LA CROIX D'OR
de ne jamais attenter aux jours de son frère, en gardant le secret de sa naissance; il le jura après avoir baisé pieusement la croix qu'elle lui offrit. Elle lui donna à comprendre que si Salvador passait pour son mari aux yeux du monde, il ne serait jamais réellement que son frère. Lébao écoutait ses paroles comme il eût écouté la voix consolatrice d'un ange.
— Si jamais quelque funeste pensée vous venait, disait-elle, regardez cette croix, et pensez que Jésus-Christ y mourut en pardonnant.
Le soir de cet entretien , elle lui remit une lettre pour madame Darport, encore à Genève ; elle la priait de prendre Lébao à son service. Lébao partit en se recommandant à ses prières.
Le supplice de Salvador s'accroissait de toute son admiration pour cette jeune femme ; il se reprochait parfois la langueur épandue sur ses traits : mais il gémissait bien plus de ce ??ial-joué dans les incidens de son séjour à Rio-Janeiro ; puis il songea à s'enivrer de luxe, de jouissances,
LA CROIX D'OR. ïo5
à prodiguer cet excès de vitalité qui le tourmentait , et que le soleil du Brésil avait rallumé. Il voulut savoir le secret de toutes les sensations; il se lança dans le tourbillon étourdissant du monde.
JHalljfur mérit*.
La bibliothèque du château, située dans un pavillon à l'extrémité de l'une des ailes , était ouverte ; ses fenêtres , de plain-pied avec une partie solitaire et ombreuse du parc, s'abritaient sous des berceaux naturels , ayant vue sur des allées à jours inégaux, à percées ingénieusement pratiquées pour les jeux de lumière et
leurs incidens ; un cours d'eau caché susurrait près de là ; hors ce bruissement et le gazouillement des oiseaux, tout faisait silence à l'entour ; rarement les jardiniers en approchaient : on savait que le recueillement de cette solitude était cher à la jeune duchesse , et nul ne le troublait. Elle y passait tout le temps que ne réclamaient pas Salvador et son oncle ; elle y recevait des visites ; elle s'y plaisait à évoquer des souvenirs; elle, poésie douce et souffrante dans la pittoresque poésie de cette retraite.
Attentive, elle lisait pendant la sieste du vieux comte : une voiture entre dans la cour ; elle pense que c'est la calèche de Salvador , qui arrive de Paris ; elle soupire et attend. La porte s'ouvre, et un domestique jette tranquillement ces mots : — Milord Donald. — La porte se ferme.
Oui , Donald est là, à quelques pas d'elle ; oui , Donald , abattu par les anxiétés de sa conscience et les fatigues d'un long voyage sans repos; oui, Donald , insensé , mais qui a voulu étouf-
lOO MALHEUR MÉRITÉ.
fer une affection régulatrice, et ne l'a jamais pu ; oui , Donald coupable , mais qui maintenant a dans le cœur tant d'amour et un amour si vrai, qu'il vient obtenir pardon ou mourir. Il s'est à peine arrêté à Paris ; descendu dans un hôtel garni, il a demandé une voiture, s'est habillé à la hâte; et le voilà, le malheureux, le voilà ! Il n'a pas eu la force de prononcer une seule parole au domestique; il n'a rien entendu, absolument rien ; un vertige tournoie dans sa tète , ses artères battent , un bourdonnement tinte à ses oreilles. Le domestique , qui le connaissait, l'a introduit; le voilà, le malheureux!... Résignée ne peut que lui indiquer de la main un fauteuil; elle est si bouleversée de cette visite inattendue !... Il y tombe plutôt qu'il ne s'y assied.... Il la contemple touché de sa tristesse ; elle le regarde frappée de la contraction de ses traits, et du feu égaré de ses yeux.... La première pensée de Résignée est pour le danger de Donald ; la première pensée de Donald est tout au bonheur de revoir Résignée.
— Mi lord , dit-elle , et votre affaire avec la police? et vos dangers?....
— Ah ! mademoiselle, qu'importent les dangers, la mort ; je vous revois !...
Ces mots sont prononcés avec un tel épuisement d'une force qui cherche à se ranimer, d'une voix si éteinte qu'elle en frémit; l'amour qu'elle s'était imaginé vaincre s'émeut soudain en elle comme en lui ; elle n'a pas le courage de dissiper l'espérance où il est. Encore quelques instans ! Elle peut bien demander ces instans d'un bonheur , pour ainsi dire douloureux , en échange de cette vie de peines mornes à laquelle elle s'est vouée! Elle qui se croyait dédaignée, elle savoure cette délicieuse surprise de se savoir aimée au point de faire braver la prison , la mort! Il est bien peu de femmes qui ne se laisseraient pas absorber par cette félicité inattendue, et ne demanderaient pas quelques instans pour bien s'assurer que ce n'est point une illusion.
Il se rassure à voir passer un éclair de joie
sur la pâleur de ce beau visage. — J'ai bien souffert , mademoiselle , depuis huit mois , dit-il ; on m'a calomnié sans doute auprès de vous....
On vous a dit que je ne vous aime pas Eh
bien ! je viens de traverser l'Italie et la France sans m'arrèter, presque sans dormir, pour vous revoir J'ai été si tourmenté de votre absence.... Je ne savais pas vous aimer autant!.... Je sentais que cette affection allait disposer de ma vie, et je la combattais.... Impossible de la vaincre !... Pardon, mademoiselle — Je parle
comme un insensé M. le duc d' Al vida est-il
à Paris ?
— Oui, milord.... Mais vous n'avez pas écrit depuis votre départ....
— Je n'ai pas écrit, mademoiselle ! Qui a dit cela?... La trahison est infâme!... J'ai écrit à madame de Livrange deux fois , trois fois ; j'ai écrit à M. d'Alvida; j'ai écrit à M. Jernier; j'ai écrit à votre malheureux frère ; j'ai écrit au comte; je vous ai écrit, à vous, mademoiselle.
— A moi !....
— La trahison est infâme!.... J'ai écrit avec mes larmes, j'aurais écrit avec mon sang!
— Je n'en ai rien su.... j'ai su votre duel à Genève; j'ai lu une de vos lettres à madame de Nelvoisy.
— Ah! je le vois, votre famille m'a jugé indigne de vous ; on a écarté, mademoiselle, tout ce qui pouvait me rappeler à votre pensée... J'étais, je suis coupable, je ne dissimule pas mes erreurs; je n'ai dû éprouver que peu à peu le charme si pur d'une affection dont vous êtes l'objet.... Il était impossible que j'en comprisse tout à coup l'attrait chaste et indicible.... Mademoiselle, si vous avez su toutes mes démences, vous devez m'avoir pris en haine , et je le méritais bien!.... mais non, le désespoir s'était emparé de toutes mes facultés.... Non , j'ai eu honte de moi , j'ai senti qu'il me faut purifier ma vie avant de l'unir à la vôtre.... Quel temps d'épreuves et d'expiations exigez -vous? Enseignezmoi les vertus que je dois acquérir : vous jugerez de mon amour par mes efforts. . . . Cette
véhémence vous effraie, peut-être.... Oh! non, n'est-ce pas?... vous l'excusez, vous ne m'otez pas l'espoir d'être estimé de vous un jour, de pouvoir vous offrir le nom de Donald sans exciter votre mépris.... Oh! non, n'est-ce pas? vous m'encouragerez à la vertu , et vous m'aimerez , car je vous aime bien, allez!....
Cette explosion de paroles incohérentes, ces mains qui tremblaient et se joignaient comme pour la prière, ces yeux caves qui suppliaient, cet affaissement, ne laissaient à Résignée plus de doute : elle faisait à elle seule la destinée de cet homme ; il reconnaissait enfin ses égaremens , l'amour qu'elle lui inspirait lui avait montré le néant des faux plaisirs, et par l'amour il allait remonter à la vertu.... Oh! comment n'être pas touchée d'un tel pouvoir? Comment n'avoir que de la raison dans ce moment? comment ne pas s'effrayer de l'irrévocable qui vous enchaîne?.... Elle s'oubliait, elle ne trouvait pas une parole pour le détromper,et le mot de mademoiselle, qui revenait à chaque instant, l'accablait à son tour...
Al VLHETIR MÉRITÉ. 1 q3
— Vous êtes émue, mademoiselle, s'écria-t-il le visage tout illuminé d'espoir; ah! vous me
pardonnez chère Marie , chère Résignée ,
laissez-moi vous donner ce surnom de l'intimité Je serai votre ouvrage, je partagerai
ta foi, je me rajeunirai le cœur auprès de toi; tu m'initieras à la vie nouvelle, j'aimerai tout ce que tu aimeras, je croirai tout ce que tu croiras...
— Milord, s'écria-t-elle avec un effort pour rentrer dans la convenance; milord, je vous en prie, tenez un autre langage, cessez....
— Me repoussez-vous, mademoiselle? me suis-je fermé sans retour accès à votre pitié ? ou l'aveu de mon amour ne serait -il qu'un outrage?.... Me croyez -vous incapable d'être un homme vertueux, utile à la société ?
— Non , milord ; je crois maintenant à !a sincérité de vos repentirs. . . . mais il n'est plus temps....
— Quoi! mademoiselle...
— Je suis mariée....
On dirait qu'il vient d'être foudroyé ; il reste u. i3
I Cj4 MALHEUR MÉRITÉ.
immobile clans une sorte d'insensibilité apparente, l'œil fixe, voilé.... Elle a peur de l'état où elle le voit; éperdue, elle prend sa main refroidie , et l'agite pour le retirer de cette immobilité effrayante en lui criant :
— Milord!.... Donald!.... Donald, entendezvous?
Un mouvement convulsif annonce la fin de cette léthargie intellectuelle; il respire, il prononce ces mots : — Elle est mariée ! — Elle suit alors les progrès de ce réveil de la pensée; de ce réveil pour souffrir, et songe à mieux écouter la raison , les devoirs de sa position : elle veut laisser aller sa main qu'elle réchauffait; mais cette main sentant lui échapper le toucher si doux, si consolateur qui la ranimait, le ressaisit fortement. Elle lève la tète, et lui dit avec calme : — Milord , laissez ma main ; oubliez mademoiselle d'Estanceley , respectez la duchesse d'Alvida. — Il obéit, mais sa docilité est sombre.
— Je ne vous accuse pas , madame , dit-il ; j'ai mérité mon sort, je me suis attiré cet irré-
MA.LHEIJR MÉRITÉ. 10,5
parable malheur : je ne vous avais même pas déclaré l'amour....
— Milord , dit-elle en l'interrompant , j'ai pu, dans la première surprise, demeurer interdite devant la manifestation de votre chagrin, mais vous comprenez que je ne dois plus en écouter une seule parole.
— Vous avez raison, dit Donald en se levant ; adieu, madame..,.
— Où allez-vous, milord?
— A Paris...
— Mais on peut vous y arrêter !
— Qu'importe? la mort ne me serait-elle pas un bienfait?
— Prenez soin de votre vie.
— Et pour qui?
— Pour vos parens et vos amis.
— Qu'en feront-ils? qu'en ferai-je?...
