CHAPITRE XXXIX
La Propriété est le réservoir du Capital.
Les nations n’ont eu au fond qu’un soin, celui de protéger la grande industrie du Capital. Selon quelles y ont réussi par la vertu et par les progrès de la législation, elles se sont élevées. Leur développement fut partout celui de la propriété. Et c’est elle que vos projets tendent à restreindre ou à endommager !
Tout ce que nous avons dit du capital, il faut le dire de la propriété, sur laquelle il repose, dans laquelle il est recueilli. Avant la propriété, il n’existe point de capital. Parmi nous, hors de la propriété, le capital à l’instant même s’évanouit. Et nous le savons, sans le capital, plus de travail, plus de liberté, plus de science, plus de civilisation.
Le capital n’est pas comme un tout qui peut se défendre. Ce n'est pas un Océan qui reprend à tout instant ses flots. Le capital est comme la goutte de rosée formée sur chaque fleur, au pied de chaque plante. Disséminé sur tant de points, chacune de ses parcelles sacrées a besoin d’un défenseur. C’est le propriétaire. Devenu un avec le capital, il l’entretient de sa propre vie.
Porté sur les bras du travail, son père, allaité sur le sein de la prévoyance, sa mère, ce fils de l’homme grandit. La famille le conserve comme son propre sang, elle le transmet comme son hérédité même. C’est arracher l’en-
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fant à sa mère pour le remettre à l’étrangère, que de confier la propriété à celui de qui elle n’est pas issue.
Le terme de l’ordre économique est la propriété, fixation du capital. Longtemps encore la liberté, source de l’inégalité humaine, en laissera perdre le flot par le désordre, par le dérèglement, même par le salaire, capital non assis. Dès lors au lieu d’atténuer le droit de propriété, travaillons à l’accroître et à l’étendre. Que chaque homme forme autour de lui cet atterrissement de la vertu.
Le capital est comme un fluide, et la propriété comme le vase qui le contient. Attaquer la propriété, c’est donner un coup sur le vase, et voir le fluide social se répandre dans le désert.
Pour en donner à tous, il ne faut pas briser le vase, mais l’agrandir. Loin de répandre le capital, il faut le recueillir encore par l’épargne ; loin de lui ouvrir la porte de la jouissance, il faut la lui fermer par la vertu.
Quand le capital sera plus grand, un plus grand nombre en jouira ; partout il escortera le travail. Le partage du capital, en ce jour, ne ferait que quelques pauvres de plus. Le déplacement de la propriété précipiterait le capital dans les canaux qui ne l’ont point recueilli ni conduit jusqu’à nous.
Si l’on distribuait au travail le milliard et demi environ de la rente et du profil revenant aux rentiers, aux propriétaires et aux entrepreneurs de France, la quote-part de chaque ouvrier pourrait s’élever de 12 centimes. Mais ce fait anéantirait d’un seul coup le capital d’approvisionnement et suspendrait toute entreprise pour l’année suivante.
Régler les salaires sur les besoins serait une chose si
LE CAPITAL
belle que ce serait toucher le but. Mais qui réglerait les besoins? La vertu seule a ce pouvoir. Par malheur, si on consulte les besoins de l’homme, ils dépassent deux ou trois fois tout salaire. Si le maître dans l’antiquité, si plus tard le seigneur, si plus récemment le propriétaire n’eussent pas été un obstacle à la totale répartition des produits, il n’y aurait pas un pouce cube de capital sur la terre !
Le capital commença le jour où quelques hommes, ayant satisfait leurs besoins, eurent la possibilité d’épargner. Si la propriété n’eut pas immédiatement surgi , les besoins eussent éternellement étanché les produits; ce capital précieux, qui fait tout l’avenir de l’humanité, ne serait pas encore fondé, nous serions à l’état sauvage.
Le capital suit la loi de l’irrigation. La comparaison est frappante. Une faible source sort de terre; ce filet d’eau est absorbé par les trois ou quatre mètres de sol qui l’entourent. Creusons un bassin pour le recevoir,, et bientôt le flot accumulé court arroser une surface de huit ou dix mille mètres. L’eau revenant au réservoir , l’opération recommence sans cesse. Que le pré d’alentour eût demandé la destruction du bassin qui relient ses eaux, et trois ou quatre mètres pourris sous les joncs remplaceraient la fécondité d’un hectare. La propriété est le réservoir du capital.
Chez les sauvages , où règne une égalité inflexible devant la nature, le chef ne parvient pas à constituer un capital pour commencer une nation. Le capital fut le noyau de tout empire. C’est en rompant la triste Egalité de la nature que la Société naquit; et l'homme entra dans la voie du mérite, où il trouva lequilé. C’est pourquoi la charité est la suprême loi de la terre.
Pour proléger le travail, protégeons pins que jamais le capital. A mesure que le levier est plus long, le bras acquiert plus de puissance. Vouloir qu’on sacrifie le capital au travail, c’est compatir pour aujourd’hui à la douleur de ce dernier, et l’anéantir pour demain. Au total, c’est le propriétaire qui abuse le moins du capital : c’est lui jusqu’à ce jour qui l’a formé. Le travailleur en abuserait bien davantage : c’est lui jusqu’à ce jour qui n’a rien épargné! Les classes restent, les hommes qui les composent changent continuellement; elles s’entretiennent sans cesse de ce qu’elles sont, ou selon leurs vertus. La Société n’est que le tourbillon des mérites.