PROMENAI) K SUR L FAIT. Ç)C
notre rêve, notre espérance, notre attente, notre but, où nous montons par l'échelle mystique tle Jacob, l'échelle des vertus; nous nous tiendrions coi dans notre terrestre partage; la vie ne serait qu'une affaire entre le corps et les biens terrestres : mais non , l'âme inassouvie , inquiète, lutte avec la matière, même avec la raison, et se réfugie dans la foi; car « La foi, a dit Pascal, n'est pas opposée à la raison, mais au-dessus de la raison. » Je suis de l'avis de l'illustre dialecticien; à mon sens, croire c'est monter dans les degrés de l'intelligence.
— On a trop long-temps montré la foi comme antipathique à la raison. Toutes les choses de la vie ne se passent pas en argumentations; il est un grand nombre de circonstances où l'on n'agit que par une croyance, force motrice des grandes actions. Quelque rapide que soit la cause déterminante, c'est une croyance. Je crois qu'un acte est juste, beau, sublime, j'expose mes jours à l'accomplir; n'importe, je crois, donc j'agis! Si cette croyance s'échauffe, s'exalte,
elle enfante des vertus, l'héroïsme; elle chante l'Hymne du Martyr ou la Marseillaise sous le canon des envahisseurs.
— Certes, la révolution de 1789 a produit de grands maux individuels. Eh bien! qui oserait dire aujourd'hui qu'elle a été un mal trouverait pour le démentir de vastes résultats d'amélioration sociale? Et n'est-ce pas le malaise des populations de la France qui a poussé à cet immense événement. Ne blasphémez donc pas la Providence, qui d'ailleurs ne nous a pas initiés à ses plans. Quelle étrange manie de l'homme! Il ne sait presque rien de ce qui l'entoure et de luimême, et il demande fièrement à Dieu compte de ses oeuvres. Vermisseau, il n'a que peu de soleils à voir briller , Dieu a l'éternité devant lui, et le vermisseau cite Dieu à comparaître, à se justifier du mal créé, comme si le mal ne rendait point, par son contraste, la jouissance du bien réelle; comme si, sans la douleur, il y aurait un plaisir. Le vermisseau lève la tète et veut expliquer l'universelle création , lui qui ne
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sait pas ce que c'est qu'un corps simple; lui, dont l'intelligence est sans cesse arrêtée dans les petites sciences qu'il se fait; lui, pour qui la nature du mouvement est un mystère, la force d'attraction un mystère, l'électricité un mystère, la fièvre un mystère , la pensée un mystère ! Tout vain de sa raison, l'homme, cet atome, contrôle les ouvrages de l'Etre des êtres ; ii se sert des présens du créateur pour nier le créateur; il se constitue le juge des mondes, et pour écraser cette insolente raison, il n'est besoin que d'un grain de sable.
Les bateliers écoulaient avec respect, l'Anglaise avec repentir, Lalagée avec amour; et les rames retombaient en cadence, et la barque glissait rapide, et le frais du soir descendait sur leurs tètes.
Plus l'émotion gagnait Donald, plus il souriait ironiquement ; et pourtant ii éprouvait pour cet étrange jeune homme une affectueuse admiration. Ce couple l'intéressait; Lalagée gardait une si louchante modestie, on lisait dans
ces grands yeux bleus un si tendre orgueil d'appartenir à Emmanuel! Il déroulait la chaîne de ses idées; il enlaçait son adversaire, assez insoucieux de lui répondre , et qui craignait de montrer ou son émotion ou son ironie.
L'onction des paroles d'Emmanuel, ses allusions aux chagrins qui naissent des excès et des passions vicieuses , ses assertions d'un retour plus ou moins tardif à la vertu, cette éloquence qui jaillissait naturelle et des pensées et des lieux, le repos balsamique du soir, le sillage harmonieux des eaux , le ciel commençant à revêtir son azur de myriades d'étoiles, l'ensemble de cette scène simple et belle, se communiquait à la mélancolie de Donald ; les bateliers, attentifs, ramaient silencieusement. Lalagée pressait entre ses mains la main d'Emmanuel; la jeune Anglaise pleurait, et la barque, ralentissant la rapidité de sa course, aborde mollement au rivage.
Ils se séparèrent après des paroles d'adieux et un échange de leurs noms. Quand la mal-
heureuse Anglaise fut seule avec Donald, elle lui dit en sanglotant qu'elle était déterminée à partir pour Fribourg; il lui répondit que cette résolution , quelque douloureuse qu'elle fût , lui semblait raisonnable et nécessaire. Ils rejoignirent leurs chevaux, confiés à la garde d'un jockey. — Au moins, pensa Donald, le sermon de l'étranger a été bon à quelque chose.
6gron à <S>etus.
Naples , Rome , et les plaisirs qui l'y attendaient, se trouvèrent sans force contre l'ennui impitoyable que Donald traînait partout. Eh ! combien de jeunes hommes de nos jours qui , comme lui, se sont faits pour ainsi dire les galériens du scepticisme et des voluptés ! combien
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promènent leur insouciante fatuité de salons en salons! Sans opinions qui les dirigent et les soutiennent dans la vie, ils y marchent poussés par l'instinct démoralisateur de l'ambition ; leur volonté est pliable à tous les systèmes, leur phraséologie docile à toutes les séductions, et leur bouche emprunte aisément tous les langages. Aussi, rien de fort et de puissant ne saurait émaner d'eux , et l'indifférence égoïste qu'ils professent devient leur propre tourment; leurs dévouemens de parade, qu'il faut toujours traduire par un moi honteux , mais toujours avide, mais toujours inassouvi, n'excitent que les huées ou l'ironie à demi cachée de quiconque les entend. Si cet avilissement moral continue, la société ne sera bientôt plus qu'un vaste échange de mépris.