— Mon Dieu!... voulez- vous me rendre folle?... s'écria-t-elle. N'approchez pas de moi, je vous le défends!... pas une seule parole offensante, ou je penserai que vous avez voulu me
tromper, et alors mon mépris vous ressaisira pour ne plus vous quitter.... Milord, je ne puis plus vous accorder que mon estime : si vous la tenez à prix , méritez-la.
— Comment, madame ?
— Partez cette nuit même pour l'Angleterre.
— Ensuite?
— Accomplissez la réforme morale dont vous avez senti la nécessité pour votre repos; entrez dans la vie active, acquittez-vous de vos devoirs d'Anglais, et promettez-moi sur l'honneur de ne jamais porter un défi à M. le duc d'Alvida.
— Oh, madame! qu'exigez-vous?
— Il est mon mari....
— L'intérêt que vous lui portez le sauve.
— Ne parlez plus de moi, mais de la vertu en elle-même.
— La vertu, dit-il d'un air découragé, la vertu, c'était vous.
Elle sentit que l'attendrissement la gagnait, mais elle le combattit en lui disant : — Milord , vous voulez donc me laisser de vous une im-
pression défavorable; il ne me sera donc jamais permis de vous estimer?
— Je m'efforcerai , madame , de justifier l'honneur d'un regret de vous.... Je pars cette nuit pour l'Angleterre, et si j'y arrive, je m'y occuperai des préparatifs d'une expédition en Grèce....
— En Grèce!...
— J'irai combattre avec lord Byron pour la liberté.... Il me faut, il me faut maintenant des vertus plus agitées, plus énergiques.... Adieu, madame....
— Adieu, Donald!... adieu!...
— Résignée, puisque je te perds, ne sens-tu pas qu'il me faut des vertus qui soient des chances de mort?... Adieu.
Il sort, il part, il va s'agiter, chercher des périls, de la gloire peut-être. Mais elle, malheureuse jeune femme, elle reste!... il faut qu'elle reste immobile dans une douleur immobile!...
franeition.
En arrivant à Londres, lord Donald tomba malade : ses excès, la violence de ses passions, les derniers coups qui l'avaient frappé, le jetèrent dans un état de langueur et consomption qui mit pendant plusieurs mois ses jours en danger; enfin, sa jeunesse et la pensée d'être aimé de
Résignée, malgré tant de fautes, le retinrent encore à la vie.
Pendant qu'il parcourait les phases lentes et douces de la convalescence , le vieux comte d'Estanceley mourait dans les bras de sa nièce chérie, qu'il bénissait en expirant; elle lui ferma les yeux. Salvador, empressé à veiller sur elle, l'emmena à Paris. Madame Darport était venue passer une partie de l'automne à Estanceley; elle avait reçu les douloureuses confidences de son amie Insuffisance des prévisions humaines! Elle n'avait pu que gémir sur un passé alors entraînant, incompréhensible, devenu irréparable aujourd'hui. Donald ne s'était-il pas rendu, par ses folies, indigne de s'unir à Résignée? N'avait-il pas semblé la dédaigner, se plaire dans le scandale? Ne répugnait-il pas au mariage? Sa fatuité, mobile, égoïste, n'était-elle pas désolante?
Madame Darport, bonne, consolatrice, encourageait sa jeune amie à poursuivre ses nobles, ses pieux desseins, à prier souvent pour
vaincre un amour qui reprenait force dans la douleur, et à transporter à Dieu cette tendresse d'épouse qui devait s'éteindre inoccupée sur la terre.
Il restait à Résignée les devoirs de sœur et de chrétienne à remplir ; elle les accomplissait , elle était assidue aux prédications de l'Oratoire : mais quelles que fussent l'onction et l'éloquence des pasteurs, leurs paroles n'avaient rien de ce symbolique, de ce mystérieux qui berce les imaginations souffrantes ; elle animait alors la froideur du rituel par la chaleur expansive de son âme, par le langage tendre et compatissant de l'Évangile.
Comprenant désormais la nécessité de surveiller toutes les démarches de Lébao, entré au service de son mari, madame Darport retourna à Lyon, avec l'espérance de venir s'établir au printemps aussi près que possible d'Estanceley. Salvador, travaillé par le besoin de s'étourdir, errait de jouissance en jouissance : nul n'avait de plus beaux équipages, un meilleur maître-d'ho-
tel; nul ne se livrait mieux aux émotions du jeu; consulté comme un esprit supérieur, homme à la mode, recherché, vanté, adulé, il éclipsait, il dominait tout ; habile à cacher ses audaces , ses amours, il réussissait souvent, et... s'ennuyait parfois de réussir.
IjiuknuU.
Hucknall Torkard, que par abréviation euphonique on nomme assez ordinairement Hucknall, est un village d'Ecosse, long, manufacturier , fangeux , d'un aspect misérable , sans attrait pittoresque, mais au milieu duquel s'élève une église d'une grossière architecture; et sous
HUCKNALL. 2o3
le pavé de cette église a été descendu , le 1 6 juillet 1824, le cercueil où sont les restes de lord Noël Byron , mort à Missolonghi.
Devant la pierre qui recouvre ce corps éteint , et sur laquelle aucun souvenir , aucun nom n'était encore gravé, un jeune homme pâle, affaissé sur lui-même, inclinant un visage amaigri, se tenait debout, absorbé ; son guide s'était éloigné : il s'y trouvait seul.... c'était lord Donald. A peine guéri de sa maladie de langueur, il songeait à rejoindre Byron en Grèce, quand il lut dans les gazettes la nouvelle de sa mort. Il venait aujourd'hui visiter l'étroit et mesquin asile où se décomposait lentement ce qui restait de Byron,
Les tombeaux de sa famille sont dispersés : quelques uns de ses ancêtres reposent dans l'église de Colwich, près de Nottingham; quelques autres sont là près de lui.... Savent-ils qu'un des plus grands génies de l'Angleterre est issu d'eux et repose là?.... Ce n'est pas à cette pierre qu'il faut regarder, Donald ; c'est au ciel..,
204 HUCKJVALL.
Mais il ne peut détacher son œil de cette pierre sans inscription 1 ; il ne pleure pas : il pense à peine , il est accablé.
Il penche une tète affaiblie par les souf-
1 On n'en a gravé une que dans le mois d'août i825, plus d'un an après ; la voici :
Crede , Byron.
In the vault beneath ,
Where many ofhis Ancestors and Mother are buried ,
Lie the remains of
George Gordon Noël Byron ,
Lord Byron , of Rochdale ,
In the county of Lanças ter,
The autor of Childe Harold's Pilgrimage.
He was born in London ,
Twenty-second january 1788;
He dead at Missolonghi in western Greece , on the
Ninetheenth of april 1824 ,
Engagea in the glorious attempt to restore thaï
Country to her ancient freedom and independence .
His sister, the honourable Augusta Mary Leigh ,
Placed this tablet to his memory.
Crois, Byron.
Dans ce tombean ,
Où plusieurs de ses Ancêtres et sa Mère sont enterrés ,
HUCKNALL. 205
fiances; il lui semble que les piliers de l'église vacillent; et, au jour incertain qui pleut par les vitraux, il croit que les murs et les pavés tressaillent. — Byron, s'écrie-t-il en frappant du pied la pierre sonore, Byron , m'entends-tu ?.... Byron, tout meurt-il?.... Byron, avais-tu une
Reposent les restes de
George Gordon Noël Byron,
Lord Byron, de Rochdale ,
Dans le comté de Lancastre,
Autenr du Pèlerinage de Childe Harold.
Il est né à Londres ,
Le vingt-deuxième de janvier 1788;
Il est mort à Missolonghi , dans la Grèce occidentale . le
dix-neuvième d'avril 1824 ,
Engagé dans la glorieuse entreprise de rendre ce
Pays à son ancienne liberté et indépendance.
Sa sœur, l'honorable Augusta Marie Leigh ,
A fait placer cette inscription à sa mémoire.
Dans le tombeau est une urne avec cette inscription :
« Wiihin this urn are deposited the heart and the brains of the deceased lord Noël Bjtoti. »
« Dans cette urne sont déposés le cœur et le cerveau du défunt loid Noël Byron. »
206 HUCKNALL.
âme immortelle?.... — Rien!.... un profond silence!.... seulement un son affaibli, écho de ses paroles , gémit dans le sanctuaire. — Insensé que je suis, pensa Donald après avoir écouté dans une attente pleine d'anxiété, misérable fou qui s'imagine que la nature changera ses lois pour lui!.... Ainsi, toujours l'incertitude.:., toujours le tourment de l'incertitude! toujours, toujours!.... Ainsi, les hommes se passent toujours de main en main , de génération en génération , de siècle en siècle, un flambeau éteint... Il en est qui prétendent que ce flambeau éclaire... je ne vois rien, moi.... Suis-je coupable de ne rien voir?.... — 11 s'agenouille, chancelle, se laisse aller face contre terre , et murmure avec désespoir, le front sur la froide pierre : — Byron , avons-nous une âme immortelle?.... Oh! que ne suis-je mort ! pensa-t-il après un nouveau silence, que ne suis-je étendu auprès de lui! Néant ou immortalité, que n'ai-je le repos qu'il a ! Il s'est noblement endormi comme un guerrier dans son manteau ; il a conquis un
HUCKNALL. 207
tombeau de soldat ■ à côté de Botzaris. Son nom là-bas, à Missolonghi, où est sa plus belle gloire; ici son cœur, à côté de sa mère, et où Marie Chaworth viendra peut-être pleurer un jour, pleurer de ne l'avoir pas aimé comme il le méritait. Quelle source de regrets pour cette jeune femme ! avoir laissé échapper une vie tourmentée, sans doute, mais une vie remplie à profusion de gloire et d'amour!
— Exilé clans ses tourmens sublimes, Byron, ce magicien de la pensée et de la parole, a été froidement analysé; ses impressions instantanées, soudaines, combattues par d'autres impressions, on les a condamnées en détail, au lieu de les juger toutes dans leur ensemble immense et majestueux. Mais comme les derniers événemens de sa vie imposent silence à
Seek oui — less often sought thanfound — A soldier's grave, for thee the best.
(Byron, Missolonghi , jan. 11 , 1824.)
« Cherche un tombeau de soldat, moins souvent cherché que trouvé; c'est le meilleur pour toi. »
•2oS HUCKNALL.
ces voix envieuses qui l'insultaient d'en-bas! Sentant sa frêle constitution affaiblie, il s'est jeté dans les marais de Missolonghi ; il en a relevé les fortifications à ses dépens, afin que les Musulmans vinssent tomber au pied de ses murailles libératrices. Il était le médiateur des partis dissidens. Quand on abandonnait la Grèce , il y est allé , lui ; il a fait honte aux rois d'Europe. La gloire de son dévouement est une auréole qui plane maintenant sur cette terre; il lui a légué sa gloire; il a rendu la Grèce plus sainte et sacrée qu'elle n'était : ces deux grandes immortalités se sont mariées.
