PERÇU
attendre; l'un avait perdu la faculté de promettie , l'autre celle d'espérer : des deux côtés on était las de Thypocrisie des ménagemens. Dans les partis qui se haïssent, les formes r.ont des mensonges.
C'était mal comprendre la position de la société , que d'y voir seulement les efforts de notre nationalité humiliée , impatiente de recouvrer ses droits et cette dignité, qui est aussi un pain quotidien en France. Le mal ne se montrait pas dans toute sa douloureuse profondeur. L'état social était un chaos où chaque chose n'était pas à sa place, où il n'y avait pas de place pour chaque chose. Les intérêts sans équilibre se heurtaient, s'irritaient; nos mœurs effacées n'attachant de considération qu'à l'argent, aux honneurs, les plus minces talens s'y précipitaient; un vieux système d'instruction publique uniforme, produisant les mêmes résultats intellectuels, produisait les mêmes ambitions. Les populations exubérantes et mal réparties s'inquiétaient instinctivement de l'étroitesse des vues ministérielles.
Plus de religion! Elle n'était qu'un costume à l'usage des ambitieux. Les missions devenaient des arènes politiques. La foi et la charité chrétiennes vivaient silencieuses au fond de quelques âmes. La chaire catholique ne savait que maudire au nom du Christ, qui avait tant aimé. La philanthropie avait ses calculs, ses bordereaux , For-dieu , son temple. Les cœurs se pétrifiaient; la vieille société européenne craquait sourdement , mais les combattans, attentifs qu'ils étaient aux scènes et aux acharnemens de la mêlée, ne sentaient point les tremblemens de la terre sous leurs pas.
Les passions du moment suffisaient à la lutte. Les rois voulaient des apparences, des souffrances muettes; ils auraient désiré que, comme les gladiateurs romains, les peuples mourussent en riant. Les peuples commençaient à espérer en eux-mêmes; une vaste confraternité, une communauté de vœux, une puissante unité, voilà ce qui , surtout en France, donnait tant de force au parti national. Le parti opposé se livrait
aux vertiges d'une folle confiance; c'était bien : à chaque jour son œuvre. Tous marchaient sous le doigt de la Providence, tous travaillaient au progrès, principe vital des sociétés.
Or, c'est la société résumée en des individualités actives , souffrantes , ambitieuses , égoïstes , passionnées; c'est la société avec ses mesquineries, ses indifférences, ses vertus, ses ennuis, son luxe, ses misères, ses orages, ses jours d'héroïsme , ses cns de détresse , ses plaisirs , ses larmes ; c'est notre société que j'ai entrepris de mettre en face d'elle-même par des ouvrages que je publierai successivement. Je ne me prends pas d'une joie honteuse à peindre ses laideurs; je ne me plais jamais à en tracer d'avilissantes anatomies; si je flétris les modernes bassesses , c'est d'un trait rapide et indigné : mon amertume se passionne; puis j'aime à rendre hommage aux beautés morales de la société, et je puise dans leur contemplation des espérances d'une amélioration à venir. Oui, elle sentira que ses principes de conservation sont
insuffisans ; elle cherchera un centre moral. Où en trouver ailleurs que dans les croyances religieuses , morales , politiques , croyances essentiellement liées les unes aux autres ?
Je consulte, je le sais, bien plus mes intentions que mes forces. N'importe; les pensées mauvaises et corruptrices entraînent de la honte, mais il n'y en a pas pour les incomplètes.
îilne promcnttÎJf au crépuscule.
Sur la lisière de la Pinéa , célèbre forêt qui étend ses ombrages entre l'Adriatique et Ravenne , où , suivant une poétique tradition , erra le Dante, proscrit par les Guelfes, deux Anglais se promenaient charmés d'une radieuse soirée d'Italie. C'était l'heure où le crépuscule , aidé de la transparence du ciel et du voisinage
de la mer, fond les nuances du joui , le clairobscur de la nuit, et les jets de la lumière qui précède le lever de la lune. Le ciel gardait encore ces belles teintes rosées , vaporeuses , diaphanes , violettes , empourprées , parfois glissant comme une dentelle de feu aux sommets des nuages gris , parfois y reposant , à l'intérieur, comme un incendie voilé. Instant magique , indéfinissable à quiconque ne l'a point vu des promontoires solitaires de l'Océan , quand le flot dort ou bat mollement les grèves. Il règne alors dans le ciel et sur la terre un calme balsamique qui pénètre en vous , tout agité que vous soyez par des passions ; on sent que la nature est une bonne amie, et qu'il est doux de s'endormir dans son sein.
Ils admiraient ce spectacle , et laissaient flotter d'une main distraite la bride luisante sur le cou de leurs chevaux bien dressés , et relevant la tête aux mouvemens d'un amble cadencé ; le visage de ces deux jeunes cavaliers portait l'empreinte ineffaçable des eiuiuis. On
lisait sur les traits mobiles et assez irréguliers de l'un d'eux une ardente susceptibilité que tempérait la tendre bienveillance de son caractère. D'une taille élancée, svelte, il en développait la grâce avec un peu trop d'étude peutêtre ; son désir de plaire éclatait ; parfois une fatuité moqueuse jouait en ses paroles , parfois une simplicité franche et de bon ton y régnait; deux natures semblaient lutter en lui , l'une d'habitude et produit des convenances sociales, l'autre jaillissant du cœur, mais comprimée par le monde où il vivait ; celle-ci fougueuse , libertine, railleuse, flétrie, usée : celle-là bonne, inquiète, timide, jeune et cachée. Sa jeunesse dissipée, gâtée par les plaisirs, se pc7rant de ses vices, n'avait pu corrompre entièrement un instinct d'amour pour le beau , et la vertu qui sommeillait en son cœur. Il appartenait à une illustre famille écossaise , et s'enorgueillissait du nom de Donald.
