Dirvole un courage frère du sien , il avait accepté le rôle dangereux de chef d'insurrection. Des papiers avaient été saisis par la police, et Donald pouvait être arrêté d'un instant à l'autre. M. de Livrange, pâle, se plaignait amèrement de ces hommes qui vont toujours trop vite, et ne font pas plus de cas de la vie des autres que de la leur. La baronne s'alarmait, et blâmait Donald; la crainte qu'elle avait pour son mari effaçait tout autre intérêt, et le docteur murmurait entre ses dents: — Egoïsme, pur égoïsme!.... Bah!

Salvador s'écria que son devoir l'appelait auprès de son ami, et pria la baronne d'excuser son brusque départ, pendant que M. de Livrange faisait des gestes d'admiration au docteur. Il est des hommes qui prodiguent volontiers leur approbation pour se dispenser d'agir.

Les Anglais aiment à se montrer fermes eu

DÉPART SANS ADIEU. SSq

face des chagrins inattendus, et lord Donald possédait au plus haut point la dignité de la douleur en face des hommes. S'il révéla une partie de ses souffrances, c'est que sa physionomie était diaphane, et que tous ses sentimens passaient et repassaient derrière cette transparence animée ; mais alors une attitude fière repoussait toute compassion. Il écrivait quand Salvador entra. — Eh bien ! mon cher duc, lui dit-il avec un geste presque comique , je viens de subir la harangue et l'éloquence tory de mon ambassadeur; j'y ai répondu par des paroles les plus flegmatiques et les plus wigh que j'ai pu trouver. Je suis prévenu d'avoir pris part à un complot contre le gouvernement français; la police va, dit-on , cerner mon hôtel; mais je viens de commander des chevaux de poste, mon passe-port est en règle, et dans quelques minutes je galoperai sur la route de Bruxelles; je passerai de là en Allemagne et en Suisse. Je suis fâché de me séparer si brusquement de vous et de nos amis : mais dites leur que mon cœur sera toujours avec eux.

36o DÉPART SANS ADIEU.

La lampe éclairait à plein le visage blême de Donald ; Salvador se tenait à l'écart et dans l'ombre, car, quelque habitué qu'il fiit à gouverner sa physionomie et à ne lui laisser dire que ce qu'il voulait, il craignait de trahir la joie féroce qui bouillonnait en son sein. L'homme qu'il nommait secrètement son rival entrait dans l'impuissance de lui nuire, et il espérait l'y enfoncer, l'y étouffer. Ces horribles voluptés haineuses n'étonnent pas ceux qui ont long-temps regardé dans le cœur humain.

— S'il vous est une consolation à cette séparation si soudaine, mon cher Donald, c'est le regret qu'elle fera naître chez nos patriotes et nos dames. Mais vous êtes semi-cosmopolite, et nous nous rencontrerons en Suisse ou en Italie, cet été, car le froid climat de Paris ne me convient guère, à moi, fils du soleil brésilien.

— Oh! moi, je regretterai Paris, mon cher Salvador!.... — Et un morne abattement vint, pour ainsi dire, plomber son visage. La pluie, poussée en tourbillons , roulait le long des vo-

lets, qu'elle ébranlait; on n'entendait dans la rue que les sifflemens renflés par intervalles d'un vent qui s'élevait impétueux , l'écoulement des eaux dans les ruisseaux et les roulemens assourdis de quelques voitures atardées. — Quel temps! ajouta-t-il.

— Excellent pour mettre en défaut la meute des limiers de la police.

— Eh! croyez-vous qu'ils oseraient m'arréter? dit Donald en relevant fièrement la tête. On est bien aise de se débarrasser d'un homme de mon nom et de mon courage; mais on ne veut ni l'inscrire dans le martyrologe de la liberté, ni même le citer à un tribunal où son dévouement pourrait être contagieux. Je me retire, parce que le procès serait presque ridicule de prosaïsme ; mais s'il y avait danger réel , chances de soulèvement et exemple à donner, je resterais!... Le bien-être m'amollit, m'effémine; le malheur est un vrai tonique moral, il m'anime et me rend fort.

— Dites qu'il travaille vos nerfs.

— Ah! comme vous ravalez le courage! Vous en faites un jeu de l'organisme , une sorte de thermomètre animé qui subit toutes les influences de l'air et qui monte ou baisse avec lui.

— Vous parlez en véritable spiritualiste.