— Cet admirable prosélytisme, scellé par la mort , fructifiera ; Byron a fait de la cause grecque une sorte de religion politique poulies peuples; il en a été la victime expiatrice. C'est un initiateur qui s'est dévoué.
— Et moi, qu'ai-je fait? par quoi d'utile me suis-je recommandé aux hommes? à quoi leur suis-je bon? Je me fatigue à douter; je consume mon intelligence et ma santé au hasard : j'existe
HUCKNALL. 200,
pour être un scandale vivant.... Résignée, tu m'apprenais à fuir ces joies frénétiques dont le désir inquiet n'est qu'une maladie de l'âme.... Oh! que ta pure et belle image, telle que je l'ai vue en te quittant, compatissante, régénératrice, aimante, me soutienne, à présent que je renais!.... Le besoin de croire est peut-être un commencement de foi; peut-être aussi l'ennui que je traîne est- il meilleur à l'âme qu'une joie évaporée et toujours satisfaite des faux plaisirs.
Il se releva , puis , s'inclinant sur la pierre tumulaire , il dit : — Tu en es la preuve , Byron ; toi, à qui tous ces plaisirs ont été insuffisans; toi , qui , pour te reprendre a la vie , a eu besoin
de te dévouer Oh! qu'ils te connaissent
peu, ceux qui systématisent en ton nom les voluptés et l'athéisme!.... Les hypocrites et les médiocres ne t'ont jamais pardonné d'être à l'étroit dans leurs folies, d'y avoir porté une fougue audacieuse, désespérée.... Tes fautes ont été expiées par tes hautes facultés et par les ii. 14
2 I O HUCKJYALL.
derniers actes de ta carrière : tu as pour ainsi dire protesté contre toi-même; tu as voulu montrer au monde que tu n'avais pas dépensé ton génie en tes poèmes, et qu'il t'en restait encore assez pour remplir et illustrer une vie d'actions.... La pierre de ta tombe a des enseignemens graves; il me semble que tu m'y réponds intérieurement. Adieu, Byron; je pars plus calme : je reviendrai. Adieu.... Si Dieu nous entend , s'il lit au cœur des hommes , il doit savoir quelle prière éloquente et sublime c'était que ton désespoir.
— Comment prier pour toi autrement que par toi-même? Aussi, ma prière d'adieu sera celle que tu adressais au Father of ligth ! great God ofheaven\ dans le cimetière d'Haro w ou sur les hauteurs d'Annesley, quand tu lui disais:
My thoughts , my words , my crimes forgive , And , since I soon must cease to lice , Instruct me how to die. a
* Père de la lumière , grand Dieu du ciel.
a « Oublie mes pensées , mes paroles , mes péchés , et ,
HTTCKNAT.I.. i \ I
Et quand tu t'écriais :
Thou, tvho canst guide the wandering star
Through trachless realms of œther's space ; fVho calm'st the ele mental war ,
Whose hand front pôle to pôle I trace : — Thou , who in (visdom placed me hère ,
îVho , ivhen thou wilt , can take me hence , Ah ! (vhilst I tread this earthly sphère ,
Extend to me thy wide defence.
To Thee, my God , to Thee I cal/!
Whatever weal or woe betide , By thy command 1 rise or f ail
In thy protection I confide. '
puisque je dois bientôt cesser de vivre , apprends-moi à
mourir. »
(Byros , 1807.)
' « Toi, qui peux guider l'étoile errante à travers les royaumes de l'espace éthérée où ils ne laissent aucune trace , qui calmes la guerre des élémens , dont je suis la main d'un pôle à l'autre ; Toi , dont la sagesse m'a placé ici , qui peux m'en retirer quand tu voudras , ah ! pendant que je vis dans cette sphère terrestre, étends jusqu'à moi ton immense appui. Je t'appelle Toi . mon Dieu , Toi ! Soit qu'il m'arrive bonheur
2 I 2 HUCKNALL.
Après avoir prononcé ces vers avec un recueillement solennel, Donald sortit lentement de l'église.
ou malheur, je tombe ou je me relève à ton ordre, je me confie à ta protection. »
Je regrette de ne pouvoir citer ici toute cette belle prière de Byron, publiée l'année dernière par M. Murray, et qui n'a pas encore été traduite, je crois.
Quinze années de restauration , loin d'assoupir les passions politiques les avaient irritées. La minorité du privilège , l'aristocratie , luttait contre l'immense majorité du droit, la nation. La congrégation n'était qu'une hypocrisie ambitieuse ; le catholicisme allait en carrosse ,
distribuait les places , dînait et conspirait aux bougies , évoquait l'ancien régime en espérant s'éloignait par ses menaces de l'esprit du christianisme , et mettait tant d'impudeur dans ses avidités , qu'il jetait du discrédit sur toute pensée religieuse. L'homme est assez insensé pour accuser Dieu des erreurs de l'homme.
La cour de Charles X se réjouissait de l'avénement de M. de Polignac aux affaires. M. de Labourdonnaie , qui se rêvait le cardinal Richelieu de la restauration , était déchu de son austère et sombre ambition. La politique du pavillon Marsan triomphait; elle avait toutes les assurances et les fatuités élégantes de l'ancienne cour. Le reste du ministère n'était là que pour la signature et le don de la tète, au besoin.
La cour, lassée des insuffisantes concessions qu'elle faisait de si mauvaise grâce aux besoins nationaux, voulait retirer à elle ces aumônes ; la plus gênante de toutes, la Charte , allait être anéantie par un coup d'état. Le succès de la conquête d'Alger encourageait Charles Xà cette
résolution insolemment désespérée. La Chambre des Députés, prorogée, attendait ses lettres de convocation. En réalité, depuis i8i5, le parti du privilège n'avait pas avancé d'une idée , l'opposition n'avait point reculé d'un pas. La cour préparait l'attaque, la nation la résistance.
Dans les grandes crises politiques , les moindres événemens ont des portées non prévues. Une révolution est un projectile moral qui, entraînant avec lui mille idées, est lancé avec une force incalculée.
A bien juger cette position sociale, elle ne se créait pas comme un accident : la conduite de la cour n'était pas un caprice, ni celle de l'opposition une vaine opiniâtreté ; l'opposition , d'abord minorité montrée au doigt, puis majorité, puis presqu'unanimité, avait pris son développement : le chêne existe dans le gland. La cour voulait empiéter sur les droits du pays; plus elle s'avançait , plus on s'éloignait d'elle. Les deux principes , comme deux lignes parties de deux points divergens, rencontraient leur
point d'intersection. Tout ceci était providentiel ; je l'ai dit, la providence n'est que le développement de l'humanité perfectible , dont les bases ont été posées par Djeu.
i83o était donc le point d'intersection, où la souveraineté du bon plaisir devait être heurté par la souveraineté nationale ; de ces deux souverainetés , l'une devait briser l'autre.
La résistance s'organisait fortement dans la nation : la haine contre le privilège se propageait ; le libéralisme comptait des martyrs , quelques uns morts sur l'échafaud ou fusillés ; d'autres exilés, un plus grand nombre jetés dans les cachots ; tous avoués par le pays , rallié autour des idées libérales. On espérait dans le libéralisme, on croyait en lui : c'était un lien fort et puissant , une religion politique.
pianiste et Oaptiérd.
Le temps n'agit pas sur l'âme comme sur son enveloppe extérieure ; il est des âmes fortes en des corps caducs, et souvent l'âme ne brille d'un plus visible éclat qu'au moment de la mort ; mais aussi le temps a une influence marquée sur le caractère, qui se modifie par l'expérience
2 I O PLANEGISTE ET BAPTIÉRET.
des choses et des hommes : celui de Baptiéret s'était modifié. Ses vertus modestes et ses croyances , nourries par cette poésie qu'il portait dans ses rêveuses promenades , cette habitude de contempler incessamment la nature, en remontant par la pensée à son Créateur suprême , l'avaient attaché à son humble fortune. Il ne pouvait entièrement effacer l'empreinte d'un amour insensé ; on le lisait presque sur sa physionomie attristée; mais il n'en souffrait plus, car il visitait même parfois, avec plaisir, la cabane où grandissait Jeanne , blonde , gentille, fraîche , l'orpheline , la fille adoptive de Résignée, qui l'avait reçue des mains de sa mère expirante ! Il allait souvent s'asseoir, dans l'hiver, auprès de l'âtre de la vieille surveillante de Jeanne; et Jeanne, qui savait l'heure à laquelle il venait, plaçait toujours une chaise vide près de la sienne.
Là, Baptiéret causait, et toutes ses paroles étaient admirées ; parfois , la vieille levait les mains d'admiration , quand il racontait à Jeanne
PLANÉGISTE ET BA.PTIERET. 219
comment les graines germaient dans la terre, y jetaient des racines, se développaient à la surface, devenaient plantes, élançaient ou tordaient leurs tiges foliolées ou branchues, ouvraient ou fermaient les pores de leurs parenchymes, de leurs tissus pelliculaires, respiraient sans avoir le sentiment de leur existence, s'alimentaient de la sève puisée autour d'elles , bourgeonnaient, fleurissaient, mouraient. Souvent son affection pour la nature donnait à son langage une expression colorée qui enchantait Jeanne , et l'occupait quand il n'était plus là. Baptiéret ne changeait rien à son costume de villageois, quoique sa petite fortune se fût grossie des libéralités de sa bienfaitrice et des fruits de son travail : c'était un Burns * incomplet, ignoré, insoucieux.
Le jeune Planégiste , qui devait presque l'existence à Salvador, avait pris ses grades au barreau de Paris ; mais les rangs y étaient si pressés qu'il végétait encore; l'effervescence de
1 Poète anglais qui a chanté la médiocrité champêtre avec un charme si remarquable.
2 20 PLANÉGISTE ET BAPTIERET.
ses idées , l'exaltation de ses opinions haineuses contre une société où les institutions sont partout insuffisantes, ne laissaient pas d'avoir une originalité piquante. Le duc l'affectionnait, et l'amenait quelquefois avec lui au château.
Un jour, Planégiste rencontra dans l'avenue Baptiéret qui allait herboriser : c'était par une belle matinée de juin, un jeudi, jour de demifète pour l'école. Il l'aborda : — Quel diable de plaisir prenez-vous donc, mon cher, lui dit-il , à éplucher ainsi des herbes à travers les champs! Est-ce que vous en expédiez des paquets aux pharmaciens et aux herboristes de Paris?
— Vous n'avez donc pas lu J.-J. Rousseau ? dit Baptiéret.
— Si je l'ai lu!... la Nouvelle Héloïse et le Contrat social surtout.... Mais, dites-moi, est-ce que vous n'enragez pas contre la société actuelle? Est-ce que vous avez votre part de bonheur? Est-ce que vous ne détestez pas ces privilégiés de la fortune ?
— Sans doute, monsieur, je voudrais pou-
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voir être plus utile à mon pays que je ne le suis; mais je n'ai pas le choix des positions, et je reste dans la mienne.
