CHAPITRE XXI
Capital de la France.
La statistique nous livre en ce moment une page bien triste sur la France. Le jour vient où il faut compter.
La valeur territoriale de la France, terres, prés, bois, mines, routes, cours d’eau, villes et habitations, tout son sol, en un mot, estimé comme le serait une propriété particulière, s’élève à 40 ou 41 milliards. Son capital industriel, numéraire, papiers, actions, valeurs commerciales, et tout le crédit, était évalué avant Février à 25 milliards. Enfin, son capital d’approvisionnement, grains, bestiaux, vins, fers, outils, étoffes, tous les objets produits, s’élevait à une valeur de 12 milliards. Total de l’estimation de la France : 78 milliards.
LG CAPITAL.
D’autre part, des évaluations faites à l’étranger, portaient en effet que la France ne pouvait dépasser une valeur de 75 à 80 milliards. Ici, nous n'ajoutons pas la valeur du travail et du talent renfermés dans sa population. Comme celle-ci porte en elle la consommation, le point est précisément d’en savoir le rapport avec son capital.
Or premièrement, des 41 milliards du capital foncier, il faut d’abord soustraire les 8 milliards d’hypothèques qui le couvrent : sans parler des 6 milliards environ d’hypothèques légales ou périmées1 qui porteraient la dette totale à 14. Après ces 8 milliards de la dette hypothécaire, il faut porter à la soustraction, au moins pour la moitié de cette somme, la dette chirographaire, ou les créances ordinaires, c’est-à-dire 4 milliards. Des premiers 41 milliards du sol, ôtez ces 12 milliards du passif, reste liquide 29 milliards.
Secondement, au lieu des 25 milliards du capital industriel, il reste 2 à 3 milliards de numéraire; le surplus a fui à l’étranger devant l’émission du papier; plus, les billets de quelques banques, et ce qu’il peut y avoir de valeur réelle dans les diverses actions. C’est évidemment aller trop loin que de porter cet actif à 10 milliards. Les autres valeurs commerciales, pour le moment, sont réduites à zéro. Plus de 15 milliards de crédit, c’est-à-dire de capital fictif, sont à cette heure anéantis !
Troisièmement, des 12 milliards du capital d’approvi-
(1) Ou ne fait pas inscrire l'hypothèque légale pour les immeubles, mais seulement pour les valeurs mobilières. Or, ces valeurs ne sont représentées que par le numéraire actuel. Elles sont (lues par la terre et n'existent nulle part ailleurs. Reste donc le sol, en partie possédé pur les propriétaires et en partie par les créanciers, mais gravement paralysé pur l'hypothèque.
sionnement, il faut ôter au moins le tiers, 4 milliards, quoique ce ne soit pas évaluer assez , pour ces deux années, la portion entamée dans la chute terrible du travail et du crédit. L’impôt aurait déjà absorbé à lui seul celle somme.
Portant donc à la soustraction ces trois chiffres fatals, des 12 milliards dévorés sur le capital foncier, des 15 milliards sur le capital industriel, et des 4 milliards sur le capital d’approvisionnement, il reste aujourd’hui à la France, au lieu de 78 milliards, seulement 47 milliards de capital liquide et propre à la production.
Et sa population est toujours de 36 millions d’âmes !
Traduisons-nous fidèlement? voici ce que cela veut dire : La population française, au lieu de vivre des produits d’un capital exploité de 78 milliards, est réduite aux produits d’un capital exploité de 47 milliards.
Trente et un milliards de déficit sur l’existence !
En quarante ans, douze milliards de dettes intestines levées sur le capital; et puis, en un jour, près de vingt autres milliards disparus !
Avant de voir sur qui porte le sinistre, et comment il a eu lieu, allons à la répartition. On évaluait à 9 milliards ou 9 milliards et demi, au plus, le revenu annuel de la France. Ce revenu était le produit des 78 milliards de son capital, exploité par le travail et le talent de sa population.
Si on divisait ces 9 milliards et demi en parties égales pour une population de 36 millions d âmes, on peut voir que la portion revenant à chacun, y compris les enfants à la mamelle, serait d’abord de 263 fr. par an, soit 72 centimes par jour. Mais sur ces 72 centimes il faut, pour l’impôt d’un milliard et demi, prélever par jour sur chaque
LE CAPITAL
tète 12 centimes; reste 60. Car chaque tète en France se fait par jour à peu près 8 centimes de plus pour un milliard de plus en revenu, et conséquemment, par an, 28 francs de moins pour un milliard de moins. Enfin, sur ces 60 centimes qui restent après l’impôt, il faut prélever 4 centimes pour continuer le capital, c’est-à-dire la population et la prospérité nationale (ce qui n’ajoulerait à la valeur de la France que 525 millions par an); en sorte qu’il reste net et en définitive pour chaque tète 56 centimes par jour.
Telle est, d’après un capital ramassé par quatorze siècles, la somme qui revenait à chaque Français, en prenant depuis l’enfant à la mamelle jusqu’au vieillard. L’exiguité de ce revenu paraîtra fabuleuse à ceux qui ignorent combien nos 28 millions d’habitants des campagnes vivent de peu. C’est cependant sur ces 56 centimes que l’artisan des grandes villes demandait de prélever, pour lui composer un salaire de 8 à 10 fois cette somme, à lui qui cherche à s’exonérer de la famille, ou dont la famille ne se compose souvent que de trois ou quatre membres!
Or, premièrement, ces 9 milliards et demi étaient le produit de la France lorsque les 25 milliards de capital industriel encore debout et les 12 milliards de capital d’approvisionnement intacts se joignaient au capital immobilier I
Secondement, le capital ne produit pas de lui-même, il n’est que le champ et l’âme du travail. Evaluons alors la réduction que le travail a subie, soit par les causes morales et politiques, soit par l’augmentation de l’impôt ou la soustraction à la rente.
Troisièmement, le capital immobilier, appelé capital