Donald se fatiguait à chercher partout le bonheur convulsionnaire qui semble de mode ; mais il se trouvait bientôt en face d'une déception : où il espérait rencontrer l'amour, il ne trouvait qu'une hypocrisie intéressée ou un
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délire honteux. Ainsi, il avait beau verser la liqueur d'un vase dans un autre; après quelques libations , elle redevenait insipide.
Ses intrigues le lassaient. Ah ! c'est qu'il leur comparait involontairement les pures délices de l'amour de Résignée; il avait entrevu cet Eden d'une tendresse consacrée par l'estime et le respect; cet Eden d'une affection ardente, passionnée , mais s'exaltant pour la perfection qu'elle recherche, et vers laquelle elle monte autant qu'elle a de force et d'ailes. Les avantgoûts de cet amour, qui fait qu'on prend un autre en échange de soi-même , l'avaient dégoûté de tout autre amour : il le comprenait, enfin ! Il voyait tous ses plaisirs moissonnés autour de lui comme des fleurs tombées sous le tranchant de la faucille; et seule, debout parmi ces débris inodores et flétris , seule fleurissait , fraîche et embaumée, la rose mystique, l'amour vrai.
Et elle s'éloigne de lui, profanateur, de lui, qui par désespoir s'est plongé en de nouvelles
indignités! Il s'est étourdi dans le scandale; il s'y est plu un instant : il s'est étonné de s'en trouver odieux à lui-même, il veut en sortir; il ne sait où laver ses souillures. Il se rappelle ce qu'il nomme le sermon de l'étranger du lac; il s'émeut à ce souvenir, puis il se prend à rire de lui-même. Il veut.... il ne le sait pas.... il maudit la société et le temps où il y est apparu.... Le ciel ou l'enfer, voilà ce qu'il faut à des êtres passionnés comme lui.... Si jamais il rentre dans le scandale , ce sera pour s'y tuer, peut-être.
Au milieu de ce délire , de ce bouillonnement d'idées, il songe à lord Byron. Byron raffermira son âme , ou pour le vice ou pour la vertu; ils les joueront aux dés; ils se feront vicieux où vertueux selon les chances. Cette idée lui est venue à Rome, après déjeuner; il commençait une ennuyeuse lettre d'amour, la vive sollicitation d'un rendez-vous.... Soudain il brûle la lettre à moitié écrite , demande des chevaux de poste, et une heure après, sa voiture broie le pavé de la route de Gènes. Le soleil de juillet
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a calciné les chemins ; les chevaux respirent une poussière subtile et du feu4, ils tombent épuisés; ils se relèvent sous le fouet , et ne galopent jamais assez vite au gré de Donald. Certes, cette partie de dés doit plaire à lord Byron. Pascal n'avait-il pas son amulette en parchemin , qu'il portait cousu dans son habit ? Rousseau ne lançait-il pas une pierre contre un arbre , pour savoir s'il serait sauvé ou damné? Voltaire ne communiait-il pas le lendemain d'un pamphlet impie? Lalande, l'athée, ne s'agenouillait-il pas quand il tonnait? Le Tasse n'écrivait-il pas aux lueurs des yeux de sa chatte ? Newton n'est-il pas mort vierge, et Raphaël d'excès d'amour?... Hommes médiocres, un peu de votre pitié poulies hommes de génie.
Non, jeune homme, non, Byron ne jouera pas ta partie de dés ; Byron a choisi la vertu la plus haute, le dévouement; il transportera sa santé affaiblie au milieu des marais de Missolonghi; lui, qui semble thésauriseur, avare, il donnera l'or à pleines mains pour la Grèce. Tu
BYRON \ GENES. lOQ
connaissais bien Byron voluptueux, habitue- à toutes les mollesses du luxe; mais tu ne connais pas encore Byron qui va loger dans une chambre mal meublée , s'habituer à toutes les privations, lutter contre des obstacles mesquins interposés entre l'héroïsme et lui; assister tous les soirs à l'exercice irrégulier des Souliotes. Tu connais bien le Byron qui pleure quand une femme pleure, mais tu ne connais pas le Byron qui déchire à deux mains son cœur, comme on déchire une gaze importune , et qui brise une vie de délices pour aller à une vie de fatigues, et à mille chances de mort.
Entre à la Casa Saluzzo '; vois comme sa belle et expressive figure s'est amaigrie , combien sa pâleur, un peu livide, s'y est épandue; sa chevelure fine et déjà clair -semée commence à blanchir. Si la gaîté et la raillerie passent rapides sur ses traits, elles ressemblent à des jets de lumière qui brillent et s'éteignent entre des
' A Albaro , près de Gênes.
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nuages épais; sa joie étincelle, mais bientôt il retombe clans sa sombre gravité. Ce génie a labouré les plaisirs en tous sens; il les a profondément remués , et il les a trouvés infertiles. Il cherche ailleurs maintenant; il regarde plus haut , car il est un grand homme; et toi , qu'estu? rien. Tu as usé tes facultés et tes forces dans un libertinage tantôt obscur, tantôt brillant, ou bonnes fortunes, comme tu voudras; tu sentais en toi des élans vers le bien , mais tu n'as jamais osé ni tout le vice ni toute la vertu. Tu n'as pas eu le courage de suivre tes vices dans leurs conséquences; et maintenant que tu en as honte, tu recules devant tes velléités de vertu.
Depuis qu'il a revu Byron , depuis qu'il goûte son intimité franche , sa causerie épigrammatique, dans des momens de verve et de gaîté, mais presque toujours cordiale, et même empreinte d'une défiance de lui-même qu'il n'a jamais pu surmonter ; depuis que ce grand poète l'admet au développement de ses rêves fantasques , acerbes, tristes, héroïques, il n'ose lui révéler
UYROIV A GÊNES. I i i
ce qu'il frémit de voir fustiger par ses railleries; il n'ose pas non plus lui proposer de le suivre en Grèce, car il tient à l'Europe et à la France par l'espérance et l'amour.... Mais n'est-ce pas profaner ce nom, que de le donner à un sentiment flétri par tant d'irrésolutions et d'erreurs? Non , c'est la seule idée qui reste au cœur de cet homme; non , tant que cette idée vivra dans lui, il aura encore l'espoir d écarter les ténèbres où il est descendu, et de sortir de sa dégradation, de son inertie.