— Je n'ai pas votre patience. Oh! si vous saviez combien ce luxe éblouissant de Paris me donne de fascinations! Pourquoi n'ai-je pas un équipage comme ces privilégiés de la naissance? Pourquoi eux et non pas moi? Moi, j'ai reçu de l'instruction; cette instruction est un poison délicieux qui enivre mon imagination ; j'ai des sens inflammables, et je ne puis me marier parce que je ne suis pas riche. Et alors vive le punch! Vivent les orgies et les demi-vertus!... Il me faut un rang digne de l'éducation que j'ai reçue; je ne puis retourner dans ma ville natale, mon père y est menuisier Quelle honte
de traverser sa boutique pour aller au Palais de Justice! Et des causes!... les avocats du pays se les arrachent, et vivotent mesquinement. La société m'aurait indignement trompé, si elle ne donnait pas ce qu'elle m'a promis en sanctionnant mon éducation universitaire : c'est une
111 PLANEGISTF ET BAPTIERET.
société à fouler aux pieds, à briser en pièces; je lui crache au visage si elle ne me tient pas parole; je lui donne du pied dans le ventre si elle m'a menti.... Oh! par bonheur, nous allons avoir une révolution !
Et il se frottait les mains en riant.
— Les révolutions sont des nécessités funestes, monsieur, dit gravement Baptiéret; elles sont la dernière raison des peuples quand leurs cris de détresse ne sont plus écoutés.
— Eh bien! vous ne voyez donc pas cette jeunesse qui a faim se grossir, d'année en année, s'accumuler, former une armée immense, désespérée, et prête, si ceux qui jouissent et possèdent n'ouvrent pas la main , à leur manger le cœur?
Cette effroyable énergie de paroles épouvantait Baptiéret. — Je sais bien que l'état social a besoin d'une réforme; mais croyez-vous l'avancer par ces impatiences forcenées? Vos fureurs sont-elles avouées par la morale? Dieu....
— Dieu!... Ah! mon cher ami, on voit bien
PLANÉGISTE ET BAPTJÉRET. 22 3
que vous ne sortez pas de vos foins et de vos fleurs. Dieu!... la société ne s'occupe pas plus de lui qu'il ne s'occupe de nous, s'il existe.
— Alors nous ne pouvons plus nous entendre, monsieur, dit Baptiéret avec fermeté. ,
— Oui, parlons d'un autre sujet : je m'ennuie diablement au château quand M. le duc est en affaires; heureusement, j'écris quelques chapitres de mon roman; j'y traîne la société dans la boue; je la barbouille de sa propre corruption. Je médite une scène d'orgie et un double adultère qui seront d'un effet étonnant; la frénésie de mon style passionné, coloré, imagé, délirant, me vaudra un billet de mille francs et m'ouvrira tous les salons. Mon libraire m'a commandé le plus d'horreurs possible; je n'y ferai faute.... Il faut comprendre son siècle.
— Je ne connais pas le monde ; mais il me semble que vous le voyez à travers les hallucinations du jeûne et de la faim.
Planégiste fronça le sourcil , mais il parut frappé de la justesse vigoureuse de cette observation , et rêva.
1ll\ PLANEGISTE ET BAPTIÉRET.
— Vous pouvez bien avoir raison , monsieur Baptiéret; et alors à qui la faute?... Ah! voilà madame la duchesse qui traverse la cour et entre dans le parc. Elle est bien belle!... Je suis étonné de la froideur du duc d'Alvida; il la néglige; peut-être est-il fâché de la malheureuse stérilité de son mariage. Au reste, il ne manque pas de consolatrices.... mais valent-elles la jeune duchesse.... Oh! si elle n'était pas la femme d'un homme qui m'a rendu service, j'essaierais....
— Malheureux ! s'écria Baptiéret en lui saisissant fortement le poignet.
— Quelle lubie vous prend, monsieur?
— Pardon, dit-il en rougissant, je n'aime pas à entendre traiter aussi légèrement de ma bienfaitrice.... Adieu, monsieur; ne m'en parlez jamais.
Planégiste se repentait de la vivacité de ses paroles; il craignait qu'elles ne fussent rapportées au duc; puis il regarda Baptiéret s'éloigner, triste et le front baissé. — Serait-il amoureux de la duchesse? pensa-t-il.
fUtour à parts.
Attiré par le spectacle de la grande lutte qui se préparait, Donald vint à Paris après une absence de six années; mais s'il eût bien étudié les motifs de ce voyage, il y eût trouvé le désir, le besoin de revoir Résignée. Accomplissant ses devoirs de membre de la cité anglaise , il s'était ti. i5
distingué au Parlement; et il se disait parfois : — Elle le saura peut-être. — Il avait songé à se marier, mais, dès l'ouverture des préliminaires, il changeait d'idée, n'éprouvant jamais un attrait assez puissant pour se déterminer à des démarches plus décisives.
Il trouva Paris fort agité. Il y fut reçu comme un auxiliaire utile, plein de courage, par de Livrange , Ganeville et Dirvole , patriotes influens. Salvador même lui fit un accueil amical ; il commençait à jouer le rôle prépondérant qu'il ambitionnait; son influence allait croissant parmi les libéraux, qui marchaient avec ensemble et force : témoin de cet immense accord , de cette soudaineté précise et sympathique dans leurs mouvemens , Salvador s'était écrié plus d'une fois : — Oh! si je me nommais Lafayette!
Les travaux politiques n'absorbaient pas sa dévorante activité ; le plaisir n'y perdait rien , il effectuait son ardent projet de parcourir tout le clavier des jouissances de la vie; mais l'effervescence de ses désirs bouillait toujours inas-
souvie, et pourtant il n'avait déjà plus sa première ardeur de jeunesse ; ses cheveux grisonnaient sur son front. On y saisissait parfois les plis révélateurs des ennuis , que madame de Nelvoisy n'avait pas dédaigné de consoler : sa coquetterie , devenue savante dans ses mobilités , n'attendait jamais un attiédissement outrageant.
Un cruel malheur avait frappé la baronne de Livrange : cet embonpoint , qui l'effrayait dans sa jeunesse, s'était disgracieusement développé; sa fraîcheur s'éclipsait flétrie par les atteintes périodiques d'une jaunisse affligeante; plusieurs couches laborieuses et son obésité avaient gâté sa taille; enfin, en peu d'années, elle était devenue laide, et le chagrin plissait ses joues livides : son mari, si empressé naguère, l'abandonnait , et , pour son désespoir , elle l'aimait toujours. Impérieuse , exigeante , aigre , elle l'ennuyait; et lui, tout entier à ses occupations politiques, à ses plaisirs, fuyait sa maison. Sans croyances consolatrices , jalouse des infidélités
du baron, la malheureuse femme vivait avec un enfer dans le cœur : plus d'admiration dans le monde, plus d'amour clans son mari, plus de prières au pied de la croix. Peu instruite de sa religion , elle avait vu sa foi se fondre aux argumens passionnés , aux caresses adulatrices de son mari ; elle l'aimait encore, et il ne l'aimait plus. Le souvenir de ses impiétés fermentait en elle; elle gémissait, ou s'irritait, et son chagrin s'exhalait en malignités.
Jernier s'était souvent ennuyé de son apathie douteuse; mais il en était guéri.... car il venait de mourir, après une courte maladie. Sa plus grande affliction avait été de ne pas voir sa chère Résignée enceinte; il n'y concevait rien, et n'osait point l'interroger. Il remarquait en elle une tristesse qu'il partageait ; il en était venu à une telle incertitude d'opinions qu'il disait : — Ma foi ! je ne donnerai plus d'avis à personne; je ne crois rien autre chose, sinon qu'il ne faut rien croire : la vie n'est qu'une suite de hasards ; les imbécilles s'imaginent avoir
une opinion ; personne ne voit bien clair dans la sienne.
Dès qu'il fut saisi par la maladie, il se fit saigner ; puis il hocha la tête , et arrangea ses affaires. La dévote madame Ganeville vint à son chevet lui parler de salut, de pénitence, de religion. — Je ne suis pas assez stupide, répondit-il , pour croire à une révélation.
— Mais la conscience !...
; — C'est l'œuvre des préjugés de l'enfance : j'ai une conscience française; si j'étais né à Constantinople , j'aurais une conscience mahométane ; si, à Pékin, une conscience chinoise; si, dans les forêts sauvages, une conscience iroquoise, et je tuerais mon père le plus proprement du monde : voilà ! *
— Mais, mon cher Jernier, songez à l'éternité ! une confession , l'attrition parfaite , l'extrême onction....
— SacrebleuL. Madame, laissez-moi mourir
' Je peins un caractère , et je ne songe pas à le réfuter en ce moment.
23o RETOUR A PARIS.
en paix. Est-ce que vous n'avez pas assez de votre mari à tourmenter? Vous en êtes l'effroi; vous lui faites un enfer de la vie : s'il est damné , il ne perdra rien au change.
— Dieu m'ordonne de vous pardonner, Jernier, en vous conseillant tout repentir qui puisse contribuer au salut de votre âme, et vous sauver de la damnation éternelle.
— Est-ce que j'ai une âme ?
— Mon confesseur, si vous y consentez, vous prouvera....
— Allez au diable, avec votre confesseur, ou en paradis, comme vous voudrez, pourvu que
je n'y sois pas avec vous Le beau paradis
que celui où seront les dévotes de votre allure!
— Blasphémateur, ne parlez pas si haut!... N'est-il donc aucun principe vrai ?...
— Je n'en sais rien.
— Enfin, la médecine....
— Quelques observations justes; voilà !... Les théories?... je n'en sais rien.
— Mais n'avez-vous rien à craindre? si Dieu...
— Je m'en sais rien.
Résignée arriva, et il lut plus calme : cette présence seule lui semblait une consolation. Elle s'occupa des soins qu'exigeaient ses souffrances , et de l'exécution des ordonnances des confrères de Jernier, accourus pour tenter les ressources de l'art. 11 leur disait : — Y comprenezvous quelque chose ?... Avouez que la plupart du temps nous guérissons au hasard ; la meilleure médecine est la médecine symptômatique , encore.... Bah ! Que savons-nous ?
— Je voudrais, disait-il à Résignée; je voudrais, avant de mourir, vous savoir heureuse, ma chère enfant; rien que la vue de votre figure angélique m'apporte un calme.... Oh! restez là; restez là !...
— C'est , mon cher docteur , que vous êtes un excellent homme : qu'avez- vous à craindre ? vous avez fait du bien autour de vous , autant que vous avez pu ; vos intentions ont été droites : vous dites que tout est mystère ; eh bien , si vous succombez à cette maladie , le mystère
s'ouvrira bienfaisant devant vous Espérez,
espérez!... Nous vous sauverons, ou Dieu vous pardonnera. N'est-ce pas que vous espérez ? — Jernier, ému, inclinant la tête, pressait sur ses lèvres les doigts blancs et effilés qui rapprochaient les couvertures pour le garantir du
froid qui le saisissait C'était le froid de la
mort. Il s'affaissa peu à peu; sa parole s'embarrassait. Résignée, inquiète, se pencha vers lui en disant : — Voulez-vous boire votre potion ?
— Bah!
— Voulez-vous, lui dit madame de Ganeville, que je récite les litanies des agonisans?
