‹ RésignéeChapitre 13 sur 16 · IL DESCEND · texte numérisé non relu

IL DESCEND

une échelle avilissante où l'œil de l'écrivain chaste ne peut plus le suivre

Résignée, raffermie dans ses devoirs, l'entoure de soins, de prévenances, de miséricordieuses paroles; mais ces vertus, douées de si charmans dehors , d'un langage si onctueux ,

sont pour Salvador des reproches, et des

séductions peut-être!...

ftillineiroe.

Les humbles et touchans tableaux qui environnent Donald achèvent de le convertir à la vie régulière et chrétienne dont il a sous les yeux les charmes domestiques.

Villeneuve est un domaine situé dans une plaine, bien accidentée de coteaux, où deux

28/j VILLENEUVE.

rivières confluent; l'horizon n'y offre pas des aspects bien étonnans, mais la nature modeste de ses paysages est douce à l'œil , comme les vertus de ses maîtres sont douces au cœur. Quoi de plus aimable que cette champêtre simplicité , cette hospitalité franche et qui va à l'âme, cet accomplissement des soins et des travaux accoutumés en présence de l'hôte, à qui cette liberté de bon ton donne de l'indépendance! Quoi de plus gracieux qu'une table couronnée d'enfans dont les têtes bouclées étincellent de plaisir et de tendresse! Comment ne pas être ému de leurs caresses enjouées, de leurs jeux, de leurs espiègles folâtreries, soudainement réprimées par un regard du père, ou par une recommandation plus douce et non moins puissante de la mère! Comment écouter, sans d'heureuses impressions, leurs rires, leurs vives gaîtés! Ils sont si confians en la vie!... Eh! quoi de plus frais que cette innocence ! Comme elle se communique aux cœurs tendres, malades! Comme elle rajeunit et relève l'imagination affaissée!... Do-

nald l'éprouvait; il goûtait les prémices de ce bien-être de la vertu, qui consiste à se plaire avec soi-même et avec des pensées honnêtes.

— Oh! se disait-il, si j'avais pu habiter ici auprès d'elle, sa tendresse m'eût encore embelli ces lieux; j'aurais pris ses goûts simples, je les ai déjà.... Puis-je ne pas aimer ce qu'elle aime! Quel charme de vivre ici, de me promener avec elle sur ces coteaux boisés, rians, de baiser ses yeux où je lirais tant d'affection, de recueillir sa parole qui descend et vibre en moi, d'espérer comme elle espère , de croire comme elle croit !

Mais il lui était bien amer de penser que des fautes scandaleuses le privaient d'un bonheur dont il voyait le tableau intérieur chez M. Darport! Tous ces détails lui inspiraient de délicieuses rêveries et de pénibles retours sur luimême , sur une réalité sans issue. Et comme cette vie, qu'il s'était refusée, eût été plus vivifiée encore que celle dont il était témoin, quelque charmante qu'elle fût d'ailleurs! M. Dar-

port, excellent homme, se plaisait peut-être un peu trop à l'uniformité des mœurs américaines, et manquait de cette expansivité qui corrige ce que l'habitude a de trop monotone en jetant de soudains enchantemens à travers les douceurs de l'intimité. Ces tendres imaginations sont des joies improvisées jetées comme des broderies sur le tissu de la vie domestique.

Sophie ne savait comment accomplir le devoir qu'elle s'imposait; elle tenait à s'en acquitter elle-même, car son mari n'y eût pas mis cette délicatesse qui est la moitié de la consolation dans les chagrins : aux hommes les vertus fortes , prononcées , fermes , arrêtées ; aux femmes les vertus modestes, onctueuses, caressantes, qui sont les ornemens de l'intérieur de l'existence; à elles aussi la voix berceuse et la main légère qui plaît aux cœurs endoloris.

Elle se demandait aussi avec effroi si le changement de Donald ne cachait pas un piège.... Cette idée lui répugnait trop pour qu'elle s'y arrêtât long-temps ; mais elle la fortifiait dans

sa résolution. Après un signe d'intelligence fait à son mari, elle dit un soir à Donald, pendant une promenade au jardin , qu'elle voulait lui montrer des dalhias transplantés du parc d'Estanceley; il la suivit.