Les préparatifs de l'expédition aventureuse de Byron se terminaient; le brick anglais l'Hercule avait été frété pour le transporter en Grèce avec sa suite. Armes , chevaux , argent , imprimerie, pharmacie, tout était embarqué; on n'attendait plus qu'un vent favorable pour mettre à la voile. L'approche du départ semblait accroître l'ennui de Donald; il s'était fermé la France, et la France seule le préoccupait. Un soir, le comte Gamba et le docteur Bruno accomplissaient quelques derniers soins;
Byron rentra de sa promenade accoutumée avec Donald. En descendant de cheval , il se sentit affaissé , et dit en entrant dans la salle à manger :
— »Fletcher, donnez des ordres; faites que nous puissions être seuls ce soir, milord et moi.
Ils se mirent à table , tous deux rêveurs , mornes tous deux; ils mangèrent peu. Byron goûta quelques légumes, des biscuits, et but deux bouteilles de vin de Bordeaux mêlé à de l'eau de soude.
— Vous êtes bien taciturne, ce soir, Donald, lui dit-il en passant dans la salle de billard; à peine avez-vous prononcé vingt paroles pendant le dîner. Ce pauvre Fletcher s'attristait de nos silencieuses hypocondries. Mon âme, à moi, ma grande âme (comme ils disent, depuis qu'ils empochent mes billets de banque et mes couronnes) se trouve beaucoup mieux, car elle a bu deux bouteilles de vin ; on dirait deux fortes doses d'héroïsme. — Et il se prit à rire; puis, comme Donald tenait son regard tristement
fixé sur le tapis du billard, il ajouta avec unedignité comiquement affectée: — Votre seigneurie est-elle d'humeur à commencer la partie ? je me sens de force à lui rendre trois points, comme d'habitude.
— Tenez, mon cher Byron, vous partez, et vous me laissez bien ennuyé de moi-même. N'avez-vous pas observé que le vent commençait à tourner? Il sera peut-être favorable demain.
Byron jette violemment la queue qu'il tenait, et dit : — Passons au salon. — Sa voix est émue; ses yeux s'humectent; sa marche, un peu sautillante, s'accélère. Il se jette dans un fauteuil ; mais, prenant soudain un ton jovial :
— Bah! s'écrie-t-il , vous jouez le sentiment; ce qui est assez banal et insipide. Ah ça , est-ce que vous improvisez avec ces airs-là devant vos maîtresses? Leur débitez-vous des tirades à la de Staël? vous perdez-vous avec elles dans l'infini du platonisme? Ah! si vous leur tenez ce langage, vous en connaissez à merveille les ef-
ii. 8
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fets, mauvais sujet que vous êtes. — Le faible Donald sourit , mais d'un rire pénible , en déclamant cette strophe de Don Juan :
Oh ! Plato ! Plato ! you hâve paved the way With your confounded fantasies , to more Immoral conâuct by the fancied sway Your System feigns o'er the controlless con Of hum an hearts , than ail the long array Of poets and romancers : — You're a bore , A charlatan, a coxcomb — and hâve bcen , Jt best , no better than a go-bettwen. '
— Voilà une mémoire dont la fidélité a des flatteries bien douces et acceptables! Savez-vous
1 « O Platon! Platon! tu as conduit à plus d'immoralités par tes folles imaginations, par le pouvoir rêveur que ton système s'imagine avoir sur les inguérissables faiblesses du cœur humain , que les longs récits des poètes et des romanciers. — Tu as été un charlatan , un fat , et enfin tu ne vaux pas mieux qu'un entremetteur. » En faisant la part de l'exagération poétique , on trouve une grande vérité morale dans cette strophe , et elle prouve , à mon sens , l'immense intervalle qui sépare le platonisme du christianisme.
BYROPT A GÊNES. 1 I 5
que Goethe est satisfait de Don Juan et de Caïn? Sa forte imagination les envisage sous un point de vue élevé ; mais vos coteries anglaises lisent la poésie avec les lunettes du commérage.
— On vous attribue toutes les maximes de vos héros , et la responsabilité en est quelque peu lourde , mon cher Childe-Harold ; je me suis toujours récrié contre ces perfides insinuations. Est-ce que Goethe est aussi immoral que son Mephistophelès , Molière que son don Juan, et tutti quanti? Est-ce que jamais Goethe a été aussi stupide que son monsieur Werther, si niaisement respectueux auprès de sa divine Charlotte, et qui se brûle la cervelle le soir même du premier baiser? On n'est pas plus Allemand que cela !
— A la bonne heure , Donald ! mais ne dites pas de mal des ouvrages de Goethe , admirable génie.... Le génie est par ce qu'il est; la critique n'y peut rien; il faut le prendre tel qu'il se montre.... Il va parfois à l'encontre des idées reçues; il les fouaille en passant. C'est que rien
1 l6 BYRON A GÊNES.
n'est plus misérable que nos farces littéraires et morales; c'est qu'il faut avoir une grande somme de patience à dépenser pour ne pas damner la cohorte pullulante des écrivassiers, de ces coqdindes littéraires qui pondent et couvent les Revues , les Magazine d'Edimbourg et de Londres.
— Est-ce que vous leur méditez encore des coups de fouet? Oh! si vous publiez de nouveaux Bardes , une place, s'il vous plaît, pour lady R.... la Sapho en bas bleus; son amour est aussi désespérant que ses vers.
