‹ RésignéeChapitre 9 sur 16 · I 58 UN NOUVEAU SERVITEUR · texte numérisé non relu

I 58 UN NOUVEAU SERVITEUR

ne remontât pas à une noblesse fort reculée ; la calèche des mariés s'arrêta, et, à peine Salvador et Résignée entraient-ils dans le vestibule , que Lébao se présenta devant eux.... Elle jeta un cri de terreur à sa vue. Lébao s'agenouilla et dit :

— Mon cher maître, Délahé est morte!....

— Morte , Lébao ; morte ?. ..

— Quelques jours après votre départ.... Belle maîtresse, reprit-il en se tournant vers Résignée, belle maîtresse, c'était ma jolie femme!.... Elle

morte, le Brésil m'est devenu odieux j'ai

songé que mon bon maître se souviendrait de Lébao , son esclave dès l'enfance.... Alors je suis parti, et je viens vous demander du service.

Elle s'émeut du ton tristement naïf de ce nègre, et dit : — Vous êtes à notre service ; monsieur le duc ne repoussera pas un serviteur qui nous arrive de si loin : relevez-vous, mon ami.

Salvador se garda bien de s'opposer à son vouloir ; Lébao lui baisa la main , et porta ensuite à ses lèvres le bord de la blanche robe de Résignée. On s'était groupé autour de cette

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scène ; les jeunes femmes surtout s'y intéressaient.— Que c'est attendrissant! se disait-on.

— Combien ce bon nègre aime son maître !

— Que M. d'Alvida, disait. en minaudant madame de Nelvoisy, est heureux d'être ainsi adoré de ses gens! — On entra dans les appartemens ; on en parla quelques minutes, puis vinrent d'ingénieuses frivolités, de piquantes allusions; on se promena au jardin en attendant le dîner; la société se répandit dans les bosquets. M. Ganeville tranchait, du négrophile avec M. de Livrante, qui était chaudement d'avis de l'émancipation des esclaves ; madame de Nelvoisy donnait le bras à un jeune conseiller d'État , fort joli homme ; ils se parlaient à mi-voix , et entraient, par distraction sans doute, dans les allées solitaires. M. de Nelvoisy avait plus que jamais l'humeur papillonne ; il sautillait d'un groupe à un autre , y jetant ses niaiseries prétentieuses , mais toujours habillées d'expressions à la mode. Cette brillante compagnie, réservée jusque dans ses gaîtés, se dispersait, se

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retrouvait, usant de cette liberté de bon ton qui règne dans les cbâteaux.

En traversant la cour , Résignée aperçut Baptiéret adossé à la grille ; elle songea par quels motifs il s'était attiré une sorte de disgrâce , dont elle savait corriger le déplaisir : elle le salua ; mais une douloureuse pensée se glissa dans son cœur.

La cloche du dîner sonne ; on rentre. Salvador trouve, sous le vestibule encore, Lébao debout, les bras croisés, immobile, redevenu menaçant , froidement ironique.... A cet aspect , un frisson le saisit ; il quitte le bras de Résignée surprise, et dit tout bas à son valet de chambre : — Surveillez ce nègre, et défendezlui l'entrée des salons.

£a primihv Huit.

On danse encore dans les salons ; mais la plupart des voitures sont déjà sur la route de Paris: à chaque instant le pont s'ébranle , retentit d'un bruit de roues, et annonce un nouveau départ; il ne restera plus bientôt que les habitans du château.

Résignée , pâle , presque défaillante , traverse ii. 1 1

sa chambre à coucher, soutenue par mesdames de Livrange et de Nelvoisy , qui rient de ses terreurs ; elle s'assied, anéantie par l'émotion.... Oh! ce n'est pas l'émotion curieuse, la crainte voluptueuse avec laquelle une mariée attend , vierge encore, un époux adoré.... Son émotion, c'est un effroi sombre , insurmontable , écrasant.... Madame de Nelvoisy parcourt étourdiment la chambre : — Ces longs rideaux de moire sont de fort bon goût, dit-elle; on a heureusement dissimulé la gothicité de la pièce.... Une autre chambre à coucher, ajouta-t-elle entrouvrant une porte.

