Résignée
Presqtje toute l'habileté humaine consiste à savoir tirer parti des événemens ; rarement elle va jusqu'à les faire naître. Les joueurs les plus savans à calculer les chances de la destinée sont souvent pris à la gorge par l'inattendu du lendemain ; il n'est point de tapis vert plus trom-
peur. Aveuglé par le succès, Napoléon ignorait, à Moskow, ce que c'est que l'occulte et terrible puissance qui, soufflant sur les hommes, les disperse comme la paille des champs ; trombe invisible , qui broie les plus fortes espérances d'une famille , comme elle brise et engloutit un trône , pour y mettre à la place ou un cercueil ou un volcan.
Qui eût dit à la famille d'Estanceley, à ce brillant état-major empressé dans ses félicitations, que son jeune lieutenant-colonel, rayonnant de joie, de force et d'avenir, serait le soir même gisant sur un lit de souffrances, et peutêtre d'agonie?
Il passa une nuit bien agitée! Résignée, Salvador et. le docteur ne quittèrent pas son chevet.
Il était mieux le lendemain ; l'espoir ranimait les gens de l'hôtel : on y exaltait le courage de M. d'Alvida, qui rehaussait par sa modestie le mérite de son action \ les visites affluaient, le vieux comte sortait de son égoïsme pour s'occuper vivement de son neveu, espoir dernier
du nom de d'Estanceley : il serrait, en pleurant, les mains de Salvador. Résignée le remerciait aussi par des regards attendris, qui se reportaient ensuite sur le malade.
Le docteur, inquiet, conduisit le soir le duc à l'embrasure d'une fenêtre , et lui dit tout bas : — On se félicite , on s'embrasse dans le salon , et moi, je n'ose ni me réjouir ni détruire cette
lueur d'espérance Nous verrons demain
matin.
— Craignez-vous un accident?....
— Si je le crains !... Pauvre jeune homme ! un grade honorable, un beau nom, une fortune immense, il perd tout, parce qu'il rencontre un homme frénétique qui l'insulte!.... Les passions politiques rendent les hommes féroces comme des hyènes....
— Vous m'effrayez!....
— Il a la fièvre.... Entendez-vous? il demande à boire à sa sœur.... Elle ne bouge pas de son fauteuil; elle n'a ni faim ni soif.... Quel ange!... — Il s'éloigna.
— Monsieur le due, dit-elle en s'approchant et en posant , dans sa préoccupation , une main sur son bras, que vous a dit le docteur?
— Rien d'alarmant, mademoiselle Mais
passerez-vous encore cette nuit?....
— En doutez-vous?.... — Elle retourna s'asseoir auprès du lit, épiant, devinant tous les désirs du malade.
La fièvre redoublait d'heure en heure; la respiration se rétrécissait et bruissait; la physionomie du docteur devenait plus sombre. Vers le milieu de la nuit, le jeune d'Estanceley pria Salvador de le soulever. — Mon ami, lui dit-il, je puis mourir de ma blessure, car j'ai senti l'épée entrer bien avant!.... La fièvre me fatigue.... m'oppresse....
— Mon bon frère, dit Résignée en se levant, chasse donc ces mauvaises idées....
— Reste là, Résignée.... donnez-moi la main tous deux.... Mon cher duc, je veux m'acquitter envers vous.... Il t'aime, ma sœur, je le sais; et si je survis, j'espère.... — II leur mit la main
l'une dans l'autre.... Résignée, immobile, semblait être de marbre.... Le docteur s'avança , et dit au blessé : — Assez! ne parlez plus... prenez du repos.
Le mal empirait; Résignée ne voulait pas se retirer; la raison du blessé s'éteignait. — Mon Dieu!.... une si belle position, disait-il.... mourir!... c'est impossible!.... Salvador, je l'ai tué.... Non!... qu'on mette mes ordres sur mon cercueil.... Ma sœur, souviens-toi de ta promesse.... ce soir, je t'ai mariée au duc... Aimez-vous!.... Souvenez-vous de mes ordres; placez-les sur le cercueil.... Mais non, je guérirai, n'est-ce pas, docteur?.... Quand j'ai vu ma sœur descendre de voiture, et contenir sa douleur.... pour ne pas m'eff rayer.... j'ai senti que je l'aimais.... Oh oui!.... j'aurais été général, maréchal de France peut-être.... Le trône de Saint-Louis est menacé.... Ces infâmes Bonapartistes.... ces révolutions.... Si ma blessure guérissait... Ah ! que je souffre!... ah! mon Dieu!...
