HYMNE SLR LA SOLITUDE
Salut ! douce et attrayante solitude , Compagne de la sagesse et du bonheui-.
— Eh bien ?
— Eh bien ! lord Donald a écrit en marge ces mots : Oh , certainlj ! but ivith her.
— Ce qui signifie ?
— « Oh , certainement ! mais avec elle. » Elle regarda; l'écriture était récente.... Elle
ferma le livre , et le rendit au pauvre Baptiéret avec une dignité qui le déconcerta; mais, pendant qu'il le replaçait dans le rayon , un soupir étouffé passa inaperçu entre les lèvres de Résignée.
Elle reprit la main de Jeanne , abaissa son voile, et sortit, Baptiéret la suivait, tremblant que la reconnaissance ne l'eût entraîné trop
lo
— Ah! voilà les petits garçons qui viennent à l'école, disait Jeanne.
— J'étais venue voir si votre père n'avait pas besoin d'argent pour payer la vache qu'il a achetée.
— Mademoiselle est la bonté même, et que Dieu la bénisse ! Grâce à ses secours , notre vache est payée. Mon père ne tardera pas à rentrer pour la classe ; il sera désolé d'avoir été absent. Si mademoiselle le permet , il ira la re-» mercier au château.
— Je le verrai toujours avec plaisir.
— Si l'on avait besoin de moi
— Non; aidez à votre bon père, Baptiéret ; restez.
Les petits garçons se groupaient à l'entrée de la classe , et se découvraient en voyant passer mademoiselle d'Estanceley. Arrivée à la porte, elle congédia Baptiéret par un geste affable, mais plus réservé que d'habitude; puis elle dit à Jeanne : — Va , ma petite amie ; retourne travailler, et sois bien sage. — Jeanne baisa la main de sa bienfaitrice , et s'en alla.
Quand Résignée fut seule, elle entra dans un chemin de traverse qui conduisait, en montant , à une des issues latérales de l'avenue ; là, elle laissa couler ses larmes; là, elle se demanda à qui Donald songeait en écrivant la note. A elle, ou à madame de Nelvoisy?.... Elle fut quelque temps occupée à reprendre sa sérénité pour rentrer au château.
JunesU Hfncontvf.
RÉSIGNÉE retourna, le soir, à Paris. Il régnait un air tiède, avant-coureur du printemps; elle ordonna à ses gens, avant de monter en voiture, de quitter la grande route à Versailles, et de prendre les chemins de traverse par Roquencourt , la Celle Saint-Gloud et Bougival , afin de
rejoindre la route de Saint-Germain : des souvenirs s'y attachaient pour elle.
La Celle Saint- Cloud est moins im village qu'un groupe de maisons au milieu des bois. Saint Clodoald , disent les traditions, y eut sa cellule. Ce pays garde encore un attrait qui y rend la solitude douce; c'est un parc naturel, gracieux, divers, sauvage même en quelques parties , où la variété des arbres , les inclinaisons de plans, les contrastes inattendus , la multitude des plantes , le silence , qui n'y est pas troublé par les oisifs promeneurs de Paris , le calme , la beauté des perspectives, tiennent presque toujours l'attention en éveil. Parfois on s'enfonce dans des gorges étroites, parfois on arrive à des carrefours où les routes s'embranchent , où des percées vous mettent en face d'un vaste paysage. Ici l'horison est découpé par une frange de peupliers; là se dessinent les belles lignes de la machine de Marly. De ce côté apparaît dans son encadrure d'un vert foncé, la blanche maison de Beauregard; de celui-là se déroule la Seine,
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au pied de Saint- Germain , et de son vieux château aux briques rougeâtres, où sont tant de souvenirs de nos rois; quand le soleil, se couchant derrière Lucienne et les arcades de l'aquéduc, jette à travers les arbres des jours variés, des nuances à l'infini, et comme une poussière enflammée, vaporeuse, alors on ralentit son pas, on contemple, on serait heureux de trouver près de soi à qui communiquer la plénitude et le recueillement de son bien-être.