— Bah!.... — Il se retourna, et mourut. Elle le regretta comme s'il n'avait pas été un
des auteurs de ses peines. L'inconduite si scandaleuse de Donald était alors une excuse pour tous ceux qui l'avaient persécutée , trompée ; et dans cette âme il régnait un si doux penchant à pardonner!.... Que pouvait-on reprocher à Résignée?... de la faiblesse dans le caractère, quand il ne s'agissait que d'elle-même ; trop de dé-
RETOUR A PARIS. a33
fiance de ses pensées, résultat de son éducation et de la position qu'elle avait eue dans le monde.
Se fiant aux vertus de Résignée , Salvador ne craignit pas d'admettre chez lui Donald ; il pensait peut-être qu'une absence de six années avait éteint son amour, dont il avait ignoré toute l'ardeur souffrante. Prévenue de cette visite inattendue, pénible même, Résignée voulait d'abord ne se vêtir, ce soir-là, que d'un élégant négligé. — Il ne faut pourtant pas, vint-elle à penser ensuite , que je sois habillée à faire peur. — Et le négligé fut échangé pour une toilette pleine de fraîcheur et de bon goût; puis elle se trouva presque épouvantée du bonheur de le revoir.... Leur émotion ne pouvait échapper au regard de Salvador.... mais quel droit avait-il d'être jaloux?
On dirait qu'ils sont convenus de ne pas se regarder en même temps : ils s'observent l'un après l'autre avec une tendre curiosité; les yeux de l'un se baissent quand ceux de l'autre se
relèvent. Donald est étonné de lui retrouver sa taille de jeune fille, fine et souple, ses manières de jeune fille : toujours cette même poésie de la virginité de l'âme ; sa pensée ne peut aller plus loin. La conversation est assez insignifiante, décousue; mais une conversation magnétique s'est établie entre eux, et ils se disent secrètement tout ce qu'ils ont souffert.
Se condamnant aux lois de l'étiquette, Donald ne tarde pas à sortir ; mais il emporte avec lui un funeste bonheur, qui lui ôtera le sommeil pendant la nuit, le repos durant le jour.
Résignée est, le lendemain, toute palpitante de l'impression de la veille; elle avait eu, au moins, le calme de la conscience pendant les six années qui viennent de s'écouler. Elle souffrait par ressouvenir, mais elle ne craignait pas ; sa douleur s'amoindrissait; elle tombait dans l'inévitable allanguissement de l'absence. Maintenant qu'elle l'a revu, sa pensée, son intelligence, son âme, sont envahies par l'amour; elle voudrait le savoir aussi malheureux qu'elle est
RETOUR A PARIS. a35
malheureuse : elle a observé sa pâleur, et elle s'en est réjouie.... Elle s'afflige de ces mouvemens désordonnés, mais elle s'y plaît; elle passe de longues heures à méditer les moindres incidens de cette visite. Quand la douleur sanctifie l'amour, il lui donne une grande puissance ; alors tout est languissant, comparé à lui : la prière , la voix d'une amie dévouée , ne sont même que de faibles consolations.
Madame Darport s'est enfin fixée à la campagne ; son mari y exploite un domaine assez considérable : ils sont heureux d'eux-mêmes et de ce qui les entoure. Ils ne se sont jamais exagéré le bien-être terrestre; ils jouissent de celui qu'ils ont en s'aimant, en faisant le bien dans une obscurité vertueuse. C'est toujours là qu'il faut en venir! Résignée écrit à son amie; elle seule peut la comprendre.
Paris, 21 juillet i85o.
« Il est ici, ma bonne amie; j'étais calme, il «est venu, et je suis troublée, troublée jus-
« qu'au fond de l'âme.... Il est maintenant dan- « gereux de toute l'estime que j'ai pour lui.... « mais j'ai à lui opposer la ferme résolution « de vivre et de mourir irréprochable devant « Dieu.
« Je ne crains pas pour l'honneur et la pureté « de l'âme, mais je crains pour le repos ; je n'en « ai plus, je l'aime à en être effrayée.... Il a été « aussi ému que moi en entrant, et j'ai remarqué « que Salvador était triste. Est-ce remords? Peut- « être il expiera par son repentir.... Non, car il « s'est bientôt mis à plaisanter de façon à m'em- « barrasser. Donald sait maintenant mieux se «maîtriser; il est plus réfléchi, moins étudié: «ses idées sont plus liées; il les exprime avec « moins de désordre. La solitude où il a vécu , « pendant les vacances des sessions du parle- «ment, lui a profité.... Me le pardonneras-tu, « ma bonne Sophie? en l'écoutant j'étais assez « folle pour regarder ce changement comme « mon ouvrage; j'en étais fière.
« Paris est dans une grande agitation ; on
« parle d'un coup (Votât, auquel la cour est dé- «cidée.... Salvador, que je vois ordinairement « fort peu , est dans le secret de la résistance « populaire qui doit éclater.... Je frémis de sa- « voir ses jours exposés; tu sais à quel titre ils « me sont chers !.... Donald est aussi fort exalté; « on dirait qu'il éprouve de la joie à courir un « danger ; mais son exaltation couve , pour ainsi « dire , sous un calme effrayant.... N'est-ce pas « trop de douleur à la fois, ma bonne amie?.... Si «j'étais cause de sa mort!... je n'y sur vivrais pas. » Les ordonnances furent publiées le lundi suivant. Donald, encore tout agité de la lecture du Moniteur, court à l'hôtel d'Alvida ; il rencontre Salvador dans la cour, donnant des ordres et faisant atteler une calèche; il paraissait animé d'une joie fébrile. — Voilà qui va bien, mon cher Donald, lui cria-t-il; la camarilla de Charles X joue son va-tout : la France accepte l'enjeu , et nous tiendrons les cartes.... Montez chez ma femme ; rassurez-la. Je vais la conduire hors de Paris, sur la route d'Estanceley, avec ses
l'fà RETOUR A PARIS.
femmes de chambre; puis je retournerai à Paris bride abattue. Dans quelques heures, je vous rejoindrai chez nos amis.
Plus morne , mais plus décidé peut-être à tous les périls de l'insurrection , Donald monte chez Résignée... Dès qu'elle l'aperçoit, elle court à lui : — Milord , lui crie-t-elle toute tremblante, milord , mon.... monsieur le duc a la tête perdue ; il veut être un des chefs de l'insurrection.... O mon Dieu!... et vous?... et vous?...
— Madame , la cause du peuple français est celle de tous les peuples : il est beau à un Anglais de s'exposer pour elle.
— Et vous vous battrez ?
— Si l'on prend les armes, je prendrai les miennes.
— Oh!... veillez sur Salvador.... sur vousmême....
— Sur moi!
— Pourquoi souriez- vous? De grâce , milord , ne souriez pas ainsi.
RETOUR A PARIS. >.3q
— Eh! madame, que peut-il m'arriver de plus heureux?
— De revoir vos amis!...
— Non ; de tomber au milieu de cette noble lutte, et d'y recevoir une balle au cœur.
— Mon Dieu!... vous avez donc tous résolu de me désespérer.... de m'ôter la raison.... de me tuer....
— Oh! non, non.... vivez heureuse, vous!
— Quand vous serez mort , n'est-ce pas?
— Un regret alors , une larme....
— Et ne pouvoir pas parler !...
— Quoi? dites!..
— Rien... Ainsi, vous chercherez les dangers?
— Si je les chercherai!...
— Pour eux-mêmes ?
Il rassembla tout son courage , et lui dit :
— Oui!... pour eux-mêmes. — Elle comprit toute la sombre délicatesse de ce mensonge, et s'écria:
— Ah! Donald, vous me trompez!
Comment ne pas sentir tout ce qu'il y avait
d'amour en ce cri?.... Il en est heureux, mais il
l[\0 RETOUR A PARIS.
se tait, la confirmant ainsi dans l'opinion qu'elle a , mais craignant de l'arrêter sur une idée qui la navre.
Le coup est porté ; rien ne peut plus maintenant lui ôter cette horrible conviction. Salvador monte, l'encourage, la conduit à la voiture; elle s'y assied défaillante , méditant elle-même de sinistres résolutions ; enfin elle salue tristement Donald en étendant vers lui la main, et part avec l'idée qu'il va chercher la mort à cause d'elle.
<£>ratû>?ur tt Oassrssf.
Il était permis de beaucoup espérer d'un événement où le peuple montrait tant de force , de courage, de désintéressement; d'une main puissante il mit en pièces le trône de Charles X , et ne prit pas les clous et les ornemens d'or tombés à terre. Oh ! que d'espérances alors ! On les it. 16
'll^l GRANDEUR ET BASSESSE.
respirait avec un air chaud , sous un ciel dont la magnificence éclatante vivra , immortel souvenir. Juillet i83o a eu son soleil comme Austerlitz, plus beau, plus héroïque : Juillet, c'est l'Austerlitz du peuple.
Les faits des trois journées sont des pages d'histoire; les faits sont étrangers à mon sujet; mais leur physionomie morale m'appartient; là, il y aura long-temps à fouiller : cette mine de grandeur et de bassesse est immense. Le mouvement fut soudain, spontané, terrible: le peuple semblait en combattant se rappeler 181 4, 181 5 et l'humiliante importation des Bourbons par des armées étrangères; il arborait les couleurs de nos victoires , il s'en parait , il en était fier. Les masses ne comprennent rien à la métaphysique des idées ; il leur faut des idées qui aient , pour ainsi dire , un corps et des couleurs.
En se plaçant dans cette appréciation élevée qui domine toutes les opinions, on reconnaît que jamais peut-être révolution plus décisive ne fut plus pure d'excès : après la victoire, le sang
GRANDEUR ET EASSESSE. l(fi
ne coula plus; et pendant le combat, si déplorable, puisque le sang français coulait des deux côtés, la générosité de notre caractère national eut souvent occasion d'éclater. Le plus noble désintéressement sous des haillons, des mains teintes de sang relevant l'adversaire vaincu; dans les ambulances , plus d'ennemis : des blessés seulement.... Que de belles paroles et de grandes choses enfouies dans la gloire commune! que de sublimités anonymes! La chaleur, la poudre, la fusillade, les cris, l'atmosphère de feu, l'exaltation, enivraient : saisi de patriotiques vertiges , on allait sans songer aux dangers; le courage était chose vulgaire comme le pavé des rues.
La restauration ne comprit pas sa mission : elle voulut rétrograder vers le passé au lieu de marcher vers l'avenir; le passé était vermoulu , il se brisa sous ses pas ; elle ne trouva d'appui nulle part pour l'étayer dans sa chute, sinon dans une force militaire passivement organisée, qui fut vaincue par la force de sentiment et l'énergique impulsion morale.
Les masses se ruaient sous les balles avec une impétuosité à laquelle tout cédait. Dans la journée du 29, lord Donald se battait dans la rue de Richelieu, à découvert, et le front haut; une balle venait de lui sillonner les chairs de la cuisse , il continuait à faire feu. Tout à coup un jeune homme en veste, tout ruisselant de sueur, se place devant lui , et décharge son fusil sur un officier suisse, qui tombe.