Les accidens se renouvelaient; la mort pa-
raissait imminente , et Résignée cherchait à en douter encore. Enfin, la blanche figure du jeune d'Estanceley se contractait ; son oeil se voilait , son haleine pénible s'accélérait comme les oscillations d'un pendule qui tend au repos Il
murmura quelques mots d'adieu... puis il poussa
un soupir convulsif, le dernier Résignée
s'évanouit au moment où il expira.
Mne Cettre ïm drcstl.
Les premières feuilles des lilas et des chèvrefeuilles se développaient, s'élargissaient, sous les rayons du soleil printanier d'avril , autour du mausolée en marbre blanc du jeune d'Estanceley, enseveli dans le parc du château de ses pères. Une inscription en lettres d'or y
brillait , mais simple comme tout ce qui est senti. Une tombe solitaire à la campagne émeut par les contrastes et les harmonies qui l'entourent; les contrastes, c'est le printemps avec ses espérances , l'été avec ses fleurs , l'automne avec ses fruits ; les harmonies , c'est la chute des feuilles , c'est l'hiver : les contrastes , c'est l'aurore ou un beau jour ; les harmonies, c'est le crépuscule ou l'orage. Une tombe au milieu des enchantemens de la campagne est une leçon dont l'austérité, corrigée par un gracieux entourage , n'en est que plus pénétrante. Il est dans notre nature de fuir les désolantes réalités contre lesquelles nous ne pouvons rien ; de trop sombres enseignemens nous repoussent; mais ces mêmes idées, tempérées par des images qui consolent et font espérer, nous attirent, nous attendrissent.
Il en est de même du christianisme; on le prêche sévère et menaçant, rude et intolérant: les cœurs s'en éloignent. Prêchez-le doux, consolateur, progressif, mélancolique, tel qu'il est
dans l'Évangile , les cœurs s'en rapprocheront. Sur les marches de cet éblouissant tombeau priait Résignée en deuil, les mains jointes et les yeux attachés à la terre.... Oh! comme elle était blanche, et touchante sous ses noirs vètemens!... Dans sa prière , il se mêlait à des vœux d'immortalité et de rendez-vous céleste , des vœux terrestres, et pour elle-même. Elle attendait sa part de bonheur , s'il se pouvait ; et déjà on voulait la marier, elle qui gardait dans le cœur une pensée douloureuse.
Devenue plus timide encore, faible, incertaine, elle cherchait souvent son opinion dans les yeux des autres ; et elle entendait sans cesse l'éloge de Salvador ! Il venait assidûment au château, déposait devant elle cette supériorité qu'il portait partout ; loin de combattre ses idées religieuses , il lui disait , avec un accent ému, qu'il devenait religieux auprès d'elle ; elle l'écoutait , mais sans émotion , ni crainte , ni bonheur ; c'était une indifférence qui se raisonnait. Le docteur traitait les senti-
mens d'hallucinations rêveuses, restes du mysticisme chrétien qui s'éteignait. Selon lui, la société, entrant dans le positif, entrait dans le vrai , et le spiritualisme s'en irait décroissant jusqu'à son anéantissement complet. Il laissait à Résignée la consolation du sien ; mais il travaillait chaque jour à la guérir de toute autre exaltation , et ne lui peignait le mariage que comme un état de convenances et d'assistances mutuelles; il en bannissait l'âme comme partout.
Elle nourrissait plus que jamais son idée instinctive et juste de la situation précaire des femmes, qui les force parfois dans le mariage à usurper, par l'intelligence, les pouvoirs que la société leur dénie. Elle se plaignait à elle-même de l'éducation si rétrécie qu'elles reçoivent. Sans doute elles sont vouées avant tout aux soins domestiques : mais ces devoirs ne devraient exclure ni le libre exercice de leurs facultés, ni la connaissance de leurs droits , mis trop long-temps en tutelle.
