CHAPITRE XLVIII
Les véritables problèmes.
Déjà vous craignez que cette Révolution ne soit qu’un pur accident. Empressez-vous de retirer les idées avec lesquelles vous l’avez faite. Vous avez parlé de réhabiliter la chair; vous avez dit que le travail ne serait plus une peine; et, faisant un appel immodéré aux passions, vous êtes venus déclarer à la France que le but de la Société était de fournir à l’homme une consommation illimitée. Tout peuple qui fera un pas dans la jouissance en reculera de deux dans ses droits. Un progrès dans la civilisation est un pas fait par l’effort ou par la douleur. Si vous ne savez pas que la civilisation est la sainteté du grand nombre, il ne reste plus rien à dire.
Le Christianisme seul éclaire la situation présente. Il est la question préparatoire de toutes vos questions :
1* Tous les principes ont leurs motifs en Dieu. Ce qu’on nomme utilité sur la terre , n’est qu’une voie obligée pour atteindre l’intérél éternel. La propriété, par exemple , n’est le principe créateur et conservateur de l’ordre social, que parce qu'elle est le principe créateur et con-
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servateur des âmes. Elle est au milieu de nous la formule de l’individualité. Mais, en tout, les hommes n’ont voulu voir que les raisons humaines. Maintenant, sortez de leur cercle! II ne faut pas dire que la Société est d’origiue divine, mais quelle est l’Institution divine elle-même. Pour trouver un principe, cherchons son but au-delà du temps : nous ne travaillons pas pour mourir. On ne prouve que par l’Infini. Toute notre justification est en Dieu.
2° Dans la seule formation de la propriété, et dans son usage quand elle est acquise , entrent les deux plus grandes, les deux plus merveilleuses lois de l’Infini sur la création : l’une par l’effort, l’autre par le renoncement. D’un seul moyen Dieu fait naître la liberté sur toute la terre, puis élève cette liberté à l’amour. Sur la propriété se fondent les deux étages de l’homme, la personnalité et la charité. Vous détruiriez la Société plutôt que la propriété.
3° D’autre part, vous ne pouvez soustraire un point qui s’étend à toute l’histoire. Par la Chute, le mal est entré dans la nature humaine à côté du bien. Moralement, physiologiquement, économiquement, partout le premier se tient en obstacle au second. Plus des deux tiers de la Société reposent sur ce fait. Quoique vous en niiez la cause, vous ne le détruisez pas. Dès lors, comment, dans la Société, abolir tout ce qui est fondé là-dessus?
4° Le Fils de Dieu a certainement dit : Mon royaume n’est pas maintenant de ce monde, et, pour établir la Souveraineté chrétienne, il ajouta : Que le plus grand parmi vous soit le serviteur de tous. Toutefois, pendant
quatre mille ans, vous avez obéi à César. Depuis, vous n’avez cessé d’obéir à la race , lorsqu’en elle était le mérite. Vous voulez l’abolir, et vous oubliez que Jésus- Christ a apporté dans la Grâce Je moyen d’affranchir et de puriGer les âmes. Vous voudriez les conclusions du Christianisme sans en traverser les moyens.
5° Que de choses vous dites sur le travail ! Mais le travail est, à la fois, une peine, un frein et un traitement. Il est imposé à l’homme pour le punir, le contenir et le former. C’est pourquoi le travail a été un esclave, un salarié, enGn un ouvrier libre. Vous ne vaincrez pas plus le travail que vous ne vaincrez la Création. Dieu ne passa de la création des anges à celle de l’homme que pour étendre la loi du mérite. Si ce que vous dites était possible, le monde serait à ses fins et l’Eternité s’ouvrirait.
6° Vous répétez que l’Evangile a proclamé l’égalité des hommes : et c’est faux; il a proclamé l’égalité du mérite, autrement dit 1 équité. L’égalité n’est qu’un faux nom de la justice. L’Evangile savait si bien l’inégalité qui résulte de notre liberté, qu’il institua la Charité pour ce monde, et la Réversibilité pour l’autre... L’égalité est la loi des brutes, le mérite est la loi de l’homme l. C’est le mérite qui fait l’égalité de l’homme devant Dieu. Notre civilisation ne détruisit l’Antiquité qu’en substituant le mérite à la loi brutale. El c’est sur la loi du mérite que l’Evangile a fondé l’inviolabilité, ou la liberté personnelle. Nous ne devons pas la détruire ; nous ne pouvons que lui
(I) Par égalité devant la loi économique, il faut entendre l'égalité du mérite, c'est-à-dire l'équité. L’équité est une proportionnalité.
ajouter le cœur. Votre Egalité serait l’écrasement de la civilisation. La Société n’est que la gamme du mérite.
