D^LA.HÉ
compagnon d'enfance ; c'est un noir !... Et quand ce serait un blanc !....
— Voilà, dit-elle, le bosquet Salvador, élevé, cultivé par ses mains ; et là nous avons tant parlé de vous !... Ah! maître, laissez-moi partir, car si Lébao le sait, Lébao me tuera.
tébao.
Des jets d'une vive lumière pénétraient déjà à travers les jalousies et les rideaux de gaze qu'on oppose la nuit aux insectes , sous les tropiques, quand Salvador, bercé dans les souvenirs de la veille , ouvrit à demi les yeux. Il entendit des voix se parler bas, mais vivement.
lébao. 3g
dans la chambre voisine; i! sonna. La porte s'ouvre avec fracas ; Lébao entre dans la chambre , se précipite vers le lit, et se livre à une joie presque insensée. Il couvrait de baisers les mains de Salvador ; il dansait , il trépignait , riant et pleurant.
— Maître à moi ; voilà bon maître à moi ! disait-il. Bon maître à moi arrivé !...
— Mon pauvre Lébao !
— Quoi! vous savez encore mon nom , le nom du pauvre Lébao? vous vous souvenez de lui , du petit Lébao , qui portait vos fusils à la chasse ; qui était tout joyeux quand vous tuiez les bètes du premier coup, et qui tremblait de tous ses membres quand vous étiez en danger? Lébao serait mort pour vous y vous savez bien !
— Bon Lébao !
— Vous l'aimez donc encore ?... Qu'il en est heureux!... Vous l'avez vue, ma petite, ma gentille DélahéL. Si vous saviez, maître, combien je l'aime! c'est ma vie, mon bonheur, mon tout ! Elle me chante des modinhas } et je lui donne
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les plus belles oranges, les plus beaux citrons, les plus belles ignames , les plus belles fleurs que j'aie ! J'aime à la voir habillée comme les dames d'Europe.... Les senhors la regardent en passant : mais Délahé est ma femme, mon bien; tout moi.... Malheur à qui insulterait ma Délahé ; car je suis libre. Je suis noir, et c'est pourquoi je me dérange du chemin des blancs quand je tiens ma Délahé sous le bras.... Délahé porte un voile... un -voile brodé.... Je lui ai si souvent parlé de vous , qu'elle vous aimait sans vous connaître.... O Jésus! comme vous voilà grand et beau !
— Oui ; j'ai vu Délahé.
— C'est mon trésor ; c'est pour elle que je travaille ; je ne m'aperçois ni du soleil ni de la fatigue pour gagner de quoi lui avoir des robes et des rubans : quand je la vois me sourire , ma Délahé, j'ai de la joie pour tout le jour; si je suis un peu las, je vais à la fenêtre de la case, et je dis : Délahé! Elle vient en souriaut, m'embrasse , et je suis délassé J'y vais souvent r
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maître; car, voyez- vous, quand on aime, on est jaloux ; oh! bien jaloux.... Avez-vous vu votre bosquet , le bosquet Salvador ?
— Délahé me l'a montré hier au soir, répondit-il nonchalamment.
— Hein ! comme il est touffu et joli ! qu'il m'a coûté de soins et d'eau! Comme on y respire, le soir , la brise de mer ! Les beaux arbres ! Quels parfums ! quel bonheur, quand le soleil brûle le sable, d'avoir frais là-dessous!... Vous avez dû être content de Lébao ?... Il n'est pas loin de la case... Vous y viendrez souvent, n'estce pas ?
— Sans doute, répondait-il avec un sourire tranquille.
— N'appelez pas , maître ; je vous aiderai à vous habiller, je vous servirai, puis j'irai à mon jardin.... C'est mon père qui a obtenu, à son lit de mort, mon affranchissement.... Mais je suis toujours à vos ordres; car je vous aime, vous savez bien !
La figure du bon nègre s'épanouissait de joie;
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son œil était vivant d'intelligence, un rire franc ouvrait souvent ses grosses lèvres ; il parlait avec volubilité , accompagnant ses discours de gestes rapides , expressifs : mais , malgré cette jovialité bavarde, expansive , ses traits, fortement caractérisés , annonçaient un être doué d'énergie et du feu des véhémentes passions.
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Les pressentimens ne sont pas de vains tantômes qui , nés de l'imagination , se plaisent à effrayer leur mère. Ils naissent souvent de nos réflexions, qu'ils résument; synthèses de l'avenir, ils deviennent des réalités eux-mêmes. Salvador couvait de vagues et tristes pensées : il avait vu plusieurs fois dans la journée son
père , qui n'avait répondu à ses instances que par ces mots : — A ce soir !
Comment échapper aux pressentimens qui l'assaillaient ? Il monta à son appartement, prit des parures, des bracelets, des colliers apportés de France, et descendit au jardin. Lébao distribuait l'ouvrage aux Nègres qu'il dirigeait. Par des allées couvertes, Salvador les évite, et parvient à la case. Délahé se trouble, rougit, baisse la tête , et regarde , avec distraction , les présens qu'il a déposés sur une table : mais cette douleur pudique se dissipe aux caressantes paroles de Salvador.
— Vous dites que vous m'aimez , lui répondelle tristement : je vous crois ; mais j'ai bien peur que votre amour ne soit comme la fleur du Dhaïlé, dont la corolle s'ouvre et tombe dans les premières heures du jour.
Il la gronde doucement , la ranime ; alors éclate cette tendre effusion de mots énamourés dont les créoles inondent leurs amans; elle se suspend à son cou , s'enlace à lui comme une
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liane autour de Farbre protecteur. Il lui sourit , et lui donne des conseils qui la prémunissent contre les regards jaloux de Lébao. C'est surtout du mystère qu'il veut; il ne craint que ce qui peut le compromettre. Elle l'écoute plutôt pour lui que pour elle-même ; au fond de son cœur, elle lui a déjà fait présent de sa vie.
Il lui répète ses conseils et veut sortir ; mais elle le voit triste, elle le retient — Soudain Lébao paraît à la porte de la case : il est surpris d'abord; mais incapable d'élever un soupçon contre Salvador , il s'approche , admire , avec une joie d'enfant, les perles et les colliers étalés auprès de Délahé; il lui ordonne ensuite de préparer des rafraîchissemens , qu'il sert à leur jeune maître; puis, confiant, gai, il sort, et retourne à ses travaux.
Mais Délahé s'étonne de n'avoir point le pouvoir d'arracher Salvador à son inquiétude : la chaleur pèse, l'atmosphère ressemble à une immense fournaise ardente; il paraît en souffrir, et, appuyant sa tête sur un sein palpitant, il se laisse
aller en des bras qui le bercent. Rien ne l'apaise ; il se lève, il s'éloigne, poursuivi par de funestes idées, traîne ailleurs le mal qui l'obsède, et la longueur de ce jour de feu qui éblouit et brûle. Oh! comme le soleil est lent à descendre sous l'horizon !
Il y descend enfin , laissant derrière lui un large sillon rougeâtre. Les jalousies se soulèvent dans Rio-Janeiro; on attend, on sent venir et frissonner la brise rafraîchissante : la voilà ! elle court, volupté du soir; la voilà! elle se répand du rivage dans les rues; elle vole embaumée, elle éveille les sensations assoupies et les sons des guitares. Délahé, assise auprès de Lébao, sous le bosquet voisin de la case, écoute, et regarde si Salvador ne vient pas. Lébao , morne, observe tous les mouvemens de Délahé.