— Vaurien , vous êtes bien le plus maudit Phaon de la Grande-Bretagne. Retranché dans votre célibat, vous causez de douces terreurs à toutes les sentimentales beautés qui se trouvent dans la sphère de votre attraction. Que n'ai-je toujours eu vos fermes antipathies contre le mariage ! — Byron ne s'aperçut pas que Donald détournait la tête avec embarras; car en ce moment il parlait les yeux à demi fermés , comme cela lui arrivait parfois. Ii continua : — Je m'en
BYROIV A GÊNES. I jn
serais mieux trouvé Savez-vous que j'ai
éprouvé, la première nuit de mes noces, un effroi assez plaisant. La tenture de la chambre de lady Byron était d'un rouge foncé; je me réveillai vers le matin; la réverbération du feu encore allumé , les lueurs de la veilleuse sur la tapisserie et les rideaux, me causèrent une impression pénible , comme celle d'un eau-, chemar Je me croyais, à travers ce demiréveil agité, je me croyais descendu dans l'enfer, au milieu des flammes Je recherchais
en moi-même ma véritable position.... c'était bien pis, mon cher, j'étais marié!... Au reste, c'est lady Byron qui m'a infernalisê le mariage ; ses excellentes qualités (et elle en a) se montrèrent trop hautaines envers mes torts réels ou imaginaires. Quelle différence entre elle et la comtesse Guiccioli! Quelle tendresse dévouée, indulgente, désintéressée!... Mais, puisque je suis lancé dans une tirade matrimoniale, je veux, pour mettre notre ennui à une autre sauce, vous conter ce que je sais de la chronique
scandaleuse de Londres. Savez-vous que la minaudière et jolie miss *** va se marier avec le comte de T*** ? Vous allez à Londres; tâchez de savoir si sa vertu est aussi fortement trempée que celle de lady V***, sa sœur, qui m'écrivit une lettre empreinte de la plus contemplative passion , sans attendre que sa lune de miel fût descendue sous l'horizon nébuleux du mariage.
— Eh bien! je vous promets d'attaquer la jeune comtesse en arrivant à Londres, et je parierais mille guinées contre dix , de vous envoyer le bulletin de ma victoire en échange de vos héroïques bulletins de Missolonghi.
Sans accepter le pari, Byron se mit à rire, et leur gaîté s'exhala en folles épigrammes. Byron surtout maniait le sarcasme avec une étincelante vivacité; puis ce paroxisme une fois passé, la conversation devint plus grave. Ils cherchaient en vain à se fuir, ils se retrouvaient toujours.
— Vous retournez à Londres, vous, disait lord Byron; vous y serez admis, personne ne
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s'écartera avec effroi de votre chemin pour laisser passer votre majesté satanique. Moi, je suis un self-exiled ' , le Caïn de la société moderne ; elle m'a puni de n'être pas hypocrite et d'oser flétrir les hypocrisies; la troubler, quand elle cuve ses turpitudes , c'est un crime impardonnable. J'avais expérimenté toutes les bassesses du cœur humain; l'homme m'a inspiré pitié et dégoût; j'en ai ri, j'en ai pleuré tour à tour. Mais on s'y est mépris sur la cause du silence que je gardais assez souvent dans les cercles. Je suis causeur dans l'intimité; devant le monde , ce qu'on appelle en moi génie se fond et s'efface comme la neige au soleil. Mes idées se raréfient, je n'en tiens plus la bride; et je revêts un autre caractère que le mien. Alors je me souviens de ma puissance ordinaire de pensée, d'imagination, et le sentiment de mon impuissance du moment me torture, m'aigrit, et double l'irritation naturelle de mon esprit,
1 Exilé volontaire, exilé par soi-même.
Ce doit être le souvenir de leur ci-devant puissance et de leur impuissance actuelle qui rend les vieillards bourrus.... La société devient importune, pénible, à quiconque s'est fait une habitude de réfléchir et de rèvér profondément dans la solitude. Que lui sera la petite monnaie de la conversation à lui qui a coutume de peser incessamment les lingots de la pensée et de l'imagination?... L'homme de génie, qui, les yeux au ciel, s'élève au-dessus de la foule, transporté sur les ailes de son âme, ne redescend dans la vie ordinaire que pour y briser son cœur et meurtrir ses illusions contre de vulgaires obstacles, ignorant qu'il est de tout ce qui se passe à ses pieds.... \ O Londres , que ta vie est plate! Quelle brillante et sale cohue d'êtres à la
' Ces paroles sont de lord Byron lui-même; lady Blessington, qui a beaucoup connu ce grand poète à Gènes, les cite dans son journal publié par le New monthlj Review. Cette explication du silence inquiet et tourmenté des penseurs au milieu du monde, est d'une extrême justesse; mais les sots à prétentions ne manqueront pas d'en tirer parti.
fois ennuyés et ennuyeux! Que tes brouillards y sont pesans! Comme ta froidure vous entre dans la moelle des os et jusques au fond du cœur! Moi, je suis fils du Midi, j'ai du sang méridional dans les veines; l'Orient va m'apparaître tel qu'il m'a fait si heureux; ses rosées tièdes , ses pompes naturelles , son Olympe azuré, ses cris de liberté sur une terre jadis libre, ses ruines qui veulent redevenir le berceau de la gloire après en avoir été le tombeau , renouvelleront en moi une âme pour les comprendre.... Que je vous plains d'aller vous ensevelir dans les brumes de Londres ! Le triste et sot pays !
Pendant qu'il parlait , Donald , cherchant à cacher ce que ces mots réveillaient de pénible en son cœur , ouvre le piano avec distraction , effleure ie clavier, y module quelques variations italiennes , puis . absorbé par des préoccupations incessantes, joue lentement un des airs nationaux de la vieille Albion , le Rule Britannia.... Mais il entend bientôt un long soupir, se re-
tourne , et voit Byron les yeux mouillés de larmes.
— La singulière chose que la musique ! — s'écria-t-il en se levant. Et il ajouta, pour donner le change aux idées de son ami : — C'est le piano de Thérèse ' ; et je vais la quitter.