— Oui, murmura Résignée; celle de M. d'Alvida.

— Comment donc , ma chère amie ! s'écria madame de Livrange avec étonnement.

— C'est d'usage, dit en riant madame de Nelvoisy.... Il y a porte de communication; voilà qui est pour le mieux!... Mais un verrou!... Ainsi , quand madame là duchesse le voudra , elle pourra mettre M. le duc en quarantaine.

— Je l'ai désiré ainsi , et M. d'Alvida , qui a su les préparatifs, ne s'y est pas opposé.

— Il ne se laissera pas emprisonner ce soir.... Allons , ma belle Résignée , nous sommes vos deux femmes de chambre ; nous attendons vos ordres.

— Passons dans mon cabinet de toilette , — répondit- elle avec un soupir étouffé, qui fit éclater de rire les deux jeunes femmes.

Dès qu'elles furent sorties , les rideaux d'une fenêtre s'entr'ouvrirent, Lébao y parut, et dit à voix basse: — Elle est bien belle, cette jeune blanche ! — 11 médita.... La croisée était ouverte derrière lui. L'air dormait clans cette nuit chaude, sombre , pesante ; ni lune , ni vent , de longs nuages noirâtres, immobiles, une torpeur menaçante, telle qu'un orage couvé. La fenêtre dominait un perron à rampe de marbre blanc, qui conduisait dans la cour par deux escaliers d'une architecture moderne; elle était ornée de caisses d'orangers rapprochées les unes des autres, et où brûlaient encore plusieurs verres

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de couleurs; car la brillante illumination courait , il y a quelques heures , en festons autour des grilles. Les domestiques dansaient et riaient dans les salles basses ; mais le mouvement de cette fête expirait ; les lustres des salons commençaient à s'éteindre, et les dernières voitures s'éloignaient dans l'avenue.

En ce moment , on frappa à la porte de l'appartement ; Lébao se cacha vite derrière ses rideaux. Madame de Nelvoisy accourut , et dit d'un ton semi-étiquette, semi-ironie : — Monsieur le duc, on ne peut pas encore vous recevoir; un peu de patience, s'il vous est possible. J'en suis bien fâchée ; mais vous avez encore le temps de faire un grand tour de. promenade. — Le duc se retira en murmurant et en riant tout à la fois; elle rentra dans le cabinet de toilette.

— Où est le nègre? dit Salvador à son valet de chambre, en traversant le vestibule.

— J'ai suivi l'ordre de monsieur le duc ; je ne l'ai quitté qu'après l'avoir renfermé dans sa

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chambre, située dans les combles. — Il ne savait pas que la main puissante de Lébao en avait brisé la serrure.

— Ces nègres, dit le duc en lui-même, ont parfois des rancunes dont il faut se garder. — Il alla rejoindre le docteur , MM. de Livrange et de Nelvoisy, qui prenaient du punch dans une des salles.

Soulevant encore les rideaux qui le cachaient, Lébao examinait la chambre , et dévorait du regard la couche nuptiale, dont le luxe gracieux, la molle élasticité lui inspiraient d'horribles pensées; un feu sanglant roulait sous sa paupière noire ; un odieux frisson lui parcourait le corps. — Pourquoi pas vengeance pour vengeance? se disait-il. J'étais un bon nègre, il m'a rendu féroce ; il m'a ôté tout mon bonheur, je lui ôterai tout le sien. Ne m'avait-il pas souillé les embrassemens de Délahé?.... Je ferai plus.... il sera privé des baisers de la femme qu'il aime.... de sa sœur!.... L'infâme!.... il le sait... Ces blancs sont bien hideux ! Et il eût été tran-

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quille, si mon œil ne fût pas venu le troubler, comme l'œil du tigre dans l'ombre, quand on est sans armes et seul devant lui.... — Il se cacha au bruit des voix. — Laissez-moi seule, maintenant , mes bonnes amies , disait Résignée ; j'ai besoin de me recueillir et de prier Dieu. Suppliez M. d'Alvida de ne pas troubler la prière que j'adresse au ciel pour notre mutuel bonheur. — Elles se retirèrent ; mais elles ne riaient plus; la tristesse de Résignée les gagnait.