— Etes-vous , lui dit-elle à la suite de quelques mots préparatoires, êtes-vous de ces hommes , milord , qui pensent que l'amour est un égoïsme, incapable d'un sacrifice nécessaire au repos d'une femme qu'ils affectionnent?

— Pourquoi cette question, madame, répondit-il d'un air inquiet, 'quand vous êtes certaine de la réponse?

— Oh ! certaine !

— Eh bien! madame, je pense que l'amour participe à la fois de l'égoïsme et du dévouement : il commence par l'égoïsme, il se prend d'abord à l'attrait extérieur; puis, sans perdre la teinte de son origine , il peut se plier aux dévouemens les plus pénibles quand ils sont des nécessités.

— Ainsi, vous avez une âme trop noble pour

UOO VILLENEUVE.

vouloir d'un bonheur dont la femme que vous aimeriez paierait les heures, les minutes, au prix de son repos et de sa réputation.

— Où voulez-vous en venir , madame ?

— Je vous prie de me répondre, milord; je désire savoir si vous êtes réellement ce que vous m'avez paru.

— Madame, je ne puis m'exposer à une réponse qui serait un arrêt pour moi.

— C'est donc toujours le moi humain qui parle en vous.

— Je vois par quelles transitions vous me conduisez à l'accomplissement d'un devoir.... Vous allez me donner en suppliant l'ordre de

retourner en Angleterre Est-ce elle qui le

veut, madame! dites!...

— Ne mêlons pas, milord , le nom de madame d'Alvida à cette conversation ; vous avez assez de délicatesse pour sentir qu'il ne doit pas être prononcé....

— Eh bien ! non, madame, non, je ne partirai pas , sécria-t-il vivement; je vous le jure, je

ne quitterai pas ce pays, à moins qu'elle ne me l'ordonne elle-même, à moins qu'elle ne me dise : « Je vous chasse de chez moi, je vous exile de France. » Aucune puissance sur terre n'est capable de faire fléchir cette résolution; j'ai goûté le bonheur de la revoir, elle a supporté ma présence, elle m'a témoigné estime et considération : m'en priver, c'est me replonger peut-être dans mes déplorables découragemens....

— Il ne s'agit pas de vous, mais d'elle, milord , s'écria Sophie.

— Oui , dit-il après une sombre méditation ; je dois lui donner ma vie, si elle en a besoin.

Alors elle le calma, et lui apprit les bruits calomnieux semés contre la réputation de Résignée....

— Qu'importent les calomnies du monde, madame , si notre conscience ne nous reproche rien?.... Sans doute je dois m'imposer tous les sacrifices qu'exige son honneur, eh bien! je me les imposerai ; je ne partirai pas , mais vous

apprendrez à me connaître mieux : je n'ai pas encore toute votre estime, je le vois; je l'obtiendrai, madame.... J'irai à Paris rarement, à son hôtel moins encore ; et si vous et M. Darport vous voulez bien accepter un ami sincère, quoique d'une tristesse un peu ennuyeuse, permettez-moi de venir vous voir quelquefois, car je vais être votre voisin.

— Comment cela, milord, comment cela?

— Voici, madame : je suis allé visiter, avec M. Darport, la propriété qui est limitrophe de la vôtre, et que vous voyez d'ici, à mi-côte, à droite de ce chemin ombreux, sur un plan mollement incliné ; elle est belle, vaste , coupée d'eaux , d'aspects rians, que je compte varier, embellir. M. Darport en a apprécié le terroir; j'y suis retourné seul, et j'ai offert de tels avantages au propriétaire, qu'il va me céder sa terre; si j'ai perdu hier au soir mes deux parties d'échecs avec votre mari, c'est que j'étais tout distrait par le bonheur que me donne cette acquisition.... Madame, je vous le répète, j'irai très

rarement à Paris, je vivrai sous vos yeux; mais

au moins j'entendrai souvent parler d'elle

Oh ! ne m'enviez pas l'air qu'elle respire !