— Oh ! il est des sentimens, dit Donald , qui s'attachent à vous, se mêlent pour ainsi dire à votre sang, à votre chair, ne meurent qu'avec vous ; quelquefois même ils tuent. — Byron le regarda tout étonné : mais il ne comprit pas encore ; il dit pourtant :
— J'en suis peut-être une preuve vivante.
— Je conçois, Byron ; et j'ai redit plus d'une fois ces vers en venant de Rome ici :
Oh! had my fate been foin' ci with thine , As once this pledge appear'd a token ,
Thèse follies had not then been mine , For then my peace had not been broken. a
' Madame de Guiccioli.
3 u Oh ! si nia destinée avait été unie à la tienne , comme
BYROJV A GÊNES. 123
— J'ai bien aimé Marie; elle m'a rejeté ; elle ne sera pas plus heureuse que moi , both in misery '. Les lâches calomniateurs ! ils ont brisé, broyé , pulvérisé mon cœur ; ils ont marché et craché sur ses débris , puis ils ont dit que j'étais insensible, et que je n'avais pas de cœur! Us m'ont accusé d'être athée , moi , qui , écolier, me suis battu avec lord Calthorpe, quand il écrivit au-dessous de mon nom : Damned atheist a ; moi , qui m'asseyais pendant de longues journées sur les tombes du cimetière d'Harow ; moi , qui rêvais sur les bords de l'Océan en balbutiant, le nom de Dieu ; moi , qui livrais aux tourbillonnantes et froides rafales, aux impétueuses ondées, aux vagues agitées , bondissantes , au génie de la tempête
une fois cette assurance m'en parut un gage, ces folies n'eussent pas été miennes, car mon repos n'eût pas été brisé. »
(Byron, Stances.)
' « Tous deux mourront dans le chagrin. »
(Le Songe.)
2 Maudit athée.
\'2.l\ BYROJN A GENES.
qui m'inspirait son souffle, une tète et un cœur déjà bouleversés par une passion non partagée Plus tard, ils ont mis à nu des erreurs
qu'il eût fallu pardonner, ils m'ont maudit. Alors je me suis paré de leur malédiction ; ils m'ont torturé, et j'ai ri; l'orgueil m'a inspiré un calme imperturbable.
— Nous sommes seuls, Donald, écoutez, et rendez témoignage pour moi , si je péris dans la dangereuse expédition que j'ai entreprise. Il y a eu du désespoir dans mes folies ; j'éprouve un impérieux besoin d'opposer à mes ennemis de fortes actions. Il existe aussi en mon esprit un autre besoin non moins vif; c'est celui d'être utile à une nation, et d'attacher un grand pourquoi à ma vie.... Non, ce n'est pas fait de moi encore. Un homme doit à la société autre chose que des vers stériles, et des écrits fanfarons.... Ce que j'ai fait jusqu'à présent, ce n'est rien ; rimer n'était pas ma vocation.... J'agirai, si j'ai assez de forces et de temps devant moi ; le monde apprendra ce que je vaux.
BYllOJN A GÊNES. 12.5
Attentif à recueillir ces paroles, Donald admirait les inspirations qui jaillissaient de cet être sublime, dont le regard flamboyait de génie et de courage ; il écoutait , craignait qu'une bouffonnerie ne se glissât à travers le grandiose de la scène : mais non , Byron, trop ému pour y songer, continua :
— Presque tous nos amis sont morts , Donald : ceux-ci tués en duel , ceux-là tués par leurs excès ; les uns noyés , les autres ruinés et aux galères ; bien peu de nos compagnons des fêtes de Newstead sont debout sous le soleil. La plupart de nos élégans de Bondstreet ' ont disparu du monde. N'y a-t-il pas là un avertissement d'en baut pour nous ? Il serait douloureux de se sentir vieillir sans se voir environné du respect et de l'obéissance qui sont les seuls ornemens de la vieillesse. Quand vous aurez lu mes Mémoires, que j'ai donnés à Moore, et qui seront publiés après ma mort, vous saurez les maux physiques et moraux qui naissent du déré-
' Rue de Londres qui est à la mode.
Il6 BYRON A: GENES.
glement des mœurs.... N'allez pas plus avant; je vous tiens ici le langage que ce pauvre Shelley me tenait : Réfléchissez, arrêtez-vous.
— Ah ! que ce conseil répond bien à ce que j'allais vous dire ! Écoutez-moi à mon tour , Byron : je suis las des dissipations de la vie que je mène; fêtes, intrigues, voyages, voluptés, tout cela est d'abord fascinateur , entraînant , puis bientôt d'un vide profond, effrayant ; d'un vide qui vous engloutit : mes hésitations, mes folies, cette mollesse d'un caractère énervé par le plaisir m'ont perdu. Vous voulez rafraîchir vos idées par des actions d'une utilité haute et belle; moi, j'aime; mais je crains d'avoir compromis mon bonheur par ma faute. Et alors malheur à moi ! car, sorti de mes vertiges , je le sens enfin, et trop tard peut-être, cet amour, fondé sur le respect et l'admiration , est celui qui contient ma destinée. Huit mois de dissipations pénibles, douloureuses même, m'ont appris la puissance de cet attachement qui me tuera, s'il ne m'enivre de joies douces et continues.
BYHON A GÊNES. I 1 n
Il raconta ensuite à Byron comment il avait aimé mademoiselle d'Estanceley , il la peignit avec tant de vérité que le grand poète sourit à cette esquisse animée , comme à l'une de ces réalités suaves et simples qui effacent jusqu'aux délicieuses créations de la poésie toujours trop vagues.
L'âme de Byron était pitoyable à toutes les souffrances ; nul n'ouvrait plus vite et mieux sa bourse à l'indigent ; nul n'ouvrait plus tendrement son cœur aux chagrins d'un ami ; il cherchait à le consoler, à lui donner de l'espérance. — Eh bien! qu'avez-vous résolu ? dit-il après son récit. Il paraît que votre ami, M. le duc d'Alvida , est encore au Brésil.