Un vieil oncle malade lui restait de tous ses parens ; on lui démontrait la nécessité d'un prompt mariage, elle en convenait; sa timidité s'accroissait de la déception qu'elle avait eue; et Salvador, protecteur gracieux, ne montrant de sa vie que ce qui devait être montré pour la réussite de l'idée en réalisation, paraissant céder à une vive affection , et n'obéissant qu'à des calculs, habile à caresser les intérêts de tout le monde , Salvador l'enlaçait de toutes les influences réunies qu'il acquérait autour d'elle. Il promettait au comte d'Estanceley de ne jamais se séparer de Résignée, devenue madame la duchesse d'Alvida. Les services rendus par son père à la maison d'Estanceley, les siens propres, les paroles d'un mourant, l'appui du docteur, tout le servait. Le pauvre Baptiéret luimême se trouvait presque exilé du château.
Contrainte à regarder seulement le mariage comme un arrangement sanctionné par la loi, Résignée résistait mollement aux instances qui l'assaillaient quand elle reçut la lettre qu'on va lire :
12 LiJNE LETTRE DU BRESIL.
Genève, 2 avril i8i3.
« Voici la seconde lettre que je t'écris depuis « mon arrivée en Europe, ma chère amie; et je « me hâte de t' annoncer que nous allons, mon « mari et moi, résider quelques mois à Genève , « pour arranger des affaires assez embrouillées. « M. Darport désire les terminer avant de s'éta- « blir définitivement en France. J'ai eu le malce heur de perdre mon père aux États-Unis; il « n'a pu réédifier sa fortune écroulée , et le cha- « grin l'a mis au tombeau. J'ai épousé M. Darport « pendant sa longue et cruelle maladie, et mon « bonheur, dont il a été témoin , a consolé ses « derniers instans.
« Mon mari renonce au commerce ; tout jeunes « que nous sommes, nous avons peu d'ambition ; « notre attachement mutuel nous est déjà une «grande richesse!... Beaucoup s'aimer console « de bien des privations. Cependant notre petite « fortune est honorable : mon mari est versé a dans l'agriculture, et il a l'intention d'employer
UNE LETTRE DU BRÉSIL. l3
« ses capitaux à l'achat d'un domaine qu'il veut « gérer lui-même; les revenus suffiront large- « ment à notre existence. Je n'ai point perdu le « goût de la campagne, ma chère amie ; je songe « souvent aux jours heureux que nous avons « passés ensemble à la Celle.... Les charmans « souvenirs! Oh! je suis sûre qu'ils te sont toujours présens comme à moi.... J'ai vu en « Amérique une nature plus étonnante , plus «vaste, mais qui ne riait pas autant à mon «cœur.... Pourquoi? c'est que mes pensées de « jeune fille sont là mêlées avec les tiennes.
« Mon mari me désole en me disant que le «terrain de ce pays, si charmant à l'œil, est « sablonneux, calcaire, et ne convient pas aux « expériences agricoles qu'il médite. La qualité « du terroir est pour lui d'une haute importance. « Nous aviserons à nous rapprocher le plus pos- « sible d'Estanceley.
« Je brûle de recevoir une lettre de toi. Nous «n'avons fait que traverser la Hollande; nous «étions pressés d'arriver à Mayence, où nous
l4 UNE LETXRE DU BRESIL.
« attendaient encore des intérêts commerciaux « que mon mari a surveillés ; puis nous nous « sommes enfin arrêtés sur les bords du lac de « Genève; il est si célèbre que je ne t'en dirai <( rien, sinon que j'y conçois mieux la religion. « Dans une de tes dernières lettres qui me « sont parvenues à New- York , tu mentionnais « parmi les personnes de ta connaissance , M. le « duc d'Alvida , et lord Donald. Un jeune Anglais « de ce nom a blessé, il y a deux jours, un de « ses compatriotes en duel : on dit qu'une rivalité « d'amour , une préférence accordée à lord « Donald , par une Anglaise jolie et inconsidérée, « ont donné lieu à ce combat. On dit même que « lord Donald est parti avec cette jeune et malce heureuse femme.... Quelles mœurs, ma chère « amie !
« Sophii: Darport.»
La lecture de cette lettre la jeta dans une
UNE LETTRE DU BRÉSIL. l5
tristesse qu'elle dissimula, mais qui la rendait plus facile aux persuasions. Salvador redoublait ses protestations d'amour et de sincérité; elle y prêtait plus d'attention ; mais le deuil de la famille différait la célébration du mariage.