Elle s'agenouille au chevet du lit. Vêtue d'une robe de nuit dont les plis, d'une batiste blanche et fine , dessinent le chef-d'œuvre des formes les mieux harmoniées ; coiffée d'un élégant bonnet à ruches de tulle, les pieds nus dans ses petites mules de chambre , d'une étoffe couleur de bronze ciselé d'or, elle prie avec une ferveur douloureuse. Ses élancemens , cette mélodie électrique d'une douce voix de femme , ces mots entrecoupés qui s'échappent en notes languissantes, ses sanglots, amollissent les atroces ré-

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solutions du nègre. — O mon Dieu , disait-elle , fais que je puisse l'aimer, que je me conserve toujours pure de péchés!

— Ce n'est pas elle qui est coupable, penset-il, et Dieu me punirait. — Il s'agite derrière la moire, qui frissonne; elle s'inquiète, tourne la tète, se lève effrayée.... Lébao paraît.... Elle se rejette en arrière par un mouvement d'horreur, et reste immobile, appuyée par le lit, blanche comme un marbre de Paros, sans force, sans pouls, sans voix; son existence est comme suspendue.

— Ne crains rien, jeune femme, dit Lébao d'une voix tremblante; je ne suis pas méchant, et cet instant le prouve.... Ne crains rien... mais n'appelle pas avant que j'aie dit ce que j'ai à te dire.... Ecoute, et tu me béniras, car le bon Dieu qui est là -haut sait combien j'ai pleuré d'avoir été cruel une fois.... — Elle commence à écouter ; il continue : — L'homme qu'on nomme ton mari est un monstre... J'avais une petite femme, jolie, moins que toi, mais

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que j'aimais.... il l'a déshonorée au Brésil, et je l'ai tuée.... (mon bon Jésus, pardonne-le-moi ! )... Cet homme qu'on nomme ton mari , repoussele, car il est ton frère, jeune femme; aussi vrai que tu priais Dieu tout à l'heure , il est ton frère.

— Mon frère!...

— Oui, Prosper d'Estanceley !... mon père en a été témoin.... Lis cette déclaration du vieux duc d'Alvida , lis.... et si tu as peur de moi , jeune blanche , je vais me mettre à genoux jusqu'à ce que tu aies fini.

Elle prend le papier; il s'agenouille, pendant qu'elle lit auprès d'une lampe , à quatre pas de lui. Cet écrit renferme une solennelle déclaration des faits passés lors de l'incendie des habitations , de la vraie filiation de Prosper d'Estanceley, qu'une douleur dans l'isolement avait choisi pour remplacer un fils sous le nom de Salvador d'Alvida ; l'acte est authentique. Résignée arrache de son front le bonnet virginal.... elle songe à se meurtrir le sein , à se rendre

laide, à se tuer puis ses idées se tournent

vers le ciel; elle se calme, et bénit, dans son cœur, l'avertissement donné.

Lébao, agenouillé, ému de sa douleur, lui garantit l'authenticité de l'écrit, authenticité assez démontrée par elle-même.

— Pourquoi ce poignard ? lui dit-elle en le lui montrant caché sous son habit.

— Pour tuer l'homme qui va venir, s'écrie-t-il ; je frapperai à coup sûr, cette lame est empoisonnée.

— Lébao, il est mon frère, répond -elle, exaltée par le danger ; ne le tuez pas. Songez à expier le meurtre de votre femme, à mériter votre pardon devant Dieu.... Vous êtes chrétien , et notre Dieu a dit : « Homicide point ne seras. » Elle se lève, et, les cheveux flottans sur les épaules, inspirée, extatique, belle à faire croire à la Divinité par sa présence seule , elle poursuit d'une voix lente , qui semble au nègre superstitieux la voix du ciel : — Lébao , vous avez tué votre jeune femme, et Dieu vous en punira si

vous n'expiez votre crime ; priez pour elle et pour vous, je prierai aussi.