— Je ne veux m'en rapporter qu'à moi-même ; j'écrirai demain à l'ambassadeur d'Angleterre , je lui promettrai, sur l'honneur, de ne plus m'occuper de politique en France. Oh ! j'ai rencontré une Marie.... Insensé!... j'achèterais à tout prix le bonheur de la revoir et d'aspirer à son pardon.
Après cet épanchement , les deux amis se trouvèrent plus calmes. Byron revenait sur la conversation de l'étranger, pendant la promenade au lac de Genève. Il aimait tous les sujets surnaturels, et les idées religieuses, la métaphysique transcendentale, ont excité tour à tour ses railleries désespérées ou ses chants les plus sublimes ; il les affectionnait , il en parlait souvent avec une respectueuse gravité.
— On m'accuse d'irréligion, disait-il; eh bien! rien n'est plus faux : tenez, il se passe peu de jours que je ne lise un petit exemplaire des Saintes - Écritures , présent de mon excellente sœur : mais il existe si peu de vrais chrétiens !... L'espérance de revivre est ancrée si fortement en nous tous, chétives créatures!... Enfin la foi est une poésie , et j'y ai plus de penchant qu'on ne l'imagine.... Ne faut-il pas avoir une croyance politique bien vive, bien dévouée, pour m'aller jeter au milieu de la Grèce avec si peu d'élémens de succès ? N'importe , j'aurai servi la grande cause.... La difficulté consiste à faire
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naître des chances.... Il serait si beau d'organiser et de créer dans ce chaos anarchique !... Adieu donc à la belle Italie ! elle a réchauffé mon âme refroidie; adieu à ce climat délicieux; c'est ici le pays des souvenirs glorieux et des arts , la terre mélodieuse des grandeurs déchues!... Ils m'ont adopté — Qui sait s'ils me reverront jamais ! qui sait où nous serons dans un an à pareil jour? Peut-être la Grèce, en échange de mes services, m'aura-t-elle donné de sa terre poétique , tout juste la longueur de mon corps?
Donald tressaillit , et ranima à son tour le courage de Byron ; ils passèrent une partie de la nuit dans ces échanges de conseils , de regrets , d'espérances : ils goûtaient un charme attendrissant à prolonger cette veillée; les bougies s'abaissaient presque entièrement consumées, et les premiers rayons du jour les surprirent dans ces entretiens inépuisés; ils se serrèrent silencieusement la main avant de rentrer dans leurs appartemens.
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Il était une heure de l'après-midi , Donald descendit chez Byron ; de l'antichambre il entendit des gémissemens , des sanglots , et ces paroles bien distinctes : — Non , Byron , tu ne partiras pas sans moi. — Il se retirait , quand Fletcher vint lui dire que sa seigneurie était avec la comtesse Guiccioli , et recevait ses adieux.
Vers les quatre heures , Byron entra dans la chambre où son ami écrivait à l'ambassadeur d'Angleterre ; une gaîté nerveuse et saccadée semblait être en lutte avec sa douleur, bien vainement combattue par momens. — Soyez vrai, Donald, disait -il; n'ai- je pas l'air d'un pauvre auteur rêvassant , et en travail d'un drame lugubre?... En vérité je viens d'être témoin, acteur même, du plus beau désespoir qui se puisse imaginer.... Thérèse ne veut pas se séparer de moi ; ses longs cheveux dorés flottaient autour de sa tête et sur ses épaules.... Mes yeux ne pouvaient pas décemment rester oisifs devant des veux qui pleuraient si bien....
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Ce long duo de plaintes m'a laissé tout stupide.... et pourtant nos adieux ne sont pas finis , nous recommencerons demain matin.... car je pars demain, vendredi.... Le capitaine de V Hercule prétend que le vent sera bon.... Cette pauvre Thérèse ! j'ai vu le moment où j'allais lui dire : «Viens avec moi!...» Ne voilà-t-il pas un début bien ferme dans mon métier de héros ?
— Emmener la comtesse avec vous, c'est l'exposer aux intempéries de l'air, aux chances des combats, à des privations....
— Impossible !... Moi, je suis accoutumé à la sobriété; quant à la fatigue, nous verrons.... J'ai souvenir d'avoir été robuste voyageur, infatigable boxeur; mais, povero, je ne traverserais plus le Bosphore à la nage , quelque belle que fût ma Héro.... D'ailleurs, je ressemble plutôt à un négociant qu'à un chef guerrier; nous examinons les comptes , M. Barry et moi ; il s'agit de pharmacie, de livres, d'armes, de poudre , de caractères d'imprimerie.... Enfin tout est prêt... et moi, je suis disposé atout.... même
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à la mort.... Qui peut soupçonner les chances que la destinée lui enverra?
— Elles seront heureuses, mon cher Byron....
— Dites honorables, c'est tout ce dont je puis répondre.... Je voudrais bien que le Moniteur de Lewis ' vînt me conter à l'oreille mon avenir d'un an.
Fletcher entra et remit à Byron un paquet de lettres , dont il examina nonchalamment les adresses; tout à coup il s'écria : — Une lettre de France, Donald ; une lettre pour vous ! Voyez la singulière adresse ! « Au grand poète Byron , en Italie , pour remettre ou faire parvenir à miîord Donald » : tenez.
Il la prend , brise le cachet.... la lettre est de Baptiéret.... Donald lit, frissonne; ses lèvres blanchissent et tremblent.... tous les nerfs de ses mains sont en jeu; il est accablé, incapable de proférer une parole.... Il remet en silence la lettre à Byron.
» Auteur du Moine, roman auglais célèbre.
« MlLORD,
a Vous n'avez peut-être pas oublié le pauvre « Baptiéret, fils du maître d'école d'Estanceley , « à qui vous avez donné de si beaux livres; je « ne vous ai point oublié, moi, et je m'efforce « de vous être utile.... j'en ai du moins l'inten- « tion.