— Bien visé! — s'écrie Donald. Le jeune homme se retourne : c'est Baptiéret.
— Vous ici ! continua-t-il.
— Vous y êtes bien , vous !
— Et votre père !... — Il ne répondit pas. Donald regarde, voit les Suisses battre en retraite, s'appuie sur l'épaule de Baptiéret, marche péniblement ; mais à chaque pas le sang coule sur son pantalon blanc tout taché de poudre; Baptiéret l'enlève et le met hors de la portée des balles. De jeunes patriotes prennent un brancard dans une maison voisine et se disputent
l'honneur de porter l'Anglais blessé pour leur cause.
On arrive à l'hôtel : la blessure , fort légère , est pansée; et Donald, étendu sur son lit, apprend de Baptiéret qu'il est venu à Paris, informé par Résignée de l'imminence de l'insurrection.
— Elle m'a prié, disait-il, de m'y rendre, de veiller sur M. le duc et sur vous.... J'ai vu M. d'Alvida sur la place de Grève, impassible au
milieu d'une horrible fusillade je vous ai
rencontré enfin Oh! madame la duchesse
n'avait pas besoin de tant me prier, j'avais trop le désir de me trouver à cette grande lutte pour la liberté ! Milord , je vous envie votre blessure.
— Restez auprès de moi, Baptiéret; la victoire est assurée aux patriotes.... N'allez-vous pas vous marier ?
— Oui, milord, dit-il en attachant ses regards sur le parquet ; madame la duchesse désire que j'épouse Jeanne, qui est son enfant d'adoption;
j'obéis à ma bienfaitrice. Jeanne est une bonne fille.... il m'est doux de la tenir des mains de madame la duchesse.
— Resterez- vous toujours dans votre école?
— J'aurais essayé , milord , d'une place à Paris, dans un ministère : mais je répugnais à servir la restauration....
— Cette révolution ouvrira sans doute des voies de bien-être aux talens modestes comme le vôtre.... La protection de Salvador aura de l'influence.
— Si je puis être utile sans déchoir de ma conscience.... nous verrons.... Mais entendezvous? On crie victoire]
— Voyez, Baptiéret : allez à la fenêtre.
— Milord , disait - il ; milord , les citoyens s'embrassent dans la rue.... les Tuileries sont prises ! . . . dit-on. Oui , victoire! vive la liberté !... — Salvador accourt bientôt suivi de Dirvole et de Planégiste; on se félicite, l'exaltation d'un tel succès colore l'espérance de l'avenir.
GRANDEUR ET BASSESSE. l[\"] .
Baptiéret part, et va calmer les craintes de Résignée. Le lendemain , le baron de Livrange , Ganeville, de Nelvoisy même, viennent à l'hôtel complimenter Donald de sa blessure.... mais en passant, car ils sont pressés; on les attend à l'Hôtel-de- Ville , au Palais-Royal, partout.
Quinze jours se sont écoulés. Donald est guéri ; il veut juger par lui-même de la physionomie de cette révolution. Le peuple a repris ses travaux, les ateliers se rouvrent ; là est encore ce dévouement. Mais les antichambres du Palais-Royal et des ministères sont envahies. Là , que de bassesses ! que de solliciteurs parés de rubans tricolores ! que de placets! quel servilisme éhonté! Comme cette élégante canaille en habits noirs , en fracs galonnés, se vautre à plaisir dans la turpitude de ses nouveaux sermens ! avec quelle hideuse ferveur ils se parjurent ! comme ils sont dévots au pouvoir de juillet, quitte à le trahir demain . Que d'impudeurs rampantes ! et que tous ces flétrisseurs ont eu peur le jour des coups de canon!... Opprobre! Des bandages
menteurs sur une peau sans blessures; des apostilles mendiées, des impostures légalisées.... Les vieux huissiers s'étonnent, eux qui ont vu tant d'infamies audacieuses! Les consciences se mettent au rabais , en attendant que la liberté y soit mise ; les valets de la restauration s'assouplissent devant la circonstance et l'accident de cette révolution ; plus on a besoin de faire oublier un passé qui inquiète , plus on est ardent à se prostituer. On diffame , on calomnie , on s'arrange déjà pour le maintien de sa part de budget : les routes des départemens sont encombrées de voitures; les pèlerins en carrosse des tombes du Louvre viennent marauder après la victoire et dépouiller les vaincus ; ils s'enrouent à crier vive le Roi; et s'ils n'obtiennent pas la place qu'ils ont visée, ils vocifèrent dans les clubs. Ils ont blasphémé contre la révolution de juillet; ils s'agenouillent devant elle, afin qu'elle leur fasse l'aumône. Us imitent les jurons du peuple, ils se font peuple autant que possible en présentant le tarif de leurs dévouemens. Quelques jeunes indigences
GRANDEUR ET BASSESSE. l!\C)
réelles, pures, mais inhabiles à solliciter, tremblantes et honteuses d'une première démarche qu'elles ne renouvelleront jamais sans doute, sortent dès le premier mot du ministre; mais pour une honnête pudeur égarée dans cette antichambre, que d'impudeurs intrépides, cuirassées contre l'injure, souriant aux soufflets d'un refus, finissent par vaincre à force de persévérer dans leur infamie !
Ces hommes sans conviction revêtiront les opinions à la mode , si elles tolèrent leurs complaisantes incapacités; ils élargiront au besoin les geôles ; ils demanderont une tète pour un mot. Ils s'engageront avec des restrictions mentales , ils pousseront leur fidélité envers les bannis, jusqu'à recevoir de l'or des deux mains.... Quelle tâche quand il faut trier parmi tant de souillures !
Sans doute d'honorables caractères se trouvent dans ce pêle-mêle ; il est encore bien des hommes sur lesquels la France peut compter : mais ceuxlà ne sont pas les plus empressés à se produire.
^5o GRANDEUR ET BASSESSE.
Et la flatterie habile possède tant d'avantages sur eux ! ces adulateurs pensionnés , titrés , enrubanés , convives inamovibles à la table du budget , ont des langages si variés, de si diverses physionomies !
Le jour de l'histoire viendra. L'homme énergique et pur qui doit en accomplir le sacerdoce politique , les jugera par des appréciations impartiales, sévères, terribles; il rivera bien des noms dans les phrases inflexibles de son style de fer : mais il n'est pas temps, trop de passions se débattent encore autour de lui. Il ne veut pas que son histoire ressemble à la satire.
La satire personnelle m'est odieuse , elle s'est elle-même avilie, vendue : je ne fustige, moi, que les moeurs condamnables dans un espoir d'amélioration à venir. Les hommes passent , les mœurs peuvent se corriger; puis, l'épiderme de ces hommes-là se durcit et ne saigne pas sous les verges de l'opinion publique.
Mais comment ne pas manifester, dès aujourd'hui, à travers mes fictions, mon indignation
GRANDEUR ET BASSESSE. a5l
contre ces vénalités prêtes à tous les systèmes , ou ces ambitions qui sacrifieraient la France à leurs intérêts d'un jour.... Les peindre tous avec leurs mesquines laideurs , c'est impossible ! . . . Tacite y aurait usé son stylet de bronze.
pourquoi «la?
Ce mis à nu des plaies du corps social affligeait, effrayait Donald ; il ne savait, moins que jamais, où se prendre, où arrêter ses idées; et, ne comptant plus sur le bonheur, il regrettait de n'avoir pas trouvé la mort dans ce glorieux désordre de la lutte. Le baron de Livrange
POURQUOI CELA? Si53
occupait un poste brillant, voisin du ministère qu'il convoitait, et déjà son ardeur d'améliorations sociales se refroidissait ;Ganeville craignait pour ses capitaux et ses usines ; d'ailleurs , sa femme, dévote et légitimiste, le tourmentait. M. de Chanuzac, tout en soupirant, s'enquiérait de l'opinion qui avait cours ; Dirvole , ferme dans son opinion républicaine , commençait une opposition âpre; le jeune Planégiste, en proie à des paroxismes de fureur, ne parlait que de la nécessité d'insurrectionner les faubourgs, et d'aller jeter à l'eau les membres de la Chambre des Députés.
Lancé dans les intrigues politiques, Salvador mûrissait des plans d'une opposition énergique et plus régulière : mais ce qu'il ne sentait pas, c'est que le prosélytisme impérissable de la liberté doit revêtir une nouvelle forme pour fonder et organiser.
Il s'avouait franchement à lui-même qu'il travaillait pour son propre intérêt, renfermé dans l'intérêt du plus grand nombre. Il se re-
gardait comme une capacité nécessaire au mouvement social; il y voulait un des premiers rôles, le premier peut-être : d'autres l'ambitionnaient secrètement comme lui; mais la fièvre d'ambition qui le travaillait se trouvait leurrée , déçue par la marche des événemens. Il s'en vengeait par l'amertume de ses railleries contre les renégats de la liberté.
11 faut l'avouer aussi, le remords commençait à le ronger ; son intelligence en décroissait. L'ivresse qu'il avait goûtée dans un grand déploiement de luxe s'éteignait déjà ; les excitations du jeu s'émoussaient, car tout lui était gâté par l'aspect de la langueur de Résignée; le retour de Donald devenait un incident accusateur pour Salvador. Cette jeune fille se mourait d'amour; son organisation si riche la tuait : elle pleurait de chaudes larmes; elle priait d'ardentes prières.... Le ciel devait-il nous la reprendre comme il nous l'avait donnée?
Navré de ce touchant spectacle, il se dépitait contre l'incident qui avait dérangé tous ses
calculs ; d'amers repentirs surgissant enfin , lui empoisonnaient tout : il se jetait en vain d'un travail à un plaisir; la satiété, le dégoût, lui corrompaient le travail et le plaisir; mais il se répétait sans cesse : « Sans cette jeune fille de couleur et ce nègre , ni remords , ni chagrins ; tout me réussissait. » Non, on ne joue point la vie comme une partie d'échecs ; il est une âme , il est un sentiment qui se vengent de ceux cpii les nient. Tu as beau dire que Lébao seul a empêché la réussite de ton plan ; à défaut de ce nègre , ton malheur eût éclaté sous une autre forme : le plus sûr moyen de vivre en paix, c'est d'être honnête; le commencement du bonheur, c'est la vertu.
