I02 TROIS JEUNES FILLES
caprices, sont de vraies coquetteries d'instinct; elle ôte son gant pour montrer sa main ; elle avance parfois son pied, on devine aisément pourquoi. Elle rit souvent, car alors la nacre de ses dents éclate derrière ses lèvres fraîches et vermeilles. Ce désir de plaire, elle le croit naturel , elle le porte comme une parure ; il doit l'embellir aux yeux de l'amant qui demain sera son mari. Quand elle secoue, en courant au soleil , les boucles de ses longs cheveux , on croirait que des étincelles en jaillissent. Quand on l'a vue, quand on a entendu sa voix perlée, on comprend mieux laTitania de Shakespeare; elle rit à la vie , car la vie lui sourit. Qu'a-t-elle à craindre? elle est charmante, elle est jeune, elle est riche, elle est pure, elle est aimée, elle aime.
C'est mademoiselle Constance de Chanuzac. Sa cousine Eudonie est assise à côté d'elle.
Eudonie est régulièrement belle, et d'une régularité expressive; il y a de l'animation sur son visage, dont les lignes se dessinent avec
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pureté. Peut-être , à dix-huit ans , sa taille estelle déjà trop développée, peut-être s'en plaintelle en secret, et voudrait-elle effacer le coloris trop vif de ses joues. Elle étincelle de santé, et les contours harmonieux de sa taille fatiguent le corset qu'elle néglige souvent de vêtir sans qu'on en soupçonne l'absence. Elle est grande, imposante ; son attitude calme naît d'un peu de dissimulation ; elle cache ce qu'elle éprouve , parce qu'elle s'inquiète naïvement aussi de ce qu'elle éprouve. Ses grands yeux noirs s'humectent de larmes involontaires , elle tressaille, et son embarras est plein de charmes. Son âme a besoin d'être occupée, mais il suffira de l'affection d'un époux pour la défendre des séductions du monde, qui sont si loin de sa pensée. Cette tendresse qu'elle attend, elle y croit; elle sera adorée , elle aime si vivement ! Enfin , on dirait qu'elle a peur de son amour, car elle en dissimule autant qu'elle peut les émotions.
La troisième.... oh! la troisième.... c'est Marie d'Estanceley !
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Elle s'est mollement jetée sur un des coussins du divan , et elle dit à ses amies d'une voix un peu lente :
— Vous êtes doue bien contentes de vous marier !
— -Tiens! quelle réflexion!... Eh mais! regarde donc cet écrin ; comme il est beau ! comme il est riche!... En me le donnant, Charles était si heureux de me voir heureuse l II m'a tant promis de m'aimer, d'être toujours assidu à mes volontés ! Si tu l'avais vu , hier , à mes pieds ; il me jurait de me chérir toute la vie; je ne le jurais pas, moi, mais je le pensais. Si tu l'avais vu , il baisait ma main , les plis de ma robe ; j'ai cru qu'il allait m' embrasser , alors j'ai eu peur et je me suis sauvée.
— Pauvre Résignée, dit Eudonie, que tu es froide ! Tu ne comprends donc pas le bonheur d'être adorée d'un mari ! Tu n'as jamais senti le bras d'un amant trembler près du tien! Tu n'as jamais craint que ta main ne vînt à trembler aussi ! Quelle charmante vie je me promets avec
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Livraiige! Comme il me la peint séduisante! La considération qui Fentoure va m'entourer aussi : il ambitionne les suffrages de son pays, afin que je sois fière d'être sa femme. La gloire viendra si elle peut; je n^ai besoin, m^oi, que de son amour. Il a eu les premiers battemens de mon cœur, il en aura les derniers.
— As-tu jamais vu un oiseau de paradis plus brillant que celui-ci? dit Constance. C'est nu présent de Charles.... Me sied-il bien? — Et elle le posa coquettement sur sa tète , en ajoutant : — Enfin, je préfère mes romances aux cantiques étemels du Sacré-Cœur. — Elle fredonna malicieusement :
RéveilIe-loi, ta dors encore;
Ah [ si ton cœur pouvait changer:
— Livrange, dit Eudonie en interrompant ïa romance, Livrange a des manières si distinguées!... J'aime à le savoir ambitieux à cause de moi. Puis, il me dit si souvent que je suis belle! et j'éprouve tant de plaisir à le lui entendre
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répéter!... Seulement ses regards m'embarrassent, et vraiment j'en suis quelquefois toute honteuse.
— Nous donnerons des bals.
— Nous irons à la cour.
— J'aurai une loge aux Bouffes et à l'Opéra.
— Il sera nommé officier de la Légion-d'Honneur à la première promotion.
— Il va changer sa livrée, et j'aurai un chasseur.
— Il sera peut-être ministre un jour.
— Mes bonnes amies, dit Résignée, je ne sais guère pourquoi, mais votre bonheur m'effraie.
— Comment cela, folle que tu es! Voyons, parle.
— Oui, laissons-la parler, Eudonie ; nous l'écouterons en serrant nos corbeilles.
— Mes bonnes amies , j'ai une tout autre idée du mariage, dit-elle timidement; je suis un peu embarrassée pour vous dire ce que je pense , mais je vais essayer. Le mariage est une