Dans sa correspondance , Salvador avait, par anticipation , informé son père des brillans avantages qu'il rencontrait dans son union avec mademoiselle d'Estanceley ; il attendait de jour en jour une réponse du vieillard , remplie sans
doute de contentement et de félicitations
O surprise! .. Il reçoit une lettre du Brésil.... et le papier contient ce peu de mots écrits d'une main vacillante :
« Mon cher Salvador ,
« Au nom de notre Seigneur Jésus- Christ, au « nom de votre salut et du mien , n'épousez pas « mademoiselle d'Estanceley, sans être venu me « voir. Je rne meurs. Venez , si vous faites cas de « ma bénédiction; venez, et ne hâtez pas ma
l6 UNE LETTRE DU BRÉSIL.
« mort par vos délais. Venez , je compterai les
« jours.
« Duc d'Alvida. »
Salvador demeura comme foudroyé par ces lignes si inattendues. Il tomba sur un siège.... Tout semblait autour de lui tourbillonner : une tempête intérieure agitait, pour ainsi dire, son sang.... Partir !... et quelques mois de plus il épousait une femme ravissante; il était possesseur d'une fortune incalculée.... Il tenait sous la main la source de jouissances inépuisables, de l'or, dominateur de ce siècle, despote des consciences.... Et toutes ces espérances étourdissantes allaient s'évanouir! après tant d'efforts, de méditations, d'enivremens !... Y renoncer !... — Ce vieillard extravague , se disait-il ; il est tombé en enfance; sa raison s'est brisée dans son enveloppe caduque. Sa main , glacée par la mort, n'est pas assez forte pour arrêter une destinée telle que la mienne.... Sa bénédiction ! que m'importe ? les vains mots que bégaiera sa bouche ridée se perdront dans l'air. Partir,
quand je suis en face de toutes les joies humaines! partir, quand la main d'une charmante jeune fille va me donner tout ce qui fait aimer la vie!... Oh non, je ne partirai pas!... Je me marierai; j'aurai des équipages, des terres immenses, des coffres pleins d'or; j'achèterai des plaisirs, des honneurs, des hommes. Je parviendrai haut; je gouvernerai l'état un jour!... Je ne serai pas assez stupide pour détruire l'édifice de mon avenir, édifice splendide, où je me promènerai de jouissance en jouissance, jusqu'à ce que j'aie trouvé le fond de la vie.
Pourquoi ce vieillard, mon père, veut- il
que je parte? Que fait mon mariage au salut de son âme? Est-ce que son confesseur m'aurait choisi une femme au Brésil? A-t-il fait vœu à son patron de me marier à Rio-Janeiro? Bolivar a pris mon rôle dans l'Amérique du sud; au Brésil, je ne serais que son imitateur.... Moi, imitateur, jamais!.... théâtre trop monotone!.... Il parle de mon salut!.... La poussière animée qui forme le corps et le cerveau, où naît, où 11. 2
s'élabore, d'où s'élance la pensée, sera bientôt une poussière refroidie, morte, qui retournera à la poussière inerte.... Il croit survivre à son corps; il invoque mon salut et le sien ! La tombe à tous deux, vieillard!.... le néant, le néant!.... Toi, dans peu de jours!... moi!... Moi, j'ai vingtcinq ans ; je ne suis pas encore rassasié des plaisirs : j'en veux une large moisson. Je veux tirer de l'existence tout ce qu'on en peut tirer ; je veux prendre les voluptés l'une après l'autre, et les boire goutte à goutte.... Ma jeune fiancée est une houri chrétienne ; sa pudeur ignorante est un attrait rempli de douces irritations.... Courir avec elle dans un char rapide à travers mes domaines, l'initier à toutes mes sensations, puis en chercher d'autres, éclipser dans le monde mes rivaux par l'éclat de ma fortune, dominer par la force de mes volontés et de mes pensées, régner par l'audace quand il sera temps... Voilà la part que je me donne, part digne de moi, part de lion! Et il voudrait, lui, ce vieillard éteint, mattacher à sa vieillesse, au fond des
solitudes où il vit dans une mystique et stupide extase; il voudrait que j'amusasse ses ennuis. Il me lie à ses caprices; il me cloue à ses imbécillités!... Son égoïsme, qui cherchait à me ressaisir depuis plusieurs années, jette un cri de détresse.... Eh bien! maudis-moi, égoïste vieillard, puisque tu veux condamner ma puissance à ton impuissance, puisque tu jalouses le bonheur de ton fils , et que tu veux l'écraser avec la pierre de ton tombeau! Maudis-moi !... Je poursuivrai mes félicités au bruit de tes malédictions mourantes; je ne m'en dérangerai pas d'un seul plaisir.