— Sais-je ce que je suis?

— Ravissante franchise!.... Allons, Donald, vous vous consolerez aisément de cette misfortune avec les blanches et tendres ladies qui vont respirer, au printemps, l'air des montagnes, et boire le lait des vaches dans le beau jardin de la Suisse , ce qui sera extrêmement comfortable et doux.

— Sais-je ce que je veux?

— Eh bien ! j'ai sur vous cet avantage, Donald, de savoir ce que je suis et ce que je veux.

— Je vous en félicite... moi, je ne serai jamais heureux.

— Cette opinion tient à votre situation d'esprit....

— Elle est, répondit- il d'un ton piqué, ce qu'elle doit être , ferme et calme.

DIÎPAUT SANS ADIEU. 363

— Alors , c'est à moi de vous féliciter.

— J'espère que cette affaire sera bientôt oubliée, et je compte négocier, de Suisse, mon retour en France.... Oh! j'ai grand besoin de l'espérer!....

— Qu'est devenu Dirvole?

— Il me mande qu'il part pour l'Espagne , où il va se réunir aux proscrits; noble cœur, qui court où l'entraîne une ardente conviction , sans autre guide que la flamme de son cœur.

— C'est un écrit anonyme qui a dénoncé notre complot à la police; vous en préviendrez nos amis politiques. — Il sonna.

— James, dit-il au domestique, vous porterez demain matin ces deux lettres à leurs adresses , et vous ne partirez que demain soir; je vous attendrai à Bruxelles. — Il se promena dans l'appartement avec une dignité roide , qui semblait comme un défi aux chagrins. — Je vous remercie, mon cher duc, disait-il en marchant, d'être venu visiter la solitude de mon départ; du moins une main amie aura serré la mienne.... ô mon Dieu !... — Il tressaillit.

364 DJÉPART SANS ADIEU.

On entendit le bruit d'une chaise de poste, qui s'arrêta devant la porte de l'hôtel. James parut, tenant un flambeau; ils descendirent. Les domestiques étaient sous le vestibule; Donald leur adressa des adieux qui leur arrachèrent des larmes. Salvador le serra dans ses bras.... Il sentit sur sa joue la joue de Donald toute mouillée de larmes....

La chaise de poste partit.

Salvador, debout et enveloppé dans son manteau , la regardait s'éloigner. A voir son attitude fixe, on eût pensé qu'il était recueilli et comme enseveli dans sa douleur; mais, en s'approchant de lui et en l'examinant , on eût frémi de voir un rire atroce et muet agiter ses lèvres.

iHorak mfîrtcttU.

Les deux lettres furent remises par le domestique de lord Donald : la première à madame de Nelvoisy , la seconde à la baronne de Livrange. Il exprimait à Constance son regret de quitter Paris, et il lui demandait pardon pour le passé, et un peu d'amitié pour l'avenir.

Voici ce qu'il mandait à madame de Livrange, dans une lettre pleine de désordre :

«Vous comprendrez, madame, tout ce que « mon brusque départ a de douloureux.... Je « n'ai pas le droit d'écrire à mademoiselle d'Es- « tanceley ; sa famille paraît si prévenue contre « moi , que cette démarche abîmerait mes espèce rances au lieu de les relever, et je les veux

«garder; elles me sont bien chères! Oh!

« croyez-le, faites-le croire à mademoiselle d'Es- « tanceley, je vous en conjure à genoux !... J'écris « cette lettre quelques instans avant mon départ, « et je vous prie d'excuser le peu de liaison de « mes idées.

« Mon grand malheur est de me savoir cou- «pable, ma grande confusion, de ne pou- « voir me justifier aux yeux de mademoiselle « d'Estanceley ni aux vôtres.... et pourtant je « suis digne de pitié, de pardon, peut-être!...

« Mademoiselle d'Estanceley est jeune , elle « peut attendre.... et je puis reconquérir son « estime!... Ne mettez pas l'irrévocable entre le «bonheur et moi....

« Je ne sais d'où part la trahison qui me

« frappe ; mais, à coup sûr, c'en est une.... Il me (c sera bientôt permis de revenir en France ; j'en «ai l'espoir.... Madame, ma destinée est en vos « mains ; vous pouvez la mettre en pièces ou la « jeter au feu , en même temps que ma lettre.... « Oh! vous ne le ferez pas.... Croyez qu'il y a « assez de noblesse d'âme en moi pour ap préce cier l'important service que vous me ren- <f drez , et surtout pour m'efforcer d'en être « digne un jour.