Une âme extraordinaire rayonnait sur l'admirable visage de l'autre jeune hoimne. On y
6o UNE PROMENADE
sentait la divinité du génie. Des touffes soyeuses et bouclées de cheveux châtains , déjà mêlés de cheveux gris , se groupaient avec art sur son front pâle. Une sorte de majesté triste émanait de lui. Rien de plus attrayant que l'expression de ses yeux , de plus varié , de plus pénétrant que son regard. Une teinte grise y dominait, et avec elle une douceur infinie, une sorte de fascination ; sa bouche se dessinait élégamment ; ses dents brillaient petites et bien rangées , et la partie inférieure de son visage rappelait les formes divines de l'Apollon du Belvédère. Son cou semblait modelé sur l'antique ; ses mains étaient belles comme celles de Napoléon.
Lui aussi , il avait un sceptre ; ce n'était pas une épée ( au besoin , il eut brillé et dominé par elle), c'était une plume dont il se servait avec une puissance capricieuse. A la fois superstitieux et sceptique , il ne relevait que de sa pensée , et ne reconnaissait d'autre pouvoir au monde que celui de l'amour. Dès sa jeu-
AU CRÉPDSCTILE. 6l
nesse , il avait posé un pied dédaigneux sur le cou de l'opinion publique. Mais lui rien bouleversait le calme de sa physionomie ; toutes ses impressions s'y reflétaient ; gaîté vive , sarcasmes amers, sublime de la pensée, ivresse de l'amour, délire rapide, désenchantement plus rapide encore , espérances d'un jour qu'il brisait le lendemain , belles inspirations , paroxistnes de désespoir et de misanthropie , énergie sans frein , timidité , héroïsme , toutes les passions s'échappaient de son cœur.
Réservé, silencieux dans les salons, il semblait y jouer le personnage que lui imposait sa gloire , et promenait au hasard un œil distrait et presque ennuyé sur la foule qui l'entourait : mais dans Tintimité , il ouvrait tous les trésors de son âme franche, tendre, expansive, bonne; il les déployait en des causeries folâtres ou graves , attrayantes par un abandon original , entraînantes par des élans difficiles à suivre. Il s'enivrait à ses paroles , et subissait ainsi le charme qu'il répandait autour de lui.
Il avait jugé la société; il pensait et disait^ de toute la hauteur de son intelligence , « que le monde ne valait ni la peine de le conquérir, ni le regret de le perdre. » Mais en se versant sur quelques facultés qu'elle exalte et divinise, l'âme laisse des lacunes dans l'être intellectuel et sensible; les imperfections qui en naissent, ne se trouvant plus en rapport avec les autres facultés plus puissantes , jettent en des écarts que les médiocres ne comprennent, ni ne pardonnent. Froissé , aiguillonné , le génie s'indigne alors , se retourne contre la société , et la tourmente des talens dont il est tourmenté. C'est ce qui arriva à cet homme.
Et puis , son ambition , cherchant en vain un aliment digne d'elle, se repaissait d'elle-même, et restait inactive par orgueil ; mais cet orgueil n'était pas stérile , mais ce dédain ne s'arrêtait pas à des mouvemens de lèvres ; il était fécond , et la poésie en émanait forte, magique, colorée, railleuse, tendre, acerbe, rayonnante. Il dépensait largement la vie ; il semblait pressé
d'en finir avec elle; elle n'avait plus rien à lui apprendre, et il n'était pas homme à demander long-temps sans obtenir.
Son scepticisme religieux n'avait rien de commun avec la léthargie morale dans laquelle la société actuelle s'endort; c'était un tourment sublime, parfois illuminé d'en-haut, parfois désespéré. Il avait foi aux présages, indice d'une religion poétique et désordonnée comme luimême. Oh! s'il n'eût pas éprouvé une amère déception à l'aube de sa vie, si, prenant en pitié son génie et le comprenant mieux, une femme l'eut entouré de plus de tolérances domestiques, si elle eût versé un baume de tendresse sur ce cœur malade, si une voix, harmonieuse par l'admiration , puissante par l'amour, eût pu diriger cette fougue ou la convier à de grandes choses , qui peut dire ce que cet homme eût été; car il s'appelait Byronî...
Il eût été.... qui sait?... moins étonnant peutêtre que les douleurs nous l'ont fait.... mais il eût été heureux. Et, dites-moi, marchands d'opinion
publique, combien il faut de siècles de gloire pour faire la somme d'un jour de bonheur?
Injustement attaqué par l'aristocratie anglaise , qui se vengeait déjà des ennuis de l'admiration, il ne dissimula pas ses erreurs, mais aussi il ne demanda point pour elles le pardon qui leur était du; pilote de son malheur, acceptant l'orage qui s'amoncelait sur sa tête, il l'avait défié à plaisir; puis, quand il l'avait vu bien furieux, sans peur et l'œil fixé sur lui, il s'y était précipité, préparant son naufrage, si c'est naufrager que de sombrer dans la vie , jeune encore, parce qu'on a embrassé plus de gloire que les bras n'en peuvent étreindre et le corps supporter.
Il existait aussi une cause non avouée à cette mélancolie , tantôt ardente et imitant la gaîté , tantôt lente et corrosive qui minait son e?^istence ; il portait un pied difforme , et une jeune fille ' en avait plaisanté lorsqu'il était en-
' Miss Mary Chaworth. Dans une lettre où il parle du mariage de cette jeune femme , il fait remonter à cette cir-
core adolescent. Aussi Byron était saisi d'une préoccupation presque continuelle qui imprimait de la gaucherie à ses mouvemens; aussi il se plaisait à presser le galop d'un cheval , à lasser son ardeur; aussi la gondole berceuse et le yacht léger le portaient sur les flots, qu'il aimait tant, où il se plongeait avec amour, et dont l'aspect seul le rafraîchissait.