— Milord , reprit-elle avec émotion , si vos résolutions sont fermes, elles ont déjà toute mon estime ; et il n'est pas dans mon intention de vous envier l'air de la France et de Villeneuve.

— Je vous le promets , madame et amie ; vous connaîtrez toutes mes démarches.

Elle fut touchée du ton digne avec lequel cette promesse fut donnée. — A ce prix, milord, j'accepte votre amitié; M. Darport sera charmé de ce voisinage. — Elle lui tendit une main , qu'il serra affectueusement.

— Il y a plus, madame, ajoutait-il- je vous ai parlé de M. Emmanuel de Flavigny, je vous ai raconté les événemens de sa vie ; cet homme a rencontré une sympathie religieuse en vous; eh bien! il sera aussi votre voisin.

— Vous m'enchantez ! milord.

— M. Emmanuel de Flavigny vient de perdre an procès contre sa belle-sœur; après de grands chagrins , cette injustice légale consomme sa ruine. Je lui ai écrit, je lui ai offert de venir partager avec moi la gestion de mon nouveau domaine, trop vaste pour mon inexpérience; il accepte en des termes dont vous me voyez pénétré ; les voici :

« Je ne me méprends pas, milord, à la délice catesse avec laquelle vous m'offrez l'emploi « de gérant de votre terre ; sans doute j'espère « que ma société vous sera utile; nos entretiens « nous fructifieront à tous deux : mais je ne « répugne en aucune façon à prendre le titre « et à remplir les fonctions de gérant de vos « biens en France. Le travail est le soutien de « la vertu ; l'oisiveté engendre l'orgueil et les « vices : le Christ a ennobli le travail en choi- « sissant ses apôtres parmi d'humbles artisans. « Mais en vain l'Évangile est ouvert devant nous, « nous avons des yeux et nous ne savons pas « voir.

« J'accepte, milord, l'emploi et le salaire que « vous y attachez , pourvu qu'il soit modique , « pourvu qu'il me soit permis de m'acquitter de « tous les travaux d'un gérant fidèle, assidu.

« J'éprouve de la compassion pour mes frères « égarés qui m'injurient et me jettent de la boue: « ces outrages aveugles m'exercent à la patience. « Ne me plaignez pas : je ne serais à plaindre « que si j'étais coupable, et Dieu sait que je ne le « suis pas.

«Vous aussi, milord, vous avez été éprouvé « en bien des manières , et ces épreuves vous « seront salutaires ; le désir d'une vie calme et « recueillie est une initiation à la vie chrétienne. « Le christianisme s'infiltre dans les mœurs à « l'insu de ceux qui le calomnient; le christia- « nisme , impérissable et divin , revêt diverses « formes selon les besoins des siècles qu'il tra- « verse ; il parcourt ses destinées , ses phases ré- « munératrices l'une après l'autre ; le néochris- « tiajvisme de nos jours , extension appliquée « des pensées du Christ , répandra autour de lui ,

2g4 VILLENEUVE.

« quand son temps sera venu, une bonne nonce velle et des bienfaits immenses.

« Emmanuel. »

Ce langage calme, posé , onctueux, agissait sur Donald ; madame Darport , remplie d'espérances, instruisit son mari des intentions de leur bote : il en fut ravi.

Emmanuel , accueilli avec respect chez M. Darport , s'installa bientôt dans la terre de son nouvel ami. Il donnait à tous l'exemple du travail en surveillant les réparations qu'on faisait à cette propriété ; la compatissante et tendre gravité de ses mœurs lui conciliait tous les cœurs ; l'ascendant de son caractère , sanctifié par le courage dans le malbeur, exerçait enfin une haute influence sur les habitans de Villeneuve.

ftcux Sunrs.

Résignée s'était réjouie de ces nouvelles que lui apportait sa correspondance avec madame Darport; mais elle s'affligeait, elle s'effrayait même de la taciturnité tantôt sombre, tantôt ardente de Salvador. L'incohérence de ses paroles , la fixité de son œil hagard, lui faisaient craindre parfois des accès de démence.