« Je ne sais , Milord , si vous attachez mainte- « nant une grande importance à l'avertissement « que je vais vous donner; mais il me suffit de « penser qu'il peut vous intéresser , pour que je « vous le transmette : je crois donc remplir un « devoir de conscience et de reconnaissance en « vous informant que M. le duc d'Alvida est de « retour du Brésil, et que le bruit de son pro- « chain mariage avec mademoiselle d'Estanceley « se répand ici. Il est du moins fort assidu au « château, et je l'ai vu ce matin monter en voi- « ture avec le docteur et notre chère demoi- « selle; ils allaient ensemble chez M. le baron de « Liv range.
« J'en ai été triste tout le jour, et je me suis « promené à travers les champs en rêvant aux « moyens de vous annoncer cette nouvelle ; j'en « suis désolé, parce que je suis persuadé que le « duc ne rendra pas ma bonne et belle protec- « trice heureuse comme elle le mérite ; et , « voyez-vous, j'aime mieux renoncer à sa pro- « tection que d'accepter celle de M. le duc, qui « est si dédaigneux pour les pauvres gens!... ence fin, je ne l'aime pas.
« Je me suis rappelé vous avoir entendu dire « dans votre bibliothèque , en montrant les « œuvres de Byron , que ce grand poète est votre «ami; j'ai donc imaginé de lui adresser cette « lettre , qu'il vous fera parvenir à Paris. Dieu « veuille qu'elle vous arrive promptement! Dieu « veuille que vous soyez ici assez à temps pour « vous opposer aux prétentions du duc ! Les « domestiques du château ont gardé bon sou- « venir de vous; ils vous aiment tous, parce que « vous n'êtes pas fier.
«Je lis et relis les œuvres de J.-J. Rousseau
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« et de Bernardin-de-Saint-Pierre ; j'étudie un « peu la botanique : j'aime à m'arrèter auprès « d'une plante: les fleurs, les feuilles, les mys- « tères de la germination, les tiges, les remonte eules si déliées , les vrilles , les houppes paua- « chées, les couleurs, les corolles en volutes, les « étamines, les pétales, les calices variés, cette « langue riche et nouvelle pour moi que j'ap- « prends tant bien que mai, tout m'intéresse et «me remplit le cœur.... pour un instant; et « d'instans en instans la vie s'en va.
«J'ai négligé l'anglais, dont je sais fort peu « de chose, attendu que le découragement m'a « pris depuis que je vais plus rarement au châ- «teau. Faut-il vous l'avouer, je crois que c'est « à cause de vous que j'ai été quasi renvoyé; je a crains que vous n'ayez des ennemis qui vous « nuisent auprès de mademoiselle. Un jour j'ai « entendu le docteur Jernier dire (pardon, Mi- «lord, je dois répéter ses paroles) que vous « étiez un libertin , un fou , et que par vanité « vous trahissiez toutes les femmes, assez insen-
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« sées pour vous aimer.... J'écrivais dans le ca- « binet voisin ; mademoiselle d'Estanceley a «pâli.... oui, milord, elle a pâli.... moi, cela « m'a fait peine , je me suis levé comme un exce travagant, et j'ai dit au docteur que vous aviez « bon cœur , et que si vous aimiez vraiment une « fois , vous aimeriez pour la vie. Le docteur « surpris m'a répondu seulement : — Baptié- « ret , allez à vos écritures. — Je m'en suis allé « tout honteux. Trois jours après , j'ai su que « M. l'homme d'affaires avait un nouveau secré- « taire en titre qui demeure chez lui dans le ce village.
« Mademoiselle d'Estanceley a daigné m'écrire « quelques lignes; elles m'ont consolé autant ce que je pouvais l'être; mais depuis, je vais très ce peu au château.... Je la vois passer quelquefois « lorsqu'elle visite la petite orpheline Jeanne.
ec Notre école est toujours nombreuse ; les ce villages voisins nous fournissent des élèves : ec mon vieux père est content, il a quelques ec aises pour sa vieillesse; et quand il passe la
BYKON A GÊNES. 1 37
« soirée avec le sacristain, son ami, à jouer aux
«cartes, à boire une bouteille de vin, je sens
« du bonheur en le voyant gai. Voilà , milord ,
« ce que j'avais à vous mander; je me sais mêlé
« à vos intérêts ou à ce que je suppose être vos
« intérêts, et vous me le pardonnerez, car vous
« savez être compatissant.
« Baptiéret. »
Byron posa la lettre sur la table, réfléchit, et dit : — Tout n'est pas encore désespéré, Donald; par malheur, vous pouvez être arrêté en arrivant à Paris.
— Oh! je ne demande, s'écria-t-il avec une colère sourde et pour ainsi dire crispée, je ne demande que le temps d'aller à Salvador et de le défier.... Oui, sang pour sang, vie pour vie!... J'ai donné beau jeu à sa perfidie; mais nous verrons si la dernière chance sera en sa faveur.... — Il sonne; James entre. — Allez à la poste; retenez une chaise et des chevaux, lui crie-t-il; faites les préparatifs, nous prenons demain matin , avant le jour, la route de la France.
— Ainsi , nous allons nous séparer , mon cher Donald : vous, jouant votre existence pour une idée, pour une femme; moi, jouant la mienne pour une idée, pour une nation.... On dit que ma présence sera décisive en Grèce : je ne conçois ni pourquoi , ni comment ; les affaires de ce beau pays me semblent en fâcheuse position ; le char de la liberté s'y est arrêté , ses roues se sont enfoncées dans la fange jusqu'aux essieux.... N'importe; j'y porterai la main, je le lancerai dans une route meilleure, sans murmurer contre cette boue; cette fange, c'est celle des combats, elle ne salit point; quand elle se mêle avec du sang, elle ennoblit!...