Sa santé, dont il avait été si prodigue à Venise, s'était rétablie, pendant son séjour à Ravenne, auprès de la comtesse Giuccioli '. Affilié aux carbonari de la Romagne , il renaissait , grâce au bonheur que lui donnait l'amour, à d'énergiques pens'ées; il avait hâte de mettre la
constance le trouble prétendu de ses facultés : « Le mariage , << dit-il, auquel elle sacrifia l'avenir de deux familles, uu « cœur qui était sien depuis l'âge de dix ans , et une tête qui, « depuis, n'a jamais été bien saine.... » Marie, dit-on, vient de mourir folle. Rejeter l'amour d'un poète aussi pénétrant a dû porter malheur à cette jeune femme , et lui mettre au cœur un incurable regret.
■ Lettres de Shelley.
main à l'œuvre de la régénération italienne, et il gourmandait sans cesse les lenteurs de ses amis des Venta.
La beauté de ce crépuscule s'emparait de lui ; il semblait en aspirer les sensations , en formuler les images dans un langage intérieur qu'il ne révélait pas en ce moment. La force de son attention l'absorbait; à le contempler lui-même, on eût soupçonné un être d'une nature supérieure à la nôtre.
— Que pensez-vous de ma forêt , Donald ? — dit-il en interrompant enfin ce silence. Sa voix, dont le timbre était sonore et joyeux, prit une douceur tendre et triste qu'on ne pouvait oublier quand on l'avait entendue une fois.
— J'aime comme vous ces grands pins et leurs antiques traditions. Les ombres de Dante, de Paolo et de Francesca semblent errer sous ces dômes touffus....
— Allons 1 Damnation ! s'écria en riant B) ron ; ne faites pas le poétique , Donald ; votre prose sonne creux, ce soir, comme les vers de Southey.
— Ah ! respectez un peu plus mes inspirations. Cette foret ne semble-t-elle pas les appeler? Ne lui devons-nous pas de belles strophes de don Juan , votre prophétie de Dante ? N'avez-vous pas dit à cette verdoyante Pinéa :
Ho(v hâve I loved the tix'ilighl-hour and thee ! '
N'y avez-vous pas déclamé pieusement :
Jve Maria ! 'tis the hour nf prayer ! Ave Maria ! 'tis the hour of love !
Ave Maria ! may our spirits dare Look up to thine and to thy Son's above. *
— En présence de ces beaux soirs , j'aime à écouter la cloche à travers les arbres; mais j'y ai souvent honte de m'amuser à des rimes. La nuit est éloquente, sainte. C'est pitié que de
' Combien j'ai ainié le crépuscule et toi !
{Don Juan.)
' Ave Maria I c'est l'heure de la prière ; Ai>e Maria ! c'est
l'heure de l'amour ; Ave Maria ! puissent nos esprits oser
monter jusqu'à toi et ton Fils !
(Don Juan.)
perdre son temps à jouer aux paroles, au lieu d'admirer ces étoiles , ces mondes de mondes , œuvre du Créateur.
— - Eh mais! à votre tour, ne faites pas le religieux, Byron. Ce serait une étrange singularité 1 Nous teniez-vous ce langage dans les joyeuses cérémonies de Newstad-Abbey ? Parliez-vous ainsi à vosfazzioli ' de la Sodôme des
eaux
— Alte-là, John Bull ! s'écria lord Byron avec un geste comique, mais où perçait un dépit concentré. Avez-vous contre moi tous les préjugés des dandys et dandies, bleus et bleues de la Grande-Bretagne , damnée coalition d'hypocrites ? Suis-je un athée , un Béelzebut , un monstre? Yient-on me voir comme une béte curieuse àExeter-Change? — Lord Donald comprit, malgré le ton enjoué de ces paroles, qu'il avait involontairement blessé son illustre ami.
■ Fichus. Dernière classe des Vénitiennes , célèbre par la beauté du sang et des formes.
> Venise. {Marino Faliero.)
— Mon cher Byron , répondit-il, est-ce que vous ne distinguez pas le plaisant du sérieux ? Nul n'a plus que moi maudit les coteries et la tourbe de vos adversaires; je vous ai défendu, et j'ai laissé ma réputation dans la mêlée , ce dont j'ai fort peu de souci. On m'honore même dans quelques cercles du nom de votre imitateur, moi indigne et fort prosaïque personnage. Ecoutez, mon ami; je conçois vos colères. Vous avez été mis hors la loi commune par la société ; elle a porté un jugement avant de vous avoir entendu. Vous êtes condamné à l'exil par des acclamations haineuses ; et la calomnie , dédaigneuse des formes , a décrété sans appel cet ostracisme anonyme. Mais tant de fureurs si misérablement coalisées n'ont pu que vous faire plus grand poète.
— Mon ami , je m'inquiète fort peu de l'opinion de ce vulgaire brillant et corrompu qui inonde les cercles de Londres. Ces salons sont parquetés d'infamies; mais tout y est recouvert d'un vernis d'élégance. Les chagrins
70 UIVE PROMENADE
que lady Byron m'a causés en brisant si violemment notre mariage ont frappé mon existence au cœur; elle se sépara de moi sans préciser ses griefs. La presse me poursuivit de ses invectives , et je ne fus pas à l'abri des insultes de la rue. Mon nom , dont mes ancêtres ont commencé l'illustration sous Guillaume - le- Conquérant, fut traîné dans la bave et le venin périodiques des pamphlétaires. En Suisse, aux bords des lacs bleus dont je respirais la fraîcheur et le calme pour me les communiquer, je fus encore atteint par le souffle empoisonné de la haine et l'abord avilissant de l'espionnage ; alors, conxme un cerf aux abois, je me suis confié aux eaux ' , et les vagues de l'Adriatique balancent ma gondole et mes chagrins sans les assoupir.