Plusieurs années de sa jeunesse s'étaient écoulées en ces lieux ; elle les traversait , et sa pensée revêtait les arbres d'une verdure encore absente. Elle songeait aux personnes qui lui avaient fait ces lieux si agréables; puis, comme elle se sentait triste des impressions de la journée, elle s'étudiait à en effacer l'empreinte sur ses traits , en attendant qu'elle pût en effacer les souvenirs en son âme. — S'il ne m'a pas aimée comme je méritais de l'être, pensait-elle, c'est qu'il ne m'a pas connue telle que je suis.
La voiture passait devant la porte principale
(lu bois de Boulogne , au milieu de l'obscurité déjà tombée, quand Résignée entendit une voix gémissante crier au cocher : — Arrêtez , au nom du ciel , arrêtez !... on vous demande un service... arrêtez! — Le cocher fouettait ses chevaux; ils prenaient le galop. La personne qui réclamait secours était à cheval, et galopait aussi dans une contre-allée. — Au nom de l'humanité , criait-on encore, je ne vous veux aucun mal.... c'est un jeune homme blessé!... — Résignée croit reconnaître ce son de voix , tire le cordon , et la voiture s'arrête enfin. Voici ce qui avait occasionné cette scène.
M. d'Estanceley, chevalier de l'ordre de Saint- Louis, décoré d'un ordre russe, venait d'être créé légionnaire. L'étoile de l'honneur, si resplendissante sous l'empire, avait été attachée sur sa poitrine par le prince royal lui-même, dans la cour des Tuileries , à la garde montante. Salvador assistait complaisamment avec le docteur à cette cérémonie militaire, tant profanée! Lorsque le brillant lieutenant-colonel reçut l'ac-
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colade chevaleresque, Salvador entendit près de lui frissonner un rire amer. Il se retourne, et voit l'officier en retraite, aux moustaches grisonnantes, aux yeux fixes et verdâtres. Toujours cet homme étrange!... L'œil attaché à cette scène qui l'indigne, il tourmente, d'une main convulsive , le ruban rouge noué à sa boutonnière ; enfin il le cache en croisant sa redingote. La troupe défile ; le jeune d'Estanceley reste quelque temps au milieu de l'état-major, et rejoint ses amis. La foule s'écoule indifférente ou rieuse ; mais l'officier en retraite demeure , lui!
Il suit obstinément de rue en rue le lieutenant-colonel , qui rentrait à l'hôtel avec le duc et le docteur. Ils arrivaient à la porte cochère quand l'homme qu'une haine inexplicable retint sur leurs pas, coudoie M. d'Estanceley, qui se retourne , mais ne laisse tomber sur lui qu'un dédaigneux regard.
Le lieutenant- colonel reçut en costume les visites et les félicitations des officiers de son
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corps. Avant le dîner , auquel devaient assister Salvador et le docteur, d'Estanceley tout joyeux proposa une promenade, et contraignit gaîment le docteur à monter à cheval : l'homme aux moustaches grises les attendait au coin de la rue, toujours immobile, pâle, l'œil fixe» égaré. D'Estanceley passe auprès de lui , et un frisson lui parcourt les membres.
Cet homme opiniâtre les suit encore; son pas agile devance même le trot des chevaux. Il court plutôt qu'il ne marche; et pourtant son bras gauche contient sous sa redingote les gardes de deux épées. Il a rencontré, à l'entrée des Champs-Elysées, un de ses amis de bivouac; il lui parle vivement, s'avance avec lui vers, les cavaliers attentifs, inquiets, et dit en montrant du doigt d'Estanceley : — Tiens, le voilà, ce blanc-bec qui a été décoré ce matin , et dont je veux châtier les dédains et l'insolence. — A cette insulte, le jeune homme, frémissant de colère, se penche sur son cheval, et avec cette fierté aristocratique qui ne le quittait jamais :
— Monsieur, j'ignore qui vous êtes; mais je saurai sans doute, au bois de Boulogne, si vous méritez l'honneur d'une réponse.