« Donald. »

Dès le matin , avant que cette lettre pût être remise, Salvador, inquiet, se trouvait chez le docteur. Assis près d'un bon feu , il lui racontait les détails du départ nocturne de lord Donald, jetant avec art sur son récit une légère teinte de tristesse. — Il est réellement dommage, mon cher docteur, qu'il soit atteint de cette hypocondrie qui le rend si importun à ses meilleurs amis. Madame de Staël disait , avec cette justesse et cette finesse d'aperçus em-

preintes sur presque toutes ses paroles, qu'il est des hommes qui marchent sur des fleurs et s'étonnent de les flétrir ; eh bien ! lord Donald marche sur le repos et le bonheur des autres en s'étonnant de les froisser.

— Vous avez raison, mon cher duc; manie, hypocondrie, voilà! développement de la rate et du foie , sécrétions bilieuses , système nerveux irritable , digestions paresseuses , voilà tout le caractère de notre jeune homme.

— Votre peinture du caractère de Donald est originale, dit Salvador en riant; elle scandaliserait fort un poète ou un spiritualiste , c'est tout un.

— Peu m'importe ! Quand j'entends parler de morale, je songe à la physiologie, où elle est renfermée; si j'en avais le temps, je composerais un traité de la guérison des passions par la médecine.

— Ainsi, vous guéririez l'intempérance par la diète, vous opposeriez aux passions les ordonnances du formulaire pharmaceutique; ainsi,

VOUS traiteriez une fièvre d'amour par des émissions sanguines et le quina !

— Selon les cas et les sujets. Et^ pourquoi pas, s'il vous plaît? On pourrait étudier les intermittences , apposer de la glace à l'occiput et à l'épigastre avant la déclaration , appliquer des moxas et les sinapismes dans les circonstances extraordinaires et avoisinant la folie.

Salvador riait aux éclats , et le docteur riait lui-même ; mais il persistait à soutenir que son système était tout aussi discutable qu'un autre , et qu'il ne tenait qu'à lui de se voir traité d'homme de génie en lui donnant de la publicité.

— Vous êtes sans doute d'avis, avec Hippocrate , qu'il faut attaquer la cause du mal et la prévenir.

— - Sans doute. « Opposez-vous aux principes du mal » , a dit aussi Lucrèce.

— Ainsi , reprit-il plus gravement, votre fille chérie par une sorte d'adoption , mademoiselle d'Estanceley, mérite toute votre attention. Vous

avez observé que notre pauvre Donald la préoccupait un peu.

— Oh ! ^'impression a été des plus vagues et des plus fugitives.... Bah!...

— Toujours est-il que vous l'avez combattue, et que votre intention est d'écarter de votre bien aimée pupille les dangers de cet intérêt pour un homme incapable de la rendre heureuse.

— Vos prémisses sont posées à merveille.

— Voici la conclusion. Lord Donald a écrit à madame de Livrange ; sans doute veut-il se rappeler au souvenir de mademoiselle d'Estanceley. C'est à vous de voir s'il est opportun et sage que cette confidence arrive à son adresse.

— Parbleu , non ! dit Jernier en sonnant avec force; et j'y mettrai bon ordre; madame la baronne voudra ce que je voudrai à cet égard, et si lettre il y a , la lettre sera jetée au feu ; voilà 1... — Germain , attelez le cabriolet.

— Mon cher docteur, votre grand moyen d'influence siu' la baronne est la sûreté de son

mari , qui pourrait être compromise par lord Donald , si....

— Oui; homme à éloigner : je sais, je sais; fou dédaigneux , qui rejette tous les conseils qu'on lui donne.

— ■'^ous comprenez aussi que je ne dois pafs paraître avoir contribué à votre démarche , qui émane de votre seul attachement pour la famille d'Estanceley, à laquelle vous avez déjà rendu tant de services !

— Très bien : certes , mon zèle n'a pas besoin d'être réchauffé.... Pardonnez-moi, mon cher duc, si je prends si tôt congé de vous.

— Au revoir, mon cher docteur. Présentez mes hommages à la famille d'Estanceley, je vous en prie ; et point de façons entre nous !....