— Notre jeune maître ne viendra pas ce soir, dit-elle.
— Pourquoi veux-tu qu'il soit toujours ici
répond— il. Mais voici l'angélus, Délahé; à genoux! — Ils prient.
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Salvador descend d'un pas lourd à l'appartement de son père; il entre. Le vieillard, d'une main desséchée, lui fait signe de s'asseoir, et s'assied; ils sont seuls; tout lui semble empreint d'une fatalité solennellement inflexible. Mais il se recueille, et ranime en lui cette force, toujours prête à lutter contre les obstacles.
Le balcon où ils sont assis est entouré de fleurs , d'arbustes odoriférans ; et devant eux se déploient les magnificences de la rade, ces cent îles couvertes de palmiers, les amphithéâtres des montagnes, et l'océan des eaux, point inaperçu dans l'océan incommensurable des cieux, de l'infini.... Il suffit d'une piqûre d'épingle pour nous ôter à ces grandes scènes; pour nous en distraire, la plus mesquine des douleurs suffit. Oui , ces deux êtres ne sont là préoccupés que d'eux-mêmes; le vieillard, qui ne peut plus ni vivre ni jouir, et le jeune homme, qui veut vivre et jouir. Le vieillard est en ce moment plus fort que le jeune homme; il le tient sous la dépendance des mots qu'il va balbutier.
— Que m'allez-vous annoncer, mon père?
Hâtez-vous de parler, je vous en conjure; car, je ne sais, votre air grave et mystérieux m'effraie. Ai-je un malheur à craindre ?
— Je ne pense pas que ce que je vais vous avouer soit un malheur, mon cher Salvador; j'espère que votre attachement pour mademoiselle d'Estanceley n'en est point venu là. Si je me trompais , alors vous diriez avec moi : « Que la volonté de Dieu soit faite et non la mienne. »
— Oh! de grâce, tout en un mot, mon père; tout en un mot !
— Salvador, mon cher Salvador, reprit-il posément, lentement, je n'ai plus votre ardeur, votre impatience, et pourtant je devrais être plus pressé que vous , car il me reste bien peu d'instans. Mais j'ai laissé déjà la vie de ce monde derrière moi; l'âge m'a transporté à l'entrée de la vie du monde éternel; je frappe à la porte; la pierre de la tombe est la porte de l'éternité.... Ne m'interrompez donc pas dans mon récit , mon cher enfant; j'ai besoin de vous le faire
avec toutes ses circonstances; elles sont mes excuses ; et peut-être en m'écoutant votre cœur me pardonnera-t-il?
— Oh! qu'aurais-je à vous pardonner?
— Trop d'affection , peut-être. Les Alvida ont contribué à l'établissement des Portugais au Brésil. Un de mes ancêtres était même de l'expédition de Cabrai. Mon père avait d'immenses possessions dans la capitainerie de Spiritu-Santo ; mais le luxe qu'il étalait à la cour de Lisbonne , ses passions pour le jeu , les voyages et les femmes, le forcèrent à vendre successivement ses domaines d'outre-mer. A la mort de mon père, je pris du service , et c'est à Versailles que je connus messieurs d'Estanceley; quelques folies que je déplore m'attirèrent, à mon retour en Portugal , le mécontentement du roi , et plus tard une disgrâce peu méritée. Je m'étais marié , et je me vis contraint à passer au Brésil pour y rebâtir ma fortune écroulée. Ma jeune épouse, que j'aimais passionnément, et dont le souvenir émeut encore ma voix cassée et défaillante, fai-
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sait ma résignation par la sienne , soutenait mon courage par son courage ; elle mourut en donnant le jour à un fils....
— Était-ce moi?
— Écoutez, mon cher Salvador; je vous avais prié de ne pas m'interrompre. Chassés par la révolution, le duc et la duchesse d'Estanceley vinrent me demander l'hospitalité au sein de mes sauvages habitations; ils avaient deux fils : l'aîné....
— L'aîné, était-ce moi?... Répondez.... ah!... ce fils aîné, c'est moi, n'est-ce pas, vieillard? s'écria Salvador hors de lui, n'est-ce pas?
— Salvador, Salvador, reprit le vieux duc d'un accent tremblant et lamentable; Salvador, ménagez-moi.... et dites que ce n'est pas une douleur pour vous que d'être le frère de mademoiselle d'Estanceley, car vous l'êtes!
— Moi, le frère de Résignée!
— L'aimez-vous?...
— Si je l'aime, misérable vieillard!... — Il se fit un long silence, pendant lequel le duc d'Al-
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vida, les mains jointes, priait avec ferveur, et le jeune d'Estanceley , les bras croisés sur la poitrine, debout sur le balcon , méditait profondément. La lune, qui se levait, vint jeter à travers les arbres une lumière lividç sur leurs traits agités. Le jeune homme gardait une de ces attitudes qui annoncent une forte résolution ; il se retourna bientôt vers le duc, et lui dit, en se rasseyant , d'un ton calme et doux : — Après , monsieur le duc!
Le vieillard fut étonné d'un changement aussi soudain , et laissa voir sa surprise. — Excusez un transport insensé, monsieur le duc, repritil; de pareils coups ébranlent la raison.... Continuez, je vous en prie.
Le duc d'Alvida se remit peu à peu , et poursuivit en ces termes : — Madame la duchesse d'Estanceley s'ennuyait dans nos solitudes ; sa santé souffrait de cet isolement : elle , élevée à la cour de Louis XVI; elle, une des favorites de Marie-Antoinette, réduite à végéter dans une ferme, au fond du Brésil! Le chagrin qu'elle
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nourrissait s'accrut; tout enceinte qu'elle était, elle voulut impérieusement retourner en France. Il régnait des incompatibilités d'humeur très prononcées entre le duc et la duchesse, il fallut céder; elle partit, se séparant avec joie d'un mari qui ne l'aimait pas.... Pardonnez-moi de parler ainsi de votre mère.
— Ma mère, — dit Salvador en souriant.
— Elle emmenait avec elle le jeune Firmin; vous restâtes avec nous ; mon fils unique était de votre âge. Nous vivions dans un calme profond , quand , pour venger je ne sais quel vol de chevaux, des sauvages d'une tribu errante attaquèrent de nuit nos habitations, et y mirent le feu. Notre résistance fut longue, désespérée : le duc d'Estanceley combattait près de vous, et vous couvrait de son corps; je servais de rempart à mon fils : il ne nous restait plus que dix ou douze noirs ; les autres gisaient morts ou mourans; aux lueurs de l'incendie qui nous cernait déjà, nous songions à faire notre retraite dans les montagnes. Chacun de nos
coups de fusil renversait nos opiniâtres ennemis, dont les cadavres jonchaient la terre rougie par le sang et la réverbération des flammes. Le duc d'Estanceley , las de tuer, me dit : « Prenez votre fils et moi le mien ; fuyons. » Mais une flèche lui entre dans le sein.... Il tombe , vous embrasse , m'appelle , et murmure ces mots : « Sauvez-le.... sauvez-le.... il est votre fils!...» Je regarde autour de moi; je ne vois plus que huit de nos défenseurs ; je leur dis : « Que cinq d'entre vous meurent là , et que trois me suivent. » En ce moment le toit d'une des habitations s'écroule, tombe avec un épouvantable bruit, et nous couvre de flammèches, de
débris, de feu, nous et nos ennemis Mon
malheureux fils est atteint par un éclat de poutre. Je le relève sanglant, je le presse entre mes bras.... Un de mes noirs, le père de Lébao , vous saisit, mon cher Salvador : « Maître, s'écriet-il, en avant! » Nous tirons nos sabres et profitons de la terreur des sauvages, qui, pressés eux-mêmes parles flammes, s'y débattaient, se
tordaient, hurlaient et fuyaient; nous traversons leurs rangs ouverts, désordonnés.
