II
« à jouer un rôle, par position de fortune et de « noblesse, ne peut trouver un protecteur plus « imposant que lui. Doué d'une amabilité ex- « quise, d'une dignité naturelle et sans recher- « che, d'une tolérance élevée, il doit contribuer « au bonheur de sa femme. Le docteur Jernier a ne cesse de me représenter ces avantages. Mon «vieil oncle est si malade, que d'un instant à « l'autre il faut nous attendre à le perdre; il veut « impérieusement cette union ; il la demande « comme une consolation à ses souffrances , si « voisines de la tombe. Tout me parle de Sal- «vador; je n'entends plus que ce nom, je ne « vois plus que ce brillant jeune homme; cette «tyrannie, il l'adoucit, il l'entoure de charme
«et d'élégance J'ai signé. Eh bien! tel est
« l'empire d'une impression première, qu'en la « condamnant moi-même j'en suis triste.
« On me dit de combattre ces dispositions à « l'exagération romanesque, et je les combats; « on me dit de prendre une attitude plus con- « venable devant la société, et je la prends; on
« me dit de me fier à l'expérience d'amis vrais, « et je m'y confie. Je sens une sorte de honte à
« retrouver en moi les souvenirs de de ce
« jeune Anglais qui m'a ôté des illusions chéries, « et a fait vieillir bien vite mon cœur de dixce neuf ans. L'amour est inséparable de l'estime.... « et quand une femme en est arrivée à mépri- « ser tout est fini, n'est-ce pas?
«Il résulte pour moi, de tout ce qui s'est « passé , cette idée devenue plus démontrée : « c'est que l'égoïsme, l'ironie et le mensonge des « convenances dominant dans la société , les « femmes sont obligées d'y recourir elles-mêmes. « Cela est triste à penser, surtout pour les jeunes « femmes.... Oh! cela est bien triste, ma bonne « Sophie.
« Selon tes conseils, je me suis mise à étudier « le caractère de M. le duc d'Alvida ; il m'a paru « ferme, arrêté ; il parle de la vertu avec respect, « et raille volontiers toutes les affectations. J'ai «surpris, toutefois, dans ses regards, un peu « d'inquiétude. Peut-être craint-il de n'être pas
l48 TERRIBLE ACCUSATION.
« assez aimé ?... Après notre mariage, je lui serai « toute dévouée.... Mais, tiens donc ta promesse; « viens vite, ce serait un chagrin pour moi si tu « n'assistais pas à notre cérémonie nuptiale. «Marie d'Estanceley. »
Le caractère de Sophie Darport peut s'indiquer en quelques mots, quitte à omettre ces nuances que j'ai plus d'une fois signalées comme insaisissables , intraduisibles. Le charme de sa figure résidait en une expression d'une douceur infinie ; sa physionomie révélait par instans une sorte d'ironie gracieuse ; pour les regardeurs vulgaires, ce n'était qu'un attrait de plus; pour les observateurs, c'était une connaissance du cœur humain , tempérée par une bienveillance chrétienne. La défiance instinctive de Résignée devenait raisonnement chez elle ; la sincérité , la droiture , la candeur lui semblaient des exceptions dans la société. Son âme tendre rayonnait dans son œil bleu ; mais attentive qu'elle était à retenir ses impressions, son âme
TERRIBLE ACCUSATION. I 4q
ne rayonnait au dehors qu'autant qu'elle le voulait. D'ordinaire, calme et posée, elle ne s'exaltait que devant Dieu , au moment de la prière, ou dans l'intimité des cœurs qu'elle affectionnait. Elle s'exagérait à elle-même ses devoirs, ses obligations, et la fermeté de son caractère ne se pliait qu'à des convictions devenues siennes. Sans posséder la beauté admirable et fascinatrice de Résignée , elle plaisait par la mansuétude empreinte sur sa jolie figure ; la grâce qui se déployait en elle, et le timbre doux et sonore de sa voix.
La teinte du style de Résignée l'attrista, elle lui répondit :
Genève, 12 juillet.
«Mon Dieu! est-il donc, ma Résignée, si « difficile de prendre un parti ? Tu chicanes «toujours, et ta résignation est bien mutine; « ton surnom ne te va guère. Si M. le duc d'Alvida « est tel que tu me le dépeins, je ne conçois pas « tes hésitations ; cet homme , accompli sous
I 5o TERRIBLE ACCUSATION.
« tant de rapports , est le mari qui me semble « te convenir. Tu m'embarrasses étrangement ; « je ne saurais te donner un conseil décisif,
«arrêté D'ailleurs, n'as-tu pas signé? tout
« n'est-il pas fini ? La raison te dit que tu as bien « agi en cédant aux instances de ton oncle et de « tes amis? Mais un souvenir te revient parfois, « un souvenir qui te fait honte pour l'homme « qui le réveille.
« Apprends donc que ce misérable a aban- « donné l'infortunée qui l'avait suivi ; elle est « allée à Fribourg, se jeter dans les bras de ses « parens. Voilà une jeune femme déshonorée, « et son séducteur est à Rome , où ses folies et « le titre d'ami de lord Byron lui créent une « sorte de célébrité infâme. Il n'est bruit que « de ce jeune insensé à Genève.
« Tu parais tenir M, d'Alvida dans une haute « estime , tu l'admires ; et si ton affection pour « lui n'est pas encore bien prononcée, j'espère « que, tes souvenirs effacés, elle se développera. «Je te le répète, je t'adresse des avis très
« vagues. Les affaires qui nous retiennent à Ge- « nève, mon excellent ami et moi, sont d'une « grande importance pour l'assiette de notre « fortune : nous allons signer, dans quelques «jours, des actes solidaires; de là nous irons à « Lyon , où un séjour nous est une nécessité. « Mon cher mari en est aussi fâché que moi. « Ne prends pas une fausse idée du mariage , « ce n'est pas un état de délire et d'enivrement; « le bonheur qui en résulte naît d'une tendresse « mutuelle , toujours dévouée , prête à la joie « comme à la peine; d'une inaltérable confiance « l'un dans l'autre ; d'un respect affectueux ; « d'un échange de désirs ; d'une douceur de « présence qui fait tressaillir de joie au bruit « des pas , au son de la voix connue et chérie. «Adieu!... Que le ciel bénisse ton mariage, ma « chère amie, et t'accorde les grâces du nouvel « état où tu vas entrer !
«Sophie Darport. »
Cette pure ivresse, affaiblie sans doute par
l5a TERRIBLE ACCUSATION.
le temps, comme toutes les choses humaines, mais toujours douce et bonne quand elle naît de l'estime, allait bien au cœur de Résignée. Croit -on qu'une affection sanctifiée en soit moins heureuse? Si l'âme de deux époux se fond en de longs baisers d'amour, c'est que le cœur les donne encore plus que les lèvres.
Cette lettre produisit une impression décisive sur Résignée ; elle fut indignée contre le misérable ravisseur d'une femme abandonnée après la satiété : et cette indignation fut si forte qu'elle lui tint lieu d'attachement pour Salvador.
Un nom^au J&rtnteur.
Près de la grille du château d'Estanceley, debout sur un tertre dominant l'avenue , Baptiéret attend et regarde ; les habitans du village s'y promènent joyeux; le jeune fils du maître d'école s'est isolé d'une allégresse dont l'aspect lui est pénible. Il regarde si la poussière ne