Tu as trop d'orgueil pour le reconnaître ; tu ne t'accuses que d'un défaut de prévoyance, eh bien! sois puni par toi-même; et peut-être, après l'expiation intérieure que tu subis , tu t'écrieras : « Je me suis trompé ! »
Donald cédait au charme qui l'entraînait chez,
la jeune duchesse; il se comprenait aimé par elle à travers la réserve de son accueil : mais il ne devinait qu'une bien faible partie de ce qu'elle éprouvait. Sophie Darport s'était rendue auprès d'elle*, et la consolait comme une bonne amie sait consoler, en aimant bien. Dans le monde, on s'étonnait du laisser-aller de Salvador; mille rumeurs scandaleuses en couraient. Sophie , pour les combattre , voulait engager Donald à retourner en Angleterre ; elle devait partir bientôt pour la campagne , et ne savait comment aborder cette délicate insinuation. Elle voyait Donald si pénétré de respect pour sa jeune amie , si heureux de pouvoir passer une ou deux soirées par semaine chez elle; il paraissait si doucement s'empreindre d'un besoin de religion, son acheminement vers des croyances devenait si probable , qu'elle avait regret à s'acquitter du devoir de préparer une séparation indispensable. M. Darport était venu chercher sa femme : posé , sérieux, d'un extérieur un peu froid, mais doué
POURQUOI CELA.? 25y
d'un cœur bon et aimant , il se préoccupait trop peut-être de ses travaux agricoles ; sa conversation , enrichie par des voyages d'outre-mer, avait de l'attrait, quoique diffuse ; il s'exprimait sans recherche , avec bonhomie , et sa piété tolérante , solide, attestait , ainsi que ses jugemens , une grande expérience des hommes et des choses de la terre. Donald causait avec lui des fermes anglaises , de leurs progrès en agriculture : Résignée écoutait avec une joie tout intime, ce parler devenu grave et senti : M. Darport y répondait par une description fort circonstanciée de son domaine ; enfin il l'invita à venir le visiter. Sophie saisit vivement cette occasion : — Allons , il faut partir avec nous , milord , dit-elle ; il le faut.
Il remerciait ; mais elle insista plus vivement encore, et dans les mêmes termes. Résignée baissait les yeux; il comprit, et dit d'une voix affaissée: — Eh bien! madame, j'aurai l'honneur de vous accompagner. — Le jour du dén. 17
part fut fixé ; Donald se retira plus tôt que d'habitude.
Alors Résignée monte à sa chambre avec Sophie ; là, elle se jette à son cou. — Oh! oui , tu as raison , Sophie , disait-elle en la tenant étroitement embrassée; oui, qu'il s'éloigne pendant quelques jours; mais qu'il revienne, entends-tu , qu'il revienne. Le voir trop souvent , trop m'habituer à sa présence , me fait mal ; mais aussi, ne plus le revoir me déchirerait le cœur....
Sophie lui caressait le front et le cou comme à un enfant malade, souriait, mais ne répondait pas directement.
— As-tu remarqué , continuait Résignée avec inquiétude , comme sa conversation est plus nourrie ? J'aime jusqu'à la forme un peu sentencieuse qu'il adopte depuis quelque temps; il néglige quelquefois l'expression, il se tait quand il n'a pas de pensée; mais s'il s'anime, comme son cei! brille, comme sa tête s'illumine, pour
POURQUOI CELA ? 25o,
ainsi dire.... comme son geste est d'accord avec l'expression!... Combien il m'aurait aimée!.... Il était bien coupable de s'ignorer ainsi lui-même; il m'a bien affligée, bien irritée!.... Qui pouvait prévoir?... Je me croyais dédaignée!.... Quand partez- vous?
— Dans trois jours.
— Et tu reviendras dans un mois ? disaitelle avec ces charmantes cajoleries féminines qui supplient si adroitement. Dans un mois !... je ne t'accorde pas davantage ; si tu me trompais, méchante, je me mettrais en colère.
. — Comment ferais-tu ?
— Oh, je sais bien , va !... Mais tu ne voudrais pas m'affliger , délaissée que je suis; ainsi, dans un mois ?
— Sois tranquille; adieu.
Sophie i'embrassa, prit un bougeoir, et se retira.
— Elle n'a pas répondu , pensa Résignée en la regardant s'éloigner. À-t-elle quelque des-
2t6o POURQUOI CELA?
sein?... Pourquoi cela?... Elle aurait dû me dire que son séjour à la campagne ne serait pas long, et surtout qu'il ne retournerait pas en Angleterre. Elle était embarrassée, elle éludait mes questions Oh! pourquoi cela?
3lg ee te notent.
Sorti avant l'heure accoutumée de l'hôtel d'Estanceley, Donald avait renvoyé sa voiture. Éprouvant le besoin d'une agitation physique, il s'était mis à marcher, à descendre à grands pas , et au hasard , les rues qui aboutissaient aux quais ; le mouvement qu'il se donnait lui
semblait un apaisement à cette oppression qui l'accablait , quand des peines venaient à l'assaillir.
Il se trouva, presque sans y songer, dans la cour du Palais-Royal , où les voitures déposaient les nouveaux courtisans de la royauté des barricades : il passa.
En traversant la galerie, toute resplendissante de lumière , il fut frappé d'une physionomie qu'il crut reconnaître; celle de l'étranger qui s'était promené avec lui sur le lac de Genève, près de Lausanne , accompagné d'une jeune femme.... Ils se regardaient l'un l'autre; enfin, ils s'approchent.... plus de doute, c'est lui!.... Mais la maigreur, des rides précoces, ont altéré ses traits sans en effacer l'impression bienveillante. Leurs yeux se parlent, leurs mains se pressent; ils entrent dans le jardin. Emmanuel devine que Donald a souffert comme lui; ils se comprennent.
— 3Iiiord, disait Emmanuel, je nie suis efforcé de mettre en pratique les vertus et les
ILS SE REVOII VI a63
croyances dont je vous entretenais sur ie lac de Genève : j'ai dit ma pensée tout haut dans le monde ; ma franchise n'a cherché ni voiles ni faux-fuyans , le monde a puni ma droiture. Peut-être aussi ai -je manqué de souplesse, d'habileté. J'ai vu mes amis me fuir l'un après l'autre , comme un être incapable d'un bienvivre doux et accommodant , tandis que mon âme est la source d'une tendresse inépuisée , intarissable ; j'ai perdu la place qui me donnait du pain; ma jeune femme, ma modeste Lalagée, est morte de chagrin dans mes bras; j'ai la réputation d'un lâche , parce que , pour obéir à ma conscience de chrétien, j'ai refusé un due! Un procès entre moi et ma belle -sœur, dont les mœurs odieuses ont tant coûté de pleurs à Lalagée, va peut-être, malgré mon droit et ma probité, achever de me ruiner. Eh bien! je ^oùte dans la quiétude de ma conscience , au ■sein d'une délectable tendresse pour Dieu , dans une communion inénarrable avec le Christ , divin législateur des hommes, des consolations
à tous mes maux. Ah ! milord, quand on souffre,il n'est plus doux oreiller qu'une conscience pure, ou rajeunie par des repentirs sincères et agissans !
— Quoi! serait-il possible, dit Donald d'un ton rêveur, que la foi donnât tant de force à l'âme?
Emmanuel vit qu'il entrait dans cette phase du scepticisme qui prélude à la foi par le besoin de la foi; et, dédaignant toute allocution scientifique ou pédantesque, il lui parla simplement, mais avec cette autorité que donne une conviction profonde. Il analysa d'abord la métaphysique , non pour donner une base à la révélation, la révélation se suffit à elle-même, se complète par elle-même, il voulait seulement en démontrer les rapports avec ce que la science humaine a de certain; là où s'arrêtait la preuve, il indiquait le commencement de l'inspiration divine venant au secours de l'intelligence; il parcourut entin la ramification harmonique de toutes les croyances du christianisme.
— Et ne pensez pas, milord , disait-il , que le christianisme soit cette immobilité catholique dont la hiérarchie espère encore si vainement dominer les peuples; je respecte le catholicisme comme croyance individuelle, mais non comme instrument de despotisme et d'abrutissement: rien de plus élevé, de plus rationnel et de plus éminemment progressif que le christianisme ; inépuisable en ses bienfaits , il renaît de lui-même. Une ère nouvelle commence pour lui; d'autres, impossibles à prévoir, se succéderont : celle qui va s'opérer, c'est l'ère organique; nous y travaillerons tous, et personne n'y mettra son nom. La Providence nous pousse et nous dirige dans ses voies , mais elle seule sait où nous allons. Ne sentez-vous pas partout dans la société le défaut et le besoin de croyances? Tous ces improvisateurs de religion par prospectus n'inspirent que pitié, car on comprend qu'une religion est l'assentiment de tous à une idée révélée; quand Jésus-Christ marchait, les foules le suivaient, et il les nourrissait du pain
de sa parole. Le christianisme commence dans le ciel et finit dans le ciel. Nos vies périssables et rapides lui appartiennent; et nous exécutons à notre insu les évolutions que Dieu lui a prescrites pour le perfectionnement de l'espèce humaine. Nos pensées mortelles , transitoires , travaillent dans la pensée divine et s'y égarent; la conscience de sa faiblesse arrête l'homme vraiment religieux qui cherche et veut aider au progrès; il s'indigne contre les ineptes profanateurs du culte. Voyez le saint-simonisme : il a développé quelques principes du christianisme, et là il a trouvé sympathie ; mais on a creusé jusqu'à son panthéisme avilissant; tout matériel, il a prêché la réhabilitation des voluptés païennes, il a adoré l'argent; et, sorti de la fange, il doit retomber dans la fange, au bruit d'universelles huées. Le christianisme est immuable en sa base divine, et c'est en elle que vous trouverez les consolations dont vous avez besoin ; mais il est perfectible dans son application à la société.
Emmanuel continua le développement de ces idées avec cet esprit d'humilité et d'abnégation de soi-même, qu'on a jugé bien à tort imcompatible avec le progrès, car le dévouement est l'essence de toute perfectibilité.
Donald, oubliant pour un instant son chagrin, écoutait ces paroles, qu'il recueillit et emporta comme un trésor de méditation.
€xm îïe IDréespoir.
Elle se lève , fatiguée par les idées et les rêves de la nuit, s'enveloppe de la première robe qu'elle trouve sous sa main, répare à la hâte le désordre de ses cheveux , sonne , sonne vivement, prie sa femme de chambre d'avertir madame Darport qu'elle veut la voir, s'assied,
et pose son front brûlant sur ses mains tremblantes. Une lutte si prolongée l'irrite; elle est dans une de ces crises de désespoir qui saisissent les plus courageuses vertus au sein des malheurs immérités.
Sophie accourt auprès de son amie : — Qu'y a-t-il? que me veux-tu? dit-elle. Comme tu es pâle , ma chérie ! Tu as mal passé la nuit , n'est-ce pas? O mon Dieu!...
— Oui , oui ; assieds-toi , Sophie , réponditelle ; profitons de l'instant où nous sommes seules.... Parle -moi sincèrement : ce n'est pas une absence de quelques semaines que tu imposes à lord Donald , c'est un départ pour l'Angleterre que tu vas lui dicter, à Villeneuve, avec des raisons bien plausibles, bien sèches, où tu intéresseras son honneur, et auxquelles il cédera peut-être? Moi, je me suis fait une habitude de ses visites ; il n'en coûte rien à ma conscience ; je mourrais plutôt que de faillir
L'attendre pendant trois jours ; passer une soirée à l'écouter; le voir à quelques pas de moi;
observer les progrès de son âme dans la vertu ; lui apporter, par ma présence, du calme, du bonheur ; lire sur ses traits ce bonheur si irréprochable , tout ceci est devenu mon existence ; si l'on me le ravit, on me tuera.... Que t'ai-je fait pour me désespérer ainsi?... Dis-moi; est-ce un départ pour l'Angleterre que tu vas lui conseiller ? La vérité! je l'aime mieux que l'incertitude. Au nom du ciel, parle.... Je n'en ai pas dormi.