— Nous nous éloignons au bruit des dernières fureurs de cette lutte horrible , inexprimable, dont le souvenir humecte mon front d'une froide sueur. Nous entendons bientôt s'abîmer derrière nous les murailles de l'habitation ; puis un affreux silence , et les lueurs expirantes de l'incendie qui fume et s'éteint; puis les derniers chants des vainqueurs, qui se retirent; puis rien. Moi, je tenais embrassé le cadavre de mon fils!... et vous, vous pleuriez près de moi.
— Sans épouse, sans enfant, presque ruiné, ne trouvant autour de moi que trois esclaves, j'enterrai mon malheureux fils, et par une inspiration soudaine je vous adoptai, je vous nommai Salvador, et fis jurer à mes trois esclaves par notre Seigneur Jésus-Christ et le salut de leur âme, de ne jamais dévoiler ce secret.... Dites-moi, Salvador; accablé de tant d'infortunes, n'étais-je pas bien excusable? Ne suis-je pas digne de pitié, de pardon?
Il sanglotait; Salvador se pencha sur sa main froide, amaigrie, et la baisa. — Oh! merci, Salvador, merci!... Ce baiser, c'est le pardon que j'implore!... n'est-ce pas?... Tu m'as fait sentir que j'en avais besoin.... Et quelles preuves d'amour paternel ne t'ai-je pas données! C'est pour toi que je songeai à relever ma fortune : il me restait des fonds chez mon banquier à Rio- Janeiro; j'achetai des esclaves et des terres dans une capitainerie moins exposée, plus rapprochée de la civilisation et des villes : mes efforts furent bénis; mes biens, ma fortune, le titre de duc, mon fils, tout est pour toi.
— Et j'accepte, mon père; ma reconnaissance, plus éclairée, vous en remercie.
— Quoi! s'écria le vieillard ranimé, le nom des d'Alvida ne mourra pas, il revivra en toi.... Que le Seigneur me pardonne cette faiblesse!...
— Mais votre confesseur est-il instruit?...
— Je ne pouvais pas disposer d'un secret qui n'était pas à moi; j'ignorais si tu voudrais être un d'Estanceley ou un d'Alvida , car j'ai tout
prévu : des papiers écrits de la main de ton père et de la mienne constatent ta naissance; et j'ai tracé moi-même deux donations de mes biens , l'une au nom de Salvador d'Alvida, l'autre au nom de Prosper d'Estanceley, afin que tu pusses choisir, et que mon âme fût en repos. Ensuite, j'ai obtenu de Rome une indulgence plénière pour tous mes péchés; ainsi, j'ai pu cacher à mon confesseur un acte qui cesse d'être une faute dès que tu l'approuves , un acte dont le secret t'appartenait aussi.
— Je serai toute ma vie Salvador, duc d'Alvida, mon père.
— Maintenant , s'écria le vieillard en élevant les mains au ciel , maintenant , Seigneur, vous rappellerez votre serviteur à vous !
— Renoncer à un riche mariage devenu impossible, m'est un grand chagrin sans doute; mais le nom d'Alvida sonne haut, puis-je le quitter ? tout mon passé s'y rattache : les jeunes ans sont les racines de la vie , et l'arbre de l'existence ne vit pas sans racines.
— Mon Salvador, mon fils d'adoption , mon fils bien aimé , sois béni sur la terre et dans l'éternité !
— Les trois esclaves, témoins?...
— Sont morts depuis long-temps.
— Le secret?....
— Reste entre le ciel et nous deux ; bientôt il ne sera plus qu'entre le ciel et toi. Mais c'est devant un Dieu vengeur que tu commettrais un crime infâme , si....
— Ce mariage!... Ah! mon père!...
— Je t'entends, et je te demande pardon, mon cher fils , de t'avoir mis cette idée sous les yeux.
— Les papiers qui renferment ce secret?...
— Tu les auras.... à l'instant même....
— O mon père ! bénissez - moi encore , — dit Salvador en s'agenouillant.
Le vieux duc, que tant d'émotions avaient soutenu par une sorte de galvanisme moral , perd à ce spectacle de Salvador à ses pieds , toute sa force factice ; il chancelle , élève encore
les mains , bégaie quelques mots sans liaison , tient un peu son regard terni levé vers la voûte étoilée, puis tout retombe, paupières, mains, gestes, voix; il s'affaisse, et demeure sur son fauteuil , pâle , immobile , glacé , à demi éteint. Salvador s'épouvante , appelle , crie , s'élance vers le cordon d'une sonnette ; on accourt , des esclaves s'empressent ; on vole chez le médecin ; on inonde le vieillard d'eaux de senteur ; il semble inanimé. On l'étend sur son lit; on le dirait mort.... Mais le pouls renaît, le mouvement de l'organisme suspendu reprend son cours; quelque affaibli qu'il soit , le souffle glisse sur les lèvres, la vie revient aux yeux humides : — Mon fils, mon fils chéri, es-tu là?... Oui, tu es là; ta main presse la mienne.... Que le ciel et les saints te bénissent.... tu me donneras une mort douce.
— Ne vous fatiguez pas à parler, mon père, — disait Salvador. Le médecin et le confesseur arrivent presqu'en même temps : mais le vieillard sourit tranquillement à leur aspect ; sa
force, sa présence d'esprit, semblent s'être revivifiées ; et quand l'heure de son repos habituel sonne , il congédie les personnes qui l'entourent, et dit tout bas à Salvador : — A demain, mon cher fils, à demain !...
La brise, plus forte que de coutume, rend la nuit fraîche et douce ; Salvador , agité dans tout son être, se promène au jardin ; mais il évite la case et le bosquet : trop de pensées le tiraillent à la fois; il n'en a pas une seule pour Délahé, qui n'en a plus que pour lui.