— A merveille , monsieur le lieutenant-colonel , répondit-il avec plus de courtoisie ; j'aurai alors l'avantage de vous dire qui je suis.
Le docteur pousse un soupir ; Salvador s'incline vers d'Estanceley , et lui dit gravement : — Votre réponse a été convenable.
— Je ne souffrirai jamais, dit le docteur, que vous vous battiez avec ce fou. Vous n'avez aucune relation avec lui , je pense ?
— Aucune; je l'ai souvent rencontré, mais sans lui donner la moindre attention : nous allons savoir qui il est , et s'iî est digne de recevoir une leçon de ma main.
On arrive au bois, on s'enfonce dans des allées solitaires , on choisit un terrain ; les chevaux sont attachés aux arbres. On va d'abord s'expliquer, car on doit se connaitre avant de se battre ; la mort a des préliminaires cérémonieux dans le duel. Les épées sont encore dans le
fourreau. Les deux adversaires marchent l'un contre l'autre. Le lieutenant-colonel dit, avec une noblesse voisine de l'arrogance : — Je suis monsieur d'Estanceley , lieutenant-colonel.
— Je suis monsieur Dermondy , Provençal , ex-lieutenant-colonel du régiment où vous commandez....
— Vous , monsieur ?
— Licencié en i8i5, lorsque j'étais encore à l'hôpital , malade d'une blessure reçue dans la poitrine à Waterloo; j'ai dix -neuf campagnes et huit cicatrices sur le corps. Mes services valent-ils votre nom?
— Il est alors inconcevable , dit le docteur en s'avançant, qu'un brave officier tel que vous en vienne insulter un autre. Le point d'honneur est une stupidité, quand il repose sur des regards équivoques ou des paroles qui peuvent être amendées. Dites-moi ce que votre honneur gagnera à vous tirer l'un ou l'autre quelques palettes d'un sang nécessaire à l'équilibre de vos humeurs et au jeu de vos organismes. J^e
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duel n'est plus qu'un non-sens dans notre civilisation. Il ne faut qu'un peu de vrai courage pour avouer et mettre en pratique cette opinion assez généralement reçue. N'aurez-vous pas ce courage-là, mon brave monsieur Der.... Dermondy? Croyez-moi, il est plus difficile que celui qui consiste à rester une demi-journée devant des balles et des boulets sans trop savoir pourquoi , ce qui est encore assez stupide et
puis, en quoi étes-vous lésé? M. d'Estanceley se trouve lieutenant-colonel du régiment où vous avez eu ce grade; eh bien , après? Son opinion prévaut aujourd'hui , la vôtre prévaudra peutêtre demain : vous deviendrez alors lieutenantcolonel au service du pouvoir établi, et lui simple particuher. Ces opinions ne sont que des fadaises , et ne méritent pas que d'honnêtes gens se phlébotomisent si dangereusement ; ensuite
— Assez, assez! cria vivement d'Estanceley.
— Monsieur, dit Salvador, reconnaissez que vous regrettez de vous être servi d'expressions
inconvenantes en parlant de M. d'Estanceley, et tout sera fini.
— Des réparations ! moi! envers un des privilégiés spoliateurs de nos grades, que nous avions acquis par tant de dangers, de fatigues et de sang!... Des réparations! non!... J'étais d'un caractère doux, monsieur, et je me suis exaspéré le cœur au milieu des humiliations , des injustices , des dégoûts , des injures dont on nous accable tous, nous, soldats de la grande-armée, qui n'avons d'autres torts que d'avoir vaincu l'Europe et défendu le territoire de la patrie, pied à pied, un contre dix; nous avons été trahis , ensuite garrottés , afin qu'on pût îious vaincre en sûreté , tout à son aise.... Et quand je vois le dédain sur les traits de nos voleurs de grades, de nos profanateurs de décoration, je deviens ivre de rage; et ces regards de mépris, je les ai trouvés- souvent dans les yeux de monsieur, qui sourit encore de pitié.