Il rentrait tard à l'hôtel. Un soir il passa dans la chambre de Résignée , qui allait se mettre au lit : la femme de chambre se retira.

— Je vous ai fait peur, madame, dit-il en s'asseyant; calmez-vous, de grâce; je n'aime pas inspirer de l'effroi aux jeunes femmes; de l'effroi? à mon âge! je viens seulement vous

demander le papier du vieux duc d'Alvida. Ne sentez-vous pas de quelle importance il est pour nous de détruire cette pièce? Où est-elle?

— Vous le savez bien , Salvador.

— A.h! oui; dans une cassette.

— A côté d'une arme....

— Ceci est par trop mélodramatique, madame ; ce n'est plus de notre temps ; les femmes ne se tuent pas aujourd'hui : votre poignard est de fort mauvais goût; tous ces moyens-là sont vieillis, usés, ridicules.

— Ridicule ! Quand une femme se précipite d'une fenêtre dans la rue, est-ce ridicule? Quand la Seine roule une robe blanche, enveloppant un corps de jeune fille, est-ce ridicule? Rien

de plus odieux que la contrainte! Croyez -vous donc qu'une femme n'ait pas , dans son indignation , une force capable de suppléer la force matérielle que vous possédez, et qui lui manque?

— Madame, reprit-il, les terreurs sont ici hors de saison : loin de moi l'idée de vous causer un déplaisir volontaire ! Un funeste incident a seul fait ma culpabilité; par malbeur, il n'est plus en mon pouvoir de la réparer ; j'y donnerais

mon sang Mais vous ne comprenez pas

Je vous avais priée de ne jamais ramener ces tristes discussions.... Rendez-moi cet écrit....

— Vous le détruirez un jour.

— Mais si je mourais avant vous, madame ?

— Alors , dit-elle à voix basse , alors je le détruirais.

— Je compte sur cette parole solennelle. Adieu.... ma chère amie; plus de tirades tragiques : elles m'étonnent sur vos lèvres; car vous aimez la vérité du langage , et l'exagération vous blesse comme une dissonance en musique; dor-

mez bien, n'ayez nulle crainte, et.... pardonnezmoi.

Il se retira après un salut mélancolique.

Un autre soir, plusieurs semaines après, elle veillait ; elle entendit Salvador monter l'escalier et rire aux éclats; il entra chez elle, la figure animée; sa parole pétillait comme sa physionomie.

— Où avez -vous donc dîné, Salvador? lui dit- elle.

— Oh! ma chère, avec les plus jolies bacchantes qui soient à Paris. — Son accent, son geste , annonçaient une ivresse décente , mais qui inquiéta Résignée.

— Dîner charmant, splendide !... Nelvoisy a été

notre plastron ; nous nous sommes amusés

ah!... Fi de la politique!... l'émeute l'a crottée; elle n'a plus bon ton : on n'oublie jamais son origine, vois-tu. Pourquoi travaillerais-je à cette république, dont le jeune Dirvole a le plan dans sa poche? Mon titre de duc m'y ferait tort.... les Dirvole, les Planégiste même auraient le pas

sur moi.... et puis, le vin de Champagne est le plus égayant de tous les conciliateurs; il a si bon marché de la raison humaine !...

— Ne rentrez-vous pas chez vous , Salvador ?

— Pas encore!... Cette demi-toilette est ravissante; tu es douée d'une magie qui se répand sur les robes que tu mets Ne sonne

pas.

— Il est onze heures et demie, j'ai sommeil.

— Moi, je suis fort éveillé.... Quelle folie aux hommes de se refuser le plaisir qui est à leur portée ! L'hypocrisie et les préjugés sont deux grands fléaux.... Le désir d'être heureux est partout, nous le respirons, nous le buvons, nous le puisons sous des paupières à longs cils comme les tiennes

— Bonsoir.

— Ce bonsoir-là n'est pas poli.... Comment, ma belle magicienne , vous faites la moue , parce que je reste malgré ce bonsoir.

— Mon bon frère!...

— Oui , prends ta voix mielleuse et ton œil

suppliant.... tu devrais te mettre à genoux, metstoi donc à genoux , tu serais charmante à genoux; de ma vie je n'oublierais cet instant : une jolie femme à genoux !