— Je suis damné, disait sourdement Lébao, prosterné face contre terre ; oh oui, je suis damné !

— Dieu est tout miséricordieux... un repentir éprouvé par le temps peut le désarmer. Songez-y, songez au salut de votre âme.... Donnezmoi votre poignard , levez-vous. — Il lui obéissait comme à un être surnaturel; et pourtant il regardait son poignard, hésitant à le donner.

— J'en ai besoin, dit- elle en le saisissant avec vivacité.

— Je crois vous comprendre, pauvre blanche.... Si vous vous tuez, je vous vengerai....

— Dieu défend de se venger, soi ou un autre. Sa volonté soit faite.

— Amen, dit-il; mais, bien sûr, vous prierez pour le pauvre Lébao ? Souvenez-vous qu'il consent à ne pas tuer votre frère....

— Je vous le promets.... Allez, je vous reverrai demain.

— Je n'obéis qu'à vous ; sans vous , il était

perdu.... Il me semble que le bon Dieu me parle quand vous parlez; il m'en coûte d'obéir.... Eh bien! que le ciel, queDélahé,me pardonnent.... et que la volonté de Jésus soit faite !... A demain! — Il s'échappe vivement par la fenêtre; saisissant les ornemens sculptés en saillie, se suspendant aux angles du balcon, aux ogives, il glisse le long de la muraille, saute légèrement sur le perron, et disparaît dans le parc, dont il franchit les grilles avec agilité.

Résignée se traîne à son lit; sa force s'est épuisée; elle se couche, cache le poignard, rejette un des oreillers sur le parquet, relit l'écrit révélateur, et l'enfonce sous sa couverture à la voix enjouée d'un homme qui monte; il ferme la porte de la chambre, il sourit tendrement, il veut replacer l'oreiller; elle le rejette encore.

— Pourquoi, ma chère amie, lui dit Salvador ; pourquoi cette brusquerie ?

— Ne savez-vous pas, répond-elle en se soulevant avec une dignité calme, que la couche de la sœur est interdite au frère?

Salvador est attéré.... Elle lui montre alors lecrit du vieux duc. — Monsieur d'Estanceley , dit-elle, lisez, et retirez-vous.

— Lébao ! s'écrie-t-il après avoir parcouru l'écrit, Lébao!

— Il est venu, et je vous ai garanti de sa fureur, monsieur d'Estanceley.... il voulait vous tuer.

— Silence, madame; silence!

— Ma tête est trop bouleversée pour que je puisse prendre une résolution ; je suis seulement décidée à n'être jamais que votre sœur, et à me frapper avec ce poignard empoisonné , si vous faites un geste avilissant pour moi. — Elle montre l'arme terrible. Salvador épouvanté s'assied dans un fauteuil assez éloigné du lit , et lui dit d'une voix grave : — N'ayez aucune crainte , madame; je vois des scrupules en vous, je les respecte; vousme serez sacrée.... Je m'abstiens de toutes réflexions, vous ne les comprendriez pas.

— Ainsi, vous méprisez toutes les lois divines et humaines.

— Les lois divines , dit-il en haussant les

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épaules, je ne sais pas ce que vous entendez par ces mots ; ils sont vides de sens pour moi , ils ne me présentent aucune pensée, je tolère celle que vous y rattachez, mais je ne saurais m'y soumettre. Quant aux lois humaines, je les reconnais, tout absurdes qu'elles me semblent, jusqu'à ce qu'elles soient remplacées par d'autres; je croyais les mettre en défaut, mais je suis vaincu malgré les précautions les plus attentives, je baisse la tète. Madame, à l'aide de ce nègre , vous pouvez briser le nœud qui nous unit et me déshonorer; faites, j'attendrai.

