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C* Bamv an {vont
Sophie , dans l'intention d'atténuer les bruits qui couraient sur la mort de Salvador, prescrivit à Donald, au nom de la douleur de Résignée, de ne se présenter à l'hôtel d'Estanceley qu'à de longs intervalles. L'appui d'Emmanuel, qu'elle invoqua en faveur de cette décision , n'était pas nécessaire : Donald se condamnait à obéir.
LE BAISER AC FRONT. Si')
Villeneuve se peuplait: des usines, des ateliers construits par les soins de Donald , recueillaient tous les bras oisifs ; les principes religieux d'Emmanuel commençaient à prendre racine dans les cœurs. L'égalité fraternelle y régnait au nom du Christ ; la vertu et le mérite faisaient les rangs par les suffrages de tous.
Donald frémissait pourtant de la contrainte imposée à son amour : Résignée s'était retirée à Estanceley avec madame Darport ; il y allait assez rarement, et dans ses visites il savait respecter son deuil. Mais comment toujours contenir le feu de ses regards, l'ardeur passionnée de ses paroles?... Plus d'un an s'écoula; alors il pressa , par une vive correspondance établie entre Estanceley et Villeneuve, l'union tant souhaitée.
Une de ses lettres resta deux jours sans réponse ; il savait que le château recevait depuis quelque temps de jeunes visiteurs avides du
bonheur de plaire Sa jalousie ombrageuse
s'éveille; il devient triste, il cherche la solitude
il se crée mille chimères.... Il n'y tient plus; il soupçonne, il s'effraie; il part sans prévenir personne ; la tête exaltée et plus ardente que jamais, il arrive. Résignée est dans la bibliothèque.... Il pousse la porte avec brusquerie, sans presque attendre que son nom soit prononcé. Elle n'est pas seule; ce jeune Russe qu'il avait vu avec elle aux Bouffes , est là , accompagné de la vieille marquise de*** — Donald salue froidement; Résignée se trouve à la fois heureuse et blessée de cette mauvaise humeur dont elle sait la cause, et qui éclate si impoliment; puis elle se fait un malin bonheur de l'en punir , en ne lui adressant pas la parole.
Le jeune étranger, désireux de briller, raconte ses voyages , ses impressions en Italie ; Donald garde un silence inquiet. Quand une femme aime bien, elle transporte son amour-propre dans l'homme qu'elle a choisi ; aussi Résignée souffrait de ce que Donald ne daignait pas prendre part à la conversation. Mais qu'on pardonne aisément les impolitesses qui naissent
d'un excès d'affection ! Elle se tourna soudain vers lui , et lui dit avec un sourire charmant : — Est-ce que vous avez oublié votre Italie, milord ?
Cette demi-familiarité le ranime, en lui montrant que la bouderie de Résignée est légère, et que son rival est peu dangereux. Donald réunissait la grâce à l'étrangeté des expressions et des aperçus ; il aimait à ne rien voir comme tout le monde : excité par l'envie que Résignée avait manifestée de l'entendre, il reprit en sous-œuvre les observations du diplomate russe; et, sans blesser la convenance, il les détruisit une à une, heureux qu'il était d'abîmer l'homme qu'il regardait comme un rival. Cette impitoyable politesse de formes rendait la lutte plus originale : l'usage d'une société choisie habitue aux demiteintes, aux nuances; plus le trait est délicat, plus il blesse l'adversaire, plus il plaît. La marquise, sentant le désavantage de son protégé, se leva; ils partirent.
— O mon Dieu ! dit Résignée , quand ils
33o LE BAISEH AU FRONT.
furent sortis; Sophie est allée à Paris : elle ne sera guère de retour que dans une heure.
— Vous êtes bien pressée de la revoir ! s'écria Donald d'un ton piqué.
— N'est-ce pas ? je dois rester toute une journée à vous écouter, à supporter vos bouderies. Les usages du monde....
— Les usages, les usages!... on me tue ici avec ce mot.
— Pensez-vous, milord, dit-elle en réprimant son air enjoué, pensez-vous que je ne murmure pas contre ces usages, qui m'empêchent de vous recevoir aussi souvent que vous le désirez ? Est-ce parce que je ne crie pas aussi haut que vous?
— Pardonnez, dit-il, pénétré de la tendresse de ce reproche; pardonnez : mais nos lettres ne me suffisent pas; votre silence de deux jours m'inquiète, et je me tourmente à penser que vous recevez les hommages d'hommes qui prétendent à votre main.
— Ne vous ai-je pas manifesté l'ennui que ces
visites m'apportent dans ma solitude? Ne savezvous pas que je ne suis heureuse que des vôtres ?
— Je me le redis.... mais encore attendre deux mois!... Vous le rappelez-vous? c'est ici que je vous revis après votre mariage; j'accourais d'Italie , bravant le mandat d'amener lancé contre moi.... Je vous appelais mademoiselle.... vous le rappelez-vous ?
— Si je me le rappelle!... Faut- il toujours vous répéter, ajouta-t-elle en baissant les yeux, que je ne serai jamais qu'à vous?
— Oui, je le sais, s'écria-t-il tout frémissant de joie; oui, mademoiselle, je le sais.