Il marche, il s'arrête, il médite : — J'aurai les papiers demain, pense-t-il, et mon père, ce vieillard étant mort , je serai maître de ma destinée ; je me ferai d'/Uvida, ou d'Estanceley à mon gré.... D'Estanceley ! adieu alors le mariage , adieu les millions ! J'aurai la moitié de la fortune du duc d'Estanceley ; les biens trois fois plus considérables du vieux comte sont donnés par acte authentique à Résignée. Mes revenus n'iront pas au-delà de soixante mille francs; je ne serai plus duc : dans la maison d'Estanceley, le titre
n'est pas héréditaire.... Je ne céderais pas à des considérations de noms propres, si je ne savais l'importance que les hommes y attachent encore.... Je connais le monde; je suis fort de mon dédain pour lui : mais s'il vient à me dédaigner, si je me découvre , si je donne beau jeu à ses malignités ; si les méchans bruits , aisément semés sur une filiation embrouillée, prennent crédit, je suis perdu ; ce sera une lutte mesquine d'épigrammes où je n'aurai pas toujours l'avantage !... Et puis, ces trois fortunes que j'allais réunir et rendre miennes par une signature au bas d'un acte dont les bases sont arrêtées. Eh bien, j'y signerai duc a" Alvida. C'est la première pensée qui m'a saisi sur le balcon , je n'en changerai pas. Je n'ouvrirai pas sottement la main pour en laisser tomber ces millions.... Aurais-je les préjugés de ces demi-penseurs qui s'arrêtent toujours devant les conséquences d'une idée admise? Sans doute la loi a pu dire conventionnellement que le mariage serait interdit entre frères et sœurs. En Perse , le contraire était
JUSTES CONSÉQUENCES. 6ï
approuvé par l'usage , et la Bible nous enseigne que Cain , Abel , tous les fils d'Adam , épousèrent leurs sœurs.... L'argument embarrasserait plus d'un docteur en théologie.... C'est à faire pitié!... D'ailleurs j'admets la loi humaine. Dès que le scandale social qu'elle proscrit disparaît, tout le mal disparaît. Résignée est un composé vivant d'ossemens revêtus de chairs admirables; c'est un chef- d'oeuvre d'organisme animé. Pourquoi ne jouirais-je pas de ce chef-d'œuvre? parce que nous sommes nés de la même mère ! Qu'importe ; elle a cédé en nous créant l'un et l'autre à un attrait de plaisir, voilà tout : sa volonté ne se manifestait pas pour nous, qui n'existions pas. Ma sœur et moi, nous avons vécu séparés : plus de scandale. Dès que je puis échapper à la convention sociale nommée loi , tout est dit: qu'elle m'atteigne si elle peut, j'en cours les risques, je la défie.
— Il est prouvé, aujourd'hui, que le cerveau pense et que l'àme est une rêverie qui devrait être un peu vieille depuis ce fou de Platon,
L'âme grecque et l'âme romaine ne sont pas plus intelligibles que l'âme moderne , que nos métaphysiciens ont rendue plus scientifique , voilà tout. Je conçois, et je respecte même tous les scrupules de ces niais du spiritualisme qui cherchent à démontrer leur immortalité de cuistres , par la méthode aristotélienne et l'argumentation quasi-scolastique à la mode. Permis à ces pauvres gens de mettre en pratique leurs vertus syllogistiques, si peu d'accord entre elles ; mais quand on a assez de bon sens pour avouer que nous autres chétifs, produits de la terre, matière élaborée et perfectionnée, nous retournons à la matière par un mouvement éternel que nous ne concevons pas; quand on n'a pas le ridicule de prétendre à une autre immortalité que celle-là, la seule avouée par la raison ; quand on confesse avec déplaisir , sans doute , que l'âme n'est que la puissance vitale qui se meut et s'arrête avec le jeu des organes ; alors on ne voit aucun crime à prendre des baisers d'amour sur les lèvres d'un être vivant, d'une femme,
que la société nomme ma sœur, ma mère; il ne s'agit plus que de mettre en défaut la loi \... Tout consiste à savoir s'entourer d'un impénétrable mystère. Mon secret sera entre moi et ce que ce pauvre vieillard nomme le ciel , c'est-àdire il sera en moi seul, je le garderai; et puis l'enjeu est fait.
— Les hommes sont de grands enfans; ils inventent des mots, et ils en ont peur. Ce n'est pas moi qui m'intimiderai de toutes ces absurdités-là. Est-ce que la législation ne se modifie pas? Et qui peut prévoir ce qu'elle deviendra dans une époque où l'on proclame toutes les religions tombées, et leurs ténèbres dissipées
' Je défie les logiciens du matérialisme de réfuter l'argumentation de Salvador ; c'est leur système poussé à ses dernières conséquences , conséquences devant lesquelles ma pensée recule d'horreur.... mais comme cet échafaudage de sophismes s'écroule devant le seul principe d'une âme immatérielle et immortelle qui a conscience du bien et du mal! J'aurai l'occasion d'en parler. Un jour mon œuvre théorique viendra , si j'en ai la force et le loisir.
aux lueurs des mille flambeaux de la science ? Enfin , n'est-ce pas l'habitude de vivre ensemble qui forme le lien de famille ? Cette habitude n'existe pas entre Résignée et moi.
— Allons! je serai d'Alvida , duc d'Alvida, et je ne me détournerai pas de la vie de délices, peut-être de gloire, que je me suis frayée, et j'irai jusqu'au bout sans m'arrêter à des scrupules insensés.
Sa démarche était redevenue ferme, assurée, et il passait près du bosquet.... Il y voit Délahé debout , l'œil attaché sur une allée latérale à celle qu'il parcourait; elle tressaille de bonheur, et lui dit : — Je vous ai attendu bien long-temps, Salvador ; ce matin , la souffrance vous accablait, et l'inquiétude ne m'a laissé ni paix ni trêve. L'orange semblait s'aigrir dans ma bouche.... je craignais.... On m'a dit que votre père était plus malade.... Pourquoi n'êtes-vous pas venu?...
— Et Lébao ?
— Il est allé chez un planteur; il reviendra
tard, cette nuit Mon bien -aimé Salvador,
votre visage est plus serein; mon maître, souriez à votre esclave , car vos regards sont plus doux que le miel du printemps et le sucre de nos cannes; le sourire sur vos lèvres est plus gracieux que nos fleurs baignées dans la rosée du matin , et votre parole est brillante comme le colibri qui vole au soleil.
itbao le sait!
Il est une heure du matin ; la rosée s'attache par gouttes vacillantes sur les arbres du bosquet. Lébao sort péniblement d'un fourré de plantes à larges feuilles; il se traîne, chancelle, et tombe sur ce lit de gazon moelleux, odoriférant, élevé par ses soins. Il étouffe ses san-
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glols en mordant d'une bouche frénétique les plantes affaissées, les mousses froissées; il laboure et disperse le sable d'un pied furieux; puis ses mains, contractées, se détendent : cette épilepsie de la douleur l'épuisé; il s'évanouit.
Sous le bosquet , les préoccupations de Délahé, ses inquiétudes, le nom de Salvador toujours glissant de ses lèvres avec un demi-soupir, cette tristesse qu'elle a gardée depuis le matin , et qui a été causée par le brusque et froid départ de son amant, ont jeté de cruels soupçons dans l'âme ombrageuse de Lébao ; mais il les repoussait, comme un outrage envers Salvador et Délahé. Il a voulu pénétrer le mystère de cette tristesse, si ignorante dans l'art de se voiler; il
est parti, il est revenu, il s'est caché! Le
voilà gisant dans une immobilité qui serait un bienfait pour lui, si c'était celle de la mort.