— Allons, l'épée à la main.
— A l'épée! d'accord.
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— Arrêtez, d'Estanceley! s'écria le docteur; mais, monsieur Dermondy, vous n'avez nul droit d'attaquer ce jeune homme.... Laissez-moi parler.... messieurs, je ne saurais autoriser par ma présence le scandale de ce duel — je suis le conseiller et l'ami de la tamille... Si vous connaissiez sa sœur, si jeune et si belle , vous auriez regret aux larmes que vous lui coûterez peutêtre.... Écoutez votre cœur, la raison....
Le témoin de Dermondy avait , pendant ces vives explications, allumé im cigare et fumait tranquillement , tenant à la main l'épée nue qui devait servir à son ami. Dermondy se tourna vers lui , et lui dit en riant :
— Sont-ce bien des pékins de la restauration, au moins!
— C'est assez souffrir les outrages de cet homme, — dit d'Estanceley; et il ôta son habit.
— Mon cher Jernier , dit Salvador , laissez M. d'Estanceley venger son honneur outragé.
— Mais je ne vois pas , morbleu ! répondit-il en s'échauffant , ce que son honneur en souffre ;
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et je prouverai à monsieur que ie duel est infâme, que son courage de spadassin me fait pitié.... Ne riez pas, monsieur le duelliste, ne riez pas; mes raisonnemens sont logiques, irréfutables; oui, le duel est infâme, je vous le prouverai.... Et d'abord , vous n'avez aucun motif pour vous battre contre ce brave et digne jeune homme.... — Aucun motif! Son dédain de lui, blancbec, à moi, vieux troupier, ce n'est rien!.... Je vous dis que la douleur et la fureur me crispent les nerfs quand je vois ce mépris. Quoi! ces pékins en uniforme nous passeraient impunément sur le ventre, à nous, incapables par nos blessures de gagner notre vie; à nous, qui recevons des coups de crosse sur les jambes à leurs ridicules parades; à nous, vides et épuisés de sang! Ils se distribuent nos épaulettes, mangent notre pain, crachent sur nos glorieuses campagnes, salissent nos rubans et nous poursuivent de regards dédaigneux, sans qu'il nous soit permis de sourciller!... Au diable vos raisonnemens!.... Entre nous c'est l'affaire de l'épée ou du pisto-
let, au choix; et je vous déclare que pour mon compte j'en ai descendu à terre plus d'un !
— Mais c'est horrible ! Vous êtes en démence. . . .
— Nommez d'un autre nom toutes les angoisses physiques et morales que j'ai endurées... Votre jeune homme me paiera cher son mépris , car ce combat est un combat à mort!
Il jeta son habit à terre, pendant que Salvador et d'Estanceley se parlaient. Thonnier lui présenta son épée, et lui attacha autour du poignet avec un mouchoir.
— Finissons-en , dit d'Estanceley avec une élégante fatuité; mon cher docteur, retirez-vous, je vous en conjure; au nom de l'amitié, retirezvous!
— Me retirer!... Non! c'est une horreur!... Je suis trop attaché à votre famille pour la tolérer.... je ne veux pas ce combat.... Monsieur Dermondy, je suis un honnête homme, et je vous déclare que votre conduite est indigne!..., entendez- vous? indigne!....
— Monsieur...
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— Le duel est infâme.... votre action d'un lâche
— Moi, lâche!....
— Et je vous le prouverai.... Une épée! en iirarde !
Dermondy rit d'un air farouche , tandis que le docteur, hors de lui, s'élance sur une des épées restée à terre ; il la tire violemment : mais Salvador le saisit au corps, l'entraîne à quelques pas , lui représente qu'il va déshonorer d'Estanceley, et le rassure sur son habileté à l'escrime.