7° Partout vous allez sur ces prémisses, que l’homme doit être heureux sur la terre. Vous tordez toutes vos questions pour les lier à celle-là. Il est beau de vouloir presser la Société vers un tel but. Mais si ce n’était pas le sien, vous la renverseriez donc? Il faut d’abord savoir pourquoi les hommes sont sur la terre. Car si votre pensée allait leur faire perdre pied, et qu’ensuile il se trouvât que l’homme ne fût pas pour ce but-là sur la terre? Voilà ce qu’il en sera de toutes vos questions tant quelles ne seront débattues qu’en politique. Dans l’ignorance du Dogme, vous voulez trancher la pratique !
8° Enfin, vous voyez que vous ne réussissez même pas à poser votre grand dilemme. La vérité, avez-vous dit, est-elle dans la pensée qui veut qu’on impose à la Société l’obligation de rendre heureux tous les hommes , ou bien dans la pensée qui veut que tous les hommes travaillent sans murmurer sur la terre pour chercher le bonheur au Ciel? Profonde question , dont le degré varie avec l’individu, et qu’il faudrait traiter ainsi : Jusqu’à quel point l’homme est-il appelé à travailler et à gémir sur la terre pour développer son âme, et jusqu’à quel point la consolation lui doit-elle être mesurée de crainte que sa volonté en se trempant ne se brise? Vous ne pourrez rien sur la question du Mérite, l'unique de la création. Dieu seul sait graduer les consciences, et proportionner les obstacles et les allégeances que demande leur développement. Contentons-nous d’attirer la justice dans les lois, et la charité dans les cœurs, pour que le reste en surcroît nous vienne.
9° Il est trop clair que si les hommes étaient également sobres, laborieux et bons, tous également dignes et saints, en un mot tous égaux, on pourrait répartir les richesses existantes... Pourquoi un tel fait aujourd’hui reconduirait-il à la barbarie? Ne livrons que ce point à vos réflexions.
10° Le paupérisme est plus encore un fait moral qu’un fait économique. Le plus grand mal de ceux qui en sont atteints n’est pas la privation du capital, mais leur inaptitude à le porter. Vous trouveriez un trésor pour les pauvres, que le paupérisme existerait. La source de la misère n’est point où vous la placez. Ce n’est pas dans le sol, c’est dans les bras de l’homme que Dieu a mis les fruits de la terre. Toute richesse vient de l’àme. Remarquons-le bien : le paupérisme n’est que l’aboutissement dans les faits des vices du xvm® siècle...
Dans ce mouvement qualifié de Socialisme, il n’y aurait pas quelque ehose à faire, il y aurait tout. Vous traitez une question politique, et elle est tout économique ; vous traitez une question économique, et elle est toute morale. Le mal est dans les âmes. D’ailleurs, toute question n’est que là. S’il ne fallait que raisonner, depuis longtemps le genre humain serait guéri. Jamais l’homme n’a tort que parce qu’il se donne raison. C’est l’orgueil qu’il faut briser avant le reste. Le siècle dernier plaçait l’origine des maux dans l’ignorance. 11 avait ses raisons pour ne pas dire dans la vertu. Ce n’est pas l’erreur qui forme la racine, mais bien le mal. Avis à ceux qui veulent réformer!
On eut bien vite écrit que Février n 'était pas une révolution politique, mais bien une révolution sociale. Par
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sociale, si l’on entend qu’elle doit améliorer la condition de la Société par l’accomplissement des préceptes chrétiens, tout marchera. Mais entend-on qu’elle doit renverser notre Société pour céder plus vile au mouvement païen qui parle ? tout croulera sur nous.
Vous êtes-vous faits républicains, socialistes, etc., pour jouir et consommer davantage? vous périrez. Pour relever l’austérité des cœurs et les conduire plus près de Dieu? soyez certains de vaincre. C’est toujours l’Infini qui pose les questions...