Il se soulève enfin , s'assied , et médite sombrement; il rouie des étincelles sous sa paupière à demi baissée. Les tuer, verser leur sang , s'en laver les mains, s'en abreuver ! Oh! ce nVst pas
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assez ; sa fureur morne veut et calcule de plus longs tourmens. Il doit être désormais le mauvais génie de leur existence. Son visage mentira comme un visage européen ; il mettra sa joie à contrarier leur criminelle passion ; il jettera des tortures continuelles à travers leur vie. Il en a les moyens ! Autant il était bon , autant il sera terrible; mais il ressemblera au mancenillier , qui trompe, assoupit et tue.
£ébao me tuera.
— Maître , votre père est plus malade ; il se meurt.
Lébao, triste, et les bras croisés sur la poitrine , parlait ainsi à Salvador, qui venait d'ouvrir les yeux au bruit de ses pas. Il se lève, s'habille à la hâte, et descend avec le nègre,
"O LJÉBAO ME TUERA.
favori du vieux duc. Lébao s'installe dans l'antichambre, et surpasse les esclaves par son activité pleine d'attentions; il entre au plus léger prétexte. Salvador aussi ne quitte pas le chevet.
La scène de la veille avait dû nécessairement épuiser le reste des forces du malade; aussi, il s'y attendait , et répétait à Salvador d'une voix agonisante : — Tu m'as rendu la mort calme et douce, mon fils, mon cher fils!.... Que Dieu te soutienne dans les bonnes intentions que tu m'as montrées !
Témoin des tentatives inutiles pour rappeler la chaleur à ses membres à moitié refroidis, le mourant sentit sa fin prochaine, et fit sortir toutes les personnes qui s'empressaient autour de lui; il ne retint que Salvador.
— Tout est consommé ; je sens que j'ai peu d'heures à vivre ; je les dois consacrer aux prières qui m'ouvriront la vie qui ne finit jamais Écoute-moi J'ai déposé chez mon
notaire lacté de donation testamentaire par lequel je t'institue mon unique héritier, toi, mon
LEBAO ME TUERA. 7 1
fils, en léguant à mon confesseur et à son couvent des sommes que je te prie d'acquitter religieusement.... Les autres papiers dont je t'ai parlé , et qui deviennent inutiles par ton acceptation , sont renfermés, avec la correspondance
du duc d'Estanceley , dans un portefeuille
Voici la clef du secrétaire qui les contient... prends-la, mon fils, et joins tes prières à celles de mon confesseur....
Le confesseur arriva; les prières, les litanies, les cérémonies funèbres commencèrent ; Lébao priait à deux genoux , avec grande ferveur ; Salvador se recueillait, et étudiait les phases par lesquelles l'homme entre dans la mort. La prière bourdonnait en vain autour de lui : sa fixité ressemblait assez à la douleur ; mais cette fixité n'était que froidement interrogatrice.
La nuit vient ; le malade paraît un peu ranimé. Salvador passe dans un cabinet contigu, étroit, où était le meuble qui renfermait les papiers ; il demande des bougies et du feu dans un réchaud. Lébao le lui apporte, et le rem-
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place au chevet abandonné. Une demi-heure s'écoule , soudain le noir se précipite vers le cabinet en s'écriant : — Venez, maître; venez, votre père expire ! — Le spectacle de la mort trouble les esprits les plus fermes; Salvador se lève vivement, sort, tandis que Lébao saisit un des papiers, renverse une bougie, et revient, avec une étonnante prestesse, s'appuyer près du lit. Le mourant se débat dans l'agonie ; le confesseur, qui priait dans un coin de l'appartement, murmure une dernière absolution ; le duc pousse un soupir, et meurt.
En cet instant , le cabinet s'embrase : — Au feu! — crie Lébao, qui s'était toujours tenu derrière Salvador ; il s'élance , arrache de leurs flèches les rideaux embrasés. Le feu était monté des papiers aux mousselines et aux soieries suspendues aux fenêtres voisines du secrétaire.
— Vos papiers ont été brûlés , dit-il à Salvador en l'observant.
— Le sort, répond-il froidement, le sort en a prononcé.
LÉBAO ME TUERA. fê
Il rentre dans la chambre mortuaire, et ferme les yeux du vieux duc d'Alvida en présence des nègres agenouillés. — Quoi! pensait Lébao, il est heureux par où je croyais le punir !
Il avait hâte de partir maintenant ; peu de jours lui suffirent pour accomplir les obsèques, les cérémonies funéraires. Il prit connaissance de l'acte testamentaire, mit ordre à ses affaires, et institua un gérant chargé d'exploiter ses nouveaux domaines. Délahé fut négligée au milieu de ces soins. Il alla un jour à la case ; Lébao était là. Salvador leur annonça son départ pour la France, faisant espérer son retour, afin d'atténuer la douleur de Délahé , qui fondait en larmes ; Lébao pleurait aussi.
A peine Lébao avait- il vu le brick français qui emportait Salvador, s'enfoncer dans l'espace, décroître et disparaître, qu'il alla trouver le régisseur des biens, et lui dit de choisir un autre jardinier. Le régisseur s'étonnait de cette résolution ; mais le nègre insistait, en affirmant que, puisque son cher maître ne devait plus
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habiter le Brésil , il voulait aller cultiver quelques champs de cannes à sucre dans une capitainerie au-delà des montagnes. Il partit donc de la case avec Délahé, pleurant, et au milieu des lamentations des esclaves , qui les aimaient. Il avait acheté une mule qui portait leurs bagages. Délahé marchait à pied à côté de lui ; ils commencèrent , sur le matin , à gravir les collines étagées en amphithéâtre qui entourent Rio- Janeiro. Ils s'arrêtèrent dans une venta pour dormir pendant la chaleur. Le lendemain matin, ils entrèrent dans la chaîne des montagnes appelées Orgues , dont les sommets dentelés s'élancent en pitons inégaux , semblables aux tuyaux de ces instrumens. Ils laissaient derrière eux la baie de Rio-Janeiro , point resplendissant, et s'avançaient dans des solitudes affreuses dont les précipices et les rochers abruptes épouvantaient la pauvre Délahé épuisée de fatigue.
— Lébao, disait-elle timidement, mon pied est faible ; je ne saurais aller plus loin , je ne
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suis qu'une liane, et tu es un palmier ; la route et le soleil me tueront.
— Tu voudrais aller en palanquin comme une dame, n'est-ce pas?... Je n'ai point d'esclaves. La mule qui porte nos effets est trop chargée; marche, marche toujours.
— Eh bien, je marcherai, Lébao.
— Tu es faible comme une liane, Délahé, et moi fort comme un palmier, tu as bien dit.
— Pourquoi parles-tu ainsi?
Lébao gardait un affreux silence; ils marchaient sur les bords friables d'un gouffre profond à défier les regards, hérissé de rochers à pic, granits sans mousses ni traces de végétation , horribles ; Délahé tira son chapelet.
— Pourquoi pries-tu, Délahé? — Elle n'osa pas répondre.
— Pries-tu, continua-t-il en souriant, priestu pour Salvador? — Elle pleura. Lébao la regardait pleurer, et disait tout bas : — Jésus Maria! la plus jolie fille de couleur de Rio!... Otez-moi cette idée, mon bon Jésus!... impos-
7^ LEBAO ME TUERA.
sible !... je serais tout seul après!... Loin cette idée.... non!... impossible!