— Vous n'avez pas votre raison.

— Silence, petite folle!... Si l'on t'écoutait.... Oui, je n'ai pas ma raison , tu dis vrai; ta présence est mon désespoir , tes plus douces paroles me sont des reproches , tu me souris et me tues. Pour toi, entourée de tant d'avantages et de séductions ; pour toi , j'ai voulu tromper cette société qui fait des lois comme si elle y croyait , comme si elle ne les violait pas, comme si elle était quelque chose , comme si le néant créait... Tout me semblait admirablement calculé : sans un chiffon de papier échappé aux flammes , tu m'aurais aimé sans remords ; j'aurais été heureux.... Cette force qui se dépense au hasard en extravagances , en délires , se serait appliquée à de hautes idées : j'aurais pétri la France dans mes mains, j'aurais été un intermédiaire entre Bonaparte et Washington... Je suis ivre , vas-tu

DEUX SOIRS. 3oi

dire.... ivre à cause de toi, ivre parce que le Champagne m'ôte la mémoire. Toutes les sensations désordonnées où je me jette en insensé, me donnent de l'oubli pour quelques heures ; je ne sens plus alors les coups de fouet de cette Némésis invisible qui me déchire les flancs d'une main impitoyable, in fatiguée.... Est-ce là ce qu'on nomme remords? Je ne sais, mais quand je te vois pâle et souffrante, je frémis comme à une accusation. Il n'est pas besoin d'enfer pour me punir.... l'enfer, c'est le tourment que j'endure à te contempler, jeune fille ; toi si résignée à tes peines, et si malheureuse de cette résignation.... J'ai eu mon enfer ici-bas !... tout est bien expié.... Tu vas dire encore que je suis ivre.... tu aimes

Donald.

— Mon Dieu, mon Dieu! s'écria Résignée,

pâle d'effroi.

— Reste, reste là!... Tu aimes Donald, et... j'en suis jaloux... Le Champagne! le Champagne!

vas-tu dire La vérité dans le vin, ma chère

amie.... Je t'ai trompée, le duc d'Alvida avait des

héritiers , mais ils sont tous très riches ; la donation était volontaire, expresse.... puis je voulais des millions, un fleuve d'or formé du confluent de trois rivières d'or.... Maudit nègre !... Tu es si !... oh! aime-moi.

— Je vous aime comme une sœur aime....

— Son frère!... Non, je ne le suis pas, murmurait-il d'une voix sourde , la jalousie féroce de ce nègre a tout inventé.... Il est mort à Villeneuve, bien mort; il dort à jamais sous terre

la poussière n'a pas de voix.... Brûlons ce papier, et la cendre qu'il fera n'aura pas de voix non plus.... Non, je ne suis pas ton frère.... mensonge ! je suis, ou plutôt je devrais être....

— Salvador !...

— Enfin , je suis las

— Salvador, rappelez-vous mon serment!...

— Ton serment !

— Je le tiendrai....

— Tu as juré?...

— De me tuer , si tu continues Dieu me

fasse grâce....

DEUX SOIRS. 3o3

— Toi, mourir !...

Il reste frappé d'un souvenir qui dissipe son ivresse ; il promène sa main sur son front :

— Toi, mourir, poursuit-il en la regardant avec douleur ; non, pas toi , jeune fille, pas toi ! — Et il s'élance hors de l'appartement.

31 s'itnnt.

Quand un homme ose accepter toutes les conséquences du matérialisme, il va, il va : tout lui semble s'aplanir d'abord ; il rit des scrupules de ceux qui croient aux vertus; il est riche, il brave l'opinion, ou il se prosterne devant elle; il joue sa comédie; il va, il va; il se couvre de

il s'éteint. 3o5

rubans , ou il trompe des femmes; il se prostitue à une place, à un titre, à de l'or ; il possède un hôtel , ou il en ambitionne un ; il a des maximes pou» la parole, et de secrètes maximes pour l'action : tout lui réussit , fort qu'il est de cette redoutable position ; il va, il va ; mais un rien trouble la félicité qu'il s'est faite : n'en croyez pas le sourire qu'il a , pour ainsi dire , stéréotypé sur ses lèvres; il va, il va; il se heurte contre le plus léger obstacle ; plus il a osé , plus il est puni. Il vit avec lui-même pour châtiment; il arrive au dégoût, au mépris des autres et de lui-même; il cherche à se fuir et se retrouve toujours , car la Providence n'a point permis que l'audace du vice en consacrât l'impunité.

