CHAPITRE XXXVI
La loi dea civilisations : pourquoi au début l'Esclavage?
Après avoir créé les Anges et yu leur chute, Dieu créa les hommes sur la terre. Il fallait que l’homme concourût de plus loin à sa raison d’être, qu’il se dût davantage à son propre Effort pour ne point perdre son mérite. Les êtres libres s’élèvent ou retombent, ici-bas, suivant divers degrés d’où ils doivent reprendre ou continuer leurvolonté.
La nature offre l’obstacle aux divers degrés de l’Effort. Dieu disposa des zones sur la terre, depuis la ligne marquée par le soleil jusqu’au sommet des pôles. Le globe présente une gamme sur laquelle les civilisations sont déposées. suivant le point où en est leur liberté morale1.
Les premières civilisations furent placées en Orient. Une nature exubérante ne demanda d’abord à l’homme qu’un faible Effort pour lui fournir toutes les richesses nécessaires à son existence. C’est là que l’homme commençait.
Au déclin des civilisations orientales s’éteignant dans
(I) Les premiers hommes, pourvus, en quelque sorte à l'image des Anges, d'une grande lumière, de beaucoup de force et d’une ample longévité, furent retirés par le Déluge. Il fallut encore reprendre l'homme de plus bas.
L ORDRE SOCIAL
.''aisance et le luxe, Dieu fonda les civilisations de l'Antiquité proprement dite. Le nord de l’Afrique et le midi de l’Europe offraient une nature déjà plus austère que celle de l’Orient. Elle commença à demander à l’homme un Effort auquel il ne put répondre que par la frugalité de l’esclave.
Aussitôt après l’affaissement de la civilisation classique, mourant aussi dans son bien-être, Dieu porta la civilisation plus près du pôle, au sein de l’Europe moderne. Les grandes populations couvrirent dès lors des contrées que les anciens considéraient comme réservées aux bêtes fauves. Ici la nature demanda à l’homme un Effort auquel il ne peut désormais répondre que par une vertu universelle. L’homme put passer du travail servile au travail fibre, par les forces morales qu’il recevait de l’Evangile.
Telle est la marche : Orient, Italie, Europe occident taie. L’homme ne va pas en vieillissant, mais en augmentant son pouvoir intérieur. Si une civilisation plus élevée succédait à Ja nôtre, elle ne serait peut-être pas fondée plus près du pôle, mais pressée par une population qui nécessiterait sur le même emplacement l’augmentation de l’Effort.
Que les races dites latines y prennent garde! Quelles s’attachent à tirer du christianisme les éléments féconds de leur grandeur morale : autrement, les races du Nord, qui, dans l’effort qu’exige d’elles la nature, puisent directement les éléments de leur grandeur, parviendraient, même avec une infériorité de lumière divine, à soumettre encore une fois les peuples du Midi !
L’homme fut toujours en raison de l’obstacle que la nature offrit au travail. La civilisation s’élève en proportion des caractères. Quels que soient les soins du chris-
tianisme , déjà plusieurs peuples du Midi paraissent exposés à péricliter les premiers dans leur démocratie. El ceux du Nord, quoiqu’enlacés dans une erreur de fer, semblent devoir leur survivre, tant l’homme a besoin d’étre ranimé par l’effort. L’homme doit aller en élevant cet Effort , ce pouvoir mis en lui , en un mol en déployant son àme. 11 ne marche point au repos, ainsi que les théories le disent. Aussi ne comprend-on plus ce monde; les premières pages de l’histoire paraissent inexplicables.
Les peuples, issus de la Chute, ont débuté par l’esclavage, pour des motifs suffisamment indiqués dans ce qui précède. Mais la raison morale est plus capitale encore que la raison économique. Comme le travail crée l’homme intérieur, qu’il est son propre traitement, il a fallu le lui appliquer avant que sa volonté l’inspirât. Le christianisme ne fut point offert à l’Antiquité, parce qu’elle ne l’aurait pas reçu. 11 fallait généralement imposer l’Effort et le sacrifice à l'âme avant de pouvoir le lui proposer...
L’esclavage fut pour l’homme grossier une sorte de christianisme forcé; il amena la patience et le renoncement dans des âmes toutes rebelles1. C’est ainsi que,
(i) Deux faits remplissent l'Antiquité, l'Esclavage et la Guerre. Si la guerre offre i l’être l’occasion d’exposer l’être et d’entrer dans l’opération sublime du sacrifice, l’esclavage la lui offre sans cesse et à un bien plus haut degré.
Le soldat agit par une impulsion merveilleuse, son sacrifice devient plus éclatant que pénible. Privé de cette impulsion, l'esclave agit avec effort, sans gloire, sans récompense. Il accomplit constamment le plus difficile sacrifice, celui de sa volonté. Ainsi se forme en lui la patience.
La patience, c'est la volonté soumise i elle-même, la grande opération intérieure, le fait du rcuoncement, le même que celui par lequel ou s'offre à la mort. L'esclave eut un héroïsme apprécié de Dieu, et qu’effectuait dans son Aine comme un état de sainteté occulte. La contrainte l'amenait au renoncement, au don de soi et de sa volonté, c’est-à-dire à la perfection que le
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contre sa volonté, on impose à l’enfant une discipline dont plus tard sa volonté, mise debout, cueille les fruits. Coûte que coûte, Dieu voulut arracher l’homme de l’esclavage véritable, celui où le plongeait la Chute. L’esclavage produisit à la longue dans l’âme la soumission et le renoncement, ces deux éléments de l’humilité ; il abattit dans notre cruelle nature le plus gros de l’orgueil, et rendit la Civilisation possible.
Un seul peuple, celui de Dieu, semble avoir échappé, dans sa constitution intérieure, à cette école de l’esclavage. Aussi Dieu le prépara-t-il par quatre siècles de servitude en Egypte. Or, chose remarquable, son histoire ne fut qu’une série croissante de chutes et de châtiments. Tous les vingt ans, Dieu se vit en quelque sorte obligé de donner la leçon à ce peuple, jusqu’à son extinction dans la captivité de Babylone. Cette race semble encore inférieure aujourd'hui.
L’homme est ici pour former son âme, pour être de mise dans l’Infini. N’imaginons pas que la Civilisation lui fasse faire autre chose.