Le docteur , dans un secret entretien avec madame de Livrange, lui démontra que Donald serait un malheur vivant attaché à la pauvre Résignée, si elle se mariait avec lui; qu'il fallait la guérir du commencement d'affection qu'elle éprouvait pour ce vaniteux personnage,

Zjl MORàLE MÉDICALE.

qui n'écoutait aucun conseil, et dont les inconséquences politiques pourraient perdre M, de

Lifrange Ces considérations furent toutes

puissantes ; le secret fut promis , et la lettre de Donald jetée au feu.

(En attcnîraut If ^l)i.

Il y a pour les êtres souffrans et doués d'une haute sensibilité , une sorte de consolation fière et muette à se réfugier en eux-ménies contre les hostiles froissemens du monde , et à mettre Dieu seul dans la confidence de leurs peines. Dès l'origine de ces attaques partielles que font

'6']l\ EN ATTENDANT LE THÉ.

les intérêts envahisseurs , leur âme blessée s'étonne, s'agite; puis, incapable d'une longue lutte pour de telles mesquineries, elle aime à se bercer dans ce délaissertlent d'elle-même , qui est doux comme le repos et le calme de la conscience. Elle abandonne ainsi une à une toutes les choses de la terre , se retournant à chaque perte pour la regretter un moment, et s'enfonçant de plus en plus dans la solitude et dans l'abandon volontaire de ce que les autres tiennent à si haut prix. Les intérêts rivaux , trouvant si bon marché de ces cœurs -poètes, les chassent de leur place au soleil pour agrandir la leur; et ils ont, en agissant ainsi, des prétextes spécieux tout prêts, car on est bien fort contre un être qui ne daigne pas se défendre.

La poésie ne consiste pas seulement à formuler des images , à les couvrir des fleurs de l'expression harmonique et pittoresque, à les rhythmer, à les prosodier , à les balancer mollement par le retour régulier des rimes sonores ; la poésie a une plus haute mission que

'en a^ttendant le thé. 375

celle de chatouiller l'oreille; elle doit embaumer et fortifier l'âme. Irrévélée, elle existe en bien des âmes silencieuses; elle n'a souvent d'autre langage que des soupirs et des élans pieux , et celle-là est, de toutes les poésies, la plus agréable à Dieu peut-être.

C'était celle dont se consolait Résignée. Elle n'osait plus se fier à ses propres inspirations , depuis qu'elle avait vu celle qui l'attirait vers Donald si indignement trompée, et pourtant elle y tenait encore, elle ainiail toujours. Et que pouvait-elle de plus contre les ennuis de ce monde extérieur, sous la dépendance duquel elle entrait chaque jour d'un pas; car si la loi civile a réglé l'émancipation des biens et de la personne, elle est bien insuffisante à l'égard de la femme, si esclave de l'opinion, et qui, au dire de madame de Staël , doit s'y soumettre quand un homme peut et doit la braver. Lorsque vient à manquer la loi chrétienne, qui compensait ce désavantage par ses solennelles garanties, que reste-t-il à la femme? la coquetterie, l'adresse,

la ruse, la perfidie au besoin.... Il en est quelques unes qui dédaignent ces moyens de défense. Alors celles-là souffrent, se délaissent elles-mêmes , se perdent, ou se réfugient en Dieu.

Honteuse de sa première déception , confirmée dans son effroi à l'aspect du monde , elle reconnaissait pour elle la nécessité d'un patronage dont l'expérience devînt son expérience ; elle se laissait aller à celle du docteur et de la baronne de Livrange, qu'elle voyait heureuse; et nous marchons toujours au bonheur, qui est la loi de tous les êtres.

Depuis quelque temps on vivait plus en famille à l'hôtel d'Estanceley : toutes les semaines , régulièrement , les intimes seuls s'y réunissaient ; on y prenait le thé , on faisait de la musique , on causait. Salvador et le docteur y dominaient ; les acteurs les plus assidus de ces soirées étaient M. et madame de Nelvoisy, le baron et la baronne de Livrange, M. de Chanuzac, Firmin, le banquier Ganeville et sa femme, qui n'avaient nul autre accès dans le faubourg Saint-Germain ,

et n'étaient guère admis par les d'Estanceley que grâce au sans cérémonie de ces réunions hebdomadaires. On en bannissait autant que possible la politique, qui, subtile et pétulante, trouvait encore le moyen de s'y glisser. M. de Chanuzac , le très soumis apologiste du ministérialisme, se roidissait contre toute innovation, et terminait sans cesse par ces mots : « Et telle est l'opinion du ministère», comme Caton par son éternel et delenda est Carthago. Ganeville et le baron argumentaient contre lui, pendant que Firmin fronçait le sourcil et jetait ça et là quelques monosyllabes. Le docteur riait sceptiquement de toutes ces opinions furibondes; mais Salvador, seul, avait le privilège de trancher les questions par quelques paroles originales lancées à propos.