— Vous devez penser que je mourrais plutôt que de flétrir un homme qui porterait ensuite

le nom d'Estanceley, mon frère enfin Allez,

je sais supporter les peines de ce monde quand elles sont irrémédiables; j'ai un céleste consolateur que vous méconnaissez, j'ai des forces inépuisables en lui.... mais je puis vous dire à mon tour, vous ne me comprenez pas.... Pauvre égaré , que je vous plains de vivre sans croyances !

— Je ne cherche pas à combattre les vôtres , je les admire même : mais elles ne vont pas à mon intelligence, qui a tout approfondi.... J'ai vu loin dans l'humanité et dans la nature; c'est mon malheur.... Je vous aime trop pour froisser vos opinions; jeune fille, consolez-vous par elles.

— Vous délirez, Prosper.

Il tressaillit à ce nom; il lui sembla l'avoir entendu dans son enfance; il sourit et répondit : — Vous me nommerez du nom qu'il vous plaira; qu'il me perde ou non, je vous appartiens.... Je n'ai revêtu aucune hypocrisie; je voulais être heureux sans jamais troubler votre conscience et votre repos; l'événement prouve

que j'ai pris mal mes précautions, voilà tout

Je suis encore à concevoir comment ce nègre s'est emparé de cet écrit.

— Quoi! pas un remords! s'écria-t-elle.

— J'ai regret de vous causer des chagrins, je me croyais sûr de vous les éviter.... Je vous aimais....

— Taisez-vous , blasphémateur ; vous ue savez pas ce que c'est qu'un amour pur....

— Et vous ne savez pas, vous, ce que c'est qu'un amour délirant.... Oh! si vous le saviez!...

Elle leva la main. — Détourne, dit-il en se rasseyant, détourne ce poignard, je t'en supplie, ou tue-moi; jamais, jamais un mot semblable à celui-ci ne sortira de ma bouche, je te le jure....

— Par qui, athée?

— Par toi !

— Je ne suis qu'une faible et périssable créature, dont l'âme immortelle a de la pitié pour

la vôtre, malgré vos effrayantes erreurs —

Elle porta la main à son front, et médita : — Avant tout, reprit-elle tristement, il faut sauver votre vie menacée par ce nègre. Vous vous rappelez pourquoi!... Cette malheureuse jeune femme a été assassinée à cause de vous.... Si vous avez le droit de jouer votre existence, avez-vous aussi le droit de jouer celle des autres?... Mais vous êtes emporté, aveuglé par

) 76 LA PREMIÈRE ISFIT.

vos passions.... Infortuné, oh! vous êtes bien à plaindre!

Cette compassion l'écrasait , il voulut s'en débarrasser : — Les raisons que je pourrais vous donner de ma conduite , sont telles que vous ne devez pas les entendre; je respecte trop vos préjugés nobles et touchans pour tenter jamais de les flétrir; il est même convenable, quelle que soit la nature de nos rapports , de n'en plus parler. Je ne vois dans le monde que des événemens : vainqueur ou vaincu par eux, j'accepte toutes les conséquences de mes actions , comme j'adopte toutes les conséquences de mes idées. Je désire vous prouver aussi que la bassesse et le mensonge sont éloignés de moi. Je tiens cet écrit, je puis l'anéantir, et braver, appuyé par les titres authentiques que le duc d'Alvida m'a remis en m'adoptant pour son fils , les paroles de ce pauvre nègre; je le ferais sans peine enfermer comme fou et préméditant un assassinat : mais non , je vous remettrai ce papier; j'attendrai votre décision libre et volon-

taire qui m'est préférable à tout, même à ce bonheur dont je venais chercher ici le délire sanctionné par notre mutuel assentiment. Que faut-il de plus à l'union des coeurs?... Qu'importe la société quand on peut se mettre à couvert de ses atteintes ? . . . Cela nous est possible encore.... Mais vous détournez la tête.