Ma fierté , qui n'oppose à ces rumeurs qu'un silence de mépris, les a déjà accréditées; on me représente comme un être immoral par instinct et par principe. Eh bien ! je ne suis pas
Expression de lord Byron.
athée '. Tout est mystérieux en nous et autour de nous : nul œil humain n'a percé le voile; il est là, toujours là, immobile, placé entre la nature et son Créateur, le fini et l'infini. Mais parce que je ne l'ai point vu de mes yeux , dois-je nier l'Etre, cause intelligente du tout.... A vrai dire , le corps humain est une triste réu-
' « Il me semble , écrivait Byron , que si nous suivons l'ac- « lion perpétuelle l'intelligence, l'immortalité de l'âme est « probable. J'en ai douté parfois ; la réflexion m'a mieux « instruit. L'âme agit si indépendamment du corps; en rêve, » par exemple, avec incohérence, follement, il est vrai, mais « c'est encore plus l'âme que quand nous sommes éveillés. Qin << peut donc dire quelle n'aura pas sa vie séparée comme elle «c l'a conjointe? Les stoïciens disent de l'état présent : « C'est » une âme qui traîne une carcasse. » Chaîne pesante ! mais « toute chaîne matérielle peut se briser. Que l'autre vie soit « individuelle , ou plutôt jusqu'à quel point elle ressemblera i< à notre existence présente, c'est une autre question.... mais « l'éternité des esprits rae semble aussi probable que celle « des corps l'est peu.... J'aborde la question sans recourir « à la Révélation , qui a sa solution aussi rationnelle qu'une » autre.» Extrait littéralement des cinq volumes traduits avec une piquante originalité par madame Sw. Belloc, et que Thomas Moore a intitulés Mc'moires de lord Byron.
7 2 UNE PROMEJVADE
nion d'atomes , et toutefois il est en lui une tendance secrète et invétérée à l'amour du bon; quoique assez mal logée, l'âme existe.... Tenez, vous ne persuaderez jamais à Fletcher que les âmes des Lanfranchi ne reviennent pas dans leur vieux et sombre palais que j'ai visité à Pise; je n'en serais pas étonné.... Mais laissons là ces merveilleux sujets, ajouta-t-il en observant la surprise et les rires étouffés de Donald ; de telles profondeurs seront toujours insondables , et mon intelligence courrait grand risque de naufrager dans cet océan sans rives de spiritualités. — La lune se levait et déployait son voile d'argent sur le vert effacé des bois et des prairies, et le bandeau enflammé que le soleil avait déposé à l'occident , comme un monarque découronné, s'éteignait enfin par degré.
— Toujours est-il, s'écria brusquement lord Byron , que mes prétendus imitateurs sont diablement éloignés de la vérité !
Lord Donald , cédant à des impressions de volupté, s'était découvert et tournait son front
du côté du vent : — Comme la brise attiédie pendant le jour s'est rafraîchie et caresse mollement ; comme les parfums s'exhalent de ces haies fleuries ! Combien cette soirée a d'enivrantes sensations! Que les plaintes des rossignols sont tendrement modulées! Oh! qu'en ce moment il serait doux de sentir tressaillir sur votre bras la main d'une femme bien aimée !
— Sont-ce là des souvenirs de votre sigisbéisme romain ? ou songez-vous à quelque miss de la Grande-Bretagne !
— Je dis femme et non pas épouse. Si vous avez commis une faute , je m'en garderai, moi ; j'y suis décidé , je ne me marierai jamais.
— Jamais !
— Oh! jamais, je vous le jure, — s'écria-t-il en étendant la main. Et ils passaient devant une croix de bois plantée à une issue de la foret.
— Je n'aime pas, Donald, à vous voir prendre un engagement aussi solennel , aussi téméraire.
— Serait-ce aujourd'hui un de vos jours néfastes, un vendredi?
— Je VOUS répète que je n'aime pas la solennité de vos paroles sur un sujet aussi scabreux. Le mariage! vous me faites frémir!... A la vérité, vous n'avez pas tort; le mariage de la société actuelle est une invention assez stupide. Vous aimez une femme , elle vous apparaît charmante à travers la poésie d'une imagination éprise ; votre tendresse l'entoure d'une auréole; vous la trouvez , dans vos visites , toujours bien parée : le pied pressé d'un petit soulier que ne flétrit jamais la boue des rues , elle ne foule que tapis dans les salons, que sable fin dans les allées d'un parc; elle vous enivre des parfums de ses cheveux, des fleurs qu'elle porte; ses robes dessinent à ravir les formes de son corps , vous en adorez les plis et les mystères qui fascinent. Vous êtes délirant d'amour ; ou l'église , ou Bedlam ! Je ne vous donne pas pour quinze jours de bon sens ; mais rassurez-vous , le mariage va vous guérir. La cérémonie est dite ; vous êtes en possession de votre bonheur et il vous embarrasse. Votre femme boit et
mange devant vous, se couche et se lève devant vous !... Damnation ! tout le charme s'en va pièce à pièce ; la raison revient , et l'on a rivé votre amour pendant qu'il était brûlant et flexible.
— Ajoutez, criait Donald en éclatant de rire, ajoutez que le mariage devient souvent alors un enfer plus terrible que celui de Dante. — Si j'avais à recommencer le mariage , je le voudrais charmant et gracieux comme le premier amour, séduisant comme le rire voluptueux d'une Italienne. D'abord je n'aurais pas le même appartement que ma femme ; je voudrais acheter par des refus le bonheur d'y être admis ; je la trouverais dans une toilette de nuit, fraîche et coquette; rien autour de nous qui décelât notre misérable nature ; des fleurs en des vases de porcelaine , ces légers aromates qu'on brûle dans les sérails d'Orient, placés à l'antichambre en des cassolettes ; de brillantes tentures , des tableaux , le demi-jour, des bougies éclaipant à distance , ou des lampes.
