CHAPITRE XVI
Arrivons à la grande supposition.
Choisissez, dans chaque commune de France, les vingt meilleurs propriétaires , choisissez-y également les vingt habitants les plus dénués, et comparez-les ! Comparez-les comme pères de famille, comme cultivateurs, comme moralité, comme épargne, comme sobriété et comme activité! L’Economique disait : La propriété crée la moralité. C’est la moralité, au contraire, qui crée la propriété.
Comme le croient les littérateurs aujourd’hui, la légitimité du capital n’est pas dans sa répartition : elle est dans sa création. Là est sa répartition véritable.
En France, sur environ huit millions de pères de famille, six millions sont plus ou moins propriétaires, et deux millions ne le sont pas. Faites que, par une révolution, ces six millions soient dépossédés pour que les deux autres millions reçoivent la propriété, qu’arrivera-t-il?
Si l’on excepte ceux qui mourraient à la peine, dans vingt-cinq ans les choses seraient comme auparavant. Les derniers, par leur conduite, verraient la propriété retourner, de leurs mains, dans celles qui la possédaient naturellement. L’endetté retombe dans l’étable du créancier. Mais comment se serait opérée cette mutation? Par un déficit de vingt-cinq milliards sur le sol, au cas où il en vaudrait cinquante.
Et il n’est question ici que de l’agriculture, où le travail,
l’ordre social
plus uniforme, ne demande que de la vertu. Appliquons la supposition au reste de l’ordre économique. Remplaçons les cent mille premiers industriels, banquiers, négociants, artistes, savants et magistrats que possède la France, par cent mille autres désignés au hasard, il ne faudra que quelque mois pour voir en France toute industrie, toute banque, tout négoce, tout tribunal anéantis. Sur le papier on peut changer beaucoup de lois ; on ne transforme pas trente-six millions d’hommes.
Que d’illusions! Au train des choses, si la France y résiste, nous n’aurons plus d’industrie avant trente ans... Il ne sera plus possible de vendre à l’étranger un objet produit avant d’avoir ramené notre viande, notre pain et notre laine à aussi bas prix que chez lui. Tant que l’homme coûtera plus en France qu’à l’étranger, notre pays sera sur le bord de sa ruine économique. A nous entendre, nous ne vivons, depuis soixante ans, que pour établir l’égalité; et, portant nos capitaux sur. les industries de luxe et d’agiotage, nous n’avons même pas songé à mettre le pain, la viande et la laine à meilleur prix; c’est-à-dire, à faire que le sang du peuple coûtât moins ! Les nations ne vivent ni de papiers ni de paroles.
On a tellement prodigué la flatterie au peuple français, que celui qui aujourd’hui dira vrai verra son patriotisme suspecté.