Des gestes brefs, convulsifs, accompagnaient ces paroles ; madame Darport baissait les yeux , commandait à sa propre émotion , ramassait toute sa force : — Ma chère amie, dit-elle le plus tranquillement qu'il lui fut possible, c'est une justification de ma conduite que tu me demandes, je ne reculerai pas devant elle; écoute, et s'il y a sévérité pénible dans ma résolution , ton cœur m'absoudra sans doute. Je ne veux pas remonter dans le passé : Donald se montrait, à mon arrivés en France , si indigne de ta main , que c'eût été folie de ne pas combattre ton
malheureux attachement pour lui ; attachement dont tu ignorais alors toi-même....
— Abrège, abrège, Sophie....
— Eh bien , répondit-elle avec douceur , tu sais combien j'ai gémi des enlacemens jetés autour de toi ; car il est peu d'amitiés semblables à la nôtre. En arrivant ici, j'ai compris l'étendue de mes devoirs, et j'y serai fidèle quand tu devrais m'en vouloir : j'ai observé lord Donald, je t'ai observée, mon ange; votre amour s'exalte par la réserve qu'il s'impose.... Et puis ce n'est pas tout : tes doucereuses amies , madame de Nelvoisy , honteusement jalouse du seul homme qu'elle ait aimé peut-être; madame de Livrange, dont le chagrin aigrit le caractère, trouvent , à l'aide de réticences perfides , de malignes équivoques., le moyen de te calomnier avec les convenances requises. On te blâme de ta solitude , on se raille parfois des consolations que lord Donald t'y apporte ; on saisit toutes les occasions offertes aux épigrammes aigredouces. Baptiéret vient de se marier avec Jeanne,
l'JI CRISE DE DÉSESPOIR.
ta protégée , ta fille d'adoption ; tu l'as dotée de six raille francs ; Donald a doté Baptiéret de la même somme : on en plaisante. Tu as vingt -sept ans, et Jeanne dix -huit : cela est heureux ; car je ne sais jusqu'où madame de Nelvoisy pousserait ses jalouses et odieuses interprétations. Salvador lui-même , le malheureux Salvador, me donnait à entendre que les visites de Donald à l'hôtel réveillaient des souvenirs.... et qu'il était nécessaire d'y mettre un terme. Je dois donc, ma chère amie, l'emmener d'abord à Villeneuve , afin de le décider , loin de toute scène pénible, à la nécessité de son retour à Londres. Ai-je tort ?
Elle écoutait sans répondre, sans manifester aucune persuasion, immobile, froide en apparence , presque stupide de sa douleur.
— Me condamnerais-tu ? Ai-je tort ? Dis-moi , ma chère Résignée....
— Oh! ne m'appelle pas ainsi : je ne suis pas Résignée, je ne veux pas l'être.... Ce surnom de mon enfance m'a toujours semblé une ironie
truelle J'y ai été contrainte ; et Dieu sait
combien ces résignations m'ont coûté !... Que d'instans j'ai passés dans l'affliction ! Ce nom-là m'est odieux !...
— Pardonne - moi cette distraction , chère amie. Ne remarques -tu pas que j'évite de te donner ce surnom dans nos causeries ?
— Oh! ma bonne Sophie ! — répond -elle. Elle l'entoure de ses bras, se penche sur son épaule , et pleure en silence.
— Qu'ai-je fait à ces femmes pour qu'elles déchirent ma réputation avec cette mielleuse amertume? Que leur ai-je fait, mon Dieu!.... J'ai cessé, par tes conseils, de voir souvent madame de Nelvoisy. Qu'y a-t-il de commun entre nous? Je ne m'occupe plus d'elle; qu'elle cesse de s'occuper de moi. Madame de Livrange me trouve un peu froide envers elle? Il m'est impossible de combattre cette froideur ; elle m'a caché les lettres de Donald.... Écoute, je ne me donne pas pour parfaite, ma chère amie : tout ce que je puis obtenir de moi , c'est d'avoir
ii. 18
envers elles cette bienveillance, cet esprit de charité, qui nous sont conseillés par l'Évangile; mais l'affection vive ne se commande pas. Je ne me reproche aucune parole amère contre madame de Nelvoisy; je la plains, car je n'ai point oublié notre liaison d'enfance. J'ai toujours rendu à madame de Livrange visite pour visite; je suis peu expansive avec elle.... Est-ce ma faute si je n'ai jamais eu beaucoup de sympathie pour sa manière de penser ? Si l'amitié est une contrainte, elle n'est plus l'amitié.
— Tu as raison , ma chère ; mais essuie tes larmes.
— Je leur pardonne du fond de mon cœur, néanmoins, dit-elle en se relevant; et puis, tu sais que j'aime peu les fêtes ; j'y parais afin de ne pas affliger Salvador.... Eh! quelles insupportables prétentions il y faut quelquefois subir! Il n'y a pas jusqu'à ce M. de Nelvoisy, qui ne soit venu essayer, pendant quelques soirées, d'une niaise mélancolie auprès de moi; il s'est cru obligé d'être triste. Enfin, un beau soir, il s'est assis
CUISE DE DÉSESPOIR. l'J 5
a mes cotés, et m'a dit d'un ton dolent : « Que « ce salon me semble tout autre , madame ! « Votre absence lui ôtait tout son charme, et je « ne savais pourquoi je m'y ennuyais; oh! je le « sais maintenant. » Il avait l'air d'étouffer un soupir; il cherchait à ressembler à une vignette romantique.... Le rire m'a prise, j'ai porté mon mouchoir âmes lèvres; mais il est resté tout bète, car il s'en est aperçu... Je gage que c'estmaintenant un de mes ennemis... Ces hommes ne conçoivent donc pas combien ces comédies sont pitoyables et insultantes? Ils n'imaginent donc pas qu'on puisse aimer ses devoirs?... Mais c'est odieux!... mais c'est infâme!... Et me calomnier!... Oh,
mon Dieu , mon Dieu ! je voudrais être
morte ! . . . .
Elle se tordait les bras de désespoir.... Sophie enlaçait sa taille souple, cherchait à calmer, par des paroles émues , cette agitation maladive.
— Et mon frère, continuait-elle; mon frère, qui est toujours là devant moi, effroi vivant.,..
2j6 CRISE DE DÉSESPOIR.
Oh! c'est trop, Dieu de miséricorde, je succombe au fardeau; aye pitié de moi.
Ses mains étaient jointes, son regard s'élevait , appel ardent à la bonté du Créateur. — Oui , prions pour toi , — lui dit Sophie. Un long silence se fit. Enfin madame Darport, la voyant apaisée par la prière, la berça de tendres expressions , lui promenant doucement la main sur le front; puis elle lui dit d'un ton plus grave :
— Tu es trop bonne chrétienne, ma chère amie, pour rester long-temps dans un tel désespoir, dans un si triste découragement. Le Christ a dit : « Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés; heureux ceux qui sont miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde; heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu »\ Soyons humbles devant les décrets de la Providence.... Que peut-on contre des maux irréparables? Se révolter, n'est-ce pas les
" Saint Matthieu , sermon sur la montagne.
( i;im Dl DÉS] SPOIB 277
apcrpître? Soyons doux envers les chagrins, afin qu'ils s'adoucissent.
— Il y a long-temps que je me dis tout cela dans mes prières, Sophie; mais les forces me manquent parfois ; je le cache : pour tout au monde je ne voudrais pas que Donald s'en aperçût, non que je craigne qu'il en tire avantage ; je suis sûre désormais qu'il m'aime trop sincèrement pour songer à m'offenser.... Ne faut-il pas que j'évite tout ce qui peut réveiller le repentir de mon frère? Ce malheureux Salvador est maintenant bien tourmenté!... Il s'affaiblit.... Aussi, je veille sur moi quand il est là.... Va , cette crise passera; vous partez après-demain.... eh bien !... tu seras contente de moi.... j'y ferai mon possible.... mais si je meurs avant Donald, dis-lui combien il a été aimé.
La soirée des adieux vint; Salvador s'y trouva : l'entretien fut gêné, traînant, monotone. Donald aimait beaucoup la musique et la voix de Résignée ; il ignorait les desseins dv madame Darport : ce voyage à Villeneuve ne lui sem
blait qu'une précaution contre le monde ; il ne songeait pas à une séparation définitive. Il se tourna vers Sophie, et lui demanda pourquoi le piano était fermé, les bougies éteintes, et si l'on ne ferait pas un peu de musique. Ces paroles s'adressaient à Résignée , qui , les yeux
sur son amie, y puisait du courage Alors il
réclame d'elle-même quelques romances nouvelles , et celles que l'habitude a , pour ainsi dire , consacrées ; elle hésite d'abord , il insiste ; elle vient à penser que de long-temps elle n'aurait l'occasion de chanter devant lui , soudain elle se lève, et se met au piano.
Elle chante; mais quand l'heure de se retirer sonne , et que la porte de l'appartement se referme sur Donald, cette force s'évanouit.... Son œil se voile, elle pâlit, elle semble privée de connaissance.... Salvador avait étudié, pendant cette soirée , les tourmens de sa sœur : à l'aspect de ce spasme douloureux , sa figure se décompose; il se frappe le front de son poing fermé; puis, s'apercevant qu'il s'oublie, il se retourne
vers madame Darport, qui s'empressait auprès de Résignée. — Veillez sur votre amie, madame, dit-il ; je me retire pour lui épargner l'ennui de ma présence.
Puis, en montant l'escalier qui conduisait à son appartement : — Je lui cause de bien cruels chagrins!... pensa-t-il. Si je mourais avant elle!
31 tosttnîr.
Il admirait sa sœur : cette décence au sein de si poignantes douleurs , cette force puisée en Dieu, l'étonnaient, sans influer sur ses principes, si l'on peut nommer ainsi les résultats négatifs de son effrayante logique. Son ambition trouvait devant elle des impossibilités matérielles.
ir DESCEND. 281
A vrai dire , Salvador n'a déjà plus l'élan et l'énergie de sa jeunesse, et les mesquineries qui l'entourent lui pèsent. Enfin , toutes ses effervescences s'éteignent en lui; le remords seul poursuit son œuvre de dissolution, il s'étend, lèpre intérieure, creuse, envahit la pensée, peuple l'intelligence d'images sinistres, l'assaille au milieu d'une discussion où il perd son avantage accoutumé, et va le torturer jusqu'au sein des plaisirs, où il se fuit lui-même, dont il ne rougit pas d'acheter les caprices honteux.
Le cercle de ses amis s'est rétréci : il méprise Ganeville et Livrange; il fuit le vulgarisme étroit du fat de Nelvoisy ; il regrette de n'avoir pas les chaudes illusions de Dirvole, et, à bien interroger ses opinions lassées, il ne voit plus, dans les hommes qui gravitent autour des affaires politiques , que deux classes bien distinctes : les habiles et les niais.
Dégoûté de lui-même et des autres, bourrelé de repentirs, il achève peu à peu le suicide lent qu'il a commencé; il descend, degré par degré,