— Oh! j'aurais dû m'en douter, le vieillard morose blâmait mon long séjour à Paris, ville d'impiété, Babylone impure à ses yeux dévots. Mon banquier recevait peu de fonds , et me disait que mon héritage se dissipait en dons à l'église pendant mon absence!.... Eh bien ! que mon père garde ses biens; ils sont peu considérables, comparés à ceux que je vais posséder. Je lui laisse sa poignée d'or, pourvu qu'il me
laisse mon avenir : je me marie, il me maudit, et nous sommes quittes !
— Mais si cette malédiction retentit comme
un coup de foudre la veille démon mariage!
Ma timide et pâle fiancée osera-t-elle toucher ma main de réprouvé? Ne verra-t-elle pas une flamme d'enfer sur ma tète? Ne craindra-t-elle pas la contagion de mon sort?.... Et puis, ne dois-je pas apporter l'approbation de mon père avant ce mariage? Ne m'en fait-on pas une loi... une loi expresse, irrévocable?....
Il passa lentement sa main sur son front, tout mouillé de sueur. — Ah, murmura-t-il , cette position est affreuse! Tout est perdu!.... mon mariage devient impossible....
Il resta quelque temps affaissé , et ne se ranima que pour écouter les accords du piano de Résignée, qui montaient jusqu'à lui avec quelques accens de sa voix plaintive; et, dans la romance qu'elle chantait, le mot de malheur revenait souvent, comme dans sa vie.
11 en tressaillit, lui, qui riait tant des superstitions ; il en tressaillit, et y vit je ne sais quel présage; mais il chassa cette faiblesse, et envisagea sa situation avec plus de calme. Il en vint à penser que s'il se rendait aux ordres de son père, cette condescendance toucherait le vieillard , et qu'alors il le déciderait à ce mariage , en lui étalant les chances éblouissantes qu'il lui apportait. Mais comment exécuter ce voyage aux yeux du docteur, du comte et de Résignée? Le prétexte de la santé de son père lui parut suffisant, et devait le parfumer de piété.
— Ah ! oui , se disait-il ; avec un peu d'adresse je serai regardé comme un modèle de piété filiale. Le sacrifice sera proné par les stupides amateurs de vertu, qui ne savent jamais descendre dans le cœur humain , où il n'y a qu'égoïsme. J'en vais être un exemple.... Quel déluge de sentences!... Je rirai bien des phrases de mes niais d'admirateurs.... J'ai pensé, au commencement de ma vie, ce que Brut us disait à la fin de la sienne : « La vertu n'est qu'un mot ! » mais je
sais aussi que, pour réussir, il faut ue le dire jamais, et le penser toujours.
C'est ainsi que cet homme marchait, dans son affreux système, de déductions en déductions. S'il eût pu s'effrayer de quelque chose, il se fût effrayé de lui-même. Mais non , c'était un homme d'une tenue élégante, d'une physionomie attrayante et belle. Ce qu'il venait de penser traversait son intelligence, vivait en elle, mais ne se montrait pas au-dehors, et l'urbanité distinguée de ses manières n'en était gâtée en rien. La première effervescence de surprise et de chagrin passée , il prit son parti en homme ferme; et quand il descendit au salon, il ne chercha nullement à déguiser l'altération de ses traits : on lui en demanda la cause, il annonça que son vieux père se mourait, et réclamait sa présence. Résignée s'écria que ce voyage devenait un devoir indispensable à accomplir, et il dit sans affectation qu'il obéirait, quel que pénible que lui fût ce voyage. Il obtint aussi l'approbation du docteur , du vieux comte : Sal-
vador eut la consolation de s'entendre plaindre et louer.
Cependant il redoutait les dangers qu'entraînait son absence. Donald pouvait écrire à la baronne de Livrange et à Résignée ; mais il ne perdait jamais son temps à des méditations vaines, énervantes; il examinait le fait positif, se déterminait et agissait. Il prit toutes les précautions possibles contre ces incidens, et fit ses préparatifs de départ.