à transparence d'albâtre. Je voudrais que ma femme ne mangeât pas de ces viandes qui rendent féroce, et même qu'elle mangeât peu ; je ne lui permettrais que du vin de Bordeaux ou de Champagne. Après dîner , j'écouterais sa musique ; le parc nous offrirait des retraites ; j'aurais une gondole glissant sur le lac , à condition que nous n'y lirions pas tous les poètes du marécage ' ; j'aurais une barque à voiles latines, et des harpes éoliennes dans les arbres bordant la rive. Je désirerais les mêmes égards de toilette qu'entre amans , et je serais charmé que ces soins fussent des plaisirs inspirés plutôt que des devoirs dictés. Je me sentirais heureux de ses joies, de ses bouderies, de nos voyages et de leurs souvenirs. Je serais heureux de ma fille , de mon Ada aux blonds cheveux flottans , et d'un fils héritier de mon nom. Charmante , renouvelée par cette coquetterie légitime à
' Les lakistes , école poétique qui a produit quelques hommes distingués et de bien monotones imitateurs. — Au reste, les imitateurs sont là, conîmc partout, nuls.
laquelle je la provoquerais , ma femme m'en aimerait davantage , à moins que la coquetterie permise eût perdu tout son attrait; et, pour finir gaîment mon conte , ma foi ! nous serions jeunes aussi long-temps que possible.
— Vous parlez comme les Mille et une Nuits, mon cherByron; vous êtes en verve; rimez ces illusions qui vous échappent presque formulées , et ce sera de la poésie, mais rien de plus.
— Ne pensez pas que je veuille vous convertir au mariage.
— Oh! je vous en défierais sans crainte.... On dit que le célibat est fort doux à Paris, je vais en essayer. Un jeune Portugais, né au Brésil , le 15uc Salvador d'Alvida , m'y attend. Je l'ai connu à Rome; il est de vos admirateurs, homme d'esprit, de Calent, et d'un caractère décidé. Nous avons les mêmes opinions sur la vie et l'usage qu'on en doit faire. Tout en un mot : jouir.
— Laconique et joyeuse maxime, mais difficile à réaliser. Ija jouissance physique s'épuise
vite; la jouissance intellectuelle fatigue. Jouir! c'est aussi faire de grandes choses, c'est courir un noble danger. J'aime les sourds pressentimens du réveil de la nation italienne. Oublier l'égoïsme étroit de l'individu pour songer à ce qu'il doit à l'humanité dont il est membre, cela est beau. Le temps d'agir est venu; écrire ce n'est rien , quand l'action ne doit pas suivre la parole, quand celui qui trace de froides lignes n'y voit aucun engagement pour lui. Ecrire, c'est combattre , quand on suit une haute pensée ou une illusion , comme vous voudrez. « Que « signifie le soi, si l'étincelle de ce qui fit la a gloire du passé se peut léguer vive et inextin- « guible à l'avenir? Ce n'est pas d'un hoïhme ni « d'un million d'hommes qu'il s'agit , mais de « l'esprit de liberté qui doit s'étendre ; les vagues « qui battent le rivage viennent une à une s'y « briser : mais l'océan avance. Il engloutit l'An- « nada , il use le roc ; il a non seulement détruit, « mais fait un monde. Quelque sacrifice d'indi- « vidus qu'il y faille , la grande cause prendra
a des forces, balaiera les aspérités, et fertilisera « ce qui est propre à la culture. En pareil cas , « plus de calcul de pur égoïsme, du moins je a n'en ferai pas ; je ne fus jamais habile à calcu- «1er les chances, et je ne commencerai pas à « présent. ' » Viennent les Autrichiens, et que l'insurrection bouillonne menaçante, je ne reculerai pas. Pourvu que ces ébullitions de patriotisme ne viennent pas à s'évaporer en bravades, pourvu que ces Italiens ne soient pas seulement des acteurs , des héros en paroles. Rien de plus misérable que la parodie de ce qui est grand. Mais s'ils ont dans les veines un peu du sang de leurs ancêtres, je leur crierai : «Place! faites- « moi place! » Je les guiderai! je prendrai mon rang dans cette cause si belle , ou je mourrai. La vie n'est pas dans le nombre, mais dans l'emploi des jours.... Etre le premier ^ non le dictateur y non le Sjlla, mais le Washington^ VArisj, »
' Pensées de lord Byron , dans le journal qu'il tenait à Ravenne.
8o UNE PROMENADE ATI CRÉPUSCULE.
tide y le guide en talent et en vertu, c'est venir après Dieu. '
Une émotion convulsive accompagnait ces paroles. Lord Byron lança son cheval au galop ; son jeune ami, pénétré d'admiration, suivait à peine la rapidité de sa course, qui ne se rallentit que sous les murs de l'antique Ravenne.
' Passage d'un des journaux de lord Byron.
^rois Caractère»
Le mois de mai brillait à travers ces pluies tièdes qui s'infiltrent dans la terre amollie et fécondée ; les grands arbres des Tuileries développaient aux feux du soleil leurs larges feuilles, où scintillaient des diamans de rosée. Le calme d'un beau jour contrastait avec l'agitation des
8 a TROIS ca.ra^cti:res.
promeneurs; la population bouillonnait sourdement sur les boulevarts et dans les rues de Paris, car la nouvelle de la défaite des Napolitains et du renversement ignominieux de leur constitution circulait. Une sombre indignation s'imprégnait et parlait sur tous les visages ; on se repentait d'avoir eu confiance en leur énergie d'apparat; on répétait avec une douloureuse amertume la prévision si tôt démentie d'un éloquent orateur, et la rougeur delà honte montait au front.
Un tilbury entra vivement dans la cour d'un riche hôtel du faubourg Saint-Germain; lord Donald en descendit, chez le jeune duc Salvador d'Alvida. — Les lâches! s'écria-t-il en entrant, les lâches! fuir aux premiers coups de fusil!... Où sont leurs Thermopyles des Abruzzes? et leurs sermens si dramatiques de vaincre ou de mourir? Quel misérable dénouement! Naples, si vaine de son patriotisme, est aujourd'hui rampante aux pieds des Autrichiens qu'elle insultait. Lord Byron en est furieux. « Les Napo- «litains, m'écrit-il, ont menti à eux-mêmes et
« au monde entier ; ceux qui auraient donné « leur sang pour l'Italie ne peuvent plus lui « donner que leurs larmes, »
— Pourquoi tant vous récrier, Donald? lui répondit froidement le duc sans se lever de l'ottomane où il était à demi couché; pourquoi tant vous étonner? Je m'y attendais, moi; et l€S journaux ne n^pprennent rien,
— Comment! vous n'êtes point indigné?...
