CHAPITRE XXXVIII
Le sol de la France eit attaqué.
Les hommes, dans leur méfiance, ont cru que le chris-
(1) Comment concevoir tout le service que cette logique vient de rendre ! Les honnêtes, les bourgeois, les sceptiques, tous les fils de Voltaire ne peuvent faire un pas de plus, ils atteindraient cet homme... Ils reviendront maintenant en silence sur leurs pas.
LE CAPITAL
tianisme était faux. Ils ont dit, l’homme nait bon ; ils ont dit, il est ici-bas pour jouir ; ils ont dit, la richesse est toute faite ; iis ont dit, tous y ont un égal droit; ils ont dit, il faut égalité de salaire; et l’on ouvrit les ateliers nationaux.
Et qu’a fait l’homme bon? Il a fait comme le Sauvage, il s’est couché.., déclarant que c’est à la Société de le nourrir. Si la méthode eut été générale, le pain manquant, il eût fallu, comme dans l’antiquité, forcer les bras au travail. Eh! nous y voilà donc... Ou le christianisme, ou l’esclavage.
L’absence de lumières économiques véritables fait faire toutes les sottises en France. Les décrets et principes qui ont porté atteinte au capital, à la propriété, et à la foi des contrats, détruiront en secret le travail. Posons cette question : Qui osera maintenant fonder une grande industrie en France? On a pris, en tout, le rebours de la doctrine sur laquelle s’est établi ce grand État.
Quant à l’agriculture, on sent qu’une menace pèse sur le Capital que renferme le sol. Tout propriétaire de France va faire ce raissonnement triste : Comme le gouvernement de Juillet était menacé par ce qu’on appelait la République, qui l’a renversé, de même la République est menacée par ce qu’on appelle le Socialisme, qui un jour la renversera. La Société, d'un point à l’autre, sera mise en question. Ajouterai-je mes épargnes à un champ qui peut m’étre repris?
Tout capital au soleil s’amoindrira ; c’est-à-dire, que le sol de la France diminuera...
Le seul fait de cette crainte est une calamité publique. La nature en restera frappée comme d’un fléau. Cette crainte va tenir le capital stagnant en France pendant
plusieurs années ; promener conséquemment autour de la population le fer tranchant de la misère pendant tout ce laps de temps. Réfléchit-on à la subite inextensibilité du capital sur une population dont l’élan est d’un million d âmes tous les cinq ans?
Et tout en même temps vous vouliez la guerre ; vous vouliez augmenter l’impôt; vous vouliez en secourir la production du luxe; vous vouliez décimer la propriété, soutien unique du capital ; vous parliez même de le miner de plusieurs milliards de papier hypothécaire 1 ce qui prouve que vous ignoriez tout.
Le papier hypothécaire 1 c’est-à-dire le moyen, au sein de notre paupérisme, de manger deux ou trois milliards de plus au capital I
Songez-vous que la France est sortie des assignats, qu’elle a fourni les guerres de l’Empire, soldé deux fois la rançon de l’étranger, remboursé le milliard d’indemnité, et qu’ajoutant sept fois peut-être ces deux dernières sommes, elle paie en ce moment de sa misère le déficit du capital industriel? Toujours payer, n’habitue pas celui qui paie, mais le détruit.
Avec ses 12 milliards de dettes intestines, avec les 15 milliards que le capital fictif du commerce lui a dévorés, avec la dépréciation qui mine les 47 à 50 milliards qui lui restent, avec les 2 milliards d’impôts qui nous frappent, il n’existe plus de bien réel que le sol. Ce sol est comme un lambeau de la France sur lequel nous tâchons de nous tenir encore debout.
Et vous voulez le déchirer !
Le moyen est en vos mains. Ce n’est pas l’invasion que redoute le plus un pays, l’étranger n’emporte pas le sol ; ce n’est pas la guerre civile, elle tue par an deux cents
LE CAPITAL
fois moins d’hommes que la misère. Ce moyen, c’est d’annnler le sol lui-même en étouffant la propriété, soit en la jetant sous le scellé de l’hypothèque, soit en la paralysant par l’impôt.
Le .jour où le sol, lequel n’est que la propriété cultivée, où la propriété, laquelle n’est que le sol créé et conservé, sera livré à ceux qui ne l’ont point enfanté, vous entendrez de nouveau la demande de la marâtre au tribunal de Salomon I
Hommes de l’illusion, voulez-vous savoir comment on le cultivera? Toisez l'ouvrage des chantiers nationaux Voulez-vous savoir comment on le moissonnera? Ouvrez les règlements des moissons chez les esclaves affranchis. Et voulez-vous savoir comment on consommera? Examinez quelle tempérance accepta les bons de viande et de vin des premiers jours.
Par l’impôt, par l’emprunt, par l’hypothèque, par tout pillage légal, touchez à la propriété, et vous aurez détruit l’impôt. Sommes-nous comme des enfants? Par qui le ferons-nous payer? Qui nous prépare cet excédant sur ses besoins? Où saisirons-nous celui qui, ne faisant pas d’épargne, n’offrira aucun capital? Nous glisserons-nous à l’entrée de sa bouche, dans son vin, dans sa viande, à la fenêtre qu’il ouvre, au cuir. qu’il met à ses pieds?
Tout déplacement de richesse est une perle de richesse. Et le fait est d’expérience. Que par des lois insensées on déplace une partie du capital de la France pour élever le niveau ailleurs, avant peu la population s’écroulera de plusieurs millions d’hommes. Vos économistes viendront après la consoler !
H est une chose certaine, mais dont ne seront jamais assez convaincus ceux qui ne se sont pas fait depuis
longtemps une habitude d’observer. C'est que, dans ce monde pris en bloc, toutes les familles qui en ont conduit les affaires et tenu la civilisation , familles princières , militaires, savantes, propriétaires et rurales, étaient au fond les meilleures du genre humain. 11 a bien fallu que toute famille ait commencé I Celles qui tenaient les sommets, ne s’y sont-elles pas élevées? 11 en est ainsi de toute classe et de toute nation.
Non-seulement les autres familles prises en masse et admises à la position des premières eussent tout dévoré, mais elles n’eussent rien créé, et eussent elles-mêmes dis-: paru de la terre. Pourquoi resie-t-il encore une moitié du Globe en friche et dans la barbarie?
Un déplacement universel en Europe ne serait qu’un renversement européen. 11 faut des changements? Oui, beaucoup dans les esprits, peu encore dans les choses. On semble penser le contraire : on essaiera. Mais comme l’orgueil se trouve l’instigateur, et non le sentiment chrétien, on s’ouvrira de longs repentirs. Ce monde n’est plus l’œuvre intacte de Dieu , mais bien la suite de la Chute... De là, surtout dans les institutions , la profondeur du proverbe : Le mieux est l’ennemi du bien.
De là l’erreur et la douleur du grand poète. 11 s’attendait à rencontrer dans tous les hommes des sentiments qui n’y sont pas.
LE CAPITAL