Il donna même à ses adieux une teinte mélancolique qui ne lui était pas ordinaire ; il est vrai qu'il y fut aidé par ses craintes. Il partit. En pleine mer, il murmurait contre les vents paresseux ou contraires; tout lui devenait obstacle , et jamais le navire ne voguait assez vite. Il interrogeait le livre de loch; il faisait ses calculs estimatifs avec une précision qui ajoutait encore à la considération qu'ii s'attirait. Ses attitudes silencieuses , pensives ; ses manières polies , mais qui tenaient à la distance convenable, la noblesse de ses traits, son flegme
dans les dangers , excitaient l'admiration des matelots. A le voir parfois le regard fixé sur les voiles et les mâtures, on eût pensé qu'il cherchait à leur imprimer une action plus puissante par la force de son impatiente volonté.
Absorbé par ses projets, il passait de longues heures à les méditer, immobile, et contemplant les flots; il se demandait pourquoi son père le rappelait avec de si solennelles instances; il s'en étonnait sans cesse, et semblait apercevoir, du côté du Brésil, un orage sombre, menaçant ses destinées, qui s'étaient levées si brillantes.
JDilal)*.
Je n'aime point à décrire ce que je n'ai pas vu ; l'élégance du mensonge rhétoricien n'est pas à mon usage > et quand j'ignore , je me tais. Cette résolution fermement prise me circonscrit en des limites entre lesquelles il m'arrive de murmurer; je m'ôte sans doute le charme d'une
26 DÉLAHÉ.
plus grande variété; mais j'y gagne, par compensation, d'être vrai; et, quand on me lit, on est sûr au moins d'avoir affaire à un cœur d'homme, d'être en contact avec une conviction ; j'y gagne aussi d'être obligé de tout extraire de ma propre substance, de m'enfoncer dans moimême , d'y tenter des découvertes. Le cœur humain est un monde qui ne sera jamais tout exploré.
L'imagination voit quelquefois mieux que la réalité ; mais dans une description locale on ne saurait substituer la fiction à ce qui existe : quelque gracieux que soit le mensonge, c'en est toujours un. Dans la reconstruction du passé , c'est différent ; là , il faut voir par les yeux de la science, par l'étude des ruines et des monumens ; là , il faut en croire aussi l'instinct de la poésie. Dans la peinture des localités, rien n'est bon que ce qui est vrai. En m'abandonnant au plaisir de tracer des tableaux du Brésil , je pourrais , comme tant d'écrivains, m inspirer des nombreuses relations des voya-
DÉLAHÉ. 27
geurs; j'ouvrirais devant moi la nomenclature des arbres et des plantes indigènes; je jetterais à travers des périodes colorées et sonores, les palmiers, les mélastomes, les cactus, les bignonia, les mangliers , les mimosa, les quatelés ; j'y attacherais des guirlandes de plantes parasites, des lianes, des caladium, des grenadilles ; j'y sèmerais le sol marécageux de reptiles , d'insectes, parmi les tiges et les feuilles elliptiques de l'héliconia; je balancerais sur les branches les perroquets éclatans et bavards , les vertes perruches ; l'anheima , colombe brésilienne, y roucoulerait amoureusement; j'y suivrais les vols variés et capricieux du colibri, des papillons aux ailes larges , peintes et velues , des oiseaux-mouches, émeraudes voltigeantes, images des inconstantes voluptés.
Que ferais-je? Une de ces brillantes impostures, dont l'habileté et les recherches sauvent plus ou moins le ridicule. Mon Brésil, malgré les poivres et les vanilles en fleurs, sentirait la Bibliothèque Royale à faire pitié. Loin de moi
28 DÉLA.HÉ.
cette littérature factice ! J'ai une trop haute idée de ma mission d'écrivain moraliste , pour la profaner à ces phraséologies stériles.
Je ne dirai donc que les faits qui sont de ma compétence , et dans le domaine de mes méditations religieuses et sociales. Ce domaine est encore bien vaste pour moi!... N'importe : je n'ai pas promis le succès , mais le courage.
En abordant aux côtes du Brésil, en éprouvant les influences de ce climat, Salvador se rappelait les neuves et chaudes impressions de son adolescence, ses croyances , ses passions, ses exercices, ses amours, et ne pouvait regarder, sans sourire , les vertes jalousies de Rio-Janeiro ; à l'aspect dune belle nuit du tropique , aux sons des guitares et des mandolines, il renaissait à ses premières émotions , à leurs turbulences enflammées. Son vaisseau avait jeté l'ancre au coucher du soleil ; impatient , il s'était embarqué dans un esquif, et entrait à Rio-Janeiro, par une soirée éclatante des splendeurs nocturnes de ce
DÉLAHlL 29
ciel ; des groupes de jeunes Brésiliens passaient en chantant leurs indolentes romances, qui, se répondant de rue en rue , formaient de mélancoliques harmonies.