Couché sur un lit en désordre, souffrant, défait, abattu , Salvador se souvint , le lendemain, de son ivresse et de la scène qu'elle avait causée ; il en frémit, non pour lui, mais pour elle.

— Je suis, pensait-il, le tourment de Résignée, un obstacle à ce qu'elle puisse prendre possession du bonheur.... Hier, je l'ai épouvantée.... ii. 20

3oG il s'éteint.

Si j'étais dans une situation ordinaire, j'économiserais les étourdissemens qu'on nomme plaisirs ; mais je suis tellement fustigé par mes pensées de tous les jours, que les fuir m'est devenu un travail de plus en plus exigeant, de plus en plus difficile. Où suis-je descendu?... Ai-je honte de moi-même , ou ma raison s'affaiblib-elle?...

Il se leva, s'assit à son secrétaire , et écrivit :

« Je vous en conjure , oubliez la scène funeste « d'hier au soir ; l'ivresse seule en est cause.

« Jamais parole offensante pour vous n'était « sortie de ma bouche jusqu'à cette malheureuse « soirée; rien de semblable ne se renouvellera : «je respecterai vos opinions; j'ai contracté une « dette immense envers vous, et je l'acquitterai « par ma conduite à venir. »

Il envoya ce billet à Résignée , puis il demanda sa voiture , sortit , et ne rentra que dans la nuit. Les gens de l'hôtel se disaient entre eux : — Monsieur et madame sont brouillés. — Le monde faisait écho.

il s'éteint. 307

Enfin , après quelques semaines d'une vie aussi agitée; las de ce tourbillon où il se lançait, de courses de chevaux , de ces visites où le cœur n'entrait pour rien; de ces bals où il promenait une gaîté factice ; des émotions du jeu ; de ces spectacles monotones et sans charmes pour un esprit si pénétrant , si dédaigneux ; de ces mystérieuses bacchanales ouvertes à peu d'initiés ; mécontent des autres et de lui-même, il éprouva le besoin de se rapprocher de Résignée. Réservé auprès d'elle , il s'efforçait de lui faire oublier son égarement; elle s'aperçut de son repentir, et elle mit dans ses paroles une affection moins timide.

Il sortit plus rarement , il s'entoura d'appareils de physique et de chimie, cherchant à se prendre aux sciences : mais cette intelligence tourmentée minait de toutes parts son enveloppe ; la contraction de ses muscles , sa pâleur livide, la mollesse de ses mouvemens, annonçaient les ravages internes des passions.

Après le dîner, un jour, il eut des frissons de

3o8 IL s'éteint.

fièvre ; il se traîna jusqu'à sa chambre, et s'évanouit. Résignée l'avait suivi.... Il reprit connaissance entre ses bras; et, dans ce demi-réveil de la pensée, vaincue un instant, il fut témoin de l'empressement inquiet de ses soins.

Il l'attira vers lui dans un mouvement convulsif , puis il la repoussa soudain en s'écriant :

— C'est bien !... je me trouve mieux , rentrez ; allez-vous-en !

Elle hésitait ; il s'aperçut que les domestiques et les femmes de chambre étaient là, et il lui dit avec une expression doucement impérieuse : — Mes souffrances vous font mal , je le vois , madame ; vous m'obligerez de consentir à rentrer dans votre appartement.

Elle s'y renferma pour écrire à madame Darport ; elle lui manda ses anxiétés sur la santé de Salvador. Le lendemain au soir, M. et madame Darport arrivèrent à l'hôtel ; Salvador venait de défendre expressément l'entrée de sa chambre à sa sœur.