Les deux adversaires croisent le fer, et le combat commence enfin. L'agitation de la lutte soutient les combattans ; mais les témoins qui en observent les chances en sont plus troublés souvent. Ici, elle s'annonce terrible : le jeune d'Estanceley est pâle, mais il manie son arme avec une légèreté redoutable. Son adversaire, calme, déploie un bras amaigri où les muscles sont en saillie : tous ses mouvemens sont calculés et son œil perçant est obstinément fixé sur celui de son ennemi; c'est là qu'il épie les bottes
les plus soudaines , qu'il pare sans effort. Le docteur suspend son haleine et suit, les mains en avant, et avec d'affreuses angoisses, les courbes rapides des épées dans l'air. Elles s'agitent, s'abaissent, s'éloignent, voltigent à quelques pouces des combattans, qui attaquent et résistent tour à tour. D'Estanceley, le premier, par une feinte vive , blesse Dermondy au cou.
— Ce n'est rien , dit-il ; nous combattrons tant que nous serons debout,
— Soit! — s'écrie d'Estanceley. Et le combat devient plus serré , plus rétréci, plus opiniâtre , plus avide de sang. Salvador, qui a, sans y songer, gardé à la main l'épée arrachée au docteur, voit avec douleur son jeune ami faiblir et s'embarrasser devant les coups précis de son ennemi , posé comme dans une salle d'escrime. Dermondy semble le fatiguera dessein ; enfin il fond sur lui et le perce : la pointe pénètre entre les côtes, malgré le mouvement que d'Estanceley a imprimé à son corps souple ; il pâlit , le sang coule.
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— Assez, assez, messieurs! s'écrie Salvador, relevant les épées.
— Non! nous sommes encore debout!
— Laissez, mon cher duc, dit d'Estanceley....
— Ah! il est duc!... Va-t'en, duc; que je l'achève !
Le docteur s'élance ; Salvador retient avec son épée celle de Dermondy.
— Recule; éloigne-toi, ou défends-toi, duc!... veux-tu ?
— J'accepte, — dit Salvador. Thonnier croise les bras et regarde en fumant ; il semble compter sur une nouvelle victoire pour son compagnon ; et pendant que le combat s'anime, le jeune d'Estanceley est tombé entre les bras du docteur. Dermondy a encore toute sa vigueur; Salvador garde un sang-froid solennel : ils luttent tous deux d'adresse, de puissance fascinatrice , et de ce calme affreux qui ajoute tant à la force. Salvador recule devant son antagoniste, il l'ébranle par une dangereuse confiance , il l'abuse par une feinte mollesse de parades, il l'enivre
d'un sanguinaire espoir par les progrès qu'il laisse faire à son épée; puis, quand il voit cette attention absorbée par les chances offertes, il se raffermit soudain , rend à son bras nerveux toute sa souple vivacité, repousse son rival par une attaque impétueuse; et, au milieu du vertige qu'il lui donne par la mobilité éblouissante de son épée , il la lui enfonce profondément dans la poitrine.
— Ah ! s'écrie Dermondy en déchirant sa chemise, juste dans ma blessure de Waterloo ! — L'arme, qu'il veut relever par un effort de rage, lui échappe de la main ; son œil s'éteint , son visage blêmit; une écume de sang lui vient aux lèvres, il chancelle et tombe. Thonnier jette son cigare : mais le sang ne coule pas de la plaie ; l'hémorrhagie est intérieure. — Mon vieux, je suis mort, dit Dermondy; le.... le duc se bat bien.... c'est un brave.... et respect au brave, Thonnier.... respect au brave.... entends -tu?... L'autre n'est qu'un pékin , un blanc-bec... il en a eu au moins trois pouces dans le ventre.... Sou-
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léve-moi.... que je le voie.... Ah! ah! monsieur le lieutenant-colonel.... Il a son compte , je crois.... il ne vous regardera plus en pitié, vous autres vieux soldats.... C'est un de moins.... Le sang me suffoque... Adieu !... J'aurais pourtant mieux
aimé mourir à Waterloo ! . .. — Il penche la
tête , tend la main à Thonnier, et meurt.