Pendant ces discussions , les dames s'établissaient sur un canapé et causaient modes , théâtre , musique ; Salvador, glissant sur son triomphe accoutumé, venait s'asseoir vis-à-vis d'elles, et se montrait aussi léger qu'il avait été profond ;

3j8 EN ATTENDANT LE THÉ.

il traitait les choses sérieuses comme des bagatelles, et les bagatelles comme des choses sérieuses. En dépit des plus touchantes douleurs possibles il amusait. Madame de Nelvoisy y avait déjà laissé la sienne. Résignée assistait là comme à un spectacle étranger, qui par instans l'intéressait. Notre frêle organisation ne tiendrait pas long-temps à un chagrin continuel et concentré; les peines les plus constantes du monde ont toutes leurs momens de repos et d'oubli.

Un soir, on s'établissait commodément autour du feu; Salvador n'arrivait pas, et l'heure du thé approchait.

— Monsieur le duc d'Alvida nous fait défaut, disait madame de Nelvoisy.

— C'est singulier, disait le vieux comte, tirant ses deux montres et les comparant avec la pendule ; il est pourtant neuf heures et demie, la moyenne porportionnelle gardée.

— Mesdames , mesdames , dit le docteur avec solennité, au risque d'être indiscret, je vais vous conter une anecdote qui lé disculpe, et qui,

sans doute, est cause de son retard. — Tout le monde prête l'oreille et se rapproche. Jernier prend lentement une prise de tabac, et se pose comme un orateur sur de l'effet qu'il va produire.

— J'exige préalablement une grande discrétion sur ce que je vais dire; M. le duc d'Alvida doit ignorer surtout par quelle fissure son secret s'est échappé.

: — Soyez-en certain, docteur.

— C'est prodigieux, dit M. de Nelvoisy, comme vous commencez avec mystère; et je vous assure, en vérité, que....

— Sdence !

— Tais-toi donc, mon ami.

— Il n'y a rien de mystérieux dans le fait. Écoutez : Le duc avait, aujourd'hui même, je ne sais quelle affiiire au quartier latin ; il traversait des rues sombres, étroites, humides, étonnées de voir un équipage; la nuit tombait, les chevaux glissaient sur un pavé fangeux, ils allaient au pas, quand une vieille femme ouvre brusquement la portière, et s'écrie : — Vous êtes

38o EN ATTENDANT LE THÉ.

riche, monsieur; venez, si vous avez une âme charitable et compatissante, venez au secours d'un malheureux étudiant qui veut se tuer, car il a des dettes et pas de pain. — M. le duc s'élance, sans attendre qu'on abaisse le marchepied , dans une allée infecte , et grimpe à tâtons à un sixième étage; il pénètre dans une mansarde, où gisait, sur un grabat, un jeune homme affaibli par un long jeune et par une fièvre lente , causée par des privations inouïes ; et sa chétive nourriture, malsaine, irritante , lui manquait depuis la veille. Il n'obtenait plus de crédit; sa vieille voisine végétait presque aussi misérable que lui. Le premier soin de M. le duc est de faire acheter par la vieille femme des alimens ; puis il m'envoie chercher dans son équipage. Je l'ai trouvé assis au chevet de l'infortuné.

— Que c'est touchant! s'écria madame de Nelvoisy.

— Cela est bien , dit simplement Résignée.

— N'est-ce pas , mon ami, que c'est d'un bon ,

EN \TTENDA1VT LE THlÉ. 38 1

d'un noble cœur ? dit madame de Livrange , en se tournant vers son mari.

— Ce jeune étudiant avait mis, continua le docteur, tous ses effets , l'un après l'autre , an Mont-de-Piété , non par inconduite , mais par misère, pour avoir quelques bouchées de pain. Ses parens se trouvaient réduits à l'impossibilité de lui envoyer de l'argent , et lui , à celle de prendre un état manuel , un métier qui répugnait à son éducation....