On prit de grandes précautions pour annoncer au vieillard le retour de son fils bien aimé; car, éteint par la décrépitude, il se mourait. Il respirait alors la moiteur un peu rafraîchie de l'air ; assis dans un large fauteuil antique posé sur un balcon , il dominait d'immenses jardins ; la rade, la mer roulant ses vagues scintillantes, phosphorisées aux lueurs de la pleine lune, et les navires qui, profitant de la brise du soir, sortaient du port et glissaient au lointain , leurs blanches voiles déployées.
L'entrevue fut touchante : le vieux duc sanglotait, et pressait son fils entre ses bras débiles, en murmurant: — Mon Salvador !... béni sois-tu, mon Salvador, d'avoir écouté ma voix et mes avertissemens !... Béni sois -tu d'être venu me fermer les yeux!... Ah ! je le vois , ton cœur est plein des bons sentimens de ta jeunesse. —
3o DÉLAHÉ.
Il ne répondait pas , et baisait les mains du vieillard.
Attaché aux dogmes mystérieux du catholicisme , fatigué de la cour et de ses intrigues, au sein desquelles il avait été disgracié, le vieux duc, veuf d'une épouse qu'il adorait, s'était d'abord établi dans une des capitaineries brésiliennes les plus éloignées de Rio-Janeiro; l'esprit affaibli, il voyait avec chagrin les progrès des idées philosophiques, et ne s'occupait plus que de mourir saintement. Son confesseur lui apparaissait comme un intermédiaire entre le ciel et son âme ; il était imbu des superstitions d'un Portugais de l'ancienne cour. Salvador se promettait bien de ne pas les contrarier, et de glisser habilement sur elles. Quand les premiers épanchemens de tendresse furent passés, il l'interrogea sur le sens de quelques expressions énigmatiques de sa lettre , et sur l'opposition qu'il semblait mettre à son mariage avec mademoiselle d'Estanceley. Le vieillard leva dévotement les yeux au ciel , resta un instant comme en extase , et
DÉLAHÉ. 3 1
dit d'une voix grave : — Salvador, je suis ému de votre arrivée; j'ai besoin de me recueillir: nous en parlerons demain.
— Puis-je, au moins, savoir dès à présent si vous m'avez choisi une épouse?
— Non, mon enfant; allez en paix, et que l'esprit saint habite avec vous.
Plus rassuré, il sortit de l'appartement; et, conduit par deux noirs qui portaient des flambeaux, se rendit à la salle à manger : tous les esclaves s'y étaient réunis pour le saluer. A sa vue, des transports de joie éclatent ; ils tenaient de la frénésie et du délire. Les uns se prosternaient devant lui, comme devant un dieu fétiche; les autres se mettaient à genoux; ceux-ci lui baisaient les mains, ceux-là pressaient sur leurs lèvres le bord de ses vètemens. A quelques pas de cette scène, près d'une lampe, une jeune créole de seize ans regardait, et pleurait. Cet amour, ou plutôt ce fanatisme bruyant des esclaves, provenait de l'éducation que Salvador avait reçue au milieu d'eux , au sein des savanes
3 2 DÉLA.HÉ.
et des forêts. Témoins et même compagnons de ses jeux intrépides , de ses chasses , admirateurs de son adresse et de son audace , touchés de ses libéralités de jeune homme, ils conservaient de lui des souvenirs mêlés de superstitions ; quelques uns gardaient ses présens les plus frivoles comme des reliques précieuses, des fétiches. Dans leurs veillées, ceux qui avaient partagé ses exercices les contaient aux autres avec des exagérations pleines de poésie : les nègres affectionnent tant le merveilleux ! Un d'eux , nommé Lébao, favori de Salvador, avait accrédité toutes ces fables par la vivacité de ses récits pittoresques. Un peu importuné de ces gênans témoignages d'affection, Salvador les prenait en patience à regarder la jeune et jolie fille de couleur; il écarta enfin les esclaves, alla droit à elle, et lui dit avec un sourire :
— Belle enfant, quel est ton nom?