— Sophie a parlé, je le vois.... Malheureux Salvador! que Dieu ait pitié de lui!... Songez, Donald , à mon pauvre frère quand vous priez.
— N'en doutez pas.
Elle se retira un peu inquiète, car il était venu s'asseoir sur le divan auprès d'elle.
— Ne craignez rien, mademoiselle.... mais, de grâce, laissez votre main dans la mienne.
laissez - moi savourer le délice de me savoir aimé de vous.... et j'aurai plus de patience.... Un instant... ma main dans votre main.... Oh! merci, ma bien-aimée.... Si vous saviez comme notre terre de Villeneuve est riante ! avec quels soins je l'ai embellie ! J'y ai passé plus d'un an à m'occuper de vous; tout y est selon vos souhaits : vous verrez ! Notre bibliothèque est entièrement semblable à celle-ci; même tapisserie, mêmes draperies. Des allées tournantes; de l'eau; deux cygnes dans la pièce où va se jeter le ruisseau bordé de saules; à quinze pas de l'avenue, la maisonnette de Baptiéret, que Jeanne console de la perte de son vieux père. La liberté, le travail, la pensée, la religion, sont réunis là; notre jeune et vénérable Emmanuel lit, tous les dimanches, les prières aux ouvriers et aux domestiques : l'ordre et le calme sont partout; M. Darport en est édifié ; j'y assiste , mon amie, car votre foi est la mienne.
— Oh ! vous avez raison , cet instant est délicieux , mon ami ; mais gardez-vous bien de me
LF BATSER AU FRONT. 33 J
le gâter. Cet instant, mes prières l'ont demandé souvent à Dieu.
Des larmes de joie humectaient leurs yeux. Résignée ne craignait même plus son émotion , qui allait croissant : ses yeux rayonnaient, son sein palpitait, son épaule tremblait sur l'épaule de Donald enivré.
— Là nous serons heureux , mon amie , disait-il; l'intime union de notre mariage se nourrira des scènes de la vie champêtre et pieuse que vous m'avez fait comprendre, aimer; là nous serons utiles, nous sèmerons des bienfaits et des consolations pour recueillir des bénédictions ; là nous nous promènerons , admirant les beautés des matins, des soirs, et louant Dieu du fond de nos coeurs; là je te presserai dans mes bras , adorée, à jamais adorée!...
— Assez, Donald, assez!.... murmurait-elle en lui retirant doucement la main qu'il pressait contre son cœur.... Nous aurons aussi des chagrins; nulle vie humaine n'en peut être
exempte.... Les années viendront; elle s'en ira cette beauté qui vous charme, et dont je suis si heureuse à cause de vous.... Alors, mon ami, ajoutait-elle en se reculant un peu, alors le respect que vous aurez eu pour moi me tiendra lieu de beauté.
— Oui ; mais , mon ange , disait-il en reprenant doucement sa main, je vous ai demandé ce moment : ayez donc confiance en moi.
— Vous voyez que je suis docile et persuadée que vous êtes incapable de m'ôter le charme de cette confiance.
— Cet instant, ma bien-aimée, me rendra moins longs ces deux mois qui nous restent à attendre.
— J'ai plaidé une cause, Donald, devant madame Darport....
— Est-ce celle de ma lettre restée sans réponse ?
— Oui.
— Eh bien ?
— Vous êtes un ingrat.
— Comment ?
— Vous me promettez de n'être pas emporté, d'être tranquille?
— Tout ce que vous voudrez.
— Quand ce jeune Russe est entré avec la marquise, j'écrivais
— A qui ?
— Il demande!... A vous.
— Voyons !... — Il courut au secrétaire.
— Lisez haut, dit-elle.
« Milord,
« Vos instances sont douces et pressantes ; « l'épreuve est accomplie.... Venez à Estanceley, « vous y êtes attendu comme un ami tendrement «aimé.... Oui, mon Donald, j'y consens. Dans « quinze jours je vous suivrai au temple; dans « quinze jours je serai votre femme.... »
— J'en étais là, dit -elle avec un embarras
enchanteur, j'en étais là quand on m'a interrompue.
Donald s'avance les bras ouverts , exalté par son bonheur.
— Arrêtez, reprit -elle; tenez votre promesse.
— Eh bien ! que je te parle à genoux , au moins !...
— Oh, non! n'en faites rien.... de grâce....
— C'est à moi de te demander grâce pour ma folle défiance.... elle naissait de mon amour.... Ne savais-je pas que l'acte de notre mariage est signé?... Je voudrais maintenant, je voudrais solenniser cette nouvelle par un baiser....
— Pourquoi vous exposer à un refus ?
— Ce baiser sera celui d'un fiancé à sa fiancée.... il complétera pour moi ce moment inappréciable.
— Donald !
— Ai-je ou n'ai-je pas votre confiance ?
— Vous l'avez , puisque je vous aime.
— Eh bien ! éprouvez-la.... Voici la voiture de madame Darport qui entre.... ma charmante fiancée, ne détournez plus la tète.
— Oui , mon Donald , — dit-elle en inclinant vers lui son front pur, calme, virginal.
Il y posa légèrement ses lèvres.