— Quand je le serais, ferais -je que ce qui est ne soit pas? Naples a été vaincue, et s'est rendue à discrétion ; les lazzaroni ont jeté leurs fusils et dorment étendus sur les quais , au Môle, sous les portiques. Eh bien! après?... qu'ils aient leur pitance de macaroni et un peu d'ombre pour la sieste, des danses, de faciles amours; que leur faut -il de plus? Ils se sont amusés quelque temps autour de la Liberté, pour se délasser de Polichinelle; ils retournent à Polichinelle, On exile quelques hommes courageux; les faibles se taisent, ils boivent des sorbets et des citronnades dans les cafés. On a
84 TROIS CARACTÈilES.
renversé la pierre de la Constitution, et le peuple assiste aux revues des Autrichiens, dont il admire les manœuvres. Cela vous surprend ! Les nuits y sont-elles moins belles? la fraîcheur des soirées moins douce ? les eaux moins attrayantes ? Que lord Byron , dans une imprécation sublime, excite le Vésuve à vomir des laves dévorantes sur la cité^sclave ; je le conçois , il est poète ! Mais vous , pourquoi étesvous pâle , agité , balbutiant et tremblant de
fureur? Est-ce que vous ne déjeunez pas
avec moi ce matin?
Le jeune duc promena sa main à travers les touffes de ses cheveux noirs , et découvrit , en souriant, le large front de sa tête expressive, puissante.
Sa figure, légèrement basanée par le soleil du Brésil , était remarquable par la virilité à la fois élégante et prononcée des traits j c'était une nature forte , mais qui n'excluait pas la grâce. A la fixité de son regard, parfois étrange, on sentait en lui une ferme volonté , des idées
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nettes , précises , arrêtées ; et cet œil noir avait pourtant de la douceur, je ne sais qiiel velouté qui charmait. Parlait-il à des femmes , sa voix s'amollissait, mais sans fadeur; devant les hommes, sa dignité n'était jamais impolie. Partout, et sans paraître le chercher, il exerçait un as(j^ndant d'autant plus dangereux, qu'il en écartait avec soin l'apparence ; en vous imposant ses volontés, il semblait vouloir vos désirs.
La variété de ses connaissances, dont il fallait lui arracher le secret , sa feinte indifférence pour l'opinion, ses rares approbations, le tour original qu'il If^ur donnait , mettaient son suffrage à haut prix, et son silence même agissait sur les conversations.
Cette puissance était réelle ; mais on craignait de se l'avouer, on se la cachait en y obéissant. 11 observait ses progrès , les hâtait , s'emparait de l'âme subjuguée, et punissait toute révolte à son autorité par des sarcasmes habiles qu'on tremblait toujours de provoquer. Lord Donald, incertain de ses opinions , cédait à toutes les
sensations offertes , et , par une invincible paresse , endormait en lui de riches facultés qu'énervaient ses molles habitudes de plaisir. II se tenait dans cet oubli de lui-même ^ afin qu'on ne vînt pas lui reprocher son inactivité. Si le désir de plaire l'animait , il sortait de son âme des étincelles , de belles pensées ; mais jl s'en raillait lui-même l'instant d'après. Se rendre utile à la société par d'importans travaux, devenir l'idole d'une épouse par une illustration méritée, être sa vie, son âme.... Il en plaisantait avec une finesse si moqueuse et tellement devenue systématique, qu'on désespérait de lui voir entreprendre quelque chose de grand, de posé, de concluant. 11 ne voyait dans l'existence qu'une faculté croissante et décroissante de jouir. Cette inertie morale semblait le livrer à Salvador ; mais non , il repoussait toujours l'ascendant d'un étianger avec une fierté roide et tout anglaise. Salvador dominait encore les sensations ; Donald en était déjà dominé. L'un méprisait trop les hommes pour tenter autre.
chose que de veiller à ses piopres intérêts ; l'autre .s'effrayait trop des fatigues du travail pour essayer rien au monde qui gênât son besoin d'impressions. Comme tous les hommes, ils recherchaient le bonheur, mais avec cette avidité que font naître de plus exquises facultés.
Us entraient dans toutes les convenances de la société, sans en adopter les idées fausses, et par ce mot société je n'entends pas la nation ; elle est encore trop peu influente sur ses destinées pour être comptée. La brochure de Sieyes sur le tiers est toujours là pour prouver combien les pensées les plus justes sont de difficile réalisation dans notre vieille Europe.
En ce moment on annonça le docteur Jernier; il entra , fit un léger salut , donna ses gants et son chapeau au domestique, se posa commodément dans un fauteuil et présenta sa tabatière ouverte au duc. Il avait guéri Salvador d'une fièvre dangereuse ; et le jeune Brésilien , ayant su apprécier cet homme singulier, remarquable, s'était attaché à lui.
— Eh bien , docteur ! lui dit Donald , les Napolitains viennent de se déshonorer en /ace de l'Europe; ils ont trahi la cause italienne par leur lâcheté.... Nation de femmes déguisées en hommes !.... N'étes-vous pas, comme moi, indigné, furieux?....
— Les émotions , milord , ne valent rien avant et immédiatement après les repas ; elles préparent mal la digestion , ou la troublent. Vous êtes bien agité ! Croyez - moi ; prenez , avant de vous mettre à table , un verre d'eau sucrée où vous laisserez tomber quelques gouttes de fleur d'orange ; c'est un antispasmodique dont je vous recommande l'usage.
— Voulez -vous suivre l'ordonnance, mon cher Donald? se prit à dire Salvador souriant et avançant la main vers le cordon d'une sonnette.
— Non, je vous remercie, répondit-il.... Oh! que vous êtes froids , messieurs ! Etre insensibles à cette catastrophe, qui recule l'avenir de liberté promis à une contrée belle et asservie !