Délahé n'osait parler , de peur qu'un mot ne provoquât sa fureur , mais elle pensa que si Lébao savait tout , Lébao la tuerait. Elle continuait à prier. Elle ne sortait guère de la case et des allées sablées du jardin que pour aller le dimanche à l'église, dans un coin obscur; et le tranchant des cailloux, les pointes des roches, meurtrissaient ses pieds délicats; elle chancelait, elle souffrait, et ne se plaignait pas. Lébao, qui l'avait éloignée si soigneusement des influences du soleil , dans la crainte qu'il ne brunît son teint d'une blancheur qu'il idolâtrait, aujourd'hui il rit des fascinations que lui donne l'ardente réverbération de la lumière ; il rit quand elle chancelle; enfin elle tombe, il ne la relève pas : seulement il la pousse du pied.
— Allons, Délahé! allons, debout, paresseuse. La roche est glissante et l'eau profonde ; tu serais morte avant d'y tomber. — Elle frissonne et s'évanouit; il s'agenouille près d'elle,
LÉBAO ME TUERA.. 77
s'attendrit , l'embrasse Ce n'est plus de
l'amour, c'est de la frénésie, de la démence passionnée....
— Grâce, grâce , mon Lébao, dit-elle.
— Pourquoi grâce? répond-il en la repoussant, pourquoi?
— Oh! tu sais bien!...
L'œil de Lébao s'est marbré ; son geste inflexible ordonne de poursuivre la route; elle tremble, essaie de marcher, s'arrête, tombe encore, et dit : — Pourquoi m'as-tu détournée du grand chemin?...
— Tu ne* réponds pas à mes questions , et je ne répondrai pas aux tiennes.
— Cette solitude et ces rochers sont ef-
frayans Pauvre femme que je suis!.... Aye
pitié.... mes jambes sont brisées, j'ai soif....
— Tu boiras, Délahé. — Un rire éclate, et prouve à l'infortunée que sa terreur est un avertissement de prier. Elle se met à genoux et récite son chapelet.
— Je t'ai demandé pourquoi tu priais Dieu.
7 8 LÉBAO MF. TUERA.
— Pour lui recommander mon âme, Lébao.
— C'est bien!... Prie, femme; prie pour expier ce que j'ai souffert , une nuit , dans le bosquet Salvador.... Nom infâme!... Cet homme, je le tuerai aussi....
— Oh! pas lui.... Moi, moi seule!...
Lébao pousse un hurlement terrible. — Non, lui et toi!... lui, au milieu de son bonheur.... toi, femme, s'écria-t-il furieux, l'enlevant de terre et la suspendant au-dessus du gouffre, tu me disais tout à l'heure que tu es une liane et moi un palmier. Quand la liane est flétrie , que fait le palmier?
Délahé, fermant les yeux, murmura : — Il la laisse tomber.
VITL
Héritier espoir brise.
Selon le système de composition que j'ai adopté, je franchis toutes les insignifiances de la vie, ne m'arrêtant qu'à ses sommités, où je laisse en passant des jalons qui indiquent la marche rapide que je suis à travers tant d'intérêts et d'événemens. Il ne faut pas écrire toutes
les pages qu'on se fait à soi-même; les images vulgaires , douces par leur vulgarité même , traversent l'imagination; comme les fleurs champêtres semées à profusion sur un sol incultivé, elles sont humbles , mais elles plaisent. Ces images de la vie domestique, modestes fleurs de l'intelligence , laissent dans l'âme leur trace embaumée, on ne les reproduit pas, on les parcourt, on les effeuille; on se rend idéalement heureux par elles, on s'identifie à ses personnages, on existe par leur existence, et à défaut d'autres qualités, il règne dans l'ouvrage ainsi composé un ton de bonne foi et de vérité qui attache s'il ne persuade. Mais il m'est arrivé de regretter ces rêveries par lesquelles je prélude à la composition. Eh! comment retenir tout ce bavardage du cœur? Comment nuancer ces teintes imperceptibles? Comment noter ces accens si fugitifs, qui se fondent et se perdent les uns dans les autres? Comment fixer la vapeur qui se condense au lever du soleil, rideau aérien qui monte devant l'astre radieux? Comment
DERNIER ESPOIR RRISÉ. 8l
traduire les murmures du vent dans les peupliers dont les feuilles hastiolées tremblotent , montrant et cachant tour à tour leur blanc retroussis? Comment saisir les inflexions de la voix aimée? Comment suivre les élans de la prière qui rejette l'insuffisante parole pour l'éloquence d'une larme ou d'un regard au ciel? Comment retracer ces délicieuses redites, ces charmantes prolixités d'une causerie intime?... kh\ combien les livres que l'âme crée et laisse retomber en elle-même, valent mieux que ceux qu'on prend la peine d'écrire !
Parfois je m'essaie à esquisser quelques unes de ces scènes , car la famille a des attraits qui ne périront jamais, et qu'il faut faire aimer, poulies opposer à l'isolement égoïste et funeste des individualités.
Navigue donc légère sous le vent, corvette qui entraine des côtes du Brésil Salvador, impatient d'un prompt retour; laisse derrière ta quille svelte et ton gouvernail un sillage écumeux, dont la trace reste long-temps empreinte
sur la mer des tropiques pendant le règne des vents alises; avance, agite-toi, secouée par les rafales de la tempête, qui hurle, et fouette les houles noires ; balance-toi , monte et descends sur les vagues larges, longues, assouplies, berceuses , qui se déploient par de monotones mouvemens quand l'orage s'enfuit; laisse frissonner, à plis ridés, les flots vifs et fréquens autour de ta carène élancée... Mais non , ralentis ta marche; tu n'arriveras que trop tôt, et ce sera un jour funeste, peut-être, celui où la vigie criera, du haut de ton grand mât: Terre! France !
Indifférente à l'absence comme au retour de Salvador, blessée par l'infidélité de l'homme choisi , mademoiselle d'Estanceley se défiait d'elle-même ; lasse de résister, elle cédait. Elle avait consulté son amie madame Darport , ne lui cachant ni l'attachement qu'elle avait cru inspirer à lord Donald, ni celui qu'elle s'étudiait à étouffer; elle disait dans cette lettre qu'elle ne l'aimait plus, et que sa famille la pressait
d'épouser M. le duc d'Alvida, dont elle énumérait les services et les qualités; elle confessait lui reconnaître une grande supériorité d'intelligence; elle racontait les paroles de son frère au lit de mort, les instances du vieux comte d'Estanceley et du docteur Jernier. Par quel triste tableau madame Darport répondit - elle à ces confidences! Que sa jeune austérité causa de chagrin à la pauvre Résignée ! De fâcheux bruits qui couraient , à Genève , sur la moralité de lord Donald ; son titre même d'ami de lord Byron , ses imprudences , ses fautes réelles, son duel, sa fuite avec une jeune Anglaise, révoltaient la piété de madame Darport ; son indignation ne garda point de ménagemens : elle engagea vivement son amie à perdre tout souvenir de ce jeune débauché, et, sans se prononcer sur son mariage projeté avec Salvador, elle lui donna conseil de l'étudier, et d'en croire aussi les personnes qui l'entouraient. C'en était fait; sa dernière espérance venait de se rompre , ainsi que la dernière poignée de joncs dans la main
d'un infortuné qni se noie. Résignée n'avait plus qu'à se laisser dériver, entraînée qu'elle était par l'invincible courant de sa destinée. Oh! avez -vous jamais éprouvé ces horribles sensations du dernier roseau qui gémit et se rompt entre vos doigts crispés, ou d'un dernier espoir qui se brise; quand vous vous engloutissez dans l'eau qui tourbillonne et vous enveloppe, linceul verdâtre; quand vous roulez dans un malheur sans fond ?