— Universitaire , s'écria M. de Livrange. Jj'université n'a qu'un vieux moule pour toutes les éducations , pour tous les cerveaux; elle leur donne à tous la même empreinte , sans s'inquiéter s'il faut des spécialités pour la société , si les organisations sont diverses , les besoins différens. Peu lui importe : elle vend son instruction suivant la formule ; elle empoisonne à droite, à gauche, et elle se proclame immuable.

— Il nous faut des écoles industrielles, s'écriait Ganeville , des écoles intermédiaires ; l'mstruction publique doit être libre comme l'air.

Un corps enseignant ne peut pas plus décréter qu'on s'instruira de telle ou telle façon, que la faculté de médecine ne peut enseigner un nouveau mode de respirer, unique, et dont elle ^aura le monopole, ouvrant des réservoirs d'air respirabte, selon le prix!

— C'est infâme !

— Messieurs, le ministère pense....

— Messieurs, il faut en revenir aux oratoriens et aux jésuites....

— Messieurs, il fallait, s'écria le docteur, il fallait au jeune étudiant des bouillons et des toniques, car la fièvre provenait d'épuisement; il fallait les lui administrer par petites doses, et le duc a surveillé lui-même l'accomplissement littéral de mon ordonnance ; il fallait dq^ habits, ^es couvertures , une chambre plus aérée , le duc, avec son activité et sa précision ordinaires, a tout vu, tout fait; le pauvre étudiant a été transporté dans un appartement voisin , vacant et commode : il fallait de l'argent, le duc l'a prodigué; il fallait de la délicatesse, le duc re-

cevait avec une bienveillance affectueuse les remercîmens, les bénédictions du malade, qui se nomme Planégiste. "Le duc a été admirable , et il a suivi mes conseils. Voilà, messieurs les théoristes, voilà!

— L'excellent jeune homme! dit dévotement madame Ganeville.

— Il n'en reste pas moins vrai, docteur, répliqua le baron, que nous avons raison, M. Ganeville et moi.

— Bah!.... que sais-je?....

Le comte, qui s'amusait de ces débats, prêta l'oreille, et dit : — C'est lui! — La porte s'ouvrit avec bruit, et Salvador entra. A Fempressement avec lequel on l'accueillit , il devina l'inévitable indiscrétion du docteur ; mais il ne laissa rien pénétrer de sa découverte. Au même instant, comme s'il eût obéi à l'arrivée du maître de la maison, un domestique apporta un plateau chargé de brillantes porcelaines, et Ton .servit le thé.

Ca petite 6:bltotlKque.

Oh! une bibliothèque à la campagne, dans un pavillon entouré de verdure et de fleurs , d'anémones aux corolles variées, de campanules dont les calices découpés tournent en volutes, d'odorantes jonquilles , de ces nombreuses familles de roses aux cent feuilles, aux cœurs

verts ! Une bibliothèque dans un pavillon d'où l'on voit fuir un cours d'eau claire, où les oiseaux viennent s'ébattre , où le chant gai de la fauvette à tête noire succède aux notes plaintives du rossignol , où l'hirondelle tournoie en voletant le long des hautes fenêtres et y bâtit sans crainte son nid hospitalier; une bibliothèque bien choisie, formée d'ouvrages élevant le cœur à Dieu ; une femme qui vous aime, et qui vient lire près de vous en s'appuyant sur votre épaule.... est-il un seul de vos bonheurs fébriles qui vale la tranquillité de ce bonheur-là ? Oh ! le repos et les tendresses d'un mariage bien uni dans une retraite occupée, modeste, où le fracas, le luxe et les plaisirs de la ville ne viennent pas décolorer et désenchanter les champs!....

La situation de la bibliothèque du château d'Estanceley était celle que nous venons de décrire; et Donald, s'y trouvant un jour avec Firmin et Résignée, avait dit d'un son de voix triste : — Ici on doit être heureux, ou l'on ne le sera jamais î — Résignée avait recueilli ,

accepté ce doux oracle, et l'oracle mentait si tôt!