Le docteur répondit : — Vous savez bien que je n'ai pas d'opinion. — Il savoura lentement une prise de tabac; et, s'adressant à Salvador: — Monsieur le duc, vous avez raison; le tabsic que vous m'avez envoyé est meilleur que le mien : le tabac blond d'Espagne est trop subtil , trop pénétrant; il agit trop sur les membranes, dont il émousse la délicatesse et la perception.
Salvador observait en silence l'impassibilité du docteur Jernier. Donald en devint plus animé. — Mais le sort de l'Italie, s'écria-t-il , compromet celui de la France : Naples vaincue, la Sainte-Alliance va lâcher une armée française sur l'Espagne ; et si l'Espagne est rendue à l'absolutisme, l'absolutisme tentera de ressaisir votre pays. Docteur, la cause de la liberté est solidaire entre les peuples.
— La civilisation est le seul fait réel , milord ; la liberté et l'absolutisme sont de vains mots ; donner le plus de jouissances possible au plus grand nombre possible : voilà ! Toutes vos définitions à la Montesquieu sont des niaiseries. J'y
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suis tout-à-fait indifféi^ent ; les hommes sont de grands fous de se tourmenter, de se proscrire , de se tuer pour des abstractions métaphysiques
SI»" lesquelles personne ne s'entend Mais
elles font vivre quelques habiles aux dépens des dupes : voilà !
— Quoi ! ce ne sont pas des consciences qui s'émeuvent si éloquemment à la tribune française !
— Bah !
— Leur ardeur passionnée et courageuse à réclamer vos libertés nationales, est-ce un mensonge ?
— C'est une fièvre honorable.
— Et quand ils mourront au pied de la tribune, dira-t-on que c'est un mensonge?
— Je vous le répète, je n'ai pas d'opinion.
— Sur rien ?
— Je ne sais; j'ai quarante-cinq ans, et j*en ai vécu soixante. Mes conseils ne sont pas inutiles; je ne les prodigue pas. Tant mieux pour ceux qui ra'écoulent : voilà. Je vous le dis encore:
» Prenez , avant de vous mettre à table , m» verre d'eau sucrée édulcorée de fleur d'orange.» Donald froissa de dépit un journal entre ses doigts. Le duc Técoutait avec attention. — Mon cher docteur, dit-il , j'apprécie votre expérience; heureux l'homme avec qui elle est amicale et causeuse. Vous ne l'ignorez pas, je suis libéral par conviction; mais vos observations me donnent toujours à penser. — Le docteur s'inclina. — M. de Chanuzac, ajouta Salvador, ne marie-t-il pas sa fille et sa pupille ?
— Oui , au jeune Charles de Nelvoisy et au baron de Livrange; les deux mariages seront célébrés le même jour.
— La famille d'Estanceley n'est-elle pas liée à la famille de Chanuzac ?
— Intimement ; elle assistera à la cérémonie nuptiale.
— Voici une occasion de me présenter , n'est-ce pas? Je réparerai ainsi mon impolitesse.
Jernier balança quelque temps une de ses
jambes qu'il tenait croisée sur l'autre , et dit avec un sourire qui vint contraster avec sa gravité assez habituelle : — Oui , monsieur le duc , la famille d'Estanceley vous sait mauvais gré de ne pas vous être présenté vous-même. Je serai très flatté d'être votre introducteur auprès d'elle ; quand on est un d'Alvida on n'en a pas besoin chez un d'Estanceley. Mademoiselle d'Estanceley vous charmera, j'en suis sûr; elle est vraiment d'une beauté.... qu'on ne définit jamais. Ne vous attendez pas à voir une de ces têtes comme on en trouve tant par le monde : du rose, du blanc, un peu d'expression gaie ou langoureuse, selon la couleur des cheveux.... Ici , c'est une nature vraie ; cette jeune fille est un être à part.... Si vous ne vous êtes pas présenté plus tôt , votre maladie est une excuse.
— Je croyais que MM. d'Estanceley auraient pu prendre sur eux le soin de la première démarche.
— Voilà comme vous êtes tous ! voilà !... Je
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conviens que votre père a rendu de grands services au duc d'Estanceley , mort au Brésil , où il avait émigré : mais le vieux comte est goutteux , perclus de ses membres , vu qu'il a trop hanté les soupers fins et les petites maisons , avec son manteau couleur muraille , sous l'ancienne cour ; et monsieur son neveu est bien le plus vaniteux de tous les bipèdes qui se disent nobles.... Pardon , vous avez un esprit trop supérieur pour vous formaliser de ces observations.... Votre père aimait beaucoup le comte d'Estanceley.
— Le malheur a été le commencement et la fin de leur amitié.... M. d'Estanceley est mort si misérablement !... Mais je n'ai gardé de cette terrible catastrophe qu'un souvenirbien vague.... J'étais si jeune enfant alors!... Pourtant cet incendie flamboie encore dans mon imagination ; je sens encore les baisers d'un vieillard qui tomba auprès de moi , le sein traversé d'une longue flèche empoisonnée.... Le lendemain, je me trouvai avec mon père et trois nègres sur
une montagne , d'où je voyais au loin dans la
plaine brûler nos habitations Ma présence
réveillera de bien tristes pensées dans cette famille,
— Bah ] — murmura le docteur en se ie%'ant.
11 se fit un de ces silences où les interlocuteurs cherchent mutuellement à deviner leurs secrètes pensées; Jernier n'en laissa rien échapper; sa physionomie fut immobile.
— Mais mademoiselle d'Estanceley ! dit lord
Donald Une belle âme doit habiter dans un
beau corps,
— Qu'est-ce que l'âme , milord ?
— Je le renierais s'il osait dire qu'il en sait quelque chose ; il en est encore au peut-être de Pascal, le plus tourmenté et le plus éloquent des sceptiques.