Elle sentit alors la nécessité de méditer plus sérieusement sa position. A la veille, peut-être, d'être sans parens au monde , de tomber sous la tutelle d'un étranger, elle devait baisser la tête, et se marier. Pendant ces broderies, qui ne suspendent jamais la pensée des femmes et servent d'excuse à leur silence occupé, auprès de son oncle, plus grondeur et plus affaibli, elle songeait à ses nombreux prétendans ; Salvador les éclipsait tous. — Je me ferai un devoir de l'aimer, pensait-elle; et peut-être y parviendrai-je.
Chaque soir, elle priait pour la conversion de lord Donald; mais plutôt par pitié que par amour ; car Salvador arriva , et elle le revit sans trouble , sans chagrin.
Jpromenato sur Vean.
Pendant que les événemens consomment ce qu'il eût envisagé, il y a peu de mois, comme la ruine de son bonheur, qu'a fait lord Donald? Comment expliquer son indifférence actuelle? comment la concilier avec son amour ? L'homme est un composé d'inconséquences et de contra-
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dictions : je ne me charge pas de les justifier, je raconte.
A peine arrivé à Bruxelles, il avait adressé à madame de Livrange une seconde lettre plus repentante , plus passionnée que la première ; il suppliait la baronne de la mettre sous les yeux de mademoiselle d'Estauceley : mais le système de répulsion organisé par Salvador, était trop bien assis pour être ébranlé par des instances épistolaires. La famille d'Estanceley et ses amis regardaient le caractère de lord Donald comme incompatible avec le repos de Résignée. La baronne ne fit aucune réponse. Il écrivit alors au comte et à Firmin ; point de réponse encore. Il s'adressa à mademoiselle d'Estanceley ellemême; la lettre fut interceptée. Salvador, seul, lui manda d'un style badin et railleur que la réputation de libertin qu'il avait dans la maison d'Estanceley, lui ôtait toutes chances de succès , et qu'ainsi il agirait sagement en ne pensant plus à ce mariage. Ce silence impoli souleva d'indignation lord Donald; il songea même à en
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demander raison à Firmin : mais il aima mieux braver cette famille, et lui payer mépris pour mépris; rien n'arrêta plus dès-lors sa fougue irritée. Ennuyé d'un séjour aussi monotone que celui de Bruxelles, il alla en Suisse.
Il parcourut avec une société anglaise les alentours du lac de Genève, selon la mode des touristes : une d'entre les dames, mistriss***, voyageait avec sa tante, et son oncle, industriel enrichi , pour se consoler de la perte récente de son mari; élégante, jolie, elle désennuyait Donald de ses plaisirs nomades. Il entreprit, par désœuvrement, de s'en faire aimer, de supplanter un jeune dandy , déjà en chemin de plaire et de lui offrir sa main. Ce lien commun de mariage ne tombait pas dans la pensée de lord Donald ; l'inégalité des positions sociales le rendait même presque impossible. J'ai dit qu'il y avait dans le caractère mobile , énigmatique de lord Donald , une puissance d'attraction bien dangereuse; il l'exerça à plaisir sur l'imagination de cette femme. Il fut bientôt aussi
favorisé qu'il désirait l'être. Son riva! s'en aperçut, l'appela en duel, et fut atteint d'une balle qui lui fracassa un bras. Effrayée de ce scandale , et surtout de l'absence de Donald , la jeune Anglaise, folle de douleur et d'amour, le suivit aux environs de Lausanne.
Ils furent pendant quelque temps enivrés l'un de l'autre et de leur solitude , au sein d'une nature aussi énamourée que celle de Clarens et de Yevay : mais peu de jours suffirent pour replonger Donald dans le vide qui l'effrayait; il sentait avec chagrin , au fond de son cœur, le désir de se débarrasser de cet amour.... et il fallait trouver des expressions passionnées pour voiler cette insultante froideur dont il s'affligeait lui-même intérieurement.
L'oncle et la tante de cette malheureuse femme ignoraient sa retraite ; ils étaient allés à Fribourg , et de là ils lui avaient , à tout hasard , écrit à Lausanne, en la suppliant d'abandonner son séducteur et de retourner auprès d'eux ; leurs bras s'ouvraient à son repentir. Donald eut un
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mouvement de joie en la voyant fondre en larmes; il espéra qu'elle se déciderait à partir: mais elle se jeta dans ses bras en lui disant qu'elle ne l'abandonnerait jamais. Il n'osa pas lui adresser de justes représentations ; il aima mieux souffrir.
Le soir même , ils se promenaient sur les bords du lac , méditant , silencieux l'un et l'autre. Des bateliers , armés de l'aviron , attendaient quelques passagers. Elle exprima le désir d'une promenade, et lord Donald la conduisit au bateau. Comme ils y arrivaient , un étranger accompagnant une jeune dame s'y présente; Donald lui offre avec gracieuseté deux places dans l'esquif. On s'embarque , on part. L'eau est calme; la barque vole sur ce cristal frémissant; le paysage se développe immense, et sublime de majesté, de fraîcheur, d'harmonie, de variété.
— Oh! que je suis heureuse, s'écrie avec un abandon charmant la jeune dame en laissant tomber sa main dans celle de son mari, mon
Emmanuel \ que je suis heureuse ! — Observe , ma chère Lalagée, répondit le jeune homme, dont la physionomie s'embellissait du bonheur de sa compagne , observe la vérité des peintures de J. -J. Rousseau.
— J'en ai été frappé comme vous, monsieur, dit lord Donald. Aussi quelle différence entre les descriptions pompeusement absurdes d'un auteur qui n'a pas vu , et celles d'un écrivain poète qui peint d'après ses souvenirs et les croquis animés qui reposent dans sa tête. Jean- Jacques Rousseau est un des plus grands écrivains qui honorent votre littérature.
— Ajoutez , monsieur , notre philosophe le plus touchant , malgré ses erreurs. — La conversation s'engage sur ses écrits en présence des lieux qui leur servent de commentaires; Emmanuel s'aperçoit qu'il s'entretient avec un de
' Ceux ou celles qui ont lu le Manuscrit vert reconnaîtront ces deux nouveaux personnages; ils ou elles se rappelleront peut-être qu'Emmanuel et Lalagée allèrent en Suisse voir le régicide. L'action ne perdra rien pour les autres.
ces jeunes hommes que le scepticisme et de précoces excès fatiguent et dégoûtent presque de l'existence : une sorte de compassion éloquente le saisit ; il s'échauffe , provoqué par de spirituelles objections; la beauté des sites, la douceur de l'air, le glisser du bateau, le mouvement cadencé des rames, la présence de sa bonne et heureuse Lalagée , tout l'inspire.