L'hiver s'écoulait dans un retour de réunions bien pénibles pour la jeune fille, et dont elle supportait les brillantes tortures avec un courage intérieur , caché ; on la pressait de faire un choix, et Salvador était visiblement favorisé par la famille. Mars commençait; déjà le vieux comte parlait de retourner à la campagne, dont l'air le revivifiait ; Résignée soupirait après la solitude, où elle aurait quelques inslans à elle pour se ressouvenir et pleurer; elle fut chargée d'aller inspecter le château, et de veiller à ce que tout y fût en ordre pour le retour. Elle s'empressa, et partit avec sa femme de chambre et l'homme d'affaires. Pendant qu'on exécutait les ordres qu'elle avait donnés, elle sortit seule du château avec un léger paquet sous le bras, et alla chez la petite Jeanne , l'orpheline qu'elle faisait élever par une vieille femme du village.

Elle lui portait quelques effets de toilette et sa pension de chaque mois. Jeanne était une assez gentille enfant de onze ans, blonde et

L\ PETITE BIBLIOTHÈQUE. 38j

fraîche sous sa cornette plissée , apprenant à ouvrer le linge, à traire les vaches, à écrémer le lait et à baratter le beurre; elle couvrit de baisers la main de sa bienfaitrice, qui la pressait dans ses bras et lui demandait compte de l'emploi de ses journées, pendant que la vieille en rendait un bon témoignage. Résignée lui dit : — Jeanne , je suis contente ; allons, viens te promener avec moi. — Jeanne sauta toute joyeuse, prit une coiffe , un mouchoir de cou blanc, donna la main à Résignée, et elles sortirent.

Et en passant , elles voient la porte de la maison d'école ouverte , la classe déserte ; elles entrent, traversent une cour plantée de pommiers, et pénètrent jusque dans un petit jardin. Là était l'étroit cabinet du pauvre Raptiéret, une table en noyer, une chaise d'un travail grossier, et une petite bibliothèque formée de planches de sapin clouées dans le mur; les belles éditions, les étin celantes reliures des livres donnés par lord Donald, placés auprès de quelques autres moins élégans , présens de R^ésignée ,

contrastaient avec les bouquins dépareillés, achetés sur les quais de Paris. Bizarre assemblage ! — Une treille, à présent dégarnie de pampres, serpentait autour de la porte et de la fenêtre ; vis-à-vis , des touffes de lilas et de chèvrefeuille bourgeonnant , attachées à des pieux et à des cerceaux , figuraient un berceau pour l'été. Baptiéret, penché sur un livre, n'entend point les pas légers de l'enfant et de la belle protectrice ; mais Jeanne se prend à rire de l'immobilité du jeune villageois, et il se lève confus, rougissant jusque dans les yeux. Résignée sourit, entre et s'assied; puis sa parole commencée s'interrompt et se brise sur ses lèvres , quand elle aperçoit les livres de Donald, que leur éclat indique à son souvenir.

— Ce sont, dit Baptiéret, les beaux livres que milord m'a donnés, mademoiselle; aussi, j'en ai grand soin.

Résignée ne répondait pas ; ses yeux , fixés sur les reliures, se voilaient. — Oh, comme elle l'aime ! pensait Baptiéret.

LA PETITE BIBLIOTHEQUE. SSg

— Il est parti ! murmura-t-elle.

— Parti !

— Oui ; il a été compromis dans une affaire politique , et il a quitté précipitamment la France....

— Oh mon Dieu!... il doit être bien malheureux , alors !

Elle tressaillit à cette exclamation; puis, se remettant, elle pensa que Baptiéret n'y attachait pas le même sens qu'elle.

— Oh! les Anglais sont cosmopolites , ajoutât-elle, et tous les pays leur sont bons; ils ne font que passer.

— Faites-moi excuse.... mais, en vérité , il me semble que mademoiselle ne rend pas aujourd'hui à milord la justice qui lui est due.... J'ai trouvé, dans un des livres qu'il m'a donnés, une preuve.... de son bon cœur. — Il hésitait en parlant, et n'osait ni continuer ni montrer le livre.

— Et quel est cet ouvrage?

— Un ouvrage d'un poète anglais, nommé

3gO LA. PETITE BIBLIOTHEQUE.

Tompson , que je suis bien loin de pouvoir comprendre encore.

— Voyons , Baptiéret.

— A la vérité , j'ai beaucoup travaillé pour traduire le passage; la preuve dont je....

— Voyons , voyons !

- — J'ai cherché tous les mots les uns après les autres dans le dictionnaire , et j'en ai trouvé le sens.... — Il ouvrit d'une main tremblante le Tompson , et lut :

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