— J'ai honte pour vous de vos paroles ; vous vous opiniâtrez dans votre orgueil , et vous êtes prêt à nier les vertus que vous ne concevez pas.... Apprenez qu'une vraie religion donne plus de savoir que toutes vos sciences , et un courage plus constant, plus ferme que celui que vous puisez dans vos raisonnemens. Oh ! qu'il y a de différence à être fort selon le monde , ou à être fort selon Dieu et la conscience ! Vous êtes un homme admiré, vanté à cause de l'étendue de vos talens et de votre intelligence; je ne suis, moi, qu'une faible et malheureuse jeune femme , peu instruite, mais chrétienne; eh bien ! j'aurai -assez de force pour pallier vos déplorables fautes, et les expier.... Donnez-moi 11. 12

ce papier, je le renfermerai dans une cassette à côté de cette arme, afin que si vous tentez envers moi une action déshonorante , criminelle , cet écrit explique le poignard taché de mon sang ; sans doute Dieu me pardonnera de l'avoir répandu pour empêcher un crime.

— Et croyez- vous, s'écria-t-il , que je vous survivrais d'une minute ! . . . Mais non , vous vivrez pour apprendre à mieux me connaître.... Le voici ce papier. — Il s'avance respectueusement , le dépose sur le lit , et se retire à quelques pas.

— Allons ! dit-elle, je serai duchesse d'Alvida aux yeux du monde puisque vous avez été volontairement adopté, et que je dois, au prix de toute ma vie , vous épargner un déshonneur ; devant Dieu et ma conscience, je ne serai que votre sœur; une soeur compatissante , attentive à vous adoucir les remords qui vous saisiront un jour. Retirez-vous dans votre appartement , et que le ciel vous convertisse à la vérité ! — Ses traits rayonnaient d'une adorable exaltation ;

LA PREMIÈRE NUIT. I 7g

et, d'un doigt impérieux, elle lui montrait la uorte.

— Adieu, Résignée, dit Salvador avec une protection affectueuse ; ne vous fatiguez pas ainsi , cette exaltation vous rendra malade : ayez confiance en ma force et en ma volonté ; reposezvous Adieu. — Il sort lentement ; à peine

a-t-il franchi le seuil , qu'elle se lève et va pousser le verrou.

— J'ai eu tort, pensa Salvador, de donner un prétexte à la jalousie de ce nègre ; malheureuse Délahé !... C'est une faute. — Il méditait, ainsi qu'un joueur qui cherche à réparer une distraction qui compromet sa partie.

— Que Dieu m'inspire, pensa Résignée, les moyens de me conserver pure en sauvant la vie et l'honneur d'un frère égaré. — Elle médita aussi, et pria.

Ca €vo\x î»'or.

Le soleil était déjà assez haut sur l'horizon; neuf heures sonnaient successivement aux pendules ; elle ouvrit elle-même la porte de communication, s'avança avec une dignité sereine vers Salvador, qui, enveloppé d'une robe de chambre, avait passé la nuit sur un fauteuil.

LA CROIX D'OR. l8l

Couverte d'un peignoir, coquettement orné de garnitures , désespoir vivant pour Salvador, elle lui dit : — Je vais faire venir mes femmes, monsieur; il est bon que vous soyez dans l'appartement quand elles entreront.

Il la suivit, et elle sonna.

La toilette terminée , elle prit à part Salvador : — Vous vous souvenez, monsieur, de nos résolutions ?

— Oui, madame; et je n'oublierai pas que je vous ai promis de ne jamais entreprendre de les combattre par des raisons d'un ordre trop élevé peut-être.

— Dites désordre horrible, plein d'orgueil....

— IN'en parlons plus, je vous prie.

— Une question encore!... Le duc d'Alvida avait-il des parens?

— Aucun que je connaisse , madame.

— Eh bien ! descendons ; je suis plus tranquille, cette assertion me console, et je ne m'effraie plus de mes devoirs.... Mon ami.... (il faut bien que je m'exerce à vous donner ce nom)

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