— Quoi! monsieur, s'écrie- t-il, c'est devant ces beaux lieux, empreints de la puissance de Dieu, que vous émettez des doutes sur l'existence de Dieu ! Eh bien ! si vous ne comprenez pas l'assentiment révélateur de la nature, nierez-vous l'assentiment unanime et traditionnel du genre humain ? Les voix négatives , isolées comme la vôtre , ne se perdent-elles pas dans les voix affirmatives, réunies et reconnaissantes de tous les peuples? Trouvez-moi une nation sans Dieu! Dieu est l'Être infini, intelligent, la cause du tout intelligent et harmonieux, que nous nommons nature. Vous ne supposez pas , je l'imagine , de l'intelligence à la matière inerte ;
PROMENADE SUR l'eAU. 0,3
aux arbres, aux rochers, aux nuages poussés par le vent , à l'eau qui coule selon la pente de son lit ; vous ne supposez pas de l'intelligence aux montagnes , à l'Océan , à la poussière que nous foulons ; vous ne supposez pas que l'intelligence des animaux et de l'homme dirige la marche des saisons : ce n'est ni vous, ni moi, qui ordonnons à la foudre de rouler, à l'éclair de briller, aux nuées de se condenser et de tomber en pluies ; ce n'est ni vous, ni moi, ni personne au monde, qui commandons aux coteaux de verdoyer, aux plantes de croître, aux fleurs de s'épanouir dans leurs mille formes , aux moissons de mûrir : vous ne niez pas l'harmonie universelle et l'intelligence motrice quelle nécessite; alors vous reconnaissez Dieu malgré vous ; Dieu n'est autre que cette intelligence. Non, vous n'êtes pas athée, monsieur; l'athée est un être impossible. Il y a contradiction manifeste entre ces mots homme et athée, car l'homme sait bien qui! ne s'est pas créé luimême; il a une cause, un créateur : cette cause.,
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ce créateur, c'est Dieu. Qui se dit athée dit un non -sens, une négation de sa propre affirmation.
— Oui, monsieur, il nie et il affirme la même chose en disant cette absurdité : « Je suis athée. » S'il dit, je suis, il ne peut pas ajouter athée ; s'il ajoute le mot athée , il n'a pas le droit de dire , je suis. L'affirmation athée entraîne la négation du je suis ; l'affirmation je suis entraîne la négation du mot athée. Dès qu'il a prononcé, je suis, il a reconnu Dieu.
— Je vous défie , vous et tous les logiciens du matérialisme, de prouver le contraire. En effet, ou l'athée avoue sa propre existence, ou il la nie; s'il la reconnaît, il confesse qu'il a été créé; car il ne peut pas dire qu'il s'est mis au monde lui-même par sa volonté; ni lui, ni sa volonté n'existait. Cette volonté créatrice était donc étrangère à lui ; il en émane : cette volonté , c'est Dieu.
Cette volonté, qui crée et renouvelle incessamment les êtres animés et inertes, est anté-
PROMENADE SUR l'eAU. q5
rieure à tout ce qui est, aux univers tournoyant sur nos têtes dans leurs orbites , aux animalcules invisibles, dont les myriades nous environnent. En supposant même cette absurdité de croire la terre intelligente, il faut supposer en même temps une autre intelligence
supérieure qui gouverne tous les univers
Mais la nature n'est point harmonieuse par elle-même, ainsi que je l'ai prouvé; elle l'est par la puissance ineffable de cette volonté souveraine , qui alors a devancé l'organisation , ou la création de la nature. Alors aussi vous êtes obligé, par l'évidence, à la reconnaître antérieure à tous les âges ; et comme il vous est impossible de lui assigner une limite, une fin, vous êtes également contraint à la reconnaître universelle, toute puissante, infinie, éternelle. Et remarquez , monsieur , que j'impose silence au langage du sentiment pour parler celui d'une logiqufe rigoureuse.
Penché sur le bateau , et affectant de regarder l'eau couler le long de la carène légère, Donald
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réfléchissait à la force pressante, irréfutable de la démonstration. Les bateliers écoutaient avec respect, l'Anglaise avec repentir, Lalagée avec amour; et les rames retombaient en cadence, et la barque glissait rapide, et le frais du soir descendait sur leurs têtes.
— Monsieur, dit lord Donald, ne pensez pas que je me complaise dans l'athéisme et le doute; les croyances doivent calmer; mais j'ai le malheur d'en avoir de fort incertaines. Et cette intelligence que vous appelez toute puissante, infinie, éternelle, d'où vient que vous ne pouvez la saluer du nom de toute miséricordieuse? Pourquoi a-t-elle créé le mal et la douleur? Pourquoi ce triste cortège de maladies, de peines et de fléaux qui marchent à notre suite?
— Oui, je la salue du nom de toute miséricordieuse, dit Emmanuel en se découvrant, parce que j'espère en elle et que j'attends la récompense après l'épreuve. Eh! que deviennent le vice et la vertu, le mérite et l'indignité, s'il n'y a pas de mal? Le niai est une harmonie
dans le tout ; il existe par des causes qui nous échappent pour la plupart. Mais, dites-moi, ne sentez-vous pas dans la douleur une force qui porte à en sortir? Quand les peuples souffrent du fait de la tyrannie, ils se révoltent contre leurs tyrans, ils demandent, ils obtiennent des lois; et c'est ainsi que la société progresse. Le mal , n'en doutez pas, est la cause du progrès, et de cette perfectibilité indéfinie vers laquelle nous gravitons, comme notre intelligence tourmentée gravite incessamment vers Dieu. '
— Tout s'enchaîne : le mal physique nous exerce à la patience et à la vertu; et remarquez que la vertu garantit quelquefois du mal physique. Ne sont-ce pas nos passions désordonnées qui nous précipitent dans les déréglemens, les douleurs et les maladies? N'est-ce pas le calme de l'âme qui fait en quelques circonstances la
1 Ces idées, qui sont miennes, appartiennent à un système qu'il n'est nullement dans mon intention de développer ici. On ne m'écouterait pas. Les temps ne sont pas encore venus.
o8 promenade sur l'eau.
force de la santé, la durée de la vie? Je sais qu'il est souvent des maux innés, invétérés, accidens d'une malheureuse organisation : sans adopter le système des compensations, erroné à force d'être poussé à des conséquences quasiabsurdes, il faut avouer qu'il renferme des vérités palpables, que le secret des consciences individuelles rend insondables. Et n'y a-t-il pas dans la vertu patiente un bien-être qui charme, berce et repose, une consolation sereine qui adoucit l'amertume des maux réels? N'y a-t-il pas dans le vice un tourment qui corrode le sein , qui empoisonne les jouissances, qui dénature l'intelligence, qui accroît le mal en tous sens, qui use les ressorts vitaux , qui fustige la pensée , qui ne lui laisse ni paix ni trêve, et la pousse haletante vers la vertu? Il y a plus : ces souffrances morales sont des preuves de l'âme; si toute notre destinée était close ici-bas, nous n'éprouverions pas Finstinctif et sublime appétit du mieux et des choses célestes; nous ne nous tourmenterions pas pour ce mieux-être,