— Byron, s'écria-t-il enthousiasmé, si je tue en duel le duc d'Alvida, sa mort sera un obstacle de plus à mon union avec mademoiselle d'Estanceley ; alors, si j'y survis, j'irai vous trouver en Grèce, et chercher une mort digne d'un noble Écossais. Fils dégénéré de tant de chefs des Clans de nos montagnes ; honteux , enfin , de mon orgueilleuse oisiveté, j'irai presser mon
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front du bonnet des Souliotes et mourir sous vos yeux, pleuré par vous, qui avec quelques vers baptisez un nom et le faites immortel.
— Plus d'un de vos bardes , rédacteurs de magazines ou revues , la plus soporifique des lectures, reprit Byron en riant, me contesterait ce don de baptême immortel. Southey, avec sa douzaine de poèmes épiques, ne veut- il pas crever mes bulles poétiques? Laissons-le s'enivrer de sa vanité et de son vin royal \ Toutes ces disputes littéraires sont misérables; je n'aime les paroles que lorsqu'elles ont dans le monde la valeur et la force d'une action. Si vos ennuis vous inspirent la résolution de me rejoindre en Grèce, hâtez-vous.... j'en ai le pressentiment, nous nous voyons pour la dernière fois ; il y a quelque chose qui me dit que je ne reviendrai jamais de Grèce.
Il essayait de plaisanter ; mais aujourd'hui ,
' Les poètes lauréats, en Angleterre, reçoivent en présent une pièce de vin des caves du roi
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ses railleries retombaient mollement lancées, sa bouche souriait mal, ses noirs pensers le dominaient.
— A la vue des flots, en pleine mer, continna-t-il , ma vigueur d'âme me reprendra ; la mer a toujours produit cet effet sur moi. Devant le péril , je n'aurai pas besoin de me souvenir du nom que je porte ; je romprai avec la mollesse de ma première existence.... Ce n'est plus un Childe-Harold qui part , honteux et flétri de ses chagrins de femme ; c'est un jeune homme qui va chercher le titre de libérateur de la Grèce.
Il descendait des plus hautes considérations sur son entreprise aux plus minimes circonstances de la position de son ami ; il savait que pour les affections blessées il n'est point de petites choses : tout est ennobli par le cœur.
Byron se partageait entre les soins de son propre départ et ceux qu'exigeait celui de Donald. La soirée s'écoula assez tristement, malgré quelques velléités de plaisanterie. Je me suis
abstenu de tous détails historiques; j'ai laissé de côté les réalités des mémoires : c'est l'homme intérieur que j'ai étudié en lui , par ses écrits , et que j'ai tâché de reproduire dans sa vérité idéale et poétique.
Le jour commençait à poindre; les deux départs allaient avoir lieu presque simultanément: c'était le vendredi i3 juillet. Donald partait le premier; sa chaise de poste attendait dans la cour. Ils ne pouvaient plus différer leur séparation; Byron était monté à la chambre de son ami, pour ne point donner en spectacle une émotion déjà excitée, qu'il voulait fortifier contre les derniers adieux de Thérèse.
James, le vieux James, parut à la porte, et dit : — La voiture de sa seigneurie est prête.
— C'est bien , répondit Donald ; je vous suis,
allez.
Byron sourit avec une dignité touchante, qui , aux yeux de son enthousiaste admirateur, ressemblait à une majesté d'héroïsme et de résignation. Donald balbutie: — Adieu, Byron;
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suivez votre haute destinée... Vous m'avez relevé à mes yeux.... si je n'aimais pas, je voudrais aller avec vous, partager vos travaux.... Montrez tout ce que vous possédez de grandes qualités à ce monde, qui vous comprend si peu.... Adieu !
— Adieu , Donald, répond-il.... L'Angleterre, l'Europe, entendront parler de moi. Vous verrez peut-être ma fille chérie et sa mère.... elle pardonnera peut-être à Byron réhabilité par le dévouement, soldat, conseiller, et peut-être martyr de la liberté... Embrassez Adda... qu'elle soit plus heureuse que moi.... Adieu.
Ils s'embrassent; et Donald, la vue troublée, la démarche incertaine, sort enfin.... Se reverront-ils?.,..
Quelques instans après, l'un voguait sur les flots de l'Adriatique, qui le portait à de nouvelles gloires , et l'autre roulait sur un chemin qui pouvait le conduire à une vie nouvelle; tous deux ils fuyaient leur jeunesse dissipée; tous deux ils aspiraient à échapper aux jouissances
matérielles, à s'en créer de plus nobles, de plus épurées, où ils se retremperaient. Byron , l'homme de génie, se livrait aux périls du dévouement; Donald, l'homme ordinaire, demandait asile aux vertus domestiques et au bonheur d'une intime union.
terrible accusation.
Qui n'a pas éprouvé l'influence d'une atmosphère morale d'idées? Toujours les mêmes successions d'images ! toujours les mêmes réflexions ! Eh! qu'elle est forte quand elle agit sur la volonté d'une faible femme à qui vient manquer soudainement son dernier point d'ap-
pui,etqui ne peut penser sans rougir à l'homme qu'elle aime ! Chaque jour, chaque heure, chaque effort, chaque pensée lime sa résistance.
Vaincue par les impérieuses considérations agitées sans cesse devant elle , Résignée avait enfin cédé ; mais elle était inquiète de l'avenir. Voici comment elle s'en expliquait avec sa jeune amie, madame Sophie Darport.
Château d'Estanceley, 8 juillet 1825.
«Je suis triste, ma chère Sophie, sans trop « savoir les motifs de ma tristesse. Les raisons « alléguées en faveur de mon mariage avec le « duc d'Àlvida sont fortes , et j'y ai consenti « enfin. J'avoue que c'est un acte de reconnais- « sance envers sa famille, qui a rendu tant de « services à la mienne ; j'avoue que la moralité « de Salvador est honorable : il possède des ma- « nières parfaites , une rare supériorité d'intel- « ligence , qui le rend propre aux plus hautes « fonctions ; enfin , une jeune femme , isolée « comme moi dans le monde, où elle est appelée