— Je m'appelle Délahé pour Lébao, Marie pour Dieu et notre Seigneur Jésus-Christ. — Elle était toute tremblante , et parlait les yeux
DÉLAHÉ. 33
baissés, comme si elle eût craint l'éclat d'un seul des regards de Salvador.
— Lébao a été mon compagnon d'enfance.
— Je le sais, maître; Lébao est mon mari , il me l'a dit bien souvent, car Lébao pleure de joie rien qu'à vous nommer.
— Lébao est ton mari , Délahé ! Est-il affranchi ?
— Oui, maître.
— Alors, charmante enfant, je ne suis plus ton maître; tu es libre. Mon père a affranchi Lébao ; il est libre.
— Lébao veut vous appeler toujours son maître; et vous le permettez, n'est-ce pas? — Elle leva enfin sur lui ses yeux bleus et supplians.
— Eh bien!.... sers-moi. — Il congédia les esclaves avec des paroles caressantes , et revint s'asseoir à table. Deux nègres restèrent cependant, attentifs à ses ordres, à ses désirs, mais bien moins que Délahé.
— Où est Lébao ?
ii. 3
34 DÉLAHÉ.
— Dans la capitainerie de Spiritu-Santo. Jardinier de la maison , il est allé acheter de jeunes plantes; il reviendra demain Qu'il sera heureux de votre arrivée !
— Verse-moi à boire... Ainsi, tu demeures...
— Dans une jolie case, au fond du jardin. Lébao en a grand soin , car il savait que vous deviez y venir bientôt... Il vous montrera le bosquet Salvador; maître, il est beau comme vous.
Ces paroles dites avec une candeur toute confiante , les vins de Portugal et d'Espagne , qu'il buvait à longs traits pour se venger des ennuis et des privations du voyage, les molles irritations de ce climat , l'enivraient.
— Eh bien ! Délahé, mène-moi à ce bosquet. — Elle le conduisit dans le jardin , heureuse, sans soupçons , légère , charmante , moelleuse dans son marcher gracieux.
— Es-tu heureuse, Délahé?
— Oh!... oui....
— Tu hésites!.... Pourquoi as-tu épousé un noir, toi, si blanche et si jolie ?
JVKLAHÉ. 35
— N'ai-je pas, dit-elle en soupirant, du sang mêlé dans les veines? A quoi étais-je bonne en naissant , à être l'épouse d'un homme de couleur, ou la maîtresse d'un blanc! Ma position n'était-elle pas toute faite? Qu'y pouvais-je?
— C'est infâme, répondit-il en observant une larme qui descendait silencieuse le long de sa joue : le préjugé du sang est bien odieux ! Condamnées dès le berceau ! pauvres jeunes filles! J'en conviens, Délahé, j'en ai honte pour les Européens : mais tu pouvais mieux choisir. Un noir!....
— Lébao est bien bon ! je vous assure.
— L'aimes-tu ?
— Je suis sa femme.
— Tu ne réponds pas , Délahé ?
— Je suis sa femme, sa servante; je lui appartiens.
— Comment t'es-tu mariée avec lui ?
— Je suis née esclave, dit-elle après une pause pénible ; un Portugais, assez vieux et laid, était mon maître, j'avais douze ans; il me défendit
36 DÉLAHÉ.
de travailler au soleil ; j'eus quatorze ans , il fit de moi sa maîtresse. Il m'ordonnait de ne pas sortir de la maison , car les jeunes Brésiliens de la cour de l'empereur don Pedro m'envoyaient des baisers quand je paraissais derrière les jalousies. Enfin Lébao travaillait quelquefois au jardin; il dit à mon maître : — Quand vous mourrez, donnez-la-moi; je l'épouserai. — Mon maître répondit : — Je le veux bien. — Il l'écrivit dans son testament , par jalousie , afin que je ne fusse pas l'esclave d'un jeune Portugais : il mourut bientôt, et je suis la femme de Lébao.
— Ainsi, tu n'as jamais aimé ?
— Je ne dois pas aimer.
— Et si je t'aimais, moi?
— Oh !... j'en suis indigne, dit-elle toute frémissante; j'en suis indigne.... Laissez-moi m'en aller. — 11 s'approche d'elle ; mais elle recule en s'écriant : — Ah ! si Lébao le sait , Lébao me tuera.
Ce cri lui rappela en vain que Lébao est son