Le docteur s'est dépouillé de sa chemise, l'a découpée en bandages dont il enveloppe la plaie. D'Estanceley a vu la chute de Dermondy.
— Mon cher duc, j'étais mort sans vous! dit languissamraent le blessé.
— Une voiture! vite une voiture!... Montez à cheval, Salvador; amenez la première voiture venue!...
— Moi, je puis en aller chercher une à pied , dit Thonnier, car le pauvre diable est mort. — Il partit, et Salvador passa bientôt au galop près de lui. La nuit survenait ; et c'est en sortant la grille qu'il rencontra l'équipage qui s'était arrêté à ses cris. Salvador, légèrement blessé à la
joue, entr'ouvre la portière, et tressaille en reconnaissant les armes de la voiture , et mademoiselle d'Estanceley.
— M. le duc d' Al vida !... qu'y a-t-il ?...
— Rien, mademoiselle, rien — restez en voiture.... et partez.
— Non !... vous parliez d'un jeune homme blessé.... Quel est-il?... vous hésitez.... C'est mon frère !...
— Eh bien!... mademoiselle, sa blessure est fort légère....
— Où est - il ?
Il est des scènes qu'il faut renoncer à décrire , sous peine d'être convaincu de ne pas connaître les limites de la parole humaine. Comment dire à la fois la surprise, la douleur concentrée qui craint de donner une émotion fatale; la crainte, les mots entrecoupés, les silences, les derniers reflets du jour sur un tableau de sang, l'espoir, et ces yeux qui s'interrogent craignant de se comprendre?... L'imagination ne peut qu'iudi-
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quer les sommités, les à -peu -près, à d'autres imaginations qui s'identifient aux scènes et les complètent.
Résignée voulut impérieusement le voir
Mais que devint-elle, quand la voiture entra dans ces allées solitaires où elle allait chercher son frère expirant , mort, peut-être?... Salvador l'avait devancée, afin de prévenir l'effet d'une reconnaissance trop inattendue ; puis il était revenu au galop.
Elle se penchait à la portière, éplorée, regardant au loin les objets, les troncs d'arbre, aux lueurs à demi éteintes du crépuscule , qui s'effaçait derrière Saint-Cloud et le mont Valérien. Les roues lui semblaient se tacher de sang.... En vain Salvador l'engageait-il tendrement à s'asseoir; elle restait là inclinée..,. Elle passa près d'un cadavre que la voiture faillit écraser, car le cocher pleurait sur son siège, et les larmes vacillaient comme un voile sur ses yeux.... Elle ne pleurait pas, elle, oppressée, ébranlée dans tout son être.
La calèche s'arrête ; elle en descend, elle s'agenouille. — Ah! c'est toi, ma sœur?.... Tù reviens d'Estanceley?....
— Silence! dit Jernier; silence!... Parler vous serait funeste!....
— Oui, tais-toi, mon bon frère!.... Le duc m'a dit que ta blessure est sans danger....* N'est-ce pas , docteur ; n'est-ce pas ?
— Oui , répond-il ; oui. — Mais il se détourne , et donne des ordres ; Salvador soulève doucement le blessé. On le place dans la voiture; sa tête repose sur le sein de Résignée. Jernier s'assied vis-à-vis d'eux, attentif aux plus légers mouvemens, et disant sans cesse au cocher: — Plus lentement ! au pas , au pas !
Mollement suspendue, la calèche semblait glisser, tant le cocher se montrait habile à éviter tous les accidens du terrain; Salvador se tenait à cheval auprès de la portière , et quelques gouttes de sang coulaient de sa joue.
— L'admirable jeune homme ! — dit tout
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bas le docteur à Résignée , en lui montrant le duc.
— Ma sœur, dit le blessé, ne l'oublie jamais ; je lui dois ce qui me reste de vie.