— J'en conviens , messieurs , je doute comme vous : mais n'est-il donc pas au-dedans de nous une puissance de sentir, de haïr, d'aimer, de s'identifier avec une idée , d'en souffrir ou d'en être heureux 1
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— Si c'est là votre âme, mon cher Donald , elle n'est alors que l'éveil de l'imagination , et )a mise en jeu de l'organisme nerveux.
— Je vous tolère cette âme-là, milord.
— Elle n'est que la sensibilité, continua le duc.
— Eh bien , reprit Jernier en croisant les mains derrière le dos , et en marchant lentement vers la fenêtre, si l'âme de mademoiselle d'Estanceley était encore à naître !
— Une âme encore à naître , quand le corps existe !
— Si, continue gravement le docteur, si elle était assez pure , assez candide , assez ignorante d'elle-même pour n'avoir pas encore une âme !
Un nouveau silence régna dans l'appartement; le duc leva la tète et passa la main dans ses cheveux ; Jernier étudia avec joie l'effet de ses paroles sur lui ; et Donald, qui était resté un instant dans une attitude méditative , se prit soudain à rire, et dit : — Heureux alors, cent fois heureux, l'homme qui lui en donnera une.
— D'après vos idées , milord , c'est bien plutôt malheureux qu'il faudrait appeler cet homme-là ! — Donald tressaillit.
— Bien répondu, — s'écria le duc en prenant familièrement le bras de Jernier.
— Ah ! vous faites allusion à mes antipathies matrimoniales; elles sont en effet aussi invincibles que le mariage est ennuyeux et stupide.
— Êtes-vous bien sûr d'avoir cette opinion-là? — dit le duc.
Donald le regarda avec une fierté froide , et ne répondit pas. Salvador vit qu'il avait frappé juste, et, retournant l'épigramme dans l'amourpropre blessé , il continua : — Vous croyez avoir des idées faites et posées , mais c'est peut-être encore une illusion de votre esprit; et vous serez bientôt sans doute le mari le plus.... mari de toute la Grande-Bretagne. — Une rougeur passa sur le front du jeune Anglais , puis il devint soudainement pâle.
— Je croyais, monsieur le duc, que mes paroles avaient plus d'autorité que vous ne
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semblez leur en accorder; je croyais que mes assertions ne soulevaient aucun doute. Aussi je me contenterai de vous ie répéter, le mariage me semble la ressource des imaginations vulgaires, qui, par bonheur, sont ^n immense majorité. Mais rhomme dont l'âme est inquiète, ombrageuse, tourmentée par la soif du bonheur; l'homme qui frémit au plus léger soupçon d'une atteinte portée à son honneur, peut-il hasarder son repos et sa vie au jeu si hasaixleux du mariage^
— Vous avez trompé tant de maris , milord , dit le duc avec finesse, que vous ne croyez plus aux femmes ; vous avez tant de fois menti d'amour, que vous n'avez plus foi aux paroles d'amour. Vous craignez pour vous un seul des mille scandales que vous avez causés.
— Je ne démêle guère, répondit-il en réprimant un sourire , les motifs de ma répugnance; mais je sais qu'elle est profondément assise en mon esprit Les larmes de lord Byron ^nt coulé sur mon sein; oui, il en a pleuré.
g8 TROIS CARACTÈRES.
lui , si fier, si grand ! Pleurer pour une femme !... Mettre tout son bonheur, son avenir dans une femme , être si fragile ! folie , absurde folie !
— Vous le voyez , docteur ; milord Donald est le célibat incarné et fait homme.
— Bah ! s'écria Jernier.
tr0tô jfunes J^ilke tfemni 'tfmx covheiiU^.
Les voilà posées à ravir sur un divan de soie bleue à longues franges, les voilà belles comme trois illusions à dix-huit ans (dix-huit ans, c'est à peu près leur âge à chacune ; la plus jeune en compte dix-sept), les voilà ravissantes de candeur et d'ignorance du monde! Regardez-
lOO TROIS JEUNES FILLES
les, car deux corbeilles de. satin blanc sont ouvertes devant elles; deux de ces jeunes filles vont se marier demain , mais elles aiment et n'ont point de soucis. Aussi, comme elles admirent avec une joie presque enfantine leurs riches corbeilles! Comme tout est neuf et rajeunissant dans leur plaisir! Leurs femmes de chambre ont été éloignées; la porte est fermée à clef. Elles veulent du mystère dans le bonheur qu'elles ont à contempler ces étoffes , ces bouquets de fleurs d'oranger, ces diamans , ces longues plumes qui retombent en ondulant ; ces pluches qu'un souffle léger soulève, et qui donnent l'idée d'un caprice de femme mieux que tout autre image ; ces châles tissus dans ITnde ; ces couleurs tranchées de la Chine fixées sur le crêpe; la légèreté des tulles, où l'art des brodeuses a laissé ses merveilles ; le hssé d'argent du satin; les pelleteries du Nord , ces fantastiques bijoux que l'industrie crée, inépuisable en ses variétés ; ces aigrettes à mettre au front des sultanes, et ce long voile blanc qui ne
DEVANT DEUX CORBEILLES. JOt
saurait couvrir plus de pudeur et de confiance en la destinée.
La plus jeune est un peu soucieuse , non par envie , elle l'ignore ; elle ne se marie pas , et n'a pas encore désir du mariage. Et puis cette ombre de tristesse est si léaère sur ce front candide, que c'est un charme qui peut-être manque aux deux autres. Mais non, on les aime diverses; chacune, avec ses attraits et leurs défauts, concourt à la grâce virginale du tableau,
La première est svelte, petite, mignone ; elle est toute joie pétulante. Sa présence n'éveille qu'idées gracieuses et gaies ; son œil bleu pétille de malice, et par moment il y règne une langueur qui se perd en de soudaines folâtreries, en un badinage espiègle et toujours mutiné; elle sautille en marchant, se précipite vers ce qu'elle désire, puis, quand on la gronde de sa ravissante brusquerie , elle s'arrête et rougit : son repos semble encore du mouvement. Son cou est un peu trop long peut-être, mais les ondulations en sont gracieuses! Ses bouderies, ses