Darport y alla; il le trouva étendu sur un

il s'éteint. 309

fauteuil long, entouré de lettres, de livres, et de quelques instrumens de physique : — Je suis charmé de vous voir, mon cher Darport; vous me trouvez occupé à brûler des lettres : j'aime à être dans la vie comme dans une hôtellerie.

Son domestique lui apporta un billet. — Pauvre femme ! — ajouta-t-il après avoir lu. Il se souleva péniblement, prit quelques billets de banque, les mit sous enveloppe, et les donna au valet.

— Vous connaissez , mon cher Darport , la scène du Richard III, de Shakespeare, dans laquelle les ombres viennent le visiter dans sa tente ; eh bien , je la comprends mieux depuis quinze jours. Figurez-vous que ces lettres-là me représentent des fantômes vivans qui me saluent quand je les jette au feu.

— Celle-ci, dit-il en souriant, c'est une jeune fille blonde et folâtre , capricieuse ; elle n'a pas dix -huit ans, elle m'aime, elle pleure et me salue. Au feu ! Comme elle brûle vite , la petite espiègle ! Cette flamme qui sautille , aérienne et

3io il s'éteint.

gaie, sur les restes du papier, c'est elle; je la vois.... Adieu !

— Cette lettre, c'est un pauvre étudiant que j'ai sauvé du désespoir dix fois.... Il ne rêve que soulèvement, révolution; il est à Sainte -Pélagie. Adieu, mon malheureux Planégiste; tu es bien à plaindre ! mais tu auras un souvenir de moi.

— Cette lettre, écrite sur toutes les faces, vous représente une passion à l'italienne , ardente , vèsuvienne , à éruption de paroles, avec menaces de coups de poignard : le chevalier Marini , le roi des concetti italiens , vous aurait dit qu'elle va brûler le feu.

— Cette autre finit une correspondance politique , espérance avortée, du feu, puis de la fumée.

— Celle-ci , c'est une femme qui me déteste ,

parce que j'ai eu l'insolence de lui parler

raison.

— Celle-là, c'est la plus habile des coquettes.... Son mari est un prétentieux personnage, gour-

h. s'éteint. 3i I

mé , dictionnaire vivant des expressions à la mode....

— Celle-ci.... Ma foi, c'est trop long! — 11 les prit à poignées et les jeta au feu.

— Eh bien , continua-t-il en se retournant vers M. Darport ; vous nie trouvez bien changé , n'est-ce pas ? Les médecins prétendent que ma maladie est une atonie générale des organes fatigués.... Ce qu'il y a de plus clair, c'est que je ne digère plus. Je me rappelle que ce pauvre Jernier me disait souvent : « La digestion , c'est le caractère de l'homme. »

— Est-ce que vous n'avez pas d'autres pensées en ce moment , mon cher duc ?

— Croyez-vous qu'en délayant un peu de repentir en des phrases morales , je reblanchirai mon passé. Ah! à propos, lord Donald s'est-il converti ?

— Il en est venu à examiner sérieusement ce qui est sérieux. Il écoute notre digne Emmanuel.

— Oui , M. de Flavigny, qui a fait la cour à

3 12 il s'éteint.

mademoiselle Loyse de Matarieux , maintenant madame de B**\

— Lord Donald est très lié avec lui ; il se plaît à ses pieux entretiens.

— Eh bien , ce que vous me dites-là , Darport , me fait plaisir. Il rêva un peu, et ajouta :

— Au fait , il sera plus heureux que moi.

— Alors pourquoi vous obstinez -vous dans votre incertitude ?

— Gomment? vous parlez d'incertitude à un savant ? J'aime la chimie : peut-être un jour trouvera-t-elle le secret de notre vitalité.

— Impossible , mon cher duc ; Dieu seul connaît le secret de l'âme, qui se démontre assez par elle-même.

— Oui, pour les niais, qui se contentent de mots vagues , retentissans , sans idée. Puérilités dignes de pitié. Pourquoi ne pas envisager avec courage notre destinée , et nous amuser comme des enfans avec des paroles pour nous distraire de la vérité ?

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